Mnémo : Boris Cyrulnik et Antonio Damasio


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Boris Cyrulnik

Boris Cyrulnik : la mémoire est une reconstruction de soi

         Dans une conférence tenue pour la publication de son livre « Sauve-toi, la vie t’appelle » (c’est ICI),  Boris Cyrulnik, parle des pièges de la mémoire. En quête de son histoire personnelle et notamment des événements de son enfance à Bordeaux durant l’occupation allemande au moment où il a été séparé de sa mère et a du son salut à sa fuite de la synagogue. L’infirmière qui l’avait aidé à s’enfuir était blonde dans son esprit mais la retrouvant il y a quelques années elle lui apprend qu’en fait elle était brune «  comme un corbeau. » Il met cette incohérence sur le fait qu’à la Libération, les soldats libérateurs américains étaient le plus souvent blonds, que les vedettes de cinéma hollywoodiennes étaient également blondes, tout comme les fées des contes pour enfants. De la même manière, l’escalier monumental de la synagogue que dans sa mémoire ressemblait à l’escalier du film d’Eisenstein « Le cuirassé Potemkine » dans lequel un landau est précipité,  s’est révélé en fait être réduit à deux marches.
     Pour Boris Cyrulnik, ces deux exemples montrent qu’on éprouve le besoin, sur le plan psychologique, d’anticiper son passé et pour y parvenir on cherche intentionnellement dans son vécu des morceaux de vérité, d’images, de situations, des mots que l’on va ensuite agencer  comme un patchwork afin de fabriquer un récit cohérent en accord avec la réalité du moment. Les neuro-sciences montrent que lorsque l’on raconte son passé ou que l’on imagine son futur, ce sont exactement les mêmes circuits cérébraux qui fonctionnent. Ce faisant, on a tendance à imaginer notre avenir à partir des reconstructions que nous faisons de nos expériences passées. Cette liberté que l’on prend avec la vérité des faits n’est pas à proprement parler un mensonge puisque qu’elle se réalise de manière inconsciente dans un but de cohérence avec notre vision du monde. La mémoire est un acte de reconstruction de soi, de l’image de soi.


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Antonio Damasio

Antonio Damasio : le souvenir sert à maîtriser notre futur

        Pour Antonio Damasio, le moteur de la vie est le phénomène de l’homéostasie  qui fait que chaque organisme ne se contente pas de maintenir un équilibre régulateur de son fonctionnement mais cherche également à améliorer ses performances pour s’ancrer de manière encore plus efficace dans on environnement. C’est là le moteur de l’évolution des espèces. cette idée est reprise par d’autres chercheurs : «  J’ai récemment trouvé un allié en la personne de John Torday, qui rejette comme moi l’idée d’une homéostasie quasi statique, qui ne ferait qu’entretenir le statu quo. pour ce chercheur, l’homéostasie est au contraire un moteur de l’évolution, une voie vers la création d’un espace cellulaire protégé, au sein duquel les cycles catalytiques peuvent accomplir leur tâche — et prendre vie, au sens propre. » Damasio va plus loin que Cyrulnik en ne limitant pas la reconstruction du passé par la mémoire à la recherche d’une simple cohérence avec la réalité mais en considérant que cette reconstruction est un moyen d’interférer sur notre avenir en l’anticipant. Inconsciemment, le processus d’imagination consisterait en une synthèse entre les éléments fournis par notre expérience passée et les éléments nouveaux fournis par le présent : « Cette recherche incessante des souvenirs liés au passé et à l’avenir nous permet en réalisé de déceler la signification des situations présentes et de prédire leurs issues éventuelles »

      « Une part considérable de notre intelligence vient alimenter les moteurs de recherches qui permettent de se remémorer  —  automatiquement et à volonté  —  les souvenirs de nos aventures passées. Ce processus est fondamental, car une immense partie de ce que nous stockons dans notre mémoire n’est pas liée au passé : ces éléments nous permettent plutôt d’anticiper le futur  —  celui que nous imaginons pour nous et pour nos idées. Ce processus d’imagination, qui est lui-même un mélange complexe de de pensées actuelles et anciennes, d’images nouvelles et remémorées, est également systématiquement stocké dans notre mémoire. Le processus créatif est enregistré en vue d’une potentielle utilisation pratique dans le futur. il peut s’inviter dans notre présent à tout moment, prêt à enrichir un moment de bonheur ou à renforcer notre souffrance après la perte d’un être cher. Ce simple fait distingue à lui seul l’humain du reste des êtres vivants de cette terre.
     Cette recherche incessante des souvenirs liés au passé et à l’avenir nous permet en réalisé de déceler la signification des situations présentes et de prédire leurs issues éventuelles, immédiates ou non, au fil de notre existence. On peut raisonnablement affirmer que nous vivons une partie de notre vie dans le futur anticipé et non uniquement dans le présent. Il pourrait s’agir là d’une conséquence supplémentaire du phénomène de l’homéostasie. Pour cette dernière, le « maintenant » est secondaire : sa préoccupation constante demeure l’« à–venir ».

Antonio Damasio, L’Ordre étrange des choses, édit. Odile Jacob, 2018
chapitre Une remarque sur la mémoire, pp. 141-142


Régions du cerveau concernées par la mémoire

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le lobe frontal : chez les vertébrés, c’est la région du cerveau situé à l’avant des lobes pariétal et temporal dont il séparé par des sillons marqués, le sillon central et le sillon latéral. Il se subdivise en trois parties : le cortex moteur situé en avant du sillon central, le cortex prémoteur et le cortex préfrontal. Le lobe frontal intervient essentiellement dans la planification, le langage et le mouvement volontaire. Dans le processus de mémorisation, il régit l’encodage et la récupération. C’est par son intermédiaire que nous portons notre attention sur la chose à mémoriser. C’est lui qui va chercher les souvenirs dans notre mémoire grâce à de multiples stratégies et nous permettre de choisir en inhibant les souvenirs qui ne sont pas utiles à un moment précis en diminuant l’interférence. On peut dire que le lobe frontal contrôle l’ensemble du cerveau.

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Le lobe temporal : c’est la région du cerveau situé derrière l’os temporal, dans la partie latérale et intérieure du cerveau. Elle intervient dans le fonctionnement de nombreuses fonctions cognitives telles que l’audition, le langage, la mémoire et la vision des formes complexes. Dans le processus de mémorisation, il sert à entreposer les informations qui sont conservées sur le long terme. Si le lobe frontal peut être comparé à un moteur de recherche, le lobe temporal jouerait le rôle d’une banque de données. La réactivation d’un souvenir en mémoire à long terme nécessite l’intervention complémentaire de ces deux régions cérébrales.

Hippocampus

l’hippocampe : C’est une structure du cerveau des mammifères qui appartient au système limbique et joue un rôle déterminant dans la mémoire et la navigation spatiale. Chez l’homme et le primate, il se situe dans le lobe temporal médian, sous la surface du cortex avec lequel il est en étroite relation. Dans le processus de mémorisation, il est responsable de la consolidation des souvenirs en transformant la trace mnésique en mémoire à court terme ou en souvenir pour la mémoire à long terme. Il permet ainsi de convertir les codages temporaires en codages permanents. C’est cette structure qui est responsable d’associer ensemble les différentes parties d’un événement pour former un souvenir complet. Il joue un rôle essentiel pour créer de nouveaux souvenirs ou apprentissages et consolide l’information pour la stocker dans le cortex.Des expériences chez le art et la souris ont montré que de nombreuses cellules de l’hippocampe répondent comme des cellules de lieu en émettant des trains de potentiels d’action lorsque l’animal passe à des endroits précis de son environnement.

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l’amygdale : L’amygdale est un noyau double situé dans la région antéro-interne du lobe temporal, en avant de l’hippocampe et sous le cortex péri-amygdalien. Elle fait partie du système limbique et est impliquée dans la reconnaissance et l’évaluation des valences émotionnelle des stimuli sensoriels, dans l’apprentissage associatif et dans les réponses comportementales et végétatives associées en particulier dans la peur et l’anxiété. L’amygdale fonctionnerait comme un système d’alerte et serait également impliquée dans la détection du plaisir. Dans le processus de mémorisation, elle joue un rôle déterminant pour la consolidation des souvenirs émotifs. Cette structure associe le souvenir avec l’émotion appropriée, ce qui peut favoriser ultérieurement le rappel de ce souvenir.

Sources : Wikipedia et LESCA, (c’est ICI


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Antonio Damasio : rôle de l’hippocampe dans le processus de mémoire

          « L’hippocampe (…) est un partenaire majeure dans ce processus. Grâce à cette structure, nous pouvons atteindre le taux le plus élevé d’intégration des images par le code. L’hippocampe permet également de convertir les codages temporaires en codages permanents.
           (…)
     Il apparaît désormais clairement que l’hippocampe est une région importante pour la neurogenèse, les processus de création des nouveaux neurones, qui s’incorporent aux circuits locaux. L’élaboration de nouveaux souvenirs dépend en partie de la neurogenèse. Fait intéressant : nous savons désormais que le stress — qui altère la mémoire — diminue cette neurogenèse.
     L’apprentissage et la remémoration des activités motrices reposent sur d’autres structures cérébrales, à savoir les hémisphères cérébelleux, les ganglions de la base et les cortex sensoriels et moteurs. Les types d’apprentissage et de remémoration requis pour jouer d’un instrument de musique ou pratiquer un sport dépendent de ces structures et sont étroitement liés au système de l’hippocampe. Le traitement moteur et non moteur des images peut s’accorder avec leur coordination typique dans les activités quotidiennes. Les images qui correspondent à un récit verbal et celles qui correspondent à un ensemble de mouvements liés entre eux surviennent souvent de concert, dans la même expérience en temps réel. Leurs souvenirs respectifs sont certes stockés dans des systèmes différents, mais ils peuvent être remémorés de manière intégrée. Le fait de chanter les paroles d’une chanson requiert l’intégration à déclenchement différé de divers fragments de remémoration : la mélodie qui guide la chanson, la mémorisation des mots et les souvenirs liés à l’exécution motrice.

      La remémoration des images a ouvert la voie à de nouvelles possibilités pour l’esprit et le comportement. Une fois apprises et remémorées, les images ont aidé les organismes à reconnaître les objets et les différents types d’événements; puis, en soutenant le raisonnement, elles les ont aidés à se comporter de la manière la plus précise, efficace et utile possible ».

Antonio Damasio, L’Ordre étrange des choses, édit. Odile Jacob, 2018
chapitre Une remarque sur la mémoire, pp. 138-139

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Tout se joue dans l’enfance ?


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    On parle souvent du Big Bang des origines de l’univers, mais pas si souvent du Big Bang que représente la fabrication du cerveau : 100 milliards de neurones se forment et se connectent. Il y a à peu près autant de neurones dans le cerveau que d’étoiles dans la Voie lactée.


     Seize jours après la fécondation, le cerveau est déjà né. Au départ, c’est une forme floue faites de cellules indifférenciées. Quatorze jours après la conception, trois couches de cellules sont déjà formées. La couche supérieure, l’épiblaste, va devenir le système nerveux et la peau. La couche inférieure, l’hypoblaste, correspondra aux organes internes, comme les intestins. Entre les deux, le mésoderme apparaît, une couche à partir de laquelle se forment les os et les muscles. L’embryon s’organise aussi selon un axe « tête-queue », le long d’une ligne primitive : la notochorde. C’est une structure cellulaire flexible, en forme de tige. La notochorde fonctionne comme un chef d’orchestre, transmettant des ordres aux cellules. C’est autour de cet axe, avec une tête et une queue, que l’organisme se structure. Ce processus, la gastrulation, peut être considéré comme l’événement le plus important de la vie. S’il n’avait pas lieu, notre organisme serait comme celui d’un ver.

La fabrication du cerveau par Hugo Lagerkrantz sur le site Sciences Humaine (sept.2010)


    Un article très intéressant portant sur la « synaptogenèse » du cerveau du jeune enfant trouvé dans le magazine L’uniscope du campus de l’Université de Lausanne (UNIL) – N° 621 de mars 2017. La chercheuse Claudia Bagni travaille sur les protéines qui jouent un rôle dans le processus d’élaboration du cerveau et dont le manque ou la détérioration peut être la cause de certains handicaps intellectuels chez l’enfant.

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Rappel : définitions

    La synaptogenèse est la formation des synapses qui sont des connections entre deux cellules nerveuses ou neurones. Bien qu’elle se produise tout au long de la durée de vie d’une personne saine, une explosion de la formation des synapses se produit au cours du développement précoce du cerveau.
  La synapse est l’endroit de connexion de deux neurones. Il s’agit d’une structure histologique où l’axone d’un neurone s’articule avec les dendrites d’un autre neurone. La transmission de l’influx nerveux de l’axone aux dentrites se fait grâce à l’intermédiaire d’un médiateur chimique (noradrénaline ou acétylcholine) .

Un procédé technique a permis de représenter la façon dont les neurones sont connectés entre eux entre eux. On voit par exemple comment ce neurone en rouge est connecté à cet autre neurone en vert (schémas 1 & 2). En s’approchant encore un peu, on distingue parfaitement l’espace entre les deux neurones : une fente qu’on appelle la synapse (schémas 2 & 4). Pour transmettre ses informations, le neurone situé avant la synapse libère des composés chimiques, ces petites boules blanches appelées neuro-transmetteurs (schéma 5), ils sont acheminées à travers la synapse vers le neurone situé après. C’est par ces échanges permanents entre neuro-transmetteurs que se transmettent toutes les informations entre les neurones de notre cerveau.  (crédit La Fabrique de cerveau – ARTE, Documentaire de Cécile Denjean, 2017)

 


Retour à la synaptogénèse

    « la synaptogénèse est un processus qui concerne la partie la plus élémentaire de la construction du système nerveux, c’est-à-dire le câblage. Sur ces câblages de base, l’interaction avec l’environnement va broder des variations extraordinaires qui concernent non seulement le nombre de cellules qui survivront, le nombre de synapses qui survivront entre ces cellules mais encore le niveau d’activité de ces synapses. On sait en particulier que les phénomènes d’apprentissage ne jouent pas tant au niveau de la modification des circuits que de la modification d’efficacité des circuits. Et cela, c’est toute l’importance de l’environnement, de ce que Jean Pierre Changeux appelle l’épigénétique, comparé à la génétique. Et ceci est une autre histoire. . .»

     « Il doit (…) y avoir des mécanismes de reconnaissance assez généraux entre catégories cellulaires et ensuite l’établissement de la fonction fait que chaque cellule va s’individualiser et va devenir véritablement différente de sa voisine. La synaptogénèse est très largement sous la dépendance du programme génétique intrinsèque à la cellule . Et ceci nécessite une quantité d’information génétique relativement faible puisque chaque cellule ou chaque catégorie cellulaire est dépositaire d’une petite fraction du message et la combinaison dans le temps et dans l’espace de ces informations extrêmement parcellaires conduit à la formation des réseaux nerveux à condition que tout se passe normalement dans le temps et dans l’espace c’est-à-dire d’abord que la prolifération ne soit pas modifiée. On sait que les mutations qui perturbent la prolifération cellulaire entrainent des malformations considérables du cerveau, des mutations qui perturbent la migration entraînent des modifications un peu moins importantes. Et finalement, les mutations qui perturbent la reconnaissance intra-cellulaire entraînent des malformations beaucoup plus faibles. Mais à chacune de ces étapes, la perturbation des mécanismes, soit dans le temps, soit dans l’espace entrainera une désorganisation de l’ensemble. Désorganisation qui est assez difficile à analyser lorsqu’il s’agit effectivement de lésions limitées. On peut faire l’hypothèse que cela corresponde, dans certains cas, à ce que les américains appellent «Minimal Brain Dysfunction», c’est-à-dire des enfants qui ne se comportent pas tout à fait normalement, qui ont des petits troubles soit moteurs, soit sensoriels, des problèmes scolaires. C’est une hypothèse raisonnable mais impossible à tester actuellement. »

Alain Privat (Laboratoire de Neurobiologie du développement de Montpellier)


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Le ver de terre amoureux d’une étoile…


Cinéma – Quand la beauté attire la convoitise et la haine… Article dédié à tous les vers de terre ( dont j’ai fait partie et dont je ferais de nouveau un jour partie…)

   Malena, film italien de Giuseppe Tornatore avec Monica Bellucci, musique d’Ennio  Morricone

     Nous sommes en Sicile au printemps 1940 dans la petite ville sicilienne de Castelcuto, Mussolini vient de déclarer la guerre à la France et à la Grande-Bretagne. Renato Amoroso, le bien nommé, un garçon de treize ans qui vient de recevoir sa première bicyclette est en proie aux premiers tourments de l’amour. Il est amoureux fou de Maddalena Scordia, surnommée Malena, une ravissante veuve de guerre et la suit partout avec son vélo, humant, les yeux clos, son parfum quand elle passe à ses côtés mais il n’est pas  le seul, Malena fait tourner la tête à tous les hommes de la ville. Il faut la voir marcher dans les rues, beauté sublime et hiératique, indifférente et inaccessible sur laquelle se concentre une multitude de regards admiratifs et concupiscents mais aussi de haine de la part des épouses jalouses. Celles-ci chercheront à la détruire et y parviendront au moins un temps, aidées en cela par la lâcheté et même parfois la complaisance de leurs hommes aigris de frustration. L’étoile inaccessible qui brillait intensément si haut dans le ciel va se brûler en entrant dans l’atmosphère de folie des années de guerre. Le seul qui l’aidera à surmonter cette épreuve sera le petit Renato qui en tirera une leçon de vie pour devenir un homme.

     « Madame, sous vos pieds, dans l’ombre, un(e graine d’)* homme est là. Qui vous aime, perdu dans la nuit qui le voile ; qui souffre, ver de terre amoureux d’une étoile ; Qui vous donnera son âme, s’il le faut; Et qui se meurt quand vous brillez en haut. »

 * par moi ajouté...                                             Victor Hugo, Ruy Blas.


le cas de « l’enfant mélodieux » tué par « un mot vertigineux »…


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Jean Genet, enfant

      « L’enfant mélodieux tué par un mot vertigineux ». C’est Jean-Paul Sartre qui emploie ces mots tirés des écrits de Jean Genet dans son essai « Saint Genet, comédien et martyr »  écrit en 1952 et consacré au mauvais garçon devenu romancier, poète et homme de théâtre, Jean Genet. Je n’ai pas cherché en écrivant cet article à exposer l’interprétation que fait Sartre de la vie et de la personnalité de Jean Genet, largement mise en cause depuis par de nombreux critiques et en premier lieu par le principal intéressé objet de l’étude mais à montrer comment un acte exécuté par un enfant sous l’action d’une pulsion incontrôlée et la réponse faite en retour par les adultes peut avoir un effet déstabilisateur pour son équilibre mental et conditionner son comportement et l’idée qu’il a de lui-même pour le restant de sa vie. Cet événement fondateur, cette crise existentielle se traduit chez l’enfant par un vertige, un ébranlement de l’être qui accompagne ou traduit la métamorphose en cours. On verra plus loin que les mots employés par le narrateur pour décrire la scène sont explicites : « accès d’angoisse », « état extatique », « aveuglé et abasourdi », « vint à lui-même », c’est-à-dire révélé à lui-même, « Il était une sonnette d’alarme qui n’en finissait pas de sonner ».


L’enfance du petit Genet 

   Il est des moments dans la vie d’un enfant où l’accomplissement d’un acte jugé par celui-ci anodin ou suscité par une pulsion soudaine va avoir des conséquences considérables sur sa vie si cet acte est considéré par la société des adultes comme un acte transgressif grave dans la mesure où il brise certains tabous qui structurent de manière essentielle la société. C’est ce qui serait arrivé, selon Jean-Paul Sartre, au petit Jean Genet, enfant abandonné par sa mère à l’âge de sept mois, placé par l’assistance publique chez des parents adoptifs, paysans dans le Morvan, auprès desquels il connaîtra une enfance heureuse mais qui sera surpris un jour en flagrant délit de vol. Dans une société laborieuse d’ « honnêtes gens », un tel acte accompli par un enfant recueilli brise les tabous moraux qui régissent les relations entre les êtres : appropriation du bien d’autrui par le vol et ingratitude. L’enfant va être brusquement extrait de « la douce confusion » qu’il entretenait avec la nature et le monde dans laquelle il se mouvait jusque là et devenir brutalement aux yeux de tous un monstre. Cette jeune personnalité en devenir aura désormais une identité qu’il n’aura pas forgée lui-même mais qui lui aura été imposée par la société et qu’il finira par revendiquer : celle de Voleur.


Un événement fondateur

    J’ai retrouvé à la relecture d’un essai des années soixante écrit par les deux théoriciens anglais du mouvement de l’antipsychiatrie alors à la mode, Ronald D. Laing & David G. Cooper, le texte tiré du livre de Sartre qui décrit ce moment de crise originelle où le petit Jean Genet, enfant sans identité parce que né de père inconnu et rejeté par sa mère à sa naissance décide d’assumer l’identité que les évènements  lui auront apporté.

    « Un jour, alors qu’il avait dix ans, Genet jouait dans la cuisine. Tout à coup, dans un accès d’angoisse, il ressentit sa solitude et plongea dans un état extatique. Sa main entra dans un tiroir ouvert. Il se rendit compte que quelqu’un était entré dans la pièce et était en train de l’observer. Sous le regard de cette autre personne Genet « vint à lui même », dans un sens, pour la première fois. Jusqu’à ce moment il avait manqué de consistance. Maintenant il était quelqu’un. Il était devenu sur le champ un certain Jean Genet. Il était aveuglé et abasourdi. Il était une sonnette d’alarme qui n’en finissait pas de sonner. Bientôt tout le village connaîtrait la réponse à la question : « Qui est Jean Genêt ? » Seul l’enfant lui-même restait dans l’ignorance. Alors une voix lui annonça son identité : … « Tu es un voleur. » 

Ronald D. Laing & David G. Cooper, Raison et Violence, 2ème partie : À propos de Genet – Edit. Payot, 1964


JeanGenet 

« Vivre, c’est survivre à un enfant mort » – Jean Genet

     L’enfant qu’était alors Jean Genet était-il foncièrement un voleur ?  Sartre, Laing et Cooper expliquent ce geste qui se répétera à plusieurs reprises et aboutira à l’enfermement de l’enfant dans une maison de correction par un désir d’appropriation visant à compenser sa situation d’enfant sans filiation et donc sans biens ni héritage. Tout ce qui lui est accordé n’est pas légitimé par son appartenance à une famille mais résulte d’un « don » qui lui est accordé : don de ses parents adoptifs, don de l’assistance publique. L’enfant n’est qu’un « assisté » privé de la possession de biens et de relations familiales basées sur le sang et se situe de ce fait en dehors de la société. S’accaparer le bien d’autrui est le moyen compensatoire pathétique qu’il a trouvé pour se construire une histoire et posséder un bien qui lui est propre puisqu’il ne dépend que de lui-même.
       Alors pourquoi la société représentée par le monde des adultes et les institutions a-t-elle été aveugle et si dure avec cet enfant désemparé. En dehors du fait qu’en 1920, année où s’est passé l’événement fondateur décrit par Sartre, le souci de la psychologie de l’enfant était inexistant dans une société rurale traditionnelle encore marquée par le traumatisme de la première guerre mondiale, l’explication donnée par le philosophe est de nature anthropologique : la société des « honnêtes gens » a besoin pour affirmer et conforter sa cohésion sociale et éloigner ainsi les tentations qui existent chez la plupart de ses membres de projeter sur un bouc émissaire la part d’elle-même qu’elle renie. Le petit Jean Genet, corps étranger qui ne risque pas par son altérité de mettre en cause l’intégrité de la société et sa cohésion, constitue la victime expiatoire idéale. Jean Genet, en acceptant l’étiquette qui lui a été attribuée a accepté en même temps de jouer ce rôle de bouc émissaire. On remarquera que cette vision des choses défendue par Sartre, Laing et Cooper sur ce point particulier s’apparente à celle qui sera professée une soixantaine d’année plus tard, en 1982, par le philosophe René Girard dans son essai Le bouc émissaire lorsqu’il rappelle que dans les sociétés premières le bouc émissaire était souvent choisi parmi les étrangers, le marginaux ou les infirmes et qu’ils étaient très souvent consentants.

Enki sigle

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