Enfance


Gros chagrin

Nicolas-Bernard Lépicié - L'Enfant en pénitence

Nicolas-Bernard Lépicié (1735-1784) – L’enfant en pénitence

Petit morveux imbu de lui-même simplement parce qu’il commence à savoir dessiner

Nicolas-Bernard Lépicié - Le jeune dessinateur.jpg

Nicolas-Bernard Lépicié – Le jeune dessinateur, Musée du Louvre

Je préfère de ce peintre le charmant « Lever de Fanchon » de 1773, du musée de l’hôtel Sandelin à Saint-Omer…

Lepicieleverfanchon.jpg


Enfance – Mère et fils


Trouble in gender

Mary Ellen Mark, on the set of Fur, mother and son

    En fait, ce cliché pris en 2005 par la talentueuse photographe américaine Mary Ellen Mark qui nous a quitté récemment après une longue carrière de plus de 40 ans ne représente pas une mère et son fils comme pourrait le laisser supposer la tenue du personnage adulte mais l’acteur Robert Downey, Jr. enlaçant son fils Indio – Fur, Steiner Studios, Brooklyn, New York, 2005


Enfance : ravissement


http-www5e.biglobe.ne.jp~kurenai-Julia_Margaret_Cameron-I_wait

Julia Margaret Cameron – I wait, 1872 (photo recadrée)

Ravissement d’une âme d’enfant

     — Non, pour la musique, je ne dirais pas que j’ai éprouvé, jadis, quand j’étais enfant, un coup de foudre. Ça n’a pas été non plus une vocation. Ç’a été plus terrible et j’étais encore beaucoup trop petite pour que ce soit une vocation. C’est très proche d’une sensation de vertige panique. Mon père était musicien —  et pourtant cela ne concernait pas mon père. C’était comme dans l’angoisse. On a l’impression d’être engloutie par un tourbillon d’émotions dont on ne resurgira pas. On ne remontera pas. On coule. Il n’y a plus de bord. on ne retrouvera plus l’équilibre. Cela arrive quand on est très amoureuse. Pour moi c’est la définition. Sentez-vous ce vertige ? C’est le signe. L’abîme est là et il s’ouvre vraiment et il aspire vraiment. J’ai connu cette sensation totale, qui fait tomber corps et âme, une seule fois. J’étais vraiment petite. Je ne savais pas encore lire.

      Nous, les deux enfants, nous n’avions pas le droit de monter à l’étage de mon grand-père. […]
      Je fonce dans l’escalier, je fonce sur le parquet noir du couloir, je ne sais plus quel est le motif, je ne sais plus quel peut bien être le défi, j’ouvre la porte. Ils étaient tous les quatre en train de jouer. Cela faisait un bruit si intense. Plus fort que l’océan. Je n’avais jamais rien entendu d’aussi fort. Chacun avait son lampadaire auprès de lui. Chacun avait son pupitre en bois devant lui. Mon grand-père avait le visage couché sur son violon. Il était le plus vieux des quatre et il tenait les yeux fermés. Mon père  — qui avait tous les dons  — était capable de jouer n’importe quel instrument. Il devait tenir la partie d’alto. Personne ne m’avait entendue entrer. Ils jouaient quelque chose d’incroyablement rapide. Ils jouaient une œuvre bouleversante. Je pense maintenant que c’était du Schubert.

     Une jeune femme très belle, au violon, les yeux grands ouverts, face à moi, ne me voyait pas. Elle me souriait mais elle ne me voyait pas.
    C’était une tristesse trop grande, vertigineuse, qui ne cessait pas, qui même s’accroissait.
    Tristesse trop grande même s’il n’y a jamais de tristesse trop grande pour les petits. Les petits connaissent les terreurs qui sont les premières, les terreurs princeps, celles qui sont sans référence dans l’expérience, qui plus jamais ne se retrouvent sur leur chemin. Les pires. Les tristesses abyssales.
     Je restai assise par terre, le dos contre la porte. Toute la surface de ma peau était couverte de grains de poule. Tous mes petits poils à peine poussés d’enfant étaient hérissés. Je tremblais. Ce n’était pas du bonheur ou du malheur. Ce n’était pas psychologique. Je ne sais pas de quoi mon corps tremblait. je les ai écoutés jusqu’au bout. Quand tout a été fini, pendant qu’ils rangeaient leurs instruments dans les boîtes noires, je suis allée demander à mon grand-père  — lui parlant tout bas dans son oreille — si je pouvais venir les autres fois où ils joueraient.

     —  Si tu restes assise dans un coin bien sage comme tu l’as fait aujourd’hui, bien sûr, Éliane.

Pascal Quignard, Villa Amalia – édit. folio Gallimard, pp. 169 à171


Franz Schubert String Quartet : La Mort et la jeune fille, Second mouvement

     Une musique à la fois rapide, bouleversante et triste de Franz Schubert jouée par un quartet, je n’ai pas trouvé mieux que la Mort et la Jeune fille (Der Tod und das Mädchen) dans son deuxième mouvement…


l’agneau mystique aux clochettes


big4_agneau_mystique

     Cette image au titre d’agneau mystique dont j’ignore le nom de l’auteur m’a rappelé un conte que ma maman sicilienne me racontait lorsque j’étais enfant. Deux enfants, un frère et sa sœur, était gardés prisonniers par un ogre qui les engraissait en vue d’un prochain festin. Pour éviter qu’ils ne s’enfuient durant son sommeil au cours de la nuit, l’ogre avait pris la précaution de recouvrir leur lit d’une couverture munie de clochettes qui sonnaient au moindre de leur mouvement. Dans la journée, les deux enfants étaient tenus de faire le ménage dans la maison de l’ogre. C’est durant cette tâche que la grande sœur avait eu l’idée de rassembler des petits morceaux de tissus épars dont ils emplissaient les clochettes pour les empêcher de sonner. C’est ainsi qu’ils purent échapper aux griffes de l’ogre…


Enfance : le plaisir de petites peurs sans conséquence


la balance à bascule (Viou)

La balance à bascule

Capture d_écran 2017-04-09 à 01.18.50     Elle se tourna vers Ernestine, qui traînait dans la rue en se dandinant sur ses grosses jambes molles. La figure d’Ernestine était grise et grippée comme une serpillère. Elle était vieille. Moins vieille tout de même que grand-père et grand-mère qui, eux, avaient passé le temps ou l’on compte par années. Lorsque Ernestine l’eut enfin rejointe, Sylvie pénétra sous le porche. Il était très large, pour permettre le va-et-vient des camions, des chariots. Au milieu du passage, se découpait le tablier de la bascule qui servait à peser les chargements. Quand on marchait dessus, on éprouvait une légère impression de flottement, d’oscillation mécanique. Sylvie ne manquait jamais de passer sur le pont pour sentir, sous ses pieds, le vide. Cette fois encore, elle goûta le plaisir d’une petite peur sans conséquence. Sûrement, la plate-forme allait se dérober sous son poids, la précipitant dans une chute verticale au fond d’un trou noir où s’entrecroisaient des barres de fer. Comme rien ne se produisait, elle jeta un regard vers la baie vitrée, derrière laquelle se dressait le cadran blanc de la balance. L’aiguille n’avait pas bougé. « Je ne suis pas encore assez lourde, décida Sylvie. Une vraie plume. Peut-être que je n’existe pas ! » Puis, elle imagina toute la famille réunie sur le pont à bascule : grand-père, grand-mère, maman, tante Madeleine, elle-même…, Alors, sans doute l’aiguille consentirait à se déplacer. Combien de kilos représenteraient-ils, pris en semble ? Cent ? Mille ? Elle sourit à l’idée du groupe qu’ils formeraient, serrés coude à coude sous le porche, comme pour une photographie, et se dirigea résolument vers la cour. Là se trouvait la niche de Toby.        (Henri Troyat, Viou. pp.6-7)

Les plaisirs de petites peurs sans conséquence…

     Qui n’a pas joué, enfant, à « se faire peur », à se confronter au danger de l’inconnu, de l’interdit. Qui n’a pas ressenti l’attirance d’éprouver la peur, de se retrouver dans l’antichambre de l’épouvante au plus près du danger, de l’innommable, de l’irréversible.  Pour l’enfant, ce désir paradoxal, puisqu’au même moment il ressent le besoin d’être en sécurité et espère de tout ses forces que « cela n’arrivera pas » est un moyen d’apprivoiser sa  peur en mesurant le danger. L’enfance est une confrontation au monde, un apprentissage de celui-ci en vue d’acquérir une confiance en soi pour mener une vie autonome et quoi de plus angoissant que la persistance de zones d’ombre, de situations inconnues que l’on a pas appris à maîtriser. L’ignorance de ce qui nous menace et des moyens de s’en protéger est source de danger et le fait de se confronter à ce danger est le moyen trouvé par l’enfant pour  l’apprivoiser et l’exorciser. Si, pour certains la peur est un sentiment à éviter absolument : « La peur, c’est quelque chose d’effroyable, une sensation atroce, comme une décomposition de l’âme, un spasme affreux de la pensée et du coeur… » (Maupassant), pour d’autres, c’est un sentiment source de satisfaction et même de plaisir. Pour un enfant, dominer sa peur, s’accompagne souvent du plaisir délicieux qu’apportent les émotions intenses que l’on ressent au moment de la confrontation avec le danger et du sentiment de fierté que l’on éprouve après la victoire remportée sur soi-même. Mais dans ces conditions le risque est réel pour certains de développer une addiction aux émotions développées par la peur : « La peur est agréable au corps. Je sais de quoi je parle. La bouche qui se sèche, la gorge qui devient rêche, le coeur qui tape à tout casser, cette merveilleuse lucidité de l’esprit qui s’empare de vous au moment voulu… La peur n’est pas un ignoble sentiment, c’est une exquise sensation » (Louis Calaferte). Chez les enfants, cette expérience se pratique le plus souvent par l’intermédiaire du jeu. En ce sens, on peut assimiler le jeu à « se faire peur » aux rites de passage à l’état adulte auxquels on soumettait les adolescents dans certaines sociétés.

Enki sigle


Capture d’écran 2017-04-10 à 10.17.56.png

      Dans un tout autre style et environnement, on trouve un bon exemple de cette expérience d’apprentissage du danger, propre à l’enfance, dans le roman d’Elena Ferrante, L’amie prodigieuse. Enfants, les deux héroïnes, Elena et Lila, vivent dans leur monde propre et multiplient les expériences mais à un degré supérieur frisant la provocation et le masochisme et de nature particulièrement « trash ». Sans doute le fait que l’enfance des deux fillettes se déroulent dans ce lieu de misère, de sauvagerie et de perdition qu’est le Naples des lendemains de guerre y est il pour quelque chose.

    « Quand on est au monde depuis peu de temps, il est difficile de comprendre quels sont les sentiments à l’origine de notre sentiment du désastre, et peut-être n’en ressent-on même pas la nécessité. Les grandes personnes, en attente du lendemain, évoluent dans un présent derrière lequel il y a hier, avant-hier ou tout au plus la semaine passée. Les petits ne savent pas ce que cela veut dire «hier», «avant-hier», ni même «demain», pour eux tout est ici et maintenant (…) Moi, j’étais petite et, en fin de compte, ma poupée en savait plus long que moi. Je lui parlais, elle me parlait. (…) La poupée de Lila, en revanche, avait un corps en chiffon jaunâtre rempli de sciure, et je la trouvais laide et crasseuse. Toutes deux s’épiaient, se soupesaient, toujours prêtes à se blottir dans nos bras si un orage éclatait, s’il y avait du tonnerre ou si quelqu’un de plus grand, de plus fort et aux dents plus aiguisées, voulait s’emparer d’elles.  »  Elena Ferrante, L’amie prodigieuse, pp.28-29)

    « C’était l’heure de rentrer mais nous nous attardions, occupées à mettre notre courage à l’épreuve, par défi et sans jamais nous adresser la parole. Depuis quelque temps, à l’école et en dehors, nous ne faisions que cela. Lila glissait la main, puis tout le bras, dans la gueule noire d’une bouche d’égoût, et juste après je faisais de même, le cœur battant, espérant que les cafards ne courraient pas sur la peau et que les rats ne me mordraient pas. Lila grimpait jusqu’à la fenêtre de Madame Spagnuolo, au rez-de-chaussée, se pendait à la barre de fer où passait le fil à linge, se balançait et puis se laissait glisser jusqu’au trottoir, et moi je le faisais aussitôt à mon tour, même si j’avais peur de tomber et de me faire mal. Lila s’enfonçait sous la peau l’épingle de nourrice rouillée qu’elle agit trouvée dans la rue je ne sais quand mais qu’elle gardait dans sacoche comme si c’était le cadeau d’une fée : moi j’observais la pointe de métal qui creusait un tunnel blanchâtre dans sa paume puis, quand elle l’enlevait et me la tendait, je faisais de même.
ogre     Tout à coup, elle me lança un de ses regard bien à elle, immobile, les yeux plissés, et se dirigea vers l’immeuble où habitait Don Achille. La peur me figea le sang. Don Achille, c’était l’ogre des contes, et j’avais l’interdiction absolue de l’approcher, lui parler, le regarder ou l’épier : il fallait faire comme si sa famille et lui n’existaient pas. Il était craint et haï, dans ma famille mais pas seulement, sans que je sache d’où ça venait. Mon père en parlait de telle façon que je l’avais imaginé gros, couvert de cloques violacées et constamment hors de lui, malgré ce «Don» qui évoquait au contraire, pour moi, une autorité calme; C’était un être fait de je ne sais quelle matière – fer, verre ou ortie – mais vivant, vivant avec un souffle brûlant qui lui sortait par le nez et par la bouche. je croyais que si je le voyais ne serait-ce que de loin, il me planterait dans les yeux quelque objet acéré et chauffé à blanc. Et si j’avais la folie de m’approcher de la porte de son appartement, là il me tuerait. (…)
      Je m’habituai à l’obscurité et découvris Lila assise sur la première marche des escaliers. Elle se leva et nous commençames à monter…     Elena Ferrante, L’amie prodigieuse, pp.22-27)


Capture d_écran 2017-04-09 à 01.18.50

Viou, d’Henri Troyat

    Dans ce roman d’Henri Troyat écrit tardivement en 1980 à l’âge de 69 ans, Viou, c’est Sylvie Lesoyeux, une petite fille de huit ans élevée par ses grands-parents dans la ville du Puy depuis la mort de son père, médecin, tué par les allemands alors qu’il soignait les maquisards lors de la libération et l’éloignement de sa mère partie à Paris pour gagner sa vie. Ce sont ses parents qui avaient inventé ce diminutif Viou, à partir d’une première appellation, Sylviou. La grand-mère de Viou est une catholique fervente, raide et distante qui lui manifeste un amour froid, le grand-père fait preuve de plus de compréhension et d’affection mais déserte dés que cela lui est possible la maison pour échapper à la présence stressante de son épouse. Dans cet ambiance pesante ponctuée par les rites des cérémonies à l’église, des visites au cimetière et la récitation des prières, Viou se réfugie dans la compagnie du chien Toby, de l’ours en peluche éclopé Casimir que lui a légué sa maman, de ses poupées et des souvenirs des moments passés en compagnie de sa maman. Son papa, dont elle n’a qu’un souvenir diffus est présent par les multiples photos exposées dans la maison de ses parents le montrant à diverses époques de sa vie et par les histoires idéalisées que raconte sa grand-mère. Le roman de Troyat montre de manière touchante, les angoisses et les émotions d’une petite fille orpheline de père et privée de sa maman et son lent cheminement pour tout à la fois se préserver du monde des adultes qu’elle juge le plus souvent injuste et incompréhensible et s’y faire une place pour exister en tant que personne.

      Viou est le premier roman d’une trilogie et sera suivi par À demain Sylvie, qui raconte la vie de la petite fille à Paris enfin réunie avec sa mère et le nouvel époux de celle-ci et Troisième bonheur qui raconte sa vie d’adulte.


articles liés