Tête d’or


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Vincent van Gogh – Jeune homme au bleuet, Auvers-sur-Oise, juin 1890

      La période d’Auvers-sur-Oise où il s’était retiré pour se faire suivre par le docteur Gachet, spécialiste des maladies nerveuses et ami des peintres a été particulièrement féconde pour la création artistique de Van Gogh. Entre le 20 mai 1890, date de son arrivée, et le 27 juillet 1890, date de son suicide d’un coup de révolver dans la poitrine, il aura composé plus de 70 œuvres.


Enfance


L’enfant des bords de mer

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Begoz Alfred-Louis – Jeune enfant en costume marin, entre 1907 et 1920 – 
Plage de la baie de Saint-Valéry-sur-Somme – autochrome

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L’enfant des bords de mer
Qu’est-il devenu ?
Reste-t-il de lui aujourd’hui, une trace
autre que ces photos floues
que le temps dévore peu à peu ?

Une vie…

Une vie pleine et entière
de sensations, de sentiments,
par millions, par milliards,
disparue, évaporée…
anéantie à jamais…

Reste ces photos qui nous disent tout et rien.

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Narcisse – Regards croisés : I) le mythe


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      Narcisse se mirant dans l’eau d’un ruisseau dans le tableau du Caravage, Jean Seberg posant ses lèvres sur son reflet dans l’eau d’une rivière dans le film de Robert Rossen, Lilith. Deux images chocs fortement représentatives de cet état mental présenté de manière ambigu et presque schizophrène dans la société d’aujourd’hui : le narcissisme. D’un côté, on valorise l’individualisme à tout crin et de l’autre on diabolise l’une de ses formes, le narcissisme, qui ne constitue après tout qu’un développement dévoyé de l’homéostasie, cet instinct de survie manifesté par tout organisme vivant qui implique à l’origine un amour de soi.
      Ne me sentant pas totalement exempt des atteintes de ce que l’on pourrait  qualifier de « nouveau mal du siècle », j’ai éprouvé le besoin de me pencher sur ce qu’il recouvre, signifie et représente dans des domaines aussi variés que l’art, le psychisme et l’anthropologie. Le premier des thèmes traités est celui de la mythologie qui nous l’a fait découvrir à partir du mythe grec de Narcisse. Au cours de cette recherche, je reviendrais à plusieurs reprise au tableau du Caravage et au film de Robert Rossen sans m’interdire de m’intéresser à d’autres œuvres artistiques, qu’elles soient picturales, cinématographiques ou littéraires…


   I – Le mythe de Narcisse

     Le tableau que Le Caravage a peint vers 1595 fait référence au Narcisse de la mythologie grecque, ce jeune chasseur tombé amoureux de sa propre image en se contemplant dans un ruisseau et qui en était mort de désespoir. L’analyse et la compréhension du mythe grec sont rendus compliqués par le fait qu’il existe plusieurs versions de ce mythe bien que la plus connue soit celle présentée par le poète latin Ovide au tout début du Ier siècle dans le livre III de ses Métamorphoses. Dans cette version, Narcisse est présenté comme un jeune homme de grande beauté assorti d’un naturel fier et introverti qui  faisait tourner les têtes de nombreux garçons et filles mais qui les repoussait systématiquement. Jusque là, rien de moralement répréhensible, sauf si l’on se place dans le contexte de l’antiquité grecque où le célibat était fortement blâmé pour des raisons liées à la structure sociale et familiale du patriarcat, au désir de perpétuation de la race et du culte des ancêtres. C’est ainsi qu’à Sparte, les célibataires endurcis étaient punis par la loi. La volubile nymphe Echo qui avait été privée de sa voix par la déesse Hera pour avoir aidé Zeus à commettre ses infidélités et condamnée de surcroît à répéter la dernière parole qui lui avait été adressée (de là vient l’origine de notre écho) tomba follement amoureuse de Narcisse mais elle aussi fut repoussée et elle sombra dans le désespoir.  Dans la version d’Ovide, ce n’est pourtant pas elle qui lança une malédiction sur Narcisse, mais un garçon dédaigné qui s’écria, en levant les bras au ciel : « Puisse-t-il tomber amoureux lui-même, et ne pas posséder l’être aimé ! ». Il fut entendu par Némésis, la cruelle et implacable déesse qui personnifie la vengeance divine à qui revenait la charge de punir toute démesure, comme par exemple l’excès de bonheur chez un mortel ou l’orgueil des puissants. C’est par l’intermédiaire d’une source pure et limpide, « aux ondes brillantes et argentées » que nul homme ou bêtes n’avaient souillés que la punition divine va s’exercer, Narcisse, épuisé par une partie de chasse se penche vers la source pour étancher sa soif et alors qu’il boit est soudainement médusé en découvrant sur la surface mouvante de l’eau un visage. Il s’éprend de son propre reflet dont il tente désespérément de saisir l’image. Finissant par prendre conscience que c’est lui-même qu’il aime et que sa folie sera inguérissable, il va dépérir peu à peu et tout à la fois se dissoudre et se consumer, pleuré par Écho et les Nymphes. Aux enfers, il sera toujours victime de son obsession et poursuivra la quête de son visage dans les eaux noirs du Styx. Les Naïades et les Dryades à sa recherche sur les rives du ruisseau ne retrouveront en lieu et place de son cadavre qu’une simple fleur, la narcisse, en laquelle il a été métamorphosé et qui porte depuis son nom.

     À ce stade, il m’a semblé nécessaire de présenter le beau texte d’Ovide tiré des Métamorphoses en soulignant en couleur les thèmes de l’eau (en bleu) et du soleil et de la chaleur (en carmin) en référence aux analyses qui suivront.

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Métamorphose de Narcisse, Ovide (3, 413-510)

Traduction de Anne-Marie Boxus et Jacques Poucet, Bruxelles, 2006. (source Bibliotheca Classica Selecta).

Ici l’enfant, épuisé par une chasse animée sous la chaleur,
se laisse tomber, séduit par l’aspect du site et par la source,
et tandis qu’il désire apaiser sa soif, une autre soif grandit en lui :
en buvant, il est saisi par l’image de la beauté qu’il aperçoit.
Il aime un espoir sans corps, prend pour corps une ombre.
Il est ébloui par sa propre personne et, visage immobile,
reste cloué sur place, telle une statue en marbre de Paros
Couché par terre, il contemple deux astres, ses propres yeux,
et ses cheveux, dignes de Bacchus, dignes même d’Apollon,
ses joues d’enfant, sa nuque d’ivoire, sa bouche parfaite
et son teint rosé mêlé à une blancheur de neige.
Admirant tous les détails qui le rendent admirable,
sans le savoir, il se désire et, en louant, il se loue lui-même ;
quand il sollicite, il est sollicité ; il embrase et brûle tout à la fois.
Que de fois il a donné de vains baisers à la source fallacieuse,
que de fois il a plongé ses bras au milieu des ondes
pour saisir la nuque entrevue, sans se capturer dans l’eau !
Il ne sait ce qu’il voit, mais ce qu’il voit le consume,
et l’erreur qui abuse ses yeux en même temps les excite.
Naïf, pourquoi chercher en vain à saisir un simulacre fugace ?
Ce que tu désires n’est nulle part ; détourne-toi, tu perdras
ce que tu aimes ! Cette ombre que tu vois est le reflet de ton image :
elle n’est rien en soi ; elle est venue avec toi et reste avec toi ;
avec toi elle s’éloignera, si du moins tu pouvais t’éloigner !
Ni le souci de Cérès, ni le besoin de repos ne peuvent
le tirer de cet endroit ; mais, couché dans l’herbe sombre,
il contemple d’un oeil insatiable cette beauté trompeuse
et ses propres yeux le perdent ; se soulevant légèrement,
il tend les bras vers les forêts qui l’entourent et dit :
« Ô forêts, est-il un être qui ait vécu un amour plus cruel ?
Vous le savez, vous qui avez si bien caché tant d’amants.
Vous souvenez-vous, puisque vous vivez depuis tant de siècles,
que, durant cette longue période, quelqu’un se soit ainsi consumé ?
Il me plaît et je le vois ; mais ce que je vois et qui me plaît
je ne puis l’atteindre pourtant ; si grand est l’égarement d’un amant.
Et raison de plus à ma douleur, il n’y a pour nous séparer
ni vaste mer, ni route, ni monts, ni murailles aux portes closes ;
un peu d’eau nous fait obstacle ! Lui aussi souhaite mon étreinte :
car chaque fois que j’ai tendu mes lèvres vers les eaux limpides,
chaque fois il se tend vers moi, le visage tourné vers le haut.
Je crois pouvoir le toucher : un très mince filet d’eau sépare les amants.
Qui que tu sois, viens ici ! Pourquoi me décevoir, enfant sans pareil ?
Où t’en vas-tu quand je t’appelle ? Certes, ce ne sont ni ma beauté
ni mon âge que tu fuis, moi que même des nymphes ont aimé !
Ton aimable visage me promet je ne sais quel espoir,
et, lorsque je tends les bras vers toi, spontanément tu tends les tiens,
à mes sourires, tu souris en retour ; souvent même j’ai vu tes larmes
quand je pleurais ; d’un geste de la tête, tu réponds à mes signes
et pour autant que je le devine au mouvement de tes jolies lèvres,
tu renvoies des mots qui ne parviennent pas à mes oreilles !
Cet être, c’est moi : j’ai compris, et mon image ne me trompe pas ;
je me consume d’amour pour moi : je provoque la flamme que je porte.
Que faire ? Me laisser implorer ou implorer ? Que demander, du reste ?
L’objet de mon désir est en moi : ma richesse est aussi mon manque.
Ah ! Que ne puis-je me séparer de mon corps ! Voeu inattendu
de la part d’un amant : je voudrais que s’éloigne l’être que j’aime.
Déjà la douleur m’ôte mes forces, le temps qui me reste à vivre
n’est pas long, et je m’éteins dans la fleur de l’âge. Du reste,
la mort ne m’est pas pénible : dans la mort, je cesserai de souffrir.
Cet être que j’aime, je voudrais qu’il ait vécu plus longtemps ;
maintenant unis à deux par le coeur, nous mourrons d’un seul souffle. »
Il parla et, privé de bon sens, il revint vers la même image,
troublant l’eau de ses larmes, et, avec l’agitation de la fontaine
la forme s’obscurcit ; lorsqu’il la vit disparaître, il s’écria :
« Où t’enfuis-tu ? Reste, cruel, n’abandonne pas ton amant !,
qu’il me soit permis de contempler ce qu’il m’est impossible de toucher, et de nourrir ainsi ma misérable folie ! »
Et tout en pleurant, il fit tomber le haut de son vêtement
et frappa sa poitrine dénudée de ses mains marmoréennes.
Les coups portés donnèrent à son torse une teinte rosée ;
ainsi souvent des fruits, pâles d’un côté, rosissent de l’autre,
ainsi d’habitude les grappes de raisin aux tons changeants
se colorient de pourpre, déjà avant d’être mûres.
Dès qu’il se vit ainsi dans l’onde redevenue lisse,
il ne le supporta pas plus longtemps ; comme la cire blonde
se met à fondre près d’un feu léger et comme le givre du matin
se dissipe sous un tiède soleil, ainsi, exténué par son amour,
il se dissout et peu à peu devient la proie d’un feu caché.
Déjà son teint n’a plus une blancheur mêlée de rose ;
la vigueur et les forces et tout ce qui naguère charmait la vue,
et le corps, qu’autrefois avait aimé Écho, tout cela n’existe plus.
Écho pourtant, malgré sa colère et ses souvenirs, compatit
en le voyant, et chaque fois que le pauvre enfant disait « hélas »,
elle répercutait ses paroles, en répétant « hélas » ;
et lorsque de ses mains il s’était frappé les bras,
elle aussi renvoyait le même bruit de coup.
L’ultime parole de Narcisse, regardant toujours vers l’onde, fut :
« Hélas, enfant que j’ai aimé en vain ! », et les alentours renvoyèrent
autant de mots, et quand il dit « adieu », Écho aussi le répéta.
Il laissa tomber sa tête fatiguée dans l’herbe verte,
la mort ferma les yeux qui admiraient encore la beauté de leur maître.
Même après son accueil en la demeure infernale,
il se contemplait dans l’eau du Styx. Ses soeurs les Naïades
se lamentèrent et déposèrent sur leur frère leurs cheveux coupés.
Les Dryades pleurèrent ; Écho répercuta leurs gémissements.
Déjà elles préparaient le bûcher, les torches et le brancard funèbres :
le corps ne se trouvait nulle part ; au lieu d’un corps, elle trouvent
une fleur au coeur couleur de safran, entourée de pétales blancs

Ovide, Les Métamorphoses


Iconographie

 

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Œuvres présentées par ordre chronologique

Narcisse – Fresque à Pompei.
Narcisse – Othea’s Epistle (Queen’s Manuscript), XVe siècle.
représentant Narcisse, vers 1500 (Google Art Project)
Nicolas Poussin – Echo et Narcisse, vers 1629-1630
Nicolas Bernard Lépicié – Narcisse changé en fleur, 1771
Gustave Courtois – Narcisse, 1872  (la signature Henner est erronée)
Marco Antonio Franceschini – Narcisse, 1820. gravure de Friedrich John
Le beau Narcisse – illustration humoristique du Charivari, septembre 1842
Gyula Benczur -Narcisse, 1881
John William Waterhouse – Echo et Narcisse, 1903
Salvatore Dali – La Métamorphose de Narcisse, 1934
Giovanni Dall’Orto – Narciso confuso, 2010


Tout se joue dans l’enfance ?


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    On parle souvent du Big Bang des origines de l’univers, mais pas si souvent du Big Bang que représente la fabrication du cerveau : 100 milliards de neurones se forment et se connectent. Il y a à peu près autant de neurones dans le cerveau que d’étoiles dans la Voie lactée.


     Seize jours après la fécondation, le cerveau est déjà né. Au départ, c’est une forme floue faites de cellules indifférenciées. Quatorze jours après la conception, trois couches de cellules sont déjà formées. La couche supérieure, l’épiblaste, va devenir le système nerveux et la peau. La couche inférieure, l’hypoblaste, correspondra aux organes internes, comme les intestins. Entre les deux, le mésoderme apparaît, une couche à partir de laquelle se forment les os et les muscles. L’embryon s’organise aussi selon un axe « tête-queue », le long d’une ligne primitive : la notochorde. C’est une structure cellulaire flexible, en forme de tige. La notochorde fonctionne comme un chef d’orchestre, transmettant des ordres aux cellules. C’est autour de cet axe, avec une tête et une queue, que l’organisme se structure. Ce processus, la gastrulation, peut être considéré comme l’événement le plus important de la vie. S’il n’avait pas lieu, notre organisme serait comme celui d’un ver.

La fabrication du cerveau par Hugo Lagerkrantz sur le site Sciences Humaine (sept.2010)


    Un article très intéressant portant sur la « synaptogenèse » du cerveau du jeune enfant trouvé dans le magazine L’uniscope du campus de l’Université de Lausanne (UNIL) – N° 621 de mars 2017. La chercheuse Claudia Bagni travaille sur les protéines qui jouent un rôle dans le processus d’élaboration du cerveau et dont le manque ou la détérioration peut être la cause de certains handicaps intellectuels chez l’enfant.

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Rappel : définitions

    La synaptogenèse est la formation des synapses qui sont des connections entre deux cellules nerveuses ou neurones. Bien qu’elle se produise tout au long de la durée de vie d’une personne saine, une explosion de la formation des synapses se produit au cours du développement précoce du cerveau.
  La synapse est l’endroit de connexion de deux neurones. Il s’agit d’une structure histologique où l’axone d’un neurone s’articule avec les dendrites d’un autre neurone. La transmission de l’influx nerveux de l’axone aux dentrites se fait grâce à l’intermédiaire d’un médiateur chimique (noradrénaline ou acétylcholine) .

Un procédé technique a permis de représenter la façon dont les neurones sont connectés entre eux entre eux. On voit par exemple comment ce neurone en rouge est connecté à cet autre neurone en vert (schémas 1 & 2). En s’approchant encore un peu, on distingue parfaitement l’espace entre les deux neurones : une fente qu’on appelle la synapse (schémas 2 & 4). Pour transmettre ses informations, le neurone situé avant la synapse libère des composés chimiques, ces petites boules blanches appelées neuro-transmetteurs (schéma 5), ils sont acheminées à travers la synapse vers le neurone situé après. C’est par ces échanges permanents entre neuro-transmetteurs que se transmettent toutes les informations entre les neurones de notre cerveau.  (crédit La Fabrique de cerveau – ARTE, Documentaire de Cécile Denjean, 2017)

 


Retour à la synaptogénèse

    « la synaptogénèse est un processus qui concerne la partie la plus élémentaire de la construction du système nerveux, c’est-à-dire le câblage. Sur ces câblages de base, l’interaction avec l’environnement va broder des variations extraordinaires qui concernent non seulement le nombre de cellules qui survivront, le nombre de synapses qui survivront entre ces cellules mais encore le niveau d’activité de ces synapses. On sait en particulier que les phénomènes d’apprentissage ne jouent pas tant au niveau de la modification des circuits que de la modification d’efficacité des circuits. Et cela, c’est toute l’importance de l’environnement, de ce que Jean Pierre Changeux appelle l’épigénétique, comparé à la génétique. Et ceci est une autre histoire. . .»

     « Il doit (…) y avoir des mécanismes de reconnaissance assez généraux entre catégories cellulaires et ensuite l’établissement de la fonction fait que chaque cellule va s’individualiser et va devenir véritablement différente de sa voisine. La synaptogénèse est très largement sous la dépendance du programme génétique intrinsèque à la cellule . Et ceci nécessite une quantité d’information génétique relativement faible puisque chaque cellule ou chaque catégorie cellulaire est dépositaire d’une petite fraction du message et la combinaison dans le temps et dans l’espace de ces informations extrêmement parcellaires conduit à la formation des réseaux nerveux à condition que tout se passe normalement dans le temps et dans l’espace c’est-à-dire d’abord que la prolifération ne soit pas modifiée. On sait que les mutations qui perturbent la prolifération cellulaire entrainent des malformations considérables du cerveau, des mutations qui perturbent la migration entraînent des modifications un peu moins importantes. Et finalement, les mutations qui perturbent la reconnaissance intra-cellulaire entraînent des malformations beaucoup plus faibles. Mais à chacune de ces étapes, la perturbation des mécanismes, soit dans le temps, soit dans l’espace entrainera une désorganisation de l’ensemble. Désorganisation qui est assez difficile à analyser lorsqu’il s’agit effectivement de lésions limitées. On peut faire l’hypothèse que cela corresponde, dans certains cas, à ce que les américains appellent «Minimal Brain Dysfunction», c’est-à-dire des enfants qui ne se comportent pas tout à fait normalement, qui ont des petits troubles soit moteurs, soit sensoriels, des problèmes scolaires. C’est une hypothèse raisonnable mais impossible à tester actuellement. »

Alain Privat (Laboratoire de Neurobiologie du développement de Montpellier)


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Le ver de terre amoureux d’une étoile…


Cinéma – Quand la beauté attire la convoitise et la haine… Article dédié à tous les vers de terre ( dont j’ai fait partie et dont je ferais de nouveau un jour partie…)

   Malena, film italien de Giuseppe Tornatore avec Monica Bellucci, musique d’Ennio  Morricone

     Nous sommes en Sicile au printemps 1940 dans la petite ville sicilienne de Castelcuto, Mussolini vient de déclarer la guerre à la France et à la Grande-Bretagne. Renato Amoroso, le bien nommé, un garçon de treize ans qui vient de recevoir sa première bicyclette est en proie aux premiers tourments de l’amour. Il est amoureux fou de Maddalena Scordia, surnommée Malena, une ravissante veuve de guerre et la suit partout avec son vélo, humant, les yeux clos, son parfum quand elle passe à ses côtés mais il n’est pas  le seul, Malena fait tourner la tête à tous les hommes de la ville. Il faut la voir marcher dans les rues, beauté sublime et hiératique, indifférente et inaccessible sur laquelle se concentre une multitude de regards admiratifs et concupiscents mais aussi de haine de la part des épouses jalouses. Celles-ci chercheront à la détruire et y parviendront au moins un temps, aidées en cela par la lâcheté et même parfois la complaisance de leurs hommes aigris de frustration. L’étoile inaccessible qui brillait intensément si haut dans le ciel va se brûler en entrant dans l’atmosphère de folie des années de guerre. Le seul qui l’aidera à surmonter cette épreuve sera le petit Renato qui en tirera une leçon de vie pour devenir un homme.

     « Madame, sous vos pieds, dans l’ombre, un(e graine d’)* homme est là. Qui vous aime, perdu dans la nuit qui le voile ; qui souffre, ver de terre amoureux d’une étoile ; Qui vous donnera son âme, s’il le faut; Et qui se meurt quand vous brillez en haut. »

 * par moi ajouté...                                             Victor Hugo, Ruy Blas.


le cas de « l’enfant mélodieux » tué par « un mot vertigineux »…


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Jean Genet, enfant

      « L’enfant mélodieux tué par un mot vertigineux ». C’est Jean-Paul Sartre qui emploie ces mots tirés des écrits de Jean Genet dans son essai « Saint Genet, comédien et martyr »  écrit en 1952 et consacré au mauvais garçon devenu romancier, poète et homme de théâtre, Jean Genet. Je n’ai pas cherché en écrivant cet article à exposer l’interprétation que fait Sartre de la vie et de la personnalité de Jean Genet, largement mise en cause depuis par de nombreux critiques et en premier lieu par le principal intéressé objet de l’étude mais à montrer comment un acte exécuté par un enfant sous l’action d’une pulsion incontrôlée et la réponse faite en retour par les adultes peut avoir un effet déstabilisateur pour son équilibre mental et conditionner son comportement et l’idée qu’il a de lui-même pour le restant de sa vie. Cet événement fondateur, cette crise existentielle se traduit chez l’enfant par un vertige, un ébranlement de l’être qui accompagne ou traduit la métamorphose en cours. On verra plus loin que les mots employés par le narrateur pour décrire la scène sont explicites : « accès d’angoisse », « état extatique », « aveuglé et abasourdi », « vint à lui-même », c’est-à-dire révélé à lui-même, « Il était une sonnette d’alarme qui n’en finissait pas de sonner ».


L’enfance du petit Genet 

   Il est des moments dans la vie d’un enfant où l’accomplissement d’un acte jugé par celui-ci anodin ou suscité par une pulsion soudaine va avoir des conséquences considérables sur sa vie si cet acte est considéré par la société des adultes comme un acte transgressif grave dans la mesure où il brise certains tabous qui structurent de manière essentielle la société. C’est ce qui serait arrivé, selon Jean-Paul Sartre, au petit Jean Genet, enfant abandonné par sa mère à l’âge de sept mois, placé par l’assistance publique chez des parents adoptifs, paysans dans le Morvan, auprès desquels il connaîtra une enfance heureuse mais qui sera surpris un jour en flagrant délit de vol. Dans une société laborieuse d’ « honnêtes gens », un tel acte accompli par un enfant recueilli brise les tabous moraux qui régissent les relations entre les êtres : appropriation du bien d’autrui par le vol et ingratitude. L’enfant va être brusquement extrait de « la douce confusion » qu’il entretenait avec la nature et le monde dans laquelle il se mouvait jusque là et devenir brutalement aux yeux de tous un monstre. Cette jeune personnalité en devenir aura désormais une identité qu’il n’aura pas forgée lui-même mais qui lui aura été imposée par la société et qu’il finira par revendiquer : celle de Voleur.


Un événement fondateur

    J’ai retrouvé à la relecture d’un essai des années soixante écrit par les deux théoriciens anglais du mouvement de l’antipsychiatrie alors à la mode, Ronald D. Laing & David G. Cooper, le texte tiré du livre de Sartre qui décrit ce moment de crise originelle où le petit Jean Genet, enfant sans identité parce que né de père inconnu et rejeté par sa mère à sa naissance décide d’assumer l’identité que les évènements  lui auront apporté.

    « Un jour, alors qu’il avait dix ans, Genet jouait dans la cuisine. Tout à coup, dans un accès d’angoisse, il ressentit sa solitude et plongea dans un état extatique. Sa main entra dans un tiroir ouvert. Il se rendit compte que quelqu’un était entré dans la pièce et était en train de l’observer. Sous le regard de cette autre personne Genet « vint à lui même », dans un sens, pour la première fois. Jusqu’à ce moment il avait manqué de consistance. Maintenant il était quelqu’un. Il était devenu sur le champ un certain Jean Genet. Il était aveuglé et abasourdi. Il était une sonnette d’alarme qui n’en finissait pas de sonner. Bientôt tout le village connaîtrait la réponse à la question : « Qui est Jean Genêt ? » Seul l’enfant lui-même restait dans l’ignorance. Alors une voix lui annonça son identité : … « Tu es un voleur. » 

Ronald D. Laing & David G. Cooper, Raison et Violence, 2ème partie : À propos de Genet – Edit. Payot, 1964


JeanGenet 

« Vivre, c’est survivre à un enfant mort » – Jean Genet

     L’enfant qu’était alors Jean Genet était-il foncièrement un voleur ?  Sartre, Laing et Cooper expliquent ce geste qui se répétera à plusieurs reprises et aboutira à l’enfermement de l’enfant dans une maison de correction par un désir d’appropriation visant à compenser sa situation d’enfant sans filiation et donc sans biens ni héritage. Tout ce qui lui est accordé n’est pas légitimé par son appartenance à une famille mais résulte d’un « don » qui lui est accordé : don de ses parents adoptifs, don de l’assistance publique. L’enfant n’est qu’un « assisté » privé de la possession de biens et de relations familiales basées sur le sang et se situe de ce fait en dehors de la société. S’accaparer le bien d’autrui est le moyen compensatoire pathétique qu’il a trouvé pour se construire une histoire et posséder un bien qui lui est propre puisqu’il ne dépend que de lui-même.
       Alors pourquoi la société représentée par le monde des adultes et les institutions a-t-elle été aveugle et si dure avec cet enfant désemparé. En dehors du fait qu’en 1920, année où s’est passé l’événement fondateur décrit par Sartre, le souci de la psychologie de l’enfant était inexistant dans une société rurale traditionnelle encore marquée par le traumatisme de la première guerre mondiale, l’explication donnée par le philosophe est de nature anthropologique : la société des « honnêtes gens » a besoin pour affirmer et conforter sa cohésion sociale et éloigner ainsi les tentations qui existent chez la plupart de ses membres de projeter sur un bouc émissaire la part d’elle-même qu’elle renie. Le petit Jean Genet, corps étranger qui ne risque pas par son altérité de mettre en cause l’intégrité de la société et sa cohésion, constitue la victime expiatoire idéale. Jean Genet, en acceptant l’étiquette qui lui a été attribuée a accepté en même temps de jouer ce rôle de bouc émissaire. On remarquera que cette vision des choses défendue par Sartre, Laing et Cooper sur ce point particulier s’apparente à celle qui sera professée une soixantaine d’année plus tard, en 1982, par le philosophe René Girard dans son essai Le bouc émissaire lorsqu’il rappelle que dans les sociétés premières le bouc émissaire était souvent choisi parmi les étrangers, le marginaux ou les infirmes et qu’ils étaient très souvent consentants.

Enki sigle

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Enfance – I) Stendhal : l’amour pour la mère


Stendhal, l'enfant qui voulait quitter Grenoble - photo Anthony Bevilacqua (recadrée)
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Stendhal, « l’enfant qui voulait quitter Grenoble », – photo Anthony Bevilacqua, 2016 (recadrée)
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Capture d_écran 2017-10-09 à 22.45.36    C’est en 1890 que Stendhal publie le récit autobiographique, Vie de Henri Brulard. Le choix du nom de Brulard qui était celui d’un oncle paternel tient paradoxalement à la haine — le mot n’est pas trop fort — que l’écrivain éprouvait vis à vis de son père, Chérubin Beyle, mais aussi au fait qu’il était dit dans sa famille qu’il ressemblait lui-même, par sa laideur, à cet oncle. Si le roman a été publié en 1890, il a été écrit bien avant, dans les années 1835-1836, à l’âge de 53 ans. 1835, c’est soixante années avant que Freud publie Étude sur l’hystérie dans lequel il «  mettait l’accent sur le rôle traumatique des « séductions » sexuelles subies par l’enfant du fait du père » (Roger Perron), Deux années plus tard, en octobre 1897, alors qu’il se livre à son auto-analyse, dans une lettre à son ami d’alors le médecin berlinois Wilhelm Fliess, il écrit : « J’ai trouvé en moi comme partout ailleurs des sentiments d’amour envers ma mère et de jalousie envers mon père, sentiments qui sont, je pense, communs à tous les jeunes enfants ». Il fait alors un rapprochement entre la manifestation de ces sentiments mêlés d’amour et de haine ressentis par les jeunes enfants vis à vis de leurs parents avec la tragédie de Sophocle, Œdipe Roi, dans laquelle  Œdipe tue son père et épouse sa mère et rendra publique sa découverte dans L’interprétation du rêve publié en 1900. Le complexe d’Œdipe était né. Freud découvrira par la suite d’autres situations œdipiennes en littérature notamment dans le Hamlet de Shakespeare.

Sigmund Freud (1856-1939)     On se rendait ainsi compte que la littérature, dans sa représentation des mœurs, mettait effectivement à jour les effets des ressorts cachés de la nature humaine, agissant ainsi comme un « révélateur », mais n’avait pas permis jusque là de dévoiler le mécanisme qui mettait en mouvement ces ressorts : « Ils n’ont ni intelligence, ni entendement, Car on leur a fermé les yeux pour qu’ils ne voient point, Et le coeur pour qu’ils ne comprennent point. » (Ésaïe 44:18). Il fallait pour qu’ils soient compris qu’un saut qualitatif de la pensée se produise et il est du mérite de Freud, même si son interprétation du complexe d’Œdipe et de ses conséquences est aujourd’hui largement remise en cause, de l’avoir suscité.   L’extrait de l’autobiographie de Stendhal Vie d’Henri Brulard présenté ci-après est celui du chapitre III dans lequel l’écrivain expose crûment l’amour passionné et charnel qu’il vouait alors, jeune enfant, à sa mère Henriette et la rivalité qui l’opposait à son père.


Vie de Henri Brulard, chapitre III : « j’étais amoureux de ma mère » (extrait)

   « Ma mère, madame Henriette Gagnon, était une femme charmante et j’étais amoureux de ma mère.
     Je me hâte d’ajouter que je la perdis quand j’avais sept ans.
     En l’aimant à six ans peut-être, 1789, j’avais absolument le même caractère qu’en 1828 en aimant à la fureur Alberthe de RubempréMa manière d’aller à la chasse du bonheur n’avait au fond nullement changé, il n’y a que cette seule exception : j’étais, pour ce qui constitue le physique de l’amour, comme César serait, s’il revenait au monde pour l’usage du canon et des petites armes.
       Je l’eusse bien vite appris et cela n’eût rien changé au fond de ma tactique.
      Je voulais couvrir ma mère de baisers et qu’il n’y eût pas de vêtements. Elle m’aimait à la passion et m’embrassait souvent, je lui rendais ses baisers avec un tel feu qu’elle était souvent obligée de s’en aller. J’abhorrais mon père quand il venait interrompre nos baisers. Je voulais toujours les lui donner à la gorge. Qu’on daigne se rappeler que je la perdis, par une couche, quand à peine j’avais sept ans.
      Elle avait de l’embonpoint, une fraîcheur parfaite, elle était fort jolie, et je crois que seulement elle n’était pas assez grande. Elle avait une noblesse et une sérénité parfaite dans les traits ; brune, vive, avec une vraie cour et souvent elle manqua de commander à ses trois servantes et enfin* lisait souvent dans l’original la Divine Comédie de Dante, dont j’ai trouvé bien plus tard cinq à six livres d’éditions différentes dans son appartement resté fermé depuis sa mort.
      Elle périt à la fleur de la jeunesse et de la beauté, en 1790, elle pouvait avoir vingt-huit ou trente ans.
      Là commence ma vie morale.
     Ma tante Séraphie osa me reprocher de ne pas pleurer assez. Qu’on juge de ma douleur et de ce que je sentis ! Mais il me semblait que je la reverrais le lendemain : je ne comprenais pas la mort.
      Ainsi, il y a quarante-cinq ans que j’ai perdu ce que j’aimais le plus au monde*. »

StendhalVie de Henri Brulard, 1836-1836 (publié en 1890) – édit. Debraye, 1913 (Wikisource pp.94-95)


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Segantini – Le fruit de l’amour, vers 1900

    Ce tableau n’est pas le fruit du hasard. Giovanni Segantini (1858-1899) le peintre symboliste italien qui l’a réalisé a, tout comme Stendhal, perdu sa mère très tôt à l’âge de cinq ans et s’il n’eut pas l’occasion de se confronter à son père qui l’avait abandonné en le confiant à l’une de ses demi-sœurs pour émigrer en Amérique, il du néanmoins éprouver à l’encontre de celui-ci un profond ressentiment. Le jeune Giovanni connut une enfance malheureuse faite d’ennui,  de fugues et de séjour en maison de correction. Pouvait-on imaginer, avant 1900, une scène de maternité équivoque aussi charnelle où l’enfant, à demi dénudé, repu de plaisir, la pomme écarlate du péché à la main, semble littéralement « jouir » de la présence de sa mère. À noter le manque d’expression du visage de celle-ci qui laisse supposer que si elle est bien l’objet sur lequel se porte le désir de l’enfant, la relation charnelle apparait univoque car l’amour maternel est représenté, par la volonté du peintre, limité au cadre strict du simple amour filial. Cette attitude s’apparente à celle de la mère du jeune Henri Beyle qui est est obligée de s’enfuir pour échapper aux marques de tendresse excessive de son fils. Ce n’est sans doute pas un hasard si à la charnière des XIXe et XXe siècle, à l’orée d’une période de libération des mœurs, qu’en littérature, peinture et sciences humaines, la présence de la sexualité dans les rapports amoureux qui unissent parents et enfants se dévoilent au grand jour et ne font plus l’objet d’un tabou.

Enki sigle

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