Deux chansons d’amour tristes


      C’est tout à fait par hasard en écoutant une émission diffusée par France Culture sur le thème de la jalousie en référence à un livre du philosophe Jean-Pierre Dupuy,  » La Jalousie. Une géométrie du désir « ,  que j’ai appris l’existence du chanteur et musicien brésilien Caetano Veloso. En fait je le connaissais sans en avoir conscience puisque j’appréciais depuis longtemps son interprétation de deux chansons iconiques : « Sohnos » (Rêves), une chanson brésilienne et la chanson mexicaine « Cucurrucucu paloma » dont j’avais adoré la touchante interprétation dans le film Hable con ella (Parle avec Elle) du réalisateur espagnol Pablo Almadovar. Ces deux chansons ont la particularité d’être toutes les deux des chansons tristes qui chantent la fin d’un amour. La chanson Sonhos parle d’un homme qui aime une femme passionnément et à qui celle-ci annonce soudainement qu’elle s’est éprise d’un autre homme. Contre toute attente et malgré sa souffrance, il ne se révolte pas contre cette situation et remercie sincèrement cette femme pour ce qu’elle lui a apporté et appris. (Ça existe vraiment des hommes comme ça ?). D’après Jean-Pierre Dupuy qui se considère franco-brésilien pour des raisons familiales, il semble que ce comportement va à l’encontre de la mentalité machiste des hommes de ce pays dans lequel le nombre des meurtres d’origine passionnelle (ou plutôt pathologique) l’emporterait largement sur celui de ceux liés à la drogue… Quant à la chanson Cucurrucucu paloma écrite par le chanteur compositeur mexicain Tomas Méndes en 1954, elle parle de la perte d’un être cher et de la souffrance qui en résulte.


Sonhos

Sonhos

Tudo era apenas uma brincadeira
E foi crescendo, crescendo, me absorvendo
E de repente eu me vi assim completamente seu
Vi a minha força amarrada no seu passo
Vi que sem você não há caminho, eu não me acho
Vi um grande amor gritar dentro de mim
Como eu sonhei um dia

Quando o meu mundo era mais mundo
E todo mundo admitia
Uma mudança muito estranha
Mais pureza, mais carinho mais calma, mais alegria
No meu jeito de me dar

Quando a canção se fez mais clara e mais sentida
Quando a poesia realmente fez folia em minha vida
Você veio me falar dessa paixão inesperada
Por outra pessoa

Mas não tem revolta não
Eu só quero que você se encontre
Saudade até que é bom
É melhor que caminhar vazio
A esperança é um dom
Que eu tenho em mim, eu tenho sim

Não tem desespero não
Você me ensinou milhões de coisas
Tenho um sonho em minhas mãos
Amanhã será um novo dia
Certamente eu vou ser mais feliz

Quando o meu mundo era mais mundo…


Rêves

Tout était juste une plaisanterie
Et elle a grandi, grandi
M’absorbant
Et soudain
Je me suis vu ainsi complétement à toi
J’ai vu ma force amarrée à tes pas
J’ai vu que sans toi il n’y avait pas de chemin
Je ne me trouvais pas
J’ai vu un grand amour crier à l’intérieur de moi
Comme je l’ai rêvé un jour.

Quand mon monde était plus un monde
Et tout le monde admettait
Un changement très étrange
Plus de pureté, plus de tendresse
Plus de calme, plus de joie
Dans ma façon d’être
Quand la chanson s’est fait plus claire,
Et plus triste
Quand la poésie est devenue une véritable folie dans ma vie
Tu es venue me parler de cette passion inattendue
Pour une autre personne.

Mais il n’y a pas de révolte, non
Je veux juste que tu te trouves
La mélancolie est parfois bonne
C’est mieux que de marcher vide
L’espérance est un don
Que j’ai en moi
Je l’ai, oui
Il n’y a pas de désespoir, non
Tu m’as appris des millions de choses
J’ai un rêve entre les mains
Demain sera un nouveau jour
Je vais certainement être plus heureux.

Quand mon monde était plus un monde…


Cucurrucucu paloma

     Caetano Veloso : dans cette interprétation magnifique les mots chantés que laissent échapper ses lèvres sont comme des oiseaux qui prennent leur envol dans une gracieuse lenteur. On comprend pourquoi les femmes qui l’écoutent posent sur lui un tel regard. Heureux l’homme sur qui se portent de tels regards…

Dicen que por las noches                                      Ils disent qu’il passait
Nomas se le iba en puro llorar,                           Ses nuits a pleurer
Dicen que no comia,                                               Ils disent qu’il ne mangeait pas
Nomas se le iba en puro tomar,                          Il ne faisait que boire
Juran que el mismo cielo                                      Ils jurent que le ciel lui même
Se estremecia al oir su llanto                              Se rétrécissait en écoutant ses pleurs
Como sufrio por ella,                                             Comme il a souffert pour elle
Que hasta en su muerte la fue llamando         Même dans sa mort il l’appellait
Ay, ay, ay, ay, ay, … cantaba,                                 Ay, ay, ay, ay. , ay…. il chantait
Ay, ay, ay, ay, ay, … gemia,                                    Ay, ay, ay, ay, ay…il gemissait
Ay, ay, ay, ay, ay, … cantaba,                                 Ay, ay, ay, ay, ay…. il chantait
De pasión mortal… moria                                    De passion mortelle…il mourrait
Que una paloma triste                                          Qu ‘une colombe triste
Muy de manana le va a cantar,                          Va lui chanter tot le matin
A la casita sola,                                                       A la maisonnette seule
Con sus puertitas de par en par,                       Avec ses petites portes
Juran que esa paloma                                           Ils jurent que cette colombe
No es otra cosa mas que su alma,                      N’est rien d’autre que son âme
Que todavia la espera                                           Qui attend toujours
A que regrese la desdichada                               Le retour de la malheureuse
Cucurrucucu… paloma,                                       Cucurrucucu…. colombe
Cucurrucucu… no llores,                                     Cucurrucucu…ne pleure
Las piedras jamas, paloma                                 Jamais les pierres, colombe
¡Que van a saber de amores !                            Que savent elles d’amour !
Cucurrucucu… paloma, ya no llores                Cucurrucucu…colombe, ne pleure plus


jealousy1895edvardmunchEdvard Munch – Jalousie (1897). Le peintre expressionniste norvégien que ce thème obsédait en a réalisé à partir de 1895 pas moins de 16 représentations.

La Jalousie. Une géométrie du désir

Capture d’écran 2020-06-13 à 15.21.44    Jean-Pierre Dupuy, philosophe, professeur émérite à l’Ecole Polytechnique, professeur à l’université Stanford (Californie), dans son livre  » La Jalousie. Une géométrie du désir   » (Seuil) propose une théorie générale de la jalousie en s’appuyant sur la théorie du désir mimétique défini par René Girard. France Culture, dans le cadre de l’émission La Conversation scientifique présentée par Etienne Klein, l’a invité à présenter son ouvrage.  (59 mn)

C’est   ICI.


Maria Callas – Mon cœur s’ouvrrre à ta voix…


Capture d’écran 2020-03-24 à 13.39.44.pngMaria Callas la divine (1923-1977)

Samson et Dalila de Camille Saint-Saëns , Act II

Maria Callas, Orchestre National de la Radiodiffusion Française
dirigé par Georges Pretre, 1961.

***

 Mon cœur s’ouvre à ta voix...

Mon cœœur s’ouvre à ta voix comme s’ouvrent les fleurs
Aux baisers de l’aurore !
Mais, ô mon bien-aimé, pour mieux sécher mes pleurs
Que ta voix parle encore !
Dis-moi qu’à Dalila tu reviens pour jamais !
Redis à ma tendresse
Les serments d’autrefois, ces serments que j’aimais !
Ah ! réponds à ma tendresse !
Verse-moi, verse-moi l’ivresse !
Ainsi qu’on voit des blés les épis onduler
Sous la brise légère
Ainsi frémit mon cœœur, prêt à se consoler
À ta voix qui m’est chère !
La flèche est moins rapide à porter le trépas
Que ne l’est ton amante à voler dans tes bras !
Ah ! réponds à ma tendresse !
Verse-moi, verse-moi l’ivresse !


t_500x300.jpgCamille Saint-Saëns (1835-1921)


Il y a « caresse » et « caresse »…


Le Journal d’une femme de chambre (extrait) : scène de la « caresse »

     De Luis Bunuel, 1964. Avec Jean Claude Carriere, le dialoguiste du film, dans le rôle du curé.

***


Beauté convulsive


Paul Valery (1871-1945)

  « Invente les effets de quelque créature extrêmement désirée de l’esprit : vu une fois, elle absorberait dans une fixité splendide n’importe quelle pensée pouvant venir après elle.»
                                      Paul Valéry – La Jeune Parque

      Cet article est né de la rencontre entre un texte en prose à la poésie étrange et envoutante tiré de La Jeune Parque de Paul Valéry et de la vidéo d’une créature improbable et merveilleuse qui hante les profondeurs des abysses, l’Architeuthis dux. Avant la vision de cette vidéo, je m’étais efforcé vainement de traduire en sensations et images, les visions ou les pensées oniriques que dans l’attente ou sous l’emprise profonde du sommeil, décrivait avec talent Paul Valéry dans son conte Agathe. Dans la nuit éternelle du plus profond des abysses surgissent soudainement des monstres encore plus terrifiants que ceux qui peuplent les pires cauchemars de Goya et de Füssli. Ils inspirent la terreur mais fascinent aussi parce qu’ils sont tout à la fois puissants et merveilleux, irradiant de la beauté étrange et convulsive qui fascinait André Breton. L’inconscient humain, à l’instar des abysses ténébreuses libère, sous le couvert de l’opacité secrète du sommeil, lui aussi ses monstres et lorsqu’on les désire, ses créatures exquises et fascinantes.

Enki sigle


Beauté convulsive

Paul Valéry, La Jeune Parque (extrait du chapitre « Agathe »)

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                                        Robert Rich Perpetual

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     Plus je pense, plus je pense ; si, peu à peu nouveaux, je vois tous les êtres connus devenir étonnants dans moi-même, et ensuite mieux connus. Tout à coup je les ai conçus lentement ; et, quand ils disparaissent, c’est sans peine.
     Je suis changeant dans l’ombre, dans un lit. Une idée devenue sans commencement, se fait claire, mais fausse, mais pure, puis vide ou immense ou vieille : elle devient même nulle, pour s’élever à l’inattendu et elle amène tout mon esprit
        Mon corps connaît à peine que les masses tranquilles et vagues de ma couche le lèvent : là-dessus ma chair régnant regarde et mélange l’obscurité. Je fixe, j’ébranle, je perd, par le mouvement de mes yeux, quelque centre dans l’espace sans lumière, et rien du groupe noir ne bouge.

      Il en résulte qu’une lueur tout près de moi, paraît.

     Sur le nu ou le velours de l’esprit ou du minuit, elle, de qui je doute, représente pour une faible valeur tardive, toute antérieure clarté; seulement suffisante, elle porte parmi la ténèbre active, un reste léger du jour brillant, pensé, presque pensant. Cette lueur pauvre se transforme en une joue terne et passagère, bientôt physionomie inutile souriant contre moi, prompte, elle-même bue par la noirceur reprenant son éclat.
     C’est mon fond que je touche. A ce nombre de figures spontanées retourne toute invention, soit que recommence, ici, loin de toute grandeur comparable, après un laps indifférent, ayant suivi des chemins toujours perdus, l’être fait pour l’oubli ; ou que reviennent séparés les charmes diurnes et se défasse la constellation de formes du jour général.
       La noirceur imagine encore quelques fragments d’étendue mince, les souffle, et une croupe glaciale de cheval… Ma durée poursuit doucement la destruction d’une suite de semblables foyers, nécessaires dans une région anéantie.

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      Sur cette ombre sans preuve, j’écris comme avec le phosphore, de mourantes formules que je veux; et quand je suis au bout, près de les reprendre, je dois toujours les tracer encore, car elles s’endorment à mesure que je les nourris, avant que je les altère. Si, une fois je les presse et surpasse la mystère de leur mort; que je puisse les retenir en vue suspendues apparentes au-dessus de l’horizon de plusieurs moments, par effort j’ai cru les approfondir, et ne fait que passer enfin à des formes nouvelles dont la liaison avec les premières peut sans cesse être demandée : ce qui mène je ne sais où, infiniment et aussitôt.
     Là, perdu que je suis, mais sans horreur et nouveau mystérieusement, la perte monotone de pensée me prolonge et m’oublie. Ces idoles qui se développent, par une déformation insensible me transportent. Unique, mon étonnement s’éloigne, parmi tant de fantômes qui s’ignorent entre eux.

     A ce moment de moi, je distingue se détruire ce qui pense jusqu’à ce qui pensera. Un rien de temps manque à tous ces instants pour les sauver de la nullité; mais revenant de la profondeur trouvée amère, je m’embarque sur des bois délicieux.
     Alors ressemblerais-je à celui qui dort, si je ne l’imitais point. Je berce ma vérité, je rêve ce que je suis.
     Mes muscles mêlés à leur couche indéfinie, la force paraît une agitation de feuilles par l’air, à peine lue au loin.
     Je commence à appeler « mouvement » tout désir; et uni plus étroitement à l’exécution pure de la pensée, je visite chaque tendance jusqu’à son repos; je ne dessine que ce qui arrive; tout ce que je devine se colore; je suis partout où je serais.

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     Si je veux légèrement, je prononce une action immense, où ne se mélange aucune machine, et qui se déploie sans résistance devant mes moindres inclinations. A cause d’une liberté secrète, qui augmente, telle que je dédaigne la marche, la trace, et le poids particuliers, je délivre en moi-même une source d’agilité fidèle : je ranime toute nuance physique, et je dénoue la nage aux yeux mouillés, l’abondance d’une eau flexible paresse aux pieds fluides dans le plein de l’eau haute… Humain presque debout dans le ressort de la mer; drapé de vaste froid, et que l’entière grandeur presse, jusqu’aux épaules, jusqu’aux oreilles vaines de bruit qui varie; je touche encore l’absence étrange de sol, comme une origine de notions toutes nouvelles; et avec le reste de ma vigueur, je tremble. Ma puissance est désordonnée, ma faiblesse n’est plus la même. Cette facilité incompréhensible qui m’ébranle, me trouble et absorbe les travaux de tout mon corps : une hauteur plus glacée, cachée au-dessous de moi, me cède, et reviendra me boire dans quelque rêve.

     Il ne m’en coûte rien d’appartenir à ces abîmes, assez véritables profondeurs, et assez vains par leur durée, pour que je sente toute leur force, entre deux fois que je connais la mienne. Je réponds à ce grand calme qui m’entoure, par les actes les plus étendus, jusqu’à des monstres de mouvement et de changement. Qu’est-ce qui se renverse avec bonheur, dans le repos, et se détache ? Qui se joue et circule sans habitude, sans origine et sans nom ? QUI interroge ? Le même répond. Le même écrit, efface une même ligne. Ce ne sont que des écritures sous les eaux.
     Une fois que mon pouvoir s’est trompé, je le possède plus que jamais.
     A cette heure qui ne compte pas qu’importe toute mon histoire ? Je la méprise comme un livre. Mais c’est ici l’occasion pure : défaire du souvenir l’ordre mortel, annuler mon expérience, illuminer ce qui fut indifférent, et, par un simple songe nocturne, me déprendre tout à fait, y méconnaître ma propre forme. Tout me semble partiel. Au milieu de cette extension, je gouverne mon esprit vers le hasard, et autre que le dormeur, je m’abandonne clairement.

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                                        Arctica – Annuminas

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   Visibles, déjà, sont toutes transformations, et la certitude infinie, étant infiniment divisée. Les sentiments qui furent graves montrent leur mort uniforme. Absente est l’attente continue de la suite de la connaissance; je n’entends plus le murmure de la profonde, intarissable sibylle qui calcule sans cesse les éléments de l’avenir le plus proche, et qui additionne obscurément les éléments de la durée; au dernier connu le premier inconnu, sans faute, sans retour. C’était une prévision toujours coulante, commençant le nouveau fatal par une intime conséquence de chaque instant, et qui faisait paraître lucide l’ensemble des jours naturels par une imperceptible préparation de leurs changements. Je ne ressens plus la difficulté intérieure. Tout se fait sans étonnement, puisque les ressorts de la surprise sont détendus. Les êtres les plus éloignés se touchent sans que leurs contacts me rendent extraordinaire. Le comprendre n’a plus de proie; et aucune solidité singulière ne marque certaines notions.

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     Cette dérive, différente d’un songe, approche tant que je veux des secrets du sommeil, — sauf que, légère ou fruste, jusqu’en ce clos unique où mes êtres quelconques se consument à l’égal, — entre quelque chose indépendante : le bruit, ou des ondes enveloppant la distance. Au large, se meurt, si je ne la forme, une masse capitale de boue et de feux. […] Invente les effets de quelque créature extrêmement désirée de l’esprit : vu une fois, elle absorberait dans une fixité splendide n’importe quelle pensée pouvant venir après elle.

Paul Valéry, La Jeune Parque (extrait du chapitre « Agathe »)

***

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Paul Valéry (1871-1945)

     « J’appelle « Agathe » une de ces femmes qui, tout à coup, s’endorment pour plusieurs années. Elles durent ainsi, indéfiniment choses ; et après ce long calme, ou plus apparent que celui de la mort puisqu’aucune dissolution ne l’altère, elles s’éveillent. / Je suppose qu’enfin revenue dans nos habitudes, Agathe se souvienne et parle. Je suppose qu’elle ait rêvé pendant toute la durée de son immense sommeil. »                                           Paul Valéry, (AG, f.10)

 

    Etrange texte auquel Paul Valéry a consacré plusieurs années à la rédaction et qui porte la double appellation d’Agathe et du Manuscrit trouvé dans une cervelle. Ce texte traite de sujets qui ont imprégnés fortement l’œuvre de l’écrivain : le sommeil et le rêve, la conscience et l’intention. C’est entre 1898 et 1901 que la rédaction du texte aurait débuté suivie d’interruptions répétées. En 1898, dans une lettre à son ami Gustave Fourment il fait part de son ambition folle d’appliquer la méthode scientifique pour découvrir les lois qui régissent les phénomènes mentaux : « Il ne serait pas méprisable d’avoir une méthode qui permettrait par exemple de faire régulièrement ou de défaire à propos d’une idée quelconque, le maximum d’associations qu’elle entraîne, d’envisager l’ensemble de ces associations, de savoir jusqu’où on peut dépouiller de ces associations cette idée sans la détruire, sans l’altérer, sans l’empêcher d’être reconnaissable, et de connaître réciproquement le mécanisme existant qui permet d’accrocher toute idée à toute autre suivant 1 ou M chemins, suivant une série d’états plus ou moins longue ». Cette méthode, il pense l’avoir trouvé dans l’élaboration d’un Système basé sur les représentations thermodynamiques et la théorie des équilibres des systèmes chimiques de Gibbs : « Mon idée hardie, neuve, féconde pour moi […] consista, ce qui n’avait jamais été fait, je crois, à considérer pensée, perception, conscience — etc, en bloc comme représentées par un système en transformation — à peu près comme on traitait en physique les phénomènes sous l’aspect énergétique. Cette vue éliminait d’abord les « contenus» de la connaissance; il est clair que quel que soit le rêve que l’on fasse, tous les rêves sont soumis à des conditions d’être des rêves, de ne pas rompre le sommeil. […] J’y ajoutais l’observation si simple du fait essentiel que je baptisai self variance — c’est-à-dire l’instabilité propre, essentielle, de tout ce qui est psychique ; connaissance, pensée sont avant tout des changements ». l’essayiste et écrivain Benoît Peeters dans la biographie qu’il a consacré à Valéry ; Paul Valéry, Une vie, considère que cette recherche anticipe les recherches philosophiques de Wittgenstein et des travaux sur la phénoménologie de Husserl et Merleau-Ponty. Cette tâche démesurée est pleine d’embûche, c’est ainsi que dix jours à peine après la lettre adressée à Gustave Fournier, il écrit à Gide en faisant allusion au conte Agathe qui décrit une femme qui aurait été plongée dans un profond sommeil durant plusieurs années et qui réveillée, décrirait les événements qu’elle a vécu en rêve. : « Un soir de ces derniers jours, je me suis mis chez moi Sub lumine* (à la lumière) , à écrire le début du conte suivant que  je ne finirais jamais car il est trop difficile. » C’est donc dans les pénombres et les silences de la nuit, éclairé par une lumière, que Valéry débute la rédaction de son texte. La nuit offre l’opportunité de se couper du réel et de déployer pleinement son imagination à la lumière de l’intelligence : « Si donc elle a rêvé et rempli sa nuit personnelle […] ; qu’elle dise ce que devient un monde […] où rien n’est régulier, rien n’est dur. C’est un monde qui change à l’écart de la réalité. » Dans ce conte onirique qu’est Agathe, les frontières entre les objets, les états de la matière et les idées sont brouillées et le corps du narrateur s’assimile à l’ombre : « ma chair régnant regarde et mélange l’obscurité » dans un espace créé par « le nu et le velours de l’esprit et du minuit ». Pour Benoît Peeters le sommeil et le rêve sont pour Valéry des états qui permettent l’expérimentation des phénomènes mentaux dans le but de fonder comme le proclamait lui-même Paul Valéry une « psychologie transcendante, imaginaire ». L’altération des images et la submertion de la pensée consciente sous l’effet d’un « immense sommeil » offrirait le moyen d’étudier les phénomènes de dégradation de la conscience et leurs conséquences. Agathe ne sera jamais achevé et Paul Valéry, tirant les leçons de ce semi échec écrira à ce sujet : « Je dis maintenant que le travail sans méthode, […] est un travail inachevé; et qu’il doit ses charmes précisément à cet état inachevé. »

Enki sigle


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Et ailleurs sur le Net : 


Marlene Dietrich –  » sag mir wo die Blumen sind « 


    Marlene Dietrich au gala de l’UNICEF – « Musik der Welt » le 6 octobre 1962 au Kongresshalle deDüsseldorf avec l’orchestre de Max Greger.

     Cette chanson a été crée en 1955 par le chanteur folk américain Pete Seeger, l’auteur de « If I had a hammer« . Son texte a été repris par la suite par le chanteur Joe Hickerson. Elle a connu un immense succès durant les années 60, alors que se déroulait le conflit vietnamien. Marlène Dietrich l’a popularisée en France avec un texte de René Rouzaud et Francis Lemarque.

               Où vont les fleurs ?                                           Where Have All the Flowers Gone?

Qui peut dire où vont les fleurs                                    Where have all the flowers gone?
          du temps qui passe ?                                               Long time passing
Qui peut dire où sont les fleurs du temps passé ?   Where have all the flowers gone?
                                                                                                 Long time ago
Quand va la saison jolie, les jeunes filles                  Where have all the flowers gone?
         les ont cueillies                                                          Picked by young girls every one
Quand saurons-nous un jour ?                                       When will they ever learn?
Quand saurons-nous un jour ?                                       When will they ever learn?

Qui peut dire où vont les filles du temps              Where have all the young girls gone?
        qui passe ?                                                                     Long time passing
Qui peut dire où sont les filles du                           Where have all the young girls gone?
       temps passé ?
Quand va le temps des chansons,                                  Gone to young men every one
se sont données aux garçons
Quand saurons-nous un jour ?                                       When will they ever learn?
Quand saurons-nous un jour ?                                       When will they ever learn?

Mais où vont tous les garçons du temps               Where have all the young men gone?
Mais où sont les garçons                                                    Long time passing
        du temps passé ?                                                   Where have all the young men gone?
Lorsque le tambour roula, se sont faits                        Long time ago
         petits soldats                                                                Gone to soldiers every one
Quand saurons-nous un jour ?                                        When will they ever learn ?
Quand saurons-nous un jour ?                                        When will they ever learn ?

Mais où vont tous les soldats du temps                 Where have all the soldiers gone?
           qui passe ?
Mais où sont tous les soldats du temps passé ?         Long, long time passing
Sont tombés dans les combats, et couchés                 Where have all the soldiers gone?
dessous leur proie                                                              Long time ago
Quand saurons-nous un jour ?                                       Where…
Quand saurons-nous un jour ?

Il est fait de tant de croix, le temps qui passe
Il est fait de tant de croix, le temps passé
Pauvres tombes de l’oubli, les fleurs les ont envahies
Quand saurons-nous un jour ?
Quand saurons-nous un jour ?

Qui peut dire où vont les fleurs du temps qui passe ?
Qui peut dire où sont les fleurs du temps passé ?
Sur les tombes du mois de mai, les filles en font des bouquets
Quand saurons-nous un jour ?
Quand saurons-nous, jamais ?

***


La Gradiva


Synthèse de 2 articles parus le 9 juillet 2013 et le 11 septembre 2017

la Gradiva

La Gradiva
Partie du bas-relief des Aglaurides (musée Chiaramonti à Rome)

Carl Gustav Jung (1875-1961)

     En 1906, Carl Jung recommande à Freud la lecture d’un roman au titre de Gradiva écrit trois années plus tôt par l’écrivain danois Wilhelm Jensen. Ce roman conte l’histoire d’un jeune archéologue allemand dénommé Norbert Hanold qui lors d’une visite au Musée archéologique de Naples découvre un bas-relief représentant une jeune fille de grande beauté se déplaçant avec une grâce telle qu’elle semble transmettre la vie à la pierre. Cette découverte le bouleverse profondément au point qu’il fait exécuter un moulage de la sculpture et le ramène chez lui en Allemagne. La fascination devient obsession après qu’il ait fait un rêve où il rencontre, dans le Pompéi antique avant l’éruption du Vésuve, cette jeune femme qu’il appelle alors Gradiva « celle qui avance », surnom, que les poètes anciens réservaient à Mars Gradivus, au dieu de la guerre s’en allant au combat. Il éprouve alors la conviction profonde que la Gradiva a effectivement vécue et qu’elle a été ensevelie lors de l’éruption du Vésuve. De retour à Pompéi, il croit soudain reconnaître la Gradiva parmi les ruines, mais l’apparition est bien une femme réelle, bien vivante et se révèle être sa gracieuse voisine et amie d’enfance, Zoé Bertgang. La  jeune fille, qui est éprise de lui, a l’intelligence de ne pas s’opposer de front à son obsession. Se déguisant tout d’abord en Gradiva, elle parviendra finalement à réveiller son amour pour elle et à le guérir en créant les conditions d’un transfert de ses sentiments de la femme de pierre à la femme de chair, rompant ainsi le cercle du délire. L’histoire apparaît ainsi comme une belle métaphore de la cure psychanalytique.


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    Wilhelm Jensen (1837-1911) est un écrivain allemand né dans la province de Holstein à l’époque où celle-ci était encore danoise. Ecrivain prolifique dans l’Allemagne bismarckienne (poésie, nouvelles, roman historiques), il est par la suite tombé dans l’oubli et commence seulement à être réédité. Dans une correspondance avec Freud, le romancier a décrit comment l’idée du roman lui était venu en contemplant dans un musée romain un bas relief représentant une jeune femme :

    L’extrait qui suit est tiré de la nouvelle Gradiva publiée en 1903 par l’écrivain allemand Wilhelm Jensen, qui connut une grande postérité au sein de la culture européenne, particulièrement auprès de Sigmund Freud et des surréalistes. L’auteur raconte comment un archéologue allemand, Norbert Hanold, se procure un moulage en plâtre d’un bas-relief qu’il a beaucoup admiré au musée Chiaramonti, un musée du Vatican, et comment, après avoir accroché la sculpture dans son bureau, il cherche à percer le mystère de la marche de la femme représentée, qu’il surnomme Gradiva — en latin, « celle qui marche en avant », forme féminine du surnom Gradivus donné au dieu Mars. Quelque temps après, Norbert Hanold fait un rêve dans lequel il se trouve à Pompéi lors de l’éruption du Vésuve en 79. Il aperçoit Gradiva, sans toutefois parvenir à l’avertir de l’imminence du danger. Profondément perturbé par ce rêve, il se rend d’abord à Rome, mais il y éprouve un fort sentiment de solitude et continue son voyage à Pompéi où il fait une rencontre inattendue, celle d’une jeune femme absolument identique à Gradiva, à qui il confie le trouble que lui fait ressentir cette ressemblance. 

     « L’idée de ce petit “morceau de fantaisie” a résulté de la fascination poétique pour la vieille image du bas-relief qui m’avait particulièrement impressionné. Je le possède en différents exemplaires, notamment dans une reproduction splendide de Narny à Munich (d’où le titre sur le frontispice), bien que j’aie cherché en vain pendant des années l’original du Musée National de Naples, sans jamais bien sûr le trouver, puisque j’ai appris qu’il se trouvait dans une collection à Rome. Si vous voulez, appelez cela une “idée fixe”, mais il s’est en effet formé dans mon opinion, et sans aucune raison préconçue, l’idée que ce bas-relief devait être à Naples, et qu’en outre celui-ci représentait une Pompéienne. Ainsi, je l’ai vu marcher dans mon esprit sur les dalles des ruines de Pompéi, que je connaissais très bien puisque j’y avais passé de très fréquents séjours. J’y passais mes meilleurs moments dans le silence de la mi-journée, heure à laquelle tous les autres visiteurs se précipitaient à table, et où je décidai d’exposer ma solitude à l’appel du soleil, et de tomber de plus en plus dans un état limite qui me permettait de faire passer mon œil de la vision éveillée à une vision totalement imaginaire. C’est de la possibilité de me plonger dans un tel état qu’a plus tard jailli Norbert Hanold. […] Le pied gauche était posé en avant, et le droit, qui se disposait à le suivre, ne touchait le sol que de la pointe de ses orteils, cependant que sa plante et son talon s’élevait presque verticalement. Ce mouvement exprimait à la fois l’aisance agile d’une jeune femme en marche, et un repos sûr de soi-même, ce qui lui donnait, en combinant une sorte de vol suspendu à une ferme démarche, ce charme particulier ». Gradiva, « celle qui s’avance » tel est le nom que lui donne le jeune homme.»


Sigmund Freud (1856-1939)

        Freud qui avait lu le roman de W. Jensen en 1906 et acquis, lors d’une visite au musée vatican Chiaramonti, une reproduction du bas-relief, qu’il avait suspendu dans son bureau à Vienne et emporté avec lui lors de son exil à Londres, en 1938 publiera une analyse du récit sous le titre Der Wahn und die Träume in Jensens Gradiva (Le délire et les rêves dans la « Gradiva » de W. Jensen), qui inaugurera la série des commentaires sur cette œuvre. Dans cet essai pionnier pour les études psychanalytiques appliquées à la littérature, Freud va s’efforcer de montrer l’importance des rêves dans la psychanalyse. Il théorise la notion de refoulement en la comparant à l’archéologie qui s’efforce de restituer le passé lors des fouilles et de mettre en valeur les buts communs, selon lui, qui existent entre la littérature et de la psychanalyse.  (crédit Wikipedia).

    « De même que l’archéologue, d’après des pans de murs restés debout, reconstruit les parois de l’édifice, d’après les cavités du sol détermine le nombre et la place des colonnes et, d’après des vestiges retrouvés dans des débris, reconstitue les décorations et les peintures qui ont jadis orné les murs, de même l’analyste tire ses conclusions des bribes de souvenirs, des associations et des déclarations actives de l’analysé ».      Freud, 1934


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Petrarque : Sonnets à Laure


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   Laura de Sade, l’amour platonique de Pétrarque

« Quand d’une aube d’amour mon âme se colore,
Quand je sens ma pensée, ô chaste amant de Laure,
Loin du souffle glacé d’un vulgaire moqueur,
Éclore feuille à feuille au plus profond du cœur,
Je prends ton livre saint qu’un feu céleste embrase,
Où si souvent murmure à côté de l’extase.

                                     Victor Hugo.


    C’est le 6 avril 1327 que le poète italien Francesco Pétrarca, en français Pétrarque, qui a alors 23 ans, le temps comme il le décrit de sa « jeunesse en fleur » aperçoit une belle jeune femme à la sortie de la messe de l’église Sainte Claire d’Avignon et en devient immédiatement sans lui avoir adressé la parole éperdument amoureux. Mais cette amour ne pourra être pour le poète que platonique, la belle inconnue née Laura de Noves alors âgée de 17 ans a épousé 2 années plus tôt un noble provençal Hugues de Sade, l’un des ancêtres du célèbre Marquis de Sade. Ce coup de foudre ne devait rien au hasard puisque le poète se décrivit plus tard avoir été à cette époque porteur de « l’étincelle amoureuse ». Dans ces conditions, cet amour impossible ne pouvait être que sublimé et la jeune femme désirée et imaginée fut parée des qualités et des vertus les plus élevées. La réalité de l’existence de Laure a été mise en doute par certains historiens qui considéraient qu’elle n’était qu’un mythe poétique pourtant son existence semble corroborée par une lettre de Pétrarque à son ami Giacomo Colonna en 1338 dans laquelle il écrivait : « Il est dans mon passé une femme à l’âme remarquable, connue des siens par sa vertu et sa lignée ancienne et dont l’éclat fut souligné et le nom colporté au loin par mes vers. Sa séduction naturelle dépourvue d’artifices et le charme de sa rare beauté lui avaient jadis livré mon âme. Dix années durant j’avais supporté le poids harassant de ses chaînes sur ma nuque, trouvant indigne qu’un joug féminin ait pu m’imposer si longtemps une telle contrainte ».

     Le poète célébrera cette passion et la dame de son cœur dans cent quinze sonnets en langue italienne connus sous l’appellation Sonnets à Laure rédigés dans le style raffiné et savant en vogue à l’époque dans toute l’Europe qu’on nomme aujourd’hui dolce stil nuovo apparut dans un premier temps à Bologne avec le poète Guido Guinizelli qui s’épanouira par la suite à Florence avec Dante Alighierie dont les thèmes les plus souvent traités sont, dans la tradition de l’amour courtois des troubadours, l’amour (l’amore) et la courtoisie (gentilezza) et où l’accent est mis sur la souffrance de l’amant et la femme aimée parée de toutes les vertus et  idéalisée au point qu’elle est comparée à un ange offrant un chemin vers Dieu.

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Sonnets à Laure (sonnets 12, 15, 16 et 20)

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    L’historien en littérature française Henri Weber cite dans un article compte-rendu consacré à un ouvrage écrit par Pierre Blanc consacré à Pétrarque : Canzonière, Le Chansonnier (c’est  ICI ) l’explication psychanalytique donnée par cet auteur aux attitudes narcissique et de refoulement de Pétrarque et ses rapports avec les langues qu’il utilisait (latin, toscan et occitan) par la mort de sa mère lorsqu’il avait 14 ans à l’occasion de laquelle il avait composé écrire ses premiers vers, une élégie de trente-huit hexamètres latins  : 

   « Tout d’abord P. Blanc souligne le paradoxe de mépris apparent de Pétrarque pour son œuvre en langue vulgaire qu’il veut faire passer pour une œuvre de jeunesse, alors qu’il la poursuit, en remanie la disposition et la corrige presque jusqu’à la veille de sa mort. C’est qu’il accorde la priorité au latin, en voulant ressusciter la gloire de Rome à travers l’élégance de sa langue, c’est qu’il réserve le toscan à son intimité. D’ailleurs latin et toscan ne sont pas les seules langues pratiquées par Pétrarque, près d’Avignon, il ne pouvait que parler occitan et lisait avec admiration les troubadours. Allant plus loin, P. Blanc cherche à expliquer ce refoulement et ce narcissisme par une audacieuse construction psychanalytique qui a pour fondement l’importance que la critique récente attache au poème latin que Pétrarque composa à l’âge de 14 ans lorsque sa mère mourut. il y exprimait à la fois le désir de la rejoindre dans la tombe et celui de lui consacrer toute son œuvre future. Tout le psychisme de Pétrarque dépendrait de cette fixation amoureuse sur l’image de la mère morte. Aussi, lorsqu’il rencontre Laure, en 1327, son amour sera marqué par la castration de ce premier deuil, Laure apparaîtra aussi inaccessible que la morte et comme elle sera une incitation à écrire...»    –   Henri Weber.


    Les quatre sonnets présentés ci-dessus tirés d’une édition originale par Les Editions des Mille de l’ouvrage de Pétrarque publiée en 1913 et réimprimée à la demande par Hachette Livre, dans le cadre d’un partenariat avec la Bibliothèque nationale de France. Cette édition a été numérisée par la BnF et accessible sur sa bibliothèque numérique Gallica. Pour avoir accès aux 146 sonnets c’est ICI : 

   Les quatre pages suivantes présentent le frontispice de l’édition et le sommaire des 146 sonnets classés en 2 catégories : Sonnets à Laure vivante et Sonnets à Laure Morte.


Pour l’ambiance

« Une puce », un madrigal de Claude Lejeune (1530-1600) tiré de l’album « Autant en emporte le vent » par L »Ensemble Clément Janequin, Dominique Visse. (Harmonia Mundi)

      Claude Lejeune fut un grand compositeur de la Renaissance de l’école franco-flamande. Bien que protestant {calviniste}. le musicien fut rapidement un habitué des cénacles intellectuels parisiens. Protégé par Guillaume d’Orange, Henri de Turenne, Agrippa d’Aubigné et le duc d’Anjou, il devint compositeur principal puis Maitre de la musique du roi Henri IV. Son oeuvre comprend de nombreuses chansons, dont le cycle le Printans {1603} sur des poèmes de Jean-Antoine de Baif, plus de trois cents psaumes calviniste, notamment les Dix psaumes de David {1564}, des arrangements latins, une douzaines de motets, un magnificat, une messe polyphonique, et trois fantaisies instrumental. 


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  • Pétrarque – Le temps vécu en flammes (émission de France Culture, 1979)


And the damage is done…


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Damage

I found the way
By the sound of your voice
So many things to say
But these are only words
Now I’ve only words
Once there was a choice

Did I give you much?
Well, you gave me things
You gave me stars to hold
Songs to sing

I only want to be loved

And I hurt and I hurt
And the damage is done
You gave me songs to sing
Shadow and sun
Earthbound, starblind
Tied to someone

Why didn’t I stay?
Why couldn’t I?
So many lives to cross
Well, I just had to leave
There goes everything
Everything

Can I meet you there?
God knows the place
And I’ll touch your hand
Kiss your face

We only want to be loved
We only want to be loved

I only want to be loved
And I hurt and I hurt
And the damage is done
You gave me songs to sing
Shadow and sun
Earthbound, starblind
Tied to someone

***


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     La magnifique chanson Damage interprétée par le duo de musiciens hors pair David Sylvian et Robert Fripp fait partie de l’album Live éponyme paru en 1994 qui avait été enregistré par les deux musiciens lors du dernier concert donné lors leur tournée commune de 1993 et mixé par Fripp. Il a été réédité de manière heureuse en 2001 avec une qualité de son nettement améliorée par David Sylvian (Label Virgin). 


le goût de l’absolu : « Je demeurai longtemps errant dans Césarée »


article publié une première fois le 8 mars 2017

aragon-228x300Aragon photographié par Man Ray (détail)

    Dans le sillage du précédent article rédigé sur le thème de la chanson Pourquoi les femmes sont-elles devenues méchantes de Gérard Manset, (c’est ICI), je ressuscite l’un de mes articles anciens écrit sur le thème douloureux de l’absolu en référence à un extrait du célèbre roman d’AragonAurélien, qui met en scène les pièges tendus par la recherche de l’idéal en amour… 

Qui a le goût de l’absolu renonce par là même à tout bonheur.

      Il y a une passion si dévorante qu’elle ne peut se décrire. Elle mange qui la contemple. tous ceux qui s’en sont pris à elle s’y sont pris. On ne peut l’essayer, et se reprendre. On frémit de la nommer : c’est le goût de l’absolu. On dira que c’est une passion rare, et même les amateurs frénétiques de la grandeur humaine ajouteront : malheureusement. Il faut s’en détromper. Elle est plus répandue que la grippe, et si on la reconnaît mieux quand elle atteint des cœurs élevés, elle a des formes sordides qui portent ses ravages chez les gens ordinaires, les esprits secs, les tempéraments pauvres. Ouvrez la porte, elle entre et s’installe. Peu lui importe le logis, sa simplicité. Elle est l’absence de résignation. S’il l’on veut, qu’on s’en félicite, pour ce qu’elle a pu faire faire aux hommes, pour ce que ce mécontentement a su engendrer de sublime. Mais c’est ne voir que l’exception, la fleur monstrueuse, et même alors regardez au fond de ceux qu’elle emporte dans les parages du génie, vous y trouverez ces flétrissures intimes, ces stigmates de la dévastation qui sont tout ce qui marque son passage sur des individus moins privilégiés du ciel.

     Qui a le goût de l’absolu renonce par là même à tout bonheur. Quel bonheur résisterait à ce vertige, à cette exigence toujours renouvelée ? Cette machine critique des sentiments, cette vis a tergo* du doute, attaque tout ce qui rend l’existence tolérable, tout ce qui fait le climat du cœur. Il faudrait donner des exemples pour être compris, et les choisir justement dans les formes basses, vulgaires de cette passion pour que par analogie on pût s’élever à la connaissance des malheurs héroïques qu’elle produit.

     […] Ce tabès*  moral, dont je parle, lui aussi, suivant les sujets, se spécialise : il se porte à ce qui est l’habilité, la manie, l’orgueil, du malheureux qu’il accable. Il brisera la voix du chanteur, jettera de maigreur le jockey à l’hôpital, brûlera les poumons du coureur à pied ou lui forcera le cœur. Il mènera par une voie étrange la ménagère à l’asile des fous, à force de propreté, par l’obstination de polir, nettoyer, qu’elle mettra sur un carreau de sa cuisine, jamais parfait, tandis que le lait file, la maison brûle, ses enfants se noient. Ce sera aussi, sans qu’on la reconnaisse, la maladie de ceux qui n’aiment rien, qui à toute beauté, toute folie opposent le non inhumain, qui vient de même du goût de l’absolu. Tout dépend d’où l’on met cet absolu. Ce peut être dans l’amour, le costume ou la puissance, et vous avez Don Juan, Biron, Napoléon. Mais aussi l’homme aux yeux fermés que vous croisez dans la rue et qui ne parle à personne. Mais aussi l’étrange clocharde qu’on aperçoit le soir sur les bancs près de l’observatoire, à ranger des chiffons incroyables. Mais aussi le simple sectaire, qui s’empoisonne la vie de sécheresse. celui qui meurt de délicatesse et celui qui se rend impossible de grossièreté. Ils sont ceux pour qui rien n’est jamais assez quelque chose.

     Le goût de l’absolu… Les formes cliniques de ce mal sont innombrables, ou trop nombreuses pour qu’on se jette à les dénombrer. On voudrait s’en tenir à la description d’un cas. Mais sans perdre de vue sa parenté avec mille autres, avec des maux apparemment si divers, qu’on les croirait sans lien avec le cas considéré, parce qu’il n’y a pas de microscope pour en examiner le microbe, et que nous ne savons pas isoler ce virus que, faute de mieux, nous appelons le goût de l’absolu…

     Pourtant si divers que soient les déguisements du mal, il peut se dépister à un symptôme commun à toutes les formes, fût-ce aux plus alternantes. Ce symptôme est une incapacité totale pour le sujet d’être heureux. Celui qui a le goût de l’absolu peut le savoir ou l’ignorer, être porté par lui à la tête des peuples, au front des armées, ou en être paralysé dans la vie ordinaire, et réduit à un négativisme de quartier ; celui qui a le goût de l’absolu peut être un innocent, un fou, un ambitieux ou un pédant, mais il ne peut pas être heureux. De ce qui ferait son bonheur, il exige toujours davantage. Il détruit par une rage tournée sur elle-même ce qui serait son contentement. Il est dépourvu de la plus légère aptitude au bonheur. J’ajouterai qu’il se complaît dans ce qui le consume. Qu’il confond sa disgrâce avec je ne sais quelle idée de la dignité, de la grandeur, de la morale, suivant le tour de son esprit, son éducation, les mœurs de son milieu. Que le goût de l’absolu en un mot ne va pas sans le vertige de l’absolu. Qu’il s’accompagne d’une certaine exaltation, à quoi on le reconnaîtra d’abord, et qui s’exerçant toujours au point vif, au centre de la destruction, risque de faire prendre à des yeux non prévenus le goût de l’absolu pour le goût du malheur. C’est qu’ils coïncident, mais le goût du malheur n’est ici qu’une conséquence. Il n’est que le goût d’un certain malheur. Tandis que l’absolu, même dans les petites choses, garde son caractère d’absolu.

     Les médecins peuvent dire de presque toutes les maladies du corps comment elles commencent, et d’où vient ce qui les introduit dans l’organisme, et combien de jours elles couvent, et tout le secret travail qui précède leur éclosion. Mais nous sommes encore à l’alchimie des sentiments, ces folies non reconnues, que porte en lui l’homme normal. Les lentes semailles du caractère, les romanciers le plus souvent en exposent mais sans l’expliquer l’histoire, remontant à l’enfance, à l’entourage, faisant appel à l’hérédité, à la société, à cent principes divers. Il faut bien dire qu’ils sont rarement convaincants, ou n’y parviennent que par des hypothèses heureuses, qui n’ont pas plus de valeur que leur bonheur n’en a. Nous pouvons seulement constater qu’il y a des femmes jalouses, des assassins, des avares, des timides. il nous faut les prendre formés, quand la jalousie, la furie meurtrière, la timidité, l’avarice nous présentent des portraits différenciés, des portraits saisissants.
     D’où lui venait ce goût de l’absolu, je n’en sais rien, Bérénice avait le goût de l’absolu.
   C’est sans doute ce qu’avait vaguement senti Edmond Barbentane quand il avait dit de sa cousine que c’était l’enfer chez soi.

       Et leur roman, le roman d’Aurélien et de Bérénice était dominé par cette contradiction dont leur première entrevue avait porté le signe : la dissemblance entre la Bérénice qu’il voyait et la Bérénice que d’autres pouvaient voir, le contraste entre cette enfant spontanée, gaie, innocente et l’enfer qu’elle portait en elle, la dissonance de Bérénice et de son ombre. Peut-être était-ce là ce qui expliquait ses deux visages, cette nuit et ce jour qui paraissaient deux femmes différentes. Cette petite fille qui s’amusait d’un rien, cette femme qui ne se contentait de rien

Car Bérénice avait le goût de l’absolu. […] »

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Elle était vraiment pire qu’un meurtrier.

       Elle était à un moment de sa vie où il fallait à toute force qu’elle en poursuivit la recherche dans un être de chair. Les amères déceptions de sa jeunesse qui n’avaient peut-être pas d’autre origine que cette volonté irréalisable d’absolu exigeaient une revanche immédiate. Si la Bérénice toujours prête à désespérer qui ressemblait au masque doutait de cet Aurélien qui arrivait à point nommé, l’autre, la petite fille qui n’avait pas de poupée, voulait à tout prix trouver enfin l’incarnation de ses rêves, la preuve vivante de la grandeur, de la noblesse, de l’infini dans le fini. il lui fallait enfin quelque chose de parfait. L’attirance qu’elle avait de cet homme se confondait avec des exigences qu’elle posait ainsi au monde. On m’aura très mal compris si l’on déduit de ce qui a été dite ce goût de l’absolu qu’il se confond avec le scepticisme. Il prend parfois le langage du scepticisme comme du désespoir, mais c’est parce qu’il suppose au contraire une foi profonde, totale, en la beauté, la bonté, le génie, par exemple. IL faut beaucoup de scepticisme pour se satisfaire de ce qui est. Les amants de l’absolu ne rejettent ce qui est que par une croyance éperdue en ce qui n’est peut-être pas.

     Si Bérénice était pour Aurélien le piège auquel il devait fatalement se prendre, il était lui-même pour Bérénice l’abîme ouvert, et elle le savait, et elle aimait trop l’abîme pour n’y pas venir se pencher. Quand, avec cet accent qui ne trompe pas, il lui avait affirmé que jamais de sa vie, il n’avait dit je vous aime à une femme, pouvait-il imaginer quel aliment de perte, quel feu, il lui donnait ainsi pour se consumer toute sa vie? S’il n’avait pas menti, et de toutes ses forces, de toutes ses ténèbres, elle ne voulait pas qu’il eût menti, n’était-ce pas enfin l’absolu qui s’offrait, la seule chance d’absolu qu’elle eût rencontrée? Il fallait qu’il l’aimât. C’était plus nécessaire que l’air, plus indispensable que la vie. Enfin, dans cet homme mystérieux et simple, dans ce passant de Paris, elle allait se dépasser, atteindre au-delà d’elle-même à cette existence qui est à l’existence ce qu’est le soleil à la lumière. Il fallait qu’il l’aimât. L’amour d’Aurélien, n’était-ce pas la justification de Bérénice? On ne pouvait pas plus lui demander d’y renoncer que de renoncer à penser, à respirer, à vivre. Et même est-il sans doute plus facile de mourir volontairement à la vie qu’à l’amour.
    
       Elle ne se demandait pas à quoi l’entraînait qu’il l’aimât, parce qu’elle avait le goût d’absolu, et que l’amour d’Aurélien portait, à tort ou à raison, les caractères sombres et merveilleux de l’absolu à ses yeux. Et que, parce qu’il était l’absolu, il portait en lui-même sa nourriture, et donc qu’elle n’avait point à se soucier de l’apaiser. Il importait bien peu que de l’amour avoué, reconnu, naquît une grande souffrance. L’amour n’a-t-il pas en soi-même sa fin . Les obstacles même à l’amour, ceux qui ne se surmonteront pas, ne font-ils pas sa grandeur ? Bérénice n’était pas loin de penser que l’amour se perd, se meurt, quand il est heureux. On voit bien là reperdre le goût de l’absolu, et son incompatibilité avec le bonheur. Au moins bonheur ni malheur n’étaient les communes mesures des actions de Bérénice. Elle était vraiment pire qu’un meurtrier.
     Il y avait dans la destinée d’Aurélien une correspondance singulière à ces dispositions inhumaines. Il faudrait repasser tout ce qu’on ait de lui pour le comprendre. Bérénice n’en avait pas besoin. Parce qu’elle n’était pas seulement inhumaine : elle était femme aussi, et quand à travers ses yeux ouverts elle regardait Aurélien, elle avait peur de son plaisir.

      Bérénice avait deux visages, cette nuit et ce jour.

 Louis Aragon, Aurélien (1944), extrait du chapitre XXXV, pp 302 à 308

 * Tabès : maladie nerveuse d’origine syphilitique , caractérisée par des lésions dégénératives de la moelle épinière, se manifestant par des troubles de la sensibilité profonde avec abolition des réflexes, hypotonie, incoordination, des crises douloureuses paroxystiques, une atteinte de certains nerfs crâniens et des troubles trophiques. Aragon, tout comme André Breton avait fait des études de médecine.
* vis à tergo : Cette expression latine désigne littéralement une « force dans le dos », qui agit en poussant depuis l’arrière. Elle illustre le fonctionnement de la pression artérielle, qui propulse le sang vers le coeur « par l’arrière ».


Illustration pour le roman d_Aragon Aurélien par Man Ray en 1944Illustration pour le roman d’Aragon Aurélien par Man Ray en 1944

la recherche de l’absolu est un mal

     C’est ce que semble penser Aragon quand il compare ce désir de dépassement du réel que constitue chez un individu la recherche de l’absolu au «tabès», cette maladie nerveuse dégénérative. Il rejoint en cela l’avis de Gœthe qui dans ses Conversations avec le poète Eckermann  déclarait : «J’appelle classique ce qui est sain, romantique ce qui est malade», car la démesure de l’exigence romantique et le «mal d’être» qui l’accompagne ne sont qu’une des formes prises par la recherche de l’absolu parmi de nombreuses autres qui vont de l’élan mystique à l’amour passion fusionnel et à certaines formes  de la folie ordinaire. Rechercher l’absolu signifie que l’on ne se satisfait pas du monde réel et que l’on se tourne vers un autre monde, un monde idéal de perfection morale et de beauté hors d’atteinte parce qu’illusoire. Le plus souvent, cette exigence qui détourne l’individu qui la professe de la réalité révèle son incapacité à être acteur de sa propre vie et à prendre le monde à bras le corps. Ce comportement a toutes les apparences d’une fuite et est révélateur d’une impuissance première ou d’une démission que l’individu qui en est atteint refuse de voir en se réfugiant dans le déni dans le confort de la quête valorisante d’un Graal. Dans ces conditions, la sublimation du sentiment Amour l’emporte sur l’être aimé qui se voit réduit à n’être que le vecteur de transmission de ce sentiment. C’est ce qu’exprimait un poète romantique allemand par la phrase «L’important, ce n’est pas la femme, c’est l’amour». C’est une pensée qu’Aurélien reprendra à son compte lors de sa rencontre avec Paul Denis, l’homme qui lui a un moment succédé après le départ de Bérénice.  Aurélien aime Bérénice et Bérénice aime Aurélien passionnément. À première vue, l’équation parait simple à résoudre et pourtant leur amour est voué à l’échec car Bérénice a «le goût de l’absolu». Épouse d’un mari falot dans une petite ville de province, Bérénice, moderne Emma Bovary, souffre elle aussi de sa vie étriquée et rêve d’une autre vie mais à l’inverse d’Emma Bovary, elle place la barre très haut, si haut qu’elle en devient inaccessible et interdit l’accomplissement de son rêve. En fait, dans son for intérieur, Bérénice a renoncé à changer de vie et aller au bout de son amour avec Aurélien, elle multiplie pour cela les stratégies d’évitement de ce qu’elle déclare pourtant souhaiter et tous les prétextes sont alors bons pour ne pas franchir le pas :  se sacrifier pour ne pas contrarier sa cousine Blanchette qui étant elle-même amoureuse d’Aurélien menace de se suicider, se jeter dans les bras d’un autre qu’elle n’aime pas, prendre prétexte d’une infidélité sans importance qu’Aurélien a commis sous l’emprise de l’ivresse et du désespoir pour rompre définitivement avec lui. Une confidence que Bérénice lui avait faite résumait à lui seule cette exigence morale de nature obsessionnelle : elle lui avait dit « qu’elle ne pouvait souffrir un objet cassé, ou fêlé, ébréché, qu’il était pour elle intolérable comme un reproche sans fin ». Après le départ de Bérénice, Aurélien s’est posé la question d’un possible raccommodage de leur amour, mais peux-ton «rafistoler» l’amour de la même manière que l’on recolle les morceaux épars d’un objet brisé ? Assurément non ! Dans ce cas « Bérénice  n’accepterait devoir à une baisse d’exigence leur honteux bonheur; il n’y avait en elle aucun esprit de concession ». Aurélien n’est pas exempt du mal qui frappe Bérénice; dés le début de leur rencontre, il la perçoit non pas comme un être de chair et de sang mais comme la représentation phantasmée d’une morte qui l’obsède, la noyée inconnue qui vient d’être repêchée dans la Seine voisine et dont il possède un moulage du visage accroché à l’un des murs de sa chambre. C’est pour cette raison que la Bérénice qu’il aime est la Bérénice aux yeux fermés, la Bérénice nocturne qu’il oppose à la Bérénice diurne aux yeux ouverts. Ces deux êtres ont choisi de fuir la réalité et de vivre dans le rêve et les illusions. Bérénice va, en guise de cadeau d’adieu, jusqu’à se faire mouler le visage pour remplacer le masque de plâtre de la noyée qu’elle a brisée, perpétuant ainsi le cycle infernal de l’illusion et du fantasme. Le romantisme a valorisé ces êtres épris d’absolu qui ont sublimé leur impuissance et leur frustration par des actions héroïques ou par l’immanence de l’art. Même si l’on peut éprouver un plaisir narcissique intense à se complaire dans la peine et la recherche vaine de l’absolu, le réel finit toujours par s’imposer et le désespoir triompher. La longue liste des suicidés de l’amour romantique en littérature ou dans la vie réelle et de tous ceux qui ont choisi cette forme de suicide mental qu’est la folie, du Werther de Goethe à la mort dramatique de Caroline von Günderode en passant par la mort de Kleist et la folie d’Hölderlin le démontre aisément. À la fin du roman, Bérénice, miraculeusement retrouvée par Aurélien après plus de vingt années de séparation, va également s’éteindre dans ses bras et la pâleur de son visage et ses yeux clos vont la faire ressembler au masque de plâtre de l’inconnue de la Seine.

    Le livre refermé, il reste suspendu dans notre pensée, ce merveilleux alexandrin de la Bérénice de Racine qu’Aragon a placé en exergue dans les premières pages :

« Je demeurai longtemps errant dans Césarée »

     Telle une âme errante d’un tableau de Chirico perdue dans les dédales de ses fantasmes…

Enki sigle

imagesle masque mortuaire de l’inconnue de la Seine


La vraie Bérénice

HR_56600100007880_1_watermarked.jpg.pngDenise Lévy :  « un nom comme le vent quand il tombe à vos pieds »

      La femme qui aurait inspirée le personnage de Bérénice dans le roman Aurélien serait Denise Lévy (née Kahn), dont Aragon était tombé amoureux dans les années 1923 et 1925. Il effectuera durant cette période plusieurs séjours à Strasbourg, ville à laquelle il était profondément attaché depuis son premier séjour en tant que militaire en 1917, et logera à cette occasion chez Denise et son mari, le docteur Georges Lévy. La jeune femme était une cousine de Simone Kahn-Breton, la femme d’André Breton qui l’informait par lettres des événements parisiens. À la fin de 1922, Denise se rend à Paris où elle restera jusqu’en janvier 1923; les membres du groupe surréaliste de la revue Littérature, tombent sous son charme et rivalisent d’hommages poétiques à son égard. André Breton lui dédie quatre poèmes datés du 12 juillet 1923 qui ne seront publiés qu’en 1977 par Pierre Naville dans Le Temps du surréel. La revue Littérature, dans son numéro d’octobre 1923, publie « L’Herbage rouge, à Denise, 13 juillet 1923 » par André Breton, ainsi que « Denise disait aux merveilles » par Paul Eluard. Quand à Aragon, il en tombe amoureux et en fera sa muse mais la jeune femme ne répondra pas à ses avances et finira par épouser son ami Pierre Naville en 1927. Il lui écrira néanmoins de nombreuses lettres entre 1923 et 1925 qui seront publiées par Pierre Daix en 1994. Plusieurs correspondances existent entre le personnage de la Bérénice du roman et Denise : Aurélien rencontre Bérénice en novembre 1922, date de la venue de Denise à Paris, dans le roman Bérénice est l’épouse d’un pharmacien manchot et Denise était mariée à un jeune médecin qui avait perdu une jambe à la guerre, Dans le roman, Aurélien malgré leur amour partagé ne possédera jamais Bérénice et Aragon avouera en 1966 que de la même manière, malgré l’amour qu’il vouait à la jeune femme, il ne s’était rien passé entre lui et Denise :   « Aurélien n’est pas un livre à clefs. Ou tout au moins, c’est un livre à fausses clefs […] Que Bérénice ait été écrite, décrite à partir d’une femme réelle, je n’en disconviens pas. Mais à partir. Que ce soit à partir d’une jeune femme qu’à peu près au temps d’Aurélien j’ai rencontrée et j’ai aimée, ou cru aimer, à en être malheureux, cela pourquoi le dissimulerais-je ? Il n’y a rien eu entre elle et moi… »

Denise LévyDenise Lévy

Lettre à Denise du 24 octobre 1924

    Je vous écris, Denise, dans un désordre moral absolu. Je sors d’une scène affreuse, d’un débat qui se perpétue, et c’est à peine si mes doigts consentent à écrire. Je sais que vous ne pouvez rien comprendre à ce que je vous dis, Denise, Denise, vous qui êtes pourtant tout l’horizon, le seul horizon que j’aperçoive, vers lequel une fois de plus, je me tourne désespérément. Il faudrait vous raconter les faits, l’anecdote. À quoi bon, et toute la pudeur du monde : je suis dans le miroir du café, là en face, tout pâle, et en même temps rouge de monde. Je suis comme un homme qui se noie. C’est alors qu’il n’y a plus qu’à vous que je puisse parler, à ne rien dire, à tout dire à la fois. Je voudrais écrire cent fois, cent fois encore votre nom. Denise, je suis malheureux comme les pierres. Denise personne ne m’aime, ne m’aime, entendez-vous ? Denise, qu’est-ce qui me rend si lâche avec l’existence ? Denise, c’est peut-être que moi je vous aime pourtant. Denise mon amour. Ah vous voyez comme je suis fou et stupide. Je ne peux pas me retenir de vous parler ainsi.

     Si cette lettre part, à l’encontre de toutes les autres que j’ai déchirées, s’il est possible qu’elle vous parvienne… je vous en prie j’allais dire ne la lisez pas plus loin que cette ligne, que ce mot après lequel tout est superflu, mais non lisez tout de même tout ce qui vient avec le vent et ma folie et le long détail de mon égarement, mais promettez-moi que vous détruirez cette lettre, qu’il ne vous en reste ensuite qu’un vague sentiment, comme d’un rêve. Vous le voyez, je suis fou à lier, et persuadé que je ne vous ai jamais rien avoué, que j’ai pu garder ce secret de tout mon cœur. Le ridicule enfant, ah ne vous moquez pas de moi. Ce matin, par exemple, croyez-vous que je suis entré dans la chambre de [Pierre] Naville, et qu’il y avait deux photos de vous, chez lui, chez Naville, deux photos où vous êtes si douce, grandes, les photos de Man Ray, et c’est absurde, et je ne devrais jamais vous le dire et j’ai honte : mais j’ai été jaloux à crier, jaloux c’est cela. Triste aussi triste à mourir. Et cependant, pardon. Denise pardon. J’étais parti pour le malheur aujourd’hui, comprenez.

    Tout le jour j’étais comme une bête féroce. Et tout à l’heure cette histoire à tuer. On tuerait volontiers, vous savez, quelqu’un qui pleure, et qui attend de ses larmes qu’elles réveillent une affection, par exemple. J’étais armé ; imaginez-vous. J’ai encore assez peur de moi. Voici en vous écrivant le calme qui revient, vous êtes mon calme, Denise, une main fraîche sur mon front. Peu à peu je me considère, et ce café qui m’est étranger où je suis, de temps en temps il y a de la musique. Certitude avant tout de ne jamais devoir éviter le malheur. Cela c’est maintenant paisiblement que je le pense. D’ici dix à quinze minutes je cesserai de vous écrire, j’écrirai l’adresse. Mais cette idée ne me quittera plus. Elle va me raccompagner à travers les rues froides jusqu’à cette maison où je ne dormirai, qu’à la fin, à force de ne pas dormir. Parfois, si je ferme les yeux, je me souviens des vôtres, je me souviens de deux ou trois visages que je vous ai vu ; et je me demande si j’ai rêvé, et je sens pourtant qu’il y a en vous quelque chose qui est à moi et à personne d’autre, et alors la vie me paraît encore plus injuste, folle, folle. Oui vraiment vous êtes à moi, comme la lumière, ô ma lumière. Ainsi parle peut-être un aveugle. Ce matin nous jouions à Cyrano [nom d’un café parisien] à ce jeu horrible, nous imaginer chacun avec une infirmité, une mutilation. Éluard disait que je ferais un bel aveugle. Ce propos me poursuit. Moi je suis déjà un aveugle ce n’est pas une image, un aveugle avec un grand brouillard d’amour dans les yeux.
Denise détruisez cette folie, écrivez-moi, riez, riez de
Louis A.


Il n’y a pas d’amour heureux

Ce poème a été créé par Aragon durant l’écriture d’Aurélien

Rien n’est jamais acquis à l’homme Ni sa force 
Ni sa faiblesse ni son coeur Et quand il croit 
Ouvrir ses bras son ombre est celle d’une croix 
Et quand il croit serrer son bonheur il le broie 
Sa vie est un étrange et douloureux divorce 
Il n’y a pas d’amour heureux

Sa vie Elle ressemble à ces soldats sans armes 
Qu’on avait habillés pour un autre destin 
À quoi peut leur servir de se lever matin 
Eux qu’on retrouve au soir désoeuvrés incertains 
Dites ces mots Ma vie Et retenez vos larmes 
Il n’y a pas d’amour heureux

Mon bel amour mon cher amour ma déchirure 
Je te porte dans moi comme un oiseau blessé 
Et ceux-là sans savoir nous regardent passer 
Répétant après moi les mots que j’ai tressés 
Et qui pour tes grands yeux tout aussitôt moururent 
Il n’y a pas d’amour heureux

Le temps d’apprendre à vivre il est déjà trop tard 
Que pleurent dans la nuit nos coeurs à l’unisson 
Ce qu’il faut de malheur pour la moindre chanson 
Ce qu’il faut de regrets pour payer un frisson 
Ce qu’il faut de sanglots pour un air de guitare 
Il n’y a pas d’amour heureux.

Aragon, Recueil La Diane française, 1944


La mise en musique du poème par Brassens

repris par la suite dans une  bouleversante interprétation par Nina Simone


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Marina, un poème d’Odysséas Elýtis mis en musique par Mikis Theodorakis


Parthenis

collage d’Odysséas Elýtis

Marina (Μαρίνα)

Apporte-moi verveine, menthe            Δώσε μου δυόσμο να μυρίσω,
et basilic, pour les sentir                        Λουίζα και βασιλικό
Que je t’embrasse et que je sente         Μαζί μ’αυτά να σε φιλήσω,
monter en moi les souvenirs                και τι να πρωτοθυμηθώ

La fontaine avec ses colombes             Τη βρύση με τα περιστέρια,
des Archanges l’épée qui luit                των αρχαγγέλων το σπαθί
Le jardin, étoiles qui tombent              Το περιβόλι με τ’ αστέρια,        
ou bien la profondeur du puits            και το πηγάδι το βαθύ

La nuit où nous suivions les rues       Τις νύχτες που σε σεργιανούσα,
menant à l’autre bout des cieux          στην άλλη άκρη τ’ ουρανού
Toi, montée là-haut, devenue              Και ν’ ανεβαίνεις σε θωρούσα,
sœur des étoiles sous mes yeux          σαν αδελφή του αυγερινού

Marìna mon étoile verte                       Μαρίνα πράσινο μου αστέρι
Marìna Vénus ma clarté                        Μαρίνα φως του αυγερινού
Ma colombe d’île déserte                      Μαρίνα μου άγριο περιστέρι
Marìna lys de mes étés                          Και κρίνο του καλοκαιριού

poème d’Odysséas Elýtis

Traduction de Michel Vokovitch
in Anthologie de la poésie grecque contemporaine,
Gallimard, 2000.

Poème magnifiquement mis en musique par Mikis Theodorakis et interprétée par la chanteuse Maria Farantouri.

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