Elles ont dit…


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La Tribune dans Le Monde des 100 (Extraits)

     « Nous sommes conscientes que la personne humaine n’est pas monolithe : une femme peut, dans la même journée, diriger une équipe professionnelle et jouir d’être l’objet sexuel d’un homme, sans être une « salope » ni une vile complice du patriarcat. Elle peut veiller à ce que son salaire soit égal à celui d’un homme, mais ne pas se sentir traumatisée à jamais par un frotteur dans le métro, même si cela est considéré comme un délit. Elle peut même l’envisager comme l’expression d’une grande misère sexuelle, voire comme un non-événement. (…)
     Le viol est un crime. Mais la drague insistante ou maladroite n’est pas un délit, ni la galanterie une agression machiste. (…) 
     Encore un effort, enchaîne le texte, et deux adultes qui auront envie de coucher ensemble devront au préalable cocher via une « appli » de leur téléphone un document dans lequel les pratiques qu’ils acceptent et celles qu’ils refusent seront dûment listées. (…) « cette fièvre à envoyer les +porcs+ à l’abattoir, loin d’aider les femmes à s’autonomiser, sert en réalité les intérêts des ennemis de la liberté sexuelle, des extrémistes religieux, des pires réactionnaires et de ceux qui estiment (…) que les femmes sont des êtres à part, des enfants à visage d’adulte, réclamant d’être protégées (…)
     En tant que femmes, nous ne nous reconnaissons pas dans ce féminisme qui, au-delà de la dénonciation des abus de pouvoir, prend le visage d’une haine des hommes et de la sexualité.   
    Nous défendons une liberté d’importuner, indispensable à la liberté sexuelle. Nous sommes aujourd’hui suffisamment averties pour admettre que la pulsion sexuelle est par nature offensive et sauvage, mais nous sommes aussi suffisamment clairvoyantes pour ne pas confondre drague maladroite et agression sexuelle (…) 
   Une légitime prise de conscience des violences sexuelles exercées sur les femmes, notamment dans le cadre professionnel, cette libération de la parole se retourne aujourd’hui en son contraire: on nous intime de parler comme il faut, de taire ce qui fâche, et celles qui refusent de se plier à de telles injonctions sont regardées comme des traîtresses, des complices ! ». 

Manifeste d’un collectif de 100 femmes dénonçant une « vague purificatoire » dans le journal Le Monde du 9 janvier.

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Inénarrable Sophie de Menthon :
« Alors j’étais en train de réfléchir et je me disais qu’au fond que si mon mari
ne m’avait pas un peu harcelée, peut-être que je ne l’aurais pas épousé…»


dessin de Plantu

La riposte : « #Metoo, c’était bien, mais… » (extrait)

   « On risquerait d’aller trop loin. » Dès que l’égalité avance, même d’un demi-millimètre, de bonnes âmes nous alertent immédiatement sur le fait qu’on risquerait de tomber dans l’excès. L’excès, nous sommes en plein dedans. C’est celui du monde dans lequel nous vivons. En France, chaque jour, des centaines de milliers de femmes sont victimes de harcèlement. Des dizaines de milliers d’agressions sexuelles. Et des centaines de viols. Chaque jour. La caricature, elle est là. (…)
   « C’est du puritanisme. » Faire passer les féministes pour des coincées, voire des mal-baisées : l’originalité des signataires de la tribune est… déconcertante. Les violences pèsent sur les femmes. Toutes. Elles pèsent sur nos esprits, nos corps, nos plaisirs et nos sexualités. Comment imaginer un seul instant une société libérée, dans laquelle les femmes disposent librement et pleinement de leur corps et de leur sexualité lorsque plus d’une sur deux déclare avoir déjà subi des violences sexuelles ? (…)
    « On ne peut plus draguer. » Les signataires de la tribune mélangent délibérément un rapport de séduction, basé sur le respect et le plaisir, avec une violence. Tout mélanger, c’est bien pratique. Cela permet de tout mettre dans le même sac. Au fond, si le harcèlement ou l’agression sont de « la drague lourde », c’est que ce n’est pas si grave. Les signataires se trompent. Ce n’est pas une différence de degré entre la drague et le harcèlement mais une différence de nature. Les violences ne sont pas de la « séduction augmentée ». D’un côté, on considère l’autre comme son égal.e, en respectant ses désirs, quels qu’ils soient. De l’autre, comme un objet à disposition, sans faire aucun cas de ses propres désirs ou de son consentement.      
       Les porcs et leurs allié.e.s s’inquiètent ? C’est normal. Leur vieux monde est en train de disparaître. Très lentement – trop lentement – mais inexorablement. Quelques réminiscences poussiéreuses n’y changeront rien, même publiées dans Le Monde.

Réponse de la militante féministe Caroline De Haas cosignée par une trentaine de militants féministes.

      « Les signataires de la tribune du Monde sont pour la plupart des récidivistes en matière de défense de pédocriminels ou d’apologie du viol. Elles utilisent une nouvelle fois leur visibilité médiatique pour banaliser les violences sexuelles. Elles méprisent de fait les millions de femmes qui subissent ou ont subi ces violences. »

Caroline De Haas à Franceinfo

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Golden Globes : les actrices primées pour la série Big little lies en robes noires.
Honni soit qui mal y pense…


Du bist die Ruh – Schubert


« Du bist die Ruhe » (Tu es le calme) de Franz Schubert interprété par le bariton Dietrich Fischer-Dieskau : enregistrement de 1965

***

You are peace,                         Du bist die Ruh,                        Tu es le calme
The mild peace,                       Der Friede mild,                       La douce paix
You are longing                       Die Sehnsucht du                     Tu es désir nostalgique,
And what stills it.                    Und was sie stillt.                    Et ce qui l’apaise

I consecrate to you                 Ich weihe dir                             Je te consacre
Full of pleasure and pain      [ Voll ] Lust ind Schmerz       Mon œil et mon cœur
As a dwelling here                 Zur Wohnung hier                  Remplis de désir et de douleur
My eyes and heart.                Mein Aug ind Herz                   Pour que tu en fasses ta demeure

Come live with me,                [ Kehr win bei mir ]                 Entre chez moi
And close                                 Und schließe du                        Et tout doucement
quietly behind you                [ Still hinter dir                         Derrière toi,
the gates.                                 Die Pforten zu ]                         Ferme les portes à clé

Drive other pain                    Treib andern Schmerz            Chasse toute autre douleur 
Out of this breast                   Aus dieser Brust !                     De cette poitrine !
May my heart be full            Voll sei dies Herz                       Que ce cœur soit plein
With your pleasure.              Von deiner Lust.                        De ton désir.

The tabernacle of my eyes   Dies Augenzelt                           Cet œil
by your radiance                   Von deinem Glanz                     Eclairé par ton seul éclat,
alone is illumined,                 Allein erhellt,                            Oh, remplis le
O fill it completely !               O füll es ganz !                           Entièrement !

***

     Et le même air enregistré lors d’un récital donné au festival d’Edimbourg en 1949 par la cantatrice anglaise trop tôt disparue Kathleen FerrierBruno Walter au piano.

 


 

Le ver de terre amoureux d’une étoile…


Cinéma – Quand la beauté attire la convoitise et la haine… Article dédié à tous les vers de terre ( dont j’ai fait partie et dont je ferais de nouveau un jour partie…)

   Malena, film italien de Giuseppe Tornatore avec Monica Bellucci, musique d’Ennio  Morricone

     Nous sommes en Sicile au printemps 1940 dans la petite ville sicilienne de Castelcuto, Mussolini vient de déclarer la guerre à la France et à la Grande-Bretagne. Renato Amoroso, le bien nommé, un garçon de treize ans qui vient de recevoir sa première bicyclette est en proie aux premiers tourments de l’amour. Il est amoureux fou de Maddalena Scordia, surnommée Malena, une ravissante veuve de guerre et la suit partout avec son vélo, humant, les yeux clos, son parfum quand elle passe à ses côtés mais il n’est pas  le seul, Malena fait tourner la tête à tous les hommes de la ville. Il faut la voir marcher dans les rues, beauté sublime et hiératique, indifférente et inaccessible sur laquelle se concentre une multitude de regards admiratifs et concupiscents mais aussi de haine de la part des épouses jalouses. Celles-ci chercheront à la détruire et y parviendront au moins un temps, aidées en cela par la lâcheté et même parfois la complaisance de leurs hommes aigris de frustration. L’étoile inaccessible qui brillait intensément si haut dans le ciel va se brûler en entrant dans l’atmosphère de folie des années de guerre. Le seul qui l’aidera à surmonter cette épreuve sera le petit Renato qui en tirera une leçon de vie pour devenir un homme.

     « Madame, sous vos pieds, dans l’ombre, un(e graine d’)* homme est là. Qui vous aime, perdu dans la nuit qui le voile ; qui souffre, ver de terre amoureux d’une étoile ; Qui vous donnera son âme, s’il le faut; Et qui se meurt quand vous brillez en haut. »

 * par moi ajouté...                                             Victor Hugo, Ruy Blas.


« Un assassin si beau qu’il fait pâlir le jour »


Le condamné à mort, poème de Jean Genet interprété par Jacques Douai

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A la mémoire de Maurice PILORGE
assassin de vingt ans 

Sur mon cou sans armure et sans haine, mon cou
Que ma main plus légère et grave qu’une veuve
Effleure sous mon col, sans que ton cœur s’émeuve
Laisse tes dents poser leur sourire de loup. 

O viens mon beau soleil, ô viens ma nuit d’Espagne
Arrive dans mes yeux qui seront morts demain.
Arrive, ouvre ma porte, apporte-moi ta main,
Mène-moi loin d’ici battre notre campagne.

Le ciel peut s’éveiller, les étoiles fleurir,
Et les fleurs soupirer, et des prés l’herbe noire
Accueillir la rosée où le matin va boire,
Le clocher peut sonner : moi seul je vais mourir. 

O viens mon ciel de rose, O ma corbeille blonde !
Visite dans sa nuit ton condamné à mort.
Arrache-toi la chair, tue, escalade, mords,
Mais viens ! Pose ta joue contre ma tête ronde. 

Nous n’avions pas fini de nous parler d’amour.
Nous n’avions pas fini de fumer nos gitanes.
On peut se demander pourquoi les Cours condamnent
Un assassin si beau qu’il fait pâlir le jour. 

Amour viens sur ma bouche ! Amour ouvre les portes !
Traverse les couloirs, descends, marche léger,
Vole dans l’escalier, plus souple qu’un berger,
Plus soutenu par l’air qu’un vol de feuilles mortes. 

O traverse les murs ; s’il le faut marche au bord
Des toits, des océans ; couvre-toi de lumière,
Use de la menace, use de la prière,
Mais viens, ô ma frégate une heure avant ma mort. 

Jean Genet

Pour l’article complet, c’est ICI


 

Les écuyères : Toujours plus !


Trois unes de l’impertinent magazine munichois Jugend

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On commence par monter un cheval mais on s’en lasse vite, on tente alors la gazelle qui ne se révèle amusante qu’un court moment. Faut-il aller jusqu’à essayer le satyre ? Illustration de la page de garde du magazine munichois Jugend en 1920 – l’occasion de son vingt-cinquième anniversaire.

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Jugend du 10 avril 1897 – n° 15, illustrateur F.X. Weisheit

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Jugend de 1904 – Die gazelle, illustrateur Albert Weisberger


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Vertige amoureux à Pompei : rencontre avec la Gradiva


la Gradiva

La Gradiva (musée Vatican Chiaramonti)

Tes pas, enfants de mon silence,
Saintement, lentement placés,
Vers le lit de ma vigilance
Procèdent muets et glacés.

Paul Valéry

Gradiva, « celle qui marche en avant »

220px-Wilhelm_Jensen_01    L’extrait qui suit est tiré de la nouvelle Gradiva publiée en 1903 par l’écrivain allemand Wilhelm Jensen, qui connut une grande postérité au sein de la culture européenne, particulièrement auprès de Sigmund Freud et des surréalistes. L’auteur raconte comment un archéologue allemand, Norbert Hanold, se procure un moulage en plâtre d’un bas-relief qu’il a beaucoup admiré au musée Chiaramonti, un musée du Vatican, et comment, après avoir accroché la sculpture dans son bureau, il cherche à percer le mystère de la marche de la femme représentée, qu’il surnomme Gradiva — en latin, « celle qui marche en avant », forme féminine du surnom Gradivus donné au dieu Mars. Quelque temps après, Norbert Hanold fait un rêve dans lequel il se trouve à Pompéi lors de l’éruption du Vésuve en 79. Il aperçoit Gradiva, sans toutefois parvenir à l’avertir de l’imminence du danger. Profondément perturbé par ce rêve, il se rend d’abord à Rome, mais il y éprouve un fort sentiment de solitude et continue son voyage à Pompéi où il fait une rencontre inattendue, celle d’une jeune femme absolument identique à Gradiva, à qui il confie le trouble que lui fait ressentir cette ressemblance. 

Sigmund Freud (1856-1939)        Freud qui avait lu le roman de W. Jensen en 1906 et acquis, lors d’une visite au musée vatican Chiaramonti, une reproduction du bas-relief, qu’il avait suspendu dans son bureau à Vienne et emporté avec lui lors de son exil à Londres, en 1938 publiera une analyse du récit sous le titre Der Wahn und die Träume in Jensens Gradiva (Le délire et les rêves dans la « Gradiva » de W. Jensen), qui inaugurera la série des commentaires sur cette œuvre. Dans cet essai pionnier pour les études psychanalytiques appliquées à la littérature, Freud va s’efforcer de montrer l’importance des rêves dans la psychanalyse. Il théorise la notion de refoulement en la comparant à l’archéologie qui s’efforce de restituer le passé lors des fouilles et de mettre en valeur les buts communs, selon lui, qui existent entre la littérature et de la psychanalyse.  (crédit Wikipedia)


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Gradiva de Jensen (Extrait) – Vertige à Pompei

      (…) celui qui souhaitait cette compréhension devait venir ici dans la chaleur torride de midi, seul vivant au milieu des restes du passé, et ne plus voir avec les yeux de son corps, ne plus entendre avec ses oreilles de chair. C’est alors seulement que le passé revivait, sans qu’on voie cependant le moindre mouvement; c’est alors qu’il se mettait à parler, sans qu’on perçoive le moindre son. Le soleil faisait fondre la rigidité tombale des vieilles pierres, un frisson brûlant les parcourait, les morts se réveillaient et Pompei renaissait. Ce n’étaient pas des pensées à proprement parler blasphématoires que Norbert avait en tête; ce n’était qu’un sentiment confus, qui pouvait pourtant mériter ce qualificatif. C’était donc dans cet état d’esprit que, sans bouger, il parcourait du regard la Via di Mercurio jusqu’aux remparts. Les blocs de lave aux nombreuses arêtes qui la pavaient s’étendaient à ses pieds, impeccablement assemblés comme avant la pluie de cendres: normalement ils étaient gris clair, mais l’éclat du soleil était si fort qu’ils formaient comme un ruban argenté, orné de broderies, entre les murs silencieux et les colonnes en ruines dressées de chaque côté dans un vide surchauffé.

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Et tout à coup…

    Il regardait la rue, les yeux grands ouverts, avec pourtant l’impression de rêver: un peu plus loin, venant de la Maison de Castor et Pollux, à droite, il aperçut soudain Gradiva qui traversait la Via di Mercurio en franchissant d’un pied léger les pierres volcaniques qui mènent d’un trottoir à l’autre. C’était elle, à n’en pas douter; et malgré l’auréole que les rayons du soleil tissaient autour d’elle en fils d’or vaporeux, il reconnut son profil : exactement le même que celui du bas-relief. Elle baissait un peu la tête qu’enveloppait un fichu retombant sur sa nuque, et sa main gauche soulevait légèrement sa robe aux plis multiples. Comme celle-ci ne descendait pas plus bas que la cheville, il était facile d’apercevoir le pied droit qui restait un instant en arrière: le talon était dressé à la verticale, I’ensemble du pied reposant sur la pointe des orteils.
°°°

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      Mais la reproduction en pierre, uniforme et sans couleurs, ne pouvait tout représenter: la robe visiblement taillée dans un tissu doux et souple n’avait pas la froide teinte blanche du marbre mais était d’un jaune clair et chaud. Quant à la chevelure légèrement ondulée qui, sortant du fichu, se voyait sur le front et les tempes, son éclat mordoré la faisait se détacher sur l’albâtre du visage.

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    En le regardant, ce visage, Norbert se souvint qu’il avait déjà vu Gradiva en rêve dans cette même ville, la nuit où elle s’était étendue tranquillement, comme pour dormir, sur les marches du temple d’Apollon, près du Forum. Avec cette réminiscence, une autre pensée lui vint pour la première fois à l’esprit; sans même avoir réfléchi, il avait pris le train pour l’Italie et, sans s’être pour ainsi dire arrêté à Rome ni à Naples, il avait poursuivi son voyage jusqu’à Pompei pour y chercher d’éventuelles traces de la jeune femme. Et ce, au sens propre du terme; car, avec sa façon bien personnelle de marcher, Gradiva avait dû obligatoirement laisser dans la cendre les empreintes de ses orteils, distinctes de toutes les autres.

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°°°
   C’était donc, une fois encore, une créature de rêve qui se déplaçait sous ses yeux dans la lumière éclatante de midi, et pourtant c’était aussi une réalité. La preuve lui en fut donnée par l’effet qu’elle produisit sur un grand lézard allongé immobile dans les chauds rayons du soleil sur la dernière pierre, près du trottoir d’en face. Le corps scintillant de l’animal, comme fait d’or et de malachite, était parfaitement visible et, devant le pied qui approchait, Norbert le vit glisser brusquement au bas de la pierre et s’enfuir sur les blanches dalles de lave de la rue.
      Gradiva traversa d’un pas leste et tranquille et continua son chemin sur le trottoir opposé tournant maintenant le dos à l’archéologue. Elle semblait se diriger vers la Maison d’Adonis. En effet, elle s’arrêta devant un moment; mais, après une brève réflexion, elle se remit à marcher dans la Via di Mercurio.
°°°

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   Seule maison noble, la Maison d’Apollon se dressait tout au bout sur la gauche; elle tirait son nom des nombreuses statues d’Apollon qu’on y avait découvertes Norbert, qui suivait la jeune femme des yeux, se souvint alors qu’elle avait choisi le portique du temple d’Apollon pour s’étendre avant de mourir. C’était donc, selon toute vraisemblance, qu’elle était attirée par le culte du dieu du soleil et qu’elle allait l’adorer. Mais elle s’arrêta une nouvelle fois à l’endroit où d’autres pierres permettaient la traversée de la chaussée, et elle revint sur le trottoir de droite. Elle montra ainsi son autre profil à Norbert qui vit alors la silhouette dans une attitude un peu différente, car la main gauche qui tenait la robe légèrement retroussée ne se voyait plus, mais seulement le bras droit qui pendait le long du corps. Or, étant donné la distance et l’auréole plus dense encore dont le soleil enveloppait la vision, Norbert ne put déterminer où Gradiva avait bien pu brusquement disparaître, quand elle était parvenue à hauteur de la Maison de Méléagre.

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    Il était encore là, immobile: ses yeux, ses propres yeux venaient d’enregistrer l’image de plus en plus lointaine de Gradiva. A présent seulement il reprenait son souffle, car, jusque-là, sa poitrine était demeurée comme paralysée. En même temps, son sixième sens, refoulant tous les autres, le tint complètement sous sa coupe. Ce qu’il avait vu, était-ce un produit de son imagination ou la stricte réalité ? Il était incapable de répondre à cette question, pas plus qu’il ne savait s’il était éveillé ou s’il rêvait. Vainement il essayait de résoudre cette énigme, quand tout à coup un étrange frisson le secoua. Il ne voyait ni n’entendait rien, mais, à certaines vibrations mystérieuses de son être, il sentait qu’autour de lui Pompei s’était remis à vivre à l’heure de midi, de même que Gradiva qui était entrée dans la maison où elle avait habité avant la fatale journée d’août 79.

Wilhelm Jensen, La Gradiva (extrait), 1903


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Paul Valéry (1871-1945)

  Un poème s’imposait pour clôturer ce texte de Wilhelm Jensen, le sublime poème « Tes pas », merveille d’évocation et de concision, écrit par Paul Valéry et publié en 1922 dans le recueil Charmes dans lequel transparait l’influence d’Edgar Poe et Mallarmé.

Tes pas

la Gradiva

Tes pas, enfants de mon silence,
Saintement, lentement placés,
Vers le lit de ma vigilance
Procèdent muets et glacés.

Personne pure, ombre divine,
Qu’ils sont doux, tes pas retenus !
Dieux !… tous les dons que je devine
Viennent à moi sur ces pieds nus !

Si, de tes lèvres avancées,
Tu prépares pour l’apaiser,
A l’habitant de mes pensées
La nourriture d’un baiser,

Ne hâte pas cet acte tendre,
Douceur d’être et de n’être pas,
Car j’ai vécu de vous attendre,
Et mon coeur n’était que vos pas.

Paul Valéry, Extrait de Poésies, Charmes – Edit. Poésie/Gallimard


Le poème dit par Gilles-Claude Thériault


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Du panda à l’homme


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Tentative d’accouplement entre la femelle Ying Ying et le mâle Yi Bao
à la base de Yaan Bifengxia (Chine)

Problème de libido chez les Pandas géants captifs de Chengdu  (suite à un reportage vu à la télé)

       Les responsables des centres d’élevage des pandas géants dans le Sichuan s’efforcent d’assurer la préservation de cet animal désormais considéré par les chinois comme un « Trésor national  ». Pour cela, ils cherchent à multiplier les naissances de bébés pandas dans le but de les remettre en liberté dans des zones naturelles où ils sont protégés et accessoirement dans quelques zoos de la planète qui possèdent eux aussi les moyens d’assurer leur reproduction. Les femelles pandas n’étant fécondes que deux à trois jours par an, leur tâche n’est pas facile, d’autant plus que le mâle que l’on plaçait dans ce but en présence de la femelle lorsqu’elle était en chaleur ne semblait pas du tout, mais alors pas du tout, intéressé par la bagatelle. Après de longues recherches, les chercheurs se sont aperçus que le manque d’intérêt du mâle vis à vis de la femelle était du au fait qu’il était le seul mâle présent mais que sa libido se réveillait soudainement lorsque l’on introduisait un autre mâle à proximité. Dans la nature, la femelle, dans sa période d’œstrus, laisse de nombreuses traces odorantes sur son passage et devient plus vocable, ce qui a pour effet d’attirer les mâles du secteur. Un combat s’ensuit alors entre eux pour affirmer leur supériorité et dont le vainqueur aura le privilège de féconder la femelle. Il semble que dans ces circonstances, le but du combat est plus, pour chacun des mâles, d’établir ou de conserver sa supériorité que de copuler… Plus que le charme de la Dame, ce serait donc le risque de voir un autre mâle devenir dominant qui jouerait le rôle d’aiguillon déclencheur de la libido. Effectivement, l’expérience montra que lorsqu’un second mâle fut introduit dans un enclos proche de la femelle, le premier mâle récalcitrant a commencé par manifester une certaine nervosité puis a ressenti le besoin irrésistible de féconder la femelle. Cette histoire m’a fait penser à cet hôtelier que j’avais connu dans une station de sport d’hiver des Alpes qui s’était subitement mis en tête, sans avoir réalisé d’étude de marché préalable, d’adjoindre un bowling à son établissement pour la simple raison que l’un de ses concurrents pouvait être tenté de le faire…

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La violence exacerbée : Rubens – Le Massacre des Innocents, 1611-1612

     Il n’en fallait pas plus pour me ramener à la théorie du désir mimétique énoncée par René Girard dans laquelle celui-ci défend l’idée que les rapports humains sont fondés sur une imitation des désirs de l’autre. Le sujet ne désire pas de manière autonome, il n’existe pas de lien direct entre le désirant et l’objet de son désir car cette relation doit passer par l’intermédiaire d’un médiateur à qui est conféré le double rôle de rival abhorré et de modèle admiré. En effet, comme l’écrivait ce philosophe :  « Seul l’être qui nous empêche de satisfaire un désir qu’il nous a lui-même suggéré est vraiment l’objet de haine. Celui qui hait se hait lui-même en raison de l’admiration secrète que recèle sa haine ».
     Loin de moi l’idée que l’on pourrait appliquer à l’homme le comportement des pandas bien que René Girard lui-même préconisait pour l’élaboration d’une science de l’homme de comparer l’imitation humaine avec le mimétisme animal *, mais l’anecdote citée sur l’attitude agressive des mâles pandas pose le problème de l’origine et de la maîtrise de la violence. Chez les pandas, comme chez la plupart des animaux, la compétition entre les individus est liée à la nécessité de maintenir un ordre basé sur la prééminence du plus fort ou du mieux adapté à son milieu, ordre qui s’impose alors à tous pour favoriser l’évolution qualitative de l’espèce et la préserver de la violence généralisée permanente. La violence humaine, expliquait René Girard, doit elle aussi être contrôlée et maîtrisée pour éviter la crise paroxysmique de folie meurtrière qui détruirait le groupe. C’est par l’existence du sacré et ses rites, en particulier la mise en convergence de toutes les haines du groupe et leur report sur un bouc émissaire qui sera sacrifié que les sociétés humaines ont dans le passé désamorcé la montée de la violence.

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* René Girard, Des choses cachées depuis la fondation du monde – édit Grasset biblio essai, p.17

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Bonne sieste !


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