Polyphonie du cosmos en genèse


 

Genèse

   J’ai rassemblé dans cet article un texte extraordinaire, celui du poète russe André Biély décrivant la Genèse, des images de montagne et un chant admirable, « la chanson de Solweig » du compositeur norvégien Edvard Grieg interprété par la chanteuse d’opéra russe Anna Netrebko sur un fond musical électro du groupe allemand Schiller. Voyons si la recette tiendra ses promesses…



    « Les pointes rocheuses menaçaient, surgissaient dans le ciel; s’interpellaient, composaient la grandiose polyphonie du cosmos en genèse; vertigineuses, verticales, d’énormes masses s’accumulaient les unes sur les autres, dans les abîmes escarpés s’échafaudaient les brumes; des nuages vacillaient et l’eau tombait à verse; les lignes des sommets couraient rapides dans les lointains; les doigts des pics s’allongeaient  et les amoncellements dentelés dans l’azur enfantaient de pâles glaciers, et les lignes de crêtes peignaient le ciel ; leur relief gesticulait et prenait des attitudes ; de ces immenses trônes des torrents se précipitaient en écume bouillante; une voie grondante m’accompagnait partout ; pendant des heures entières défilaient devant mes yeux des murs , des sapins, des torrents et des précipices , des galets, des cimetières, des hameaux, des ponts; la pourpre des bruyères ensanglantait les paysages, des flocons de vapeur s’enfonçaient impérieusement dans les failles et disparaissaient, les vapeurs dansaient entre soleil et eau, fouettant ma figure, et leur nuage s’écroulait à mes pieds; parmi les éboulements du torrent, les tumultes de l’écume allaient se dissimuler sous les laits de l’eau étale; mais par là-dessus tout frissonnait, pleurait, grondait, gémissait et, se faisant un chemin sous la couche laiteuse qui faiblissait, moussait comme fait l’eau.

     Me  voici dressé au milieu des montagnes… »

André Biely

Caspar Friedrich - Au-dessus de la Mer de Nuages, 1818


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crépuscule des dieux


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    Ce lundi soir, vers 19h 30 en promenant ma chienne Gracie sur les bords du lac d’Annecy.
    À contempler en écoutant le sublime et poignant «Ich bin der Welt abhanden gekommen»
    de Malher chanté par Fischer-Dieskau – C’est juste après :  7 minutes d’intense bonheur…

Pour plus, c’est  ICI


 

« Dialogue de l’arbre » de Paul Valéry


Poème en prose de Paul Valéry dit, mis en musique et illustré par Léa Ciari

    Ce poème de Paul Valéry interprété et mis en musique magnifiquement par Léa Ciari est extrait d’un livre que l’on considère comme l’un des plus beaux jamais écrit à la gloire de l’arbre, « Dialogue de l’Arbre« , écrit en 1943, sous l’Occupation. Voici comment Paul Valéry présente le 25 octobre 1943 ce poème en prose rythmée : « Une certaine circonstance — un hasard, puisque le hasard est à la mode — m’ayant fait revenir, il y a quelque temps, aux Bucoliques de Virgile, (que je n’avais pas revues, je l’avoue, depuis bien des années), ce retour au collège m’a inspiré d’écrire, comme un devoir d’écolier, la fantaisie en forme de dialogue pastoral dont je vous lirai quelque partie. Des discours, plus ou moins poétiques, consacrés à la gloire d’un Arbre, s’échangent entre un Tityre et un Lucrèce, dont j’ai pris les noms sans les consulter.» C’est donc en référence aux Bucoliques de Virgile que Valéry, par l’intermédiaire d’un dialogue deux personnages, Lucrèce et Tityre, écrit ce texte poétique et exalté sur l’arbre qui est une invitation à une méditation sur la biologie, la plante et ses types. La partie du dialogue dite par Léa Ciari est celle de la troisième réplique de Tityre aux propos de Lucrèce (4ème ligne).


Paul Valéry (1871-1945)
Paul Valéry (1871-1945)

« Dialogue de l’Arbre » de Paul Valéry (extrait)

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Camille Josso – .De rerum Natura de Lucrèce, 1950


Léa Ciari

     Léa Ciari est une artiste aux talents multiples puisqu’elle s’intéresse à la peinture, la photographie, la poésie, la musique et la lecture musicale de poésie qu’elle pratique dans la région de Montpellier au sein de « la Lyre de paille », une association qui s’est donné pour mission de « faire découvrir à un large public la poésie par la lecture avec comme support la musique, les arts plastiques et le multimédia. » Il est déjà téméraire de vouloir adjoindre à un texte poétique au statut iconique une voix, vouloir y ajouter une musique est encore plus risqué. N’est pas Léo Ferré qui veut…  Léa Ciari a réussi le tour de force de fondre sa voix et sa musique dans l’intimité profonde du poème et de l’arbre. Bravo !

Enki sigle


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Vertige amoureux à Pompei : rencontre avec la Gradiva


la Gradiva

La Gradiva (musée Vatican Chiaramonti)

Tes pas, enfants de mon silence,
Saintement, lentement placés,
Vers le lit de ma vigilance
Procèdent muets et glacés.

Paul Valéry

Gradiva, « celle qui marche en avant »

220px-Wilhelm_Jensen_01    L’extrait qui suit est tiré de la nouvelle Gradiva publiée en 1903 par l’écrivain allemand Wilhelm Jensen, qui connut une grande postérité au sein de la culture européenne, particulièrement auprès de Sigmund Freud et des surréalistes. L’auteur raconte comment un archéologue allemand, Norbert Hanold, se procure un moulage en plâtre d’un bas-relief qu’il a beaucoup admiré au musée Chiaramonti, un musée du Vatican, et comment, après avoir accroché la sculpture dans son bureau, il cherche à percer le mystère de la marche de la femme représentée, qu’il surnomme Gradiva — en latin, « celle qui marche en avant », forme féminine du surnom Gradivus donné au dieu Mars. Quelque temps après, Norbert Hanold fait un rêve dans lequel il se trouve à Pompéi lors de l’éruption du Vésuve en 79. Il aperçoit Gradiva, sans toutefois parvenir à l’avertir de l’imminence du danger. Profondément perturbé par ce rêve, il se rend d’abord à Rome, mais il y éprouve un fort sentiment de solitude et continue son voyage à Pompéi où il fait une rencontre inattendue, celle d’une jeune femme absolument identique à Gradiva, à qui il confie le trouble que lui fait ressentir cette ressemblance. 

Sigmund Freud (1856-1939)        Freud qui avait lu le roman de W. Jensen en 1906 et acquis, lors d’une visite au musée vatican Chiaramonti, une reproduction du bas-relief, qu’il avait suspendu dans son bureau à Vienne et emporté avec lui lors de son exil à Londres, en 1938 publiera une analyse du récit sous le titre Der Wahn und die Träume in Jensens Gradiva (Le délire et les rêves dans la « Gradiva » de W. Jensen), qui inaugurera la série des commentaires sur cette œuvre. Dans cet essai pionnier pour les études psychanalytiques appliquées à la littérature, Freud va s’efforcer de montrer l’importance des rêves dans la psychanalyse. Il théorise la notion de refoulement en la comparant à l’archéologie qui s’efforce de restituer le passé lors des fouilles et de mettre en valeur les buts communs, selon lui, qui existent entre la littérature et de la psychanalyse.  (crédit Wikipedia)


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Gradiva de Jensen (Extrait) – Vertige à Pompei

      (…) celui qui souhaitait cette compréhension devait venir ici dans la chaleur torride de midi, seul vivant au milieu des restes du passé, et ne plus voir avec les yeux de son corps, ne plus entendre avec ses oreilles de chair. C’est alors seulement que le passé revivait, sans qu’on voie cependant le moindre mouvement; c’est alors qu’il se mettait à parler, sans qu’on perçoive le moindre son. Le soleil faisait fondre la rigidité tombale des vieilles pierres, un frisson brûlant les parcourait, les morts se réveillaient et Pompei renaissait. Ce n’étaient pas des pensées à proprement parler blasphématoires que Norbert avait en tête; ce n’était qu’un sentiment confus, qui pouvait pourtant mériter ce qualificatif. C’était donc dans cet état d’esprit que, sans bouger, il parcourait du regard la Via di Mercurio jusqu’aux remparts. Les blocs de lave aux nombreuses arêtes qui la pavaient s’étendaient à ses pieds, impeccablement assemblés comme avant la pluie de cendres: normalement ils étaient gris clair, mais l’éclat du soleil était si fort qu’ils formaient comme un ruban argenté, orné de broderies, entre les murs silencieux et les colonnes en ruines dressées de chaque côté dans un vide surchauffé.

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Et tout à coup…

    Il regardait la rue, les yeux grands ouverts, avec pourtant l’impression de rêver: un peu plus loin, venant de la Maison de Castor et Pollux, à droite, il aperçut soudain Gradiva qui traversait la Via di Mercurio en franchissant d’un pied léger les pierres volcaniques qui mènent d’un trottoir à l’autre. C’était elle, à n’en pas douter; et malgré l’auréole que les rayons du soleil tissaient autour d’elle en fils d’or vaporeux, il reconnut son profil : exactement le même que celui du bas-relief. Elle baissait un peu la tête qu’enveloppait un fichu retombant sur sa nuque, et sa main gauche soulevait légèrement sa robe aux plis multiples. Comme celle-ci ne descendait pas plus bas que la cheville, il était facile d’apercevoir le pied droit qui restait un instant en arrière: le talon était dressé à la verticale, I’ensemble du pied reposant sur la pointe des orteils.
°°°

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      Mais la reproduction en pierre, uniforme et sans couleurs, ne pouvait tout représenter: la robe visiblement taillée dans un tissu doux et souple n’avait pas la froide teinte blanche du marbre mais était d’un jaune clair et chaud. Quant à la chevelure légèrement ondulée qui, sortant du fichu, se voyait sur le front et les tempes, son éclat mordoré la faisait se détacher sur l’albâtre du visage.

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    En le regardant, ce visage, Norbert se souvint qu’il avait déjà vu Gradiva en rêve dans cette même ville, la nuit où elle s’était étendue tranquillement, comme pour dormir, sur les marches du temple d’Apollon, près du Forum. Avec cette réminiscence, une autre pensée lui vint pour la première fois à l’esprit; sans même avoir réfléchi, il avait pris le train pour l’Italie et, sans s’être pour ainsi dire arrêté à Rome ni à Naples, il avait poursuivi son voyage jusqu’à Pompei pour y chercher d’éventuelles traces de la jeune femme. Et ce, au sens propre du terme; car, avec sa façon bien personnelle de marcher, Gradiva avait dû obligatoirement laisser dans la cendre les empreintes de ses orteils, distinctes de toutes les autres.

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°°°
   C’était donc, une fois encore, une créature de rêve qui se déplaçait sous ses yeux dans la lumière éclatante de midi, et pourtant c’était aussi une réalité. La preuve lui en fut donnée par l’effet qu’elle produisit sur un grand lézard allongé immobile dans les chauds rayons du soleil sur la dernière pierre, près du trottoir d’en face. Le corps scintillant de l’animal, comme fait d’or et de malachite, était parfaitement visible et, devant le pied qui approchait, Norbert le vit glisser brusquement au bas de la pierre et s’enfuir sur les blanches dalles de lave de la rue.
      Gradiva traversa d’un pas leste et tranquille et continua son chemin sur le trottoir opposé tournant maintenant le dos à l’archéologue. Elle semblait se diriger vers la Maison d’Adonis. En effet, elle s’arrêta devant un moment; mais, après une brève réflexion, elle se remit à marcher dans la Via di Mercurio.
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   Seule maison noble, la Maison d’Apollon se dressait tout au bout sur la gauche; elle tirait son nom des nombreuses statues d’Apollon qu’on y avait découvertes Norbert, qui suivait la jeune femme des yeux, se souvint alors qu’elle avait choisi le portique du temple d’Apollon pour s’étendre avant de mourir. C’était donc, selon toute vraisemblance, qu’elle était attirée par le culte du dieu du soleil et qu’elle allait l’adorer. Mais elle s’arrêta une nouvelle fois à l’endroit où d’autres pierres permettaient la traversée de la chaussée, et elle revint sur le trottoir de droite. Elle montra ainsi son autre profil à Norbert qui vit alors la silhouette dans une attitude un peu différente, car la main gauche qui tenait la robe légèrement retroussée ne se voyait plus, mais seulement le bras droit qui pendait le long du corps. Or, étant donné la distance et l’auréole plus dense encore dont le soleil enveloppait la vision, Norbert ne put déterminer où Gradiva avait bien pu brusquement disparaître, quand elle était parvenue à hauteur de la Maison de Méléagre.

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    Il était encore là, immobile: ses yeux, ses propres yeux venaient d’enregistrer l’image de plus en plus lointaine de Gradiva. A présent seulement il reprenait son souffle, car, jusque-là, sa poitrine était demeurée comme paralysée. En même temps, son sixième sens, refoulant tous les autres, le tint complètement sous sa coupe. Ce qu’il avait vu, était-ce un produit de son imagination ou la stricte réalité ? Il était incapable de répondre à cette question, pas plus qu’il ne savait s’il était éveillé ou s’il rêvait. Vainement il essayait de résoudre cette énigme, quand tout à coup un étrange frisson le secoua. Il ne voyait ni n’entendait rien, mais, à certaines vibrations mystérieuses de son être, il sentait qu’autour de lui Pompei s’était remis à vivre à l’heure de midi, de même que Gradiva qui était entrée dans la maison où elle avait habité avant la fatale journée d’août 79.

Wilhelm Jensen, La Gradiva (extrait), 1903


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Paul Valéry (1871-1945)

  Un poème s’imposait pour clôturer ce texte de Wilhelm Jensen, le sublime poème « Tes pas », merveille d’évocation et de concision, écrit par Paul Valéry et publié en 1922 dans le recueil Charmes dans lequel transparait l’influence d’Edgar Poe et Mallarmé.

Tes pas

la Gradiva

Tes pas, enfants de mon silence,
Saintement, lentement placés,
Vers le lit de ma vigilance
Procèdent muets et glacés.

Personne pure, ombre divine,
Qu’ils sont doux, tes pas retenus !
Dieux !… tous les dons que je devine
Viennent à moi sur ces pieds nus !

Si, de tes lèvres avancées,
Tu prépares pour l’apaiser,
A l’habitant de mes pensées
La nourriture d’un baiser,

Ne hâte pas cet acte tendre,
Douceur d’être et de n’être pas,
Car j’ai vécu de vous attendre,
Et mon coeur n’était que vos pas.

Paul Valéry, Extrait de Poésies, Charmes – Edit. Poésie/Gallimard


Le poème dit par Gilles-Claude Thériault


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Frank Lloyd Wright (1867-1959)

Frank Lloyd Wright (1867-1959)


Les villas « Nids d’aigles »

Perspective and partial plan for the Lodge Type Cabin, the Lake Tahoe Summer Colony, by Frank Lloyd Wright [1923]

F.L.W. – 3 Perspectives for the Lodge Type Cabin, the Lake Tahoe Summer Colony, 1923

Perspective for the Wigwam Cabin, the Lake Tahoe Summer Colony. Office of Frank Lloyd Wright. Graphite and colored pencil on tracing paper, ca. 1923.png    Perspective and partial plan for the Shore Type Cabin, the Lake Tahoe Summer Colony. Office of Frank Lloyd Wright. Graphite and colored pencil on tracing paper, ca. 1923..png


San Marcos in the Desert - Frank Lloyd

F.L.W. – San Marcos in the Desert, 1828-1829

Cundey2-The first drawing is found in Wright in Hollywood by Robert L Sweeney (MIT Press, 1994) the second appears in a 2004 Pomegranate calendar,

F.L.W. – Sahuaro House, a desert house (une part du projet de l’Hôtel san Marcos), 1828-1929.
Le projet fut abandonné suite la Grande Dépression de 1929


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F.L.W – Morris Residence, Seacliff, étudié en 1937 (projet non réalisé)

F.L.W - Morris Residence, Seacliff, étudié en 1937 (infographie récente)   flwhouse

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Une variante établie par Wright pour la maison Morris


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a Country Dwelling for Mr and Mrs Herbert F Johnson, windy point Racine, Wisconsin, 1937

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F.L.W. – la Maison sur la Cascade, Pensylvanie, 1936-39


Perspective drawing. Unbuilt. Wright Smith House. Piedmont Pins, California, 1939. Usonian Style. Frank Lloyd Wright

F.L.W – Wright Smith House, Piedmont Pins, Californie, 1939 (projet non réalisé)


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F.L.W – Dessins et maquettes pour la maison « Eagle Feather » (Plume d’aigle), 1940

Capture d_écran 2017-09-09 à 02.54.09    Eagle feather

     Un jaillissement fait de pierres du désert et de bois sur une falaise dominant la côte de Malibu en direction de laquelle le balcon s’élance qui était destiné au cinéaste Arch Oboler qui partageait avec Wright un même sens de l’humour. Harcelant Wright au sujet des plans qu’il lui avait promis : « Toujours en attente des plans que vous avez promis il y a trois semaines. Devons-nous planifier une maison sur la falaise ou au paradis ?« , il se vit répondre : « J’étais occupé à vous éviter de vivre en Enfer. Prêt pour que l’entrepreneur y vienne aussi, F.L.I.W. » Malgré l’empressement d’Oboleril a seulement réussi à construire, une année plus tard, une petite résidence pour les invités et de retraite pour sa femme Eleanor (voir le projet suivant), et la Maison de la Porte, qui finit par devenir une maison à part entière.


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F.L.W. – Arch Oboler Guest House (Eleanor’s Retreat), project, Malibu, California, Perspective, 1941

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le peintre américain Ed Mell – les grands moyens dans la peinture


Ed Mell

        Dans l’une de ses interview, le peintre américain Ed Mell annonce la couleur : « J’ai choisi de représenter la Nature, mais parfois je pousse cette représentation un peu plus loin. Vouloir exprimer sa réalité doit avoir beaucoup plus d’impact qu’une simple représentation photographique, pour cela j’aime pousser un peu plus moins et mettre en valeur certains traits marquants de la Nature dans la vie réelle ». Pour cela il va s’attacher à simplifier et épurer les sujets qu’il peint et les mettre en valeur par le traitement des couleurs pour leur faire exprimer l’essentiel ou l’un de leur trait particulier qu’il a souhaité distinguer et mettre en valeur. Le résultat est une transformation formelle complète du sujet au caractère spectaculaire. Dans les nombreux paysages représentés (Ed Mell vit en Arizona), les montagnes voient leur formes simplifiées, à la façon des représentations des peintres cubistes et le tranchant de leurs arêtes est renforcé, ce qui a valu aux USA la qualification de son style comme « angulaire ».  Un ciel d’orage devient une structure géométrique où les nuages et la foudre sont représentés de la même manière structurée et fractale que les montagnes. C’était déjà le mode de représentation adopté par certains membres du groupe canadien des « Sept », en particulier Lawren Harris qui ramenait les montagnes qu’il peignait à des formes géométriques simples. Même traitement pour ses nombreuses représentations de fleurs dont les pétales sont perçues comme des éclats de vitraux et qui font parfois penser au travail de Olivia O’Keffe. Les couleurs sont vives, parfois criardes et le plus souvent contrastées. « Les contrastes donnent de la vie aux choses », dit Mell. « Par exemple, si vous faites une fleur jaune et que vous placez un fond violet sombre, ce qui est le contraire sur la roue de couleur, cette couleur va rendre le jaune plus vivant que toute autre couleur. De plus, le jaune va compter comme une lumière et Illuminer la fleur. Donc, vous avez deux choses à faire pour créer une lueur. » On retrouve ce procédé dans plusieurs de ses paysages où les ciels présentent des contrastes de violets profonds et de jaune moutarde : « Je ne me souviens pas avoir jamais vu un ciel violet comme ça, mais encore une fois, vous avez ce violet contre le jaune et c’est cela qui fait que ça marche. » Faut-il voir dans ce style un peu accrocheur, un souvenir de la période new-yorkaise d’illustrateur en publicité de Ed Mell ? Pour ma part, je dois dire que si je trouve un grand intérêt à la contemplation de beaucoup de ses tableaux, je ne suis pas totalement emballé. Ce n’est pas la déconstruction/reconstruction de type cubiste ou fractale des sujets qui me gêne et que je trouve tout au contraire très intéressante, mais la trop grande agressivité des couleurs dont il abuse et dont le violent impact sur l’œil nuit à la perception sereine du tableau. Comment dit-on, en langue de bois, lorsque le travail d’un artiste tout à la fois nous intéresse et nous plonge dans l’expectative ? À oui !  — « Un travail qui ne laisse pas indifférent »

Enki sigle


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Ed Mell – Eye of storm

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Ed Mell – Canyon Strike

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Ed Mell – Desert Drama et sans titre

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Ed Mell – Storm Elements et Canyon Light and rain

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Ed Mell – Flame Sky Lake Powell, 1990

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Veils of Time 27.5 x 68 Giclée Artist Proof, Very Limited $3,000.00

Ed Mell – Veils of Time

     J’apprécie beaucoup ces deux tableaux surréalistes dans lesquels on ne perçoit aucune différence de traitement entre les masses des montagnes et celles des nuages qui semblent ainsi solidifiées et portées par les piliers de pluie ou de foudre.

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Ed Mell – Storm’s Downpour

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Ed Mell – Towering Clouds

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Dusk Rose by Ed Mell

Ed Mell – Dusk Rose

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La représentation géométrique du jaillissement des pétales fait songer à la structure cristalline de certains minéraux


Voir Sedona dans l’Arizona à travers avec les yeux de Ed Mell – courte video

     Une très courte video montrant la région de Sedona, petite ville de l’Arizona, dont les paysages ont souvent été représentés par le peintre Ed Mell. Né à Phoenix en  1942, il a fait ses études au Art Center College of Design de Los Angeles, puis s’est installé un moment à New York où il a travaillé comme illustrateur en publicité. Ayant passé deux étés à travailler sur la Réserve indienne Hopi en Arizona, il s’est pris de passion pour la représentation des grandioses paysages de cet État. Cette passion l’a incité à retourner vivre en 1973 à Phœnix. L’attraction principale de Sedona réside en ses paysages de formations de grès rouge, les « roches rouges de Sedona » dont la tonalité varie de l’orange brillant au rouge profond entre le lever et le coucher du soleil. L’aspect spectaculaire du site a été choisi par Hollywood pour le tournage de plusieurs westerns. Sedona est considérée comme une « capitale du New Age » aux États-Unis depuis que certains adeptes de ce mouvement pensent avoir découvert« vortex spirituels » dans la zone des canyons de Bell Rock, de Cathedral Rock et de Boynton Canyon.  Une industrie touristique spécialisée pour les adeptes de ce courant spirituel s’est développée dans la seconde moitié du XXe siècle. Ses promoteurs organisent régulièrement des «  convergences harmoniques ».


25 décembre 1886 : la « conversion » de Paul Claudel


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Paul Claudel (1868-1955)

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     Paul Claudel, (1868-1955) est un dramaturge, poète et diplomate français. Il fut membre de l’Académie française. Il était le frère de la sculptrice Camille Claudel. Devenu catholique fervent après sa conversion à l’âge de 18 ans, aux vêpres de Noël 1886, alors qu’il se tenait à côté de la statue de la Vierge du Pilier à Notre-Dame de Paris, il s’est un moment destiné à la vie monastique en tant que moine bénédictin. Après avoir effectué des retraites à l’abbaye de Solesmes puis à Ligugé à l’été 1900, il comprend qu’il n’est pas fait pour la vie monastique et va désormais pratiquer l’écriture comme un sacerdoce pour sauver les âmes perdues et les gagner à l’amour de Dieu. Il a laissé au coeur de son abondante oeuvre poétique et dramatique de nombreuses prières. Dans le texte qui suit qui date de 1913 et qui est un extrait tiré de son livre Contacts et circonstances, Œuvres en Prose, il expose les circonstances de cette conversion    –   en haut à gauche : buste de Paul Claudel, adolescent réalisé par sa sœur Camille.

Magnificat de Bach par l’Amsterdam Baroque Orchestra and Soloists dirigé par Ton Koopman


Paul Claudel : MA CONVERSION, 1913 (extrait)

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statue de la Vierge du Pilier priée sous le vocable de Notre-Dame de Paris

    Je suis né le 6 août 1868. Ma conversion s’est produite le 25 décembre 1886. J’avais donc dix-huit ans. Mais le développement de mon caractère était déjà, à ce moment, très avancé. Bien que rattachée des deux côtés à des lignées de croyants qui ont donné plusieurs prêtres à l’Église, ma famille était indifférente et, après notre arrivée à Paris, devint nettement étrangère aux choses de la Foi.

    Auparavant, j’avais fait une bonne première communion qui, comme pour la plupart des jeunes garçons, fut à la fois le couronnement et le terme de mes pratiques religieuses. J’ai été élevé, ou plutôt instruit, d’abord par un professeur libre, dans des collèges (laïcs) de province, puis enfin au lycée Louis-le-Grand. Dès mon entrée dans cet établissement, j’avais perdu la foi, qui me semblait inconciliable avec la pluralité des mondes. La lecture de la Vie de Jésus de Renan fournit de nouveaux prétextes à ce changement de convictions que tout, d’ailleurs, autour de moi, facilitait ou encourageait.

    Que l’on se rappelle ces tristes années quatre-vingts, l’époque du plein épanouissement de la littérature naturaliste. Jamais le joug de la matière ne parut mieux affermi. Tout ce qui avait un nom dans l’art, dans la science et dans la littérature, était irréligieux. Tous les soi-disant grands hommes de ce siècle finissant s’étaient distingués par leur hostilité à l’Église. Renan régnait. Il présidait la dernière distribution de prix du lycée Louis-le-Grand à laquelle j’assistai et il me semble que je fus couronné de ses mains. Victor Hugo venait de disparaître dans une apothéose.

    À dix-huit ans, je croyais donc ce que croyaient la plupart des gens dits cultivés de ce temps. La forte idée de l’individuel et du concret était obscurcie en moi. J’acceptais l’hypothèse moniste et mécaniste dans toute sa rigueur; je croyais que tout était soumis aux « lois », et que ce monde était un enchaînement dur d’effets et de causes que la science allait arriver après-demain à débrouiller parfaitement. Tout cela me semblait d’ailleurs fort triste et fort ennuyeux. Quant à l’idée du devoir kantien que nous présentait mon professeur de philosophie, M. Burdeau, jamais il ne me fut possible de la digérer.

       Je vivais d’ailleurs dans l’immoralité et, peu à peu, je tombai dans un état de désespoir. La mort de mon grand-père, que j’avais vu de longs mois rongé par un cancer à l’estomac, m’avait inspiré une profonde terreur et la pensée de la mort ne me quittait pas. J’avais complètement oublié la religion et j’étais à son égard d’une ignorance de sauvage. La première lueur de vérité me fut donnée par la rencontre des livres d’un grand poète, à qui je dois une éternelle reconnaissance, et qui a eu dans la formation de ma pensée une part prépondérante, Arthur Rimbaud. La lecture des Illuminations, puis, quelques mois après, d’ Une saison en enfer, fut pour moi un événement capital. Pour la première fois, ces livres ouvraient une fissure dans mon bagne matérialiste et me donnaient l‘impression vivante et presque physique du surnaturel. Mais mon état habituel d’asphyxie et de désespoir restait le même.

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    Tel était le malheureux enfant qui, le 25 décembre 1886, se rendit à Notre-Dame de Paris pour y suivre les offices de Noël. Je commençais alors à écrire et il me semblait que dans les cérémonies catholiques, considérées avec un dilettantisme supérieur, je trouverais un excitant approprié et la matière de quelques exercices décadents. C’est dans ces dispositions que, coudoyé et bousculé par la foule, j’assistai, avec un plaisir médiocre, à la grand’messe. Puis, n’ayant rien de mieux à faire, je revins aux vêpres. Les enfants de la maîtrise en robes blanches et les élèves du petit séminaire de Saint-Nicolas-du-Chardonnet qui les assistaient, étaient en train de chanter ce que je sus plus tard être le Magnificat. J’étais moi-même debout dans la foule, près du second pilier à l’entrée du chœur à droite du côté de la sacristie. Et c’est alors que se produisit l’événement qui domine toute ma vie.

     En un instant mon cœur fut touché et je crus. Je crus, d’une telle force d’adhésion, d’un tel soulèvement de tout mon être, d’une conviction si puissante, d’une telle certitude ne laissant place à aucune espèce de doute, que, depuis, tous les livres, tous les raisonnements, tous les hasards d’une vie agitée, n’ont pu ébranler ma foi, ni, à vrai dire, la toucher. J’avais eu tout à coup le sentiment déchirant de l’innocence, l’éternelle enfance de Dieu, une révélation ineffable.

    En essayant, comme je l’ai fait souvent, de reconstituer les minutes qui suivirent cet instant extraordinaire, je retrouve les éléments suivants qui, cependant, ne formaient qu’un seul éclair, une seule arme, dont la Providence divine se servait pour atteindre et s’ouvrir enfin le cœur d’un pauvre enfant désespéré : « Que les gens qui croient sont heureux ! Si c’était vrai, pourtant ? C’est vrai ! Dieu existe, Il est là. C’est quelqu’un, c’est un être aussi personnel que moi ! Il m’aime, Il m’appelle. » Les larmes et les sanglots étaient venus et le chant si tendre de l’Adeste ajoutait encore à mon émotion.

    Émotion bien douce où se mêlait cependant un sentiment d’épouvante et presque d’horreur ! Car mes convictions philosophiques étaient entières. Dieu les avait laissées dédaigneusement où elles étaient, je ne voyais rien à y changer, la religion catholique me semblait toujours le même trésor d’anecdotes absurdes, ses prêtres et les fidèles m’inspiraient la même aversion qui allait jusqu’à la haine et jusqu’au dégoût. L’édifice de mes opinions et de mes connaissances restait debout et je n’y voyais aucun défaut. Il était seulement arrivé que j’en étais sorti.

    Un Être nouveau et formidable, avec de terribles exigences pour le jeune homme et l’artiste que j’étais, s’était révélé que je ne savais concilier avec rien de ce qui m’entourait.

    L’état d’un homme qu’on arracherait d’un seul coup de sa peau pour le planter dans un corps étranger au milieu d’un monde inconnu est la seule comparaison que je puisse trouver pour exprimer cet état de désarroi complet.

    Ce qui était le plus répugnant, à mes opinions et à mes goûts, c’est cela pourtant qui était vrai, c’est cela dont il fallait bon gré, mal gré, que je m’accommodasse. Ah ! Ce ne serait pas, du moins, sans avoir essayé tout ce qu’il m’était possible pour résister.

     Cette résistance a duré quatre ans. J’ose dire que je fis une belle défense et que la lutte fut loyale et complète. Rien ne fut omis. J’usai de tous les moyens de résistance et je dus abandonner l’une après l’autre des armes qui ne me servaient à rien.

     Ce fut la grande crise de mon existence, cette agonie de la pensée dont Arthur Rimbaud a écrit : « Le combat spirituel est aussi brutal que la bataille d’hommes. Dure nuit ! le sang séché fume sur ma face ! »

     Les jeunes gens qui abandonnent si facilement la foi ne savent pas ce qu’il en coûte pour la recouvrer et de quelles tortures elle devient le prix. La pensée de l’enfer, la pensée aussi de toutes les beautés et de toutes les joies, dont, à ce qu’il me paraissait, mon retour à la vérité, devait m’imposer le sacrifice, étaient surtout ce qui me retirait en arrière.

      Mais enfin, dès le soir même de ce mémorable jour à Notre-Dame, après que je fus rentré chez moi par les rues pluvieuses qui me semblaient maintenant si étranges, j’avais pris une bible protestante qu’une amie allemande avait donnée autrefois à ma sœur Camille et, pour la première fois, j’avais entendu l’accent de cette voix si douce et si inflexible qui n’a cessé de retentir dans mon cœur. (…)

Paul Claudel, Contacts et circonstances, Œuvres en Prose, Gallimard, La Pléiade, pp.1009-1010

Paul Claudel – La Vierge à Midi dit par Gilles-Claude Thériault


Événements mystérieux au cours desquels l’âme et le corps « basculent »

    Beaucoup se sont interrogés sur ce phénomène de conversion d’un jeune homme qui, il le déclare lui-même, ne semblait pas intéressé par la religion. En dehors des croyants inconditionnels qui considèrent que le jeune Paul Claudel a été, à ce moment particulier,  « touché par la grâce » et a reçu un message de Dieu, certains esprits rationalistes ont tenté d’expliquer cette révélation par l’intéraction, dans le cerveau du jeune homme, de stimuli mentaux générés par des phénomènes extérieurs (idéologies en cours, sublimité du cadre de la Cathédrale et de la musique, ferveur des croyants) et d’une prédisposition mentale. Philosophes et psychologues ont réunis de nombreux exemples de ce phénomène de « basculement » de la personnalité qui se produit quand certaines conditions sont réunies et qui peut être momentané (c’est le cas du syndrome de Stendhal qui touche les visiteurs de monuments ou de villes remarquables) ou permanent et avoir ainsi des conséquences beaucoup plus importantes sur la vie de ceux qui en sont frappés comme c’est le cas pour les  « révélations » de caractère religieux. En dehors de  Paul Claudel, le philosophe Michel Onfray, dans un ouvrage paru en 2006, signale les cas du futur Saint Augustin qui embrassera la foi après avoir entendu des voix dans un jardin de Milan, de Montaigne dont la chute de cheval en 1568 provoquera la révélation de sa théorie épicurienne de la mort, de Descartes dont les trois rêves au cours d’une nuit de novembre 1618, enclencheront la genèse du rationalisme, de Pascal qui connaîtra un état d’exaltation extrême lors de la « nuit du Mémorial » du 23 novembre 1654  au cours duquel il notera sur un papier les sensations, émotions, et sentiments que lui inspirèrent ces minutes d’une telle densité qu’il achèvera son texte sur les mots : « Joie, joie, joie, pleurs de joie » : le philosophe connut ce soir-là un authentique ébranlement physiologique dont il ressortira métamorphosé, du philosophe et médecin matérialiste La Mettrie dont la syncope sur le champ de bataille du siège de Fribourg, lui enseignera le monisme corporel, de Jean-Jacques Rousseau dont la violente chute en octobre 1749 sur le chemin de Vincennes où il allait rendre visite à Diderot embastillé sera saisi de convulsions et découvrira à cette occasion la matière de son Discours sur l’origine des inégalités parmi les hommes, et enfin de Nietzsche en août 1881 qui, sur les berges du lac de Silvaplana, aura la révélation de l’éternel retour et du Surhomme…

friedrich-nietzsche-1906(1)   Edvard Munch – Frederich Nietzsche, 1906


Explication « neuroscientifique » des phénomènes de conversion religieuse par Michel Thys – Le cas de Paul Claudel

      Voici comment le site Agora-Vox qui publie régulièrement ses articles présente le blogueur belge Michel Thys dont je résume un article dans le texte qui suit : Athée néanmoins intéressé par l’origine psychologique, éducative et culturelle de la foi, ainsi que par les observations neuroscientifiques qui tendent à expliquer son imprégnation souvent indélébile dans les neurones du cerveau émotionnel, ce qui, indépendamment de l’intelligence et de l’intellect, affecte le cerveau rationnel, et donc l’esprit critique en matière de religion.

      Dans un article daté du 17 février 2014 (c’est ICI) Michel Thys commence par rappeler que des études psychologiques et sociologiques ont démontré « une très fréquente corrélation entre un milieu croyant unilatéral et la persistance de la foi. ». Il est donc légitime, selon lui « que certains concluent (philosophiquement et jusqu’à preuve du contraire), à l’origine exclusivement psychologique, éducative et culturelle de la foi, à sa fréquente persistance neuronale et donc à l’existence seulement subjective, imaginaire et illusoire de Dieu ». L’évolution de l’homme depuis son adoption de la station debout et de la bipédie aurait développé des « engrammes » (des impressions permanentes transmises par les gènes) d’existence d’esprits et de dieux protecteurs qui joueraient un rôle dans la marche du monde et interviendraient dans son destin. Cette « pensée magique » continuerait à influencer la pensée et le comportement des hommes modernes. Il cite à ce sujet le journaliste scientifique Michel de Pracontal qui écrivait : « La pensée magique n’a jamais disparu de nos cultures supposées modernes et rationnelles, probablement parce qu’il s’agit d’un mode de raisonnement inhérent à la condition humaine. La pensée dite rationnelle n’a rien de naturel, c’est une construction, une ascèse, un exercice qui demande un travail continuel. L’éternel « retour de l’irrationnel » n’est en fait que la manifestation récurrente d’une forme de pensée qui ne nous a jamais quittés ». La pensée magique s’appuie sur le cerveau reptilien présent chez tous les mammifères, génétiquement programmé par l’évolution pour réagir par réflexes aux dangers. La croyance irrationnelle en des puissances surnaturelles qui peuvent être nuisibles ou bienveillantes ferait donc partie de ces mécanismes de défense car elle a été intégrée génétiquement au cerveau humain par une longue pratique au cours de l’évolution.

      Pour Michel Thys, l’expression de cette composante irrationnelle et atavique qui prédispose à la croyance au surnaturel dans le cerveau humain n’est pas automatique, encore faut-il, pour qu’elle se manifeste, que son environnement soit favorable à son expression en étant lui même religieux et sensible à la pensée magique car : « à côté de cette part génétique, les influences éducatives précoces décident en grande partie de l’orientation religieuse ou athée d’un enfant » (professeur de psychologie Vassilis Saroglou)Il relève de ce qui vient d’être dit que la soumission à des entités surnaturelles extérieures (esprits, Dieu(s), prophètes, livre sacré,) serait tout à la fois génétique et acquise. C’est par l’éducation du jeune enfant que cette soumission se renforcerait et deviendrait permanente. Pour appuyer son point de vue, Thys cite  Henri Laborit qui dans son livre « Eloge de la Fuite » écrivait :  « Je suis effrayé par les automatismes qu’il est possible de créer à son insu dans le système nerveux d’un enfant. Il lui faudra, dans sa vie d’adulte, une chance exceptionnelle pour s’évader de cette prison, s’il y parvient jamais ». Répondant au journaliste Jacques Languirand, à Radio Canada, il ajoutait sur ce même thème : « Vous n’êtes pas libre du milieu où vous êtes né, ni de tous les automatismes qu’on a introduits dans votre cerveau, et, finalement, c’est une illusion, la liberté ! » et encore : « Tant qu’on n’aura pas diffusé très largement à travers les hommes de cette planète la façon dont fonctionne leur cerveau, la façon dont ils l’utilisent et tant que l’on n’aura pas dit que jusqu’ici que cela a toujours été pour dominer l’autre, il y a peu de chance qu’il y ait quoi que ce soit qui change ».

     On sait aujourd’hui que le cerveau émotionnel, par l’intermédiaire de ses amygdales, peut stocker inconsciemment dés le plus jeune âge le souvenir d’événements à forte charge affective ou des souvenirs émotionnels tels que, par exemple, l’atmosphère « envoûtante » d’une église, les prières et autres comportements religieux des parents, voire leurs inquiétudes métaphysiques, sans doute reproduits via les neurones-miroirs du cortex pariétal inférieur. Ces « traces » neuronales, appelées « engrammes », sont indélébiles, et se renforcent par plasticité neuronale, au fur et à mesure des expériences religieuses. En relation avec ce processus, les conversions religieuses, mais aussi la « Révélation », semblent explicables : lorsqu’on bascule de l’incroyance vers la croyance, ou d’une forme de croyance à une autre, il se produit en un instant un bouleversement d’hormones et de neurotransmetteurs, un peu comme, mutatis mutandis, dans le cas du coup de foudre amoureux… Les exemples de « hapax existentiels », selon l’expression utilisée par Michel Onfray, (circonstances exceptionnelles laissant des traces physiologiques et psychologiques indélébiles), sont très nombreux et l’influence inconsciente de deux mille ans de judéo-christianisme se réveille chez certains incroyants sujets à l’angoisse ou à la menace de la mort.

    Voici comment, dans cette optique, Michel Thys, analyse la conversion de Paul Claudel :

    « (…) les conversions religieuses, mais aussi la « Révélation », me semblent susceptibles de faire l’objet d’hypothèses explicatives. Lorsqu’on bascule de l’incroyance vers la croyance, ou d’une forme de croyance à une autre, ou encore lors d’une méditation mystique, il se produit en un instant un bouleversement d’hormones et de neurotransmetteurs, un peu comme, mutatis mutandis, dans le cas du coup de foudre amoureux … (cf « La biologie de dieu », de Patrick Jean-Baptiste), Je m’explique par exemple, la conversion de Paul Claudel, ancien croyant, en entendant le Magnificat de BACH à Notre-Dame de Paris le 25 décembre 1886. Malgré sa brillante intelligence, il ignorait forcément à cette époque que l’environnement sensoriel (les grandes orgues, l’odeur d’encens, le décorum, la génuflexion…) avait provoqué en lui un bouleversement psychophysiologique, au niveau notamment de la production de la phényléthylamine, de l’ocytocine, de la sérotonine et de la dopamine, au point de faire disjoncter son cerveau rationnel au profit de son cerveau émotionnel, ce qui lui a fait retrouver la foi. Ce n’est d’ailleurs pas surprenant puisque les sensibilités poétique, musicale, religieuse, …, y ont des « localisations » voisines, ce qui facilite les interactions. De même, Eric-Emmanuel SCHMITT, perdu sous le ciel glacial du Sahara, le Dr Alexis CARREL à Lourdes, , etc. »

Le cerveau émotionnel

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La phényléthylamine, l’ocytocine, la sérotonine, la dopamine et l’endorphine sont des hormones produites par notre organisme dans des conditions spécifiques et liées à l’activation d’émotions dites «positives». Elles jouent le rôle de «messagers chimiques» qui interviennent dans l’équilibre du corps humain conditionnant  le comportement, le sommeil, l’humeur, la corpulence, le risque de maladie, la mémoire et la cinétique du vieillissement. Elles sont ainsi les principaux acteurs de la santé.


Henri Guillemin : Le « converti ». Paul Claudel, Paris, Gallimard, 1968

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    L’historien et critique littéraire et brillant conférencier Henri Guillemin qui a bien connu Paul Claudel et a été l’un de ses proches n’a pas eu besoin de faire appel aux études portant sur la neuro-psychologie pour mettre en cause la réalité de la présentation que l’écrivain a faite de sa « conversion » (les guillemets viennent de lui) de Noël 1886 qui ne serait au pire qu’une mise en scène, au mieux une réécriture imaginative qu’il met sur le compte de l’opportunisme. Il est vrai que lorsque l’on compare les récits de Claudel et ceux de ses biographes ou commentateurs, on constate que l’écrivain a souvent dramatisé certains faits évoqués pour les rendre plus spectaculaires et renforcer ainsi l’image qu’il souhaitait donner de lui-même. En dehors de Guillemin, d’autres biographes comme le jésuite François Varillon, éditeur de ses mémoires et Paul-André Lesort ont pointé le fait que l’écrivain ne répugnait pas dans ses mémoires à retoucher les faits et les dates, 

     Pour Henri Guilleminla « conver­sion » de Claudel se réduit à la résolution d’une crise apparue à l’adolescence : « La « conversion » de 1886 n’est en fait que le retour, le prompt retour, d’un jeune homme de dix-huit ans, à la religion dans laquelle il est né et où il a grandi. Rien là d’inexplicable ni de stupéfiant». Pour lui, cet évènement de Noël 1886 ne constitue aucunement un « retourne­ment » complet, ou une une « révélation » au sens théologique du terme mais seulement d’une « conversion spirituelle » (ou « seconde conversion ») tout à fait banale dans la mesure où elle se rencontre fréquemment chez les adolescents qui, après le catéchisme et la première communion, ont abandonné la pratique religieuse et qui un peu plus tard, à l’orée de la vie d’adulte, reviennent à leur foi d’origine. Rappelons qu’entre 1885 et 1935, un mouvement puissant de conversion au catholicisme s’est manifesté au sein des intellectuels français. La fin du XIXe siècle et le début du XXe marquent un regain de l’idéalisme :  déjà en 1868, Vogüé dans son essai Le Roman russe faisait l’éloge de la littérature russe comme étant  riche de cette « qualité religieuse du cœur » et « plus pénétrée d’humanité, de charité, d’amour du prochain », l’année 1886, celle de la « conversion » de Claudel est aussi celle de la publication d’À rebours de Huysmans dans lequel celui-ci s’interroge sur la question de la foi : « Seigneur, prenez pitié du chrétien qui doute, de l’incrédule qui voudrait croire, du forçat de la vie qui s’embarque seul, dans la nuit, sous un firmament que n’éclairent plus les consolants fanaux du vieil espoir ! », durant cette période le jeune Bergson s’intéresse à l’expérience mystique lorsqu’elle contribue à faire évoluer et transformer la société, et des écrivains comme Paul Valéry, Zola, Romain Rolland ainsi que beaucoup d’autres ont eux-même des « révélations » ou sont en questionnement. Dans ce contexte de doute et d’interrogation, la conversion de Claudel n’avait donc rien d’extraordinaire, elle intervenait dans un terrain préparé


Le point de vue d’Enki

     Dans le texte que Paul Claudel a écrit 27 années plus tard en 1913 pour rendre compte de sa conversion, le prologue nous présente le jeune homme qu’il était alors, comme un être qui « avait perdu la foi » et « vivait dans l’immoralité ». Sa famille « bien que rattachée des deux côtés à des lignées de croyants qui ont donné plusieurs prêtres à l’Église » était « dev(enue) nettement étrangère aux choses de la Foi ». Pas un mot dans ces premières lignes des circonstances sociales, culturelles et idéologiques qui auraient pu l’influencer et le reconduire à la religion. La conversion est présentée comme une illumination soudaine et spontanée, un « rapt » violent de la conscience qui va transformer durablement tout son être.   On aura remarqué que l’élément inducteur de cet évènement n’est pas constitué par un élément qui fait appel à la raison tels que pourraient l’être un sermon qui l’aurait touché au cœur ou bien la parole d’un croyant qui par un discours convaincant lui aurait fait ressentir la présence divine mais par un élément inducteur de caractère purement esthétique : c’est l’écoute du Magnificat de Bach chanté lors des Vêpres de Noël par les voix d’enfants de la Maîtrise  sous le regard bienveillant de la Vierge du Pilier dans le décor somptueux de Notre-Dame de Paris, qui l’étreint et va l’émouvoir jusqu’aux larmes. Plutôt qu’une révélation d’essence religieuse, ne serions-nous pas là en présence d’un cas clinique qui s’apparenterait au syndrome de Stendhal, ce trouble psychosomatique de nature esthétique que certains éprouvent devant une œuvre d’art, état psychologique éminemment déstabilisateur sur lequel se serait greffé le désir conscient et inconscient qui habitait alors le jeune Claudel d’une conversion ou re-conversion au catholicisme. Le reste est l’élaboration patiente d’un mythe qui aura, pour l’écrivain à succès qu’est devenu Paul Claudel et pour l’église catholique, valeur d’exemplarité. Mais n’est-ce pas le but du décorum et des fastes de la liturgie que d’influencer les consciences pour les mener vers le bon chemin ?

Enki sigle


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