Alain Badiou – Et s’il n’en reste qu’un (de communiste)…


 

Sortir du néolithique…

Conférence du philosophe Alain Badiou à l’institut Français de Grèce le 12 décembre 2019 : la Liberté, l’Egalité, la démocratie, le parlementarisme, la Nature, la technique, le néolithique, le capitalisme, l’impossible et le possible (entre autres)

Un texte fascinant de simplicité, de justesse et de clarté. Merci, Monsieur Badiou. (Nous avons supprimé les 9 mn 05 de la fastidieuse introduction)

Sur la Nature

       Depuis les origines de la philosophie on se demande ce qui recouvre le mot Nature. Il a pu signifier la rêverie romantique des soirs couchants, le matérialisme atomique de Lucrèce De Natura rerum (La Nature des Choses), l’Être intime des choses, la totalité de Spinoza « Deus sive Natura » (Dieu ou la Nature), l’envers objectif de toute culture, le site rural et paysan par opposition aux artifices suspects de la ville, « la terre elle ne ment pas » disait Pétain qui n’est pas une référence convenable. Ça peut désigner aussi la biologie par différence de la physique, la cosmologie au regard du petit monde qu’est notre planète, l’invariance séculaire au regard de la frénésie inventive, la sexualité naturelle au regard de la perversion, etc. Ce que je crois, c’est qu’aujourd’hui Nature désigne en fait surtout la paix des jardins et des villas, le charme touristique des animaux sauvages, la plage et la montagne où passer un agréable été et qui donc peut imaginer que l’homme soit comptable de la Nature lui qui n’est à ce jour qu’une puce pensante sur une planète secondaire dans un système solaire moyen sur les bords d’une galaxie banale.

Le capitalisme, c’est la forme contemporaine du néolithique*

     L’humanité depuis quatre ou cinq millénaires est organisée de façon immuable par la triade de la propriété privée qui concentre d’énormes richesses dans les mains de très petites oligarchies, de la famille où les fortunes transitent via l’héritage, de l’Etat qui protège par la force armée la propriété et la famille. C’est cette triade qui définit l’âge néolithique de notre espèce. Et nous y sommes toujours, voir plus que jamais. Le capitalisme c’est la forme  contemporaine du néolithique et son asservissement des techniques par la concurrence, le profit et la concentration du capital ne fait que porter à leur comble  les inégalités monstrueuses, les absurdités  sociales, les massacres guerriers et les idéologies délétère qui accompagne depuis toujours sous le règle historique de la hiérarchie de des classes le déploiement des techniques. Les techniques ont été les conditions initiales et non pas  du tout le résultat final de la mise en place néolithique.

Sur la nature humaine : De l’audace camarades, tentons l’impossible…*

    On ne peut pas parler de nature humaine mais d’un rapport intra-humain entre individu et sujet :

  • l’individu c’est l’ensemble des caractérisations empiriques d’une personne : ses capacités, sa langue, l’endroit où il a vécu, etc.. toutes une série de caractéristiques contraignantes à leur manière.
  • Le sujet c’est ce qui mesure ce dont il est capable au-delà justement de cette composition stricte qu’on peut dire naturelle.  une caractéristique fondamentale du sujet humain c’est  la découverte du fait qu’il est capable de choses dont il ne se savait pas capable.

    Ça, c’est la clé de l’humanité comme telle. L’humanité comme telle, ce n’est pas ce dont la nature humaine est capable, c’est le surgissement dans la nature humaine de ce dont elle se se savait pas capable et cette capacité à faire qui s’appelle la création, la capacité créatrice de l’humanité et je crois qu’on pourrait définir la politique la meilleure comme celle dont le point d’appui principal n’est pas la nature humaine mais le sujet humain qui s’appuie à tout moment sur l’hypothèse légitimement acceptée que le sujet humain est capable de ce qu’il ne se sait pas lui même capable. Cela veut dire qu’au delà la nature humaine il y a la dialectique entre ce qui est possible et ce qui est impossible. Je crois que le statut particulier de l’animal humain c’est de déplacer constamment les frontières entre le possible et l’impossible et de ne pas être déterminé pas même par l’impossibilité;

     Il faut tenir ferme sur un concept de l’humanité qui serait le déplacement constant et créateur de la frontière apparemment établie entre ce qui est possible et ce qui est impossible. L’homme c’est l’animal de l’impossible et finalement quand on me dit que le communisme est impossible, cela ne m’impressionne pas beaucoup car finalement parce que tout ce qui est intéressant est impossible.

    La réaction, c’est toujours la défense stricte de l’impossibilité ; le conservatisme c’est le gardien de l’impossible qui vise interdire le développement d’une nouvelle forme du sujet que créé par le déplacement entre le possible et l’impossible.

les titres sont de moi, le texte a été légèrement remanié.


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Ils ont dit… Roland Gori – La fabrique des imposteurs


220.jpgDessin de Paul Weber

Sociétés de la norme et du contrôle

      Extraits (remaniés) de la conférence « La Fabrique des Imposteurs » prononcée par  le psychanalyste Roland Gori dans le cadre des conférences de l’Université permanente de l’Université de Nantes en référence à son ouvrage « La Fabrique des Imposteurs » (Actes sud, 2015)


PENSER : Textes de Roland Gori sur une citation du philosophe Jean-François Léotard…

« Dans un univers où le succès est de gagner du temps, penser n’a qu’un défaut mais incorrigible; c’est d’en faire perdre »   – Jean-François Léotard.

    « Aujourd’hui tous les dispositifs d’initiation sociale, d’éducation, de soins, de travail social ont pour objectif de vous éviter d’avoir à penser, de vous économiser d’avoir à penser.  Vous ne pouvez pas vous imaginer à quel point   Penser n’est pas autant désiré que cela par les individus. Penser, comme décider d’ailleurs, ça mobilise de l’angoisse, l’angoisse de l’imprévu, de l’avenir, de la liberté, de la décision. Décider c’est renoncer et on n’aime pas renoncer et renoncer d’une certaine manière dans culpabilité ; C’est peut-être ce qui fait finalement que l’on se coule  relativement facilement dans tous ces dispositifs de colonisation des mœurs qui sont des espèces de programmes de vie, de modes d’emplois, de protocoles calibrés.
     Cela d’autant plus que les discours de légitimation sociale, les discours dominants qui fondent la fabrique de l’opinion publique et font la pensée du jour, les discours de légitimation sociale de pilotage des individus et des sociétés sont aujourd’hui de plus en plus passés d’un pilotage par de grands récits, récits mythiques, religieux ou politiques, du côté des chiffres et des lettres. Finalement, tous les dispositifs d’évaluation, qu’il s’agisse des agences d’évaluation de la recherche, de l’enseignement supérieur, de la santé, de la culture de l’information fonctionnent à peu près sur le modèle des systèmes d’évaluations financières qui déterminent le crédit que l’on peut accorder à une entreprise, à une collectivité territoriale, à un pays, cette pratique a pour effet de limiter la conception de la valeur. La valeur l’est plus que ce qui est soluble dans la pensée du droit des affaires, dans finalement ce qui peut se mesurer, se financiariser, se  monétiser, ou ce qui peut demeurer conforme à des procédure. »


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Aliénation : sur une citation du philosophe Giorgio Agamben.

    « Le citoyen libre des sociétés démocratico-technologiques, les nôtres, est un être qui obéit sans cesse dans le geste même par lequel il donne un commandement »  – Giorgio Agamben.

     « Nous sommes pris dans une chaîne de production des comportements, dans un système qui nous assigne à des places qui sont des places fonctionnelles, des places instrumentales qui ne requiert pas d’avoir à penser, d’avoir même un état d’âme. C’est le gros problème de nos sociétés techniques. C’est que l’emprise de la technique est telle que la technique ne requiert pas de penser et n’exige pas de réfléchir, de réflexion morale, elle n’a pas d’état d’âme. La technique exige une exécution et donc même une fonction de commandement est une fonction de servitude. »

    « Proposer pour les sociétés humaines dans leur recherche de toujours plus d’organisation, le modèle de l’organisme, c’est au fond, rêver d’un retour non pas même aux sociétés archaïques mais aux sociétés animales »  – Georges Canghillem.


L’imposture

    « L’imposteur est aujourd’hui dans nos sociétés comme un poisson dans l’eau : faire prévaloir la forme sur le fond, valoriser les moyens plutôt que les fins, se fier à l’apparence et à la réputation plutôt qu’au travail et à la probité, préférer l’audience au mérite, opter pour le pragmatisme avantageux plutôt que pour le courage de la vérité, choisir l’opportunisme de l’opinion plutôt que tenir bon sur les valeurs, pratiquer l’art de l’illusion plutôt que s’émanciper par la pensée critique, s’abandonner aux fausses sécurités des procédures plutôt que se risquer à l’amour et à la création. Voilà le milieu où prospère l’imposture ! Notre société de la norme, même travestie sous un hédonisme de masse et fardée de publicité tapageuse, fabrique des imposteurs. L’imposteur est un authentique martyr de notre environnement social, maître de l’opinion, éponge vivante des valeurs de son temps, fétichiste des modes et des formes.


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      « Là où le monde se change en simples images, les images deviennent des êtres réels et les motivations d’un comportement hypnotique. Le spectacle est le contraire du dialogue »  – Guy Debord.

     « Nous avons remplacé le dialogue par le communiqué. »  –  Albert Camus.

L’imposteur vit à crédit, au crédit de l’Autre.

     Soeur siamoise du conformisme, l’imposture est parmi nous. Elle emprunte la froide logique des instruments de gestion et de procédure, les combines de papier et les escroqueries des algorithmes, les usurpations de crédits, les expertises mensongères et l’hypocrisie des bons sentiments. De cette civilisation du faux-semblant, notre démocratie de caméléons est malade, enfermée dans ses normes et propulsée dans l’enfer d’un monde qui tourne à vide. Seules l’ambition de la culture et l’audace de la liberté partagée nous permettraient de créer l’avenir. »


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     Roland Gori est psychanalyste à Marseille et professeur de psychologie et de psychopathologie cliniques à l’université d’Aix-Marseille 1. Il est l’auteur de nombreux ouvrages de psychanalyse. Fils unique d’un père d’origine toscane «hyperdoué», chef des services techniques sur le port de Marseille et communiste militant, et d’une mère catholique dont le cœur penche à droite, il grandit entre crucifix et volonté d’apprendre, heureux et choyé sous l’ombre portée de la guerre, dans une atmosphère à la Cavanna des Ritals. Ses parents sont pourtant tous deux marqués par le deuil, l’un ayant perdu son père à l’âge de neuf ans, l’autre sa sœur jumelle. Leur tristesse laisse sur lui une empreinte qu’il estime bienfaisante . Après une enfance de rêve, les choses se gâtent à l’entrée au lycée où son «étrangeté» de fils du peuple s’affronte aux moqueries de la bourgeoisie. Sauf que Roland, lui, s’en sort en fréquentant des petites bandes de quartier qui renforcent son goût du collectif. Contre son père, qui le rêve ingénieur, il abandonne la filière scientifique et passe un bac philo. Puis il enchaîne les petits boulots, fait des remplacements d’instituteur.
     Monté à Paris il effectue sa première année de thèse avec Didier Anzieu et assiste à Nanterre aux événements de Mai 68. C’est pourtant à cette époque que, psychothérapeute, il entreprend une psychanalyse afin de mieux comprendre ses patients.
     De retour dans le Sud, il enseigne comme assistant puis maître-assistant à Aix et Montpellier et commence une longue carrière d’expert universitaire. Dès 1990, il s’alarme de la « philosophie de la rentabilité » qui, au nom des valeurs perdues, prône l’Evaluation et défigure la science, préparant la descente aux enfers de la psychanalyse. Avec Pierre Fédida et Elisabeth Roudinesco, il organise la riposte et sera très actif lors de l’amendement Accoyer. En 1996, il publie un traité d’épistémologie de la psychanalyse, la Preuve par la parole, et en 2002, Logique des passions, son livre le plus personnel, « la livre de chair » de son parcours existentiel, sans doute induit par sa rencontre avec Marie-José Del Volgo et l’amour.
(Présentation retouchée de Camille Laurent, écrivain, à partir des sources Wikipedia et Libération dans Babelio, citations et extraits, c’est ICI)


Comment apprivoiser le hamster qui est en nous…


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« Il s’appelle Pensouillard. C’est un tout petit hamster. Il court dans une roulette à l’intérieur de notre tête… Certains jours il court plus vite que d’autres… »

     1 heure 19 minutes 24 secondes... C’est la durée de cette conférence. Qui, aujourd’hui va vouloir consacrer autant de temps à écouter un conférencier… Habitués que nous sommes aux « flashs », aux courtes formules percutantes, aux raccourcis soi-disant synthétiques, on ne peut plus envisager de s’arrêter un moment au bord du chemin et de « prendre son temps » pour écouter et réfléchir. C’est dommage car le médecin québécois Serge Marquis a beaucoup à nous apprendre sur les moyens de résister au stress et améliorer notre qualité de vie. Il le fait avec talent et en plus, de manière truculente avec son délicieux accent québécois. Alors, arrêtez un moment vos activités, installez-vous dans un fauteuil confortable et écoutez… Vous ne serez pas déçus ! Près de 500.000 personnes l’ont déjà vu.

Quelques phrases tirées de la conférence :

  • Au début des années quatre-vingt, moins de 2% des prestations d’invalidité de longue durée dans les milieux de travail était associé à des troubles psychiques. En 1997, on approchait les 40 %. On est monté aujourd’hui à 70%. […] Ma petite nièce avait trois ans, en rentrant de la garderie m’a dit : « J’ai vraiment eu une grande journée aujourd’hui !».
  • L’aumônier lui avait dit : « Tu sais, si Jésus Christ revenait aujourd’hui, ce n’est pas les paralytiques qu’il ferait marcher, ce serait ceux qui courent…»
  • Mes parents croyaient très fortement que le Paradis c’était à la fin de leurs jours et ils croyaient aussi que le  plus ils enduraient avant, le plus ils auraient de chance d’y aller après. Il fallait « gagner son ciel.»
  • Au sujet d’Internet : Nous sommes piégés par notre génie ! Nous voulons tout faire, tout voir, tout savoir, tout avoir, tout être, tout de suite, tout le temps, tout en même temps. Il y a un pays qui s’appelle la Malaisie on s’y nourrissait autrefois de viande de singe. On avait trouvé un moyen extraordinaire pour les capturer, on prenait une noix de coco dont on pratiquait une ouverture dans la partie supérieure, on y plaçait une poignée de riz et on fixait la noix de coco à une branche d’arbre. Les singes accouraient et voulaient avoir le riz, mettaient la main dans la noix de coco pour saisir le riz mais pour cela, ils serraient la main qu’ils ne pouvaient plus ressortir de la noix de coco. C’est une phrase que je prononce plusieurs fois par jour ; « Serge, Lâche le riz ! »

Capture d’écran 2019-12-04 à 06.58.59.png Serge Marquis, médecin québécois, spécialiste en santé communautaire, auteur, conférencier est titulaire d’une maîtrise en médecine du travail au London School of Hygiene and Tropical Medicine de Londres. Il est l’un des meilleurs experts mondiaux de la gestion du stress et de la prévention des risques psycho-sociaux. Développement personnel, humanité, techniques de gestion du stress se marient avec du bon sens autour de l’urgence de ralentir et d’évacuer les pensées négatives qui nous empêchent de profiter de la vie. Il a étudié la perte de sens, la soif de reconnaissance et le rapport complètement névrosé qu’a l’homme moderne avec le temps. Il a également soigné un grand nombre de personnes devenues dysfonctionnelles au travail. Son approche drôle et humaniste vise à remettre du plaisir et du bon sens dans la vie de tous les jours.

     Il est l’auteur avec Eugène Houde d’un livre intitulé : « Bienvenue parmi les humains », et d’un autre livre intitulé : « Pensouillard le Hamster; Petit Traité de Décroissance Personnelle » paru aux Éditions Transcontinental. Ce livre a reçu le « Coup de Coeur de Renaud-Bray » et a été mis en nomination pour le prix du « Grand Public de la Presse ». Best-seller au Québec, le livre l’est également en Europe sous le titre « On est foutu, on pense trop ! », publié aux Éditions de La Martinière. L’an dernier, il a été traduit en italien, en allemand et en coréen. Puis, il est sorti en livre de poche aux éditions Points. En 2016 également, est paru chez Guy Saint-Jean Éditeur « Egoman », son premier roman, dans lequel il poursuit sa réflexion sur l’ego.

***


 

La route est encore longue pour qui est loin devant… Au sujet d’un poème de Tomas Tranströmer


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     Quel livre emporteriez-vous avec vous lors d’un voyage dans les contrées lointaines en prévision d’un éventuel naufrage ?
     La Bible ? le Robinson Crusoé de Daniel Defoe ? un manuel de survie dans la nature sauvage ? Dans ce dernier cas, vous aurez le choix car entre 1983 et 2019, près de 130 livres ont paru sur le sujet, rien qu’en français. Si l’on en croit une liste d’ouvrages ayant trait à ce thème trouvée sur Internet, d’une moyenne de 2,97 livres par an pour les années 1980, le rythme des parutions n’a cessé d’augmenter et est passé à 7,3 pour les années 2010 ce qui jette un éclairage sur l’évolution des angoisses et des peurs dans nos sociétés.

     Pour ma part, j’emporterais plutôt avec moi le recueil de poèmes Baltique de mon poète préféré du moment : le poète suédois Tomas Tranströmer. C’est à la lecture de l’un de ses poèmes écrit à l’occasion d’un voyage qu’il avait effectué en Afrique que me sont venues ces réflexions. Stupide, me direz-vous… De quelle utilité me serait un recueil de poèmes sur une île déserte ? Un livre m’expliquant comment faire du feu à partir de deux morceaux de bois secs, tendre un lacet et comment choisir les plantes comestibles me serait bien plus utile. Peut-être, mais outre que je pense être capable après forces tâtonnements à parvenir seul à l’acquisition de ces savoirs, le livre de ce poète me sera d’une aide plus précieuse car il m’aidera à voir la part cachée de la réalité dont je serais entouré et me rattachera par l’esprit, dans l’isolement où je serais plongé, à l’humanité toute entière.
      Tomas Tranströmer est un visionnaire, pas au sens d’un précurseur, d’un devin ou d’un halluciné, mais au sens littéral du terme, « celui qui voit ce qui est » en opposition à ceux qui regardent mais ne voient pas, c’est-à-dire la plupart d’entre nous qui n’appréhendons que l’apparence superficielle des choses ce qui nous renvoie à la formule d’Héraclite pour qualifier le mensonge ou l’erreur selon laquelle « présents ils sont absents  »

Tomas Tranströmer (1931-2015)Tomas Tranströmer (1931-2015)

Dans un journal de voyage africain (1963)

Sur les toiles du peintre populaire congolais
s’agitent des silhouettes fines comme des insectes,
dépouillées de leur force humaine.

C’est le passage difficile entre deux façons d’être.
La route est encore longue pour qui est loin devant.

Le jeune homme surprit l’étranger égaré entre les cases.
Il ne savait pas s’il allait faire de lui un ami ou un objet
        de chantage.
Son indécision le troublait. Ils se quittèrent confus.

Sinon, les Européens restent groupés autour de la
       voiture, comme s’il s’agissait de leur Mère.
Les cigales sont aussi fortes que des rasoirs. Et
        la voiture repart.
Bientôt la belle nuit viendra s’occuper du linge sale.
        Dors.
La route est encore longue pour qui est loin devant.

Nous serviront peut-être ces poignées de mains en
         formation d’oiseaux migrateurs.
Nous servira peut-être de faire surgir la vérité des livres.
Il est nécessaire d’aller plus loin.

L’étudiant lit dans la nuit, il lit et lit pour la liberté
et devient, après son examen, une marche d’escalier
pour celui qui va suivre.
          Un passage difficile.
La route est encore longue pour qui est loin devant.

***


En montant une à une les marches d’escaliers du poème de Tranströmer :

« s’agitent des silhouettes fines comme des insectes,
dépouillées de leur force humaine. »

      La lecture de ce ver a tout de suite évoqué chez moi les magnifiques peintures rupestres du Sahara exécutées entre 10.000 et 6.000 ans avant notre ère qui présentent de manière stylisée les hommes de cette époque dans leur environnement naturel qui n’était pas encore désertique puisque ces représentations montrent des animaux qui ne peuvent vivre que dans un climat humide. Pourquoi ces hommes peints apparaissent-ils dépouillés de leur force humaine alors que dans les les peintures de groupes ou les fresques rupestres, ils apparaissent user de leur force en contrôlant les animaux domestiques ou en combattant les animaux sauvages ou d’autres hommes ? Peut-être parce que ces représentations d’ensemble d’une petite partie de l’humanité sont vues de haut ou avec recul avec l’effet de distanciation et d’éloignement  qui en résulte, réduisant les les hommes à la taille d’insectes insignifiants. Le regard porté sur ces effigies humaines est alors le même que celui que portent les dieux sur les misérables humains que nous sommes.

art rupestre du Sahara - site de Tassili n'Ajjer (entre 10.000 et 6.000 ans av. JC) .jpgart rupestre du Sahara – site de Tassili n’Ajjer.


« C’est le passage difficile entre deux façons d’être.
La route est encore longue pour qui est loin devant. »

      La communication entre deux cultures aussi éloignées que les cultures européennes et africaines traditionnelles n’est pas donnée. Elle nécessite un désir et un effort commun de compréhension qui passe par une ouverture à l’autre. Pour y parvenir, la route est longue pour celui qui se situe, ou qui pense se situer, loin devant l’autre au niveau de l’évolution et du développement. Cette manière de poser le problème, en s’appuyant sur le paradigme de « l’avancée » de la culture européenne qui se situerait « loin devant » les cultures indigènes traditionnelles est peut-être la cause des difficultés de compréhension et l’allongement de la route qui en résulte. Si nous n’avions pas conscience d’être « loin devant », mais seulement « à côté », peut-être que la communication serait-elle immédiate… Ce thème de l’éloignement des cultures, réel ou supposé, est récurrent dans le poème, le vers qui le traite étant répété à deux reprises.


« Le jeune homme surprit l’étranger égaré entre les cases.
Il ne savait pas s’il allait faire de lui un ami ou un objet
       de chantage.
Son indécision le troublait. Ils se quittèrent confus. »

      Terrible dilemme pour les sociétés que l’apparition de l’Autre, celui que les Grecs  anciens appelaient le barbare.  Vient-il avec de mauvaises intentions ? Présente-t-il un danger potentiel ? Est-il ou peut-il devenir un rival ? Les indiens d’Amérique ont du se mordre les doigts d’avoir secouru les pèlerins du Mayflower et leur avoir ainsi permis de survivre… Un étranger égaré est en situation de faiblesse, il a besoin d’aide. Trois attitudes sont alors possibles pour l’indigène : l’aider et s’en faire un ami, profiter de sa faiblesse et s’en faire un ennemi, Ne pas choisir entre ces deux attitudes, c’est celle que l’indigène a choisi. Une occasion a été perdue…


« Sinon, les Européens restent groupés autour de la
    voiture, comme s’il s’agissait de leur Mère. »

      Voilà un exemple de la qualité de vision propre au poète qu’est Tomas Tranströmer : les Européens mal à l’aise face à ce monde étranger qu’ils ne maîtrisent pas et qui les intimide se pressent autour le l’objet qui symbolise leur civilisation et est susceptible de les protéger et de leur permettre la fuite. La voiture espace clos et protecteur s’apparente dans leur inconscient à la matrice maternelle. On connaissait la voiture comme représentation pour certains hommes du phallus tout-puissant mais pas encore de la mère protectrice…


« Les cigales sont aussi fortes que des rasoirs. Et
        la voiture repart. »

     Quel rapport me direz-vous entre une cigale et un rasoir ? Sur le plan formel un rasoir ancien que l’on appelait rasoir droit, sabre ou plus familièrement « coupe-choux » possédait une lame fixe pivotante qui se repliait dans le manche appelé « chasse » qui était parfois décorée de motifs. Lorsque la lame est repliée dans la chasse, rien n’interdit de l’assimiler à un insecte longiligne du genre cigale, le corps de l’insecte étant couvert par les ailes qui forment alors comme un étui protecteur de la même que la chasse du rasoir protège la lame. Dans le même ordre d’idée, signalons que le mot élytres qui désigne les deux ailes antérieures carapaçonnées qui protègent les véritables ailes de certains insectes quand elles sont au repos vient du grec  ἔλυτρον, « elutron » qui signifie étui. Mais plus que la forme de la cigale, c’est le chant strident de la cigale « aigu comme la lame d’un rasoir » difficilement supportable pour certains surtout quand l’atmosphère apparaît tendue qui est à l’origine de la métaphore. Dans le midi de la France, certains touristes ont demandé que les cigales soient éradiquées à l’aide d’insecticides car elles troublaient leur repos…

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«  Bientôt la belle nuit viendra s’occuper du linge sale.
    Dors. »

     On sait que pour Freud, le rêve était l’expression d’un désir et un moyen de d’approcher le contenu de l’inconscient, de ce qui était refoulé. Pour Jung, le rêve est non seulement une porte ouverte sur l’inconscient de chaque individu mais également sur le vaste réservoir de l’inconscient collectif et il possède en plus une fonction compensatrice qui permet de rétablir l’équilibre de son psychisme quand celui-ci est désorganisé ou en danger. C’est à ce rôle compensateur et réparateur que Tranströmer fait allusion quand il parle de nettoyage du linge sale pendant le sommeil.


«  Nous serviront peut-être ces poignées de mains en
     formation d’oiseaux migrateurs. »

      La main ouverte en éventail que l’on tend vers l’autre pour la poignée de mains peut s’apparenter sur le plan formel à la formation en V d’un vol d’oiseaux migrateurs mais plus qu’au niveau formel, c’est au niveau du symbole que la métaphore fonctionne. L’élan de la main ouverte qui se dirige vers l’autre symbolise une volonté d’ouverture et de l’espérance d’une relation bénéfique de la même manière que le but du déplacement des formations d’oiseaux migrateurs est l’accès à un environnement meilleur.

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«  Nous servira peut-être de faire surgir la vérité des livres.
      Il est nécessaire d’aller plus loin. »

    Cette ouverture vers l’autre sera utile pour la manifestation de la vérité qui n’est pas donnée mais qui s’acquiert par un effort continu et opiniâtre de recherche de la connaissance


«   L’étudiant lit dans la nuit, il lit et lit pour la liberté
et devient, après son examen, une marche d’escalier
pour celui qui va suivre.
     Un passage difficile.
La route est encore longue pour qui est loin devant. »

     Celui qui recherche la connaissance le fait pour se libérer de son aliénation, lorsqu’il y parvient même partiellement, c’est une étape qui bénéficie à l’espèce humaine toute entière. C’est un passage aussi difficile à franchir que celui cité au quatrième vers de la qui s’applique à la difficulté de communication entre des hommes de cultures différentes. Le chemin est long pour celui qui croît à tord ou à raison se trouver loin devant

Enki sigle


Redemption Song


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Redemption Song de Bob Marley

    C’est en 1979 que Bob Marley écrit la chanson Redemption Song qui raconte l’histoire d’une personne enlevée et soumise à l’esclavage qui se bat pour sa liberté physique et mentale. Urprising, l’album dans lequel s’intègre cette chanson est sorti l’année suivante ne doit rien au hasard, le musicien venait d’apprendre que son cancer de l’orteil était devenu incurable et était confronté à la souffrance et à la perspective de sa mort. Redemption Song qui dans le dernier album qu’il a réalisé avec son groupe les Wailers occupe la dernière piste et qu’il a souhaité interpréter en solo à la guitare est en quelque sorte sa chanson testament.

Old pirates, yes, they rob I ;
Sold I to the merchant ships,
Minutes after they took I
From the bottomless pit.
But my hand was made strong

By the ‘and of the Almighty.
We forward in this generation
Triumphantly.
Won’t you help to sing
These songs of freedom ? –
‘Cause all I ever have :
Redemption songs ;
Redemption songs.

Emancipate yourselves from mental slavery ;
None but ourselves can free our minds.
Have no fear for atomic energy,
‘Cause none of them can stop the time.
How long shall they kill our prophets,
While we stand aside and look? Ooh !
Some say it’s just a part of it :
We’ve got to fullfil the book.

Won’t you help to sing
These songs of freedom? –
‘Cause all I ever have :
Redemption songs ;
Redemption songs ;
Redemption songs.

Emancipate yourselves from mental slavery ;
None but ourselves can free our mind.
Wo! Have no fear for atomic energy,
‘Cause none of them-a can-a stop-a the time.
How long shall they kill our prophets,
While we stand aside and look ?
Yes, some say it’s just a part of it 
We’ve got to fullfil the book.
Won’t you help to sing

These songs of freedom ? –
‘Cause all I ever had :
Redemption songs –
All I ever had :
Redemption songs :
These songs of freedom,
Songs of freedom.


Marcus Mosiah Garvey, chantre du panafricanisme

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   On s’accorde à penser que le thème et les paroles de cette chanson ont  été inspirés par le combat du militant noir Marcus Mosiah Garvey (1887-1940), fondateur en 1914 de l’Universal Negro Improvement Association (UNIA), précurseur du panafricanisme, qui a cherché à valoriser la spécificité d’être noir et milité pour le retour des descendants des anciens esclaves en Afrique. Dans l’une de ses allocutions, il déclarera : « Nous allons nous affranchir de l’esclavage mental, car tandis que d’autres pourraient nous libérer de corps, nous seuls sommes en mesure de nous libérer d’esprit. Votre esprit seul, et souverain, peut vous dicter la marche à suivre. Quiconque ne parvient pas à développer et utiliser son esprit est condamné à être l’esclave d’autrui, qui lui utilise son esprit, parce que l’homme est lié à l’homme en toutes circonstances, pour le meilleur et pour le pire. Si l’un ne parvient pas à se protéger de l’autre, l’un doit se servir de son esprit à bon escient. ». Ce n’est pas par hasard que dans sa chanson,  Bob Marley  qui s’était converti au rastafisme, religion née des théories et de l’action de Marcus Mosiah Garvey, qui connaissait bien ce prédicateur qu’il citait fréquemment, a repris dans sa chanson certaines phrases de ce discours : « Emancipate yourselves from mental slavery / None but ourselves can free our minds ». ( Libérons-nous de l’esclavage mental / Nous seuls pouvons nous libérer l’esprit.)


Capture d’écran 2019-10-18 à 03.25.55.pngJohnny Cash et Joe Strummer

La version de Johnny Cash & Joe Strummer de Redemption Song

    C’est dans des circonstances de vie ou plutôt de « fins de vie » identiques que Johnny Cash et Joe Strummer décident d’enregistrer en duo en 2002 une reprise de la chanson épitaphe de Bob Marley. Les deux hommes ont également de sérieux problèmes de santé et n’ont que peu de temps à vivre. Strummer partira le premier en décembre 2002 et Cash, neuf mois plus tard en septembre 2003.

Joe Strummer et The Mescaleros

   Joe Strummer avait également interprété cette chanson accompagné par le groupe punk The Mescaleros. Le titre paraîtra en 2003 soit après  la morts du chanteur dans l’album  Streetcore de The Mescaleros.

      Je reproduis pour ces deux versions les paroles de la chanson de Bob Marley, un peu différentes du titre initial.

Old pirates, yes they rob I, sold I to the merchant ships
Minutes after they took I from the bottomless pit
But my hand was made strong by the hand of the almighty
We forward in this generation triumphantly

Won’t you help to sing
These songs of freedom
‘Cause all I ever had
Redemption songs
Redemption songs

Emancipate yourselves from mental slavery, none but ourselves can free our minds
Have no fear for atomic energy ’cause none of them can stop the time
How long shall they kill our prophets while we stand aside and look
Some say it’s just a part of it, we’ve got to fulfill the book

So won’t you help to sing
These songs of freedom
‘Cause all I ever had
Redemption songs
Redemption songs
Redemption songs

Old pirates yes they rob I, sold I to the merchant ships
Minutes after they took I from the bottomless pit
How long shall they kill our prophets while we stand aside and look
Some say it’s just a part of it, we’ve got to fulfill the book

So won’t you help to sing
These songs of freedom
‘Cause all I ever had
These songs of freedom
‘Cause all I ever had
Redemption songs
These songs of freedom
These songs of freedom


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l’interprétation de Macy Grey

       Je remercie Caiçara de m’avoir fait connaître par son blog (c’est ICI), moi qui passait par là, cette version magnifique de Redemption Song, l’une des plus réussie que j’ai entendu, par la chanteuse américaine de soul Macy Grey dont la voix cassée envoutante « colle » parfaitement avec la mélodie et le texte de cette chanson.

      Aux dernières nouvelles, Macy Grey est en parfaite santé et déborde d’activité et de projets, et c’est tant mieux…


Mes Deux Siciles – Scènes de la folie ordinaire à San Eufemia d’Aspromonte


  J’ouvre aujourd’hui une nouvelle rubrique intitulée « Nouvelles de Sant’Eufemia d’Aspromonte », ce village de Calabre d’où était originaire ma grand mère maternelle, Rosaria. Il m’arrive de temps à autre de rechercher sur Internet les événements qui se produisent en ce lieu où je me suis rendu à plusieurs reprises en tapant les mots Sant’Eufemia + N’Dranghetta et pour parfaire le tout en ajoutant quelquefois le nom de famille de ma grand mère. Le résultat est éloquent… Une question me taraude : les comportements se transmettent-ils génétiquement ?

Capture d’écran 2019-07-08 à 16.42.15.pngSant’Eufemia d’Aspromonte : un village si paisible…

La montée aux Extrêmes…

   Le 18 janvier 1965 à Sant’Eufemia d’Aspromonte (Province de Calabre) : Concetta Iaria, 36 ans et son fils Cosimo Gioffrè, âgé de 12 ans ont été tués dans leur sommeil par des inconnus. Les trois autres enfants qui dormaient dans la même chambre ont été grièvement blessés.

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     Encore une querelle de famille qui a fait couler le sang dans cette bourgade où l’on reconnait les méthodes de la Mafia.
     Giuseppe Gioffrè, le mari de Concetta, tenait le seul bar de la ville. Les affaires étaient florissantes jusqu’au moment où un deuxième bar ouvre ses portes à proximité. Son propriétaire est son propre beau-père, Antonio Iaria. Deux bars pour Sant’Eufemia, c’est beaucoup trop ! la tension monte et les insultes volent. En plus son beau-père veut lui retirer la gestion de son commerce où il travaille avec son épouse. Pour intimider le récalcitrant,  le 27 juin 1964, Antonio Iaria envoie deux de ses connaissances, les cousins Antonio Dalmato et Antonio Alvaro appartenant au clan Alvaro de Sinopoli, l’une des familles de la ‘Ndrangheta. Mauvaise idée car Giuseppe Gioffré, après avoir été passé à tabac, tue l’un et l’autre à coups de révolver. Il est alors arrêté et conduit en cellule en attente de son jugement. Il sera finalement condamné à 9 ans de prison.

     Les représailles vont être terribles. Sept mois plus tard, un commando (on supposait alors qu’ils étaient plusieurs) coupe l’alimentation électrique de la ville et armé d’un fusil et d’un pistolet remonte la Via Principe di Piemonte où habitent ses futures victimes. Pénétrant dans la maison de Concitta Iaria, ils l’abattent avec le petit Cosimo qui dort à ses côtés et blesse gravement Giovanni, âgé de sept ans, et les petites Maria et Carmela, âgées respectivement de cinq ans et cinq mois à peine.

        C’est ce que les italiens appelle une « Vendetta trasversale » (une vengeance transversale) parce que les victimes ne portent aucune responsabilité dans le meurtre initial. Elles ne sont victimes que par procuration.

     Ce crime est longtemps resté impuni. Quand au mari Giuseppe Gioffré, libéré après avoir purgé sa peine, il a été à son tour abattu de quatre coups de feu  sur un banc de sa maison de San Mauro le 11 juillet 2004, trente ans après le double crime qu’il avait commis.

     C’est à la suite d’un concours de circonstances que l’un des meurtriers de Gioffré  a finalement été arrêté par la police. Il s’agit de  Stefano Alvaro, âgé de 24 ans et fils d’un boss important de la ‘Ndrangheta en fuite, Carmine Alvaro, dont l’ADN a été retrouvé sur une bouteille retrouvée dans la voiture abandonnée par les meurtriers. Les policiers ont ainsi pu reconstituer ce qui s’était passé. C’est un commando comprenant Rocco  et Giuseppe Alvaro, frères de l’un des hommes de main tués par Gioffré qui aurait accompli le meurtre de ce dernier. Quatorze personnes ont été inculpées mais finalement relâchées par manque de preuves. Seul, Stefano Alvaro, confondu par ses traces ADN, a pu être condamné.


       On reconnait dans le meurtre de la famille Gioffré la mentalité mafieuse avec son égo sur-dimensionné et son absence complète de sens moral. Ce n’est pas par erreur ou dans l’affolement de l’action que les enfants ont été atteints. Cet acte était froid et prémédité. Il s’agissait d’atteindre au plus profond de sa chair le mari et le père en lui faisant assumer de manière perverse durant toutes ces années d’emprisonnement la responsabilité de ce qui était arrivé à sa famille. La mort aurait été une peine trop légère pour ce type d’individu, sans doute courageux, fier et arrogant, il fallait qu’il souffre à petit feu et le plus longtemps possible de torture morale avant que ne s’applique la sentence ultime. L’innocence d’une femme et de ses quatre enfants ne faisait pas le poids face au désir de vengeance engendré par l’humiliation et à l’immensité de la haine qui devait se déverser. Si l’on envisageait les choses de manière cynique, on pourrait dire que dans le système de rapport de force mafieux, le meurtre d’innocents peut paraître « utile » car il constitue un avertissement aux ennemis actuels ou potentiels en délivrant le message qu’il n’y aura aucune « limite » dans la pratique des représailles. C’est cette pratique que le général prussien Carl von Clausewitz qualifiait dans son ouvrage De la guerre « la montée aux extrêmes » qui risque, poussée à son paroxysme, de détruire les deux belligérants et la société toute entière. René Girard a montré que les sociétés humaines, dans ce type de confrontation qui risque de les détruire, trouvent de manière inconsciente, grâce à des artifices mentaux, des moyens de réduire les tensions et recréer, au moins pour un temps, l’unité de la communauté. Certaines sociétés du sud de l’Italie sont dans un tel état de décomposition qu’elles n’ont même plus les moyens d’éviter cette « montée aux extrêmes » qui les détruira.

Enki sigle


    Et pour terminer sur une note moins lugubre, je vous laisse apprécier la Carpinese, une tarentelle datant du XVIIe siècle magnifiquement interprétée par les musiciens de L’Arpegiatta d’Erika Pluhar, le ténor Marco Beasley et dansée par une danseuse solide comme un roc au profil grec et au tempérament farouche et volcanique, Anna Dego, qui résume à elle seule la mentalité indomptable des femmes de cette contrée à part qu’est la Calabre.

Pigliatella la palella e ve pe foco
va alla casa di lu namurate
pìjate du ore de passa joco

Si mama si n’addonde di chieste joco
dille ca so’ state faielle de foco.
Vule, die a lae, chelle che vo la femmena fa.

Luce lu sole quanne è buone tiempo,
luce lu pettu tuo donna galante
in pettu li tieni dui pugnoli d’argentu

Chi li tocchi belli ci fa santu
è Chi li le tocchi ije ca so’ l’amante
im’ paradise ci ne iamme certamente.
vule, die a lae, chelle che vo la femmena fa.

***


« Je me sens moins seul… »


De l’intelligence artificielle au sentiment artificiel

    Roulant l’autre jour sur l’autoroute, j’écoutais de manière distraite sur France Culture une émission  qui traitait des conséquences de la robotisation de l’outil de travail sur les rapports unissant l’homme à son travail. L’accent était mis sur le risque de déshumanisation du travail, le travailleur perdant toute initiative et se trouvant réduit à un rôle de « servant » passif de la machine et du chômage massif qui résultera d’une mécanisation à outrance. À un moment de l’émission, un participant citait le cas d’un employé qui avait travaillé jusqu’alors seul et de manière autonome dans un centre de stockage d’Amazon que l’entreprise venait de flanquer d’un robot qui accomplissait désormais une grande partie de ses tâches. Interrogé sur la manière dont il avait ressenti ce changement, l’homme avait répondu qu’il le considérait de manière positive car « il se sentait désormais moins seul…». Ainsi, il faut croire que l’on peut se sentir réconforté par la seule présence à ses côtés d’une machine sans âme sur laquelle on projette ses frustrations et ses désirs mais n’est-ce pas ainsi que fonctionne notre société de consommation qui multiplie à l’infini dans un but à la fois commercial et idéologique les succédanés censés remédier à notre mal-être… En même temps, il n’était pas apparemment venu à l’idée de cet employé que ce processus de robotisation en était qu’à ses débuts et que la prochaine étape serait l’installation d’un robot qui accomplirait à sa place l’ensemble de ses tâches.

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     Que faire de ces millions d’êtres humains restés sur le carreau quand l’ensemble de la production sera réalisée par des machines. J’ai sur ce sujet une suggestion à émettre que j’ose soumettre à nos élites : on sait que les machines deviennent de plus en plus intelligentes et sont désormais capables « d’apprendre » seules en intégrant et dépassant leurs propres erreurs. Il suffira de franchir une étape de plus dans « l’humanisation » de ces machines en les programmant de manière à ce qu’elles ressentent elles aussi des émotions et des sentiments. De ce fait, elles ne manqueront pas d’éprouver à leur tour le sentiment de solitude, seront saisies par le spleen et auront besoin, pour ne pas sombrer dans la dépression et voir leur productivité se réduire, d’un contact ou d’une présence avec lesquels elles pourront établir des relations  sociales et se remonter ainsi le moral ! Et quoi ou qui, pensez-vous, sera alors le plus apte à jouer ce rôle ? L’animal social qu’est l’homme, bien évidemment. À chaque robot sera associé un correspondant humain, attentionné et amical qui le soutiendra moralement… Les deux y trouveraient leur compte. Nul doute que la productivité mécanique augmenterait et que le chômage diminuerait de manière notable.

Enki sigle


C’était mieux avant… Photo-journalisme


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2 novembre 2016, Gogjali, Mossoul-Est. Alors que les soldats sécurisent les
ruelles du quartier, une petite fille sort de chez elle avec un drapeau blanc
© © Alvaro Canovas / Paris Match

Trouvé sur le site de 9 lives magazine

     Une interview de Jean-François Leroy, Directeur du festival Visa pour l’image à Perpignan par Ericka Weidmann. (Extraits)

« Il y a 25 ans, je recevais 1000 propositions de reportages par an, j’étais obligé d’en rejeter environ 850. Mais dans tous ceux là, il y en avait au moins 300 d’excellents. Aujourd’hui, j’en reçois plus de 4500 et je n’ai plus que 150 dossiers exceptionnels, et cela vient de plusieurs choses…

Tout d’abord, les photographes ne savent pas éditer, c’est à dire que quand ils font un travail, ils présentent 15 images, mais ils font l’erreur de présenter le même editing à différentes rédactions, alors que justement il faut ajuster son editing, il faut s’adapter au support auquel on s’adresse.

Ils manquent de rigueur dans la construction de leur sujet. Souvent on a quand même l’impression que le photographe qui a fait par exemple un sujet sur la chasse au Japon qui est pratiquée depuis le XV ème siècle, est passé dans un village pour faire 10 photos, et qu’il pense que le sujet est fait. Ce n’est pas ça de construire un sujet. Raconter une histoire c’est autre chose, alors il est vrai, que la technique a beaucoup évolué, ce qui fait qu’aujourd’hui, pour rater une photo faut vraiment être mauvais.
Techniquement la photo est devenue beaucoup plus accessible à tout le monde. Maintenant, est-ce que la construction d’une histoire est devenue accessible à tous, je ne le crois pas.   […]

Les gens ne savent plus vraiment raconter des histoires. […]

Tous ça précède d’un manque de culture photographique […], 
Je pense qu’il y a aussi un vrai manque de curiosité.
Mon conseil aux photographes serait donc de regarder autour de soi et de faire des recherches sur ce qui a déjà été fait avant de démarrer un sujet. »

Ericka Weidmann, interview publiée sur le site du magazine le 6 sept. 2018


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Jean-François Leroy est un journaliste passionné par la photographie qui a travaillé pour plusieurs magazines consacré à cet art et effectué plusieurs reportages pour l’agence Sipa Press. Il a également réalisé avec Yann Arthus-Bertrand le reportage « 3 jours en France » qui dressait le portrait de la France de 1989. Depuis 1989, il est maître d’œuvre du Festival International de Photojournalisme « Visa pour l’Image – Perpignan ». Il est également actif dans l’édition dans le cadre de la société Images-Evidence dont il est le président.


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Après des études d’Arts Appliqués et de photographie, Ericka Weidmann a rejoint un magazine en ligne consacré à la photo en tant que directeur artistique. En 2010, elle s’installe comme DA en indépendant et en parallèle devient responsable éditorial pour Le Journal de la Photographie. En septembre 2013 elle co-fonde le quotidien L’Oeil de la Photographie dont elle est rédactrice en chef jusqu’en septembre 2016 avant de co-créer, Mowwgli, un pure player destiné à la photographie et à l’art puis. À l’automne 2018, elle fonde 9 Lives magazine, un media plus centré sur l’image et la photographie.


Ils ont dits…


Francisco Goya - Saturne dévorant son enfant

      « Nous ne sommes qu’une bande d’assassins […] Notre inconscient tue même pour des détails […] Nous supprimons journellement et à toute heure du jour tous ceux qui se trouvent sur notre chemin, qui nous ont offensés ou lésés […] La manière dont est formulée la prohibition Tu ne tueras point est de nature à nous donner la certitude que nous descendons d’une série infiniment longue de générations de meurtriers qui, comme nous-mêmes peut-être, avaient la passion du meurtre dans le sang. »

S. Freud, « Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort », in Essais de psychanalyse, Paris, Petite bibliothèque Payot, 1963 – cité par Marie-Claire Boons-Grafé dans Pulsions d’agression et faillites symboliques. *
Illustration : Saturne dévorant son enfant peint par Goya (1819-23) 


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