Évolution : il y a bouche et bouche…


Relativité du Beau

    Dans son ouvrage paru en 1768 à Amsterdam « Considérations philosophiques de la gradation des formes de l’être, ou les essais de la nature qui apprend à faire l’homme », le philosophe naturaliste français Jean-Baptiste-René Robinet (1735-1820), l’un des précurseur de la théorie de l’évolution de Darwin,  défendait l’idée que l’évolution des êtres vivants s’effectuait depuis l’apparition de la vie sur Terre par tâtonnements successifs suivant une chaîne ininterrompue d’expériences innombrables et d’améliorations pour tendre à la perfection des Êtres tant au niveau de la fonction que de la forme. Cette évolution a abouti à l’avènement d’une créature qui approche de la perfection absolue : l’Être humain. Comment ne pas souscrire à sa thèse lorsque l’on compare la bouche béante du saccorhytus, notre ancêtre le plus éloigné, dont on vient de découvrir des microfossiles d’un millimètre de longueur dans la région du Shaanxi, dans le centre de la Chine où il vivait il y a 540 millions d’années, à la bouche d’un être humain pris au hasard, par exemple celle de Brigitte Bardot dans le film Le Mépris. 

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la moue du saccorhytus (reconstituée)

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la célèbre moue de B.B. (tirée du film Le Mépris de Godard)

     Vous allez me dire, surtout les Êtres humains de sexe masculin, qu’il n’y a pas photo et que la bouche légèrement entrouverte de la Brigitte Bardot de l’époque du film Le Mépris, avec sa lèvre inférieure pulpeuse légèrement retombante laissant apparaître l’extrémité de quenottes bien alignées au blanc éblouissant atteint la perfection absolue au moins au niveau formel (j’avoue être moins enthousiaste à l’écoute de son élocution) et qu’elle est la preuve que l’évolution, comme le sieur Robinet le proclamait, a choisi l’homme pour mener son dessein perfectionniste…
       En est-on si sûr ?
  Si l’on prend le point de vue du saccorhytus, ce qui sera difficile, je dois l’admettre, puisque cet animalcule de 2 mm de long n’avait pas de cervelle et ne devait fonctionner que de manière instinctive et mécanique mais on peut toujours lui trouver un avocat spécialiste des causes perdues pour lui servir d’interprète, ce dernier ne manquera pas d’attirer notre attention sur le fait que les critères de définition de la perfection sont tout à fait relatifs. Si la bouche de Brigitte Bardot  de l’époque du film Le Mépris apparait de toute évidence parfaitement adaptée pour répondre de manière parfaite aux applications fonctionnelles qui sont celles d’une bouche, on peut en dire autant de la bouche largement ouverte du saccorhytus qui l’utilise comme un « avaloir » d’eau de mer pour se nourrir. On peut considérer de ce qui vient d’être dit que les bouches de Brigitte Bardot et du saccorhytus sont aussi fonctionnelles l’une que l’autre et qu’aucune sur ce point ne mérite quelque prééminence sur l’autre. Alors il reste la question de la beauté formelle, le « to Kalon » des Grecs. Vous n’allez pas comparer, me direz-vous, la sublime bouche de Brigitte avec la béance monstrueuse d’une créature tout droit échapper d’un film d’horreur. À cela, je me contenterais de vous demander de vous reporter au texte écrit par Voltaire en 1764 (quatre années avant la parution du livre de Robinet…) dans son Dictionnaire philosophique portatif sur le thème de la relativité du beau.

Enki sigle


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    Demandez à un crapaud ce que c’est que la Beauté, le grand beau, le to kalon ! Il vous répondra que c’est sa femelle avec deux gros yeux ronds sortant de sa petite tête, une gueule large et plate, un ventre jaune, un dos brun. Interrogez un nègre de Guinée ; le beau est pour lui une peau noire, huileuse, des yeux enfoncés, un nez épaté.

    Interrogez le diable ; il vous dira que le beau est une paire de cornes, quatre griffes, et une queue. Consultez enfin les philosophes, ils vous répondront par du galimatias ; il leur faut quelque chose de conforme à l’archétype du beau en essence, au to kalon.

    J’assistais un jour à une tragédie auprès d’un philosophe. « Que cela est beau ! disait-il. — Que trouvez-vous là de beau ? lui dis-je. — C’est, dit-il, que l’auteur a atteint son but ». Le lendemain il prit une médecine qui lui fit du bien. « Elle a atteint son but, lui dis-je ; voilà une belle médecine » ! Il comprit qu’on ne peut dire qu’une médecine est belle, et que pour donner à quelque chose le nom de beauté, il faut qu’elle vous cause de l’admiration et du plaisir. Il convint que cette tragédie lui avait inspiré ces deux sentiments, et que c’était là le to kalon, le beau.

Nous fîmes un voyage en Angleterre : on y joua la même pièce parfaitement traduite ; elle fit bâiller tous les spectateurs. « Oh ! oh, dit-il, le to kalon n’est pas le même pour les Anglais et pour les Français. » Il conclut, après bien des réflexions, que le beau est très relatif, comme ce qui est décent au Japon est indécent à Rome, et ce qui est de mode à Paris ne l’est pas à Pékin ; et il s’épargna la peine de composer un long traité sur le beau.

Voltaire, Dictionnaire philosophique portatif

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Anthropomorphisme et anthropocentrisme au XVIIe siècle – La philosophie de la Nature vue par Jean-Baptiste-René Robinet, philosophe naturaliste


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       Le XVIIe siècle a été qualifié comme étant celui de la « renaissance scientifique » et de « la première révolution biologique » par suite des remises en cause dans diverses disciplines scientifiques des théories aristotéliciennes. C’est le siècle où l’on voit éclore des Académies à but culturel telles que l’Académie Française fondée par Richelieu en 1635, l’Accademia dei Lincei créée à Rome en 1603 par le prince Federigo Cesi où se rencontreront philosophes, médecins et scientifiques. De nombreux ouvrages vont alors être produits qui apporteront un éclairage nouveau sur l’origine des espèces, leur fonctionnement et leur développement.

     En 1768 paraît, publié à Amsterdam, un livre dont le titre est Considérations philosophiques de la gradation des formes de l’être, ou les essais de la nature qui apprend à faire l’homme (Texte en lignequi anticipe la théorie de l’évolution des espèces telle qu’elle se cristallisera presque un siècle plus tard dans les travaux de Darwin (De l’origine des espèces, 1859). Son auteur est un philosophe naturaliste français du nom de Jean-Baptiste-René Robinet (1735-1820) qui sera l’un des continuateurs de l’Encyclopédie de Diderot. Sur le frontispice de l’ouvrage est représentée une figure allégorique, celle sans doute de la connaissance entrant résolument dans une grotte représentant l’obscurantisme. L’allégorie tient dans sa main droite un miroir qui semble réfléchir la lumière solaire, celle de la connaissance, vers un groupe de puttis dont l’un, assis sur une colonne brisée, semble affairé à apprendre l’écriture (il tient un cahier et une plume), l’histoire (représentée par un colonne tronquée), la géographie (le globe terrestre). L’un des puttis semble quant à lui vouloir retenir l’allégorie par sa robe, ce qui semble dire que la recherche de la vérité n’est pas sans danger.

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    Dans son ouvrage De la Nature paru en 1761 (Texte en ligne), Robinet avait déjà formulé l’idée que les organismes vivants se transformaient de manière à former une chaîne ininterrompue conduisant à la construction d’une forme parfaite au contenu parfait : l’Homme, idée qu’il développera ensuite dans ses Considérations philosophiques de la gradation des formes de l’être, ou les essais de la nature qui apprend à faire l’homme (1768) et dans son Parallèle de la condition et des facultés de l’homme avec la condition et les facultés des autres animaux (1769).

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      « Dans la suite prodigieusement variée des animaux inférieurs à l’homme, je vois la Nature en travail avancer en tâtonnant vers cet Être excellent qui couronne son œuvre. Quelque imperceptible que soit le progrès qu’elle fait à chaque pas, c’est-à-dire à chaque production nouvelle, à chaque variation réalisée du dessein primitif, il devient très sensible après un certain nombre de métamorphoses. […] Lorsqu’on étudie la machine humaine, cette multitude immense de systèmes combinés en un seul, cette énorme quantité de pièces, de ressorts, de puissances, de rapports, de mouvements, dont le nombre accable l’esprit, quoiqu’il n’en connaisse que la moindre partie, on ne s’étonne pas qu’il ait fallu une si longue succession d’arrangements et de déplacements, de compositions et de dissolutions, d’additions et de suppressions, d’altérations, d’oblitérations, de transformations de tous les genres, pour amener une organisation aussi savante et aussi merveilleuse»

Image & texte : Considérations philosophiques de la gradation des formes de l’être, ou les essais de la nature qui apprend à faire l’homme, 1768, pp. 3-5


  Le texte présenté ci-après est un extrait de diverses parties de l’ouvrage Considérations philosophiques de la gradation des formes de l’être, ou les essais de la nature qui apprend à faire l’homme paru en 1768 ( Texte en ligne)

CHAPITRE I

    Tous les Etres ont été conçus et formés d’après un dessein unique dont ils sont des variations gradués à l’infini. De ce prototype, et des métamorphoses considérées comme autant de progrès vers la forme la plus excellente de l’Être, qui est la forme humaine. (p.1)

    La Nature n’est qu’un seul acte. Cet acte comprend les phénomènes passés, présents et futurs; la permanence fait la durée des choses.
    Quand je contemple la multitude d’innombrables individus épars sur la surface de la terre, dans ses entrailles et dans son atmosphère, quand je compare la pierre à la plante, la plante à l’insecte, l’insecte au reptile, le reptile au quadrupède, j’aperçois au travers des différences qui caractérisent chacun d’eux, des rapports d’analogie qui me persuadent qu’ils ont été conçus et formés d’après un dessein unique dont ils sont des variations graduées à l’infini. Ils m’offrent tous des traits frappants de ce modèle, de cet exemplaire original, de ce prototype, qui, en se réalisant, a revêtu successivement les formes infiniment multipliées et différenciées, sous lesquelles l’Être se manifeste à nos yeux. (p.2)

Apoxyomène, IIe siècle av. J.-C., Croatie

    À la tête de cette grande échelle des habitants de la terre, parait l’homme, le plus parfait de tous : il réunit, non pas toutes les qualités des autres, mais tout ce qu’elles ont de compatible en une même essence, élevé à un plus haut degré de perfection. C’est le chef-d’œuvre de la Nature, que la progression graduelle des Êtres devait avoir pour dernier terme; au moins nous le prenons ici pour le dernier, parce que c’est à lui que se termine notre échelle naturelle des Êtres. (p.3)

illustrations : Apoxyomène, IIe siècle av. J.-C., Croatie

Losinj_Apoxyomenos_glowa    Autant il y a de variations intermédiaires du prototype à l’homme, autant je compte d’essais de la Nature qui, visant au plus parfait, ne pouvait y parvenir que par cette suite innombrable d’ébauches. Car la perfection naturelle consiste dans l’unité combinée avec la plus grande variété possible : c’est donc l’extrême de la variation de la forme originale, qui peut donner la forme la plus parfaite; et, cet extrême terminant la série des variations intermédiaires, il fallait épuiser celle-ci pour avoir ce dernier terme.

    La Nature ne pouvait réaliser la forme humaine qu’en combinant de toutes les manières imaginables chacun des traits qui devaient y entrer. Si elle eût sauté une seule combinaison, ils n’auraient point eu ce juste degré de convenance qu’ils ont acquis en passant par toutes les nuances.
      Sous ce point de vue, je me figure chaque variation de l’enveloppe du prototype, comme une étude de la forme humaine que la Nature méditait; et je crois pouvoir appeler la collection de ces études, l’apprentissage de la Nature, ou les essais de la Nature qui apprend à faire l’homme. […] (p.4)


Le prototype et son évolution : la métamorphose

      Le prototype est un modèle qui représente l’Être réduit à ses moindres termes : c’est un fond inépuisable de variations. Chaque variation réalisée, donne un Être, et peut être appelée une métamorphose du prototype, ou plutôt de la première enveloppe qui en a été la première réalisation. Le prototype est un principe intellectuel qui ne s’altère qu’en le réalisant dans la matière. (P.6)

Exemples :

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Évolution de l’habitat depuis l’abri rocheux aux huttes faites de branchages, ossements et peaux.

  • Une caverne, une grotte, une hutte de sauvage, une cabane de berger, une maison, un palais, peuvent être considérées comme des variations graduées d’un même plan d’architecture qui commença à s’exécuter par les moindres éléments possibles. Une hutte de sauvage, une cabane de berger, une maison, ne font point un Escurial, un Louvre; mais elles en peuvent être regardées comme des types plus ou moins éloignés, en ce que celles-là comme ceux-ci se rapportent à un même dessein primitif, et qu’ils sont tous le produit d’une même idée plus ou moins développées. (…) (P.6)
  • Une pierre, un chêne, un cheval, un singe, un homme, sont des variations graduées du prototype qui a commencé à se réaliser par les moindres éléments possibles. Une pierre, un chêne, un cheval, ne sont point des hommes; mais ils en peuvent être regardés comme des types plus ou moins grossiers en ce qu’ils se rapportent à un même dessein primitif, et qu’ils sont tous le produit d’une même idée plus ou moins développée. On trouve dans la pierre et dans la plante, les mêmes principes essentiels à la vie, que dans la machine humaine : toute la différence consiste dans la combinaison de ces principes, le nombre, la proportion, l’ordre, et la forme des organes. (P.7)

la méthode

     Envisageant la suite des individus, quelque nom qu’on leur donne, comme autant de progrès de l’Être vers l’humanité, nous allons les comparer d’abord à la forme humaine tant extérieure qu’intérieure, ou à l’homme physique, puis aux facultés d’un ordre supérieur, c’est-à-dire l’homme doué de raison.
   Cette nouvelle manière de contempler la Nature et ses productions, qui les rappelle toutes à une seule idée génératrice du monde, est fondée sur le principe de continuité qui lie toutes les parties de ce grand tout. Chaque mécanisme, pris en particulier, ne tend proprement et immédiatement qu’à produire celui qu’il engendre en effet; mais la somme de ces mécanismes tend au dernier résultat, et nous prenons ici l’homme pour le dernier résultat, afin de nous borner aux Êtres terrestres, les seuls à notre portée. (p.7)


CHAPITRE II

Où l’on recherche si c’est la matière ou la force qui constitue le fond de l’Être.

Se nourrir, se développer et se reproduire

   Toute la matière est organique, vivante, animale. Une matière inorganique, morte, inanimée, est une chimère, une impossibilité.
    Se nourrir, se développer, se reproduire, font les effets généraux de l’activité vitale ou animale, inhérente à la matière.
    Réaliser ces trois choses, nutrition, accroissement, reproduction, avec le plus et le moins d’appareil possible, c’est pour ainsi dire le problème universel que la Nature avait à résoudre. L’homme en est la solution la plus élégante, la plus sublime, la plus compliquée; celle où l’érudition éclate avec le plus de pompe et de date… (p.8)


Le futur : vers un Être parfait dématérialisé ?

    Au sommet de l’échelle on trouve un Être qui ne paraît plus avoir avec la matière que les rapports généraux et communs de l’étendue, de la solidité, de l’impénétrabilité, etc., tant la perfection du principe actif qui fait proprement son existence, l’élève au dessus de la portion de matière qui lui sert d’organe.
   La progression n’est pas finie. Il ne peut y avoir des formes plus subtiles, des puissances plus actives, que celles qui composent l’homme. La force pourrait bien encore le défaire insensiblement de toute matérialité pour commencer un nouveau monde… mais nous ne devons pas nous égarer dans les vastes régions du possible.
    Que ce soit la force ou la matière qui constitue le fond de l’Être, il est toujours sûr que tout Être a une forme et de l’activité. L’ensemble de la Nature offre donc à notre contemplation deux grands objets : la progression des forces et le développement des formes. (P.12)


CHAPITRES III à XXXV (3 à 35)

    Les chapitres III à XXXV (35)  du livre présentent les ébauches de formes humaines des fossiles comme des expériences tentées par la Nature pour accéder à l’excellence. Les pierres sont considérées par Robinet comme des créatures vivantes à part entière mais simplifiées à l’extrême à qui leur structure ne permet pas de mener une vie extérieure comme celle des animaux et des plantes mais devait leur permettre un vie intérieure. Il ne semble pas que le philosophe naturaliste est compris la vraie nature des fossiles, vestiges minéralisés de créatures anciennement vivantes. Quand bien même, il l’aurait su, cela ne l’aurait pas empêché de maintenir sa théorie pour les minéraux qui, par leur forme, se rapprochent des organes humains comme la tête, les oreilles, le nez, le pied et les organes sexuels. Pour Robinet, ces formes ne peuvent être issues du hasard, elles expriment un « dessein », celui de la Nature de tendre dans ses réalisations à la la structure et à la forme parfaite, celle de l’Homme. 

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Minéraux représentant des Figures analogues à certaines parties du corps de l’homme

     La Nature commença à préparer, dans le moindre arôme, ce chef-d’œuvre de mécanique qui ne devait être porté à la perfection qu’après un nombre infini de combinaisons. Si elle ne faisait pas encore des têtes, ni des bras, ni des mains, ni des pieds, ni des chairs, ni des os, ni des muscles, elle travaillait les matériaux; elle était occupée à d’autres formes moins composées qui, par une gradation imperceptible, devaient amener celles-là […]

    Mais dira-t-on, que voyez-vous dans une pierre qui soit analogue au cœur et aux poumons de l’animal ?

     Je conviens que l’analogie est au-delà de nos sens. Est-ce une raison pour refuser de l’admettre ? […]
      Quand nous ne retrouverions ni utricules ni trachées dans le minéraux, tout ce qu’on en pourrait légitimement conclure, c’est qu’un appareil organique plus simple suffit à ce degré de l’Être.
      De quelle finesse, de quelle simplicité ne doivent pas être le sortantes d’une vie si simple dans des corps aussi purs que l’or et le diamant ? Leur extrême ténuité les dérobe à nos ans, et nous ne saurions nous foirer une idée de leur structure. Parce que nos yeux et nos microscopes, beaucoup meilleurs que nos yeux, ne le aperçoivent point, nous en nions la réalité. C’est outrager la Nature, que de renfermer ainsi la réalité de l’Être dans la sphère étroite de nos sens, ou de nos instruments.
      Persuadé que les fossiles vivent, sinon d’une vie extérieure, parce qu’ils manquent peut-être de membres et de sens, ce que je n’oserais pourtant assurer, au moins d’une vie interne, enveloppée mais très réelle en son espèce, quoique beaucoup en dessous de celle de l’animal endormi, et de la plante; je n’ai garde de leur refuser les organes nécessaires aux fonctions de leur économie vitale; et de quelque forme qu’ils aient, je la conçois comme un progrès vers la forme de leur analogues dans les végétaux, dans les insectes, dans les grands animaux, et finalement dans l’homme. (p. 15 à 18)

    En contemplant l’Être dans les pierres, nous devons donc nous souvenir que, pour atteindre ce degré, il a passé par un nombre et une variété de transformations qui excèdent la force de l’imagination la plus vaste, et qui toutes préparaient de loin la forme humaine. (p.37)

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Minéraux représentant des Figures analogues à des organes sexuels : Priapolite représentant un pénis et ses testicules (fig.1), Hysterapetra représentant la vulve d’une femme (fig.2 & 3)


CHAPITRES XXXVI (36) à  XLII (42)

Ces chapitres présentent les ébauches de formes humaines adoptées par les plantes

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Mandragora mas. mandragore - Histoire des plantes de Denis Dodart (1634-1717), gravure 1668-1699

Mandragora mas. mandragore – Histoire des plantes de Denis Dodart (1634-1717), gravure 1668-1699

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Mandragores – Hortus Sanitatis de Mayence, 1485


CHAPITRE LI (51)

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Conque de Venus – Concha Venera (Planche II, fig.4)

Conqua Venerea par Jean Baptiste René Robinet


CHAPITRE LVIII (58) et LIX (59) – Poissons Anthropomorphos

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Chapitre LXXVIII (78), LXXXIII (83) & LXXXVI (86)

Espèce de Sirène pêchée en Westfrise, femmes marines et femme marine de Paris en 1758

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CHAPITRE LXXXIV (84)

Poisson-femme appelé par les Espagnols Pece-rhuger

Pece Muger, sive piscis (andropomorphus) - Redi Francesco (1626-1697) - Experimenta círca res diversas naturales, speciatim illas, Quae ex Indiis adseruntur

Redi Francesco (1626-1697) – pece Muger, sive piscis (andropomorphus)

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chapitres CVI (106) à CXVII (117)

   Cette partie du livre décrit les différentes races humaines qui peuplent le monde, imaginaires ou réelles (certains sont décrits comme portant une queue…), décrivant leurs apparences diverses et leurs comportements et coutumes telle que les explorateurs ou voyageurs les ont décrites à leur retour en Europe en insistant sur les faiblesses et les tares de leur constitution qui laisse supposer qu’ils ne se situent qu’à une phase intermédiaire et imparfaite de l’évolution qui a aboutit à l’homme parfait. L’homme parfait, la version la plus achevée du grand dessein de la Nature sera décrit au chapitre suivant dans la personne de l’homme Grec et de ses apparentés qui est présenté comme la quintessence de la beauté parfaite.


Chapitre CXVIII (118) : Les Italiens, les Turcs, les Grecs, les Circassiens et les Géorgiens

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Statue d’Hercule en marbre attribuée à Phidias

Les canons de la beauté parfaite

    Au centre des différentes nations nommées dans les deux Chapitres précédents, on trouve les Italiens, les Turcs, les Grecs, les Circassiens et les Géorgiens. Ces peuples sont, sans contredit, les plus belles races de l’espèce humaine. Ils jouissent de tous les avantages naturels. C’est chez eux qu’il faut aller contempler le chef-d’œuvre de la Nature, les plus belles formes et la structure la plus excellente sous le plus beau ciel.

   Dans les belles provinces d’Italie, dit M. Wickelmann, on voit peu de ces figures ignobles que l’on rencontre à chaque pas au delà des Alpes. Les traits y sont partout nobles et bien marqués; la forme du visage y est ordinairement grande et pleine, et parfaitement proportionnée dans toute ses parties. Cette beauté de forme est frappante jusque dans le bas peuple. La tête du dernier artisan pourrait-être placée dans les compositions héroïque; et il serait pas difficile de trouver parmi les femmes de la dernière classe du peuple, même dans les villages les moins considérable, un modèle pour faire une Junon. Naples, qui jouit, plus que les autres provinces d’Italie, d’un ciel doux et tempéré, produit en quantité ces formes dignes de servir de modèle au beau idéal, c’est-à-dire au beau naturel, épuré, élevé jusqu’à la perfection divine. Si les Italiens, dit un anglais, sont seuls capables, parmi les modernes, de peindre la beauté, c’est qu’ils ont la base de ce talent dans les belles figures qu’ils ont continuellement sous les yeux : cette contemplation assidue du beau naturel fait qu’ils le copient avec tant de vérité. On voit peu de visages grêlés en Italie.

58819b1f022cb832aaeb73f3da227c7e--classical-period-romans    C’est dans leur propre pays que les Artistes Grecs prirent les modèles de ces statues dont nous admirons les fragments, et qui, toutes mutilées qu’elles sont, serviront éternellement de règles pour les belles proportions. Dans l’ancienne Grèce, il y avait des jeux publics où les jeunes hommes venaient disputer le prix de la beauté. Les prêtres de plusieurs Dieux, ne pouvaient être que des adolescents qui eussent mérité ce prix. Il y avait de semblables fêtes instituées pour les jeunes filles à Sparte, à Lesbos, à Paros. Polybe dit qu’aucune autre Nation ne pouvait être égalée aux Grecs pour la beauté. On ne trouve point parmi eux de nez écrasé, celui de tous les défauts qui défigure le plus un visage. Un célèbre anatomiste a observé que les têtes des Grecs et des Turcs ont la forme de l’ovale d’une plus belle proportion que les têtes des allemands et des flamands. Les Artistes Grecs fixèrent les idées de la beauté d’après les modèles de leur nation, et ces idées ont été universellement adoptées partout où les arts ont fleuri. On en retrouve les traits dans les mêmes contrées, ainsi que dans la Circassie et la Géorgie. On y retrouve le profil Grec, le premier caractère de la beauté du visage, qui n’admet qu’un enfoncement très doux et très léger entre le front et le nez; on y retrouve les sourcils des Grâces, ce sont ceux des femmes Circassiennes, qui, par la finesse et la subtilité des poils, ne semblent être qu’un filet de soie recourbé; ce front modérément grand, poli, et également courbe dans tous les points qui se répondent; les yeux et les mains de la Pallas de Phidias; la taille riche et noble de la Vénus Grecque; cette sublime harmonie de toutes les parties du corps qui frappe dans l’Antinoüs et dans Niobé. un trait de beauté remarquable dans les femmes Géorgiennes, Circassiennes et Turques, c’est la rondeur pleine du menton sans apparence de fossette. Cette fossette n’est en effet qu’un agrément accidentel qu’on ne trouve ni dans Niobé, ni dans les filles, ni dans la Pallas que possède le Cardinal Albani, ni dans l’Apollon du Bevédère.

    Le sang de Géorgie est si universellement beau qu’on ne trouve pas un laid visage dans ce pays, et la Nature a répandu sur la plupart des femmes des grâces qu’on ne voit pas ailleurs, elles sont grandes, bien faites, extrêmement déliées à la ceinture, elles ont le visage charmant. Les hommes sont aussi fort beaux. Les femmes, dit Struys, sont fort belles et fort blanches en Circassie, et elles ont le plus beau teint et les plus belles couleurs du monde; le front grand et uni, les yeux grands, doux et pleins de feu, le nez bien fait, les lèvres merveilles, la bouche riante et petite, et le menton comme il doit être pour achever un parfait ovale; elles ont le cou et la gorge parfaitement bien faits, la taille grande et aisée, les cheveux du plus beau noir : il est rare de trouver en Turquie des bossus ou des boiteux; les hommes y sont aussi beaux que les Géorgiens ou les Circassiens, les femmes y sont belles, bien faites et sans défaut. Il n’y a femme de Laboureur ou de paysan en Asie, dit Belon, qui n’ait le teint frais comme une rose, la peau délicate et blanche, si polie et si bien tendue qu’il semble toucher du velours. Cette peau douce, satinée et transparente est un don précieux de la température du climat. Les femmes Grecques sont peut-être encore plus belles que les Turques; ou plutôt il faudrait avoir des idées bien pures de la beauté pour décider laquelle de ces nations mérite la pomme. Les habitants de Isle de l’Archipel partagent aussi les avantages de la beauté avec leurs voisins. (p.188 à 191)


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Le port de Sète, le long du canal Royal, en 1845

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Gribouillage et embrouilles (déformations causées par mon IPhone en folie…)


Julia Kristeva : les Nouvelles maladies de l’âme


Capture d_écran 2017-07-10 à 10.30.23     « La maladie de l’âme… la belle expression platonicienne n’a de cesse d’être d’actualité. Non seulement elle est prompte à revenir d’époque en époque, mais elle semble particulièrement friande de la nôtre. Que cette maladie désigne une vague tristesse, un taedium vitae, ou, plus grave, une dépression, elle implique tout à la fois la souffrance morale et la souffrance physique. L’âme et le corps sont divisés mais se retrouvent dans la douleur si bien que « la maladie de l’âme vient de ce que nous avons un corps ».   (Extrait de la présentation du livre de J. Pigeaud « La maladie de l’âme ».)


Julia Kristeva.pngJulia Kristeva

Les nouvelles maladies de l’âme, Extrait : Les nouveaux patients existent-ils ?

a199 L’expérience quotidienne semble démontrer une réduction spectaculaire de la vie intérieure. Qui a encore une âme aujourd’hui ? On ne connaît que trop le chantage sentimental digne de feuilletons télévisés, mais il n’exhibe que l’échec hystérique de la vie psychique, bien connu par l’insatisfaction romantique et le vaudeville bourgeois. Quant au regain d’intérêt pour les religions, on est en droit de se demander s’il résulte d’une recherche ou, au contraire, d’une pauvreté psychique qui demande à la foi une prothèse d’âme pour une subjectivité amputée.

     Car le constat s’impose : pressés par le stress, impatients de gagner et de dépenser, de jouir et de mourir, les hommes et les femmes d’aujourd’hui font l’économie de cette représentation de leur expérience qu’on appelle une vie psychique. L’acte et sa doublure, l’abandon, se substituent à l’interprétation du sens.

    On n’a ni le temps ni l’espace nécessaire pour se faire une âme. Le simple soupçon d’une pareille dérision paraît dérisoire, déplacé. Ombiliqué sur son quant à soi, l’homme moderne est un narcissique peut-être douloureux mais sans remord. La souffrance le prend au corps — il somatise. Quand il se plaint, c’est pour mieux se complaire dans la plainte qu’il désire sans issue. S’il n’est pas déprimé, il s’exalte d’objets mineurs et dévalorisés dans un plaisir pervers qui ne connait pas de satisfaction. Habitant d’un espace et d’un temps morcelés et accélérés, il a souvent du mal à se reconnaître une physionomie. sans identité sexuelle, subjective ou morale, cet amphibien est un être de frontière, un « borderline » ou un « faux-self ». Un corps qui agit, le plus souvent même sans la joie de cette ivresse performative. L’homme moderne est en train de perdre son âme. Mais il ne le sait pas, car c’est précisément l’appareil psychique qui enregistre les représentations et leurs valeurs signifiantes pour le sujet. Or, la chambre noire est en panne.

     Bien entendu, la société dans laquelle l’individu moderne s’est formé ne le laisse pas sans recours. Il en trouve un, parfois efficace, dans la neurochimie : les insomnies, les angoisses, certains accès psychotiques, certaine dépressions s’en trouvent soulagés. Et qui aura à y redire ? Le corps conquiert le territoire invisible de l’âme. Dont acte. Vous n’y êtes pour rien. Vous êtes saturés d’images, elles vous portent, elle sous remplacent,vous rêvez. Ravissement de l’hallucination : plus de frontières entre le plaisir et la réalité, entre le vrai et le faux. Le spectacle est une vie de rêve, nous en voulons tous. Ce « vous », ce « nous » existe-t-il ? Votre expression se standardise, votre discours se normalise. D’ailleurs avez-vous un discours ?

      Quand vous n’êtes pas pris en charge par la drogue, vous êtes « pansés » par les images. Vous noyez vos états d’âme dans le flux médiatique, avant qu’ils ne se formulent en mots. L’image a l’extraordinaire puissance de capter vos angoisses et vos désirs, de se charger de leur intensité et d’en suspendre le sens. Ça marche tout seul. la vie psychique de l’homme moderne se situe désormais entre les symptômes somatiques (la maladie avec l’hôpital) et la mise en image des ses désirs (la rêverie devant la télé). Dans cette situation, elle se bloque, s’inhibe, se meurt. Pourtant, on ne voit que trop bien les bénéfices d’un tel réglage. Plus encore qu’une commodité ou une nouvelle variante de l’« opium du peuple », cette modification de la vie psychique préfigure peut-être une nouvelle humanité, qui aura dépassé, avec la complaisance psychologique, l’inquiétude métaphysique et le souci pour l’être. N’est-ce pas fabuleux, quelqu’un qui se satisfait d’une pilule et d’un écran.

    L’ennui, c’est que le trajet d’un tel surhomme est parsemé d’embûches. Difficultés relationnelles et sexuelles, symptômes somatiques, impossibilité de s’exprimer et malaise engendré par l’emploi d’un langage qu’on finit par ressentir « artificiel », « vide » ou  « robotisé », conduisent à de nouveaux patients sur le divan de l’analyste. Ils ont souvent l’apparence des analysants « classiques ». mais sous les allures hystériques et obsessionnelles percent vite les « maladies de l’âme » qui évoquent, sans s’y confondre, les impossibilités des psychotiques à symboliser des traumas insoutenables. Les analystes sont conduits dés lors à inventer de nouvelles nosographies qui tiennent compte des « narcissismes » blessés, des « fausses personnalités », des « états limites », des « psychosomatiques ». par delà le différences de ces nouvelles symptomatologies, un dénominateur commun les réunit : la difficulté à représenter. Qu’elle prenne la forme du mutisme psychique ou qu’elle essaie divers signaux ressentis comme « vides » ou « artificiels », cette carence de la représentation psychique entrave la vie sensorielle, sexuelle, intellectuelle et peut porter atteinte au fonctionnement biologique lui-même. L’appel est fait alors au psychanalyste, sous des formes déguisées, à restaurer la vie psychique pour permettre une vie optimale au corps parlant.

    Ces nouveaux patients sont-ils produits par la vie moderne qui aggrave les conditions familiales et les difficultés infantiles de chacun et les transforme en symptômes d’une époque ? Ou bien la dépendance médicale et la ruée vers l’image seraient-elles les variantes contemporaines de carence narcissiques propres à tous les temps ? Enfin, s’agit-il d’un changement historique des patients, ou plutôt d’un changement dans l’écoute des analystes qui affinent leur interprétation de symptomatologies auparavant négligées ? […] Il n’en reste pas moins qu’un analyste qui ne découvre pas, dans chacun de ses patients, une nouvelle maladie de l’âme, ne l’entend pas dans sa véritable singularité. De même, en considérant que, par-delà les nosographies classiques et leur nécessaires refontes, les nouvelles maladies de l’âme sont des difficultés ou des incapacités de représentation psychique qui vont jusqu’à mettre à mort l’espace psychique, nous nous plaçons au cœur même du projet analytique.

Julia Kristeva, Les Nouvelles maladies de l’âmeédit. Fayard, 1993.

Michael Kenna - Vidal Cain, Jardin des Tuileries, Paris, France. 2,010

le Cain d’Henri Vidal au Jardin des Tuileries, photo de Michael Kenna, 2010


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le peintre Daniel Garber – Nostalgie de l’ancienne Amérique rurale


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Daniel Garber – In the Springtime, 1958

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Daniel Garber (1880-1958)     Daniel Garber (1880-1958) est un peintre américain né dans l’Indiana qui, après avoir voyagé et étudié deux années en Europe notamment à Paris où il s’intégra à l’American Artists Association et exposa à deux reprises, s’est ensuite installé en Pennsylvanie où il effectuera toute sa carrière de peintre indépendant et de professeur d’art à l’Académie des Beaux-Arts. Résidant en bordure de la rivière Delawarre près de New Hope, un gros village faisant partie des Bucks County*, ces comtés de Pennsylvanie qui avaient conservé le charme suranné de la vieille Angleterre et qui avaient attirés de nombreux artistes qui s’étaient établis près de New Hope donnant naissance à une colonie où prédominaient les peintres impressionnistes, la New Hope Artist Colony, dont faisait partie Garber. Son thème de prédilection était la peinture de paysage qu’il réalisait le plus souvent en plein air. Si son style était fortement influencé par l’impressionnisme qu’il avait étudié en Europe, il était également empreint d’un certain académisme sur le plan du dessin et de la composition. Il avait l’habitude de noter méticuleusement les points de vue d’où il peignait ses paysages, c’est ainsi que pour le tableau « In the Springtime » présenté ci-dessus, il avait écrit : « peint à partir de Lower Road de Lambertville à Princeton. En regardant en direction de L’Est, le matin  ». Ce tableau sera le dernier signé et daté de Garber qui devait mourir un peu plus tard après son exécution. L’artiste y applique un type de composition expérimenté à la fin de sa vie et qui consistait à diminuer ou même supprimer la vision du ciel en remontant la ligne d’horizon vers le haut du tableau afin de donner plus d’importance à la partie terrestre du paysage. C’est une scène typique de la vie rurale américaine de la côte Est de l’époque qui est représentée, on y voit au premier plan un fermier venant de terminer le labour manuel d’une parcelle et contemplant fièrement le résultat de son labeur. La lumière qui illumine les maisons et les arbres est celle d’un milieu ou d’une fin de matinée et projette des ombres marquées sur les éléments du paysage et le sol. La chemise blanche et le manche de la pelle fortement éclairées du personnage tranchent avec la partie ombrée de son corps et attire le regard. On distingue en moyen plan une femme se déplaçant sur un chemin voisin et en arrière plan une femme accaparée à faire sécher son linge. C’est un sujet pictural qui aurait pu être tout aussi bien traité à la manière naïve par ses compatriotes Grant Wood et Thomas Hart Benton, marquant ainsi le lien de parenté qui unit ces trois peintres qui portent témoignage de la ruralité américaine de la période de l’entre-deux guerres.

 * Le nom des Bucks County est dérivé de Buckinghamshire, le comté d’Angleterre d’où était originaire la famille Penn, celle du fondateur de la Pennsylvanie

81.105     Thomas Hart Benton - Chilmark Hoy, 1951.jpg

De gauche à droite  :     peintures de  Grant Wood  –  The Birthplace of Herbert 
Hoover, West Branch, Iowa, 1931 et Thomas Hart Benton – Chilmark Hoy, 1951

Jean-Baptiste_Camille_Corot_-_Civita_Castellana.jpg     Champs-Morvan-detail

De gauche à droite  :    Civita Castellana (1826-1827)  et Champ de blé dans le Morvan (1842) de Jean-Baptiste Corot

Self Portrait 1911    La comparaison de ces deux tableaux de Grant Wood et Thomas Hart Benton avec les tableaux de Daniel Garber présentés sur cette page permet de bien comprendre ce qui les relie et ce qui les sépare. Ce qui les relie, c’est la représentation détaillée du monde rural américain de la côte Est de l’entre-deux-guerres, monde encore très proche de son modèle européen avec ses petites parcelles, ces bosquets et ses haies. Ce qui les sépare, c’est le style de représentation qui poursuit des buts très différents. le style de Grant Wood est un style très appliqué, très léché qui soigne la représentation de chaque élément du paysage de manière autonome et qui aboutit au résultat que le tableau achevé ressemble à une maquette fidèle à la réalité matérielle et physique mais omet de transmettre les sentiments et les sensations que l’on éprouve à la vue du paysage réel. Thomas Hart Benton a choisi lui de transmettre la signification cachée du paysage en forçant le trait pour exprimer les lignes de force qui le structurent et l’animent. Les pentes sont accentuées, les courbes renforcées, les contrastes de lumières et de couleurs accusées et les meules de foin disposées dans les champs sont représentées telles des vagues agitant violemment la surface d’un océan. Tout cela dans le but de créer une atmosphère dramatique et de tension. Quand à Daniel Garber, j’ai eu la surprise, en découvrant ses tableaux, de revivre les sensations que j’éprouvais adolescent dans le paysage des Boucles de la Seine, en Normandie, où je passais mes vacances : la vision éthérée des falaises de Quarry dominant la rivière Delaware, c’est exactement celle que j’avais des falaises calcaires de la rive droite de la Seine dans les petits matin brumeux. Celle des barques amarrées au pied des grands arbres, c’est exactement l’image que j’avais conservé dans ma mémoire de l’embarcadère situé sur la rive d’un petit bras de la Seine en face de l’île longue qui le séparait du bras principal. J’ai retrouvé également les ambiances bleutées délicates des soirées d’été, la légèreté des feuillages blonds inondés de lumière, les violents contrastes d’ombre et de lumière des chauds après-midis écrasés de soleil et les puissantes teintes fauves automnales. Daniel Garber est un sorcier qui a su capter les sentiments délicats attachés à des instants fugaces et les emprisonner dans ses toiles pour nous permettre de les remémorer. Ses pinceaux fonctionnent comme des baguettes magiques. Certains le rattachent au courant impressionniste façon A.M. Whistler, d’autres à un réalisme teinté de romantisme et effectivement, cette capacité de sa peinture de pouvoir susciter les émotions chez ceux qui la contemple est une qualité toute romantique mais sa technique de juxtaposer des petites touches de couleur est elle, impressionniste.  Pour ma part j’ai noté de très fortes correspondances avec Jean-Baptiste Corot, l’inventeur des paysages baignés de lumière que l’on présente au choix comme le dernier des néoclassiques ou le premier des impressionnistes. Disons alors pour conclure que Daniel Garber était un peintre qui avait réussi à concilier la vision romantique du monde avec une technique héritée à la fois du néoclassicisme et de l’impressionnisme…

Enki sigle


Quelques autres tableaux de Daniel Garber parmi mes préférés

Daniel Garber - The Oriole,
Daniel Garber – The Oriole Meditation, 1925

Tanis, 1915, by Daniel Garber - July27_garber
Daniel Garber – Tanis, 1915

Mending, 1918Daniel Garber – Mending, 1918

Gathering Grapes - Daniel Garber 1909
Daniel Garber – gathering Grapes, 1909


Seriez-vous comme moi un tantinet lycanthrope ?


Réservé aux insensés

2w4B3qt.jpgLycanthrope

Moi, le Loup des steppes, je trotte sans jamais m’arrêter ;
La neige recouvre entièrement l’espace,
Le corbeau quitte le bouleau, ses ailes déployées,
Mais de lièvres, de chevreuil, pas de traces !
J’ai pour les chevreuils amour prodigieux,
Je voudrais en trouver un !
Je le prendrais entre mes dents, entre mes mains,
Rien ne serait plus délicieux !
J’aurais pour cet être une bonté immense,
je dévorerais ses tendres cuissots,
Boirais son sang rouge clair, étancherais ma soif intense,
Puis m’en irais hurler, seul, jusqu’au matin très tôt.

Herman Hesse, Le Loup des steppes, extrait

       Il était un fois un homme qui se prénommait Harry et que l’on appelait le Loup des steppes. Il marchait sur ses deux jambes, portait des vêtements comme un être humain, mais en vérité, c’était un loup. Il avait l’érudition des personnes à l’esprit bien fait et apparaissait comme un homme d’une assez grande intelligence. Cependant, il y avait une chose qu’il n’avait pas apprise : c’était à se sentir content de lui-même et de son sort. Il en était incapable ; aussi était-ce un être insatisfait. Il existait une explication probable à cela. Au fond de son cœur, il était persuadé (ou croyait l’être) que en vérité, il n’était nullement un homme mais un loup venu de la steppe. Certaines personnes éclairées auraient pu discuter de la question et chercher à déterminer s’il était effectivement un animal. […] Ce sujet aurait ainsi pu faire l’objet de longs et passionnants débats et même de multiples ouvrages, mais cela n’aurait pas aidé le Loup des steppes. En effet, il ne lui importait absolument pas de savoir s’il s’était transformé en loup à cause d’un sortilège, des coups qu’on lui avait infligés, ou s’il avait simplement tout inventé. Ce que les autres ou lui-même pouvaient en penser ne revêtait aucune importance à ses yeux ; cela n’extirpait pas le loup de son être.

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      Le Loup des steppes possédait donc deux natures : il était homme et loup. Tel était son destin. Or celui-ci n’avait sans doute rien de vraiment particulier ni de vraiment rare. Il existe, on le sait, nombre de personnes montrant beaucoup de points communs avec le chien ou le renard, le poisson ou le serpent, sans que cela engendre de difficultés spécifiques. Chez ces gens, l’être humain et le renard, l’être humain et le poisson vivent côte à côte et aucun d’eux ne fait souffrir l’autre. Ils se soutiennent même mutuellement, et bien des hommes enviés pour leur réussite doivent leur bonheur davantage à leur côté renard ou singe qu’a à leur côté humain. Ce phénomène est bien connu de tous. Chez Harry par contre, les choses fonctionnaient différemment. En lui l’âtre humain et le loup ne cohabitaient pas paisiblement et s’entraidaient encore moins. Une haine fatale les opposait indéfectiblement et chacun d’eux vivait uniquement aux dépens de l’autre. lorsque deux ennemis mortels s’affrontent ainsi à l’intérieur d’une même âme, d’un même individu, l’existence entière de celui-ci s’en trouve gâchée. Enfin ! Chacun a une destinée particulière qu’il n’est jamais facile à assumer.

Izx8f1nWwdLBfOHrC2GVlOy8oSE        Notre Loup des steppes, lui, avait le sentiment de vivre tantôt comme un loup, tantôt comme un homme, à l’instar de tous les autres êtres pourvus de deux natures. Cependant, lorsqu’il était loup, l’homme en lui se tenait sans cesse aux aguets, observant son adversaire avec attention, le jugeant, le condamnant. Lorsque ensuite il devenait homme, le loup faisait de même. Il arrivait par exemple que Harry eût une belle pensée, qu’il éprouvât un sentiment délicat, noble, ou qu’il accomplît ce qu’il convient d’appeler une bonne action. Alors le loup en lui montrait les dents, se mettait à rire et lui signifiait avec un mépris sanglant combien cette affectation de vertu était ridicule, combien elle seyait mal à un animal de la steppe, à un loup sachant parfaitement au fond de lui-même que pour être heureux, il devait parcourir seul les grandes plaines arides et, de tempo à autre, s’abreuver de sang, courir une louve. Ainsi, aux yeux du loup, tout acte humain était d’une dérision et d’une maladresse, d’une bêtise et d’une vanité effrayantes. Il en allait de même lorsque Harry se sentait et se comportait comme un loup, lorsqu’il montrait les crocs, lorsqu’il éprouvait une haine et une hostilité absolues envers les hommes, envers leurs attitudes et leurs mœurs hypocrites, décadentes. En effet, l’homme en lui se tenait à son tour aux aguets, observant le loup. Il traitait celui-ci de brute, d’animal, et ébranlait, empoisonnait même, tout le bonheur que lui inspirait sa seconde nature simple, saine et sauvage.

Hermann Hesse, le Loup des steppes (Der Steppenwolf, 1927) – Chap. Traité sur le Loup des steppes (Réservé aux insensés) pp.64-67 – Traduction Alexandra Cade – éd. Calmann-Lévy, 2004.

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