Au sujet de 3 tableaux de l’artiste espagnole Remedios Varo


« La féminité même, ici en hiéroglyphe le jeu et le feu dans l’œil de l’oiseau. »
André Breton
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Remedios Varo (1908-1963) – autoportrait vers 1942
      María de los Remedios Alicia Rodriga Varo y Uranga, un nom lourd à porter au moins par le poids des mots, elle le simplifiera en Remedios Varo. Remedios en espagnol signifie « remèdes, solutions » et est aussi un prénom féminin sans doute utilisé en l’honneur de la sainte Vierge des remèdes, la virgen de los remedios qui avait la réputation d’avoir accompli de nombreuses guérisons et faisait l’objet d’une dévotion officialisée par l’Église en 1198.
       Il ne semble pas que ce prénom ait eu une influence thérapeutique pour cette jeune espagnole tourmentée, passionnée par l’alchimie et l’occultisme qui avait abandonné l’école à l’âge de 15 ans pour étudier la peinture à l’académie à l’enseignement très académique San Fernando de Madrid (la même que Salvador Dali qui sera exclu l’année de soin arrivée). Proche des surréalistes catalans, elle rencontre à Barcelone le poète surréaliste français Benjamin Perret venu soutenir la République espagnole contre l’insurrection franquiste. Elle le suit à Paris et l’épousera en 1937 avant de l’accompagner en Argentine en 1941 pour fuir l’occupation allemande. Elle restera dans ce pays au moment du retour de Perret en France en 1947. Sa peinture doit beaucoup à Max Ernst et à l’artiste anglaise Leonora Carrington qu’elle avait rencontré en France.  André Breton écrira à son sujet :
     « Issue d’un des plus grands mirages qui auront marqué notre vie, se soldat-il par un désastre — la guerre d’Espagne — je suis placé pour revoir auprès de Benjamin Péret retour de Barcelone, Remedios qu’il en ramène. La féminité même, ici en hiéroglyphe le jeu et le feu dans l’oeil de l’oiseau, celle que je tiens (il faut voir contre quels vents et marées) pour la femme de sa vie. L’œuvre de Remedios s’est accomplie au Mexique, en grande partie après leur séparation, mais le surréalisme la revendique tout entière. » – André BretonLa Brêche, n°7, décembre 1964

    Les deux tableaux présentés ci-après se nomment « El encuentro » (la rencontre). Les rencontres de Remedios Varo sont le plus souvent des rencontres avec elle-même et révèlent une propension à l’introspection. Le premier tableau qui date de 1959 montre une femme dont le visage ressemble à celui de l’artiste, enveloppée dans un vêtement de couleur bleu fait de voiles successifs aux bords arrachés, assise devant une table sur lequel est posé un coffret qu’elle a entre-ouvert. L’ouverture du coffret laisse apparaître la partie supérieure d’un visage qui lui ressemble. On comprend que ce visage est le sien car les deux têtes sont enveloppées dans le même vêtement qui se prolonge à l’intérieur de la boîte. Encastrées dans le mur du fond de la pièce, deux étagères supportent des coffrets identique à celui qui vient d’être ouvert. 
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       Comment doit-on analyser ce tableau ? Le visage de la femme assise semble émacié et son ton blafard est celui d’un cadavre et curieusement son regard ne semble pas intéressé par le contenu du coffre posé sur la table qui vient d’être ouvert. Ce regard est absent, éteint, perdu dans le vague d’une pensée lointaine et dégage une profonde tristesse. À l’opposé, le visage que l’on distingue dans le coffré, coloré et lumineux, dégage une impression de vie et son regard semble fixer la femme de manière appuyée. Peut-être ce tableau exprime-t-il l’opposition chez Remedios Varo entre la part mortifère d’elle-même qui doute, se laisse aller et se protège du monde extérieur par des superpositions de voiles successifs et la part désirante à la recherche d’une autre identité. Ce conflit doit être très ancien car les voiles sont en lambeaux. Si cette interprétation est la bonne, le visage scrutateur du coffret représenterait les phases où l’artiste s’analyse, animé par un profond désir de changement. Le rapport à l’objet-être serait inversé, ce n’est pas l’être qui ouvre le coffret qui est l’examinateur mais l’objet-être que celui-ci dernier contenait à moins qu’entre-temps l’être découvreur ait été saisi par le doute et un sentiment d’impuissance et rattrapé par ses démons car comment changer et pourquoi faire ? On pressent que les autres coffrets sagement alignés sur les étagères renferment des visages dont les points points de vue et les perspectives sont différents. Ce tableau exprime de manière poignante le mal-être de l’artiste, sa solitude, sa volonté de changement, son indécision et finalement son impuissance.
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El encuentro (detail), 1959 
     C’est peu après avoir écrit cet article que je suis tombé sur une thèse en anglais  présentée en 2014 à la Queen’s University de Belfast consacrée à Remedios Varo (c’est ICI) dont un passage analyse ce tableau. L’auteur, O’Rawe R, cite un extrait d’une lettre de l’artiste adressée à son frère dans lequel elle explique le sens de ce tableau. Je n’ai pas modifié pour autant ma propre interprétation, jugeant intéressant de comparer les processus d’analyse :

      La rencontre de 1959 représente la recherche de l’identité. Une femme assise devant une petite boîte regarde dans l’espace avec nostalgie. La boîte ouverte contient son visage, qui la regarde. La cape qui enveloppe la femme et son second visage souligne leur lien. Comme Varo l’écrit dans une lettre à son frère, « cette pauvre femme, en ouvrant le petit coffre rempli de curiosité et d’espoir, ne découvre qu’elle-même ; à l’arrière-plan; sur les étagères, il y a d’autres petits coffrets et qui sait quand les ouvrira, si elle trouvera quelque chose de nouveau «  La déception ressentie par la protagoniste est évidente dans la tristesse de son visage. Dans le cas de son introspection, la femme avait espéré entrevoir quelque chose de spécial mais n’avait découvert que sa propre représentation. Comme elle le fait remarquer dans sa lettre, toutefois, de nombreuses autres boîtes sont sujettes à une recherche et le processus doit se poursuivre jusqu’à ce que le sujet retrouve son essence identitaire – O’Rawe R.   (traduction Enki)


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Rencontre nocturne

     Le second tableau a été peint en 1962, soit trois années plus tard que le précédent. Il représente une femme sur le seuil d’une porte derrière laquelle se tient debout un personnage étrange au corps revêtu de plumes et au visage de chouette. Cette fois le visage de la femme, à la différence du premier tableau, paraît lumineux et serein, empreint de délicatesse, presque avenant. Les yeux sont grands ouverts mais curieusement ne semblent pas intéressés par celui qui ouvre la porte, perdus qu’ils sont dans des pensées lointaines. Pourtant la femme semble s’être préparée à la visite en revêtant de somptueux atours : un vêtement d’apparat extraordinaire qui est tout à la fois robe foufroutante, pantalon serré aux chevilles, cape flottante et coiffe exubérante de dentelle qui revêt tout son corps. La teinte bleue aux reflets et dégradés blancs est la même que dans le tableau de 1959 mais les déchirures ont été remplacées par des volutes et des arabesques. Les deux personnages semblent sortir de l’obscurité, celle de la nuit et d’une sombre forêt pour la visiteuse, celle de la demeure pour le personnage masculin dont l’apparence de chouette laisse perplexe. Est-il pour la visiteuse un personnage positif ou négatif ? Difficile à dire car la symbolique de la chouette est ambigüe. Chez les grecs anciens, cet oiseau qui pouvait voir dans la nuit avait la réputation d’être sage et perspicace et avait été pour cette raison lié à la déesse Athena mais à Rome il était annonciateur de mort et apparaissait lié aux sorcières. Cette mauvaise réputation l’a suivie au Moyen-Âge et on le clouait aux portes pour conjurer le mauvais sort. Faut-il penser que cette ambiguïté du personnage est révélateur d’un questionnement de la visiteuse sur ses intentions et sur son être véritable ? D’autres éléments du tableau vont dans le sens de cette interprétation : l’air pensif de l’hôtesse, le fait qu’elle cache au niveau du bas-entre dans les replis de sa robe un visage identique au sien qu’elle bâillonne de sa main (Faut-il y voir un rejet du désir sexuel) et que plus bas au niveau du genou émerge de la robe une autre tête d’oiseau.

Enki sigle

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La Rencontre, 1962
     O’Rawe R, l’auteur de la thèse à laquelle je faisais référence dans l’analyse du tableau précédent a une vision un peu différente de la mienne. Dans le prolongement de son analyse première et de la déclaration de Remedios Varo à son frère selon laquelle les coffrets clos entreposés sur les étagères proclamation dans laquelle elle faisait référence à la possibilité que ces coffrets pourraient contenir « quelque chose de nouveaux », il entrevoit une issue optimiste de la longue quête de l’artiste qui fait taire la part négative de sa personnalité (le visage bâillonné dans les plis de la robe) dans sa rencontre avec l’homme-chouette qu’il interprète de manière positive en le rattachant à l’image sage et perspicace donnée à la chouette par la Grèce antique. Pour renforcer son analyse, il rattache ce second tableau à un troisième qui représente un personnage en proie aux mêmes tourments que l’artiste :

    L’optimisme du commentaire de Remedios Varo porte ses fruits dans le tableau de 1962 qui porte le même titre La rencontre. Cette figure porte également une robe bleue flottante, mais de celle-ci émane un blanc translucide qui semble également comprendre le corps à l’intérieur de la garniture. Ici, la protagoniste a également découvert une représentation de son propre visage mais, contrairement à la femme du tableau précédent, elle semble avoir pris le contrôle de cette seconde manifestation d’elle-même, la faisant taire au moment où elle arrive à son destin, au fond de la forêt. En dominant la part négative de sa personnalité, elle ouvre la porte d’un bâtiment où l’attend une chouette anthropomorphisée, qui témoigne de la sagesse qu’elle a acquise dans son introspection. Un tableau peint par l’artiste la même année intitulé  » briser le cercle infernal  » renvoie à la Rencontre et invite à un symbolisme de comparaison. Les deux scènes se situent dans une forêt, un lieu associé à des cycles de vie, de désespoir et de renaissance. Dans ce dernier cas, le personnage rencontre un hibou, symbolisant à la fois la mort et la régénération et signe de sagesse. Un petit oiseau se niche dans la cape du personnage, renforçant les associations avec la transcendance. Un petit oiseau se niche dans la cape du personnage, renforçant les associations avec la transcendance. Dans  » briser le cercle infernal « , le personnage intègre également l’image d’un oiseau dans les plis translucides de son vêtement. Une image de la forêt est également notée, de manière significative, dans la poitrine du personnage, mettant l’accent sur l’acquisition réussie de l’équilibre intérieur nécessaire pour cristalliser son essence identitaire. Georges Gurdjieff, philosophe mystique, a insisté sur le fait que les êtres humains doivent rompre le cercle vicieux des fausses personnalités si ils veulent se réaliser. Teresa Arcq, co-auteur d’un essai sur les artistes femmes Leonora Carrington, Remedios Varo and Kati Horna a également évoqué ce thème : « Remedios Caro représente un homme capable de briser le cercle vicieux dans lequel il est piégé grâce à une étude de lui-même. Son vêtement est déchiré, révélant une forêt mystérieuse, un chemin vers la lumière »O’Rawe R.  (traduction Enki)

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Breaking the vicious circle (Briser le cercle infernal), 1962

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les oiseaux de Flintcom-Ash


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Le mont Stetind, 1864
Le peintre romantique norvégien Peder Bake est l’un des rares peintre qui a su capter l’atmosphère irréelle des vastes étendues désolées du Nord extrême

     La romancière Belinda Cannone dans son essai sur le désir d’écrire, L’écriture du désir, petit livre précieux publié chez folio-essais en livre de poche s’interroge sur la puissance d’évocation du passage, haut dans le ciel, d’un groupe d’oiseaux en provenance du Grand Nord décrit par Thomas Hardy dans son roman Tess d’Uberville. Pour Belinda Cannone, cet événement soudain agit comme un révélateur de la dimension métaphysique de l’existence qui ne peut se manifester que dans un cadre poétique. Celui qui ne s’est pas retrouvé au moins une fois dans sa vie, une sombre journée d’hiver, solitaire dans une vaste étendue désolée couverte d’une neige froide et glacée, où les arbres n’étaient plus que des spectres dressant vers le ciel des moignons noircis, et qui n’a pas entendu, au-dessus de lui les cris rauques d’un groupe d’oiseaux noirs au vol lent comme si leurs ailes étaient raidies par le gel ne peut éprouver ce sentiment métaphysique qui surgit à la lecture de ce passage. Cette description réveille en nous les démons endormis enfouis au plus profond de notre âme depuis des centaines de millions d’année. Chaque homme est dépositaire du vécu de l’humanité toute entière et en particulier des expériences humaines douloureuses que sont les fuites et les migrations dans des contrées étranges et hostiles, le froid, la famine, la soif, l’attaque des prédateurs, le festin des charognards à poils et à plumes qui se délectent des cadavres. Il a suffit de la vision fugitive d’une escouade d’oiseaux polaires pour que ces monstres qui étaient tapis au fond de nous mêmes se réveillent et émergent dans notre conscience avec une force d’autant plus explosive qu’elle était contrainte depuis longtemps. C’est la libération de cette force  qui génère la puissance poétique de cette évocation et provoque notre émotion. Ces créatures spectrales ne peuvent venir que de l’autre monde, le monde des Morts et leur regard est le regard de ceux qui ont vu le pire du pire. Dans ce roman, Thomas Hardy oppose les forces de la vie, de la renaissance représentée par Tess, incarnation de la déesse grecque Cérès, déesse de l’agriculture, des moissons  et de la fertilité aux forces de la nuit, de l’endormissement et de la mort représenté par le dieu des Enfers Hadès qui enlèvera sa fille Proserpine. De là naîtra le cycle des saisons qui correspondent aux périodes de l’année où Proserpine est prisonnière des Enfers (l’hiver) et celles où elle retourne à la surface de la Terre (l’été). J’ai longtemps cherché dans l’iconographie consacrée aux volatiles des images pour illustrer cette apparition. Finalement, ce sont des photos de fossiles d’oiseaux préhistoriques dont les convulsions figées racontent leur fin tragique qui m’ont paru le mieux exprimer l’épouvante générée par ces oiseaux de de malheur.

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    « À cette période d’humidité glacée succéda une autre période de gelée sèche où des oiseaux étranges, venant de par-delà le pôle Nord, apparurent silencieusement sur le plateau de Flintcom-Ash : créatures décharnées et semblables à des spectres, avec des yeux tragiques, des yeux qui avaient contemplé des spectacles d’horreur et de cataclysme dans l’inconcevable grandeur de ces régions inaccessibles, sous des températures glaciales que nul être ne saurait endurer ; qui avaient assisté au fracas des banquises et à l’éboulement des montagnes de neige à la lueur fulgurante de l’aurore boréale, qui avaient été à demi aveuglés par le tourbillon d’ouragans colossaux et de convulsions terraquées *, et dont l’expression conservait encore le souvenir de pareilles visions.
     Ces oiseaux sans nom s’approchaient de Tess et de Marianne, mais ils ne révélaient rien de ce qu’ils avaient contemplé et que l’humanité ne connaîtrait jamais. Avec une muette impassibilité, ils écartaient de leur mémoire des expériences dont ils faisaient peu de cas, pour ne songer qu’aux incidents immédiats qui se passaient sur ce plateau sans beauté : les mouvements des deux jeunes filles qui retournaient les mottes […] »

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The same, in english

     There had not been such a winter for years. It came on in stealthy and measured glides, like the moves of a chess-player. One morning the few lonely trees and the thorns of the hedgerows appeared as if they had put off a vegetable for an animal integument. Every twig was covered with a white nap as of fur grown from the rind during the night, giving it four times its usual stoutness; the whole bush or tree forming a staring sketch in white lines on the mournful gray of the sky and horizon. Cobwebs revealed their presence on sheds and walls where none had ever been observed till brought out into visibility by the crystallizing atmosphere, hanging like loops of white worsted from salient points of the out-houses, posts, and gates.

   After this season of congealed dampness came a spell of dry frost, when strange birds from behind the North Pole began to arrive silently on the upland of Flintcomb-Ash; gaunt spectral creatures with tragical eyes-eyes which had witnessed scenes of cataclysmal horror in inaccessible polar regions of a magnitude such as no human being had ever conceived, in curdling temperatures that no man could endure; which had beheld the crash of icebergs and the slide of snowhills by the shooting light of the Aurora; been half blinded by the whirl of colossal storms and terraqueous distortions; and retained the expression of feature that such scenes had engendered.

  These nameless birds came quite near to Tess and Marian, but of all they had seen which humanity would never see, they brought no account. The traveller’s ambition to tell was not theirs, and, with dumb impassivity, they dismissed experiences which they did not value for the immediate incidents of this homely upland–the trivial movements of the two girls in disturbing the clods with their hackers so as to uncover something or other that these visitants relished as food.

Thomas Hardy, Tess of the d’Uberville, 1891.


Terraqué :  Composé de terre et d’eau. J’essaie de ressentir cela sur quoi sans doute, au-dessous des rumeurs de feuillages et d’oiseaux, s’ouvre l’énorme et secret pavillon; l’oscillation des eaux universelles, le plissement des couches terraquées, le gémissement du globe volant sous l’effort contrarié de la gravitation (ClaudelConnaiss. Est, 1907, p. 96). Au xviiiesiècle, Voltaire et les autres écrivaient terraquée au masculin« . Étymol. et Hist. 1747 (VoltaireMemnon ds Œuvres compl., Romans, éd. L. Moland, t. 21, p. 100: globe terraqué). Prob. empr. à l’angl. terraqueous « id. » dep. 1658 ds NED, formé du lat. terra « terre » et de l’angl. aqueous « de la nature de l’eau », dep. 1646 ibid., du lat. aquosus comme son corresp. fr. aqueux*, en angl. comme en fr. le terme étant associé à globe*. Fréq. abs. littér.: 11.

Traduction : stealthy : furtif   /    measured glides : glissements mesurés   /  thorns : épines   /    hedgerows : haies vives   /  integument : tégument   /  twig : brindille   /  rind : écorce   /  stoutness : corpulence   /  Cobwebs : toile d’araignée   /  loops : boucles   /  white worsted : blanc peigné    /    salient points : points saillants    /    out-house : appenti    /     spell : épeler    /    gaunt : décharné    /    curdling : coagulation    /    beheld : être tenu     /    whirl : tourbillon     /    terraqueous distortions : distorsions aqueuses    /    feature : fonctionnalité     /    dumb impassivity :   impassibilité muette    /    clods : des mottes     /    hackers : le Merriam-Webster donne la définition dialectale anglaise suivante : a hand implement or hooked  fork for grubbing out roots : « outil à main ou fourchette à crochets pour arracher les racines » (Dans le roman, cette scène se produit alors que Tess et Marian sont en train d’arracher des navets à la terre ingrate.


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Thomas Hardy (1840-1928)
peint par Jacques-Émile Blanche, 1906

Thomas Hardy

    Cet écrivain britannique, influencé par les idées de John Stuart Mill,  Charles Darwin, Charles Fourier et Auguste Comte a été classé comme appartenant au courant naturaliste qui à la fin du XIXe siècle tentait d’introduire dans la littérature romanesque la méthode des sciences humaines et sociales naissantes en décrivant les rapports humains de manière pseudo-scientifique et dont Zola fut en France le représentant le plus éminent. La plupart de ses romans ont pour cadre une région rurale imaginaire et idéalisée qu’il a nommé en reprenant le nom d’un ancien royaume d’Angleterre, le Wessex, qui doit beaucoup au Dorset, où il était né et où il se réfugia dans l’écriture pour fuir la société londonienne scandalisée par ses publications et qu’il détestait. Dans ses romans, dans le cadre d’une société bouleversée par les mutations économiques, les personnages sont en but aux conventions sociales et aux préjugés de la société victorienne et connaissent une fin tragique.

     C’est en 1891 qu’il publia Tess of the d’Uberville, roman qui fut dans un premier temps critiqué car il qu’il remettait en question les mœurs sexuelles de l’époque d’Hardy. L’écriture de Hardy illustre le plus souvent « la souffrance engendrée par la modernisation ».


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Belinda Cannone

    Née en Tunisie  en 1958, elle enseigne la littérature comparée à l’université Caen- Normandie et a publié de nombreux romans (dont L’Adieu à Stefan Zweig), essais (L’écriture de désir, le Sentiment d’imposture, s’émerveiller, etc..) et recueils de poèmes  et nouvelles tout en collaborant avec des revues littéraires. Je l’avais découverte en avril 2015 par la lecture de son essai L’écriture de désir et avait écrit à cette occasion un article dans ce blog : Meraviglia : Ho perduta.


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Lenore, the cute little dead girl – (2) The New Toy


C’est le temps des cadeaux pour ces chers petits…

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« A Dirge for her (them), the doubly dead.
   In that she died so young »

« Lenore » Edgar Allan Poe, 1831


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Quand Mariette Lydis croquait Verlaine…


Capture d’écran 2018-12-20 à 05.20.54.pngPaul Verlaine (1844-1896)

Parallèlement

     C’est en 1889 que Verlaine publie ce recueil de poème chez l’éditeur Léon Vanier à Paris. Il est au crépuscule de sa vie et depuis la mort de sa mère survenue 3 ans plus tôt, il n’est que l’ombre de lui-même, ayant sombré dans l’alcool, sans le sou, vagabondant et alternant les séjours dans les hôpitaux. Paradoxalement, cette époque est aussi celle de la reconnaissance si longtemps attendue. Cette œuvre s’inscrit dans un projet plus vaste qu’il mène depuis plusieurs années et qui consiste à présenter sous forme de 4 recueils les parts sombres et lumineuses de sa personne. Le recueil Parallèlement qui décrit la part sombre et maudite sera le premier publié et doit s’inscrire « en parallèle » sinon en opposition aux trois autres recueils qui suivront et qui auront pour tâche de définir la part claire et positive du poète après la rédemption qu’il espère suite à sa conversion au catholicisme  : Sagesse, Amour et Bonheur. Mais la présentation de ce premier recueil dans lequel abondent les scènes érotiques et scabreuses contraires à la morale bourgeoise du temps  est ambiguë car, alors que devait transparaître dans ce qui était présenté comme une confession le regret de l’auteur, on constate au contraire une complaisance certaine dans la description des scènes érotiques qui laisse à penser que la rédemption n’est pas complète. Mais pouvait-il en être autrement ? Verlaine est un être ambivalent dont la vie aura oscillé en permanence entre l’élévation vers un idéal de pureté impossible à atteindre et la chute dans des abîmes sans fond. C’est sans doute à cette ambivalence absolue que nous devons son œuvre poétique si attachante.


 gettyimages-56233749-1024x1024.jpgMariette Lydis (1887-1970)

    Mariette Lydis est une comète lumineuse qui aura traversé le ciel européen avant se de poser sur le sol argentin. Née à Vienne en 1887 sous le nom de Marietta Ronsperger dans une famille juive, on connaît peu de choses sur son enfance sauf qu’elle a beaucoup voyagé à travers l’Europe et qu’elle est sur le plan de la peinture autodidacte. Sa carrière de peintre est connue  de 1919 à 1922 par ses œuvres signées des initiales MPK, du nom de son premier mari, Julius Koloman Pachoffer-Karñy. Divorcée de celui-ci, elle épouse en 1918 un citoyen grec du nom de Jean Lydis, et vivra avec lui un temps près d’Athènes avant de reprendre sa liberté en 1925 et se transporter un temps à Florence. Ayant fait connaissance du romancier, poète et auteur dramatique italien Massimo Bontempelli qui vivait alors à Paris et était très proche des cercles surréalistes, elle le suit à Paris en 1926 puis décide de s’installer en France dont elle prendra la nationalité en 1939. Elle se lie en 1928 au comte Giuseppi Govone, un éditeur d’art ami de Gabriel d’Annunzo, qu’elle épousera en 1934. Au moment de l’Anschluss, dans la crainte d’une invasion allemande, elle rejoint son amie intime  Erica Marx, une éditrice anglaise fille du riche collectionneur Hermann Marx (Cobham). Mais au bout d’une année, elle part pour Buenos Aires en juillet 1940 à l’invitation du marchand d’art Muller, pays où elle s’installera définitivement jusqu’à sa mort survenue en 1970. Mariette Lydis est connue par ses estampes en couleurs et pour ses illustrations aux couleurs délicates « empreintes de douceur et d’une certaine grâce nonchalante » de grands ouvrages littéraires pour des auteurs tels que Paul Valéry, Paul Verlaine, Edgar Poe, Armand Godoy, etc… Amie de Montherlant, elle a illustré plusieurs de ses œuvres telles Le serviteur châtié (1927) et Serge Sandrier (1948). Elle a illustré également Les Claudine de Colette (1935), Une Jeune Pucelette… (Folastrie) de Pierre de Ronsard (1936), Les Paradis artificiels de Charles Baudelaire (1955), , Madame Bovary de Flaubert (1949). Enfin elle était passée maître de l’illustration érotique avec ses séries réalisées entre 1926 et 1930 sur les prostituées, les lesbiennes et les figures de femmes à la sensualité forte et expressive. Parmi les illustrations d’ouvrages érotiques on citera les eaux-fortes de Sappho (1933), Les chansons de Bilitis de Pierre Louys (1946) et « Parallèlement » de Paul Verlaine édité en 1949 par l’éditeur Georges Guillot et dont nous présentons ci-après quelques exemples…

nude-watched-by-paul-verlaine.jpgIllustration de la page d’en-tête du recueil
En arrière-plan est représenté Paul Verlaine


«Parallèlement : un livre orgiaque et sans trop de mélancolie »

    Le recueil se compose de quatre grandes parties titrées : « Les Amies », « Filles », « Révérences » et « Lunes » et de deux autres parties, l’une introductive qui comporte une préface, un avertissement, et deux poèmes ; l’autre n’est pas titrée et rassemble un grand nombre de poèmes en fin de recueil. Pour lire l’ensemble des poèmes du recueil consulter le site Wikisource, c’est ICI .

À Mademoiselle ***

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Rustique beauté
Qu’on a dans les coins,
Tu sens bon les foins,
La chair et l’été.

Tes trente-deux dents
De jeune animal
Ne vont point trop mal
À tes yeux ardents.

Ton corps dépravant
Sous tes habits courts,
Retroussés et lourds,
Tes seins en avant,

Tes mollets farauds,
Ton buste tentant,
— Gai, comme impudent,
Ton cul ferme et gros,

Nous boutent au sang
Un feu bête et doux
Qui nous rend tout fous,
Croupe, rein et flanc.

Le petit vacher
Tout fier de son cas,
Le maître et ses gas,
Les gas du berger

Je meurs si je mens,
Je les trouve heureux,
Tous ces culs-terreux,
D’être tes amants.

***


Impression fausse

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Dame souris trotte
Noire dans le gris du soir,
Dame souris trotte
Grise dans le noir.

On sonne la cloche :
Dormez, les bons prisonniers
On sonne la cloche :
Faut que vous dormiez.

Pas de mauvais rêves,
Ne pensez qu’à vos amours.
Pas de mauvais rêves :
Les belles toujours !

Le grand clair de lune !
On ronfle ferme à côté.
Le grand clair de lune
En réalité !

Un nuage passe,
Il fait noir comme en un four.
Un nuage passe.
Tiens, le petit jour !

Dame souris trotte,
Rose dans les rayons bleus.
Dame souris trotte :
Debout, paresseux !

***


Pensionnaires

Mariette Lydis - Pensionnaires, 1920 (Parrallèlement par Verlaine)

L’une avait quinze ans, l’autre en avait seize ;
Toutes deux dormaient dans la même chambre
C’était par un soir très lourd de septembre :
Frêles, des yeux bleus, des rougeurs de fraise,

Chacune a quitté, pour se mettre à l’aise,
La fine chemise au frais parfum d’ambre.
La plus jeune étend les bras et se cambre,
Et sa sœur, les mains sur ses seins, la baise.

Puis tombe à genoux, puis devient farouche
Et tumultueuse et folle et sa bouche
Plonge sous l’or blond, dans les ombres grises ;

Et l’enfant, pendant ce temps-là, recense
Sur ses doigts mignons des valses promises,
Et, rose, sourit avec innocence.

***


La dernière fête galante

Capture d’écran 2018-12-19 à 20.52.31.pngPour une bonne fois, séparons-nous,
Très chers messieurs et si belles mesdames.
Assez comme cela d’épithalames,
Et puis là, nos plaisirs furent trop doux.

Nul remords, nul regret vrai, nul désastre ;
C’est effrayant ce que nous nous sentons
D’affinités avecque les moutons
Enrubannées du pire poétastre.

Nous fûmes trop ridicules un peu
Avec nos airs de n’y toucher qu’à peine.
Le Dieu d’amour veut qu’on ait de l’haleine.
Il a raison ! Et c’est un jeune Dieu.

Séparons-nous, je vous le dis encore.
Ô que nos cœurs qui furent trop bêlants,
Dès ce jourd’hui réclament trop hurlants
L’embarquement pour Sodome et Gomorrhe !

***


Ces passions…

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Ces passions qu’eux seuls nomment encore amours
Sont des amours aussi, tendres et furieuses,
Avec des particularités curieuses
Que n’ont pas les amours certes de tous les jours.

Même plus qu’elles et mieux qu’elles héroïques,
Elles se parent de splendeurs d’âme et de sang
Telles qu’au prix d’elles les amours dans le rang
Ne sont que Ris et Jeux ou besoins érotiques,

Que vains proverbes, que riens d’enfants trop gâtés,
— « Ah ! les pauvres amours banales, animales,
Normales ! Gros goûts lourds ou frugales fringales,
Sans compter la sottise et des fécondités ! »

— Peuvent dire ceux-là que sacre le haut Rite,
Ayant conquis la plénitude du plaisir,
Et l’insatiabilité de leur désir
Bénissant la fidélité de leur mérite.

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La plénitude ! Ils l’ont superlativement :
Baisers repus, gorgés, mains privilégiées
Dans la richesse des caresses repayées.
Et ce divin final anéantissement !

Comme ce sont les forts et les forts, l’habitude
De la force les rend invaincus au déduit.
Plantureux, savoureux, débordant, le déduit !
Je le crois bien qu’ils ont la pleine plénitude !

Et pour combler leurs vœux, chacun d’eux tour à tour
Fait l’action suprême, a la parfaite extase,
— Tantôt la coupe ou la bouche et tantôt le vase, —
Pâmé comme la nuit, fervent comme le jour.

Leurs beaux ébats sont grands et gais. Pas de ces crises :
Vapeurs, nerfs. Non, des jeux courageux, puis d’heureux
Bras las autour du cou, pour de moins langoureux
Qu’étroits sommeils à deux, tout coupés de reprises.

Dormez, les amoureux ! Tandis qu’autour de vous
Le monde inattentif aux choses délicates,
Bruit ou gît en somnolences scélérates,
Sans même, il est si bête ! être de vous jaloux.

Et ces réveils francs, clairs, riants, vers l’aventure
De fiers damnés d’un plus magnifique sabbat ?
Et salut, témoins purs de l’âme en ce combat
Pour l’affranchissement de la lourde nature !

***


Autres illustrations érotiques de Mariette Lydis


Les yeux d’une fille


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       Si nous pensions que les yeux d’une telle fille ne sont qu’une brillante rondelle de mica, nous ne serions pas avides de connaître et d’unir à nous sa vie. Mais nous sentons que ce qui luit dans ce disque réfléchissant n’est pas dû uniquement à sa composition matérielle ; que ce sont, inconnues de nous, les noires ombres des idées que cet être se fait, relativement aux gens et aux lieux qu’il connaît – pelouses des hippodromes, sable des chemins où, pédalant à travers champs et bois, m’eût entraîné cette petite péri, plus séduisante pour moi que celle du paradis persan, – les ombres aussi de la maison où elle va rentrer, des projets qu’elle forme ou qu’on a formés pour elle ; et surtout que c’est elle, avec ses désirs, ses sympathies, ses répulsions, son obscure et incessante volonté. Je savais que je ne posséderais pas cette jeune cycliste si je ne possédais aussi ce qu’il y avait dans ses yeux. Et c’était par conséquent toute sa vie qui m’inspirait du désir ; désir douloureux, parce que je le sentais irréalisable, mais enivrant, parce que ce qui avait été jusque-là ma vie ayant brusquement cessé d’être ma vie totale, n’étant plus qu’une petite partie de l’espace étendu devant moi que je brûlais de couvrir, et qui était fait de la vie de ces jeunes filles, m’offrait ce prolongement, cette multiplication possible de soi-même, qui est le bonheur. Et, sans doute, qu’il n’y eût entre nous aucune habitude – comme aucune idée – communes, devait me rendre plus difficile de me lier avec elles et de leur plaire. Mais peut-être aussi c’était grâce à ces différences, à la conscience qu’il n’entrait pas, dans la composition de la nature et des actions de ces filles, un seul élément que je connusse ou possédasse, que venait en moi de succéder à la satiété, la soif – pareille à celle dont brûle une terre altérée – d’une vie que mon âme, parce qu’elle n’en avait jamais reçu jusqu’ici une seule goutte, absorberait d’autant plus avidement, à longs traits, dans une plus parfaite imbibition.

Marcel Proust. À l’ombre des jeunes filles en fleurs – Extrait

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« Les connaître est mourir »


À propos d’un poème de Rilke traduit par Philippe Jaccottet.

« Les connaître est mourir »
       Papyrus Prisse. Sentences de Ptah-hotep
       vers 2000 av.J.-C.

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« Les connaître est mourir » Mourir
de l’ineffable fleur  du sourire. Mourir
de leurs légères mains. Mourir
des femmes.

Que chante le jeune homme les mortelles
Quand elles passent très haut dans l’espace
de son cœur. Du fond de sa poitrine qui mûrit,
qu’il les chante :
inaccessibles ! Ah, les étrangères !
Au-dessus des sommets
de son cœur elles paraissent, et versent
de la nuit (une autre, plus suave) dans la vallée
déserte de ses bras. Le vent
de leur lever froisse les feuilles de son corps. Et ses torrents
brillent au loin.

Mais que l’homme,
plus secoué, se taise. Lui
qui erra la nuit, loin des sentiers,
dans les montagnes de son cœur
Comme se tait le vieux marin,
et les terreurs franchies
jouent en lui comme en de troublantes cages.

Paris, juillet 1914                            Philippe Jaccottet


    J’ai pu retrouver la version allemande d’origine de ce poème dans un ouvrage allemand, Sämtliche Geditchte.

« Man muss sterben weil man sie kennt »
     (« Papyrus Prisse », Aus den sprüchen des Ptah-hotep,
     Handschrift um 2000 v.Ch.)

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« Man muss sterben weil man sie kennt. » Sterben
an der unsäglichen Blüte des Lächelns. Sterben
an ihren leichten Händen. Sterben
an Frauen.

Singe der Jüngling die tödlichen,
wenn sie ihm hoch durch den Herzraum
wandeln. aus seiner blühenden Brust
sing er sie an :
unerreichbare ! Ach, wie sie fremd sind.
über den Gipfeln
seines Gefühls gehn sie hervor und ergiedssen
süss verwandelte Nacht ins verlassene
Tal seiner Arm, Es rauscht
Wind ihres Aufgangs im Laub seines Leibes. Es
glänzen
seine Bäche dahin.

Aber der Mann
schweige erschütter. er, der
pfadlos die Nacht im Gebirg
seiner Gefühle geirrt hat :
schweige
Wie der seemann schweigt, der ältere,
und die bestandenne
Schrecken spielen in ihm wie in zitternden
Käfigen.


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      Ce poème qui à mon sens approche le sublime fait partie d’un recueil de poèmes de Rainer Maria Rilke traduits par Philippe Jaccottet intitulé Exposé sur les montagnes du cœur publié cette année par l’éditeur Fata Morgana. Dans sa courte préface, Philippe Jaccottet précise que ces poèmes avaient été choisis par lui en 1972 et alors réunis sous le titre de Poèmes épars 1906-1926. Il ajoutait que la plupart des poèmes de ce recueil apparaissaient comme marqués par « la grâce de la plus aérienne et la plus fraîche expression ». L’expression est particulièrement bien choisie pour rendre compte du poème métaphorique ci-dessus présenté dans lequel la Femme apparait sous la forme d’une entité aérienne et inaccessible. Le jeune homme qui les désire est assimilé à la Terre, avec ses montagnes qui expriment les élans du cœur et ses vallées qui sont autant de bras ouverts qui ne rencontrent malheureusement que le vide ou bien encore à un arbre secoué par le souffle de leur passage lointain. Ce n’est plus par son chant captivant à l’instar des sirènes, ni par son regard pétrifiant comme le faisait la Méduse que la Femme attise le désir, c’est par la fleur ineffable d’un sourire interprété comme la promesse d’un absolu qui embrase et consume mais qu’on atteint jamais. C’est en cela que ce désir d’absolu est mortel et que doit se comprendre le titre du poème « Les connaître est mourir », en allemand « Man muss sterben weil man sie kennt » (littéralement « Les hommes doivent mourir lorsqu’ils les connaissent »). Vouloir connaître l’absolu, c’est vouloir vivre à l’instar des Dieux. Dans la Grèce antique, cette prétention était l’une des formes de l’hubris (démesure, orgueil) qui constituait un crime parce qu’elle remettait en cause l’ordre cosmique et était  pour ce fait souvent punie de mort.

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« Rose, oh pure contradiction, désir de n’être le sommeil de personne sous tant de paupières. » *

 * Épitaphe que Rilke avait composée pour lui-même que l’on peut lire sur l’un des murs de l’église de Rarogne où il est enterré.


Rilke, les femmes, les fleurs.

     Il est connu que nombre d’amoureux transis qui considèrent la femme comme une entité inaccessible et dangereuse sont les artisans de leur propre malheur. En plaçant la femme sur un piédestal et en l’idéalisant, ils se la rendent inaccessible. Ils le font parce qu’ils manquent de confiance en eux-mêmes et en ont peur ou bien par égoïsme parce qu’ils ne veulent pas aliéner leur liberté. D’autres, chez les artistes, les écrivains et les poètes, ont ressenti le besoin de sacraliser la femme pour lui faire jouer un rôle de médiation avec le monde. C’était le cas des surréalistes avec leurs « muses ». Rilke qui était un grand séducteur et multipliait les conquêtes sans jamais s’y attacher se rattacherait sans doute à ces deux derniers cas : sacraliser la femme et préserver sa liberté. C’est ce que le poète et critique littéraire Jean-Michel Maulpoix a appelé « L’amour de loin ». Pour Rilke, la création exigeait une totale liberté et une solitude absolue ce qui ne l’empêchait pas de porter son dévolu sur des femmes qui lui apportaient énormément sur les plans intellectuel et matériel. Cela avait été le cas avec Lou Andrea Salomé (de 1897 à 1901) qui restera son amie et sa confidente jusqu’à la fin de sa vie, la sculptrice Clara Westhoff (qu’il épousera en 1901 et abandonnera avec sa fille Ruth une année plus tard ), la peintre Paula Becker, la princesse Marie de la Tour et Taxis qui deviendra son mécène et l’hébergera à Duino (de 1910 à 1920), Benvenuta (la musicienne Maria von Hattingberg avec laquelle il entretiendra une correspondance et aura une liaison), la peintre Lou Albert-Lasard (de 1914 à 1916), Merline (Baladine Klossowska, la mère de Balthus, de 1919 à sa mort survenue en 1926).

Quelques unes des femmes qui ont comptées pour lui    

   Pour illustrer cet « amour de loin », on lira avec profit la nombreuse correspondance qu’il a échangé durant toute sa vie avec ces femmes :

    « Les êtres qui s’aiment ainsi appellent sur eux des dangers infinis, mais ils sont à l’abri des risques médiocres qui ont fait s’effilocher, s’effriter tant de grands commencements de passion. Comme ils ne cessent de rêver l’un pour l’autre et d’attendre l’un de l’autre l’illimité, aucun des deux ne peut léser l’autre en le bornant; au contraire, ils ne cessent de produire l’un pour l’autre de l’espace, de l’étendue, de la liberté […]. »  Lettre à Elisabeth Schenk.

   « Il y a un seul tort mortel que nous pourrions nous faire, c’est de nous attacher l’un à l’autre, même pour un instant. S’il est vrai que je suis capable de vous porter du secours, ce n’est pas en m’épuisant que vous en recevez. Combien ma vie ces derniers jours aurait été autre, si vous vous étiez engagée à protéger ma solitude, dont j’avais tant besoin. Je pars distrait, fatigué de reproches envers moi-même. Est-ce juste ? Et comme est-ce que je vous laisse- ? Croyez-moi, l’influence et le réconfort que mon âme pourrait transmettre à la vôtre, ne dépendent point du temps que nous passons ensemble ni de la force avec laquelle nous nous retenons: c’est un fluide auquel il faut laisser toute liberté pour qu’il puisse agir. »  Lettres à une amie vénitienne (Mimi Romanelli)


La Belle circassienne de la dernière heure

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     La légende veut que c’est en cueillant des roses pour la jeune, belle et riche égyptienne de vingt trois ans,  Nimet Eloui Bey, qu’il avait rencontré à l’hôtel Savoy de Lausanne à l’automne 1926 qu’il se serait écorché le doigt sur une épine et aurait contracté à cette occasion un empoisonnement du sang qui l’aurait mené à la mort quelques semaines plus tard. La coïncidence est trop belle car dans cet événement, la rose-fleur apparaît dans toute sa contradiction « rilkéenne » : symbole de beauté et de pureté, elle est en même temps symbole de mort. Dans le poème « Les connaître est mourir », c’est sous la forme d’un sourire-fleur qu’elle se manifeste et apporte la mort. Dans l’épitaphe prémonitoire de l’église de Rarogne, la rose est devenue un sommeil, un sommeil de personne, c’est-à-dire comme le souligne le professeur Christoph Kœnig, le sommeil d’une « personne éteinte ».

°°°

Gravure de Gérard de Palézieux, Les Roses, Gonin 1989.jpg

Contre qui, rose,
avez-vous adopté
ces épines?
Votre joie trop fine
vous a-t-elle forcée
de devenir cette chose
armée ?
Mais de qui vous protège
cette arme exagérée ?
Combien d’ennemis vous ai-je
enlevés
qui ne la craignent point ?
Au contraire, d’été en automne, vous blessez les soins
qu’on vous donne.

Rilke, poèmes écrits en français

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Nimet Eloui Bey et Nefertiti (bas-relief d’Amara)

      Autre coïncidence troublante, celle qui relie Nimet Eloui Bey, la jeune égyptienne a qui était destinée les roses mortelles qui auraient entraîné la mort du poète et qui seront déposées après sa mort sur son cercueil puis sur sa tombe, et le texte ancien  à l’origine du poème « Les connaître est mourir » qui est placé en exergue : 

Papyrus Prisse. Sentences de Ptah-hotep
vers 2000 av.J.-C.

Capture d’écran 2018-09-28 à 22.35.03.pngillustration d’Emile Prisse d’Avennes

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   Aucune note informative sur les rapports qui pouvaient exister entre le poème et ce papyrus ne figurant dans le recueil édité par Fata Morgana, la curiosité s’est emparée de moi et j’ai aussitôt entamé des recherches sur les origines de ce papyrus et sur son contenu.  J’ai ainsi appris qu’il formait à l’origine un imposant rouleau de 7 m de long parfaitement conservé et que son texte était écrit en hiératique*. Son découvreur était un égyptologue Emile Prisse d’Avennes, qui l’avait acheté au Caire à un fellah vers 1941-1842. Il était considéré comme le texte le plus ancien qui nous soit parvenu. Ramené en France en mai 1844 et offert à la Bibliothèque royale (aujourd’hui BNF), il avait été découpé selon le souhait du donateur en 12 sections de différentes longueurs et avait attiré par la richesse de son contenu l’intérêt des égyptologues du monde entier qui s’attacheront dans les années qui suivront à le traduire. 

* version cursive et simplifiée de l’écriture hiéroglyphique

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écriture hiératique : Premières lignes de l’Enseignement de Ptah-hotep du Papyrus Prisse

Capture d’écran 2018-09-28 à 22.39.09.pngPapyrus Prisse : document Bibliothèque de France

    Son ancienneté (1.800 ans avant J.-C.) en fait l’un des plus anciens manuscrits découvert à ce jour d’où son appellation de « plus vieux livre du monde ». c’est un livre de sagesse dans lequel un vizir vieillissant du nom de Ptah-hotep  (« Ptah est en paix » ) prodigue des conseils à son fils appelé à lui succéder. Si le sens général du texte est bien compris, les nombreux traducteurs qui s’y sont intéressés jusqu’à aujourd’hui aboutissent à des divergences parfois importantes au niveau du détail. Les parties du texte qui nous intéresse et qui auraient pu influencer Rilke pour la rédaction de son poème sont les quatre maximes (sur un total de 45) qui ont trait à la femme et en particulier la maxime 17 qui fait clairement référence au thème de la mort traité par le poème. Rilke a écrit son poème à Paris en 1914. Le papyrus a été amené à Paris en mai 1844 et entre cette date et la date de réalisation du poème, il s’est écoulé 70 années au cours desquelles, j’ai pu établir que cinq tentatives de traductions avaient été tentées :

Dr. J. Heath (1856, traduction fantaisiste), François Chabas (« Le plus ancien livre du monde », 1858), Franz Joseph Lauth (en latin, 1869), Philippe Virey (Études sur le papyrus Prisse, Le livre de Kaqimna et les leçons de Ptah-Hotep, 1887), Gustave Jéquier (le Papyrus Prisse et ses variantes, 1911).

   La traduction la plus tardive et la plus proche de la date de rédaction de son poème par Rilke est donc celle réalisée en 1911 par l’éminent archéologue et égyptologue suisse Gustave Jéquier dans son ouvrage le Papyrus Prisse et ses variantes (édit. P. Geuthner). Je n’ai malheureusement pas encore pu accéder à cette traduction et en particulier celle de la maxime 17 qui aurait pu éveiller l’intérêt du poète autrichien. C’est donc d’autres variantes de traductions que je présente ci-après, celle, ancienne, d’un traducteur inconnu et celle, récente, d’un égyptologue français, Bernard Mathieu (2013). 


Du danger de la séduction (maxime 17)

Variante 1 (traducteur inconnu)

Nefu and Khenetemsetju 2
Si tu désires faire durer l’amitié,
dans une demeure où tu as tes entrées,
comme maître, comme frère ou comme ami,
ou en tout lieu où tu as tes entrées,
garde-toi de t’approcher des femmes.
Ce n’est pas bon là où le fait se produit.
La vue n’est jamais assez aiguisée lorsqu’elle les repère.
Des milliers d’hommes se sont détournés de ce qui leur est profitable.
Un court instant de plaisir, semblable à un rêve,
et le mort t’atteindra pour les avoirs connues.

C’est une mauvaise maxime que : «lance un trait contre l’adversaire» ;
quand on s’apprête à agir ainsi, que le cœur écarte cette intention.
Quant à celui qui échoue continuellement en les convoitant,
aucun de ses dessins ne réussira.

Variante 2 (B. Mathieu, CNRS, 2013) :
°°°
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Si tu désires faire durer l’amitié,
à l’intérieur d’une maison que tu fréquentes
en qualité de maître, frère ou ami,
à quelque endroit où tu aies accès,
garde-toi d’approcher des femmes :
rien d’heureux ne peut résulter de leur commerce.
On perd la lucidité à les observer :
une foule d’hommes sont ainsi écartés * de leur intérêt.
Un bref instant, comparable à un rêve,
on gagne la mort à vouloir à le connaître.
C’est une vile maxime que “Tire l’Adversaire !” *,
on évitera de l’appliquer quand la conscience y répugne ;
celui qui échappe à la convoitise en ce domaine,
n’obtient-il pas le succès en toute entreprise 
°°°
***
*  « écarté » comme les vantaux d’une porte
* le verbe égyptien signifie à la fois « harponner, transpercer (d’une flèche) » et « éjaculer (voir le français argotique « tirer (un coup) » qui possède également ce sens).
***
L’Enseignement de Ptah-hotep rédigé par Nico (Egyptos.Net,  c’est ICI )
L’Enseignement de Ptah-hotep rédigé par Bernard Mathieu (CNRS,  c’est ICI )

Nefertiti-corps-LouvreNéfertiti – Musée du Louvre

     Ces deux traductions sont éloquentes, elles font clairement allusion au danger mortel que les hommes courent à fréquenter certaines femmes, en l’occurrence les femmes des hommes avec lesquels ils entretiennent des relations privilégiées ou particulières : relations de vassalité, familiales ou d’amitié…

    Certes, Rilke, dans son poème ne fait pas référence à ce type de situations adultérines. En tant que poète idéaliste en quête d’absolu, les femmes auxquelles il fait allusion ne peuvent être que magnifiées et inaccessibles (« elles passent très haut dans le ciel […] au dessus des sommets »), sortant de l’ordinaire, et mystérieuses parce que différentesAh ! les étrangères ! »), De leur hauteur, ce ne sont pas des flux de lumière qu’elles projettent sur les vallées désertes aux bras ouverts vides de leur absence mais une douce et envahissante obscurité nocturne qu’elles versent tel un fluide apaisant (« et versent de la nuit (une autre, plus suave) dans la vallée déserte de ses bras ».

    Leur lever et leur départ secouent violemment la vallée à la façon d’une bourrasque qui froisse les feuilles d’un arbre (« Le vent de leur lever froisse les feuilles de son corps »). Elles ont disparues mais il ne reste plus à l’homme qui les désiraient, plus secoué encore que le paysage, qu’à errer et se taire, plein du souvenir des angoisses vécues dont il ne peut se délivrer que par la mort (« et les terreurs franchies jouent en lui comme en de troublantes cages ». Prend alors tout son sens, le vers premier : « Les connaître est mourir ».

     Faut-il voir dans ces entités féminines qui passent loin au-dessus des sommets du cœur en déversant sur la Terre l’eau ténébreuse et suave de la nuit l’image de la déesse égyptienne Nout, déesse du ciel et de la nuit, garante de l’ordre cosmique dont le corps se déploie, comme on peut le voir sur les sarcophages égyptiens, au-dessus de la Terre pour la protéger. Son rire est le tonnerre et ses larmes la pluie. Les extrémités de ses quatre membres, à l’endroit où ils touchent la Terre forment les quatre points cardinaux. Le soir, sa bouche avale le soleil qui va traverser son corps durant la nuit et qu’elle fait renaître au matin en l’expulsant par son vagin. De la même manière, les étoiles traversent son corps pendant le jour.  À ce titre, Nout incarne la mort et la résurrection et est maîtresse de la mort et de la vie.

Enki sigle

déesse Atoun.pngDétail du papyrus de Nespakashouty – Musée du Louvre
La déesse-Ciel Nout s’étire comme une voûte au-dessus de son frère époux, le dieu-Terre Geb. Dans l’espace les séparant navigue la barque solaire. 


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