Horst P. Horst (1906-1999) : Odalisques


Horst P. Horst (1906-1999)
Horst P. Horst (1906-1999)

Photographe de studio fortement influencé par la sculpture grecque, il aimait préparer minutieusement ses prises de vue, souvent mises en scène de manière théâtrale en combinant des éclairages dramatiques et soignant les détails. Ses clichés ont donné une image de la femme pleine de sensibilité et de grâce. « il photographiait les femmes comme des déesses : inaccessibles et d’un calme Olympien ».

La série des odalisques

    Cette série réalisée en 1943 s’inspire des tableaux orientalistes qui de Ingres à Matisse ont nourri au XIXe siècle les fantasmes des mâles européens. Les poses, savamment étudiées et composées ne sont pas naturelles et apparaissent plus  « picturales » que « photographiques». Les clairs obscurs violemment contrastés laissent parfois le visage du modèle dans l’ombre. C’est un reproche qui avait été porté à Horst à ses débuts. Une odalisque était une esclave qui était au service du harem. Certaines pouvaient néanmoins atteindre le statut de concubine ou de favorite dans les sérails ottomans, Le mot vient du turc odalik, qui signifie « femme de chambre », de oda, « chambre ».

Horst P. Horst - Odalisque I, New York 1943.png

Horst P. Horst – Odalisque I, New York 1943

Horst P. Horst - Odalisque II, 1943.png

Horst P. Horst – Odalisque II, 1943

f8c723990d5bc64c05e61e42f8391673--horst-p-horst-odalisque.jpg

Horst P. Horst – Odalisque III, New York 1943

Horst P. Horst - Odalisque IV, 1943

Horst P. Horst – Odalisque IV, 1943   –    Par rapport au cliché de l’Odalisque I, la main posée à la base du sein ajoute à la sensualité de la scène. Le choix d’un format du cadrage qui affirme l’horizontalité et d’une saillie plus souple et moins heurtée de la hanche renforce l’expression de relâchement des courbes du corps et accentue l’effet d’alanguissement de la pose.


     Horst P. Horst de son vrai nom Horst Paul Albert Bormann est un photographe de mode américain d’origine allemande. Né en 1906 à Weißenfels dans le land de Saxe-Anhalt, il commence à étudier l’art à Hambourg avant de suivre à Paris une formation avec Le Corbusier. C’est à Paris qu’il rencontre le baron George Hoyningen-Huene, photographe de mode de talent qui a fui la révolution russe et exerce le poste de chef de la photographie pour le magazine Vogue Paris. Il deviendra son modèle attitré et son amant et sera initié par lui à la photographie à laquelle il va désormais se consacrer. En 1931, ses clichés sont publiés par l’édition française de Vogue et en 1932 par l’édition américaine. En 1935, il remplace George Hoyningen-Huene à Vogue après le départ de celui-ci cher Harper’s Bazaar. C’est à cette époque qu’il réalise une série « test » de photographies du mannequin d’origine suédoise Lisa Fonssagrives. Lorsque la guerre éclate en Europe, il s’installe aux États-Unis dont il obtiendra la nationalité en 1943.   (crédit Wikipedia)


kosmos


neilfolbergcelestial3

Neil Folberg – Scorpius Milky Way Rising

homere

       « Après quoi tous, pleins de superbes, s’installent pour la nuit. Leurs feux brûlent, innombrables. Telles, au firmament, autour de la brillante lune, des étoiles luisent, éclatantes, les jours où l’éther est sans vent. Brusquement, toutes les cimes se découvrent, les hauts promontoires, les vallées. L’immense éther s’est déchiré et le berger se sent le cœur en joie. Tels entre les nefs et le cours du Xanthe* luisent les feux qu’ont devant Ilion* allumés les Troyens. Mille feux brûlent dans la plaine et cinquante hommes sont groupés autour de chacune de ces lueurs de feu ardent. Les chevaux, debout près des chars, attendent en mangeant l’orge blanche et l’épeautre. Aurore au trône d’or. »        Homère, L’Iliade, (Chant VIII, 553-565)

 * le Xanthe ou Scamandre est un dieu fleuve proche de Troie.
 * Illion : autre nom de Troie

iliade19

Détour par la Grèce antique : de la guerre de Troie au Kosmos

johannes-hevelius-la-constellation-du-scorpion-dans-luranographia-1690       Il me fallait un texte littéraire sur le thème de la voûte étoilée ou de la Voie lactée pour faire contrepoint à cette magnifique photo de la constellation du Scorpion de Neil Folberg et j’ai d’abord cherché dans les poèmes consacrés au Cosmos mais je les ai trouvé tous empreints d’une certaine pesanteur alors que la photographie rend compte à merveille, avec peu de moyen, de la sensation de vide de l’espace, de son caractère infini, de la présence lointaine de mondes merveilleux et mystérieux et de la fuite du temps qu’exprime la présence de la ruine du premier plan. C’est, tout à fait par hasard, en relisant un passage de l’Iliade que j’ai trouvé le texte que je cherchais, celui de la description nocturne par Homère dans des termes simples et poétiques du camp que les Troyens ont installés au pied de leurs murailles et de l’évolution du paysage nocturne qui l’entoure. Comme le décrit Pierre Vidal-Naquet dans son ouvrage Le monde d’Homère : « L’image part des feux de camp et revient aux feux de camp. C’est ce que les savants appellent la composition circulaire. Mais d’un coup on est passé de la terre au ciel, à «l’éther» qui entoure le monde, que les Grecs appelaient le Kosmos et dont la beauté les enchantait, et d’un spectacle de guerre à une image pastorale. Le berger se réjouit à l’apparition des étoiles. » Et effectivement le génie du rédacteur de ce passage de l’Iliade (on sait désormais que « Homère » était pluriel) est d’avoir introduit dans la description de la scène l’image archetypale du berger, grand contemplateur d’étoiles devant l’Eternité qui résume en elle-même tous les rapports complexes qu’entretient l’homme avec le cosmos.  Enfin la référence à l’antiquité grecque nous ramène à la photo de Folberg puisque la constellation du Scorpion qu’elle représente est l’objet de plusieurs légendes de la mythologie grecque. Cette constellation ferait référence au scorpion envoyé par la déesse Artémis ou par son frère Apollon pour tuer le chasseur Orion. Elle se situe près du centre de la Voie lactée dont le nom a été emprunté par l’intermédiaire du latin via lactea au grec Galaxías kyklos, où galaxía désignait une offrande de flan au lait. C’est en voulant rendre le héros Héraclès immortel que Zeus lui fit téter le sein d’Héra endormie. Celle-ci essaya d’arracher Héraclès de son sein, et y parvint non sans avoir laissé s’épandre dans le ciel une giclée de lait qui forma la Voie lactée.


Celestial Nights

Neil Folberg.png

     Né à San Francisco en 1950, Neil Folberg a passé la majeure partie de son enfance dans le Midwest des États-Unis et a commencé à s’intéresser à la photographie vers l’âge de 16 ans. En 1967, il a commencé des études avec Ansel Adams, le célèbre photographe paysagiste américain. L’année suivante, il s’inscrit à l’Université de Californie à Berkeley où il bénéficiera des cours du photographe William Garnett. Il se marie en 1975 et s’installe l’année suivante à Jérusalem où il ouvre sa propre galerie. En 1979, Folberg commence à photographier dans le désert du Sinaï puis s’intéresse aux ruines antiques et aux paysages du Moyen-orient et de Méditerranée. L’apport d’Ansel Adams se révèle dans les photographies en noir et blanc de la série Celestial Nights qui ont fait l’objet d’une publication (Aperture Press, 2001). Les photographies de la série Celestial Nights constituent un dialogue entre l’infini de la voute céleste et des objets terrestres naturels ou créés par la main de l’homme qui occupent le premier plan : ruines qui expriment la fuite inexorable du temps, bosquets, olivier tutélaire, rochers… Les deux représentations de l’infini et de l’éphémère se confrontent, se parlent, se répondent dans un dialogue métaphysique que dramatise l’obscurité de la nuit et les myriades de points lumineux de la voute étoilée.

starry-grove

Neil Folberg – Celestal Nights portefeuille, Stary grove, 1997

neil-folberg-7

Neil Folberg – Celestal Nights portefeuille, Olive Tree, 1997

neil-folberg-celestal-nights-portefeuille-sagittarius-2000

Neil Folberg – Celestal Nights portefeuille,  Sagittarius, 2000


Meraviglia

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Les chevaux de la Basilique Saint-Marc à Venise

horses_of_basilica_san_marco

    Les chevaux de cuivre coulé de la Basilique Saint-Marc de Venise faisaient partie d’un quadrige qui ornait autrefois l’hippodrome de Constantinople. Ils pourraient dater du IVe siècle av. JC et avoir été réalisés par le sculpteur grec Lysippe. Ils ont été enlevés par les Vénitiens en 1204 à l’occasion du sac de la ville par les Croisés de la IVe croisade. En 1797, au cours de la 1ère campagne d’Italie, Bonaparte, anticipant son vol  quelques années plus tard du quadrige de la Porte de Brandebourg à Berlin, les fait transporter à Paris où ils sont installés sur les grilles des Tuileries puis, après sa construction, sur l’arc de triomphe du Carrousel. Rendus à Venise à la suite du Congrés de Vienne, ils ont été remplacés par des copies.

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––
–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

chronique d’une randonnée suivie d’une ascension : le mont Charvin dans la vallée de Manigod (Haute-Savoie)

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Vendredi 19 août 2016 : randonnée vers les sources du Fier et ascension du Mont Charvin (2.409 m)

Le_mont_Charvin

       Le mont Charvin est pour moi un sommet mythique, il se détache fortement dans le paysage des sommets environnants, est souvent nimbé de nuages et j’apprécie tout particulièrement sa silhouette d’aile de requin émergeant de l’océan de vagues pétrifiées des montagnes qui l’entourent.

les photos d’Enki

Capture d’écran 2016-08-20 à 00.11.25

Vue du mont Charvin (c’est la pyramide située au centre contre laquelle colle un nuage) un peu avant le parking de Sous l’Aiguille qui marque la fin de la route qui suit le cours du Fier au fond de la vallée de Manigod.

IMG_1967

Sur le chemin d’accès aux alpages de l’Aulp et du lac du mont Charvin : vue de l’extrémité de la vallée du Fier et les sommets du massif des Aravis qui la bordent.

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Un lieu magique : « le Vargne à Reydet »

IMG_1926

Le « Vargne à Reydet  » avec en arrière-plan le chalet et au pied du vargne, ma chienne Gracie.

Capture d’écran 2016-08-20 à 01.23.31

       Un lieu magique : « le Vargne à Reydet » et son chalet de madriers massifs sur le chemin d’accès aux alpages avec ma chienne Gracie qui prend la pose. « Vargne » ou « vuargne » est le nom en patois savoyard (franco-provençal) d’un conifère, le sapin (Abies alba) qui recherche l’ombre et l’humidité et ne dépasse pas l’altitude de 1.500 m. Occupant 15% du couvert forestier cette essence est beaucoup moins répandue que son cousin la « pesse », nom savoyard de l’épicéa (Picea abies) qui en occupe 55%. Le reste du couvert est occupé par des feuillus. Reydet est le nom d’une famille anoblie au XVe siècle par le Comte de Genève, les Reydet de Vulpillières, qui possédait de nombreux biens en Savoie dont la seigneurie de Manigod (acquise en 1579 ou 1610 selon les sources). L’appellation « le Vargne à Reydet » pourrait donc être en relation avec cette famille. C’est un arbre monumental dont la circonférence atteint 4,60 m à 1,5 m du sol. Une méthode de calcul très approximative de son âge à partir de son diamètre lui donnerait un âge de trois siècles et demi (formule : 460 cm / π 3,1416 x coeff.2,5 = 366 ans), ce qui nous ramènerait à l’an 1650, date très proche de celle à laquelle les seigneurs de Reydet possédaient effectivement la vallée.
°°°

Capture d’écran 2016-08-20 à 10.10.16

      La magie du lieu réside dans la taille démesurée du vargne avec son pied impressionnant et sa grande hauteur qui projette sa cime bien au-dessus des arbres environnants. C’est un colosse dont la longévité nous projette dans les temps les plus anciens. Avec son chalet traditionnel fait de madriers massifs, sa fontaine rustique en bois et son environnement de montagnes, il pourrait servir de décor à une scène du Seigneur des Anneaux. Le Vargne à Reydet nous fait comprendre l’importance dans nos paysages des très vieux arbres monumentaux qui sont autant de ponts avec notre passé le plus ancien et structure d’une dimension temporelle le paysage.

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Rencontre inopportune

Capture d’écran 2016-08-20 à 01.33.23

     J’avais préféré quitter un moment la voie d’alpage caillouteuse et emprunter un ancien sentier très raide à travers les prairies et les bois. Il fallait pour cela franchir une clôture électrifiée qui laissait supposer la présence d’un troupeau. Effectivement, après 10 minutes de marche, je me suis soudain trouvé nez à nez avec une tarine de taille imposante qui se tenait debout sur le sentier comme si elle montait la garde et qui sembla surprise de me voir. À priori, je n’ai pas peur des vaches, à condition que ce soit bien des vaches et non pas des taureaux — ceci en référence à un événement malheureux qui s’était produit dans ma jeunesse — J’examinais donc illico les attributs pendentifs de la bestiole : c’était bien une vache si l’on en croyait la mamelle gonflée qui pendait entre ses pattes. Cela dit, les vaches ont en commun avec les taureaux d’avoir des cornes et celle ci était sur ce plan particulièrement bien montée. Ce qui m’inquiétait, c’était l’immobilité dont elle faisait preuve et la nature de son regard qui me semblait différent de celui que les tarines arborent habituellement et que je trouve pour ma part particulièrement gracieux et même un tantinet enjôleur. Cette fois, le regard semblait chargé de circonspection à mon égard et me communiquait l’impression somme toute déplaisante de vouloir me jauger. Peut-être, dans son raisonnement limité de vache, me considérait-elle comme un intrus qui violait son territoire… De ma longue expérience de rencontre alpestre avec les vaches, j’avais appris que celles-ci commençaient par manifester une certaine curiosité à votre égard puis, après un moment d’inertie dû sans doute à leur caractère placide et à l’énormité de la masse qu’elles avaient à déplacer, finissaient toujours par reconnaître la prééminence de l’homme et s’écartaient pour lui laisser le passage. Mais celle-ci semblait avoir un caractère différent et vouloir s’affranchir des règles et coutumes habituelles. Qui sait ? Peut-être était-elle la reine du troupeau qui voulait manifester les prérogatives dues à son rang… Contre toute attente, à mon approche elle restait plantée bien fermement sur ses quatre sabots et continuait à me fixer avec intensité au détail près que ses yeux ne me parurent plus exprimer la curiosité et la circonspection mais bien une attitude de défi. Ainsi, il semblait bien que cet animal n’avait aucune intention de se déplacer et me défiait ! peut-être même souhaitait-il en découdre… Cette constatation provoqua immédiatement un changement dans le déroulement de mes fonctions cognitives : la partie reptilienne de mon cerveau prit d’autorité la direction des opérations et, sans m’en avoir préalablement référé, orienta mon regard vers la paire de cornes bien aiguisées que la bête arborait fièrement sur le sommet du crâne. Un avertissement sonore  et lumineux répétitif fut alors enclenché dans mon cerveau : DANGER ! DANGER ! et je sentis que mes jambes s’apprêtaient à me propulser dans une fuite éperdue. Mais, Dieu merci, après ce moment d’égarement, ma raison, bien secondée par l’émergence d’un sentiment profond d’indignation et d’une prise de conscience des responsabilités qui m’incombaient en tant qu’humain reprit la situation bien en main. J’étais en ce lieu le représentant de la glorieuse race des Hommes et il ne sera pas dit que je devrais m’incliner devant la volonté d’un animal réduit à une vulgaire et méprisable usine à lait sur pattes qui ne trouvait pas mieux à occuper son temps que de mâcher de l’herbe à longueur de journée. J’élaborais donc une stratégie : tout d’abord, il convenait avant tout de chasser la peur de mes pensées car on sait bien que les animaux possèdent un sens inné qui leur permet de connaître votre état d’âme et il ne fallait surtout pas que dans le processus de confrontation qui venait de s’amorcer, la bestiole puisse ressentir le fait qu’elle m’inspirait la moindre crainte. Il fallait que la peur change de camp et pour cela je devais paraître sûr de moi, volontariste et dominateur. Je bombais donc le torse, pris l’air le plus viril qui soit et marchais fermement vers la bête d’un pas décidé, en opposant à son sombre regard vitreux, mon propre regard empreint d’une froide détermination. Cette rencontre avait pris un tour inattendu et une importance considérable : elle était devenue une confrontation emblématique anthropologique et cosmologique de deux volontés farouches : l’Homme contre l’animal, la pensée contre la sauvagerie, l’ordre du monde contre le chaos… Ma responsabilité était donc immense et je poursuivis mon avancée de manière déterminée vers la bête insolente mais mon action ne sembla malheureusement pas aboutir au résultat escompté : celle-ci restait immobile et ne paraissait aucunement intimidée. Bon sang, mais où était passé ma chienne Gracie ? Pourquoi n’était-elle pas à ce moment précis où j’avais besoin d’elle, à mes côtés pour me seconder : un bouvier bernois est après-tout un chien de troupeau qui gardait anciennement et même encore aujourd’hui les vaches dans l’Oberland bernois. Il est vrai que Gracie, animal citadin, a peur des vaches et, petite, se réfugiait dans mes bras pour s’en protéger… La tension avait atteint son comble lorsque j’arrivais à la hauteur de la tarine. Peut-être devrais-je dire la tsarine ? Que devais-je faire : élever la voix ? Gesticuler de manière menaçante ? Saisir ses deux cornes comme le font les cow-boys et lui faire un croc en jambe pour la déséquilibrer ? la frapper ? ou bien peut-être la contourner benoîtement en ravalant ma fierté ce qui aurait été une défaite cuisante et lourde de conséquence pour toute l’espèce humaine… On en était à ce moment fatidique où le battement d’une aile de papillon peut provoquer un cyclone dévastateur à l’autre bout du monde, où le sort des batailles, des peuples, des civilisations, des espèces même se joue, où tout peut basculer d’un côté ou d’un autre. C’est à ce moment précis que la bête, ayant enfin pris la mesure de son infériorité sinon physique mais du moins mentale et prise de vertige sans doute devant les conséquences dramatiques d’un vacillement de l’ordre du monde que son attitude risquait de créer, détourna son regard et après avoir un peu hésité, se retourna et quitta le sentier pour me laisser la voie libre dans laquelle je m’engageais, triomphant… Ouf !

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

l’œuvre des trolls ?

IMG_1974

Troll_becoming_a_mountain_ill_jnl

       Vision étonnante sur la voie de l’alpage que cette excavation réalisée dans un immense rocher cubique. Lors de mon dernier passage il y a deux années à cet endroit, l’excavation était moins profonde et la construction de bois n’avait pas encore été réalisée. Quelqu’un s’est donc lancé patiemment depuis plusieurs années dans la réalisation d’un projet étonnant et fastidieux : creuser une cavité dans une roche très dure et l’aménager. Dans quel but ? créer un abri pour animaux ? une buvette à l’intention des randonneurs et des habitants de la vallée ? Il aurait été plus économique de bâtir une construction nouvelle mais voilà, des constructions qui ne seraient pas nécessaires aux activités agricoles ne sont pas permises dans cet espace naturel protégé alors que rien n’interdit, semble-t-il, de réaliser une cavité dans un rocher… À moins que ce soit l’œuvre d’un Troll…

IMG_2021

le mont Charvin finit par apparaître dans toute sa majesté (à droite de l’image)

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Une vision surréaliste 

IMG_1998

Une répétition du mythe grec de la création du sanctuaire d’Apollon à Delphes ?

      À tout instant de la journée, même dans les situations les plus banales, la magie, la poésie et le rêve peuvent surgir et créer un monde de merveilles et d’enchantement. À un moment de la longue marche qui me conduisait aux alpages je rencontrais un troupeau de chèvres qui s’étaient établies sur la ligne de crête d’un alignement de rochers dont la base abritait une excavation. Quoi de plus « bateau » que de photographier un troupeau de chèvres ? De plus la scène était à contre-jour : les rayons du soleil auraient causé des effets parasites et le premier plan aurait été sombre et illisible. L’intérêt de l’Iphone est que la prise de vue est rapide et ne nécessite pas de préparation. Je prenais donc la résolution de prendre malgré tout quelque photos et bien m’en a pris. C’est lorsque je vis la scène dans le viseur que je fus littéralement ébloui par l’étrangeté et la beauté de la scène. Les silhouettes de chèvres se détachaient en ombres chinoises sur le blanc lumineux d’un nuage qui avait eu la bonne idée de se trouver là au bon moment. Pour ma part, ces photos, surtout celle où le soleil apparaît en contre-jour, prenaient une dimension mythologique qui m’a ramené à la Grèce antique.

zodiac-capricornus-1575-granger

la chèvre, animal sacré de la mythologie grecque

   Dans la mythologie grecque, certaine sources indiquent que ce serait des chèvres qui auraient indiqué le site où devait être édifier à Delphes le temple dédié à Apollon, le dieu du soleil et de la lumière. Une chèvre était d’ailleurs utilisée par les prêtres pour définir l’ordre de passage des pèlerins : des gouttes d’eau froide étaient jetées sur elle qui, si elle ne tremblait pas, faisait perdre son tour au pèlerin. Un oracle de Delphes aurait également guidé Caranos, de la race des Héraclides (les descendants d’Héraclés), à fonder le royaume de Macédoine en l’incitant de se laisser guider par  un troupeau de chèvres dans la recherche d’une terre d’accueil : « Songe, ô divin Caranos, et garde en ton esprit mes paroles: quitte Argos et la Grèce aux belles femmes et gagne les sources de l’Haliacmon ; et là, si tu aperçois d’abord des chèvres en train de brouter, c’est là précisément qu’il faut que tu mènes une existence digne d’envie, toi-même et toute ta lignée ». Dans un autre mythe, Amalthée est une chèvre qui allaita Zeus lorsqu’il était enfant, aidée par des abeilles qui le nourrissaient de miel. Zeus l’aurait par la suite  récompensée en en faisant une constellation dans le ciel  (constellation du capricorne), ou encore comme la plus grande des étoiles de la constellation du Cocher (Capella « la chèvre », c’est-à-dire α du Cocher). Cette « étoile de la chèvre » est une super géante qui fait deux mille fois la taille du soleil. C’est suite de ce mythe que la chèvre a reçu le surnom de « fille du Soleil ». Selon d’autres traditions, à la mort de la chèvre, Zeus aurait pris sa peau pour en revêtir son arme merveilleuse, symbole de la puissance souveraine, l’égide : le terme grec αἰγίς / aigís signifie en effet également « peau de chèvre ». La déesse Athéna utilisait une peau de chèvre, appelée également Egide, à la façon d’une voile pour être portée par les vents. Chez le poète latin Ovide, Amalthée est personnifiée en naïade qui a pris soin de Zeus en le nourrissant de lait de chèvre par l’intermédiaire d’une corne de chèvre brisée : « Amalthée ramassa cette corne brisée, l’entoura d’herbes fraîches, la remplit de fruits, et la présenta ainsi aux lèvres de [Zeus] ». Cette légende serait à l’origine de la corne d’abondance.

IMG_2003

Capture d’écran 2016-08-19 à 23.56.23

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

IMG_2038

Le versant nord-ouest du  mont Charvin (2.409 m). Le lac éponyme se situe sur le plateau situé à gauche et la voie d’accès au sommet sur l’autre versant après avoir gravi le col situé sur la gauche. Gracie a pris de l’avance et m’attends, étendue dans l’herbe.

stratigraphie des faces N-O et N-E du mont Charvin

    Lors de ma dernière visite sur le site, il y a deux années, je n’avais pas remarqué les strates rocheuses resserrées au pendage presque vertical de la pointe nord-ouest de cette montagne qui forme une pyramide presque parfaite. La face nord-ouest de la pyramide a été formée après l’effondrement, puis l’érosion d’une partie la couche rocheuse originelle qui a mis à jour la paroi extérieure de l’une des strates et formé la grande dalle lisse aujourd’hui apparente alors que la face nord-est qui lui est adjacente fait apparaître en coupe les strates rocheuses qui se succèdent en rang serré. Le guide géologique précise que la roche est constituée de calcaires argileux clairs du Sénonien qui se sont formés par des dépôts crayeux marins pendant la période du Crétacé supérieur entre 90 et 66 millions d’années. Le lac Charvin a été créé par un effet de surcreusement à l’ère glaciaire qui a laissé en place un verrou rocheux retenant les eaux du lac après la fonte des glaces

IMG_2040

     Le lac Charvin (2.011 m) est une étape incontournable sur la route du sommet. On pourrait penser qu’il ne reste plus qu’une dénivellation de 400 m à grimper mais ce serait négliger la descente du col à venir et la remontée équivalente sur l’autre face de la montagne qui en découle soit un dénivelle supplémentaire d’environ 320 m ce qui veut dire qu’il reste en fait encore 720 m à monter. Ainsi, en ajoutant les 100 m supplémentaires de dénivellation montés pour accéder au lac, c’est une dénivellation totale de plus de 1600 m qu’il aura fallu monter depuis le parking de Sous l’Aiguille…

     Sur les pentes descendant vers les rives du lac, un certain Manu (c’est du moins sa signature) s’est livré à une entreprise de land art ou plutôt de calligraphie caillouteuse exprimant sa vision philosophico-politique du monde : la devise « Ni dieu, ni maître », écrite en lettres géantes à l’aide de cailloux gris, tranche sur l’herbe verte et paraît totalement incongrue dans ce décor. Cela parait d’assez mauvais goût car la montagne est un endroit que l’on voudrait voir préservé de la confusion du monde. Ce monde que nous avons quitté se rappelle à nous comme il s’était rappelé à l’occasion du passage d’un bruyant petit avion qui s’est attardé au-dessus du site…

°°°

Gracie

la devise de Gracie : « Pas de dieu, mais un maître »
C’est fini pour aujourd’hui… Ouaf ! Ouaf !

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––
–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

« Il faut imaginer Sisyphe heureux » selon Kuki Shuzo et Albert Camus

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Sisyphus_by_von_Stuck

Franz von Stuck – Sisyphe, 1920

Le mythe de Sisyphe 

    Condamné par les dieux à pousser pour l’éternité au sommet d’une montagne un rocher, qui au moment où il atteignait son but dévalait inéluctablement vers son point de départ sous l’effet de son propre poids, le héros grec Sisyphe, « le plus astucieux des hommes », était confronté à une situation qui apparaissait au premier abord absurde. C’est bien ce qu’avaient recherché les dieux qui avaient sans doute pensé qu’il n’existait pas de punition plus terrible que l’accomplissement répété d’un travail inutile et sans  espoir. Il est vrai que par ses nombreuses frasques, le héros l’avait bien cherché : il avait méprisé les dieux et n’avait pas hésité à livrer leurs secrets; haïssant la Mort, il avait réussi à l’enchaîner et avait en conséquence vidé les enfers; enfin, il aimait tellement la vie, le monde, l’eau, le soleil, la mer qu’à l’occasion d’une sortie par ruse de l’Hadès, il était resté chez les vivants et on avait dut l’y reconduire de force. Certains ont vu dans ce mythe, le châtiment d’un humain qui avait eu la volonté folle de s’affranchir de la Mort et d’atteindre ainsi l’immortalité. La pierre gigantesque qui monte et qui descend de manière répétée la montagne serait une métaphore du cycle annuel des saisons et de la succession des solstice d’hiver et d’été.

Capture d’écran 2016-07-24 à 15.13.35     Dans son essai Le Mythe de Sisyphe, Albert Camus fait de Sisyphe un  héros absurde. À l’encontre de Pascal pour qui le caractère infini et silencieux du monde était une source d’angoisse et d’effroi et qui préconisait à l’homme d’accepter sa condition misérable, de tourner le dos au monde et de se vouer de manière exclusive à Dieu, Albert Camus, bien que interpellé lui aussi par le silence d’un monde absurde qui se montrait imperméable aux tentatives légitimes des hommes d’en comprendre le sens (« L’absurde naît de cette confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde »), invitait tout au contraire ceux-ci à refuser le suicide et à assumer leur présence au monde par la prise de conscience de leur aliénation et par le choix d’une attitude de défi et de révolte fondatrice de liberté et de dignité et qui seule pourra permettre une exaltation de la vie (« dans cette conscience et dans cette révolte au jour le jour, il témoigne de sa seule vérité qui est le défi »). Ainsi l’absurdité qui s’attache à l’antinomie de l’homme et du monde peut déboucher sur une notion positive car l’homme, en prenant conscience de sa condition misérable va conquérir sa liberté. Comme le répète Camus « être privé d’espoir, ce n’est pas désespérer ». L’homme absurde, par sa prise de conscience « a désappris d’espérer » et sachant que sa situation ne pourra changer de manière fondamentale, il va s’attacher à apprécier le plus intensément possible le peu qui lui est malgré tout donné. Il faut donc continuer à vivre avec « la passion d’épuiser tout ce qui est donné ». Malgré les contradictions, le bonheur reste dans ce monde et il est vain de vouloir le trouver comme le propose Pascal, après la mort, dans un monde idéal et irréel situé dans l’au-delà.

     C’est donc à un hédonisme raisonné (Michel Onfray parle d’hédonisme tragique et rattache Camus à la gauche dionysienne) que nous invite Camus. En dépit et à cause de son absurdité, Il faut multiplier les expériences de vie et « être en face du monde le plus souvent possible ».

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Titien – Sisyphe, 1548-1549

Le Mythe de Sisyphe, extrait

le Mythe de Sisyphe      « Les mythes sont faits pour que l’imagination les anime . Pour celui-ci on voit seulement tout l’effort d’un corps tendu pour soulever l’énorme pierre, la rouler et l’aider à gravir une pente cent fois recommencée ; on voit le visage crispé, la joue collée contre la pierre, le secours d’une épaule qui reçoit la masse couverte de glaise, d’un pied qui la cale , la reprise à bout de bras, la sûreté toute humaine de deux mains pleines de terre. Tout au bout de ce long effort mesuré par l’espace sans ciel et le temps sans profondeur, le but est atteint. Sisyphe regarde alors la pierre dévaler en quelques instants vers ce monde inférieur d’où il faudra la remonter vers les sommets. Il redescend vers la plaine.
     C’est pendant ce retour, cette pause, que Sisyphe m’intéresse. Un visage qui peine si près des pierres est déjà pierre lui-même. Je vois cet homme redescendre d’un pas lourd mais égal vers le tourment dont il ne connaîtra pas la fin. Cette heure qui est comme une respiration et qui revient aussi sûrement que son malheur, cette heure est celle de la conscience. A chacun de ces instants, où il quitte les sommets et s’enfonce peu à peu vers les tanières des Dieux, il est supérieur à son destin. Il est plus fort que son rocher.
     Si ce mythe est tragique, c’est que son héros est conscient. Où serait en effet sa peine, si à chaque pas l’espoir de réussir le soutenait ? L’ouvrier d’aujourd’hui travaille tous les jours de sa vie, aux mêmes tâches, et ce destin n’en est pas moins absurde. Mais il n’est tragique qu’aux rares moments où il devient conscient. Sisyphe, prolétaire des Dieux, impuissant et révolté, connaît toute l’étendue de sa misérable condition : c’est à elle qu’il pense pendant sa descente. La clairvoyance qui devrait faire son tourment consomme du même coup sa victoire. Il n’est pas destin qui ne se surmonte par le mépris.
     (….)  Sisyphe enseigne la fidélité supérieure qui nie les dieux et soulève les rochers. Lui aussi juge que tout est bien. Cet univers désormais sans maître ne lui paraît ni stérile ni fertile. Chacun des grains de cette pierre, chaque éclat minéral de cette montagne pleine de nuit , à lui seul forme un monde. La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux. »   –   Albert Camus, Le mythe de Sisyphe , publié en 1942.

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Gustave Doré - Avares et prodigues - illustration de pour L’Enfer de Dante, 1861

Gustave Doré – Avares et prodigues – illustration pour  L’Enfer de Dante, 1861

 « Il faut imaginer Sisyphe heureux. »

Kuki Shuzo (1888-1941)     Cette phrase identifie Sisyphe à une action à accomplir qui lui est imposée mais à laquelle il parvient tout de même à trouver du bonheur en la considérant comme une fin en soi. Camus l’aurait emprunté au philosophe japonais Kuki Shuzo, spécialiste de Bergson et de Heidegger dont il fut l’élève en 1927 à Fribourg. Dans son essai Propos sur le temps publié en 1928, ce philosophe avait manifesté son étonnement devant l’interprétation qui était généralement faite en occident de la damnation de Sisyphe et de l’état de malheur que l’on prêtait au héros grec  : « Y a-t-il du malheur, y-a-t-il de la punition dans ce fait ? Je ne crois pas. Sisyphe devrait être heureux, étant capable de la répétition perpétuelle de l’insatisfaction. C’est un homme passionné par le sentiment moral. ». Évoquant la reconstruction de Tokyo après le tremblement de terre de 1923, il avait à cette occasion revisité le Mythe de Sisyphe qu’il considérait comme « un homme passionné par le sentiment moral. Il n’est pas dans l’enfer, il est au ciel » car « sa bonne volonté, la volonté ferme et sûre de se renouveler toujours, de toujours rouler le roc, trouve dans cette répétition même toute la morale, en conséquence tout son bonheur ». À la vision négative d’un Sisyphe vaincu et irrémédiablement malheureux, Kuki Shuzo oppose une attitude qui s’apparente au Bushido, cet idéal moral des samouraïs qui choisissaient de vivre selon des règles très strictes où étaient magnifiées l’endurance stoïque, l’acceptation et le respect du danger et de la mort, le culte religieux de la Patrie et de l’Empereur, l’attachement et la fidélité à la famille et au clan.        

°°°

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––
–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Illustres illustrateurs : Daphnis et Chloé

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

la naissance de l’Amour

François Boucher - daphnis et Chloé, 1743

François Boucher – Daphnis et Chloé, 1743

François Boucher - daphnis et Chloé

détail

franccca7ois-louis_franccca7ais-paysage_avec_daphnis_et_chloecc81.jpg

François-Louis Français – Paysage avec Daphnis et Chloé, 1897

François-Louis_Français-Paysage_avec_Daphnis_et_Chloé-Détail

Détail

harold-speed-daphnis-and-chloe.jpg

Harold Speed – Daphnis et Chloé

Louis Hersent - daphnis et Chloé, le Tireur d'épine, vers 1820

Louis Hersent – Daphnis et Chloé, le Tireur d’épine, vers 1820

Jean-Baptiste Carpeaux - Dapnis et Chloé, plâtre patiné, 1873

Jean-Baptiste Carpeaux – Daphnis et Chloé, plâtre patiné, 1873.

Gaston Renault - Daphnis et Chloé, 1881

Gaston Renault – Daphnis et Chloé, 1881

d_c_double_13_cropped.jpg

Marc Chagall – Daphnis et Chloé, la Grotte des Nymphes

Yves Decompoix - Daphnis au bain, 1997-2000

Yves Decompoix – Daphnis au bain

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––
–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

meraviglia

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Daphnis et chloé, l’enfance de l’amour

Mauris Denis - Daphnis-et-chloé

Maurice Denis – Daphnis et Chloé, 1918

    Daphnis et Chloé est un récit grec romancé d’inspiration bucolique écrit par un certain Longus au IIe ou IIIe siècle de l’ère chrétienne. L’auteur déclare avoir découvert par hasard, dans un sanctuaire de Lesbos, un tableau représentant l’allégorie de l’Amour, ce qui lui a donné l’idée d’écrire un récit sur ce sujet.  Daphnis est un jeune chevrier qui a été trouvé, enfant , dans un bosquet de laurier (d’où son nom qui provient du grec ancien δάφνη : daphné = « laurier »). Chloé, quant à elle est une bergère, également enfant trouvée. Ils s’éprennent l’un de l’autre mais de multiples rebondissements les empêchent d’assouvir leur amour. C’est avant tout leur éducation sentimentale qui est décrite avec ironie tout au long de ces péripéties. (crédit Wikipedia)
   Le thème de ces deux jeunes gens faisant l’apprentissage de l’amour a nourri une abondante iconographie et a inspiré à Maurice Ravel et au chorégraphe Michel Fokine en 1912 une symphonie chorégraphique. Le Blé en herbe de Colette en 1923 dont l’intrique est proche fait également référence à ce roman.

Capture d’écran 2016-07-10 à 09.41.35

[livre 1, chapitres 12, 13 & 14] : L’éveil de l’amour

    Revenus ensuite à leurs troupeaux, les ayant trouvés qui paissaient tranquillement et en bon ordre, chèvres et brebis, ils s’assirent au pied d’un chêne et regardèrent si Daphnis était point quelque part blessé. Il n’y avait en tout son corps trace de sang ni mal quelconque, mais bien de la terre et de la boue parmi ses cheveux et sur lui. Si délibéra de se laver, afin que Lamon et Myrtale ne s’aperçussent de rien. Venant donc avec Chloé à la caverne des Nymphes, il lui donna sa pannetière et son sayon à garder, et se mit au bord de la fontaine à laver ses cheveux et son corps. Ses cheveux étaient noirs comme ébène, tombant sur son col bruni par le hâle ; on eût dit que c’était leur ombre qui en obscurcissait la teinte. Chloé le regardait, et lors elle s’avisa que Daphnis était beau ; et comme elle ne l’avait point jusque-là trouvé beau, elle s’imagina que le bain lui donnait cette beauté. Elle lui lava le dos et les épaules, et en le lavant sa peau lui sembla si fine et si douce, que plus d’une fois, sans qu’il en vît rien, elle se toucha elle-même, doutant à part soi qui des deux avait le corps plus délicat. Comme il se faisait tard pour lors, étant déjà le soleil bien bas, ils ramenèrent leurs bêtes aux étables, et de là en avant Chloé n’eut plus autre chose en l’idée que de revoir Daphnis se baigner. Quand ils furent le lendemain de retour au pâturage, Daphnis, assis sous le chêne à son ordinaire, jouait de la flûte et regardait ses chèvres couchées, qui semblaient prendre plaisir à si douce mélodie. Chloé pareillement, assise auprès de lui, voyait paître ses brebis; mais plus souvent elle avait les yeux sur Daphnis jouant de la flûte, et alors aussi elle le trouvait beau ; et pensant que ce fût la musique qui le faisait paraître ainsi, elle prenait la flûte après lui, pour voir d’être belle comme lui. Enfin, elle voulut qu’il se baignât encore, et pendant qu’il se baignait, elle le voyait tout nu, et le voyant elle ne se pouvait tenir de le toucher; puis le soir, retournant au logis, elle pensait à Daphnis nu, et ce penser-là était commencement d’amour. Bientôt elle n’eut plus souci ni souvenir de rien que de Daphnis, et de rien ne parlait que de lui. Ce qu’elle éprouvait, elle n’eût su dire ce que c’était, simple fille nourrie aux champs, et n’ayant ouï en sa vie le nom seulement d’amour. Son âme était oppressée; malgré elle bien souvent ses yeux s’emplissaient de larmes. Elle passait les jours sans prendre de nourriture, les nuits sans trouver de sommeil : elle riait et puis pleurait; elle s’endormait et aussitôt se réveillait en sursaut ; elle pâlissait et au même instant son visage se colorait de feu. La génisse piquée du taon n’est point si follement agitée. De fois à autre elle tombait en une sorte de rêverie, et toute seulette discourait ainsi : A cette heure je suis malade, et ne sais quel est mon mal. Je souffre, et n’ai point de blessure. Je m’afflige, et si n’ai perdu pas une de mes brebis. Je brûle, assise sous une ombre si épaisse. Combien de fois les ronces m’ont égratignée, et je ne pleurais pas ! Combien d’abeilles m’ont piquée de leur aiguillon, et j’en étais bientôt guérie! Il faut donc dire que ce qui m’atteint au coeur cette fois est plus poignant que tout cela. De vrai, Daphnis est beau, mais il ne l’est pas seul. Ses joues sont vermeilles, aussi sont les fleurs; il chante, aussi font les oiseaux ; pourtant quand j’ai vu les fleurs ou entendu les oiseaux, je n’y pense plus après. Ah! que ne suis-je sa flûte, pour toucher ses lèvres ! que ne suis-je son petit chevreau, pour qu’il me prenne dans ses bras! O méchante fontaine qui l’a rendu si beau, ne peux-tu m’embellir aussi ? O Nymphes! vous me laissez mourir, moi que vous avez vue naître et vivre ici parmi vous ! Qui après moi vous fera des guirlandes et des bouquets, et qui aura soin de mes pauvres agneaux, et de toi aussi, ma jolie cigale, que j’ai eu tant de peine à prendre ? Hélas ! que te sert maintenant de chanter au chaud du midi? Ta voix ne peut plus m’endormir sous les voûtes de ces antres; Daphnis m’a ravi le sommeil.»

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Daphnis et Chloé de Maurice Ravel

Orchestre Symphonique de Montreal dirigé par Charles Dutoit

Ballet de Monte-Carlo – chorégraphie Jean-Christophe Maillot – Scénographie Ernest Pignon Edouard avec les danseurs Anjara Ballesteros-Cilla (Chloé) et Jeoren Verbruggen (Daphnis)

Nota : un peu de patience, la durée du téléchargement est un peu longue…

     Entreprise difficile sinon impossible que celle entreprise par Maurice Ravel et Michel Fokine de réaliser une symphonie chorégraphique sur le thème de Daphnis et Chloé. La peinture comme la musique et le chant ont pour eux de permettre le libre envol de l’imagination. La peinture parce qu’elle ne représente qu’un moment figé de l’événement ou du récit et qu’elle laisse toute liberté au spectateur d’imaginer le passé et l’avenir. La musique et le chant parce que leur ambition se limite à créer une « ambiance » suggestive à partir de laquelle l’auditeur va imaginer le déroulement de la scène à laquelle elle sont attachées. Le spectateur et l’auditeur peuvent, dans ces conditions, élaborer leur propre histoire et vision. La danse, par contre, dans la mesure où elle met en scène le corps humain dans les limites de ses capacités physiques, même si celles-ci sont poussées au maximum de leurs possibilités, occupe le vide de la représentation et est interprétée comme une  « réponse » qui « bloque » l’imagination. Désolé, mais je n’ai pas retrouvé dans la chorégraphie de Jean-Christophe Maillot la magie du texte de Longus, de la musique de Ravel et des représentations graphiques des illustrateurs qui se sont frottés au thème de l’amour naissant entre les deux jeunes gens.

Enki sigle

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––
–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Prise de tête

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Chez le coiffeur : massage du cuir chevelu.

Medusa Perseo-Firenze-tumblr_lsww2gvW5A1qzrczoo1_1280.jpg

Vous aviez quelques pellicules, j’ai utilisé un shampooing spécial antipelliculaire…

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––
–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Le labyrinthe du Maître des Cassoni (1510-1520)

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Thésée et le Minotaure. Entre 1510 et 1520 collection Campana. Maître des Cassoni Campana

Maître des Cassoni Campana – Thésée et le Minotaure, entre 1510 et 1520 (collection Campana.) 

     Ce panneau peint qui représente divers épisodes du mythe de la mise à mort du Minotaure du Labyrinthe par le héros Thésée est un cassone, c’est à dire un coffre de mariage destiné à abriter le linge de la jeune mariée qui faisait partie de sa dot. Objet d’apparat et de représentation, il était commandé par le futur époux. À l’extérieur, il était richement décoré de scènes mythologiques, chevaleresques ou bibliques qui célébraient la morale du mariage mais à l’intérieur étaient représentées des scènes intimes où figuraient souvent des nus. Ces peintures étaient le plus souvent réalisées par un artiste anonyme et c’est également le cas de ce cassone peint au début du XVIe siècle dont le peintre est répertorié sous l’appellation du « Maître des Cassoni ».

    Le tableau se lit comme une bande dessinée qui nous fait assister à plusieurs scènes du mythe.

  • La première scène, à gauche du cassone, nous présente Ariane et Phèdre, les deux filles du roi de Crète Minos, en compagnie du héros Thésée que l’on suppose avoir tout juste débarqué d’une nef amarrée au rivage dans laquelle sont rassemblées les futures victimes offertes au monstre. On assiste à la même scène de l’entretien, en arrière plan, un peu plus loin dans la ville.
  • la seconde scène, en position centrale du cassone, nous montre Thésée se diriger vers le labyrinthe où le roi Minos a enfermé le Minotaure.
  • la troisième scène, à droite du cassone, nous montre le labyrinthe à la porte duquel attendent Ariane et Phèdre. Au centre du labyrinthe, on voit Thésée triompher du monstre à double figure, taurine et humaine. Derrière le Labyrinthe, l’artiste a représenté, à titre de rappel, deux scènes montrant le Minotaure agresser des habitants.
  • Un peu en retrait, à gauche du labyrinthe, on distingue Thésée et les deux princesses se diriger vers une nef amarrée au rivage.
  • La dernière scène dans les lointains nous montrent un navire aux voiles gonflées quitter la Crète et se diriger vers la pleine mer.

les méfaits du Minotaure

les méfaits du Minotaure. Noter que chez le Maître des Cassonni, à l’inverse de la représentation habituelle du Minotaure dans laquelle la tête est animale et le corps humain, comme chez les Centaures, la tête est humaine et le corps celui d’un animal.

Thésée, Phèdre et Ariane

Thésée en armure devisant avec Ariane et Phèdre

Maître des Cassoni Campana - Ariane et Phèdre, Thésée et le Minotaure, entre 1510 et 1520

Ariane et Phèdre assise à l’entrée du Labyrinthe. On distingue à gauche de l’entrée l’anneau de fer auquel est attaché le « fil d’Ariane » salvateur qui permettra au héros de retrouver son chemin.

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

OLYMPUS DIGITAL CAMERA

L’une des plus anciennes représentations connues de labyrinthe,
sur une tablette d’époque mycénienne à Pylos

     La plus ancienne représentation d’un labyrinthe, une gravure réalisée sur une défense en ivoire de mammouth, a été trouvée dans une tombe de Sibérie datant du paléolithique. On a également trouvé des représentations de labyrinthes datant de l’époque néolithique en plusieurs endroits d’Europe.  Ces tracés labyrinthiques s’inscrivent toujours dans des lieux sacrés.

Capture d’écran 2016-04-16 à 18.10.10

Gravures du Valmonica (Italie) et de Tintagel (Pays de Galles)

Capture d’écran 2016-04-16 à 17.13.52.png

à gauche, labyrinthe gravé sur pierre de Knidos en Turquie, l’inscription en alphabet grec KYRIE BOETHEI signifie « Dieu, à l’aide » (6e-7e siècle) – à droite, inscription de Dokimia en Turquie

Capture d’écran 2016-04-16 à 18.40.39

modèle d’un ancien labyrinthe de type crétois unicursal
figurant sur une pièce de monnaie de la cité de Knossos

Le labyrinthe

    Le labyrinthe représenté sur le cassone est un labyrinthe concentrique qui ne possède qu’une seule entrée et un centre ostentatoire. Comme dans le cas du labyrinthe de la mythologie grecque dont le parcours, de l’entrée au centre, ne compte pas de voies en impasse, il est de type « unicursal ». Il faut atteindre le centre qui concentre ou représente un certain pouvoir matériel ou spirituel et avoir la capacité de ressortir. C’est le moyen-Âge chrétien qui s’est réapproprié cet édifice païen en l’associant symboliquement au cheminement spirituel que l’on doit accomplir pour atteindre la foi, Dieu ou le Paradis ou un objet sacré tel le Graal. L’artiste a appliqué ce symbole chrétien au mythe grec de Thésée et du Minotaure. Curieusement, dans ce type de labyrinthe, on n’a pas besoin de « fil d’Ariane » pour atteindre le centre et pour en ressortir. Est-ce à dire que le mythe faisait initialement référence à un autre type de labyrinthe, le labyrinthe « maniériste » dans lequel les multiples voies mènent toutes, à l’exception d’une seule, à des impasses et pour lequel le « fil d’Ariane » est alors bien utile ?

Capture d’écran 2016-04-16 à 17.35.20

les labyrinthes au sol des cathédrales de Chartres (à gauche) et de Reims (à droite)

 

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

articles liés

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––
–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––