Russie : 5 avril 1242 – La Bataille sur la glace


Extrait du film « Alexandre Newski » de Serguï Eisenstein et Dmitri Vassiliev – Musique de Prokofiev par le St. Petersburg Philharmonic Orchestra conduit par Yuri Temirkanov – durée de l’extrait 6 mn 41.

     En 1240, les Chevaliers Teutoniques, cet ordre militaire né en Terre Sainte et composés de moines soldats germaniques après avoir conquis de vastes territoire à l’Est du Saint-Empire romain Germanique, en Prusse et sur les rives de la Baltique, ont entrepris d’étendre leur domination sur la Russie. La Russie étant de confession orthodoxe, cette guerre est présentée comme une croisade contre les hérétiques et a reçu le soutien du Pape, de l’Empereur et des danois qui viennent eux-même de conquérir l’Estonie. Ils pensent profiter de la faiblesse des principautés russes devenues vassales des mongols de la Horde d’or. À l’automne 1240, les chevaliers occupent les villes de Pskov, Isborsk et Koporye, situées près de la baltique. Leur objectif est de conquérir la ville de Novgorod située au Nord-Est. La cité est défendue par un jeune prince d’à peine une vingtaine d’année, Alexandre Newski qui met les chevaliers en difficulté et reprend en 1241 une partie des territoires occupés. La guerre reprend de plus belle et une armée teutonique commandée par le grand maître de l’Ordre, le Prince-évêque Hermann de Dorpat se met en marche. Imbus de ce qu’ils croient être leur supériorité technique et morale, les chevaliers teutoniques décident d’affronter les forces russo-mongoles en plein hiver près du lac Peïpous le 5 avril 1242 malgré leur infériorité numérique, ils comptent sur la puissance de leur cavalerie lourde qui enfoncera les lignes ennemies ; ce sera la fameuse « Bataille sur la glace » (en russe : Ледовое побоище). Hermann de Dorpat commet l’erreur de faire traverser à ses troupes le lac  Peïpous, alors gelé dont les berges sont tenues par l’infanterie russe et des archers mongols soigneusement camouflés. Malgré la pluie de flèches qui déciment leur rang et la fuite de leurs auxiliaires estoniens, les chevaliers parviennent à enfoncer les lignes russes mais l’intervention ultime de la cavalerie russe juste là laissée en réserve par Alexandre Newski décide du sort de la bataille. Les chevaliers sont défaits et le grand maître de l’Ordre prend la fuite avec le reste de son armée et parvient à rejoindre son fief de Dorpat en Estonie. 400 chevaliers gisent sur le champ de bataille.

      Cette victoire des russes aura pour conséquence l’arrêt de l’expansion germanique à l’est et le maintien de la chrétienté orthodoxe face au catholicisme romain. En même temps, elle renforce la présence des Mongols et des Tartares qui vont ravager un temps toute l’Europe de l’est et occuper l’ensemble du territoire russe jusqu’en 1380. Les chevaliers teutoniques quant à eux vont se désintéresser de la Russie et s’attacher à germaniser et convertir au catholicisme romain les territoires déjà conquis comme la Prusse

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Livonia était le nom donné par les allemands aux régions de la cote Est de la mer Baltique conquises par eux au XIIIe siècle. Le cercle rouge montre le lac Peipus et le lieu de la bataille de 1942 situé aux confins de la République de Novgorod.


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Le film « Alexandre Newski » d’Eisenstein & Vassiliev

     Sorti en 1938 à la veille du déclenchement de la seconde guerre mondiale, le film des réalisateurs soviétiques Serguï Eisenstein et Dmitri Vassiliev répond à une commande des autorités staliniennes qui souhaitaient en cette période troublée pour des raisons de propagande que soit produite une œuvre cinématographique épique glorifiant l’esprit de résistance du peuple russe contre les envahisseurs. Le film prend quelques libertés avec l’histoire. Ainsi l’action des Mongols et les Tatars qui occupaient la Russie et étaient présents à la bataille  comme auxiliaires des russes est passée sous silence et présentés comme des êtres fourbes. Le Teuton est présenté comme il se doit comme un soudard brutal et cruel qui dans sa fuite sur le lac gelé finira noyé suite au bris de la glace comme si la nature russe venait porter le coup de grâce aux envahisseurs, épisode de la bataille totalement inventé. Le Traitement plastique du film tels le scènes de bataille et les gros plans de visage du letton Édouard Tissé, le cameraman préféré d’Eisenstein, feront date et influenceront plusieurs générations de réalisateurs. La musique a été composée par Sergueï Prokofiev sur la demande d’Eisenstein et exercera une influence sur le tournage, le réalisateur utilisant la technique du contrepoint audiovisuel en mettant en harmonie ou en opposition les images tournées avec la musique. Le film, retiré des salles après la signature du Pacte germano-soviétique de 1939, sera massivement diffusé après l’invasion allemande de 1941 pour galvaniser l’esprit de résistance du peuple russe.

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Le film peut être visualisé dans son intégralité en version originale sur Wikipedia (1 h 47), c’est ICI.


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Les bégaiements de l’histoire

Capture d’écran 2019-11-07 à 18.30.40.png      À la vue dans le film d’Eisenstein et Vassiliev de la charge de la cavalerie lourde teutonne parfaitement organisée et disciplinée, on ne peut que penser au déferlement 7 siècles plus tard de l’armée allemande de l‘opération Barbarossa lors de l’attaque surprise nazie de juin 1941 qui engagera sur le front russe 3 millions d’hommes, 600.000 véhicules, 750.000 chevaux et 3580 panzers. Comme pour la Grande Armée de Napoléon, l’offensive allemande se diluera dans l’immensité de la terre russe et les rigueurs de son terrible hiver. Lors de la Bataille sur la glace de 1242, les russes ont été appuyés par des troupes mongoles dont ils étaient alors les vassaux. L’histoire semble bégayer, aujourd’hui la Russie qui compte 147 millions d’habitants recherche le soutien dans sa confrontation avec l’occident sur la Chine, seconde puissance économique dans le monde, qui en compte 1,4 milliard d’habitants et lorgne sur la Sibérie toute proche à peu près vide… Dans le film Alexandre Newski, le conquérant mongol est présenté comme un être fourbe, Poutine devrait s’en méfier.

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Poutine et Xi Jinping font des blinis… Tout va bien !


Vivaldi : « Apri le luci e mira »


Catone in Utica d’Antonio Vivaldi  (reconstitution Alessandro Ciccolini)
Act I Scene 9 – Aria « Apri le luci e mira » (Cesare)

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Orchestre : Il Complesso Barocco
chef d’Orchestre : Alan Curtis
soprano : Roberta Mameli 
(glané sur YouTube)

    Cato in Utica  » est un opéra créé par Antonio Vivaldi à partir d’un livret que le poète et dramaturge Pietro Metastatio avait écrit et sur lequel plusieurs compositeurs avaient mis en musique, parmi eux un certain Léonard de Vinci. Il a été joué une première fois en mars 1737 au Théâtre philharmonique de Vérone où il a connu un très grand succès. L’intrigue se déroule dans la Rome antique et met en scène Cato, un sénateur qui s’est rebellé contre Jules César et à l’opposé de la fin tragique écrite par Metastio qui dans son livret l’avait fait se suicider se réconciliera avec l’empereur.  L’acte I avait été perdu a été reconstitué, ou plutôt recréé par le musicologue Alessandro Ciccolini, à partir d’airs et le matériaux tirés de l’œuvre de Vivaldi. L’éblouissant aria « Apri le luci e mira (cesare) » présenté ci-avant fait partie de cette reconstitution.


Ne pas oublier…


Leur histoire, notre histoire.

« Ceux qui oublient le passé se condamnent à le revivre. »

George Santayana, écrivain
et philosophe espagnol.

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Novembre 1973, révolte des étudiants de l’Université polytechnique d’Athènes

     Novembre 1973, voilà six années que la Grèce vit sous le joug de la dictature d’une brochette de colonels d’extrême droite soutenue activement par les États-Unis, obnubilés par la « menace communiste ». Des milliers d’opposants de gauche, mais aussi des libéraux et des défenseurs des droits de l’homme sont persécutés, placés en résidences surveillées ou déportés dans sur des îles désertes de la mer Égée où beaucoup seront torturés. Le 14 novembre les étudiants de l’Université polytechnique d’Athènes décident d’occuper leur université et improvisent une radio libre qui lancent des appels à la résistance à la population. Le 16 novembre, 150.000 personnes défilent contre la dictature. Le lendemain, l’armée prend l’université d’assaut : un char en force l’entrée écrasant au passage plusieurs étudiants. Postés à l’extérieur des snippers visent les occupants. On ne connaîtra jamais le nombre des victimes : on estime le nombre des morts de 39 à plus de 80 et les blessés par milliers.
        Ces événements enclencheront le processus de résistance qui aboutira à la chute de la dictature et l’avènement de la démocratie moins d’une année plus tard, le 23 juillet 1974.


« O Antonis »

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« O Antonis », Musique de Mikis Theodorakis du film  » Z  » (réalisateur Costa-Gravas)

        Quatre années plus tôt, en 1969,  le cinéaste franco-grec Costa-Gavras avait réalisé le film « Z », inspiré du roman de l’écrivain Vassilis Vassilikos qui faisait référence à l’assassinat de Grigóris Lambrákis, député grec charismatique de la Gauche démocratique unie (EDA),  un parti d’opposition initié par le parti communiste alors interdit. Présenté dans un premier temps comme les conséquences d’un « accident de la circulation », l’enquête menée par un juge impartial fait apparaître bientôt que le député a été volontairement agressé par deux motocyclistes appartenant à l’extrême droite ayant des liens avec certains milieux de la gendarmerie et de la police. L’indignation est alors forte en Grèce et lors des élections de février 1964, l’opposition l’emporte avec 50 % des voix pour le parti du centre et 11 % pour l’E.D.A. C’est le développement de ce processus démocratique qui sera interrompu par le coup d’État des colonels du 21 avril 1967.

« O Antonis » interprétée par Maria Farantouri
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Mikis Theodorákis et les Jeunesses Lambrakis

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      Peu après la mort de Lambrákis, le musicien militant  d’extrême gauche et ancien résistant Mikis Theodorákis fonde un mouvement de jeunes, la Jeunesse Démocratique Lambrakis qui regroupera bientôt plus de 50.000 adhérents et mènera de manière conjointe lutte politique et action culturelle avec la création de 200 centres culturels dans le pays. Mikis Theodorákis sera élu député tout en poursuivant son métier de musicien composant de multiples chef-d’œuvres à partir d’œuvres littéraires grecques. Après le coup d’état du 21 avril 1967 qui interdit sa musique, il entre dans la clandestinité pour poursuivre l’action politique mais est arrêté et emprisonné quelques mois plus tard. Affaibli et malade des séquelles de ses emprisonnements précédents, Il sera finalement libéré à la suite d’une campagne internationale et se réfugiera en France


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Textes improbables et admirables : Les oiseaux de Bruno Schulz


Bruno Schulz (1892-1942)

     « Dans tout ce que je vis cette nuit-là à travers mes paupières closes, je n’ai jamais pu depuis, malgré maintes questions posées à ma mère, discerner la part du réel de celle que m’avait forgée mon imagination »

Bruno Schulz (1892-1942)

      Il y a des endroits dans le monde et des périodes de l’histoire où le chaos règne en maître ; Je ne parle pas de ces chaos passagers qui accompagnent les mutations des nations et des sociétés et qui peuvent être tout à la fois violents et joyeux parce qu’ils sont portés par l’espérance et le désir d’un monde meilleur. Non, je parle de ces chaos apocalyptiques absolus de fin du monde qui plongent les êtres dans les trous noirs de l’absurdité et la folie et rendent vaine toute espérance.

     Bruno Schulz a vécu et terminé tragiquement sa vie dans l’un de ces mondes. C’était déjà une mauvaise idée de naître à Drohobytch, cette petite ville de Galicie, région située aux confins de l’Europe orientale que se disputaient la Pologne et les Empires centraux, mais encore plus, à cette époque troublée, de naître dans une famille juive. En 1911, alors âgé de 19 ans cet étudiant en architecture et en peinture assiste de sa fenêtre, à la répression sanglante menée par les sbires de l’Autriche-Hongrie contre les émeutiers suite au truquage des élections. C’est à ce moment qu’il décidera de devenir écrivain sans abandonner la pratique du dessin dans laquelle il faisait preuve de beaucoup de talent. Quelques années plus tard, à l’issue de la première guerre mondiale, Drohobytch redevient la polonaise qu’elle avait anciennement été mais pour peu de temps car après l’invasion nazie de la Pologne, une partie de ce pays, dont la Galicie est annexée par l’URSS et rattachée à la République socialiste soviétique d’Ukraine. Occupée par les troupes allemandes après le déclenchement de la guerre contre l’Union soviétique, celles-ci y installent un ghetto et engagent l’extermination méthodique des 15.000 juifs, habitants et réfugiés, qui se trouvent dans la ville. L’écrivain, dessinateur Bruno Schulz fera partie des suppliciés, tué d’une balle dans la tête le jeudi 19 novembre 1942 à la veille d’une tentative d’évasion par un officier SS jaloux d’un autre officier qui aimait les arts et qui protégeait l’écrivain-dessinateur bien qu’il en ait fait son esclave artiste. En août 1944, à la libération de la ville par l’armée rouge, seuls 400 survivants sortiront de leur cachette. Le dernier roman au nom évocateur Le Messie que Schulz avait écrit avant son enfermement dans le ghetto ne sera jamais retrouvé.

     Bruno Schutz  était un être tourmenté et dépressif, un marginal écorché vif en proie à des obsessions qui transparaissent dans ses écrits et ses dessins. Le thème  sado-masochiste de la femme-maîtresse ou indifférente idolâtrée par des hommes serviles est récurent. De même, ses auto-portraits percutants qui le représentent sans complaisance.


Dans les méandres du cerveau de Bruno Schultz

    Durant la période qui a précédée le déclenchement de la seconde guerre mondiale, Bruno Schulz qui enseignait alors le dessin a publié deux cycles de nouvelles : Les Boutiques de cannelle (1934) et Le Sanatorium au croque-mort (1937). La nouvelle Les oiseaux qui suit est un texte magnifique mis en ligne par la revue belge « Bon à Tirer », traduit par Alain van Crugten. Il est l’un des 13 récits des Boutiques de cannelle dans lesquels Bruno Schulz peint dans un style descriptif expressionniste, fantaisiste et ironique, le monde mythifié de son enfance où se mêle le réel et l’imaginaire. Les Boutiques de Cannelles traduites du polonais par Thérèse Douchy, Georges Sidre, Georges Lisowski ont également été publiées chez  Denoël en 1976 et chez Gallimard en 1994.


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LES OISEAUX

     Vinrent les jours d’hiver, jaunes et pleins d’ennui. La terre roussie s’était couverte d’une nappe de neige trop courte, complètement usée et trouée. Elle n’était pas suffisante pour nombre de toits que l’on découvrait noirs ou rouillés, bardeaux et arcs cachant les espaces enfumés des greniers, ces cathédrales noires et carbonisées, hérissées de poutres, pannes et chevrons, qui sont les sombres poumons des bourrasques hivernales. Chaque aube dévoilait de nouvelles cheminées et conduits qui avaient grandi pendant la nuit, gonflées par le vent nocturne, les noirs tuyaux d’orgue du diable. Les ramoneurs ne pouvaient se débarrasser des corneilles, qui se posaient le soir comme des feuilles noires vivantes sur les branches des arbres devant l’église, puis s’élevaient de nouveau en battant de l’aile pour enfin s’y coller, chacune à sa propre place sur sa propre branche ; dès l’aube elles prenaient leur envol en grands essaims, en nuages de fumée, en gros flocons de suie ondulants et fantasques qui tachaient les rayons jaunâtres de l’aube de leur croassement cadencé. Dans le froid et l’ennui, les jours durcissaient comme des miches de pain de l’an passé. On les entamait avec des couteaux émoussés, sans appétit, dans une somnolence paresseuse.

       Mon père ne sortait plus de la maison. Il entretenait le feu dans les poêles, il étudiait la nature éternellement insondable du feu, il goûtait la saveur métallique et salée, l’odeur de fumée des flammes hivernales, la caresse fraîche des salamandres qui léchaient la suie brillante dans la gorge des cheminées. Ces jours-là, il exécutait avec zèle toutes sortes de réparations dans les parties supérieures de la chambre. On le voyait à toute heure du jour, juché au sommet d’une échelle, qui tripotait on ne savait quoi sous le plafond, aux chambranles des hautes fenêtres, aux poids et aux chaînes des lampes suspendues. Comme le faisaient les peintres, il se servait de son échelle comme d’énormes échasses et il se trouvait bien dans cette perspective aérienne, près du ciel peint, proche des arabesques et des oiseaux du plafond. Il se détachait de plus en plus de la vie pratique. Lorsque ma mère, qui avait du souci et de la peine de le voir dans cet état, tentait de l’amener à parler des affaires, du paiement de la prochaine échéance, il l’écoutait d’un air distrait mais empreint d’une inquiétude qui tiraillait son visage absent. Quelquefois, il l’interrompait soudain d’un geste qui la conjurait de se taire, puis il courait vers un coin de la pièce, collait l’oreille à une fente du plancher et écoutait en levant les index des deux mains pour signifier l’importance capitale de son investigation. À l’époque, nous ne voyions pas encore le réel fond triste de ces extravagances, le complexe désespéré qui mûrissait au plus profond de lui.

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    Ma mère n’avait sur lui aucune influence, en revanche il manifestait beaucoup d’attention et de respect à Adela. Le nettoyage de la chambre était pour lui un cérémonial important et grandiose, auquel il ne manquait jamais d’assister en témoin, suivant toutes les opérations d’Adela avec un mélange de frayeur et de frissons de volupté. Il attribuait à chacun de ses mouvements une mystérieuse signification symbolique. Quand elle passait le balai à long manche sur le plancher avec ses gestes jeunes et hardis, il n’en pouvait plus, cela dépassait ses forces : il en avait les larmes aux yeux, son visage tremblait d’un rire silencieux et tout son corps était agité du spasme voluptueux de l’orgasme. Sa sensibilité aux chatouillements était insensée : il suffisait qu’Adela agite vers lui un doigt en faisant mine de le chatouiller pour qu’il fuie, pris d’une panique folle, à travers toutes les pièces, claquant les portes derrière lui, et qu’il finisse, dans la dernière chambre, par tomber à plat ventre sur le lit en se tordant dans un rire convulsif provoqué par l’image intérieure d’un chatouillement auquel il ne pouvait résister. Grâce à cela, Adela avait sur mon père un pouvoir quasi illimité.

     C’est en ces temps-là que nous observâmes pour la première fois chez lui un intérêt passionné pour les animaux. Ce fut d’abord une passion de chasseur et d’artiste, les deux à la fois ; peut-être était-ce aussi la sympathie profonde, biologique d’une créature pour des formes de vies apparentées mais essentiellement différentes de la sienne, une expérimentation de registres de l’existence non encore explorés. Ce ne fut que dans une phase postérieure que cette affaire prit un tour bizarre et compliqué, profondément impur et contre nature, une de ces choses qu’il aurait mieux valu de ne pas exposer au grand jour.

       Cela commença quand il fit couver des œufs d’oiseaux.

    À grand frais et à grand peine, il fit venir des œufs fécondés de Hambourg, de Hollande, de stations zoologiques africaines, qu’il faisait couver par d’énormes poules belges. C’était pour moi aussi un processus extrêmement captivant que l’éclosion de ces oisillons, vraiment monstrueux par la forme et les couleurs. Il était impossible de s’imaginer que ces êtres difformes aux becs démesurés et fantastiques, s’ouvrant largement dès la naissance avec des sifflements goulus sortis du fond de la gorge, que ces petits reptiles malingres aux corps bossus et nus allaient devenir des paons, des faisans, des coqs de bruyère ou des condors. Ces nichées de dragons étaient placées dans des paniers, sur de la ouate ; ils tendaient au bout de leurs cous minces des têtes aveugles, aux yeux voilés de cataractes, et émettaient de leurs gorges muettes des caquètements inaudibles. Dans son tablier vert, mon père passait le long des étagères comme un jardinier parmi ses couches de cactus et il faisait sortir du néant ces vésicules aveugles palpitantes de vie, ces ventres infirmes qui ne percevaient le monde extérieur que sous la forme de nourriture, ces fouillis d’existence qui se traînaient à tâtons vers la lumière. Quelques semaines plus tard, lorsque ces bourgeons aveugles éclatèrent au grand jour, les nouveaux habitants emplirent les pièces de la maison de piaillements colorés, d’égosillements tremblotants. Ils se perchaient sur les tringles des rideaux, les corniches des armoires, ils nichaient dans le taillis, dans l’arabesque des branches d’étain des grands lustres.

      Lorsque mon père étudiait de gros manuels d’ornithologie et feuilletait des planches coloriées, il semblait que ces fantasmes emplumés s’envolaient entre les pages pour venir peupler la pièce de leur battement d’ailes bigarré, flocons de pourpre, lambeaux de saphir, de cuivre et d’argent. Pendant qu’il les nourrissait, ils formaient sur le sol une plate-bande ondulante, un tapis vivant qui, quand quelqu’un entrait par mégarde, se disloquait, s’éparpillait en fleurs mouvantes et voletantes pour finalement s’installer dans les hauteurs de la chambre.

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     Je me souviens particulièrement d’un condor, un oiseau énorme au cou déplumé et à la tête ridée et couverte d’excroissances. C’était un ascète, un lama bouddhiste, d’une dignité impassible dans tout son comportement, conforme au cérémonial austère de sa noble race. Lorsqu’il se tenait en face de mon père, immobile, dans la posture monumentale des antiques divinités égyptiennes, l’œil masqué d’une taie blanchâtre qu’il tirait de côté par-dessus sa pupille afin de se cloîtrer totalement dans la contemplation de sa majestueuse solitude, il semblait être, avec son profil de pierre, le frère aîné de mon père. C’était exactement la même substance du corps, les tendons, la peau ridée et dure, le visage sec et osseux, les orbites profondes aux bords durcis comme de la corne. Même les mains noueuses de mon père, des mains longues et maigres aux ongles bombés étaient pareilles aux serres du condor. En le voyant ainsi endormi, je ne pouvais me défendre de l’impression d’avoir face à moi une momie, la momie desséchée et rapetissée de mon père. Je crois que ma mère aussi avait remarqué cette étrange ressemblance, bien que nous n’ayons jamais abordé le sujet ensemble. Chose caractéristique, le condor et mon père utilisaient le même pot de chambre.

     Non content de faire couver sans cesse de nouveaux exemplaires, mon père organisait dans les combles des noces de volatiles, il les appariait, il attachait des fiancées séduisantes et langoureuses dans les trous et fentes du grenier ; il parvint ainsi à faire du toit de bardeaux à deux pentes une véritable auberge pour la gent ailée, une arche de Noé qui attirait toutes sortes d’oiseaux venus de pays lointains. Longtemps encore après la liquidation de cet élevage, la tradition de visiter notre maison se perpétua dans le monde des oiseaux ; à l’époque des migrations de printemps s’abattaient sur notre toit des nuées de grues, de pélicans, de paons et autres volatiles divers.

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     Après une courte période de gloire, cette entreprise connut cependant assez vite une tournure affligeante. Il était bientôt apparu indispensable que mon père s’installe dans les deux chambres mansardées qui, jusque là, avaient servi de débarras. Dès les premières lueurs de l’aube nous parvenaient de là-haut un tohu-bohu de cris d’oiseaux. Les mansardes, caisses de bois dont la résonance était amplifiée par l’espace sous le toit, retentissaient de bruits mêlés, battements d’ailes, piaillements, roucoulements amoureux et gloussements. C’est ainsi que nous perdîmes mon père de vue pendant quelques semaines. Il ne descendait que rarement dans l’appartement, et alors nous observions qu’il paraissait rapetisser, maigrir et se rabougrir. Parfois, oubliant où il était, il se levait brusquement de sa chaise, agitait les bras comme des ailes et émettait des piaillements prolongés, tandis que ses yeux se voilaient d’une taie brumeuse. Après quoi, un peu gêné, il se mettait à rire avec nous et il tentait de tourner l’incident à la blague.

     Un beau jour, à l’époque du grand nettoyage, Adela apparut inopinément dans le royaume de l’oiseleur. Elle resta plantée sur le seuil, épouvantée par la puanteur s’élevant des tas d’excréments qui couvraient le plancher, les tables et les meubles. Elle décida aussitôt d’ouvrir une fenêtre puis, à l’aide de son long balai, elle chassa toute la masse d’oiseaux en un tourbillon affolé. Un terrifiant nuage de plumes et d’ailes s’éleva au milieu des cris, tandis qu’Adela, telle une Ménade en furie, dissimulée derrière les moulinets de son thyrse, dansait la danse de la destruction. Mon père, pris de panique, agitait les bras comme des ailes pour tenter de s’élever dans l’air avec le reste des oiseaux. Le tourbillon ailé diminua, se réduisit peu à peu jusqu’à ce que finalement ne demeurèrent sur le champ de bataille qu’Adela, épuisée et haletante, et mon père, la mine chagrine et honteuse, prêt à accepter toutes les capitulations.

     Quelques instants plus tard, mon père descendit l’escalier de son domaine. C’était un homme brisé, un roi banni qui avait perdu son trône et sa couronne.

Copyright © Éditions L’Âge d’Homme, 2013
Copyright © Bon-A-Tirer, pour la diffusion en ligne

Traduit du polonais par Alain van Crugten


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Salade russe : quand un illustre illustrateur rencontre un écrivain aventurier : Alexandre Alexeïeff et Joseph Kessel


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Joseph Kessel (1898-1979) 

Les Nuits de Sibérie de Joseph Kessel

   Fils de parents juifs ayant fui la Russie pour la France, Joseph Kessel, le futur compositeur avec son neveu Maurice Druon en mai 1943 à Londres du Chant des Partisans et futur journaliste émérite et académicien français, est né en 1898 en Argentine où son père, après avoir passé son doctorat à Montpellier, avait obtenu un poste pour 3 années. À son retour en Europe la famille rejoint la famille de sa grand-mère maternelle à Orenbourg au bord du fleuve Oural où elle restera 3 années avant de revenir s’installer définitivement en France, à Nice, en 1908. En 1914 et 1915 il est à Paris où il fréquente le Lycée Louis-Le-Grand puis la Sorbonne. Il obtient sa licence de lettres classiques mais décide d’entamer des études d’acteur au Conservatoire d’Art Dramatique qui le conduisent sur les planches au Théâtre de l’Odéon. Entre temps, il s’est frotté au journalisme en tant que rédacteur au Journal des Débats. Mais en 1916, il a alors 18 ans, il décide de s’engager comme volontaire dans l’armée française où il va servir courageusement dans l’aviation au sein de la fameuse escadrille S.39 qui lui fera découvrir le goût du risque et de l’aventure. En 1918, la France décide d’envoyer un corps expéditionnaire en Sibérie pour aider les Russes Blancs en lutte contre les Bolcheviques qui ont abandonné la lutte contre l’Allemagne après le traité de Brest-Litvosk, permettant ainsi à ce pays de concentrer ses  forces sur le front de l’ouest. Parlant russe et cédant à l’appel de l’aventure,  Joseph Kessel se porte volontaire. L’ironie veut que son unité embarque à Brest le 11 novembre 1918 sur un navire américain, le jour même de l’armistice avec l’Allemagne, mais pour des considérations de politique extérieure, la lutte contre le bolchévisme, l’expédition est maintenue. Commence alors pour son escadrille un long voyage de traversée de l’Atlantique, des Etats-Unis et du Pacifique pour rejoindre Vladivostok ( « Le Seigneur de l’Orient » en russe) en proie à la guerre civile. À son arrivée à l’hiver 1909 dans le grand port des confins de l’Empire russe, plongé dans « la stupeur et la suffocation », il se retrouve plongé dans un gigantesque chaos où s’affrontent les russes blancs et rouges et des troupes de bandits incontrôlables sous l’œil impassibles des troupes de quatre pays alliés : américaines, françaises, britanniques et japonaises, ces dernières ayant la maîtrise du port. Il ne combattra pas et à titre d’aventure, sa connaissance de la langue russe lui fera occuper le poste de chef de gare de la grande ville. De ce séjour où alterneront errance dans la ville et dérives nocturnes noyées dans la vodka, naîtront plusieurs nouvelles réunies en 1922 dans un premier recueil, La Steppe rouge, puis en 1928 un roman, Les nuits de Sibérie qui décrit la nuit sibérienne dans laquelle s’agitent des personnages interlopes hauts en couleurs et une foule hétéroclite de réfugiés sans abri : soldats de toutes nations, réfugiés russes fuyant la guerre civile, travailleurs annamites, prisonniers allemands, turcs, hongrois, roumains, légionnaires tchécoslovaques, bulgares, polonais, lettons, cavaliers hindous et brigands de grands chemins avec comme personnages principaux Lena, une pauvre femme russe qui lutte désespérément pour survivre et le redoutable cosaque Semenof et sa troupe, personnages ambigües qui s’opposent aux « rouges » en faisant régner la terreur et qu’on hésite à classer dans les héros ou les bandits. Le roman prend la forme d’un récit, celui d’un aviateur français qui dans un bar raconte à un ami ses nuits passées dans cette ville, « étalage de détresse » où défile « cette misère en marche ».

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Le port of Vladivostok durant l’intervention internationale en Russie vers 1918-1919  –  American Naval Institute Photo Archive


Images de l’expédition de 1919 en Extrême Orient russe


L’édition spéciale des « nuits de Sibérie » illustrée par  Alexandre Alexeïeff.3332_10620052_1   

capture d_écran 2019-01-26 à 06.41.18   Les nuits de Sibérie seront éditées par Ernest Flammarion en 1928 soit près d’une dizaine d’années après l’expérience vécue par Joseph Kessel à Vladivostok en 1919. Une édition originale de ce roman illustrée de six belles eaux-fortes rehaussées d’aquatinte et d’une vignette de couverture réalisées par l’un de ses compatriotes lui aussi réfugié en France, Alexandre Alexeïeff, a été également publiée à 750 exemplaires sur papier vélin de Rives. Ce sont ces illustrations que je vous présente aujourd’hui.

    Le style très particulier d’Alexeïeff basé sur l’utilisation de dégradés qui vont du noir au blanc rappelant les anciennes gravures. Il est intéressant de constater que ces six gravures sont antérieures à sa rencontre en 1930 avec Claire Parker, une riche étudiante en art américaine qu’il a rencontré à Paris et qui deviendra sa seconde épouse et avec laquelle il mettra au points la technique inventée par celle-ci de l’écran d’épingles, un écran composé de centaines de milliers de petits tubes blancs maintenus par pression à l’intérieur d’un cadre comportant des épingles noires qui affleurent à sa surface. En étant plus ou moins enfoncées et éclairées latéralement, elles permettent de créer des ombres portées sur la surface blanche de l’écran. Cette trame d’épingles, par effet de gris optique, peut ainsi créer une gamme de dégradés du blanc au noir, donnant à l’image animée l’aspect d’une gravure à l’aquatinte ou à la manière noire (source Wikipedia).

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Extrait des Nuits de de Sibérie

    UN JOUR que dans un petit bar, tout de laque et de silence, nous nous entretenions à mi-voix de nos voyages, mon ami le pilote Estienne parla ainsi :

    « Vladivostok est une ville que les grands vagabonds traversent souvent, mais où ils ne s’arrêtent guère. Par quoi les retiendrait-elle ? Une fois que, venant du Japon, on a découvert sa rade, ornée de collines doucement ondulées, que l’on a admiré le travail du brise-glaces, monstre maladroit qui effondre la carapace du gel dans un sillon d’eau vierge et sombre, Vladivostok n’a plus d’attraits.
    Le Pacifique y vient mourir sous un ciel si brumeux que l’on croit avec peine que le même océan berce Honolulu de vagues de corail et d’or. La ville est terne, sale, toute en longueur, étirée selon une rue interminable et boueuse, la Svetlanskaïa, d’où partent, en maigre éventail, des impasses et des culs-de-sac. Des immeubles sans style, construits vers la fin du siècle dernier, d’immenses casernes, sont flanqués d’un quartier japonais sans grâce et d’un quartier chinois sans mystère avec des maisons d’amour navrantes. Sur tout cela tantôt une misère mesquine, tantôt un laborieux mauvais goût.

     Comme tu le vois, c’est un de ces nœuds inévitables qu’imposent les longs itinéraires et que l’on ne songe qu’à quitter au plus vite. Or, le hasard voulut m’y laisser deux mois. Je faisais partie d’une escadrille expédiée de France quelques jours avant l’armistice et qui, après une folle traversée de l’Amérique, venait échouer par la force de l’inertie en un point du globe où elle n’avait plus rien à faire.
     L’aventure pourtant ne me déplaisait point. J’avais mon plein de cocktails, de palaces, de flirts, et j’ai un goût secret pour les villes militaires, sans ressources apparentes. La monotonie y donne aux habitudes le goût et l’exigence des vices.
      De plus, nous étions seulement à la fin de l’hiver 1919. Le bolchevisme n’avait pas mis encore de rubans roses. La mode était loin de se faire recevoir aux dîners des ambassadeurs du Kremlin. Nous ne savions rien de la Russie, nous n’en savons sans doute pas davantage aujourd’hui, mais Paris-Moscou comportait alors quelques difficultés qui ont disparu. Sur le vaste empire en convulsions d’étroites fenêtres s’ouvraient à des milliers de lieues l’une de l’autre : Arkhangelsk en mer Blanche, Odessa en mer Noire, et Vladivostok au bout de l’Asie, au fond du Pacifique. Qu’allais-je voir par cette meurtrière sibérienne entrebâillée sur le faux jour des mystères et des révolutions ?

     Il y avait vraiment à cette époque et dans ce lieu désolé une atmosphère unique. Fin de guerre, fin d’un ordre social, peau neuve d’un peuple, de cent peuples. Les nations en folie y avaient toutes débarqué des soldats. Canadiens aux lèvres étroites, Américains lourds de dollars, Anglais qui venaient chasser proprement le loup rouge, Tchèques graves et hardis portant sur leurs visages les labeurs du chemin qu’ils avaient frayé à coups de grenades de la Volga à l’Océan. Et les Russes achevant de dégueniller leurs uniformes. Et les Japonais, maîtres sournois de la ville. Et les prisonniers autrichiens, allemands, turcs, hongrois, roumains, bulgares, polonais, lettons. Et les travailleurs annamites. Et les cavaliers hindous.
    Pour te peindre d’un mot ce mélange je te dirai que la patrouille de sécurité devait comprendre un homme par nation. Elle comptait vingt-trois fusils. Capotes, manteaux, pelisses – kaki, bleu, vert et noir, – bérets, bonnets, fourrures, chapskas, képis et casques, – toutes les couleurs, tous les uniformes et toutes les coiffures se confondaient dans cette étrange troupe. Mais pour l’utilité je doute qu’elle valût un piquet de gendarmes.
    Heureusement la ville était à peu près sûre. Les canons des bâtiments de guerre, hauts fantômes noirs sur la rade, répondaient de la tranquillité. Cependant il était sage de ne pas trop s’aventurer dans le port. La révolution y avait des partisans cachés, mais fanatiques, ouvriers et matelots qui prêtaient l’oreille avec une joie farouche aux premiers craquements du front de Koltchak, là-bas, de l’autre côté de la Sibérie immense. L’émeute couvait sourdement dans les ruelles sordides. Chaque nuit des coups de feu y animaient le silence. Parfois, au petit matin, on voyait passer, entre des cosaques, un homme un peu hagard. C’était un agitateur qui allait mourir.
    La population n’accordait à ces cortèges qu’une attention sans émoi. Curieuse population ! Elle ne ressemblait à aucune autre, elle n’avait pas l’air d’appartenir à la ville, il n’y avait pas d’accord entre elle, les rues et les maisons. On la sentait installée provisoirement, comme les troupes, prête à passer dans un autre asile, aussi précaire que celui-ci. Ainsi Vladivostok semblait une vaste et sale auberge. Le service y était fait par les Chinois. Ils assuraient tout le travail, tout le commerce. Gros marchands aux belles robes fourrées et aux sourires de proxénètes, coolies misérables dévorés de vermine, qui, leur hotte de porteur sur le dos, cheminaient d’un pas cahotant de bête chargée, ils étaient là patients, silencieux et comme éternels, pour amasser le pécule qui leur permettrait de rejoindre leur patrie de plaines, de poussière, de sagesse et de tombeaux.

    Au milieu de cet univers désespéré, que faisait notre escadrille ? Elle attendait ses appareils qui, d’ailleurs, sont arrivés longtemps après que le dernier d’entre nous eut quitté les côtes du Pacifique. Ne va pas croire cependant que nous restâmes désœuvrés.
    Notre mission occupait le Musée ethnologique et géologique de la province de l’Amour. Là, parmi les échantillons de pierres et d’argiles, parmi les crânes de Samoyèdes, de Toungouses, et de Bouriates, et de Iakoutes et de Tchouktches, les pilotes fumaient des cigarettes et dictaient des rapports. Pour moi, j’étais voué à d’autres destins.

     Je t’ai déjà dit, je crois, que ma mère est d’origine russe et qu’elle m’a appris les rudiments de sa langue. Cela me valut d’être nommé chef de gare. C’est ainsi du moins que l’on peut résumer le plus brièvement mes fonctions. Elles consistaient à faire partie du concile international qui s’occupait de la voie ferrée et à assurer les convois destinés aux troupes françaises. Rien ne me désignait pour cet emploi si ce n’est ma connaissance du russe. Mais j’avais vingt et un ans. Tout me paraissait facile.
     Je ne savais pas encore ce qu’était cette gare et son désarmant désordre. Je ne savais pas qu’il me faudrait acheter les locomotives, voler les wagons, corrompre les sentinelles étrangères pour obtenir des munitions, gorger de vodka les chauffeurs qui ne consentaient à s’embarquer qu’ivres morts. Tout cela pour que la moitié au moins de mes trains fût capturée par les gens de Semenof, dont je te parlerai bientôt plus longuement.
     C’est mon âge aussi qui, me faisant prendre les choses au sérieux, me poussa, dès que je connus ma nomination, à prendre contact avec la gare. Il était pourtant six heures du soir, c’est-à-dire qu’il faisait nuit. Le dégel commençait. Neige flasque. Boueuse humidité. Du ciel obscur, toujours voilé, filtrait un suintement qui n’était ni pluie ni bruine. On eût dit que l’air était devenu un linge opaque, mouillé. On le sentait doux et mou sur les épaules. Mais rien ne pouvait m’arrêter. J’avais de mes devoirs une conception enfantine et catégorique. Il fallait que je connusse à l’instant mon champ imprévu d’activité. En perdant une heure je croyais priver nos troupes de cartouches. Déjà je les voyais encerclées et succombant sans défense par ma faute. J’avais vingt et un ans.

     À peine sorti du Musée ethnologique, j’appelai un cocher, sautai sur la banquette étroite et dure. Le gros homme, tout enveloppé d’une houppelande graissée par des générations, murmura dans sa barbe humide quelques mots à son cheval. Celui-ci comprit, à leur courbe paresseuse, qu’il n’était point de hâte au monde qui le dût décider à une autre allure que le pas et la voiture dépourvue de ressorts se mit à me cahoter impitoyablement et sans fin le long de la raboteuse Svetlanskaïa.
       Nous arrivâmes tout de même. Je contemplai avec anxiété le bâtiment que je n’avais jamais vu jusqu’à ce jour et d’où, dès le lendemain, j’allais faire partir mes convois. Son aspect était rassurant : neuf, un peu prétentieux. Je préparais déjà mon discours aux fonctionnaires russes en gravissant les degrés du perron. À peine eus-je poussé la porte que je ne pensais plus à eux, ni à mes cartouches. »


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  • Un illustrateur génial : le dessinateur franco-russe Alexandre Alexeïeff pour le roman Adrienne Mesurat de Julien Green (1929)

Autour de Thanksgiving…


Y’a vraiment de quoi devenir vegan !

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Rappelez-vous l’objet que nous vîmes, mon âme,
Ce beau matin d’été si doux :
Au détour d’un sentier…

[…] Et le ciel regardait la carcasse superbe
Comme une fleur s’épanouir […]

                 Charles Baudelaire

Nous avons fêté en novembre dernier Thanksgiving chez des amis américains…

     Thansgiving veut dire « Action de grâce » en anglais et constitue donc un remerciement mais un remerciement à qui ?  —  À Dieu ?, à la riche Nature de l’Amérique ? ou aux indiens sans l’aide desquels les premiers colons auraient été décimé jusqu’au dernier comme dans la première colonie anglaise de Roanocke en Caroline du Nord en 1580 ou bien obligé de pratiquer le cannibalisme pour survivre comme dans la seconde, celle de Jamestown en Virginie qui avait été créée en 1607.

     En décembre 1620, un peu plus d’une centaine d’immigrants britanniques fuyant les règles religieuses imposées par l’Eglise d’Angleterre, les pilgrim Fathers, débarquent du navire Mayflower sur un coin isolé de la cote Est de l’Amérique du Nord dans une région qui sera le futur Massachusetts. Décembre n’était pas une bonne période pour fonder une colonie, l’hiver en Amérique du Nord peut être extrêmement rigoureux et la moitié des pèlerins ne verra pas le printemps. Les autres vont survivre grâce à l’aide des indiens de la tribu des Wampanoags sur le territoire de laquelle ils se sont installés. Ceux-ci leur enseigneront la culture du maïs et la pratique de la pêche. Étant partis de Plymouth, il donneront le nom de cette ville à leur colonie. Un peu plus tard, un second navire, le Fortune, débarquera un nouveau contingent de colons ainsi que les documents officiels permettant de légaliser la colonie. Pour célébrer la première récolte et pour remercier ceux qui étaient encore des hôtes, le gouverneur William Bradford organisa un grand repas festif auquel il convia les indiens dans lequel on a vu le premier Thanksgiving mais il faudra attendre le 26 novembre 1789 pour que George Washington en fasse une fête nationale afin de célébrer l’Indépendance nouvellement conquise et remercier Dieu : 

download    «  Now therefore I do recommend and assign Thursday the 26th day of November next to be devoted by the People of these States to the service of that great and glorious Being, who is the beneficent Author of all the good that was, that is, or that will be–That we may then all unite in rendering unto him our sincere and humble thanks–for his kind care and protection of the People of this Country previous to their becoming a Nation–for the signal and manifold mercies, and the favorable interpositions of his Providence which we experienced in the course and conclusion of the late war–for the great degree of tranquillity, union, and plenty, which we have since enjoyed–for the peaceable and rational manner, in which we have been enabled to establish constitutions of government for our safety and happiness, and particularly the national One now lately instituted–for the civil and religious liberty with which we are blessed; and the means we have of acquiring and diffusing useful knowledge; and in general for all the great and various favors which he hath been pleased to confer upon us. 
      And also that we may then unite in most humbly offering our prayers and supplications to the great Lord and Ruler of Nations and beseech him to pardon our national and other transgressions–to enable us all, whether in public or private stations, to perform our several and relative duties properly and punctually–to render our national government a blessing to all the people, by constantly being a Government of wise, just, and constitutional laws, discreetly and faithfully executed and obeyed–to protect and guide all Sovereigns and Nations (especially such as have shewn kindness unto us) and to bless them with good government, peace, and concord–To promote the knowledge and practice of true religion and virtue, and the encrease of science among them and us–and generally to grant unto all Mankind such a degree of temporal prosperity as he alone knows to be best. »

Given under my hand at the City of New-York the third day of October in the year of our Lord 1789. G:o Washington


     «  Maintenant donc, je recommande et assigne que le premier jeudi après le 26e jour de novembre soit consacré par le Peuple de ces États au service du grand et glorieux Être, qui est l’Auteur bienfaisant de tout ce qu’il y a eu, qu’il y a et qu’il y aura de bon. Nous pouvons alors tous nous unir en lui donnant notre sincère et humble merci, pour son soin et sa protection, appréciés du Peuple de ce Pays, avant que celui-ci ne soit devenu une Nation de pitié ; pour les interpositions favorables de sa Providence lors de nos épreuves durant le cours et la fin de la récente guerre ; pour le grand degré de tranquillité, d’union, et d’abondance, que nous avons depuis appréciées ; pour le pacifisme et la raison qui nous ont été conférés pour nous permettre d’établir des constitutions de gouvernement pour notre sûreté et notre bonheur, en particulier la Loi nationale récemment instituée, ; pour la liberté civile et la liberté religieuse formant à elles seules une vraie bénédiction ; pour les moyens que nous avons d’acquérir et de répandre la connaissance utile ; et d’une manière générale pour toutes les grandes et diverses faveurs qu’il nous a bien heureusement conférées.
      Nous pouvons alors nous unir en offrant le plus humblement nos prières et supplications au grand Seigneur et Gouverneur des Nations et le solliciter pour pardonner nos transgressions nationales et autres transgressions ; pour nous permettre à tous, en poste public ou privé, de remplir nos nombreuses fonctions respectives, correctement et ponctuellement ; pour permettre à notre gouvernement national de rendre bénédiction à toutes les personnes, en étant constamment un Gouvernement de lois sages, justes, et constitutionnelles, discrètement et loyalement exécutées et obéies ; pour protéger, guider et bénir tous les Souverains et toutes les Nations (particulièrement celles qui ont montré de la bonté envers nous), afin de leur assurer paix et concordance, et assurer un bon gouvernement ; pour favoriser la connaissance et la pratique vraies de la religion et de la vertu, ainsi que davantage de science parmi eux et nous, et accorder généralement à toute l’Humanité un tel degré de prospérité temporelle comme lui seul sait pour être le meilleur. »

Donné sous ma main à la Ville de New-York le troisième jour d’octobre par année 1789 de notre Seigneur.


    On remarquera que dans cette déclaration, il n’est fait nullement mention à l’aide des peuples autochtones qui ont permis aux premiers colons de survivre.

John Eliot Speaks to the Natick IndiansHollis Holbrook – John Eliot parlant aux indiens Natick, 1937

John Eliot (1604-1690) était un missionnaire puritain qui avait obtenu un certain succès  dans ses actions d’évangélisation des indiens Massachusett de la région de Boston après avoir appris leur langue, l’algonquin. 14 villes d’« indiens priants » furent crées qui regroupaient les convertis. Mais des frictions ne tardèrent pas à apparaître entre les colons et les indiens, notamment ceux de la tribu des Wampanoag qui avait secouru les pèlerins du Mayflower. En 1675-1676, cinquante année après le débarquement du Mayflower, une guerre,  « la guerre du roi Philippe » eut lieu avec les colons qui se traduisit par la défaite des indiens avec conséquence la mort de 40 % des membres de la tribu et la déportation  d’une partie des autres, certains ayant été vendus comme esclaves au colons de la Nouvelle-Angleterre.

    Quatre siècles après l’arrivée du Mayflower, on considère que près de 90.000.000 d’indiens ont péris suite à l’arrivée des européens dans l’ensemble du continent américain (le plus grand génocide de l’histoire) du fait de la répression, de l’esclavage, des maladies importées ou créées (aux Etats-Unis, on offrait aux indiens des couvertures infectées par la variole), Aujourd’hui un autre type d’extermination (je voulais employer le terme d’animalicide, mais il n’existe pas. Est-ce un hasard ?) se poursuit, celui des dindes de Thanksgiving dont 46 millions sont sacrifiées chaque année aux Etats-Unis pour célébrer cette fête… 46 millions moins une puisque l’une d’entre elle est graciée chaque année par le Président américain (En fait 2 car une autre dinde est tenue en réserve au cas où…).

Résultat de recherche d'images pour La seule bonne action de Trump depuis son arrivée au pouvoir….


« Bon appétit ! messieurs ! Ô ministres intègres…»

Ferme d’élevage de dindes pour la société Norbest à Moroni dans l’Utah
Film clandestin pris par l’association DxE (Direct Action Everywhere)


À ne pas manquer, ce clip de PETA (People for the Ethical Tratment of Animals)


Mais les choses sont en train de changer… Le vent de la révolte se lève !


Le paradis a existé (pour les hommes…)


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Pierre Clastres (1934-1977)

     Pierre Clastres est un anthropologue et ethnologue français connu pour ses travaux d’anthropologie politique, ses convictions et son engagement libertaire et sa monographie des indiens Guayaki du Paraguay. Sa principale thèse est que les sociétés primitives ne sont pas des sociétés qui n’auraient pas encore découvert le pouvoir et l’État, mais au contraire des sociétés construites pour éviter que l’État n’apparaisse. Pierre Clastres a effectué de nombreux travaux de terrain de 1963 à 1974 en Amérique latine chez les  indiens Guayaki du Paraguay, les Guaranis, les Chulupi et les Yanomami. En 1974 il devient chercheur au  CNRS et publie son œuvre la plus connue, La Société contre l’ÉtatCritique du structuralisme, en conflit direct avec Claude Levi-Strauss, dont il dénonce notamment la vision de la guerre comme échec de l’échange, il quitte le laboratoire d’anthropologie sociale et devient directeur d’études à la cinquième section de L’École pratique des hautes études. Il meurt en 1977 à 43 ans dans un accident de la route, laissant son œuvre inachevée et éparpillée. (crédit Wikipedia)


Le paradis des hommes

       «  C’est ce qui frappa, sans ambiguïté, les premiers observateurs européens des Indiens du Brésil. Grande était leur réprobation à constater que des gaillards pleins de santé préféraient s’attifer comme des femmes de peintures et de plumes au lieu de transpirer sur leurs jardins. Gens donc qui ignoraient délibérément qu’il faut gagner son pain à la sueur de son front. C’en était trop, et cela ne dura pas : on mit rapidement les Indiens au travail, et ils en périrent. Deux axiomes en effet paraissent guider la marche de la civilisation occidentale, dés son aurore : le premier pose que la vraie société se déploie à l’ombre protectrice de l’État; le second énonce un impératif catégorique : il faut travailler.

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      Les Indiens ne consacraient effectivement que peu de temps à ce que l’on appelle le travail. Et ils ne mourraient pas de faim néanmoins. Les chroniques de l’époque sont unanimes à décrire la belle apparence des adultes, la bonne santé de nombreux enfants, l’abondance et la variété des ressources alimentaires. Par conséquent, l’économie de subsistance qui était celle des tribus indiennes n’impliquait nullement la recherche angoissée, à temps complet, de la nourriture. Donc une économie de subsistance est compatible avec une considérable limitation du temps consacré aux activités productives. Soit le cas des tribus sud-américaines d’agriculteurs, les Tupi-Guarani par exemple, dont la fainéantise irritait tant les Français et les Portugais. La vie économique de ces Indiens se fondait principalement sur l’agriculture, accessoirement sur la chasse, la pêche et la collecte. Un même jardin était utilisé pendant quatre à six années consécutives. Après quoi on l’abandonnait, en raison de l’épuisement du sol ou, plus vraisemblablement, de l’invasion de l’espace dégagé par une végétation parasitaire difficile à éliminer. Le gros du travail, effectué par les hommes, consistait à défricher, à la hache de pierre et par le feu, la superficie nécessaire. Cette tâche, accomplie à la fin de la saison des pluies, mobilisait les hommes pendant un ou deux mois. Presque tout le reste du processus agricole — planter, sarcler, récolter — conformément à la division sexuelle du travail, était pris en charge par les femmes. Il en résulte donc cette conclusion joyeuse : les hommes, c’est-à-dire la moitié de la population, travaillaient environ deux mois tous les quatre ans ! Quant au reste du temps, ils le vouaient à des occupations éprouvées non comme peine mais comme plaisir : chasse, pêche ; fêtes et beuveries ; à satisfaire enfin leur goût passionné pour la guerre. »

Pierre Clastres, la société contre l’Etat, 1974. p.165

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  • La Guerre Noire, l’extermination des aborigènes de Tasmanie par Runoko Rashidi (site Monde-histoire-culture générale)