Marina, un poème d’Odysséas Elýtis mis en musique par Mikis Theodorakis


Parthenis

collage d’Odysséas Elýtis

Marina (Μαρίνα)

Apporte-moi verveine, menthe            Δώσε μου δυόσμο να μυρίσω,
et basilic, pour les sentir                        Λουίζα και βασιλικό
Que je t’embrasse et que je sente         Μαζί μ’αυτά να σε φιλήσω,
monter en moi les souvenirs                και τι να πρωτοθυμηθώ

La fontaine avec ses colombes             Τη βρύση με τα περιστέρια,
des Archanges l’épée qui luit                των αρχαγγέλων το σπαθί
Le jardin, étoiles qui tombent              Το περιβόλι με τ’ αστέρια,        
ou bien la profondeur du puits            και το πηγάδι το βαθύ

La nuit où nous suivions les rues       Τις νύχτες που σε σεργιανούσα,
menant à l’autre bout des cieux          στην άλλη άκρη τ’ ουρανού
Toi, montée là-haut, devenue              Και ν’ ανεβαίνεις σε θωρούσα,
sœur des étoiles sous mes yeux          σαν αδελφή του αυγερινού

Marìna mon étoile verte                       Μαρίνα πράσινο μου αστέρι
Marìna Vénus ma clarté                        Μαρίνα φως του αυγερινού
Ma colombe d’île déserte                      Μαρίνα μου άγριο περιστέρι
Marìna lys de mes étés                          Και κρίνο του καλοκαιριού

poème d’Odysséas Elýtis

Traduction de Michel Vokovitch
in Anthologie de la poésie grecque contemporaine,
Gallimard, 2000.

Poème magnifiquement mis en musique par Mikis Theodorakis et interprétée par la chanteuse Maria Farantouri.

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Au paradis, j’ai aperçu une île…


elytis_kolaz.jpgCollage de Odysséas Elytis

Au paradis, j’ai aperçu une île…

Au paradis, j’ai aperçu une île
Semblable à  toi et une maison au bord de la mer
Avec un grand lit et une petite porte
J’ai jeté un écho dans les profondeurs
Pour me voir chaque matin quand j’émerge
La moitié pour te voir passer à travers les eaux

La moitié pour pleurer pour toi au paradis.

Extrait de « Le monogramme » d’Odysséas Elytis.

Pour lire le poème en entier, c’est  ICI


Franck – Mes Deux-Siciles – Tempéraments volcaniques et sensualité


article publié une première fois le 11 février 2016 et remanié

les îles Eoliennes à l'horizon

Aimer et admirer

     « … A midi, sur les pentes à demi sableuses et couvertes d’héliotropes comme d’une écume qu’auraient laissée en se retirant les vagues furieuses des derniers jours, je regardais la mer qui, à cette heure, se soulevait à peine d’un mouvement épuisé et je rassasiais les deux soifs qu’on ne peut tromper longtemps sans que l’être se dessèche, je veux dire aimer et admirer.
      Car il y a seulement de la malchance à n’être pas aimé : il y a du malheur à ne point aimer. Nous tous, aujourd’hui, mourons de ce malheur…»

Albert CamusL’Été, extrait de Retour à Tipasa, 1952

   Adolescent, je me suis retrouvé un soir d’été, sur l’esplanade d’une petite ville de Calabre dominant la mer Tyrrhénienne — je pense que c’était Palmi — juste en face des îles Éoliennes, cet archipel composé de sept îles volcaniques dont seules deux d’entre elles, Stromboli et Vulcano, ont leurs volcans encore actifs. Derrière la ville se profilait les hauteurs du massif de l’Aspromonte, terre ingrate et sauvage qui avait vu naître ma grand-mère Rosaria mais qu’elle avait fait dû fuir pour échapper à la folie et la violence aveugle cumulée de la terre et des hommes. Mais ce soir là, c’était le calme et la sérénité qui dominaient et il semblait que tous les habitants de la ville s’étaient donné rendez-vous sur l’esplanade dominant la mer après avoir arpenté dans les deux sens la rue principale pour bénéficier de la fraîcheur du soir et du spectacle grandiose qu’offrait généreusement la nature. De belles filles brunes marchaient sagement en groupe,  se tenant parfois par la main, parlant fort et affichant un air faussement indifférent aux remarques que leur lançaient des garçons effrontés et moqueurs mais ceux-ci ne devenaient réellement entreprenants qu’auprès des déesses blondes scandinaves ou allemandes qui exposaient sans vergogne de généreuses portions de leur peau hâlée par le soleil. L’air était saturé d’une chaude moiteur, du parfum des bougainvilliers et d’éclats de voix et l’on ressentait dans l’âme et le corps comme une tension violente de nature érotique qui ne demandait qu’à se libérer à l’occasion d’un événement qui serait survenu soudainement, d’une vision, d’une rencontre… Il ne s’est rien produit ce soir là pour moi sauf qu’à l’heure du crépuscule j’ai vu vu le soleil rougeoyant sombrer lentement dans la mer bleutée et s’y perdre embrasant l’horizon derrière le chapelet d’îles dont l’une était surmontée d’un panache de fumée blanche. L’image de ces îles mythiques à la fois si proches et si lointaines est restée pour toujours ancrée dans ma mémoire et je m’étais promis de les aborder un jour, projet qui ne s’est toujours pas réalisé malgré que je sois retourné en ces lieux à plusieurs reprises. Je devais de nouveau contempler ce fabuleux spectacle à partir de la terrasse de la casa d’un cousin éloigné sur les pentes dominant Gesso, une petite ville de Sicile proche de Messine, la ville où était né mon grand-père Giuseppe et où ma mère Ina avait passé sa prime enfance. Au-dessus de la terrasse s’étendait la frondaison d’un figuier vénérable qui croulait sous les fruits, fruits que l’on cueillait paresseusement pour les déguster sans avoir pris la peine de nous lever de nos sièges; nous n’avions pour cela qu’à étendre simplement le bras au-dessus de nos têtes non sans avoir précédemment tâté les figues une à une afin de choisir les plus mûres et les plus juteuses. Croquer la chair tiédie par les rayons d’un soleil incandescent, à la consistance la fois douce et râpeuse, gorgée de sucs sucrés et goûteux qui se répandaient dans la bouche avait une dimension charnelle et intensément sensuelle. Ce n’est pas pour rien que les mots fica et figa désignent en italien vulgaire le sexe féminin et que le fruit défendu de l’arbre de la connaissance dans le récit du Livre de la Genèse est, dans la tradition juive, non pas la pomme mais la figue. Au hasard de mes lectures et des films que je visualise, ces souvenirs se ravivent et la nostalgie et l’imagination se déploient mais, le temps passant, je me demande s’il n’est finalement pas plus profitable de cultiver et maintenir vivant un ardent désir ancien plutôt que de le clore en voulant à tout prix le satisfaire. Nos actes manqués qui laissent libre cours au déploiement du rêve et de l’imagination sont parfois plus importants que les actes que nous avons accomplis…

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Stromboli et Vulcano – Au sujet de deux films tournés en 1949

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île Stromboli


     Le 6 avril 1949, Roberto Rossellini débute le tournage de Stromboli Terra di Dio avec l’actrice suédoise devenue sa maîtresse Ingrid Bergman qui joue le rôle de Karine, une jeune réfugiée lituanienne qui à la fin de la seconde guerre mondiale est retenue dans un camp en Italie pour avoir été la maîtresse d’un officier allemand. Sa demande pour gagner l’Argentine ayant été refusée, elle se résout totalement désemparée à épouser sans amour Antonio un jeune pêcheur italien originaire de Stromboli qui l’emmène dans son île mais avec lequel la barrière de la langue et la différence culturelle et sociale l’empêche de communiquer. A son arrivée dans l’île, Karine va être confrontée à une population méfiante, figée dans ses traditions, ses superstitions et ses préjugés. Le volcan violent et imprévisible est le deus ex machina qui rythme la vie des îliens et fait planer sur leur tête un danger permanent. C’est dans ce cadre oppressant renforcé par l’insularité que Karine va perdre pied et escalader une nuit le volcan dans une folle tentative d’échapper d’une manière ou d’une autre à son désespoir.

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Anna Magnani et Ingrid Bergman : la brune volcanique et la blonde éthérée


    Deux mois plus tard exactement, le 6 juin 1949, sur une autre île volcanique située à quelques km, la bien nommée Vulcano, un autre réalisateur, l’américain William Dieterle commence lui aussi le tournage d’un film dans lequel un volcan tient  un rôle déterminant avec l’actrice italienne au tempérament volcanique Anna Magnani, l’ex-maîtresse de Rossellini avec qui il avait tourné Rome, ville ouverte et qu’il avait quitté un an plus tôt pour filer le parfait amour avec la belle suédoise. Le problème était que Rossellini avait proposé dans un premier temps le rôle de Stromboli à Anna Magnani qui se sentant à juste titre flouée et humiliée avait récupéré le scénario original et s’était efforcée de sortir son film la première. Elle joue dans Vulcano le rôle de Maddalena, une prostituée qui vient de sortir de prison et qui est assignée à résidence dans son île natale « oubliée de Dieu » qui se battra pour regagner son honneur…. Les deux films tournés dans une ambiance paranoïaque sortiront tous les deux en 1950 et connaîtront chacun un cuisant échec. Les deux femmes n’auront finalement jamais l’occasion de se rencontrer…

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L’île de Vulcano avec le sulfureux Vulcano Fossa, le volcan le plus dangereux des îles Éoliennes


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Film d’animation : une adaptation de « The Tempest » de William Shakespeare


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Prospero et sa fille Miranda – Prospero déclenche la tempête

    Shakespeare : The Animated Tales est une série d’animation britannique basée sur les pièces de Shakespeare créée en 1992 par la BBC. C’est l’écrivain britannique Léon Garfield (1921-1996) connu pour ses romans historiques pour enfants qui assurait la réalisations des scenarii. L »animation était réalisée par les studios russes Christmas Films et Soyuzmultifilm. Les Entre 1992 et 1994, la série a produit 12 épisodes de 26  à 30 minutes chacun basés sur les pièces suivantes : 1) A Midsummer Nights’s Dream (le songe d’une nuit d’été) – 2) The Tempest (la Tempête) – 3) Macbeth – 4) Romeo and Juliet – 5) Hamlet – 6) Twelfth Night (d’après La Nuit des rois de Shakespeare) – 7) King Richard III – 8) The Taming of the Shrew (La Mégère apprivoisée) – 9) As You Like It (Comme il vous plaira) – 10) Julius Caesar – (11) The Winter’s Tale (Le Conte d’hiver) –  12) Othello.


The Tempest sur YouTube (en anglais)

   L’épisode présenté ci-dessus est celui tiré de la pièce The Tempest, c’est le 2ème de la série et il a été co-produit par les sociétés Soyuzmultfilm à Moscou et S4C Channel 4 Wales à Cardiff. le scénariste est Léon Garfield, la Directrice artistique, Elena Livanova et le réalisateur, Stanislav Sokolov. La musique a été composée par Yuri Novikov.


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Ariel, le bon génie et le monstrueux Caliban

L’histoire

    Le duc de Milan, Prospero, a été déchu et exilé par son frère Antonio sur une île déserte en compagnie de sa fille Miranda. En possession d’un livre de magie qui lui permet d’agir sur les éléments naturels et les esprits, il va grâce à ce livre retrouver son honneur et ses biens. Deux créatures sont à son service : l’éthéré Ariel, esprit positif de l’air et du souffle de vie qu’il a libéré d’un mauvais sort infligé par la sorcière Sycorax et  le fils de cette dernière, le monstrueux Caliban, être chtonien négatif symbolisant le mal, la violence et la mort. Le film s’ouvre sur le naufrage, provoqué à l’aide d’une tempête par l’esprit Ariel sur l’ordre de Prospero, d’un navire transportant, Antonio, son frère félon responsable de ses malheurs, le fils de celui-ci, le jeune Ferdinand, le complice d’Antonio, le roi de Naples Alonso et son frère Sébastien et le vieux conseiller d’Antonio, le vénérable Gonzalo qui réprouve les actions de son maître et a aidé Prospero. En fait, le naufrage est une fiction provoquée par la magie de Prospero. Les naufragés vont tous se retrouver dans l’île où séjournent Prospero et Miranda et vont subir diverses épreuves qui s’apparentent à un parcours initiatique. La fin sera heureuse, Antonio, le frère parjure, se réconciliera avec Prospero qui retrouvera son duché, Miranda et Ferdinand tomberont amoureux l’un de l’autre et se marieront et les deux esprits Ariel et Caliban seront libérés et resteront sur leur île.

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Ferdinand et Miranda


Philippe Sollers victime du syndrome de Stendhal à Venise


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   « Je me revois, à l’automne 1963, arrivant pour la première fois, de nuit, à Venise.
      Je viens de Florence, me voici tout à coup sur la place Saint Marc.
     La prévision de la scène est étonnante : debout, sous les arcades, regardant la basilique à peine éclairée, je laisse tomber mon sac de voyage, ou plutôt il me tombe de la main droite, tant je suis pétrifié et pris.
       J’entends encore le bruit sourd qu’il fait sur les dalles.
       Je sais, d’emblée, que je vais passer ma vie à tenter de coïncider avec cet espace ouvert, là, devant moi.
    J’ai ressenti une émotion du même genre, mais moins forte, en pénétrant, à Pékin, dans la Cité interdite et, surtout, en allant aux environs visiter le temple du Ciel au toit bleu.
      C’est un mouvement bref de tout le corps violemment rejeté en arrière; comme s’il venait de mourir sur place et, en vérité, de rentrer chez soi. Etre dehors est peut être une illusion permanente : il n’y aurait que du dedans et nous nous acharnerions à ne pas le savoir.
     La nuit (il était très tard, il n’y avait personne ni sur la place ni dans les ruelles) favorisait ce choc semblable à celui qu’on ressent dans l’épaule en tirant un coup de fusil. Détonation silencieuse, vide, plein, vide : évidence intime. »

Philippe Sollers, Prologue du Dictionnaire amoureux de Venise, 2004


Syndrome de Stendhal : Trouble psychosomatique de nature esthétique éprouvé devant une œuvre d’art. Cette décompensation culturelle se manifeste sous la forme d’une crise d’angoisse avec vertiges, suffocation, tachycardie (accélération du rythme cardiaque), bouffées vasomotrices, douleurs dans la poitrine, perte du sentiment d’identité et du sens de l’orientation, allant parfois jusqu’au délire, à l’apparition d’hallucinations et à la dépersonnalisation. L’affection survient chez des personnes impressionnées par le lieu exceptionnel où leur voyage les a menées. Ce nom a été donné en 1989 par le docteur Graziella Magherini, psychiatre à l’hôpital Santa Maria Nuova de Florence dans un ouvrage nommé Sindrome di Stendhal, en référence aux émotions ressenties par Stendhal dans cette même ville en 1817 à la sortie de l’église Santa Croce où il venait de voir une série de chefs-d’œuvre. Pour Graziella Magherini , la statue de David et plus largement, les œuvres d’art de Florence sont dotées d’un pouvoir singulier sur les sens, par leur beauté extrême et le décalage avec le contexte esthétique de la renaissance et le monde contemporain. Leur contemplation provoquerait des crises d’anxiété, c’est à dire un sentiment d’appréhension, de tension, de malaise, voire de terreur face à un objet de nature indéterminée, ici la surcharge d’œuvres grandioses. Cette affection que les anglo-saxon et les allemands nomment « hyperkulturemia » est également connue à travers le monde sous des appellations reprenant le nom du lieu où elle se produit : syndrome de Jérusalem déclenché par le sentiment religieux, l’émotion de se trouver dans une ville sainte, syndrome de Paris qui touche plus particulièrement les touristes japonais déstabilisés par le fossé culturel entre la France et le Japon, et ayant une vision idéalisée de « la plus belle ville du monde », etc… Ces divers accès, facilités par le décalage horaire, sont regroupés sous le nom des troubles du voyage ou syndrome du voyageur, qu’il ne faut pas confondre avec le voyage pathologique. Dans ce cas le délire du patient résulte d’une pathologie psychiatrique préexistante qui se décompense sous la forme d’une impulsion à voyager.  (crédit Wikipedia,  Le Garde-mots et Observatoire Zététique)


Circé sous les traits de l’actrice Tilla Durieux par Franz von Stuck (1913)


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Franz von Stuck – Tilla Durieux comme Circé, vers 1913.

     Dans la mythologie grecque, Circé, fille d’Hélios (le Soleil) et de l’Océanide Perséis était une magicienne très puissante à la réputation de sorcière et d’enchanteresse. Son nom en grec signifie « oiseau de proie » (Kirkê en grec ancien). Homère qui la qualifiait de polyphàrmakos, c’est à dire « experte en drogues et poisons propres à opérer des métamorphoses » la fait apparaître au chant X de l’Odyssée où elle habite un palais situé dans une clairière de l’île d’Ééa gardé par des bêtes féroces, anciennement des hommes qu’elle a ensorcelé. À l’arrivé d’Ulysse dans son île, la magicienne, après avoir attiré une partie de ses compagnons dans son palais par un chant mélodieux leur fait boire un breuvage qui aura pour effet de les transformer en pourceaux. Prévenu par l’un de ses hommes, Ulysse, avec l’aide du dieu Hermès, va éviter les pièges de Circé et partagera sa couche après que ses compagnons aient retrouver leurs apparence humaine. Au bout d’une année, elle le laissera partir et l’aidera à poursuivre son voyage.

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Photographies de studio

Circé, l’archétype de la femme fatale et bras armé du Destin

    Si Circé est présentée comme déesse et magicienne dans l’Odyssée d’Homère, elle est aussi décrite dans d’autres récits et légendes comme sorcière et enchanteresse. Ces descriptions renvoient toutes à l’archétype de la Femme fatale qui trouve son origine dans des mythes anciens dans lesquelles certaines femmes jouent le rôle de tentatrices « pour perdre, ou plus communément, séduire ceux qui les approchent ». Ces femmes, bras armés du Destin (le Fatum latin) vont jouer de leur charme et de leur sensualité pour égarer et conduire les victimes désignées à leur destinée. La mythologie grecque possède de nombreux exemples de ces créatures : Outre Circé qui possède le pouvoir de métamorphoser les hommes en animaux, on peut citer la nymphe Calypso, les Sirènes qui attirent les marins par leurs chants (comme le fait aussi Circé dans l’Odyssée…), la figure de Méduse qui pétrifie tous ceux qui croisent son regard;  à croire que la figure de la femme est une des pièces maîtresses de l’exécution du destin qui est l’œuvre des Parques qui sont elles-aussi des femmes. Les textes sacrés, la littérature et plus tard le cinéma ont souvent mis en scène ces figures féminines qui de Judith ou Salomé aux actrices « mangeuses d’hommes » de l’époque moderne consacrées par Hollywood sont l’expression d’une certaine dangerosité féminine. Comme l’écrit Thierry Pelte, avec la libération des mœurs, « la femme n’est plus cet être domestique et soumis que la bourgeoisie a créé à partir du XVIIIème siècle. Ce type de femme apparaît donc dans les lieux de spectacle, seule, hors de tout cadre social, objet de désir et individu libre.  Libre d’être abordée, libre d’accepter ou de refuser, libre de poursuivre ou d’arrêter une aventure.  Devant autant d’incertitude, l’homme est inquiet, énervé et inquiet.  La femme pourrait lui être fatale. » Les milieux artistiques décadents de la fin du XIXe siècle ont alors ajouté à la dangerosité de la femme, jusque là simple instrument de l’exécution du  « Fatum » mythique, « la perversion qu’elle semble mettre à faire souffrir son amant.  Le jeu de l’amour devient un jeu cruel, fait d’un peu de sadisme. ».  Voici comment analyse Simone de Beauvoir cette image duelle de la femme dans le Deuxième Sexe : « La femme qui exerce librement son charme : aventurière, vamp, femme fatale, demeure un type inquiétant. Dans la mauvaise femme des films de Hollywood survit la figure de Circé. Des femmes ont été brûlées comme sorcières simplement parce qu’elles étaient belles. Et dans le prude effarouchement des vertus de province, en face des femmes de mauvaise vie se perpétue une vieille épouvante. »
     Ainsi, dans l’inconscient collectif masculin, deux figures de la femme s’opposent : celle de la femme vertueuse ou angélique qui rassure à laquelle s’apparente l’épouse d’Ulysse, Pénélope, symbole de patience et de fidélité et celle de la femme dangereuse voire perverse et cruelle qui conduit les hommes à leur perte. Parmi ces dernières, Circé est particulièrement emblématique.
     L’universitaire Sandra Gondouin *, dans son étude sur Circé et son influence dans la littérature hispano-américaine, à contre-courant de cette définition de la femme fatale, nous la présente comme une déesse « ambiguë » qui, dans l’Odyssée, après avoir transformé les compagnons d’Ulysse en pourceaux, les libère, leur offre l’hospitalité de son île durant une année (et accessoirement sa couche à Ulysse), permet à celui-ci de descendre aux Enfers pour trouver le devin Tirésias et lui explique comment, après son départ, il pourra échapper aux Sirènes, brossant ainsi une image positive de la déesse mais elle oublie que cette attitude a été induite par l’action d’une divinité plus puissante qu’elle-même, le dieu Hermés, qui a communiqué à Ulysse les moyens de la vaincre et d’en faire son alliée.

*  Circé l’ambiguë par Sandra Gondouin (Cahier d’études romanes)


Franz von Stuck (1863-1928)

220px-Franz_von_Stuck_Selbstbildnis_im_Atelier    Franz von Stuck est un peintre symboliste et expressionniste allemand qui a souvent représenté dans ses peintures des figures allégoriques féminines. Pour représenter la magicienne Circé, il a choisi comme modèle l’actrice autrichienne Tilla Durieux dont la renommée, le fort caractère, les traits expressionniste de son visage et la réputation sulfureuse (elle a divorcé à deux reprises et son deuxième mari s’est suicidé après son divorce) la classait parmi les femmes fatales de son époque. Dans les trois tableaux représentant Circé, le peintre a demandé à son modèle, comme le montrent les photos de studio réalisées, d’arborer sur son visage un regard à la fois machiavélique et jouisseur : c’est une Circé cruelle qui jouit déjà de son forfait à venir qui nous est présentée. Les cheveux sont d’un roux éclatant, presque rouge, couleur symbolisant le sang, la violence et la passion. Le jaune acide, couleur dans l’un des tableaux de la coupe de poison tendue à la victime et de la peau et de la robe de la magicienne dans un autre fait référence à la couleur du souffre qui est associé au feu. Dans le tableau où la magicienne présente la coupe, sa peau est d’une teinte blafarde comme celle d’un cadavre. Troisième couleur utilisée : un bleu de Prusse intense pour la robe ou pour le fond de tableau qui symbolise et annonce l’obscurité présente comme fond de tableau pour la représentation principale.

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Autres représentations de Circé par Franz von Stuck

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     Tilla Durieux (1880-1971) de son vrai nom Ottilie Godefroy était une actrice autrichienne de cinéma et de théâtre. Sa famille paternelle était d’origine huguenote de La Rochelle. Durieux était le nom de jeune fille de l’une de ses grand-mères. Après quelques menus engagements à Stuttgart et Breslau, elle s’installe à Berlin en 1903 où elle deviendra une actrice célèbre au temps du cinéma muet et de la Belle Époque, elle a travaillé avec les metteurs en scène Max Reinhardt et Erwin Piscator puis avec les réalisateurs Max Mack et Fritz Lang. Après un premier mariage en 1904 avec le peintre Eugène Spiro, membre du groupe d’artiste Berliner Secession, elle épouse en 1910 en seconde noce le marchand d’art et mécène Paul Cassirer dont elle divorcera également et qui se suicidera en 1926. C’est durant cette période berlinoise qu’elle a posé pour de nombreux peintres tels que Oskar Kokoscha en 1910,  Max Oppenheimer en  1912,  Auguste Renoir lors d’un passage à Paris en 1914, Après son troisième mariage avec l’industriel juif Ludwig Katzenellenbogen, elle fuit l’Allemagne en 1933 pour échapper au régime nazi et s’installe en Suisse, puis en Yougoslavie en 1937. Après l’invasion de ce pays par l’armée allemande, elle s’engage dans la résistance yougoslave. Après la guerre, elle restera dans ce pays et travaillera comme assistante dans un théâtre de marions. Après son retour en Allemagne en 1952, elle a repris sa carrière d’actrice et joué  dans de nombreux rôles de théâtre et de film ainsi que sur des émissions de télévision et de radio.  

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     Max Oppenheimer – Très beau portrait de Tilla Durieux peint en 1912


Pour en savoir plus :


Sète, de l’île singulière à l’île au singulier pluriel


Sète (anciennement Cette) : l’île singulière

Plan de la ville et du port de Cette en 1774 selon J. Jefferys

Plan de la ville et du port de Cette en 1774 selon J. Jefferys

Le port de Sète en 1845

Le port de Sète, le long du canal Royal, en 1845

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Vue d’ensemble du port de Sète aujourd’hui avec le cordon du Lido en haut à gauche, l’étend de Thau en arrière plan et le mont Saint-Clair qui domine la ville et le canal Royal qui relie la mer à l’étang de Thau.


Sète, l’île au singulier pluriel – photos Enki

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Le port de Sète vu du Mont Saint-Clair

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Sète, le port industriel

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Communication…

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Le canal Royal

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le cordon sablonneux du Lido entre étang de Thau et Méditerranée qui relie l’île  au cap d’Agde


Géométries amoureuses

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Pour agrandir l’une des photos, cliquer dessus. Les photos ensuite défilent


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C’est toi ? Gens de Sète


Gribouillage et embrouilles (déformations causées par mon IPhone en folie…)


Home, sweet home : Villa Amalia


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   La chambre d’hôtel est glacée. Elle voudrait qu’il y eut du feu. Elle pense : « Il me faut une cheminée. J’ai besoin d’une cheminée. J’ai besoin d’un toit. J’ai besoin de donner de soins à quelque chose de plus concret qu’un chant. J’ai besoin d’un jardin où préparer ce printemps. J’ai besoin d’une maison »


      « O Solitude » d’Henry Purcell par Alfred Deller

« Une voix solitaire se lève sans adresse
au fond de l’âme,
Aussi immatérielle qu’un rayon de soleil,
Extase au sein de la nature,
Nativité du Temps. »             Katherine Philips

     Le beau visage chargé de mystère d’Isabelle Huppert que le réalisateur Benoît Jacquot a choisie en 2009 pour son adaptation à l’écran du roman de Pascal Quignard, Villa Amélia, a fini par s’imposer à moi et incarner totalement à mes yeux Ann Hidden, cette musicienne, héroïne du roman de Pascal Quignard comme si les deux personnages, l’actrice et celle qu’elle interprétait, n’en faisait plus qu’un. Ann est à un instant crucial de son existence où elle éprouve le besoin d’une rupture radicale avec les êtres et les lieux où elle a vécu. Elle quitte son compagnon Thomas après avoir découvert qu’il l’avait trahie, démissionne de son emploi d’éditrice et après avoir mis en vente sa maison de Paris, s’enfuit sans but précis, ivre de liberté retrouvée, à travers l’Europe. Cette fuite la conduit tout d’abord à Bruxelles, puis à Liège, puis Maastricht d’où elle gagne l’Allemagne et remonte le Rhin jusqu’en Suisse pour se diriger vers l’Engadine d’où, après un séjour d’une semaine, elle gagne l’Italie. Ce qu’elle cherche, dans cette fuite éperdue qui semble sans but, elle le dit elle-même dans un moment d’introspection, c’est son destin : « Si le destin est cet élan qui, provenu d’un autre lieu du monde que de soi, s’empare d’un être pour l’attirer à sa suite, sans qu’il en comprenne à aucun moment la nature, alors elle avait un destin. Elle en était consciente. Elle se dit :  — Je ne sais pas où je vais mais j’y cours avec détermination. Quelque chose me manque où je sens que je vais aimer m’égarer.» C’est à Naples que va se terminer son périple ou, plus précisément, dans  une île, celle d’Ischia qu’elle compare à un animal indépendant et surprenant lors d’une conversation téléphonique à Georges, un ami d’adolescence miraculeusement retrouvé juste avant son départ qui reste son seul lien avec sa vie passée. Ann va connaître à Ischia la solitude mais aussi une certaine forme de bonheur qui parfois s’y attache en tissant un lien avec la nature méditerranéenne et une masure perchée sur les flancs d’une falaise dominant la mer dont elle déclarera être tombée amoureuse.


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« O Oh how I ! » : J’ai placé en exergue de cet article, outre le visage d‘Isabelle Huppert l’interprétation par le contreténor britannique Alfred Deller du magnifique chef d’œuvre de la musique vocale « O Solitude » composé par le compositeur baroque anglais Henry Purcell (1659-1695) à partir d’un poème éponyme de la célèbre poétesse anglo-galloise Katherine Philips (1632-1664), l’« incomparable Orinde », traduit d’une œuvre originale du poète français Marc-Antoine Girard de Saint-Amand  (1594-1661). Ce sont les paroles de cette œuvre que chantonne Ann, l’héroïne du roman de Quignard, parce qu’ils font écho à sa vie.


Coup de foudre

    L’air sentait les toutes premières roses.
    Il faisait doux.
    Elle s’était baignée. Elle s’était allongée sur la plage de l’hôtel en contrebas de la piscine. Elle lisait un livre qu’elle avait emprunté à la bibliothèque de l’hôtel et qui racontait l’histoire de l’île dont elle s’était éprise.
    Le sable était d’un gris plus pâle que le ciel de l’aube.
    Elle se tourna vers la colline bleue et, dans la colline bleue, elle eut l’impression de voir un toit bleu.
    C’était le vendredi saint. C’était le 25 mars.

    À Georges :
    —  J’ai vu le sentier dans les eucalyptus. Je n’ai pas vu la maison. Quand on est sur la plage, le pin parasol à l’aplomb de la plage le masque. Et de la route de la corniche on ne voit qu’une petite partie du toit bleu. (…)
    Et elle lui parla de la villa qu’elle avait découverte quelques heures plus tôt dans les fourrés.

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     Elle s’y rendit de nouveau.
     C’était finalement assez loin de la plage. Il fallait monter par un petit sentier assez ardu, dense, opaque, avant de se retrouver face à face avec la façade en pierre noire volcaniques. La maison était en effet surmontée d’un toit de pierres volcaniques si luisantes qu’elles paraissait bleues.

    Elle la vit plus de vingt fois avant de songer qu’elle l’habiterait un jour.
    Elle l’aima avant de penser qu’on pût aimer d’amour un lieu dans l’espace.
    La maison sur la falaise à vrai dire était presque une maison invisible. Soit qu’on fût sur la plage, ou attablé dans la gargote où elle mangeait une salade à midi, ou encore de la route, on ne pouvait pas voir beaucoup plus que la seconde moitié de son toit bleu, à mi-côté, à partir du flanc qui donnait sur la mer.
    La terrasse comme la maison avaient été creusées pour la plus grande part dans la roche elle-même.
    Elle n’était pas à vendre.
    Elle était inhabitée.

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     Abritée dans la roche, la villa dominait entièrement la mer.
     À partir de la terrasse la vue était infinie.
    Au premier plan, à gauche, Capri, la pointe de Sorrente. Puis c’était l’eau à perte de vue. Dés qu’elle regardait elle ne pouvait plus bouger. Ce n’était pas un paysage mais quelqu’un. Non pas un homme, ni un dieu bien sûr, mais un être.
     Un regard singulier.
     Quelqu’un. Un visage précis et indicible.
     […]

    Un jour, étant revenue, la vieille paysanne, excédée, s’était emportée contre cette jeune touriste venue d’Ischia Porto qui l’importunait alors qu’elle était à son travail. Elle lui intima fermement de la laisser en paix. Même, pour se faire bien comprendre, elle se mit à crier sur elle. Alors Ann, haussant elle-même la voix, avait saisi vivement les deux mains de la paysanne de San Angelo et s’était emportée à son tour. Criant absurdement :
     —  Vous ressemblez à ma mère ! Vous criez contre moi comme maman !
     Alors la vieille agricultrice s’était effondrée en sanglots.

    Il fallait être devant la maison, si longue, de plain-pied, sans étage, pour en comprendre la force singulière. La vieille fermière de Cava Scura elle-même ne put s’empêcher de faire silence et de la contempler en la redécouvrant. Les fourrés et la haie étaient d’un vert très foncé, presque noir, presque aussi noir que la roche. La terrasse était elle-même très longue — aussi longue que la paroi volcanique.
      Ou on ne voyait que les arbres de la colline qui l’enveloppait, ou on ne voyait que la mer.
     Partout la mer.
     Ann aimait de plus en plus ce lieu, cette vue immense sur la mer. Elle ne parlait pas.      Elle laissait faire la vieille femme dont elle tenait de nouveau la main, laquelle ne parlait pas davantage.
     Une espèce de pluie lumineuse enveloppait la maison. C’était quelque chose d’immatériel, légèrement opaque, comme un brouillard de lumière, comme la substance élevée et granulée de l’air.

    — Pourquoi n’habitez-vous pas ici ?
     — Les jambes pour le corps, les souvenirs pour le cœur.
     Telle fit l’énigme que lui proposa son amie la paysanne de Cava Scura puis elle ajouta :
     — L’été vous ne pouvez pas savoir combien la lumière est violente. Et la chaleur !      Comment dire ? Comment vous appelez-vous, signorina ?
     — Ann.
     — Moi je m’appelle Amalia.
     […]
    — Eh bien, Anna, je ne vous dis pas ce que la chaleur, ici, peut devenir ! Quelle bête effrayante cela peut être !

     Aucune des clefs qu’elle avait apportées dans son sac ne parvint à entrer dans les serrures de la porte.
     La fermière s’assoie sur des claies et des piquets amassés dans le coin de la porte, fort mécontente d’être montée pour rien.
     Devant elle, la terrasse sur toute la longueur couverte de chaises, de tables, de vieilles caisses de citronniers morts, de jarres vides.
     Derrière elle le mur du fond était noir. C’était la lave nue du volcan. Les murs externes étaient faits de tufs jaune. Les fenêtres poussiéreuses qui se suivaient donnaient sur la mer immense et bleue de la baie.
     On entrevoyait deux grandes cheminées crayeuses derrière les carreaux sales.
    Le silence s’avançait sur la terrasse, se glissait entre les tables et les chaises de fonte rouillées disposées un peu partout.
     Ann vint s’accroupir auprès d’Amalia, le dos contre la porte.
     Elles se reposèrent.

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     La location fut lente à être décidée. Non pas à cause de la somme d’argent, assez faible, qu’elles fixèrent très vite entre elles. Pendant un an « Anna » ne verserait quasi rien parce qu’elle prendrait à sa charge tous les travaux nécessaires. mais il fallut obtenir l’accord des autres membres de la famille d’Amalia avant d’engager le stratus eux-mêmes.

     Ann n’avait pas la clé de la maison mais elle continuait de monter sans cesse le sentier abrupt.
     Elle était amoureuse — c’est-à-dire obsédée.
    De ce jour elle ne songea même plus à ce que Georges appelait la hutte le long de l’Yonne à Teilly. Ni la maison de Paris qu’elle avait mise en vente. Ni la demeure de sa mère en Bretagne.
     Elle aimait de façon passionnée, obsédée, la maison de zia Amalia, la terrasse, la baie, la mer. Elle avait envie de disparaître dans ce qu’elle aimait. Il y a dans tout amour quelque chose qui fascine. Quelque chose de beaucoup plus ancien que ce qui peut être désigné par les mots que nous avons appris longtemps après que nous sommes nés. Mais ce n’était plus un homme qu’elle aimait ainsi. C’était une maison qui l’appelait à la rejoindre. C’était une paroi de montagne où elle cherchait à s’accrocher. C’était un recoin d’herbes, de lumière, de lave, de feu interne, où elle désirait vivre. Quelque chose, aussi intense qu’immédiat, l’accueillait à chaque fois qu’elle arrivait sur le surplomb de lave. C’était comme un être indéfinissable, euphorisant, dont on ne sait par quel biais on se voit reconnue par lui, rassurée, comprise, entendue, appréciée, soutenues, aimée.

     Elle trouva en contrebas une grotte et deux criques où nager sans être vue de quiconque. C’était une côte difficile. Les criques y étaient minuscules. sans cesse les roches volcaniques les surplombaient et en rendaient l’accès malaisé.
     On escalade, on regarde s’il n’y a personne sur le sable noirâtre en contrebas. parfois un anneau en fer pour accrocher un bateau. Parfois quelques marches d’escalier en ciment permettent de descendre dans la mer Tyrrhénienne sans qu’il soit besoin de sauter.
      Ses cheveux redeviennent longs. Ses épaules demeurent étroites malgré les natations de l’aube et du soir. Elle nage désormais chaque jour dans ces criques. Elle dépose ses vêtements dans la petite étable.

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La remise des clés

     Puis ils s’approchèrent tous les trois de la porte. Ann voulut redonner la clé au vieux Filosseno qui lui fit un un signe impératif. Ce fut elle qui glissa la clé dans la porte.
    La clé tourna sans difficulté mais il fallut que le vieil homme lance violemment son épaule dans le bois de la vaste porte pour qu’elle s’ouvrit soudain.
     Tous les trois entrèrent.
     La maison était sèche. Elle sentait un mélange de chat, de jasmin, de poussière.
     Ni Ann ni le vieil homme ne parvinrent à ouvrir les fenêtres sauf une.
   L’air s’y engouffra et souleva une énorme quantité de poussière où ils se mirent à suffoquer […]
     Amalia ressortit en pleurant.
    Ann finit de parcourir les deux longues pièces dans de violentes quintes de toux qui résonnaient étrangement dans les salles presque vides. (Il restait une table et huit chaise, un grand Zeus enlevant Europe en plâtre, des fauteuils défoncés; elle fit tout retirer par la suite; elle ne garda que le miroirs à dorures sur le acheminées, dont elle fit blanchir l’or.) […]
     À chaque pas la poussière se levait — et aussi des papillons de nuit.

     Quand ils furent ressortis, quand la toux rauque le quitta, le vieil homme dit :
     — Anna, il faut que je vous montre encore une chose. Il y a une source chaude au-dehors.
     C’était une source naturelle dans la roche bouchée par un gros morceau de tissu. Filosseno tira sur le bouchon de toile; Un peu d’eau brûlante s’égoutta dans une vasque rongée par l’eau chaude, sulfureuse, du volcan.

    Le soleil se couchait.
    La maison commençait à rougir.
    Ils restaient debout.
    Ils n’avaient plus rien à dire. Alors ils voulurent rentrer chez eux.

    Ann les les raccompagna jusqu’à la camionnette du frère d’Amalia. Le vieux Filosseno refusa de reprendre les clés.

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    Après qu’ils furent partis, Ann Hidden remonta. Quand elle déboucha du sentier, arrivant sur la terrasse, devant la première fenêtre toute rouge, un grand buisson de groseilles rouges semblait brûler dans le soleil du soir.
     Le souvenir de son petit frère jadis sur son lit à Paris l’étreignit.
     Elle dut s’asseoir dans un des vieux fauteuils en fonte rouillée de la terrasse.
  Elle éprouva sur toutes les parties de son corps dans le silence presque incompréhensible (sans doute dû au retrait de la terrasse et des deux cavités des longues salles dans la paroi du volcan) l’extraordinaire étreinte que le lieu entretenait avec la nature. On ne voyait pas d’autres maisons. On ne voyait que la mer, le ciel, et maintenant la nuit qui enveloppait tout.

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     Elle conserva sa chambre à l’hôtel mais son corps vivait dans la villa sur la colline. Elle lava tout avec l’eau de la source d’eau chaude. Il arriva qu’elle y couche — ou du moins qu’elle s’y étende et s’y endorme parce qu’à la moindre insomnie elle y était montée.
    Dans la fin de la nuit elle saluait les bergers qui étaient déjà là à tournoyer sur la colline avec leurs bêtes.
    En une minute le soleil crevait la surface de la mer et tout était éclaboussé de lumière. Le lieu était peu à peu gagné par la profondeur. La distance provenait d’abord des sons qui naissaient partout; Tout apparaissait aux premiers instants dans une espèce de substance crémeuse mêlée peu à peu de violet et de noir.
    Puis de vert autour des arbres et sur le flancs de la colline.
    Alors les ombres surgissaient autour des formes. Elles mettaient  en relief les maisons et les animaux.

     En attendant qu’elle put habiter la longue villa sur la mer, Ann jeta, bêcha, fit livrer des fleurs, fit porter des sacs de terreaux, des jarres, des petits arbres, des citronniers.
     Pour le lieu même, attendant qu’il fut électrifié et repeint, elle n’acheta pas grand-chose : une immense bergère au coussin de velours jaune pâle (il fallut la désosser et la hisser avec des cordes). Un fauteuil en cuir.
     Le reste (les bibliothèques, la cuisine, les étagères, les placards), elle fit presque tout faire par le menuisier quia mena les planches sur place avec un âne.
     Il fallut deux ânes pour monter le ciment, les châssis, les chambranles, les rayonnages, le rouleaux de fils électrique, les pioches, les truelles, les pelles, les beaux tuyaux de cuivre pour dériver l’eau d’une citerne située une dizaine de mètres opus haut et afin de nasaliser la source d’eau chaude.

     À mi-pente, dans l’étable où elle mettait jusque-là ses vêtements quand elle se changeait pour aller se baigner dans les criques, ils entassèrent les sacs et les pots de peinture à l’intérieur d’un vieux bahut moitié de bois moitié de terre.

     Tous les amants on peur. Elle avait terriblement peur de ne pas convenir à la maison. Elle eut peur de ne pas savoir s’y prendre en lançant les travaux. Peur d’en altérer la force. Peur de rompre un équilibre. Peur aussi d’être déçue. Peur de ne pas être aussi heureuse qu’elle pensait qu’elle allait l’être quand elle avait découvert la villa pour la première fois.

Pascal Quignard, Villa Amalia – éd. folio Gallimard 2006 – pp. 128 à 146

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    Deux ans avaient passé. Elle revint à Ischia pour voir la vieille Amalia parce que cette dernière lui avait écrit. Elle lui demandait pudiquement de venir.
     Elle mourut — pour ainsi dire — ses mains dans ses mains.
     Elle revit Filosseno alors.
   Elle s’installa dans un hôtel de San Angelo — qui se trouvait à six kilomètres de la ferme de Cava Scura.
    Elle n’alla pas revoir de l’autre côté de l’île la longue maison au toit presque bleu qui avait été édifiée autrefois pour la grand-tante de son amie.

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