Mes Deux-Siciles – Tempéraments volcaniques et sensualité


article publié une première fois le 11 février 2016 et remanié

les îles Eoliennes à l'horizon

Aimer et admirer

     « … A midi, sur les pentes à demi sableuses et couvertes d’héliotropes comme d’une écume qu’auraient laissée en se retirant les vagues furieuses des derniers jours, je regardais la mer qui, à cette heure, se soulevait à peine d’un mouvement épuisé et je rassasiais les deux soifs qu’on ne peut tromper longtemps sans que l’être se dessèche, je veux dire aimer et admirer.
      Car il y a seulement de la malchance à n’être pas aimé : il y a du malheur à ne point aimer. Nous tous, aujourd’hui, mourons de ce malheur…»

Albert CamusL’Été, extrait de Retour à Tipasa, 1952

   Adolescent, je me suis retrouvé un soir d’été, sur l’esplanade d’une petite ville de Calabre dominant la mer Tyrrhénienne — je pense que c’était Palmi — juste en face des îles Éoliennes, cet archipel composé de sept îles volcaniques dont seules deux d’entre elles, Stromboli et Vulcano, ont leurs volcans encore actifs. Derrière la ville se profilait les hauteurs du massif de l’Aspromonte, terre ingrate et sauvage qui avait vu naître ma grand-mère Rosaria mais qu’elle avait fait dû fuir pour échapper à la folie et la violence aveugle cumulée de la terre et des hommes. Mais ce soir là, c’était le calme et la sérénité qui dominaient et il semblait que tous les habitants de la ville s’étaient donné rendez-vous sur l’esplanade dominant la mer après avoir arpenté dans les deux sens la rue principale pour bénéficier de la fraîcheur du soir et du spectacle grandiose qu’offrait généreusement la nature. De belles filles brunes marchaient sagement en groupe,  se tenant parfois par la main, parlant fort et affichant un air faussement indifférent aux remarques que leur lançaient des garçons effrontés et moqueurs mais ceux-ci ne devenaient réellement entreprenants qu’auprès des déesses blondes scandinaves ou allemandes qui exposaient sans vergogne de généreuses portions de leur peau hâlée par le soleil. L’air était saturé d’une chaude moiteur, du parfum des bougainvilliers et d’éclats de voix et l’on ressentait dans l’âme et le corps comme une tension violente de nature érotique qui ne demandait qu’à se libérer à l’occasion d’un événement qui serait survenu soudainement, d’une vision, d’une rencontre… Il ne s’est rien produit ce soir là pour moi sauf qu’à l’heure du crépuscule j’ai vu vu le soleil rougeoyant sombrer lentement dans la mer bleutée et s’y perdre embrasant l’horizon derrière le chapelet d’îles dont l’une était surmontée d’un panache de fumée blanche. L’image de ces îles mythiques à la fois si proches et si lointaines est restée pour toujours ancrée dans ma mémoire et je m’étais promis de les aborder un jour, projet qui ne s’est toujours pas réalisé malgré que je sois retourné en ces lieux à plusieurs reprises. Je devais de nouveau contempler ce fabuleux spectacle à partir de la terrasse de la casa d’un cousin éloigné sur les pentes dominant Gesso, une petite ville de Sicile proche de Messine, la ville où était né mon grand-père Giuseppe et où ma mère Ina avait passé sa prime enfance. Au-dessus de la terrasse s’étendait la frondaison d’un figuier vénérable qui croulait sous les fruits, fruits que l’on cueillait paresseusement pour les déguster sans avoir pris la peine de nous lever de nos sièges; nous n’avions pour cela qu’à étendre simplement le bras au-dessus de nos têtes non sans avoir précédemment tâté les figues une à une afin de choisir les plus mûres et les plus juteuses. Croquer la chair tiédie par les rayons d’un soleil incandescent, à la consistance la fois douce et râpeuse, gorgée de sucs sucrés et goûteux qui se répandaient dans la bouche avait une dimension charnelle et intensément sensuelle. Ce n’est pas pour rien que les mots fica et figa désignent en italien vulgaire le sexe féminin et que le fruit défendu de l’arbre de la connaissance dans le récit du Livre de la Genèse est, dans la tradition juive, non pas la pomme mais la figue. Au hasard de mes lectures et des films que je visualise, ces souvenirs se ravivent et la nostalgie et l’imagination se déploient mais, le temps passant, je me demande s’il n’est finalement pas plus profitable de cultiver et maintenir vivant un ardent désir ancien plutôt que de le clore en voulant à tout prix le satisfaire. Nos actes manqués qui laissent libre cours au déploiement du rêve et de l’imagination sont parfois plus importants que les actes que nous avons accomplis…

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Stromboli et Vulcano – Au sujet de deux films tournés en 1949

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île Stromboli


     Le 6 avril 1949, Roberto Rossellini débute le tournage de Stromboli Terra di Dio avec l’actrice suédoise devenue sa maîtresse Ingrid Bergman qui joue le rôle de Karine, une jeune réfugiée lituanienne qui à la fin de la seconde guerre mondiale est retenue dans un camp en Italie pour avoir été la maîtresse d’un officier allemand. Sa demande pour gagner l’Argentine ayant été refusée, elle se résout totalement désemparée à épouser sans amour Antonio un jeune pêcheur italien originaire de Stromboli qui l’emmène dans son île mais avec lequel la barrière de la langue et la différence culturelle et sociale l’empêche de communiquer. A son arrivée dans l’île, Karine va être confrontée à une population méfiante, figée dans ses traditions, ses superstitions et ses préjugés. Le volcan violent et imprévisible est le deus ex machina qui rythme la vie des îliens et fait planer sur leur tête un danger permanent. C’est dans ce cadre oppressant renforcé par l’insularité que Karine va perdre pied et escalader une nuit le volcan dans une folle tentative d’échapper d’une manière ou d’une autre à son désespoir.

      Anna_Magnani-signed Ingrid Bergman

Anna Magnani et Ingrid Bergman : la brune volcanique et la blonde éthérée


    Deux mois plus tard exactement, le 6 juin 1949, sur une autre île volcanique située à quelques km, la bien nommée Vulcano, un autre réalisateur, l’américain William Dieterle commence lui aussi le tournage d’un film dans lequel un volcan tient  un rôle déterminant avec l’actrice italienne au tempérament volcanique Anna Magnani, l’ex-maîtresse de Rossellini avec qui il avait tourné Rome, ville ouverte et qu’il avait quitté un an plus tôt pour filer le parfait amour avec la belle suédoise. Le problème était que Rossellini avait proposé dans un premier temps le rôle de Stromboli à Anna Magnani qui se sentant à juste titre flouée et humiliée avait récupéré le scénario original et s’était efforcée de sortir son film la première. Elle joue dans Vulcano le rôle de Maddalena, une prostituée qui vient de sortir de prison et qui est assignée à résidence dans son île natale « oubliée de Dieu » qui se battra pour regagner son honneur…. Les deux films tournés dans une ambiance paranoïaque sortiront tous les deux en 1950 et connaîtront chacun un cuisant échec. Les deux femmes n’auront finalement jamais l’occasion de se rencontrer…

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L’île de Vulcano avec le sulfureux Vulcano Fossa, le volcan le plus dangereux des îles Éoliennes


 Articles liés


L’envers du sentiment océanique : l’expérience du vide chez Jean Grenier

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JeanGrenierwiki

Jean Grenier (1898-1971)

Landscape - Photography by Cy Twombly

     « Les grandes révélations qu’un homme reçoit dans sa vie sont rares, une ou deux le plus souvent. Mais elles transfigurent, comme la chance. A l’être passionné de vivre et de connaître, ce livre offre, je le sais, au tournant de ses pages, une révélation semblable. Il est temps que de nouveaux lecteurs viennent à lui. Je voudrais être encore parmi eux, je voudrais revenir à ce soir où, après avoir ouvert ce petit volume dans la rue, je le refermerai aux premières lignes que j’en lus, le serrai contre moi, et courus jusqu’à ma chambre pour le dévorer enfin sans témoins. Et j’envie, sans amertume, j’envie, si j’ose dire, avec chaleur, le jeune homme inconnu qui, aujourd’hui, aborde ces îles pour la première fois… »          Albert Camus

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front_cover_large     Jean Grenier a fait paraître pour la première fois son essai Les Îles en 1933 et l’a réédité dans une version augmentée de plusieurs chapitres en 1959. Il y décrit sa relation avec son chat Mouloud et son errance réelle ou imaginaire dans diverses îles (îles Kerguelen, Fortunées, de Pâques et Borromées) et autres lieux auxquels l’auteur confère le statut d’«îles». S’y ajoute un chapitre sur l’Inde, pays dont il s’était épris de la culture et de la philosophie (il lisait le sanskrit). Pour Grenier, le voyage devait s’entreprendre « non (pas) pour se fuir, chose impossible, mais pour se trouver » et s’effectuait dans le domaine de l’imaginaire et de l’invisible plutôt que dans celui du réel car ce n’est pas par la dialectique que l’esprit peut espérer atteindre l’Absolu et la connaissance mais par l’intuition et par la révélation. Le voyage de Jean Grenier s’apparentera à une quête métaphysique qui révélera la solitude profonde de l’homme en ce monde dans la mesure où, dans son « impatience d’absolu »,  il apparait écartelé entre entre l’amour de soi et le désespoir. Cette vision pessimiste du monde a été relevée par son ami Albert Camus qui avait été son élève en cours de philosophie au lycée d’Alger lorsqu’il écrira : « Jean Grenier n’est pas un humaniste  » et opposera au pessimisme de son ami sa propre conception de la révolte et l’espoir.

Intensification de la vie et élargissement du champ des possibles

     Mais Jean Grenier rejoint Camus lorsque, face à son insatisfaction il  manifeste sa volonté de vouloir faire de sa vie quelque chose de différent  et de plus élevé que ce qui nous était proposé et pour cela de la placer sous les signes de la philosophie et de l’art : « La philosophie peut, lorsqu’elle est prise au sérieux, mettre à nu cette blessure qui est celle de la condition humaine, elle laisse souvent à l’art ou à la religion, ou aux deux à la fois, le soin de la guérir ».  Il s’agit pour chaque homme de se bâtir un lieu où il pourra élargir le champ des possibles et intensifier sa vie pour en faire une source de promesses et de réjouissance sans fin. Pour atteindre ce but, il s’appuiera sur les trois expériences fondatrices qui caractérisent sa pensée :

  • les expériences quasi mystiques d’extase ou de suspension de la conscience où le temps « semblait n’avoir ni origine, ni fin »)
  • ses attaches spirituelles chrétiennes et liées à l’Inde et à la Chine incluant le concept de vide.
  • le problème de la liberté et du choix et de leurs conséquences.

    Mais ce faisant, l’homme dérange l’ordre du monde et se trouve confronté  à son hostilité : « une fois que l’Être nécessaire est atteint, le monde ne voit pas seulement mise en jeu sa contingence, mais son existence; et la liberté du de l’homme… devient un scandale ». C’est dans cette opposition irréductible entre le monde et les désirs de l’homme expressions de « l’amour de soi » que réside le pessimisme fondamental de Jean Grenier.

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Expériences du vide

    Les textes qui suivent décrivent plusieurs expériences mystiques que Jean Grenier déclare avoir éprouvé. Sont-elles à ranger dans la catégorie des expériences spirituelles relevant du « sentiment océanique » défini par Romain Rolland et Sigmund Freud que nous avons présenté dans un article précédent (c’est ICI) ? Non, assurément, car alors que le sentiment océanique est décrit par ces deux auteurs comme un sentiment symbiotique d’intégration au Grand Tout représenté par la Nature et l’Univers, les expériences décrites par Grenier sont le plus souvent des expériences traumatisantes de rupture, de confusion et de chaos dans lesquelles se révèle le néant (5) & (6) ou de révélation de son propre Être (1). Même quand l’une des ces expériences fait référence à la vision harmonieuse et paradisiaque (7), cette vision est présentée alors comme le pendant d’une vision pessimiste abyssale où le sujet risque de s’engloutir.

Cy Twombly, Hero and Leander (To Christopher Marlowe) [Rome], 1985

Cy Twombly, Hero and Leander (To Christopher Marlowe) [Rome], 1985

Les Îles (Jean Grenier) – Extrait du chapitre  » Pourquoi voyager « 

       (1) – On vous demande pourquoi vous voyagez.
Le voyage peut être, pour les esprits qui manquent d’une force toujours intacte, le stimulant nécessaire pour réveiller des sentiments qui, dans la vie quotidienne, sommeillaient. On voyage alors pour recueillir en un mois, en un an, une douzaine de sensations rares, j’entends celles qui peuvent susciter en vous ce chant intérieur faute duquel rien de ce qu’on ressent ne vaut.
(… )
     On peut donc voyager non pour se fuir, chose impossible, mais pour se trouver. Le voyage devient alors un moyen, comme les Jésuites emploient les exercices corporels, les bouddhistes l’opium et les peintres l’alcool. Une fois qu’on s’en est servi et qu’on touche au but, on repousse du pied l’échelle qui vous a servi à monter. On oublie les journées écoeurantes du voyage en mer et les insomnies du train quand on est parvenu à se reconnaître (et par-delà soi-même autre chose sans doute), et cette « reconnaissance » n’est pas toujours au terme du voyage qu’on fait : à vrai dire, lorsqu’elle a eu lieu, le voyage est achevé.
     Il est donc bien vrai que dans ces immenses solitudes que doit traverser un homme de la naissance à la mort, il existe quelques lieux, quelques moments privilégiés où la vue d’un pays agit sur nous, comme un grand musicien sur un instrument banal qu’il révèle, à proprement parler, à lui-même. La fausse reconnaissance, c’est la plus vraie de toutes : on se reconnaît soi-même : et quand devant une ville inconnue on s’étonne comme devant un ami qu’on avait oublié, c’est l’image la plus véridique de soi-même que l’on contemple.

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La vie quotidienne (Jean Grenier) –  » L’évasion « 

     (2) – N’y a-t-il pas une porte dérobée par laquelle nous puissions nous enfuir ?
     Telle est l’interrogation que se posent tous les hommes, volontairement ou malgré eux.
     Quelle que soit la confiance que nous mettions dans la progression, elle ne remplace pas l’évasion. 

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Les Îles (Jean Grenier) – Extrait du chapitre Les Îles Kerguelen : « le secret »

     (3) – A côté de Venise qui s’ouvre sur la mer et s’étale au soleil, voici Vérone, fermée et impénétrable.
      Il y a toutes sortes de raisons pour que Roméo et Juliette se passe à Vérone plutôt qu’à Venise. Je ne veux retenir que celle-là .
       Quand j’habitais aux environs d’une vieille ville italienne, je suivais pour rentrer chez moi une ruelle étroite et mal dallée, resserrée entre deux murs très hauts . (On n’imagine pas la hauteur de ces murs en pleine campagne). C’était en avril ou en mai. A un endroit où la ruelle faisait  coude, une odeur puissante de jasmins et de lilas tombait sur moi . Je ne voyais pas les fleurs cachées qu’elles étaient par la muraille. Mais je m’arrêtais longuement pour les respirer et ma nuit en était embaumée. Comme je comprenais ceux-là qui enfermaient si jalousement ces fleurs qu’ils aimaient !
     Une passion veut des forteresses autour d’elle, et à cette minute j’adorais le secret qui faisait toute chose belle, le secret sans lequel il n’est pas de bonheur.

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Les Îles (Jean Grenier) – Extrait du chapitre  » L’attrait du vide « 

       (4) – La perfection, je le sais, n’est pas de ce monde, mais dès qu’on entre dans ce monde, dès qu’on accepte d’y faire figure, on est tenté par le démon le plus subtil, celui qui vous souffle à l’oreille :
       Puisque tu vis, pourquoi ne pas vivre ? Pourquoi ne pas obtenir le meilleur ?
       Alors ce sont les courses, les voyages…
       Mais quels beaux instants que ceux où le désir est près d’être satisfait.
       Il n’est pas étrange que l’attrait du vide mène à une course, et que l’on saute pour ainsi dire à cloche-pied d’une chose à une autre. La peur et l’attrait se mêlent, on avance et on fuit à la fois; rester sur place est impossible. Cependant un jour vient où ce mouvement perpétuel est récompensé:
        la contemplation muette d’un paysage suffit pour fermer la bouche au désir.
        Au vide se substitue immédiatement le plein.
      Quand je revois ma vie passée il me semble qu’elle n’a été qu’un effort pour arriver à ces instants divins...

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Les Îles (Jean Grenier) – Extrait du chapitre  » L’attrait du vide « 

     (5) – Il existe dans toute vie et particulièrement à son aurore un instant qui décide de tout. Cet instant est difficile à retrouver ; il est enseveli sous l’accumulation des minutes qui sont passées par millions par-dessus lui et dont le néant effraie. Cet instant n’est toujours pas un éclair. Il peut durer tout l’espace de l’enfance ou de la jeunesse et colorer d’une irisation particulière les années en apparence les plus banales. La révélation d’un être peut être progressive. Certains enfants sont si ensevelis en eux-mêmes que l’aube ne paraît jamais se lever sur eux, et l’on est tout surpris de les voir se dresser comme Lazare, secouant leur linceul qui n’était que des langes. C’est ce qui m’est arrivé : mon premier souvenir est un souvenir de confusion, de rêve diffus s’étendant sur des années. On n’a pas eu besoin de me parler de la vanité du monde : j’en ai senti mieux que cela, la vacuité.
        Je n’ai pas connu d’instant privilégié à partir duquel mon être aurait pris un sens, un de ces instants auxquels par la suite j’aurais rapporté ce qui m’avait été révélé de moi-même. Mais dès l’enfance j’ai connu beaucoup d’états singuliers qui n’étaient, pour aucun d’entre eux, des prémonitions mais des monitions. Dans chacun, il me semblait ( car peut-on employer d’autre mot que celui-là) toucher quelque chose situé en dehors du temps. Ma grande affaire aurait dû être de me demander ce que signifiaient exactement ces contacts, d’opérer un liaison entre eux, bref de faire comme tous les hommes qui veulent se rendre compte de ce qui se passe en eux, et le confronter avec le monde, transformer mes intuitions en système – un système assez souple pour ne pas stériliser ces intuitions. Mais au contraire j’ai laissé ces fleurs se faner l’une après l’autre. J’ai couru de l’une à l’autre – dans des voyages qui n’avaient guère d’autre but.

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Cy Twombly – composition

       Quel âge avais-je ? Six ou sept ans, je crois. Allongé à l’ombre d’un tilleul, contemplant un ciel presque sans nuages, j’ai vu ce ciel basculer et s’engloutir dans le vide : ç’a été ma première impression du néant, et d’autant plus vive qu’elle succédait à celle d’une existence riche et pleine. Depuis, j’ai cherché pourquoi l’un pouvait succéder à l’autre, et, par suite d’une méprise commune à tous ceux qui cherchent avec leur intelligence au lieu de chercher avec leur corps et leur âme, j’ai pensé qu’il s’agissait de ce que les philosophes appelent le « problème du mal ».
       Or, c’était bien plus profond et bien plus grave. Je n’avais pas devant moi une faillite mais une lacune. Dans ce trou béant, tout, absolument tout, risquait de s’engloutir. De cette date commença pour moi une rumination sur le peu de réalité des choses. Je ne devrais pas dire « de cette date » puisque je suis convaincu que les événements de notre vie – en tout cas les événements intérieurs – ne sont que les révélations successives du plus profond de nous-mêmes. Alors les questions de date importent peu. J’étais un de ces hommes prédestinés à se demander pourquoi ils vivaient plutôt qu’à vivre. En tout cas, à vivre plutôt en marge.
       Le caractère illusoire des choses fut encore confirmé en moi par le voisinage et la fréquentation assidue de la mer. Une mer qui avait un flux et un reflux, toujours mobile comme elle l’est en Bretagne où elle découvre dans certaines baies une étendue que l’oeil a peine à embrasser. Quel vide ! Des rochers, de la boue, de l’eau… Puisque tout est remis en question chaque jour, rien n’existe. Je m’imaginais la nuit sur une barque. Aucun point de repère. Perdu, irrémédiablement perdu ; et je n’avais pas d’étoiles.

Cy Twombly, Treatise on the Veil (Second Version), 1970, Oil-based house paint and wax crayon on canva,

Cy Twombly, Treatise on the Veil (Second Version), 1970
Oil-based house paint and wax crayon on canva

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Les Îles  (Jean Grenier) – Extrait du chapitre  » Le chat Mouloud »

     (6) – « J’évoquais cette fin d’après- midi lointaine où, adossé contre un mur, je vis l’arbre que je regardais fixement (un pommier) disparaître comme une tache qu’on enlève, m’entraîner avec lui et m’engloutir. »

Cy Twombly, Sans titre (Sperlonga), 1959 - peinture industrielle, pastel à l'huile et crayon sur papier

Cy Twombly, Sans titre (Sperlonga), 1959
peinture industrielle, pastel à l’huile et crayon sur papier.

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Les Grèves  (Jean Grenier) – Extrait de  » Jacques »; page 437

    (7) –  « Je retrouvais tout à coup en lui un certain accord entre une vision globale, un sentiment de l’immensité dans lequel je me sentais absorbé et perdu, et une harmonie qui me rendait la nature familière et accueillante, bref entre une sorte d’abîme qui risquait de m’engloutir et une sorte de paradis qui me réconciliait avec l’ensemble des choses et sauvegardait mon humanité .»

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Inspirations méditerranéennes (Jean Grenier) – Extrait 1

     (8) – « Il existe je ne sais quel composé de ciel, de terre et d’eau, variable avec chacun, qui fait notre climat. En approchant de lui, le pas devient moins lourd, le cœur s’épanouit. Il semble que la Nature silencieuse se mette tout d’un coup à chanter. Nous reconnaissons les choses. On parle du coup de foudre des amants, il est des paysages qui donnent des battements de cœur, des angoisses délicieuses, de longues voluptés. Il est des amitiés avec les pierres des quais, le clapotis de l’eau, la tiédeur des labours, les nuages du couchant.
     Pour moi, ces paysages furent ceux de la Méditerranée. »

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Cy Twombly (Am. 1928-2011), Trees, 1994

Cy Twombly – Trees, 1994

Inspirations méditerranéennes (Jean Grenier) – Extrait 2

      (9) – N’est-ce pas la définition de la Méditerranée : une brièveté qui suggère l’infini, comme un enfant d’une seule image fait un monde ?
     Et cette côte blanche qui s’étire sous nos yeux ajoute à cette pureté un charme un peu trop féminin, une odeur de miel qui sent l’Orient…
     …Quelque chose s’exhalait de ce paysage qui a pris toutes les formes dans les yeux et dans les cœurs.
      Mais qu’est-ce que ce « quelque chose » ? Je n’ose lui donner de nom.
      Est-ce après tant de siècles une voix que personne n’a entendue ?
      Qu’est-ce que j’aime donc tant ce paysage et dans quelques autres qui lui ressemblent ?
La majesté, la sérénité, l’harmonie ? Peut-être.
      Mais alors pourquoi aussi ce désir de jouissance, cette soif ? L’indifférence ?
      Mais pourquoi cette inquiétude comme une main qui s’agite  au moment du départ ?
       Et pourquoi tout cela compose-t-il ma félicité ?
      Peut-être est-ce justement le poids de toutes les formes passées, le contour de tous les désirs éteints qui errent sur ces terrasses. Cet absolu du sentiment, cette plénitude de vie auquel nous croyons toucher parfois n’est sans doute que le parfum d’un vase vide longuement caressé.
      Non pas des formes, mais des ombres.
      Non pas des voix, mais des échos.
Ce qui donne ici un certain vertige cérébral, c’est la cendre, tant de cendre accumulée et si fine sous une lumière impalpable.
    Le puits du passé est si profond que nous avons beau nous pencher, nous n’entendons pas résonner la pierre que nous avons jetée et nous restons là incertains, songeant aux étranges végétations agrippées aux parois, aux diverses fraîcheurs des terrains,  à l’eau qui peut être au fond…que sais-je ? peut-être attendant un appel.
     Un appel peut donc surgir de choses si différentes, si mortes irrévocablement l’une après l’autre et se confondre en une seule voix ?

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Extrait du livre d’Yves Millet, Jean Grenier, Une philosophie du vide

Yves Millet ) Jean Grenier, la philosophie du vide       « … mon premier souvenir est un souvenir de confusion, de rêve diffus s’étendant sur des années. On n’a pas eu besoin de me parler de la vanité du monde : j’en ai senti mieux que cela, la vacuité » [L.Î., 24]. Ce sentiment du vide, reconnu très tôt chez Grenier, évoluera. On peut en effet dire que selon les différents témoignages qu’il donne, ce sentiment passera d’un vide ressenti comme angoissant, dont l’analyse fera souvent référence aux textes de la métaphysique indienne, à un « vide-plénitude » dont la référence, exemplaire pour lui, est celle exprimée par les textes de la tradition taoïste. Ce passage, de la vastitude au vide, de l’étendue à la vacuité, connaîtra une étape intermédiaire : son séjour méditerranéen. Lorsque Grenier, « élevé dans un pays brumeux et froid », se reconnaît dans les paysages de la Méditerranée [I.M., 88], il y reconnaît un pays pour l’homme, fait à sa mesure, et peut ainsi croire pouvoir oublier ou fuir celui d’indifférence qui le façonna : cet Océan générateur d’inquiétude. Le jeune Grenier, presque à son insu, a comme subi la patiente et longue érosion des vagues, la limpidité des horizons disparaissants, celle du ciel regardé des heures durant dans l’insouciance et qui soudain s’efface. Lentement y ont cédé les certitudes et la volonté d’action. Lentement s’est creusé un vide à l’aune duquel chaque chose était mesurée et retombait dans l’indifférence, auprès duquel toute valeur ne pouvait s’entendre que dans sa pure relativité. L’in-quiétude répond à l’in-différence, de quotidienne elle devient métaphysique et les grandes questions s’y engouffrent sans trouver d’assises sur lesquelles échafauder une résistance, un choix, un parti pris. Grenier choisira l’exil. Plus exactement, Grenier concède qu’il n’a pas opté pour le départ mais que le sentiment du vide l’y a conduit naturellement, comme si ce manque avait ouvert une dynamique, comme si le vide obligeait au mouvement, à la recherche d’une plénitude : « Il n’est pas étrange que l’attrait du vide mène à une course (…) La peur et l’attrait se mêlent – on avance et on fuit à la fois ; rester sur place est impossible. » Les séjours entrepris seront donc aussi bien d’ordre géographique que d’ordre intellectuel, par l’intermédiaire de paysages aussi bien que par celui d’horizons philosophiques jusqu’au jour où, ajoute-t-il, « (…) ce mouvement perpétuel est récompensé : la contemplation muette d’un paysage suffit pour fermer la bouche du désir. Au vide se substitue immédiatement le plein » [L.Î., 29]. L’épreuve du vide est une épreuve physique, elle est le vécu d’un sentiment profondément concret qui délie chaque instance sur un fond d’indifférence, voue l’initiative à un suspens parfois tragique, parfois résigné, où une sensibilité détachée se partage entre scepticisme et déréliction. Ce déliement n’aboutirait qu’à un silence prostré si elle n’était en même temps – du moins est-ce le cas pour Grenier – le signe d’une ouverture. Il crée un appel et la distance que cette ouverture instaure au sein de l’œuvre qui s’écrit apparaît comme le résultat d’une soustraction laissant place à autre chose dont l’énigme suscite parfois la nostalgie.

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     Parmi les nombreux intellectuels occidentaux qui ont marqué un intérêt pour l’Extrême-Orient, le philosophe et écrivain Jean Grenier (1898-1971), offre un modèle qui ne ressort ni de l’exotisme littéraire ni de la recherche scientifique mais de l’expérience : celle du Vide. Multipliant les genres et les lectures, les voyages et les essais, il n’aura de cesse de répondre à cette expérience inaugurale. 
      Yves Millet est professeur au département d’études françaises, Hankuk University of Foreign Studies (Corée du Sud). Il est chercheur au CNRS, Architecture. Milieu. Paysage (AMP)/UMR 7218 CNRS LAVUE, France dans le domaine de la philosophie de l’art et de l’esthétique de l’environnement.

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Documentation et textes liés

  • Extrait de l’essai Les Îles (22 pages)  : c’est ICI

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meraviglia – îles merveilleuses

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Paysage Odysséen

Paysage Odysséen, 1902 d'Emilie Mediz-Pelikan © Photo Éric Simon

Emilie Mediz-Pelikan – Paysage Odysséen, 1902   – Photo Éric Simon

   Emilie Mediz Pelikan (1861-1908) peintre, lithographe et aquarelliste a pris part à la première exposition de la Sécession viennoise en 1898. À partir de 1902 elle participe aux expositions du Hagenbund, cette association d’artistes d’avant-garde de la Sécession viennoise. L’oeuvre d’Emilie Mediz Pelikan et de son mari Karl Mediz, tous deux portraitistes et paysagistes qui n’ont pas connu de succès de leur vivant, présente parfois un caractère fantastique avec un traitement aigu du détail et une précision exacerbée comme l’exprime ce tableau onirique d’une île sur laquelle aurait pu aborder Ulysse au couse de sa longue errance.

Emilie_Mediz-Pelikan_Blick_auf_Lacroma

Emilie Mediz-Pelikan – vue de Lacroma, 1902

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la maison traditionnelle des îles éoliennes (Italie du sud)

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Les îles Éoliennes vues d’avion

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     Les îles Éoliennes (Isole Eolie en italien) ou îles Lipari du nom de la plus grande île forment un ensemble de dix sept îles volcaniques dont sept seulement sont habitées et trois accessibles aux automobiles. Elles se situent dans la mer Tyrrhénienne au nord de la Sicile et à l’ouest de la Calabre. L’archipel est rattaché administrativement à la Sicile  et est inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco depuis 2000. L’économie est aujourd’hui tournée principalement vers le tourisme.

Les sept îles principales habitées sont par ordre d’importance:

  • Lipari, 10.554 habitants, dont Lipari est la capitale et qui possède des carrières de pierre-ponce.
  • Salina, 2.300 habitants, ainsi nommée à cause de ses exploitations de sel.
  • Vulcano, 717 habitants, dont le volcan est toujours actif et qui possède des bains de boue sulfureuse.
  • Stromboli, 420 habitants, dont le volcan est également actif mais de manière importante.
  • Panarea, 280 habitants, de faible superficie (3,4 km2)
  • Filicudi, 250 habitants, qui comporte pas moins de 6 volcans éteints
  • Alicudi, 150 habitants, l’île située le plus à l’ouest.

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    La légende veut que le nom de l’archipel soit issu du nom d’Eole qui, dans la mythologie grecque, est considéré comme le maître des vents bien que les faits attachés à son nom soient assez confus puisqu’il existe dans la mythologie trois personnages portant ce nom : Éole, fils d’Hippotès, cité par Homère dans l’Odyssée comme ayant accueilli Ulysse, Éole, fils d’Hellen, ancêtre des Hellènes et Éole, fils de Poséidon et frère jumeau de Béotos, ancêtre des Béotiens.

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Vulcano – Le repos d’Eole

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Un passé tourmenté

    Victime pendant de nombreux siècle des raids de pirates barbaresques, les maisons îlliennes se sont d’abord implantées loin du rivage dans des endroits difficile d’accès aisément défendables. C’est ainsi qu’en 839, Lipari est investie par des troupes musulmanes et ses habitants massacrés ou emmenés en esclavage, fait renouvelé en 1544 par le célèbre Barberousse, un renégat chrétien qui s’est mis au service des Turcs.  L’aspect blanc immaculé qui constitue l’une des caractéristiques de l’architecture des îles n’était alors pas de mise, il convenait plutôt de ne pas être visible et se fondre dans le paysage. Ce n’est qu’après le retour de la paix, à partir du XVIIe siècle, que les maisons ont commencées à s’implanter sur les plaines et douces pentes des bords de mer pour des raisons fonctionnelles liées à la pratique de la pêche et au développement du commerce avec le continent et la Sicile mais aussi pour des raisons pratiques et d’agrément.

264 ans d’occupation musulmane

     Après leur victoire de 827 à Capo Granitola contre les troupes byzantines qui occupaient alors la Sicile, l’armée musulmane occupa tout le sud de la Sicile mais il faudra attendre l’année 878 pour que Syracuse tombe à son tour et 965 pour que la dernière place forte que les byzantins tenaient sur l’île, Rometta, soit investie après un siège de deux années. Cette occupation durera jusqu’en février 1061, année du débarquement des normands Robert et Roger Guiscard dans l’ile et de leur prise de Messine. Palerme tombera en 1072 après 241 années d’occupation musulmane et la dernière ville encore tenue par les musulmans, Noto, tombera en 1091. Les musulmans avaient fait de Palerme, conquise en 831, leur capitale; sous la dynastie des Kalbites qui avaient pris le pouvoir en 947, la ville comptait 350.000 habitants, ce qui en faisait la deuxième ville la plus importante d’Europe derrière Cordoue qui en comptait 450.000. Les îles Éoliennes situées entre 50 et 80 km de la côte sicilienne tombèrent sous la domination des musulmans au moment où ceux-ci contrôlèrent le détroit de Messine. la population presque entière fut massacrée ou réduite en esclavage.

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Constructions du bord de mer dans l’île de Stromboli

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Une architecture méditerranéenne influencée par la culture musulmane

un village de l'île de Stromboli    Lorsque par bateau, on se rapproche des côtes de la Sicile et des îles qui l’entoure et que l’on voit apparaître les villages et les groupes d’habitations qui s’accrochent sur les flancs des montagnes et des volcans, on est surpris de leur ressemblance avec les constructions urbaines du Magreb voisin. Les maisons sont constituées d’un agglomérat de volumes cubiques à toitures terrasses qui se développe sur un à deux niveaux et sont disposées sur la pente de telle manière  que chaque maison possède une vue dégagée sur la mer. Les maisons peuvent être isolées ou groupées en bordure de ruelles étroites qui montent à l’assaut des pentes en zigzag. Cette architecture renvoie sur le plan généalogique à la maison gréco-romaine antique, au modèle des premières installations islamiques en Mésopotamie et en Égypte et aux constructions archaïques berbères de l’Afrique du Nord qui sont à l’origine des Kasbah et des Ksours, ces ensembles de maisons en terre des zones désertiques d’Algérie et du Maroc.

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Maison typique de l’île Lipari

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maisons sur l’île de Panarea : le décrochement sur la pente permet la préservation des vues

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Maison dans l’île de Panarea

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La structure de base de la maison

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   La conception de la maison s’établit à partir d’un système modulaire qui permet, selon les besoins, la juxtaposition ou la superposition d’éléments cellulaires cubiques.  La maison rurale d’origine était le plus souvent unicellulaire et s’est agrandie avec le temps pour devenir bi-cellulaire, tri-cellulaire et même multi-cellulaire pour répondre aux besoins nouveaux  de ses habitants. L’une des cellules abritait la pièce de vie avec la cuisine, une deuxième, les lits des occupants.
      Dans les implantations anciennes où l’espace était réduit, l’extension des maisons s’effectuait de manière verticale par l’adjonction d’un ou plusieurs volumes cubique sur la terrasse de la maison d’origine. Les deux niveaux étaient alors reliés le plus souvent par un escalier extérieur en arc-boutant. L’étage inférieur était alors dévolu aux pièces de jour, cuisine et salle à manger et l’étage, aux chambres. Lorsque l’ancienne terrasse n’était pas entièrement occupée par l’extension, elle était rendue accessible par le nouvel escalier.
schémas ci-contre : évolution modulaire d’un habitat d’origine unicellulaire et escalier extérieur d’accès au niveau supérieur et à sa terrasse.

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  murs constitués de pierres de lave irrégulières

      Les fondations et le reste de la structure porteuse sont constitués de grosses pierres de lave locales de formes irrégulières, posées à secs du nom de « ruppidu » . De préférence les murs de façade étaient construits avec des blocs de pierre ponce dont les milliers de bulles d’air emprisonnées offraient un bonne isolation.  Les planchers et la toiture terrasse horizontale accessible appelée ici « astricu » étaient réalisés avec des poutres en bois disposées à environ 40 cm de distance les unes des autres sur lesquelles ont été disposés un premier lattis en nattes de roseaux que l’on a recouvert d’un lit de  petites pierres poreuses et légères, appelé « rizzu », et un mortier de chaux battue avec un pilon en bois au long manche le « mataffo« , mélange qui une fois compacté avait la particularité d’être perméable à la vapeur d’eau et  étanche à l’eau. Le séchage de cette chape devait être lent et régulier pour éviter sa fissuration et devait durant toute sa durée être protégé du soleil par un lit de fougères sèches qu’on humidifiait régulièrement. Chez les propriétaires aisés, le sol de l’astricu pouvait être recouvert de carreaux de sol. Ce système constructif avait comme avantage d’utiliser très peu d’ouvrages de structure en bois, ce qui était appréciable dans un site où le couvert forestier était très faible et parfois même inexistant.

Capture d’écran 2016-02-15 à 15.18.55     Ces planchers et cette toiture, légers et friables et non liés intrinsèquement aux rigides murs porteurs permettaient de résister aux tremblements de terre fréquents dans la région. Dans une région où l’eau venait souvent à manquer du fait de la sécheresse et de pente prononcée du sol et où les sources étaient rares et d’un débit limité, la toiture terrasse, l’ « astricu » était aménagé de manière à récupérer l’eau de pluie qui était ensuite recueillie dans des grands pots ou canalisée à travers un canal en terre cuite nommé « casulera » jusqu’à un réservoir souterrain situé le plus souvent sous la maison mais aussi à l’extérieur, l’ « isterna« . Avant d’atteindre la citerne, l’eau devait passer par un bac formant siphon qui retenait les poussières, le sinsectes et les feuilles. L’accès à la citerne s’effectuait à partir de la terrasse extérieure.

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ouverture de la citerne

occhio tunnu (ouverture circulaire pour la ventilation)-    En général, les ouvertures de la maison étaient orientées sud-Est pour bénéficier l’hiver de l’apport solaire et les autres façades étaient en général closes afin d’éviter les courants d’air froids à l’exception toutefois de celles sur lesquelles donnaient une cuisine qui se devait alors d’être ventilée. La forte chaleur de l’été était atténuée grâce à l’inertie et l’isolation des pierres volcaniques des murs et souvent par la présence d’une vigne qui filtrait les rayons du soleil en jouant le rôle de pare-soleil. Quelques ouvertures circulaires typiques de ces îles que l’on appelle œil (les occhiu tunnu) faites de poteries sans fond ou de pierres taillées et percées intégrées aux murs qui pouvaient être fermées à l’aide d’une trappe servaient également à la ventilation en été. Celle ci pouvait également être assurée grâce à l’utilisation de portes à trois battants, dont l’un des battants placés dans la moitié supérieure de la porte permettait de créer un courant d’air lorsque celle-ci était fermée. À l’origine, les ouvertures ne comportaient ni fenêtres, ni vitrages, leur fermeture était assurées par des volets de bois aux gonds fortement ancrés dans les murs et fermées par des verrous de fer.
(photo  : occhiu tunnu au-dessus de la porte munie d’une tenture)

Casa a Serra

illustrations ancienne d’un Bagghiu et de ses Pulera (piliers massifs) au rez-de-chaussée d’une maison éolienne et son four

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Un espace essentiel : la terrasse protégée ou « bagghiu »

       Le retour de la sécurité avait permis de construire sur les terrains plats ou peu pentus du bord de mer et de manière plus éclatée sur des surfaces de terrains plus importante. De ce fait les extensions se réalisaient de préférence sur le plan horizontal et il était alors possible de d’aménager une « bagghiu« , nom donné à la grande terrasse du rez-de-chaussée aménagée devant la façade principale orientée au sud-est. Cette terrasse jouait alors un rôle primordiale. Pour ces maisons dépourvues de dégagements entre les différentes pièces, elle servait d’espace de connexion des différents espaces et à la belle saison d’espace de vie où on effectuait divers tâches telles les préparations des repas, le séchage des aliments, le stockage. On pouvait aussi s’y détendre, manger et goûter les fruits délicieux de la treille  ou des arbres fruitiers plantés à la périphérie.

maison éollienne - Pulera et Bisoli

Îles Éoliennes – deux exemples contemporains de bagghiu avec pulera (piliers) et bisoli (bancs de pierres)

Bagghiu, Pulera et Bisoli

Capture d’écran 2016-02-15 à 15.22.37         La bagghiu pouvait être couverte d’une pergola sur laquelle on étendait des canisses ou on faisait courir ou une vigne qui en plus de l’agrément de la récolte du raisin permettait d’atténuer les rayons du soleil l’été. la pergola était constituée de solives de bois fixées sur le mur de façade de la maison et sur des « Pulera« , ces piliers de pierres cylindriques construits en limite extérieure de la terrasse et sur entre lesquels on aménageait des « Bisoli« , sièges de pierres recouverts de faïences polychromes. Ils étaient reliés aux Pulera par des structures de pierres en quart de rond permettant le calage de la tête lorsque vous étiez allongés.

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Bagghiu d’une maison de l’île de Panarea : Pulera (avec sa niche pour abriter la mumieri) et bisuoli

Bagghiu - Vue sur la baie de Drautto, sur la cote orientale de Panarea.png

Un après-midi sous le figuier

Sous le figuier

  « J’ai le souvenir heureux d’un après-midi d’été passé sur le bagghiu d’une casa posée sur une colline surplombant Milazzo en Sicile, où, assis confortablement à l’ombre d’un vénérable figuier, soulé du chant des cigales, j’admirais dans les lointains bleutés, les îles Éoliennes, et que je n’avais qu’à lever le bras pour chercher à l’aveugle, parmi le feuillage, la figue la plus molle, donc la plus mûre, que j’allais l’instant d’après, déguster avec délice…»

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Les dépendances et aménagements extérieurs

     Au début du XIXe siècle, les conditions de vie se sont fortement améliorées dans les îles et le développement du commerce a favorisé l’émergence d’une petite bourgeoisie. Les exploitations agricoles situées à proximité des centres urbains et implantées sur les meilleures terres qui fonctionnaient jusque là de manière autarcique sont devenues de véritables fermes  engagées dans une économie de commerce et d’échange. Des constructions et équipements nouveaux peu utilisés jusque là sont devenues indispensables et ont dus être construits en accompagnement du bâtiment principal. Parmi ces dépendances figurent la « pinnata« , sorte de dépôt réserve et d’abri pour animaux l’été, le « palmento » ou « parmienta« , espace  fermé où était placée la meule pour presser les fruits. Il faut savoir que dans le passé, les habitants étaient à la fois agriculteurs et pêcheurs et que de ce fait, les espaces de dépôt et de rangement devaient être importants. Il n’était pas rare de voir dans l’un de ces dépôts le matériel de pêche côtoyer les barils de câpres, les bouteilles de vin et les jarres à huiles. De plus, l’hiver, le petit bateau de pêche devait être abrité dans un endroit protégé. Parmi les volumes annexes, il pouvait figurer la « stadda » (l’écurie), la « mannira » (la bergerie)
    Un autre équipement avait fait son apparition, c’était la « vagnu« , la salle de bains, qui, par manque de place ne pouvait être installée le plus souvent qu’à l’extérieur. Des écuries pour les animaux et des entrepôts étaient construits en dehors du bâtiment principal ou à la verticale sur le côté principal. Dans les maisons appartenant à des familles riches, la propriété pouvait également comprendre une petite chapelle.

Capture d’écran 2016-02-14 à 06.07.59°°°

    C’est également sur le bagghiu que l’on installait le plus souvent le « furnu » l’énorme four en pierre en forme de dôme hémisphérique adossé à la façade de la maison que l’on utilisait pour la cuisson. il comportait souvent deux espaces de cuissons, un grand pour le pain et un petit pour les confiseries.

à gauche dispositifs pour le triage du grain (u crivu) et pressage du raisin (u parmientu) - à droite dispositif de concassage des olives

L’intérieur d’un palment – à gauche : dispositifs pour le triage du grain (u crivu) et pressage du raisin (u parmientu) – à droite : dispositif de concassage des olives

Capture d’écran 2016-02-15 à 15.22.48     Toujours à l’extérieur de la maison, se trouvait la « pile« , un réservoir utilisé pour le lavage des vêtements et le « princu« , un lavoir taillé dans une pierre de lave qui était placé sur la pile elle-même

Traitement des façades   

ARCHITETTURA3      Avec l’amélioration des conditions de vie, les façades, qui laissaient initialement leur structure de pierres apparente pour rendre la maison moins visible dans le paysage, ont été aménagées avec plus de soin, recevant un enduit extérieur de couleur blanche ou colorées de diverses nuances d’ocre et couronnés d’éléments décoratifs en briques courbes en « dentelle » et enrichies avec des pointes et des clochetons d’angles. Les pilastres pouvaient également revêtis de couleurs vives.

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Intérieur typique d’une ancienne maison îlienne : noter l’espace de rangement en mezzanine suspend aux poutres et les niches pratiquées dans l’épaisseur des murs.

L’aménagement intérieur

   Dans l’un des angles de la pièce principale et face à l’entrée était installé la « cucina« , la cuisine qui comportait le « cufularu » constitué d’aménagements maçonnés surélevé à un, deux ou trois foyers pour chauffer les aliments ou les conserver au chaud avec un compartiment inférieur pour entreposer le bois de chauffage. Un poêle pouvait être intégré à l’ensemble.  Les surfaces verticales et la surface horizontale du soubassement sur laquelle on pouvait s’asseoir ou déposer des objets étaient revêtues de carreaux polychromes. A-dessus de la l’ensemble de cuisson, une hotte pyramidale permettait l’évacuation des fumées, elle reposait sur une large poutre de bois débordante qui faisait office d’étagère. Les meubles se limitaient à une table, quelque chaises, un banc et des coffres.

  Les chambres individuelles aménagées dans les cubes moduleras, « càmmira stari« , ne communiquait pas entre elles et était accessibles uniquement par l’extérieur. Les lits étaient constitués de planches de bois posées sur une ossature en fer sur lequel était posé un matelas emplis de crin ou de feuilles de palmier séchées. Lorsqu’il y avait un berceau, celui-ci était suspendu au plafond par des cordes. Les vêtements et les objets étaient rangés dans un grand coffre.

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Ancien cufularu

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La cuisine typique plus récent d’une maison éolienne

     On a vu que le « furnu« , le four au dôme hémisphérique, compte tenu de ses dimensions importante, était placé à l’extérieur, adossé contre l’un des murs de façade. Dans certains cas les foyers s’ouvraient à l’intérieur de la maison, dans la cuisine, à proximité du cufularu.
    Le mobilier était extrêmement simple et réduit à l’essentiel. Les armoires et les étagères, « stipula » et « iazzana« , étaient aménagées dans des cavités réalisées dans l’épaisseur des murs. dérivées de petites chambres en retrait dans l’épaisseur de la paroi de périmètre. Dans de nombreux cas, il existait un espace rangement constitué de planches posées sur des poutres pour servir de stockage pour les produits agricoles et les outils.<
    Le soir l’éclairage était assuré par la « lumieri« , une lampe à huile ou une chandelle placée une niche aménagée dans l’épaisseur des murs. on trouvait le même système d’éclairage pour la terrasse extérieure,  le bagghiu, une niche étant aménagée dans des piliers de pierres supportant la pergola pour protéger la flamme du vent..

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Pot-pourri d’images de maisons des îles Éoliennes et de leurs aménagements typiques

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rêve d’une île

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île de Brandur (Islande) : la petite maison dans la prairie inaccessible

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Sud de l’Islande : la petite île de Brandur dans l’archipel des Vestmann

petite île de Elliðaey se trouve au sud de l’Islande, dans l’archipel des îles de Vestmann.2

     Les îles Vestmann (Vestmannaeyjar en islandais) forment un petit archipel volcanique situé au sud de l’Islande, à environ 7 kilomètres de la côte. Toutes les îles sont inhabitées hormis la plus grande, Heimaey d’environ 4 200 habitants qui vivent principalement de la pêche. Le 22 janvier 1973, son volcan actif Eldfell est entré en éruption et a détruit la moitié de la petite ville. La petite île de Brandur située au sud-ouest de l’île principale de Heimaey est inhabitée malgré la présence d’une habitation bâtie au beau milieu d’une prairie qui surplombe l’océan dont l’accès est rendu problématique par l’absence de plage et de crique naturelle, les côtes de l’île étant constituées de falaises abruptes difficilement franchissables.

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Islande : archipel des Vestmann

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