Salade russe : quand un illustre illustrateur rencontre un écrivain aventurier : Alexandre Alexeïeff et Joseph Kessel


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Joseph Kessel (1898-1979) 

Les Nuits de Sibérie de Joseph Kessel

   Fils de parents juifs ayant fui la Russie pour la France, Joseph Kessel, le futur compositeur avec son neveu Maurice Druon en mai 1943 à Londres du Chant des Partisans et futur journaliste émérite et académicien français, est né en 1898 en Argentine où son père, après avoir passé son doctorat à Montpellier, avait obtenu un poste pour 3 années. À son retour en Europe la famille rejoint la famille de sa grand-mère maternelle à Orenbourg au bord du fleuve Oural où elle restera 3 années avant de revenir s’installer définitivement en France, à Nice, en 1908. En 1914 et 1915 il est à Paris où il fréquente le Lycée Louis-Le-Grand puis la Sorbonne. Il obtient sa licence de lettres classiques mais décide d’entamer des études d’acteur au Conservatoire d’Art Dramatique qui le conduisent sur les planches au Théâtre de l’Odéon. Entre temps, il s’est frotté au journalisme en tant que rédacteur au Journal des Débats. Mais en 1916, il a alors 18 ans, il décide de s’engager comme volontaire dans l’armée française où il va servir courageusement dans l’aviation au sein de la fameuse escadrille S.39 qui lui fera découvrir le goût du risque et de l’aventure. En 1918, la France décide d’envoyer un corps expéditionnaire en Sibérie pour aider les Russes Blancs en lutte contre les Bolcheviques qui ont abandonné la lutte contre l’Allemagne après le traité de Brest-Litvosk, permettant ainsi à ce pays de concentrer ses  forces sur le front de l’ouest. Parlant russe et cédant à l’appel de l’aventure,  Joseph Kessel se porte volontaire. L’ironie veut que son unité embarque à Brest le 11 novembre 1918 sur un navire américain, le jour même de l’armistice avec l’Allemagne, mais pour des considérations de politique extérieure, la lutte contre le bolchévisme, l’expédition est maintenue. Commence alors pour son escadrille un long voyage de traversée de l’Atlantique, des Etats-Unis et du Pacifique pour rejoindre Vladivostok ( « Le Seigneur de l’Orient » en russe) en proie à la guerre civile. À son arrivée à l’hiver 1909 dans le grand port des confins de l’Empire russe, plongé dans « la stupeur et la suffocation », il se retrouve plongé dans un gigantesque chaos où s’affrontent les russes blancs et rouges et des troupes de bandits incontrôlables sous l’œil impassibles des troupes de quatre pays alliés : américaines, françaises, britanniques et japonaises, ces dernières ayant la maîtrise du port. Il ne combattra pas et à titre d’aventure, sa connaissance de la langue russe lui fera occuper le poste de chef de gare de la grande ville. De ce séjour où alterneront errance dans la ville et dérives nocturnes noyées dans la vodka, naîtront plusieurs nouvelles réunies en 1922 dans un premier recueil, La Steppe rouge, puis en 1928 un roman, Les nuits de Sibérie qui décrit la nuit sibérienne dans laquelle s’agitent des personnages interlopes hauts en couleurs et une foule hétéroclite de réfugiés sans abri : soldats de toutes nations, réfugiés russes fuyant la guerre civile, travailleurs annamites, prisonniers allemands, turcs, hongrois, roumains, légionnaires tchécoslovaques, bulgares, polonais, lettons, cavaliers hindous et brigands de grands chemins avec comme personnages principaux Lena, une pauvre femme russe qui lutte désespérément pour survivre et le redoutable cosaque Semenof et sa troupe, personnages ambigües qui s’opposent aux « rouges » en faisant régner la terreur et qu’on hésite à classer dans les héros ou les bandits. Le roman prend la forme d’un récit, celui d’un aviateur français qui dans un bar raconte à un ami ses nuits passées dans cette ville, « étalage de détresse » où défile « cette misère en marche ».

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Le port of Vladivostok durant l’intervention internationale en Russie vers 1918-1919  –  American Naval Institute Photo Archive


Images de l’expédition de 1919 en Extrême Orient russe


L’édition spéciale des « nuits de Sibérie » illustrée par  Alexandre Alexeïeff.3332_10620052_1   

capture d_écran 2019-01-26 à 06.41.18   Les nuits de Sibérie seront éditées par Ernest Flammarion en 1928 soit près d’une dizaine d’années après l’expérience vécue par Joseph Kessel à Vladivostok en 1919. Une édition originale de ce roman illustrée de six belles eaux-fortes rehaussées d’aquatinte et d’une vignette de couverture réalisées par l’un de ses compatriotes lui aussi réfugié en France, Alexandre Alexeïeff, a été également publiée à 750 exemplaires sur papier vélin de Rives. Ce sont ces illustrations que je vous présente aujourd’hui.

    Le style très particulier d’Alexeïeff basé sur l’utilisation de dégradés qui vont du noir au blanc rappelant les anciennes gravures. Il est intéressant de constater que ces six gravures sont antérieures à sa rencontre en 1930 avec Claire Parker, une riche étudiante en art américaine qu’il a rencontré à Paris et qui deviendra sa seconde épouse et avec laquelle il mettra au points la technique inventée par celle-ci de l’écran d’épingles, un écran composé de centaines de milliers de petits tubes blancs maintenus par pression à l’intérieur d’un cadre comportant des épingles noires qui affleurent à sa surface. En étant plus ou moins enfoncées et éclairées latéralement, elles permettent de créer des ombres portées sur la surface blanche de l’écran. Cette trame d’épingles, par effet de gris optique, peut ainsi créer une gamme de dégradés du blanc au noir, donnant à l’image animée l’aspect d’une gravure à l’aquatinte ou à la manière noire (source Wikipedia).

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Extrait des Nuits de de Sibérie

    UN JOUR que dans un petit bar, tout de laque et de silence, nous nous entretenions à mi-voix de nos voyages, mon ami le pilote Estienne parla ainsi :

    « Vladivostok est une ville que les grands vagabonds traversent souvent, mais où ils ne s’arrêtent guère. Par quoi les retiendrait-elle ? Une fois que, venant du Japon, on a découvert sa rade, ornée de collines doucement ondulées, que l’on a admiré le travail du brise-glaces, monstre maladroit qui effondre la carapace du gel dans un sillon d’eau vierge et sombre, Vladivostok n’a plus d’attraits.
    Le Pacifique y vient mourir sous un ciel si brumeux que l’on croit avec peine que le même océan berce Honolulu de vagues de corail et d’or. La ville est terne, sale, toute en longueur, étirée selon une rue interminable et boueuse, la Svetlanskaïa, d’où partent, en maigre éventail, des impasses et des culs-de-sac. Des immeubles sans style, construits vers la fin du siècle dernier, d’immenses casernes, sont flanqués d’un quartier japonais sans grâce et d’un quartier chinois sans mystère avec des maisons d’amour navrantes. Sur tout cela tantôt une misère mesquine, tantôt un laborieux mauvais goût.

     Comme tu le vois, c’est un de ces nœuds inévitables qu’imposent les longs itinéraires et que l’on ne songe qu’à quitter au plus vite. Or, le hasard voulut m’y laisser deux mois. Je faisais partie d’une escadrille expédiée de France quelques jours avant l’armistice et qui, après une folle traversée de l’Amérique, venait échouer par la force de l’inertie en un point du globe où elle n’avait plus rien à faire.
     L’aventure pourtant ne me déplaisait point. J’avais mon plein de cocktails, de palaces, de flirts, et j’ai un goût secret pour les villes militaires, sans ressources apparentes. La monotonie y donne aux habitudes le goût et l’exigence des vices.
      De plus, nous étions seulement à la fin de l’hiver 1919. Le bolchevisme n’avait pas mis encore de rubans roses. La mode était loin de se faire recevoir aux dîners des ambassadeurs du Kremlin. Nous ne savions rien de la Russie, nous n’en savons sans doute pas davantage aujourd’hui, mais Paris-Moscou comportait alors quelques difficultés qui ont disparu. Sur le vaste empire en convulsions d’étroites fenêtres s’ouvraient à des milliers de lieues l’une de l’autre : Arkhangelsk en mer Blanche, Odessa en mer Noire, et Vladivostok au bout de l’Asie, au fond du Pacifique. Qu’allais-je voir par cette meurtrière sibérienne entrebâillée sur le faux jour des mystères et des révolutions ?

     Il y avait vraiment à cette époque et dans ce lieu désolé une atmosphère unique. Fin de guerre, fin d’un ordre social, peau neuve d’un peuple, de cent peuples. Les nations en folie y avaient toutes débarqué des soldats. Canadiens aux lèvres étroites, Américains lourds de dollars, Anglais qui venaient chasser proprement le loup rouge, Tchèques graves et hardis portant sur leurs visages les labeurs du chemin qu’ils avaient frayé à coups de grenades de la Volga à l’Océan. Et les Russes achevant de dégueniller leurs uniformes. Et les Japonais, maîtres sournois de la ville. Et les prisonniers autrichiens, allemands, turcs, hongrois, roumains, bulgares, polonais, lettons. Et les travailleurs annamites. Et les cavaliers hindous.
    Pour te peindre d’un mot ce mélange je te dirai que la patrouille de sécurité devait comprendre un homme par nation. Elle comptait vingt-trois fusils. Capotes, manteaux, pelisses – kaki, bleu, vert et noir, – bérets, bonnets, fourrures, chapskas, képis et casques, – toutes les couleurs, tous les uniformes et toutes les coiffures se confondaient dans cette étrange troupe. Mais pour l’utilité je doute qu’elle valût un piquet de gendarmes.
    Heureusement la ville était à peu près sûre. Les canons des bâtiments de guerre, hauts fantômes noirs sur la rade, répondaient de la tranquillité. Cependant il était sage de ne pas trop s’aventurer dans le port. La révolution y avait des partisans cachés, mais fanatiques, ouvriers et matelots qui prêtaient l’oreille avec une joie farouche aux premiers craquements du front de Koltchak, là-bas, de l’autre côté de la Sibérie immense. L’émeute couvait sourdement dans les ruelles sordides. Chaque nuit des coups de feu y animaient le silence. Parfois, au petit matin, on voyait passer, entre des cosaques, un homme un peu hagard. C’était un agitateur qui allait mourir.
    La population n’accordait à ces cortèges qu’une attention sans émoi. Curieuse population ! Elle ne ressemblait à aucune autre, elle n’avait pas l’air d’appartenir à la ville, il n’y avait pas d’accord entre elle, les rues et les maisons. On la sentait installée provisoirement, comme les troupes, prête à passer dans un autre asile, aussi précaire que celui-ci. Ainsi Vladivostok semblait une vaste et sale auberge. Le service y était fait par les Chinois. Ils assuraient tout le travail, tout le commerce. Gros marchands aux belles robes fourrées et aux sourires de proxénètes, coolies misérables dévorés de vermine, qui, leur hotte de porteur sur le dos, cheminaient d’un pas cahotant de bête chargée, ils étaient là patients, silencieux et comme éternels, pour amasser le pécule qui leur permettrait de rejoindre leur patrie de plaines, de poussière, de sagesse et de tombeaux.

    Au milieu de cet univers désespéré, que faisait notre escadrille ? Elle attendait ses appareils qui, d’ailleurs, sont arrivés longtemps après que le dernier d’entre nous eut quitté les côtes du Pacifique. Ne va pas croire cependant que nous restâmes désœuvrés.
    Notre mission occupait le Musée ethnologique et géologique de la province de l’Amour. Là, parmi les échantillons de pierres et d’argiles, parmi les crânes de Samoyèdes, de Toungouses, et de Bouriates, et de Iakoutes et de Tchouktches, les pilotes fumaient des cigarettes et dictaient des rapports. Pour moi, j’étais voué à d’autres destins.

     Je t’ai déjà dit, je crois, que ma mère est d’origine russe et qu’elle m’a appris les rudiments de sa langue. Cela me valut d’être nommé chef de gare. C’est ainsi du moins que l’on peut résumer le plus brièvement mes fonctions. Elles consistaient à faire partie du concile international qui s’occupait de la voie ferrée et à assurer les convois destinés aux troupes françaises. Rien ne me désignait pour cet emploi si ce n’est ma connaissance du russe. Mais j’avais vingt et un ans. Tout me paraissait facile.
     Je ne savais pas encore ce qu’était cette gare et son désarmant désordre. Je ne savais pas qu’il me faudrait acheter les locomotives, voler les wagons, corrompre les sentinelles étrangères pour obtenir des munitions, gorger de vodka les chauffeurs qui ne consentaient à s’embarquer qu’ivres morts. Tout cela pour que la moitié au moins de mes trains fût capturée par les gens de Semenof, dont je te parlerai bientôt plus longuement.
     C’est mon âge aussi qui, me faisant prendre les choses au sérieux, me poussa, dès que je connus ma nomination, à prendre contact avec la gare. Il était pourtant six heures du soir, c’est-à-dire qu’il faisait nuit. Le dégel commençait. Neige flasque. Boueuse humidité. Du ciel obscur, toujours voilé, filtrait un suintement qui n’était ni pluie ni bruine. On eût dit que l’air était devenu un linge opaque, mouillé. On le sentait doux et mou sur les épaules. Mais rien ne pouvait m’arrêter. J’avais de mes devoirs une conception enfantine et catégorique. Il fallait que je connusse à l’instant mon champ imprévu d’activité. En perdant une heure je croyais priver nos troupes de cartouches. Déjà je les voyais encerclées et succombant sans défense par ma faute. J’avais vingt et un ans.

     À peine sorti du Musée ethnologique, j’appelai un cocher, sautai sur la banquette étroite et dure. Le gros homme, tout enveloppé d’une houppelande graissée par des générations, murmura dans sa barbe humide quelques mots à son cheval. Celui-ci comprit, à leur courbe paresseuse, qu’il n’était point de hâte au monde qui le dût décider à une autre allure que le pas et la voiture dépourvue de ressorts se mit à me cahoter impitoyablement et sans fin le long de la raboteuse Svetlanskaïa.
       Nous arrivâmes tout de même. Je contemplai avec anxiété le bâtiment que je n’avais jamais vu jusqu’à ce jour et d’où, dès le lendemain, j’allais faire partir mes convois. Son aspect était rassurant : neuf, un peu prétentieux. Je préparais déjà mon discours aux fonctionnaires russes en gravissant les degrés du perron. À peine eus-je poussé la porte que je ne pensais plus à eux, ni à mes cartouches. »


Article de ce blog lié

  • Un illustrateur génial : le dessinateur franco-russe Alexandre Alexeïeff pour le roman Adrienne Mesurat de Julien Green (1929)

« Faire le pont » dans l’Égypte ancienne


Le mouvement des corps dans l’Egypte ancienne.

     En octobre dernier j’avais publié dans ce blog un article sur le célèbre poème de Rilke magnifiquement traduit par Philippe Jaccottet « Les connaître est mourir »  (c’est  ICI ). les recherches que j’avais entamées sur le contexte qui entourait ce poème m’avaient conduites jusqu’à l’Égypte ancienne et en particulier vers la déesse Nout :

     « Déesse du ciel et de la nuit, garante de l’ordre cosmique dont le corps se déploie, comme on peut le voir sur les sarcophages égyptiens, au-dessus de la Terre pour la protéger. Son rire est le tonnerre et ses larmes la pluie. Les extrémités de ses quatre membres, à l’endroit où ils touchent la Terre forment les quatre points cardinaux. Le soir, sa bouche avale le soleil qui va traverser son corps durant la nuit et qu’elle fait renaître au matin en l’expulsant par son vagin. De la même manière, les étoiles traversent son corps pendant le jour. À ce titre, Nout incarne la mort et la résurrection et est maîtresse de la mort et de la vie. »

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Papyrus de Nespakashouty, 

      J’avais accompagné ce texte d’une illustration tirée d’un papyrus ancien, le  papyrus de Nespakashouty exposé au Musée du Louvre qui représentait Nout, la déesse-Ciel, qui s’étirait en forme de voûte au-dessus de son frère époux étendu sur le dos, Geb dieu de la terre, de la fertilité, des plantes et des minéraux. À l’instar du ciel et de la terre, les deux époux sont séparés physiquement par l’air qui est lui aussi une divinité du nom de Shou et qui soutient de ses deux bras levés la déesse. L’air est traversé chaque jour la barque solaire du dieu Rê que Nout avale chaque soir  pour la rejeter chaque matin par son vagin. Entre temps la barque aura parcouru les profondeurs des la terre où le serpent Apophis essaie de la renverser. Il faut croire que Shou se libère de temps en temps de son précieux fardeau car il est écrit qu’au cours de la nuit Nout et Geb s’uniraient, séparés chaque matin par le sourcilleux Shou….

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      Le hasard a fait que j’ai retrouvé deux représentations de cette même scène quatre mois plus tard lors d’une visite au magnifique musée de Turin dédié à l’Égypte ancienne, le Muséo Egizio. Il s’agissait des images réalisées sur le cercueil intérieur et le sarcophage d’un scribe royal du nom de Boutehamon qui a vécu près de Thebes entre la fin du Nouvel Empire et la Troisième période intermédiaire qui débuta à la fin du règne de Ramsès XI. Ce sarcophage fait partie de la série des « sarcophages jaunes » réalisées au cours de cette dernière période, moment où l’on délaissa les représentations murales au profit de celles, très riches, réalisées sur les sarcophages.

La séparation du ciel et de la terre sur le sarcophage du scribe Boutehamon. Musée de Turin, Italie..jpg

    Sur le sarcophage intérieur on peut voir la scène de création du cosmos semblable à celle du papyrus de Nespakashouty conservé au Musée du Louvre à ceci près que  la barque solaire n’est plus représentée et que l’on voit le dieu Shou supporter de ses deux bras le corps dénudé de la déesse Nout. Au sol, est étendu Geb représenté en vert, couleur de la végétation dont il est le dieu. La même scène est reproduite sur le sarcophage extérieur mais avec des variantes : Shou a disparu et le dieu Geb est représenté allongé sur son dos avec son phallus en érection dressé vers le ciel.

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     Les représentations de cette scène mythiques sont légions dans l’iconographie égyptienne. L’une des plus belles sur le plan graphique est celle joliment colorée du tombeau de Ramsès IV  dans laquelle on voit Shou soutenir Nout alors qu’elle avale le disque solaire rouge. À noter que Geb n’était pas présent ce jour là…


     Ce jour là, ma visite au Muséo Egizio me réservait une autre surprise heureuse, celle de la vision d’une figure que je connaissais de longue date mais dont j’ignorais la présence à Turin. C’était celle d’une jeune danseuse acrobate au corps gracile et aux longs cheveux bouclés qui reproduit le même mouvement que celui exécuté par la déesse Nout dans la création du cosmos mais inversé. Elle a été découverte à l’endroit même ou vivait le scribe royal Boutehamon, à Deir El-Medina, un village de bâtisseurs de temples et de tombeaux situé à l’est de Thebes. Il s’agit d’un ostracon, ces supports improvisés constitués d’éclats de calcaire, de tessons de poterie sur lesquels on gravait ou dessinait quelques écritures ou motifs. Au départ, ostracon (ostraca au pluriel) désignait en grec ancien la coquille d’huitre mais a évolué par analogie pour désigner ces supports artistiques sur lesquels les ouvriers ou les scribes prenaient des notes ou réalisaient rapidement des croquis ou des miniatures. Ce qui est intéressant dans cet ostracon que l’on date du Nouvel Empire XIXe – XXe dynastie (1292-1076 av. J.C.), c’est que la forme de l’éclat de calcaire utilisé comme support a été choisi (ou reconfiguré) en relation avec le dessin de la danseuse. Les différentes arêtes sont en effet parallèles aux lignes du dessin.

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    Se contente-t-elle de « faire le pont » à l’envers ou bien exécute-t-elle une pirouette, un somersault ? Dans les fêtes égyptiennes, Les danseuses et les acrobates presque nues aux corps élancés étaient choisies pour divertir les convives parmi celles « qui n’ont pas encore enfantées ». On connaît quelques autres de ces ostraka, en voici un autre un peu moins réussi (photo extraite du livre “Carnets de pierre – L’art de l’ostraca dans l’Egypte ancienne”, par Anne Mimault-Gout, Hazan, 2002)

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       Les danseuses ou danseurs acrobates pouvaient aussi être représentés sur les bas-reliefs comme ci-dessous sur le relief de la Chapelle Rouge de Hatchepsut montrant des acrobates. Temple d’Amon à Karnak, XVIIIe dynastie, début du XVIe siècle avant notre ère. (Photo Werner Forman)

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Lenore, the cute little dead girl – (2) The New Toy


C’est le temps des cadeaux pour ces chers petits…

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« A Dirge for her (them), the doubly dead.
   In that she died so young »

« Lenore » Edgar Allan Poe, 1831


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Quand Mariette Lydis croquait Verlaine…


Capture d’écran 2018-12-20 à 05.20.54.pngPaul Verlaine (1844-1896)

Parallèlement

     C’est en 1889 que Verlaine publie ce recueil de poème chez l’éditeur Léon Vanier à Paris. Il est au crépuscule de sa vie et depuis la mort de sa mère survenue 3 ans plus tôt, il n’est que l’ombre de lui-même, ayant sombré dans l’alcool, sans le sou, vagabondant et alternant les séjours dans les hôpitaux. Paradoxalement, cette époque est aussi celle de la reconnaissance si longtemps attendue. Cette œuvre s’inscrit dans un projet plus vaste qu’il mène depuis plusieurs années et qui consiste à présenter sous forme de 4 recueils les parts sombres et lumineuses de sa personne. Le recueil Parallèlement qui décrit la part sombre et maudite sera le premier publié et doit s’inscrire « en parallèle » sinon en opposition aux trois autres recueils qui suivront et qui auront pour tâche de définir la part claire et positive du poète après la rédemption qu’il espère suite à sa conversion au catholicisme  : Sagesse, Amour et Bonheur. Mais la présentation de ce premier recueil dans lequel abondent les scènes érotiques et scabreuses contraires à la morale bourgeoise du temps  est ambiguë car, alors que devait transparaître dans ce qui était présenté comme une confession le regret de l’auteur, on constate au contraire une complaisance certaine dans la description des scènes érotiques qui laisse à penser que la rédemption n’est pas complète. Mais pouvait-il en être autrement ? Verlaine est un être ambivalent dont la vie aura oscillé en permanence entre l’élévation vers un idéal de pureté impossible à atteindre et la chute dans des abîmes sans fond. C’est sans doute à cette ambivalence absolue que nous devons son œuvre poétique si attachante.


 gettyimages-56233749-1024x1024.jpgMariette Lydis (1887-1970)

    Mariette Lydis est une comète lumineuse qui aura traversé le ciel européen avant se de poser sur le sol argentin. Née à Vienne en 1887 sous le nom de Marietta Ronsperger dans une famille juive, on connaît peu de choses sur son enfance sauf qu’elle a beaucoup voyagé à travers l’Europe et qu’elle est sur le plan de la peinture autodidacte. Sa carrière de peintre est connue  de 1919 à 1922 par ses œuvres signées des initiales MPK, du nom de son premier mari, Julius Koloman Pachoffer-Karñy. Divorcée de celui-ci, elle épouse en 1918 un citoyen grec du nom de Jean Lydis, et vivra avec lui un temps près d’Athènes avant de reprendre sa liberté en 1925 et se transporter un temps à Florence. Ayant fait connaissance du romancier, poète et auteur dramatique italien Massimo Bontempelli qui vivait alors à Paris et était très proche des cercles surréalistes, elle le suit à Paris en 1926 puis décide de s’installer en France dont elle prendra la nationalité en 1939. Elle se lie en 1928 au comte Giuseppi Govone, un éditeur d’art ami de Gabriel d’Annunzo, qu’elle épousera en 1934. Au moment de l’Anschluss, dans la crainte d’une invasion allemande, elle rejoint son amie intime  Erica Marx, une éditrice anglaise fille du riche collectionneur Hermann Marx (Cobham). Mais au bout d’une année, elle part pour Buenos Aires en juillet 1940 à l’invitation du marchand d’art Muller, pays où elle s’installera définitivement jusqu’à sa mort survenue en 1970. Mariette Lydis est connue par ses estampes en couleurs et pour ses illustrations aux couleurs délicates « empreintes de douceur et d’une certaine grâce nonchalante » de grands ouvrages littéraires pour des auteurs tels que Paul Valéry, Paul Verlaine, Edgar Poe, Armand Godoy, etc… Amie de Montherlant, elle a illustré plusieurs de ses œuvres telles Le serviteur châtié (1927) et Serge Sandrier (1948). Elle a illustré également Les Claudine de Colette (1935), Une Jeune Pucelette… (Folastrie) de Pierre de Ronsard (1936), Les Paradis artificiels de Charles Baudelaire (1955), , Madame Bovary de Flaubert (1949). Enfin elle était passée maître de l’illustration érotique avec ses séries réalisées entre 1926 et 1930 sur les prostituées, les lesbiennes et les figures de femmes à la sensualité forte et expressive. Parmi les illustrations d’ouvrages érotiques on citera les eaux-fortes de Sappho (1933), Les chansons de Bilitis de Pierre Louys (1946) et « Parallèlement » de Paul Verlaine édité en 1949 par l’éditeur Georges Guillot et dont nous présentons ci-après quelques exemples…

nude-watched-by-paul-verlaine.jpgIllustration de la page d’en-tête du recueil
En arrière-plan est représenté Paul Verlaine


«Parallèlement : un livre orgiaque et sans trop de mélancolie »

    Le recueil se compose de quatre grandes parties titrées : « Les Amies », « Filles », « Révérences » et « Lunes » et de deux autres parties, l’une introductive qui comporte une préface, un avertissement, et deux poèmes ; l’autre n’est pas titrée et rassemble un grand nombre de poèmes en fin de recueil. Pour lire l’ensemble des poèmes du recueil consulter le site Wikisource, c’est ICI .

À Mademoiselle ***

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Rustique beauté
Qu’on a dans les coins,
Tu sens bon les foins,
La chair et l’été.

Tes trente-deux dents
De jeune animal
Ne vont point trop mal
À tes yeux ardents.

Ton corps dépravant
Sous tes habits courts,
Retroussés et lourds,
Tes seins en avant,

Tes mollets farauds,
Ton buste tentant,
— Gai, comme impudent,
Ton cul ferme et gros,

Nous boutent au sang
Un feu bête et doux
Qui nous rend tout fous,
Croupe, rein et flanc.

Le petit vacher
Tout fier de son cas,
Le maître et ses gas,
Les gas du berger

Je meurs si je mens,
Je les trouve heureux,
Tous ces culs-terreux,
D’être tes amants.

***


Impression fausse

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Dame souris trotte
Noire dans le gris du soir,
Dame souris trotte
Grise dans le noir.

On sonne la cloche :
Dormez, les bons prisonniers
On sonne la cloche :
Faut que vous dormiez.

Pas de mauvais rêves,
Ne pensez qu’à vos amours.
Pas de mauvais rêves :
Les belles toujours !

Le grand clair de lune !
On ronfle ferme à côté.
Le grand clair de lune
En réalité !

Un nuage passe,
Il fait noir comme en un four.
Un nuage passe.
Tiens, le petit jour !

Dame souris trotte,
Rose dans les rayons bleus.
Dame souris trotte :
Debout, paresseux !

***


Pensionnaires

Mariette Lydis - Pensionnaires, 1920 (Parrallèlement par Verlaine)

L’une avait quinze ans, l’autre en avait seize ;
Toutes deux dormaient dans la même chambre
C’était par un soir très lourd de septembre :
Frêles, des yeux bleus, des rougeurs de fraise,

Chacune a quitté, pour se mettre à l’aise,
La fine chemise au frais parfum d’ambre.
La plus jeune étend les bras et se cambre,
Et sa sœur, les mains sur ses seins, la baise.

Puis tombe à genoux, puis devient farouche
Et tumultueuse et folle et sa bouche
Plonge sous l’or blond, dans les ombres grises ;

Et l’enfant, pendant ce temps-là, recense
Sur ses doigts mignons des valses promises,
Et, rose, sourit avec innocence.

***


La dernière fête galante

Capture d’écran 2018-12-19 à 20.52.31.pngPour une bonne fois, séparons-nous,
Très chers messieurs et si belles mesdames.
Assez comme cela d’épithalames,
Et puis là, nos plaisirs furent trop doux.

Nul remords, nul regret vrai, nul désastre ;
C’est effrayant ce que nous nous sentons
D’affinités avecque les moutons
Enrubannées du pire poétastre.

Nous fûmes trop ridicules un peu
Avec nos airs de n’y toucher qu’à peine.
Le Dieu d’amour veut qu’on ait de l’haleine.
Il a raison ! Et c’est un jeune Dieu.

Séparons-nous, je vous le dis encore.
Ô que nos cœurs qui furent trop bêlants,
Dès ce jourd’hui réclament trop hurlants
L’embarquement pour Sodome et Gomorrhe !

***


Ces passions…

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Ces passions qu’eux seuls nomment encore amours
Sont des amours aussi, tendres et furieuses,
Avec des particularités curieuses
Que n’ont pas les amours certes de tous les jours.

Même plus qu’elles et mieux qu’elles héroïques,
Elles se parent de splendeurs d’âme et de sang
Telles qu’au prix d’elles les amours dans le rang
Ne sont que Ris et Jeux ou besoins érotiques,

Que vains proverbes, que riens d’enfants trop gâtés,
— « Ah ! les pauvres amours banales, animales,
Normales ! Gros goûts lourds ou frugales fringales,
Sans compter la sottise et des fécondités ! »

— Peuvent dire ceux-là que sacre le haut Rite,
Ayant conquis la plénitude du plaisir,
Et l’insatiabilité de leur désir
Bénissant la fidélité de leur mérite.

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La plénitude ! Ils l’ont superlativement :
Baisers repus, gorgés, mains privilégiées
Dans la richesse des caresses repayées.
Et ce divin final anéantissement !

Comme ce sont les forts et les forts, l’habitude
De la force les rend invaincus au déduit.
Plantureux, savoureux, débordant, le déduit !
Je le crois bien qu’ils ont la pleine plénitude !

Et pour combler leurs vœux, chacun d’eux tour à tour
Fait l’action suprême, a la parfaite extase,
— Tantôt la coupe ou la bouche et tantôt le vase, —
Pâmé comme la nuit, fervent comme le jour.

Leurs beaux ébats sont grands et gais. Pas de ces crises :
Vapeurs, nerfs. Non, des jeux courageux, puis d’heureux
Bras las autour du cou, pour de moins langoureux
Qu’étroits sommeils à deux, tout coupés de reprises.

Dormez, les amoureux ! Tandis qu’autour de vous
Le monde inattentif aux choses délicates,
Bruit ou gît en somnolences scélérates,
Sans même, il est si bête ! être de vous jaloux.

Et ces réveils francs, clairs, riants, vers l’aventure
De fiers damnés d’un plus magnifique sabbat ?
Et salut, témoins purs de l’âme en ce combat
Pour l’affranchissement de la lourde nature !

***


Autres illustrations érotiques de Mariette Lydis


Le Démon, conte poétique oriental de Mikhaïl Lermontov et ses illustrateurs (1ère partie)


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Mikhaïl Lermontov (1814-1841)

« II se venge du monde, parce qu’il n’est pas de ce monde; il se venge des hommes, parce qu’il n’est pas tout à fait un homme… Les bêtes distinguent l’odeur humaine. Ainsi, les hommes sentaient en Lermontov une odeur qui le dénonçait comme étant d’une autre race. »          V.Méréjkovsky

Le « poète du Caucase ».

      Mikhaïl  Iourievitch Lermontov, poète, peintre, romancier et dramaturge , est considéré comme le représentant le plus brillant du romantisme russe. Sa mère, issue de la grande aristocratie russe, meurt alors qu’il n’a que deux ans et il est alors élevé par sa grand-mère maternelle, une femme dure, autoritaire et possessive, qui veut l’éloigner de son père, un militaire désargenté au tempérament instable et alcoolique qu’elle menace de déshériter. L’enfant souffrira beaucoup de cette dissension familiale qui marquera son caractère de manière indélébile. Son père décédera à son tour alors qu’il n’a que sept ans et sa grand-mère va alors prendre totalement en main son éducation l’entourant de précepteurs qui lui apprendront l’anglais, l’allemand et le français et l’initieront à l’histoire, la littérature et les arts. À l’âge de 17 ans, il commence ses études à l’Université de Moscou mais les interrompt brutalement pour rejoindre l’école des Cadets de Saint-Petersbourg où il a suivi sa grand-mère. Il en sortira officier du régiment des hussards de la Garde et va dés lors mener une vie mondaine et dissolue grâce à l’argent que lui dispense sa grand-mère. Dans le même temps, il s’essaie à la poésie, lit beaucoup, Pouchkine, Byron, Schiller et Victor Hugo et s’intéresse aux luttes sociales qui sont nombreuses dans ce pays arriéré qu’est alors la Russie. Ses prises de position feront qu’il sera arrêté en 1837 et éloigné un temps dans le Caucase comme officier des dragons; c’est là qu’il poursuivra l’écriture de ses deux chef-d’œuvre : le conte poétique oriental le Démon qu’il avait débité à l’âge de 14 ans et son roman psychologique Un héros de notre temps où le personnage principal Petchorine envoyé dans le Caucase pour combattre les tribus tchétchènes révoltées lui ressemble à s’y méprendre et dans lequel il va décrirez le mal de vivre de la jeunesse russe de son époque. Revenu rapidement à Moscou grâce à l’entremise de sa grand-mère il se consacre deux années à la littérature et achèvera son roman Un héros de notre temps qui sera publié en 1840 et connaîtra un succès immédiat. Renvoyé de nouveau dans le Caucase en 1841 suite à un duel avec le fils de l’ambassadeur de France, il y combattra avec bravoure une révolte des Tchètchènes mais y trouvera la mort lors d’un duel à l’âge de 28 ans   –   (source Wikipedia)

4.gif    Le duel


Ilya Nikolaevich Zankovsky - chaîne de montagnes enneigés.jpgIlya Nikolaevich Zankovsky – chaîne de montagnes enneigées

     Mikhaïl  Lermontov a découvert le Caucase très jeune à l’occasion de plusieurs séjours (1818, 1820 et 1825) aux eaux de Piatigorsk, une station thermale fréquentée par l’aristocratie russe où sa grand-mère, Elisabeth Aleksiéevna, l’emmenait pour soigner  sa santé délicate et d’où il pouvait percevoir dans les lointains la silhouettre immaculée du mont ….. Il y retournera à plusieurs reprises, après sa disgrâce par le Tsar de 1837, sous l’uniforme militaire et y trouvera la mort en 1841 à l’âge de 28 ans, non pas au cours d’un combat contre les insurgés mais de la même manière que Pouchkine et quatre année après ce dernier lors d’un duel. La légende romantique raconte que le combat se déroula sous un orage dantesque et que les duellistes avaient choisi de le mener au bord d’un précipice. À l’instar de d’autres grands écrivains russes comme Pouchkine et Tolstoï et des peintres comme Zankovsky, Lermontov a été fasciné par le Caucase, la grandeur et la magnificence de ses paysages, la richesse de ses cultures et la fierté ombrageuse de ses habitants qu’il décrira avec respect, la beauté farouche de ses femmes au point qu’il surnommera cette région la « patrie de son âme ». Voici l’ode qu’il écrira à l’occasion de son arrivée comme officier des dragons en 1837 :

     « Salut, Caucase au front blanchi ! Je ne suis pas un étranger dans tes domaines. Déjà, au temps de ma jeunesse, tu m’as accoutumé à tes solitudes. Et depuis lors combien de fois en rêve n’ai-je pas franchi tes sommets, attiré par les splendides espaces de l’Orient ! 0 libre terre de montagnes, tu es sauvage ; mais que tu es belle ! Tes hauteurs escarpées semblent des autels, et quand les nuages le soir volent de loin sur tes cimes, tantôt c’est comme une vapeur bleue qui t’enveloppe, tantôt on dirait des ailes flexibles qui se balancent au-dessus de ta tête, tantôt on croit voir passer des ombres ou se dresser des fantômes, de ces fantômes qui apparaissent dans les songes… cependant que la lune brille solitaire dans les bleus espaces du ciel. Combien j’aimais, ô Caucase, et tes belles filles sauvages, et les mœurs guerrières de tes fils, et au-dessus de tes sommets les profondeurs transparentes de l’azur, et la voix terrible, la voix toujours nouvelle de la tempête, soit qu’elle mugisse sur tes hauteurs, soit qu’elle gronde au fond de tes abîmes, — une clameur éveillant au loin une clameur, comme le cri des sentinelles au sein de la nuit ! »

ILYA NIKOLAEVITCH ZANKOVSKY (1832-1919) - Mount Kazbek.jpgIlya Nikolaevich Zankovsky  –  Le Mont Kazbek. Ce mont est cité par Lermontov dés les premières lignes du poème (§ III)

   Débuté en 1828 alors que Lermontov n’avait que 14 ans, le Démon connaîtra de nombreuses refontes jusqu’à son achèvement en 1834 mais il ne sera publié en Russie que quatre années plus tard en 1838 de manière édulcorée pour ne pas s’attirer les foudres de la censure tsariste et finalement dans sa version originale qu’en 1860, 19 années après la mort de l’auteur. Dans sa toute première version, le conte décrivait la rivalité d’un démon et d’un ange amoureux d’une religieuse. Dans la seconde version, le démon tuait l’ange-gardien de la jeune femme pour assouvir sa haine. L’action se situait alors en Espagne mais le premier séjour de quelques mois qu’il a passé dans l’armée en 1837 au Caucase vont profondément marquer le poète qui dés son retour à Saint-Pétersbourg réécrira le conte et le dramatisera en le situant dans la nature grandiose, sauvage et pleine de mystère de cette région des confins de la Russie.

ilya-zankovsky - Gorges du Darial.pngIlya Nikolaevich Zankovsky – les Gorges du Darial citées par Lermontov dés les premières lignes du poème (§ III)

     Nourri durant ses séjours au Caucase des légendes géorgiennes, fasciné par la beauté sublime des paysages montagneux, Lermontov va transporter son démon dans ces lieux qui l’inspire. Mais dans ses bagages, le poète a emmené avec lui ses déceptions face à l’inertie de la société russe de l’époque, étouffée par un pouvoir absolu archaïque et étroit, son ressentiment de n’avoir pas pu faire reconnaître son talent et le mal-de-vivre qui en découle. À la différence des démons brossés par l’occident qui ne se posent pas de problèmes de conscience et dont la raison d’être est la réalisation du mal, le démon de Lermontov, à l’instar du poète lui-même, souffre de mélancolie et d’ennui et regrette le temps d’avant sa chute.  Ce n’est finalement que pour échapper à ce mal-être qu’il se livre au mal. C’est la vision de la belle Tamara, une jeune princesse géorgienne promise à un prochain mariage dansant avec ses compagnes qui brise la fatalité de sa condition d’être déchu et maudit. Le Génie du mal se transforme alors en amoureux transi et sur l’injonction de sa belle finit par abjurer son appartenance au mal :

O Thamara, je jure par toi,
Par ta sainteté, par ta foi,
L’haleine de ta bouche pure,
Les vagues de ta chevelure,
Tes premières larmes, et par
L’éclair de ton dernier regard ;
Par mon bonheur, par ta souffrance,
Je jure enfin par mon amour
Que j’ai renoncé pour toujours
À mon orgueil, à ma vengeance.
Je ne sèmerai plus jamais
Le venin de la flatterie.
J’apprendrai comme on aime et prie ;
Avec le Ciel je veux la paix !
Je veux croire au bien ; vois, j’efface
D’une larme de repentir
Sur mon front foudroyé, la trace
Du feu céleste. Mais aime-moi ».
« Je te donnerai tout,
tout ce qui est sur terre, aime-moi ».


émon volant Aquarelle noirele vol du Démon vu par le peintre Mikhaïl Vroubel


Le Démon, conte poétique

PREMIERE PARTIE

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I.  Un ange déchu, un démon plein de chagrin, volait au-dessus de notre terre pécheresse. Les souvenirs de jours meilleurs se pressaient en foule devant lui, de ces jours où, pur chérubin, il brillait au séjour de la lumière ; où les comètes errantes aimaient à échanger avec lui de bienveillants et gracieux sourires ; où, au milieu des ténèbres éternelles, avide de savoir, il suivait, à travers les espaces, les caravanes nomades des astres abandonnés ; où enfin, heureux premier-né de la création, il croyait et aimait ; il ne connaissait alors ni le mal ni le doute ; et une monotone et longue série, de siècles inféconds n’avaient point encore troublé sa raison… Et encore, encore il se souvenait !… Mais il n’était plus assez puissant pour se souvenir de tout.

Démon en vol :  en haut à gauche, de Zichy Mihaly et ci-dessous de Mikhaïl Vroubel


II.  Depuis longtemps réprouvé, il errait dans les solitudes du monde sans trouver un asile. Et cependant les siècles succédaient aux siècles, les instants aux instants. Lui, dominant le misérable genre humain, semait le mal sans plaisir et nulle part ne rencontrait de résistance à ses habiles séductions. Aussi le mal l’ennuyait…

Михаил Врубел – демонът на живописта

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III.  Bientôt le banni céleste se mit à voler au-dessus du Caucase. Au-dessous de lui, les neiges éternelles du Kazbek scintillaient comme les facettes d’un diamant ; plus bas, dans une obscurité profonde, se tordait le sinueux Darial, semblable aux replis tortueux d’un reptile. Puis le Terek, bondissant comme un lion à la crinière épaisse et hérissée, remplissait l’air de ses rugissements ; les bêtes de la montagne, les oiseaux décrivant leurs orbes dans les hauteurs azurées écoutaient le bruit de ses eaux ; des nuages dorés, venus de lointaines régions méridionales, accompagnaient sa course vers le nord et les masses rocheuses, plongées dans un mystérieux sommeil, inclinaient leurs têtes sur lui et couronnaient les nombreux méandres de ses ondes

Démon en vol : ci-dessus à gauche, illustration de Zichy Mihaly et ci-dessous aquarelle de Mikhaïl  Lermontov

Les gorges du Darial ) autolithographie de Lermontov.jpg

La tête de démon sur fond de montagnes. Aquarelle dorée - Голова Демона на фоне гор. Золотая акварель.jpg

Tête du démon avec en arrière plan le mont Kazbek par Mikhaïl Vroubel

Pour écouter le poème en russe ou interrompre, cliquer sur la flèche

   Assises sur le roc, les tours des châteaux semblaient regarder à travers les vapeurs et veiller aux portes du Caucase comme des sentinelles géantes placées sous les armes. Toute la création divine était aux alentours, sauvage et imposante ; mais l’ange, plein d’orgueil, embrassa d’un regard dédaigneux l’œuvre de son Dieu et aucune de toutes ces beautés ne vint se refléter sur sa figure hautaine. 

Demon observant par Mikhaïl Vroubel

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IV.  Puis le tableau changea ; une nature pleine de vie s’épanouit à ses regards ; les luxuriantes vallées de la Géorgie se déroulèrent au loin comme un magique tapis. Terre heureuse et florissante !… Les silhouettes des ruines, les ruisseaux à l’eau rapide et murmurante et au fond parsemé de cailloux aux mille couleurs ; les buissons de roses sur lesquels les rossignols à la voix douce, chantent la plaintive beauté que rêva leur amour ; les ombrages des platanes touffus, entremêlés de lierre abondant ; les grottes où les timides chevreuils se réfugient aux jours brûlants ; l’éclat, le mouvement, le murmure des feuilles ; le bruit sonore de mille voix ; l’haleine parfumée de mille plantes ; la voluptueuse ardeur du milieu du jour ; les nuits toujours humides d’une rosée odorante ; les étoiles du ciel, brillantes comme le regard et les yeux des jeunes Géorgiennes. Mais hormis une froide jalousie, cette nature splendide n’éveilla dans l’âme insensible du proscrit, ni nouveau sentiment, ni nouvelle aspiration et tout ce qu’il voyait devant lui, il le méprisait et le détestait.


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V.  Cette grande demeure, ce palais spacieux, le vieux Gudal aux cheveux blancs les a bâtis pour lui. Ils ont coûté bien des larmes, bien des fatigues aux esclaves soumis depuis longtemps à ses ordres. Au lever du jour, les ombres de ses murailles s’allongent sur les pentes des montagnes voisines. Des marches creusées dans le roc conduisent de la tour, placée à l’un des angles, au bord de la rivière. C’est en suivant cette rampe sinueuse, que la jeune princesse Tamara va puiser de l’eau à l’Arachva[4].

Tamara descendant au bord de l’Arachva – illustration de Frances Robson


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les Gorges du Darial, aquarelle de Lermontov

VI.  Toujours silencieuse, la sombre demeure, du haut des rochers escarpés, semble contempler les vallées. Mais en ce jour un grand festin a été servi dans ses murs ; la zournarésonne et le vin coule à flot. Gudal marie sa fille ; toute la famille a été conviée au banquet. Sur la terrasse couverte de tapis, la fiancée est assise parmi ses compagnes et les heures s’écoulent oisivement pour elle au milieu des jeux et des chants. Déjà le disque du soleil s’est caché derrière les montagnes lointaines. Les jeunes filles chantent en battant la mesure avec leurs mains et la jeune fiancée prend son bouben[6]. Tout à coup, le balançant d’une main au dessus de sa tête et plus rapide qu’un oiseau, elle s’élance : tantôt elle s’arrête et regarde autour d’elle et son œil humide scintille à travers ses cils jaloux ; tantôt elle joue gracieusement de la prunelle sous ses noirs sourcils ; puis, légère, se penche vivement et tandis que son petit pied adorable semble nager dans l’air, elle sourit avec une gaîté enfantine. Les rayons tremblants de la lune se jouant parfois tout doucement à travers une atmosphère humide, peuvent à peine être comparés à ce sourire animé comme la vie, comme la jeunesse.


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VII.  J’en jure par l’astre des nuits, par les rayons du soleil levant ou couchant ! jamais monarque de la Perse dorée, jamais roi de la terre ne posa ses lèvres sur de pareils yeux. Jamais la fontaine jaillissante du harem, aux jours les plus brûlants ne lava de sa rosée perlée une semblable taille. Jamais la main d’un mortel couvrant de caresses un corps bien-aimé ne déroula une aussi belle chevelure. Depuis le jour où l’homme perdit le paradis, je le jure, jamais semblable beauté n’est éclose sous le soleil du midi.


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Danseuses sur un toit, aquarelle de Mikhaïl  Lermontov

VIII.  Pour la dernière fois, elle a dansé !… Hélas ! Demain l’attendent, elle l’héritière de Gudal, l’enfant gâtée de la liberté, le triste sort de l’esclave, une famille étrangère, une patrie inconnue. Et déjà des doutes mystérieux assombrissaient la sérénité de son visage. Mais il y avait tant de grâce harmonieuse dans sa démarche, tant d’expression et de naïve simplicité dans tous ses mouvements, que si le démon dans son vol l’eût regardée en ce moment, il se fut rappelé ses anciens frères célestes ; il se serait doucement détourné et aurait soupiré.


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Mikhaïl Vroubel – Le démon découvrant Tamara

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IX.    Et le démon la vit !… Et à l’instant même il ressentit dans tout son être une agitation étrange. Une bienfaisante harmonie vibra dans la solitude de son âme muette, et de nouveau il put comprendre cette divine merveille d’amour de douceur et d’incomparable beauté. Longtemps il admira cette tendre image et les rêves d’un bonheur évanoui se déroulèrent encore devant lui, comme une longue chaîne ou comme les groupes d’étoiles au firmament. Cloué par une force invisible, il fit connaissance avec une nouvelle tristesse et soudain le sentiment fit résonner en lui sa puissante voix d’autrefois. Était-ce un symptôme de régénération ? au fond de son âme, il ne pouvait trouver des paroles de perfide séduction. Devait-il oublier ? Mais Dieu lui refusa l’oubli et du reste, il ne l’eût point accepté !

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X.  Le jour est à son déclin, et sur un superbe coursier, brisé de fatigue, le fiancé se hâte avec impatience vers le festin nuptial. Déjà il a atteint les vertes rives du limpide Arachva, et péniblement, pas à pas, courbée sous la lourde charge des présents, une longue file de chameaux s’avance et couvre au loin les détours nombreux du chemin. On entend le bruit de leurs clochettes !…

Le roi de Cinodal lui-même conduit la riche caravane. Une ceinture serre sa taille svelte ; la garniture de son sabre et de son poignard brillent au soleil ; il porte sur ses épaules un fusil à la batterie reluisante et le vent joue avec les manches de son manteau, bordé tout autour de riches galons. À la selle et à la bride pendent des houppes de soie brodées aux mille couleurs, sous lui piaffe un fringant coursier à la robe dorée et sans prix ; il est déjà tout blanc d’écume ; c’est un enfant de Karabak[7] ; il dresse l’oreille et, plein de frayeur, souffle avec force ; puis, du haut des rochers, regarde avec ombrage les flots de la rivière à l’écume jaillissante. Le chemin que suit le rivage est étroit et dangereux ; à gauche le rocher ; à droite le lit profond de la rivière furieuse. Il est déjà tard. Sur les sommets couverts de neige le jour s’éteint et l’obscurité se fait !… La caravane hâta le pas.


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XI.  À ce point de la route s’élève une chapelle. Là, depuis de longues années, repose en Dieu, un prince inconnu, qu’une main vengeresse immola et ce lieu est devenu depuis l’objet d’un culte. Le voyageur qui court au combat ou va à la fête, vient en tout temps prononcer dans la chapelle une fervente prière, et cette prière le protège contre le poignard musulman. Mais le jeune fiancé dédaigna la coutume de ses aïeux, et un esprit méchant le troubla avec une perfide vision. Au milieu des ombres de la nuit, il s’imaginait couvrir de baisers ardents les lèvres de sa jeune fiancée. Tout à coup dans l’obscurité, en avant de lui, deux hommes paraissent ; puis d’autres encore ; un coup de feu retentit ; qu’arrive-t-il ? Le prince intrépide se dresse sur ses étriers bruyants, enfonce son bonnet sur ses sourcils ; puis, sans articuler un mot, saisit d’une main la crosse de son fusil turc, fouette son cheval et comme un aigle fond en avant. Un second coup de feu retentit, puis un cri sauvage et un gémissement étouffé résonnent dans la profondeur de la vallée. Le combat n’a pas duré longtemps ; les timides Géorgiens ont fui de tous côtés.


XII.  Tout s’est apaisé. Pressés en foule, les chameaux regardent avec frayeur les cadavres des cavaliers et l’on entend parfois tinter leurs clochettes. La riche caravane est dépouillée et déjà les oiseaux nocturnes volent autour des corps des chrétiens. Hélas ! ils n’auront pas la sépulture paisible qui les attendait sous les dalles du monastère, où furent enterrées les dépouilles de leurs pères. Leurs mères et leurs sœurs, couvertes de longs voiles, ne viendront pas des pays lointains prier et sangloter tristement sur leurs tombes ! sous le rocher qui borde le chemin, seule, une main pieuse élèvera une croix en leur mémoire ; le lierre printanier l’entourera en grandissant de son réseau d’émeraudes comme une douce caresse ; et le pèlerin fatigué par une marche longue et pénible ne manquera jamais de se détourner de sa route pour venir se reposer à l’ombre du signe divin !…


Le cheval se précipite plus vite que la biche ... Aquarelle dorée.jpg

XIII.  Un cheval plus rapide qu’un daim précipite sa course, souffle bruyamment et semble voler au combat. Tantôt il recule subitement après un bond et prête l’oreille au moindre souffle en dilatant ses larges naseaux : tantôt il frappe vivement le sol avec les clous de ses fers bruyants, secoue sa crinière éparse et repart follement en avant. Son cavalier silencieux chancelle à chaque pas sur les arçons et laisse pencher sa tête sur l’encolure. Déjà il a abandonné les rênes et ses pieds se sont enfoncés dans les étriers, la housse est sillonnée de larges taches de sang ! Ô vaillant coursier ! Rapide comme la flèche ! tu as emporté ton maître du combat. Mais la balle ennemie d’un Circassien l’a frappé dans l’ombre.


XIV.  Toute la famille de Gudal pleure, se lamente et une grande foule s’attroupe dans la cour. Quel est ce cheval emporté qui vient de s’abattre ? quel est ce cadavre étendu sur le seuil de la porte ? quel est ce cavalier sans vie ? Les plis de son front basané ont conservé la trace d’une alarme guerrière ; ses armes et ses vêtements sont souillés de sang ; dans une dernière étreinte nerveuse sa main s’est raidie sur la crinière. Ô fiancée ! Ton regard n’a pas attendu longtemps ton jeune promis ! Il a tenu sa parole de prince et il est accouru au festin nuptial ! Mais, hélas ! Jamais plus il ne remontera sur son rapide coursier.

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°°°

XV.  La colère divine a fondu comme la foudre au milieu de cette famille qui ne connaissait point encore le malheur. La pauvre Tamara s’est jetée sur sa couche en sanglotant, ses larmes coulent avec abondance, et son sein gonflé se soulève péniblement !…

                                   

Tout à coup au-dessus d’elle une voix surnaturelle se fait entendre :

Regarder les démons   « Ne pleure pas enfant, ne pleure pas en vain ; tes larmes ne peuvent tomber sur ce cadavre muet comme une rosée vivifiante ; les larmes ne peuvent que ternir le regard limpide des jeunes filles et creuser leurs joues. Il est bien loin déjà ; il ne connaîtra point ta douleur et ne pourra l’apprécier ; la lumière céleste réjouit maintenant ses yeux qui n’ont plus rien de ce monde et il n’entend plus que les concerts du paradis. Que sont les rêves insignifiants de la vie, et les gémissements et les larmes d’une pauvre fille, pour un hôte des cieux ? Rien. Non ! le sort d’une créature mortelle, crois-moi, mon ange terrestre, ne vaut pas un seul instant de ta chère tristesse. À travers les océans éthérés sans gouvernail et sans voiles, les chœurs des astres brillants voguent doucement au milieu des vapeurs ; dans les espaces infinis des cieux, les groupes floconneux des nuages impalpables passent sans laisser de trace ; l’heure de la séparation, l’heure du retour, n’ont pour eux ni joie ni tristesse ; pour eux l’avenir est vide de désirs et le passé sans regret. En ce jour d’affreux malheurs souviens-toi d’eux, bannis toute pensée terrestre, et comme eux, écarte de toi tout souci : dès que la nuit enveloppera de son ombre les sommets du Caucase ; dès que sous la puissance d’une voix magique, le monde charmé se taira ; dès que la brise du soir agitera sur les rochers l’herbe fanée, que les petits oiseaux cachés sous elle sautilleront plus gaiement dans l’ombre, et que sous les branches de la vigne la fleur des nuits s’épanouira pour boire avidement la rosée céleste ; dès que la lune argentée montera lentement derrière la montagne et jettera sur toi ses regards indiscrets, je volerai aussitôt vers toi, je serai ton hôte jusqu’au jour et sur tes paupières aux cils soyeux je ferai éclore des songes d’or. »


XVI.  La voix se tut ; et dans le lointain les sons s’éteignirent doucement l’un après l’autre. Tamara se lève en sursaut et regarde autour d’elle. Une agitation indicible fait battre son cœur. C’est de la douleur, de l’effroi, un élan d’enthousiasme ; — rien ne peut être comparé à cela. Tous les sentiments fermentent en elle, l’âme a brisé ses liens ; le feu court dans ses veines. Cette voix nouvelle et admirable semble encore résonner auprès d’elle. Vers le matin seulement le sommeil désiré vint fermer ses yeux fatigués.


Mais alors son esprit fut agité par un rêve étrange et prophétique : un nouveau venu sombre et silencieux, resplendissant d’une beauté immortelle, se penchait vers son chevet et son regard se fixait sur elle avec un tel amour, une telle tristesse, qu’il semblait avoir pitié d’elle. Ce n’était point un ange des cieux, ni son divin gardien ; l’auréole aux rayons lumineux ne se mêlait point aux boucles de sa chevelure ; ce n’était point l’esprit méchant de l’enfer ni un martyr du vice. Oh non ! Il avait la douce clarté d’un beau soir, qui n’est ni le jour ni la nuit, ni les ténèbres ni la lumière !…

Le Démon de Mikhaïl Lermontov – Fin de la 1ère partie

à suivre…


Video d’animation qui s’inspire des illustrations de Mikhaïl Vroubel réalisée sur une très belle musique du talentueux compositeur de musique de film Hans Zimmer (Bande originale du film Anges & Démons)


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