les illusions perdues


Mélancolia

(c) Walker Art Gallery; Supplied by The Public Catalogue Foundation

Charles Gleyre – le soir ou Les illusions perdues, 1843

      C’est le tableau grâce auquel le peintre romantique Charles Gleyre connaîtra enfin à l’âge de 37 ans la notoriété. Présenté sous le titre Le Soir au Salon de 1843, le tableau qui préfigure la peinture symboliste est récompensé d’une médaille d’or et est acquis par l’État qui l’exposera au Musée Royal des artistes vivants. Il sera par la suite abondamment diffusé en forme gravée sous le titre Les Illusions perdues, qui reprend le titre d’un roman de Balzac édité entre 1837 et 1843. Le tableau reproduirait une vision qu’aurait fait le peintre une journée de mars 1835 sur les bords du Nil alors qu’il méditait sur la perte de sa jeunesse et des illusions de gloire et d’amour qui l’avaient accompagné. Le tableau avait l’ambition de réaliser « la triple harmonie entre les formes, les couleurs et les sons ».

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« Un homme dont la barbe commence à s’argenter contemple, assis et rêveur, les illusions, les plaisirs de la jeunesse qui s’enfuient… »   (Francis Wey)

Ch. Gleyre, Les Illusions perdues, huile sur toile, 156,5 x 238 cm, 1843.jpg

Photographie du tableau réalisée à l’époque  par la société Goupil et Cie


« Finissez ou je sonne ! »


Marcel Proust : À l’ombre des jeunes filles en fleurs

Van Dongen - Les jeune sfilles en fleurs
Van Dongen – la bande des Jeunes Filles en fleurs

« et après nous jouerons à ce que vous voudrez »

     Notre héros, depuis sa rencontre sur la digue de Balbec avec la « petite bande » de jeunes filles en fleurs a fini par jeter son dévolu sur la jeune Albertine qui semble ne pas être indifférente à ses avances. Ne lui a-elle-pas fait passer un billet sur lequel elle avait écrit  « Je vous aime bien » et ne vient-elle pas de l’inviter ce soir dans sa chambre du Grand-Hôtel à l’insu de sa duègne de tante en multipliant de manière ingénue des promesses de douceurs ?

     Je restai seul avec Albertine. « Voyez-vous, me dit-elle, j’arrange maintenant mes cheveux comme vous les aimez, regardez ma mèche. Tout le monde se moque de cela et personne ne sait pour qui je le fais. Ma tante va se moquer de moi aussi. Je ne lui dirai pas non plus la raison. » Je voyais de côté les joues d’Albertine qui souvent paraissaient pâles, mais ainsi, étaient arrosées d’un sang clair qui les illuminait, leur donnait ce brillant qu’ont certaines matinées d’hiver où les pierres partiellement ensoleillées semblent être du granit rose et dégagent de la joie. Celle que me donnait en ce moment la vue des joues d’Albertine était aussi vive, mais conduisait à un autre désir qui n’était pas celui de la promenade mais du baiser. Je lui demandai si les projets qu’on lui prêtait étaient vrais. « Oui, me dit-elle, je passe cette nuit-là à votre hôtel et même comme je suis un peu enrhumée, je me coucherai avant le dîner. Vous pourrez venir assister à mon dîner à côté de mon lit et après nous jouerons à ce que vous voudrez. J’aurais été contente que vous veniez à la gare demain matin, mais j’ai peur que cela ne paraisse drôle, je ne dis pas à Andrée, qui est intelligente, mais aux autres qui y seront ; ça ferait des histoires si on le répétait à ma tante ; mais nous pourrions passer cette soirée ensemble. Cela, ma tante n’en saura rien. Je vais dire au revoir à Andrée. Alors à tout à l’heure. Venez tôt pour que nous ayons de bonnes heures à nous », ajouta-t-elle en souriant.

   Les propos énoncés par la jeune fille vont échauffer les sens du jeune homme et éveiller en lui le démon du désir. En se dirigeant vers l’hôtel où l’attendait Albertine, il ne pouvait s’empêcher de ressasser les paroles de la jeune fille :  « je me coucherai avant le dîner. Vous pourrez venir assister à mon dîner à côté de mon lit et après nous jouerons à ce que vous voudrez », « Venez tôt pour que nous ayons de bonnes heures à nous ». Les espoirs que nourrissait son imagination débridée devinrent vite des certitudes. Espiègle Albertine ! Prétextant un léger rhume,  elle avait avancé son coucher pour le recevoir au lit dans sa tenue de nuit et elle lui promettait de pratiquer des jeux selon son désir. Qu’était cette promesse, sinon une invitation en bonne et due forme aux jeux de l’amour ? Sous l’effet de la l’exacerbation du désir, les moments précédant la rencontre vont être pour le jeune homme la source d’une confusion qui va emporter la totalité de son Être. Il va être pris d’une sensation ambivalente de vertige, tout à la fois délicieuse et terrifiante par l’angoisse que générait cette situation nouvelle à laquelle il n’avait pas encore jamais été confronté. Le moment où le destin consent à ce que les espoirs les plus fous se réalisent est aussi pour l’homme celui de l’ultime vérité où la réalité de son être va se révéler. Le désir du jeune amoureux est tel qu’il voit maintenant Albertine, le monde et même l’univers à l’aune de son désir. La chambre abritant Albertine est devenue un reliquaire sacré abritant la précieuse substance rose de son corps, cette substance dont il se sent le dépositaire et l’héritier et dont il pourra disposer bientôt selon son bon plaisir pour procéder à des rites délicieux. J.P. Sartre, pour définir la puissance d’action du désir, parle d’envoûtement, et c’est effectivement sous l’emprise d’un envoûtement qui annihile toute sa raison que notre amoureux se précipite vers la chambre d’Albertine. L’ordre et la consistance du monde ont changé, son corps ne se déplace plus dans ce banal élément terrestre qu’est l’air mais dans dans un élément inconnu fait de l’essence même du bonheur. Par la fenêtre, le monde extérieur est devenu un monde érotisé où les collines sont des seins bombés qui se dressent face au ciel et dans cette univers nouveau qui semble fait pour satisfaire ses désirs il se sent devenu surpuissant, il est une force brutale qui a avalé le monde et l’univers tout entier, il est une volonté, il est un dieu, il est le désir incarné et il fond sur sa bien-aimée souriante, au cou dénudé, au longues tresses noires bouclées défaites pour lui arracher un baiser…

von Dongen - le Tango de l'archange (détail), 1923.pngVan Dongen – le Tango de l’archange, 1923

« Finissez ou je sonne ! »

     Qu’allait-il se passer tout à l’heure, je ne le savais pas trop. En tous cas le Grand-Hôtel, la soirée, ne me sembleraient plus vides ; ils contenaient mon bonheur. Je sonnai le lift pour monter à la chambre qu’Albertine avait prise, du côté de la vallée. Les moindres mouvements, comme m’asseoir sur la banquette de l’ascenseur, m’étaient doux, parce qu’ils étaient en relation immédiate avec mon coeur ; je ne voyais dans les cordes à l’aide desquelles l’appareil s’élevait, dans les quelques marches qui me restaient à monter, que les rouages, que les degrés matérialisés de ma joie. Je n’avais plus que deux ou trois pas à faire dans le couloir avant d’arriver à cette chambre où était renfermée la substance précieuse de ce corps rose — cette chambre qui, même s’il devait s’y dérouler des actes délicieux, garderait cette permanence, cet air d’être, pour un passant non informé, semblable à toutes les autres, qui font des choses les témoins obstinément muets, les scrupuleux confidents, les inviolables dépositaires du plaisir. Ces quelques pas du palier à la chambre d’Albertine, ces quelques pas que personne ne pouvait plus arrêter, je les fis avec délices, avec prudence, comme plongé dans un élément nouveau, comme si en avançant j’avais lentement déplacé du bonheur, et en même temps avec un sentiment inconnu de toute puissance, et d’entrer enfin dans un héritage qui m’eût de tout temps appartenu. Puis tout d’un coup je pensai que j’avais tort d’avoir des doutes, elle m’avait dit de venir quand elle serait couchée. C’était clair, je trépignais de joie, je renversai à demi Françoise qui était sur mon chemin, je courais, les yeux étincelants, vers la chambre de mon amie. Je trouvai Albertine dans son lit. Dégageant son cou, sa chemise blanche changeait les proportions de son visage, qui, congestionné par le lit, ou le rhume, ou le dîner, semblait plus rose ; je pensai aux couleurs que j’avais eues quelques heures auparavant à côté de moi, sur la digue, et desquelles j’allais enfin savoir le goût ; sa joue était traversée du haut en bas par une de ses longues tresses noires et bouclées que pour me plaire elle avait défaites entièrement. Elle me regardait en souriant. À côté d’elle, dans la fenêtre, la vallée était éclairée par le clair de lune. La vue du cou nu d’Albertine, de ces joues trop roses, m’avait jeté dans une telle ivresse, c’est-à-dire avait pour moi la réalité du monde non plus dans la nature, mais dans le torrent des sensations que j’avais peine à contenir, que cette vue avait rompu l’équilibre entre la vie immense, indestructible qui roulait dans mon être, et la vie de l’univers, si chétive en comparaison. La mer, que j’apercevais à côté de la vallée dans la fenêtre, les seins bombés des premières falaises de Maineville, le ciel où la lune n’était pas encore montée au zénith, tout cela semblait plus léger à porter que des plumes pour les globes de mes prunelles qu’entre mes paupières je sentais dilatés, résistants, prêts à soulever bien d’autres fardeaux, toutes les montagnes du monde, sur leur surface délicate. Leur orbe ne se trouvait plus suffisamment rempli par la sphère même de l’horizon. Et tout ce que la nature eût pu m’apporter de vie m’eût semblé bien mince, les souffles de la mer m’eussent paru bien courts pour l’immense aspiration qui soulevait ma poitrine. La mort eût dû me frapper en ce moment que cela m’eût paru indifférent ou plutôt impossible, car la vie n’était pas hors de moi, elle était en moi ; j’aurais souri de pitié si un philosophe eût émis l’idée qu’un jour même éloigné, j’aurais à mourir, que les forces éternelles de la nature me survivraient, les forces de cette nature sous les pieds divins de qui je n’étais qu’un grain de poussière ; qu’après moi il y aurait encore ces falaises arrondies et bombées, cette mer, ce clair de lune, ce ciel ! Comment cela eût-il été possible, comment le monde eût-il pu durer plus que moi, puisque je n’étais pas perdu en lui, puisque c’était lui qui était enclos en moi, en moi qu’il était bien loin de remplir, en moi, où, en sentant la place d’y entasser tant d’autres trésors, je jetais dédaigneusement dans un coin ciel, mer et falaises. « Finissez ou je sonne », s’écria Albertine voyant que je me jetais sur elle pour l’embrasser. Mais je me disais que ce n’était pas pour rien faire qu’une jeune fille fait venir un jeune homme en cachette, en s’arrangeant pour que sa tante ne le sache pas, que d’ailleurs l’audace réussit à ceux qui savent profiter des occasions ; dans l’état d’exaltation où j’étais, le visage rond d’Albertine, éclairé d’un feu intérieur comme par une veilleuse, prenait pour moi un tel relief qu’imitant la rotation d’une sphère ardente, il me semblait tourner, telles ces figures de Michel Ange qu’emporte un immobile et vertigineux tourbillon. J’allais savoir l’odeur, le goût, qu’avait ce fruit rose inconnu. J’entendis un son précipité, prolongé et criard. Albertine avait sonné de toutes ses forces.

Marcel Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs – pp.322-336


     Notre amoureux aura appris que l’amour est une alchimie où le désir de l’un n’est pas univoque et doit coïncider avec le désir de l’autre. Tout est affaire de température, de présence et de dosage de certains ingrédients qui doivent entrer en réaction en contact l’un de l’autre pour produire la cristallisation espérée. Il subsiste dans cette recherche à l’aveugle du cristal philosophal une part de hasard et d’incertitude qui fait que l’on ne sera jamais sûr d’atteindre le but que l’on s’est fixé. Et c’est mieux ainsi car cela place l’amour dans le domaine de l’imprévisible, du non programmable qui est le propre de l’aventure. Le temps et l’expérience aidant, notre amoureux comprendra que pour une femme amoureuse le plaisir qui accompagne le cheminement vers l’objectif désiré est aussi important, sinon plus important, que son aboutissement.

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Marcel Proust par Jacques-Emile Blanche, 1892


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le peintre Daniel Garber – Nostalgie de l’ancienne Amérique rurale


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Daniel Garber – In the Springtime, 1958

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Daniel Garber (1880-1958)     Daniel Garber (1880-1958) est un peintre américain né dans l’Indiana qui, après avoir voyagé et étudié deux années en Europe notamment à Paris où il s’intégra à l’American Artists Association et exposa à deux reprises, s’est ensuite installé en Pennsylvanie où il effectuera toute sa carrière de peintre indépendant et de professeur d’art à l’Académie des Beaux-Arts. Résidant en bordure de la rivière Delawarre près de New Hope, un gros village faisant partie des Bucks County*, ces comtés de Pennsylvanie qui avaient conservé le charme suranné de la vieille Angleterre et qui avaient attirés de nombreux artistes qui s’étaient établis près de New Hope donnant naissance à une colonie où prédominaient les peintres impressionnistes, la New Hope Artist Colony, dont faisait partie Garber. Son thème de prédilection était la peinture de paysage qu’il réalisait le plus souvent en plein air. Si son style était fortement influencé par l’impressionnisme qu’il avait étudié en Europe, il était également empreint d’un certain académisme sur le plan du dessin et de la composition. Il avait l’habitude de noter méticuleusement les points de vue d’où il peignait ses paysages, c’est ainsi que pour le tableau « In the Springtime » présenté ci-dessus, il avait écrit : « peint à partir de Lower Road de Lambertville à Princeton. En regardant en direction de L’Est, le matin  ». Ce tableau sera le dernier signé et daté de Garber qui devait mourir un peu plus tard après son exécution. L’artiste y applique un type de composition expérimenté à la fin de sa vie et qui consistait à diminuer ou même supprimer la vision du ciel en remontant la ligne d’horizon vers le haut du tableau afin de donner plus d’importance à la partie terrestre du paysage. C’est une scène typique de la vie rurale américaine de la côte Est de l’époque qui est représentée, on y voit au premier plan un fermier venant de terminer le labour manuel d’une parcelle et contemplant fièrement le résultat de son labeur. La lumière qui illumine les maisons et les arbres est celle d’un milieu ou d’une fin de matinée et projette des ombres marquées sur les éléments du paysage et le sol. La chemise blanche et le manche de la pelle fortement éclairées du personnage tranchent avec la partie ombrée de son corps et attire le regard. On distingue en moyen plan une femme se déplaçant sur un chemin voisin et en arrière plan une femme accaparée à faire sécher son linge. C’est un sujet pictural qui aurait pu être tout aussi bien traité à la manière naïve par ses compatriotes Grant Wood et Thomas Hart Benton, marquant ainsi le lien de parenté qui unit ces trois peintres qui portent témoignage de la ruralité américaine de la période de l’entre-deux guerres.

 * Le nom des Bucks County est dérivé de Buckinghamshire, le comté d’Angleterre d’où était originaire la famille Penn, celle du fondateur de la Pennsylvanie

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De gauche à droite  :     peintures de  Grant Wood  –  The Birthplace of Herbert 
Hoover, West Branch, Iowa, 1931 et Thomas Hart Benton – Chilmark Hoy, 1951

Jean-Baptiste_Camille_Corot_-_Civita_Castellana.jpg     Champs-Morvan-detail

De gauche à droite  :    Civita Castellana (1826-1827)  et Champ de blé dans le Morvan (1842) de Jean-Baptiste Corot

Self Portrait 1911    La comparaison de ces deux tableaux de Grant Wood et Thomas Hart Benton avec les tableaux de Daniel Garber présentés sur cette page permet de bien comprendre ce qui les relie et ce qui les sépare. Ce qui les relie, c’est la représentation détaillée du monde rural américain de la côte Est de l’entre-deux-guerres, monde encore très proche de son modèle européen avec ses petites parcelles, ces bosquets et ses haies. Ce qui les sépare, c’est le style de représentation qui poursuit des buts très différents. le style de Grant Wood est un style très appliqué, très léché qui soigne la représentation de chaque élément du paysage de manière autonome et qui aboutit au résultat que le tableau achevé ressemble à une maquette fidèle à la réalité matérielle et physique mais omet de transmettre les sentiments et les sensations que l’on éprouve à la vue du paysage réel. Thomas Hart Benton a choisi lui de transmettre la signification cachée du paysage en forçant le trait pour exprimer les lignes de force qui le structurent et l’animent. Les pentes sont accentuées, les courbes renforcées, les contrastes de lumières et de couleurs accusées et les meules de foin disposées dans les champs sont représentées telles des vagues agitant violemment la surface d’un océan. Tout cela dans le but de créer une atmosphère dramatique et de tension. Quand à Daniel Garber, j’ai eu la surprise, en découvrant ses tableaux, de revivre les sensations que j’éprouvais adolescent dans le paysage des Boucles de la Seine, en Normandie, où je passais mes vacances : la vision éthérée des falaises de Quarry dominant la rivière Delaware, c’est exactement celle que j’avais des falaises calcaires de la rive droite de la Seine dans les petits matin brumeux. Celle des barques amarrées au pied des grands arbres, c’est exactement l’image que j’avais conservé dans ma mémoire de l’embarcadère situé sur la rive d’un petit bras de la Seine en face de l’île longue qui le séparait du bras principal. J’ai retrouvé également les ambiances bleutées délicates des soirées d’été, la légèreté des feuillages blonds inondés de lumière, les violents contrastes d’ombre et de lumière des chauds après-midis écrasés de soleil et les puissantes teintes fauves automnales. Daniel Garber est un sorcier qui a su capter les sentiments délicats attachés à des instants fugaces et les emprisonner dans ses toiles pour nous permettre de les remémorer. Ses pinceaux fonctionnent comme des baguettes magiques. Certains le rattachent au courant impressionniste façon A.M. Whistler, d’autres à un réalisme teinté de romantisme et effectivement, cette capacité de sa peinture de pouvoir susciter les émotions chez ceux qui la contemple est une qualité toute romantique mais sa technique de juxtaposer des petites touches de couleur est elle, impressionniste.  Pour ma part j’ai noté de très fortes correspondances avec Jean-Baptiste Corot, l’inventeur des paysages baignés de lumière que l’on présente au choix comme le dernier des néoclassiques ou le premier des impressionnistes. Disons alors pour conclure que Daniel Garber était un peintre qui avait réussi à concilier la vision romantique du monde avec une technique héritée à la fois du néoclassicisme et de l’impressionnisme…

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Quelques autres tableaux de Daniel Garber parmi mes préférés

Daniel Garber - The Oriole,
Daniel Garber – The Oriole Meditation, 1925

Tanis, 1915, by Daniel Garber - July27_garber
Daniel Garber – Tanis, 1915

Mending, 1918Daniel Garber – Mending, 1918

Gathering Grapes - Daniel Garber 1909
Daniel Garber – gathering Grapes, 1909


illustres illustrateurs – Les plaisirs sains de la lecture avec Gulliveriana de Milo Manara


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Les plaisirs sains de la lecture avec Milo Manara

     Que faire quand une demoiselle se retrouve par le plus grand des hasards dans le plus simple appareil sur une vieille coque vermoulue venue du fond des âges, genre « hollandais volant » mais heureusement pour elle sans la cohorte de spectres repoussants qui habituellement le hante. Tout d’abord, faire le tour du propriétaire puis, pudeur oblige, penser à se vêtir avec les lambeaux d’un vieil Union Jack qui traîne par là et qui permettra à peine de couvrir l’essentiel et enfin, comme il faut bien passer le temps, se plonger dans la lecture d’un vieux livre : Les Voyages de Gulliver de Jonathan Swift.

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    Hélas, elle ne pourra pas terminer sa lecture… Un violent orage éclate qui s’accompagne d’une violente tempête et le navire va se fracasser contre les récifs. Par miracle, la demoiselle va se retrouver saine et sauve sur une plage et connaître, pour notre plus grand bonheur, de nouvelles aventures, toutes plus rocambolesques et plus déshabillées les unes que les autres..

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Au fait ! Avez-vous lu les Voyages de Gulliver ?


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Gulliveriana, 1996

Scénario et dessin de Milo Manara – Éditions des Humanoïdes Associés (août 2016) et en numérique (mars 2014). Aux États-Unis, publié par Erotica (NBM, New-York)


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  • Les liseuses, un poème d’Enki, c’est  ICI

Home, sweet home : architecture néo-normande, la villa Brodu à Beuzeval (Calvados) en 1886 de Jacques Claude Baumier


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Beuzeval, villa de l’entrepreneur parisien Eugène Brodu construite en 1886 par Jacques Claude Baumier architecte. Lithographie en couleurs de Spiégel d’après Chabat. Elle provient de l’ouvrage de 1886 : La brique et la terre cuite de Pierre Chabat paru à Paris chez Morel.

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carte postale ancienne du chalet « Le Carillon », rue des bains à Beuzeval, Houlgate


Pierre Chabat (1827-1892) était un architecte français devenu architecte de la ville de Paris en 1865. Il publia en 1881 La Brique et la Terre cuite, Etude historique de l’emploi de ces matériaux; fabrication et usage; motifs de construction et de décoration choisis dans l’architecture de différents peuples qui présentait 80 planches et qui sera suivi, compte tenu du succès rencontré, en 1889 d’une nouvelle série de 80 autres planches relatives aux Villas, hôtels, maisons de campagne, lycées, écoles, églises, gares, halles à marchandises, abris, écuries, remises, pigeonniers, cheminées, etc.


Jacques Claude Baumier (1824-1886) est un architecte, créateur du style régionaliste néo-normand. Opposant à Napoléon III, il Il est arrêté et emprisonné en 1852 avant d’être assigné à résidence à Caen où, après sa libération, il s’établira. Il fonde en 1858 avec différentes personnalités, la première Société Civile immobilière des terrains de Beuzeval, aujourd’hui Houlgate. Nommé par ses associés privés architecte de la ville, il établit le premier plan d’urbanisme de la station balnéaire et en 1859 commence à construire le grand hôtel, l’église et les premières maisons de villégiature, comme par exemple le Petit Manoir, en 1860 pour Louis-Léon Paris. Selon l’historien de l’architecture Claude Mignot, il est le créateur du type de la villa néo-normande. Auguste Nicolas, autre architecte caennais contemporain, le décrivait déjà comme « le rénovateur des constructions en bois, inspirées par nos manoirs normands ». Après son décès en février 1886, son fils René Baumier reprend son cabinet en association avec Auguste Nicolas.  (crédit Wikipedia)


illustre illustrateur : les lettrines érotiques de Valentin Le Campion


Valentin Le Campion (1903-1952).pngValentin Le Campion (1903-1952)

Capture d’écran 2017-05-11 à 18.53.16.png     Valentin Nikolaevitch Bitt est né le 26 septembre 1903 à Moscou. Après des études artistiques commencées en 1920 il devient l’élève du  graveur Alexei Kravtchenko qui le prend comme élève mais fuyant le régime soviétique, il choisit en 1927 de s’installer en France, pays de sa grand-mère maternelle. Il a alors 24 ans et entre à l’école des Beaux-arts de Paris où il reçoit l’enseignement du peintre et graveur Stéphane Pannemaker puis du graveur sur cuivre Albert Decaris, c’est dans l’atelier de celui-ci qu’il rencontre  Jane Chouillet qui deviendra son épouse en 1928. Entre-temps il a adopté le nom de sa grand-mère maternelle, Le Campion. En 1933, le couple s’installe dans la toute nouvelle cité-jardin du Plessis-Robinson où sont installés de nombreux artistes. Valentin a reçu ses premières commandes à la fin des années 1920, avec des ex-libris notamment. Puis viennent les premières illustrations de livres édités par Fayard et Ferenzi. De 1925 à 1950, il gravera quelque 1 600 bois et illustrera plus de 40 livres, dont une œuvre majeure, Les Dieux ont soif d’Anatole France (1946), avec pas moins de 137 bois. En mai 1952, alors au sommet de son art, le graveur est frappé par la maladie. Il meurt le 25 octobre 1952. (crédit Valentin Le Campion, graveur sur bois : document réalisé par le LASLAR de l’université de Caen)


Gravures des sonnets amoureux de la poétesse Louise Labé

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Apres qu’un tems
la gresle et le tonnerre
Ont le haut mont
de Caucase batu,
Le beau jour vient, de lueur revetu
Quand Phobus ba son cerne fait en terre,

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Las ! que me sert,
que si parfaitement
Louas jadis
et ma tresse dorée,
Et de mes yeux la beauté comparee
A deus soleils, dont Amour finement


Gravures pour l’Art d’aimer d’Ovide


Lettre de la Religieuse Portugaise de Gabriel Joseph de Lavergne, comte de Guilleragues avec Et Tout le Reste N’est Rien de Claude Aveline– Paris Emile-Paul, 2 tomes,1947.


Ex Libris


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Le monogramme VLC, signature de Valentin Le Campion


Pour en savoir plus sur Valentin Le Campion

 

Quand l’âne joue le rôle du bouc (émissaire)


Jean de La Fontaine 1Jean de La Fontaine (1621-1695)

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Les animaux malades de la Peste

Un mal qui répand la terreur,
Mal que le Ciel en sa fureur
Inventa pour punir les crimes de la terre,
La PESTE (puisqu’il faut l’appeler par son nom)
Capable d’enrichir en un jour l’Achéron,
Faisait aux animaux la guerre.
Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés :
On n’en voyait point d’occupés
A chercher le soutien d’une mourante vie ;
Nul mets n’excitait leur envie ;
Ni Loups ni Renards n’épiaient
La douce et l’innocente proie.
Les Tourterelles se fuyaient :
Plus d’amour, partant plus de joie.

Le Lion tint conseil, et dit :
—  « Mes chers amis,
Je crois que le Ciel a permis
Pour nos péchés cette infortune ;
Que le plus coupable de nous
Se sacrifie aux traits du céleste courroux,
Peut-être il obtiendra la guérison commune.
L’histoire nous apprend qu’en de tels accidents
On fait de pareils dévouements :
Ne nous flattons donc point ; voyons sans indulgence
L’état de notre conscience.
Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons
J’ai dévoré force moutons.
Que m’avaient-ils fait ? Nulle offense :
Même il m’est arrivé quelquefois de manger
Le Berger.
Je me dévouerai donc, s’il le faut ; mais je pense
Qu’il est bon que chacun s’accuse ainsi que moi :
Car on doit souhaiter selon toute justice
Que le plus coupable périsse. »

—  « Sire, dit le Renard, vous êtes trop bon Roi ;
Vos scrupules font voir trop de délicatesse ;
Eh bien, manger moutons, canaille, sotte espèce,
Est-ce un péché ? Non, non. Vous leur fîtes Seigneur
En les croquant beaucoup d’honneur.
Et quant au Berger l’on peut dire
Qu’il était digne de tous maux,
Etant de ces gens-là qui sur les animaux
Se font un chimérique empire. »

Ainsi dit le Renard, et flatteurs d’applaudir.
On n’osa trop approfondir
Du Tigre, ni de l’Ours, ni des autres puissances,
Les moins pardonnables offenses.
Tous les gens querelleurs, jusqu’aux simples mâtins,
Au dire de chacun, étaient de petits saints.

L’Ane vint à son tour et dit :  
—  « J’ai souvenance
Qu’en un pré de Moines passant,
La faim, l’occasion, l’herbe tendre, et je pense
Quelque diable aussi me poussant,
Je tondis de ce pré la largeur de ma langue.
Je n’en avais nul droit, puisqu’il faut parler net»

A ces mots on cria haro sur le baudet.
Un Loup quelque peu clerc prouva par sa harangue
Qu’il fallait dévouer ce maudit animal,
Ce pelé, ce galeux, d’où venait tout leur mal.
Sa peccadille fut jugée un cas pendable.
Manger l’herbe d’autrui ! quel crime abominable !
Rien que la mort n’était capable
D’expier son forfait : on le lui fit bien voir.

Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.

Jean de La Fontaine (1621-1695)

Gustave Doré - Les animaux malades de la Peste de Jean de La Fontaine, 1866-1867Gustave Doré – illustration de la fable


Les épidémies :  recherche de boucs émissaires

     Il n’est pas rare, lors des période d’agitation intense, que l’ensemble des rivalités  ou des tensions converge soudainement sur une personne ou un groupe de personnes dont l’élimination apparaît alors à la foule comme la seule action capable de régler la crise en cours. Cela a été le cas en particulier des épidémies au cours desquelles la population d’une ville chargeait un bouc émissaire. Dans la pièce de théâtre, Œdipe Roi, Sophocle présente l’épidémie qui avait frappé la ville de Thèbes comme une punition divine en représailles de l’assassinat du précédent roi Laïos, châtiment qui ne cesserait qu’au moment où le coupable (en l’occurrence Œdipe lui-même) serait sacrifié. Au moyen-âge les Juifs étaient persécutés sous l’accusation d’être les responsables des épidémies de lèpre et de peste par empoisonnement des puits.

       J’ai trouvé dans l’essai de René Girard Sanglantes origines un texte qui apporte un éclairage sur ce thème du bouc émissaire :

René Girard   Rappelons-nous, à ce stade, le nombre stupéfiant de mythes ayant trait à des meurtres collectivement préparés et/ou perpétués par des groupes d’hommes ou de dieux, en général pour des raisons extrêmement « urgentes » ou « légitimes ». Mais parfois aussi sans aucune raison apparente ou expressément évoquée, sauf qu’il doit en aller ainsi. Il se trouve que des ensembles entiers de mythes, la saga dyonisaque par exemple, ont pour dénominateur commun une scène unique, et qu’il s’agit d’une véritable scène de lynchage. Étant donné le penchant thériomorphe de la mythologie, ou plutôt l’absence de différenciation entre hommes et animaux qui la caractérise, il est également très significatif que, dans toutes les parties du monde, les animaux qui vivent en troupeaux, en meutes ou en bandes — tous ceux qui ont un mode de vie grégaire, même s’ils sont totalement inoffensifs entre eux ou envers l’homme — jouent invariablement le rôle de la Walkyrie meurtrière de la mythologie germanique, rôle toujours semblable, au fond, à celui des hommes (qui procèdent au lynchage).
      Ce rôle peut, en tous lieux, être tenu par des animaux : qu’on songe aux chevaux et sangliers de la mythologie grecque, aux kangourous d’Australie, aux bisons des plaines d’Amérique ou aux buffles de l’Inde. Et qu’on se souvienne, dans le premier Livre de la Jungle, du lynchage du méchant tigre par le buffle asiatique conduit par Mowgli; qu’on garde à l’esprit les scènes presque innombrables de violence collective qui peuplent et le premier et le second Livre de la Jungle. Qu’on se rappelle également les scènes tout aussi innombrables de chasse, de meurtre ou d’expulsion à caractère collectif perpétués dans la mythologie par des animaux à l’encontre d’autres animaux ou à l’encontre d’êtres humains, ou bien par des êtres humains à l’encontre d’autres humains ou à l’encontre d’animaux. J’incline, quant à moi, à lire ces scènes comme des transpositions du meurtre collectif, et non à voir dans le meurtre collectif une transposition de la chasse collective.

     À l’époque de la peste noire, on tua des étrangers, on massacra des Juifs et, deux siècles plus tard, on fit brûler des sorcières, et cela pour des raisons parfaitement identiques à celles rencontrées dans nos mythes. Tous ces malheureux se retrouvèrent indirectement victimes des tensions internes engendrées par les épidémies de peste et autres catastrophes collectives dont ils étaient tenus responsables par leurs persécuteurs.

René Girard, sanglantes origines, pp. 29-30

     Il y a au moins un point où la fable de La Fontaine se démarque des rites liés au sacrifice d’un bouc émissaire. Il se situe dans la morale de l’histoire : 

Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.

Capture d’écran 2017-04-14 à 13.05.20.png       En fait, dans les sociétés anciennes, il n’était pas rare que le roi soit sacrifié en cas de défaites, d’épidémie ou de mauvaises récoltes. C’était le cas chez les Celtes qui n’hésitaient pas à occire leur souverain pour apaiser le courroux de leurs dieux ou pour se choisir un nouveau monarque plus efficace. En Irlande, on a découvert récemment dans un tourbière une momie datant de – 2000 ans av. J.C., la mort de ce personnage résultait d’un sacrifice accompagné de tortures. L’Homme de Croghan, c’est son nom, avaient eu les bras percés pour pouvoir passer des cordes qui devaient le maintenir et ses mamelons avaient été tranchés. Un autre personnage, l’Homme de Clonycavan, avait reçu un traitement semblable. Les archéologues pensent que ces deux sacrifiés étaient des rois car dans l’ancienne culture celtique le fait de sucer les tétons du roi était un geste de soumission. Le fait de les couper avait pour effet de le rendre incapable de régner dans ce monde ou dans un autre.