Textes improbables et admirables : Les oiseaux de Bruno Schulz


Bruno Schulz (1892-1942)

     « Dans tout ce que je vis cette nuit-là à travers mes paupières closes, je n’ai jamais pu depuis, malgré maintes questions posées à ma mère, discerner la part du réel de celle que m’avait forgée mon imagination »

Bruno Schulz (1892-1942)

      Il y a des endroits dans le monde et des périodes de l’histoire où le chaos règne en maître ; Je ne parle pas de ces chaos passagers qui accompagnent les mutations des nations et des sociétés et qui peuvent être tout à la fois violents et joyeux parce qu’ils sont portés par l’espérance et le désir d’un monde meilleur. Non, je parle de ces chaos apocalyptiques absolus de fin du monde qui plongent les êtres dans les trous noirs de l’absurdité et la folie et rendent vaine toute espérance.

     Bruno Schulz a vécu et terminé tragiquement sa vie dans l’un de ces mondes. C’était déjà une mauvaise idée de naître à Drohobytch, cette petite ville de Galicie, région située aux confins de l’Europe orientale que se disputaient la Pologne et les Empires centraux, mais encore plus, à cette époque troublée, de naître dans une famille juive. En 1911, alors âgé de 19 ans cet étudiant en architecture et en peinture assiste de sa fenêtre, à la répression sanglante menée par les sbires de l’Autriche-Hongrie contre les émeutiers suite au truquage des élections. C’est à ce moment qu’il décidera de devenir écrivain sans abandonner la pratique du dessin dans laquelle il faisait preuve de beaucoup de talent. Quelques années plus tard, à l’issue de la première guerre mondiale, Drohobytch redevient la polonaise qu’elle avait anciennement été mais pour peu de temps car après l’invasion nazie de la Pologne, une partie de ce pays, dont la Galicie est annexée par l’URSS et rattachée à la République socialiste soviétique d’Ukraine. Occupée par les troupes allemandes après le déclenchement de la guerre contre l’Union soviétique, celles-ci y installent un ghetto et engagent l’extermination méthodique des 15.000 juifs, habitants et réfugiés, qui se trouvent dans la ville. L’écrivain, dessinateur Bruno Schulz fera partie des suppliciés, tué d’une balle dans la tête le jeudi 19 novembre 1942 à la veille d’une tentative d’évasion par un officier SS jaloux d’un autre officier qui aimait les arts et qui protégeait l’écrivain-dessinateur bien qu’il en ait fait son esclave artiste. En août 1944, à la libération de la ville par l’armée rouge, seuls 400 survivants sortiront de leur cachette. Le dernier roman au nom évocateur Le Messie que Schulz avait écrit avant son enfermement dans le ghetto ne sera jamais retrouvé.

     Bruno Schutz  était un être tourmenté et dépressif, un marginal écorché vif en proie à des obsessions qui transparaissent dans ses écrits et ses dessins. Le thème  sado-masochiste de la femme-maîtresse ou indifférente idolâtrée par des hommes serviles est récurent. De même, ses auto-portraits percutants qui le représentent sans complaisance.


Dans les méandres du cerveau de Bruno Schultz

    Durant la période qui a précédée le déclenchement de la seconde guerre mondiale, Bruno Schulz qui enseignait alors le dessin a publié deux cycles de nouvelles : Les Boutiques de cannelle (1934) et Le Sanatorium au croque-mort (1937). La nouvelle Les oiseaux qui suit est un texte magnifique mis en ligne par la revue belge « Bon à Tirer », traduit par Alain van Crugten. Il est l’un des 13 récits des Boutiques de cannelle dans lesquels Bruno Schulz peint dans un style descriptif expressionniste, fantaisiste et ironique, le monde mythifié de son enfance où se mêle le réel et l’imaginaire. Les Boutiques de Cannelles traduites du polonais par Thérèse Douchy, Georges Sidre, Georges Lisowski ont également été publiées chez  Denoël en 1976 et chez Gallimard en 1994.


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LES OISEAUX

     Vinrent les jours d’hiver, jaunes et pleins d’ennui. La terre roussie s’était couverte d’une nappe de neige trop courte, complètement usée et trouée. Elle n’était pas suffisante pour nombre de toits que l’on découvrait noirs ou rouillés, bardeaux et arcs cachant les espaces enfumés des greniers, ces cathédrales noires et carbonisées, hérissées de poutres, pannes et chevrons, qui sont les sombres poumons des bourrasques hivernales. Chaque aube dévoilait de nouvelles cheminées et conduits qui avaient grandi pendant la nuit, gonflées par le vent nocturne, les noirs tuyaux d’orgue du diable. Les ramoneurs ne pouvaient se débarrasser des corneilles, qui se posaient le soir comme des feuilles noires vivantes sur les branches des arbres devant l’église, puis s’élevaient de nouveau en battant de l’aile pour enfin s’y coller, chacune à sa propre place sur sa propre branche ; dès l’aube elles prenaient leur envol en grands essaims, en nuages de fumée, en gros flocons de suie ondulants et fantasques qui tachaient les rayons jaunâtres de l’aube de leur croassement cadencé. Dans le froid et l’ennui, les jours durcissaient comme des miches de pain de l’an passé. On les entamait avec des couteaux émoussés, sans appétit, dans une somnolence paresseuse.

       Mon père ne sortait plus de la maison. Il entretenait le feu dans les poêles, il étudiait la nature éternellement insondable du feu, il goûtait la saveur métallique et salée, l’odeur de fumée des flammes hivernales, la caresse fraîche des salamandres qui léchaient la suie brillante dans la gorge des cheminées. Ces jours-là, il exécutait avec zèle toutes sortes de réparations dans les parties supérieures de la chambre. On le voyait à toute heure du jour, juché au sommet d’une échelle, qui tripotait on ne savait quoi sous le plafond, aux chambranles des hautes fenêtres, aux poids et aux chaînes des lampes suspendues. Comme le faisaient les peintres, il se servait de son échelle comme d’énormes échasses et il se trouvait bien dans cette perspective aérienne, près du ciel peint, proche des arabesques et des oiseaux du plafond. Il se détachait de plus en plus de la vie pratique. Lorsque ma mère, qui avait du souci et de la peine de le voir dans cet état, tentait de l’amener à parler des affaires, du paiement de la prochaine échéance, il l’écoutait d’un air distrait mais empreint d’une inquiétude qui tiraillait son visage absent. Quelquefois, il l’interrompait soudain d’un geste qui la conjurait de se taire, puis il courait vers un coin de la pièce, collait l’oreille à une fente du plancher et écoutait en levant les index des deux mains pour signifier l’importance capitale de son investigation. À l’époque, nous ne voyions pas encore le réel fond triste de ces extravagances, le complexe désespéré qui mûrissait au plus profond de lui.

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    Ma mère n’avait sur lui aucune influence, en revanche il manifestait beaucoup d’attention et de respect à Adela. Le nettoyage de la chambre était pour lui un cérémonial important et grandiose, auquel il ne manquait jamais d’assister en témoin, suivant toutes les opérations d’Adela avec un mélange de frayeur et de frissons de volupté. Il attribuait à chacun de ses mouvements une mystérieuse signification symbolique. Quand elle passait le balai à long manche sur le plancher avec ses gestes jeunes et hardis, il n’en pouvait plus, cela dépassait ses forces : il en avait les larmes aux yeux, son visage tremblait d’un rire silencieux et tout son corps était agité du spasme voluptueux de l’orgasme. Sa sensibilité aux chatouillements était insensée : il suffisait qu’Adela agite vers lui un doigt en faisant mine de le chatouiller pour qu’il fuie, pris d’une panique folle, à travers toutes les pièces, claquant les portes derrière lui, et qu’il finisse, dans la dernière chambre, par tomber à plat ventre sur le lit en se tordant dans un rire convulsif provoqué par l’image intérieure d’un chatouillement auquel il ne pouvait résister. Grâce à cela, Adela avait sur mon père un pouvoir quasi illimité.

     C’est en ces temps-là que nous observâmes pour la première fois chez lui un intérêt passionné pour les animaux. Ce fut d’abord une passion de chasseur et d’artiste, les deux à la fois ; peut-être était-ce aussi la sympathie profonde, biologique d’une créature pour des formes de vies apparentées mais essentiellement différentes de la sienne, une expérimentation de registres de l’existence non encore explorés. Ce ne fut que dans une phase postérieure que cette affaire prit un tour bizarre et compliqué, profondément impur et contre nature, une de ces choses qu’il aurait mieux valu de ne pas exposer au grand jour.

       Cela commença quand il fit couver des œufs d’oiseaux.

    À grand frais et à grand peine, il fit venir des œufs fécondés de Hambourg, de Hollande, de stations zoologiques africaines, qu’il faisait couver par d’énormes poules belges. C’était pour moi aussi un processus extrêmement captivant que l’éclosion de ces oisillons, vraiment monstrueux par la forme et les couleurs. Il était impossible de s’imaginer que ces êtres difformes aux becs démesurés et fantastiques, s’ouvrant largement dès la naissance avec des sifflements goulus sortis du fond de la gorge, que ces petits reptiles malingres aux corps bossus et nus allaient devenir des paons, des faisans, des coqs de bruyère ou des condors. Ces nichées de dragons étaient placées dans des paniers, sur de la ouate ; ils tendaient au bout de leurs cous minces des têtes aveugles, aux yeux voilés de cataractes, et émettaient de leurs gorges muettes des caquètements inaudibles. Dans son tablier vert, mon père passait le long des étagères comme un jardinier parmi ses couches de cactus et il faisait sortir du néant ces vésicules aveugles palpitantes de vie, ces ventres infirmes qui ne percevaient le monde extérieur que sous la forme de nourriture, ces fouillis d’existence qui se traînaient à tâtons vers la lumière. Quelques semaines plus tard, lorsque ces bourgeons aveugles éclatèrent au grand jour, les nouveaux habitants emplirent les pièces de la maison de piaillements colorés, d’égosillements tremblotants. Ils se perchaient sur les tringles des rideaux, les corniches des armoires, ils nichaient dans le taillis, dans l’arabesque des branches d’étain des grands lustres.

      Lorsque mon père étudiait de gros manuels d’ornithologie et feuilletait des planches coloriées, il semblait que ces fantasmes emplumés s’envolaient entre les pages pour venir peupler la pièce de leur battement d’ailes bigarré, flocons de pourpre, lambeaux de saphir, de cuivre et d’argent. Pendant qu’il les nourrissait, ils formaient sur le sol une plate-bande ondulante, un tapis vivant qui, quand quelqu’un entrait par mégarde, se disloquait, s’éparpillait en fleurs mouvantes et voletantes pour finalement s’installer dans les hauteurs de la chambre.

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     Je me souviens particulièrement d’un condor, un oiseau énorme au cou déplumé et à la tête ridée et couverte d’excroissances. C’était un ascète, un lama bouddhiste, d’une dignité impassible dans tout son comportement, conforme au cérémonial austère de sa noble race. Lorsqu’il se tenait en face de mon père, immobile, dans la posture monumentale des antiques divinités égyptiennes, l’œil masqué d’une taie blanchâtre qu’il tirait de côté par-dessus sa pupille afin de se cloîtrer totalement dans la contemplation de sa majestueuse solitude, il semblait être, avec son profil de pierre, le frère aîné de mon père. C’était exactement la même substance du corps, les tendons, la peau ridée et dure, le visage sec et osseux, les orbites profondes aux bords durcis comme de la corne. Même les mains noueuses de mon père, des mains longues et maigres aux ongles bombés étaient pareilles aux serres du condor. En le voyant ainsi endormi, je ne pouvais me défendre de l’impression d’avoir face à moi une momie, la momie desséchée et rapetissée de mon père. Je crois que ma mère aussi avait remarqué cette étrange ressemblance, bien que nous n’ayons jamais abordé le sujet ensemble. Chose caractéristique, le condor et mon père utilisaient le même pot de chambre.

     Non content de faire couver sans cesse de nouveaux exemplaires, mon père organisait dans les combles des noces de volatiles, il les appariait, il attachait des fiancées séduisantes et langoureuses dans les trous et fentes du grenier ; il parvint ainsi à faire du toit de bardeaux à deux pentes une véritable auberge pour la gent ailée, une arche de Noé qui attirait toutes sortes d’oiseaux venus de pays lointains. Longtemps encore après la liquidation de cet élevage, la tradition de visiter notre maison se perpétua dans le monde des oiseaux ; à l’époque des migrations de printemps s’abattaient sur notre toit des nuées de grues, de pélicans, de paons et autres volatiles divers.

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     Après une courte période de gloire, cette entreprise connut cependant assez vite une tournure affligeante. Il était bientôt apparu indispensable que mon père s’installe dans les deux chambres mansardées qui, jusque là, avaient servi de débarras. Dès les premières lueurs de l’aube nous parvenaient de là-haut un tohu-bohu de cris d’oiseaux. Les mansardes, caisses de bois dont la résonance était amplifiée par l’espace sous le toit, retentissaient de bruits mêlés, battements d’ailes, piaillements, roucoulements amoureux et gloussements. C’est ainsi que nous perdîmes mon père de vue pendant quelques semaines. Il ne descendait que rarement dans l’appartement, et alors nous observions qu’il paraissait rapetisser, maigrir et se rabougrir. Parfois, oubliant où il était, il se levait brusquement de sa chaise, agitait les bras comme des ailes et émettait des piaillements prolongés, tandis que ses yeux se voilaient d’une taie brumeuse. Après quoi, un peu gêné, il se mettait à rire avec nous et il tentait de tourner l’incident à la blague.

     Un beau jour, à l’époque du grand nettoyage, Adela apparut inopinément dans le royaume de l’oiseleur. Elle resta plantée sur le seuil, épouvantée par la puanteur s’élevant des tas d’excréments qui couvraient le plancher, les tables et les meubles. Elle décida aussitôt d’ouvrir une fenêtre puis, à l’aide de son long balai, elle chassa toute la masse d’oiseaux en un tourbillon affolé. Un terrifiant nuage de plumes et d’ailes s’éleva au milieu des cris, tandis qu’Adela, telle une Ménade en furie, dissimulée derrière les moulinets de son thyrse, dansait la danse de la destruction. Mon père, pris de panique, agitait les bras comme des ailes pour tenter de s’élever dans l’air avec le reste des oiseaux. Le tourbillon ailé diminua, se réduisit peu à peu jusqu’à ce que finalement ne demeurèrent sur le champ de bataille qu’Adela, épuisée et haletante, et mon père, la mine chagrine et honteuse, prêt à accepter toutes les capitulations.

     Quelques instants plus tard, mon père descendit l’escalier de son domaine. C’était un homme brisé, un roi banni qui avait perdu son trône et sa couronne.

Copyright © Éditions L’Âge d’Homme, 2013
Copyright © Bon-A-Tirer, pour la diffusion en ligne

Traduit du polonais par Alain van Crugten


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El sueño de la razón produce monstruos…


Goya (1746-1828) – autoportait, 1815.jpgFransisco de Goya (1746-1828) – autoportrait, 1815


Le sommeil de la raison produit des monstres …

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Los Caprichos (Les caprices), dessin préparatoire

    Los caprichos (Les Caprices, terme qui signifie dans ce cas « fantaisie ») est une série de 80 gravures satiriques de Goya dans laquelle il met en scène la société espagnole de la fin du XVIIIe siècle et en particulier la noblesse et le clergé. La série se compose de deux parties, la première apparaît comme une critique raisonnée de la société mais la seconde adopte une forme débridée mettant en scène des êtres monstrueux dans une vision fantastique. Cette série avait été inspirée à Goya par l’ouvrage écrit par l’écrivain espagnol Francisco de Quevedo (1580-1645),  » Suenos y discursos » (Songes et discours) dans lequel il racontait avoir rêver d’être en Enfer et avoir été en contact avec des démons et des pécheurs aux attributs d’animaux.

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Rêve 1er – Dessin préparatoire, 1797

Annotation sous l’image : « El autor soñando. Su intento solo es desterrar vulgaridades perjudiciales, y perpetuar con esta obra de caprichos, el testimonio solido de la verdad » (‘LAuteur rêvant. Son intention est seulement de dissiper les vulgarités préjudiciables et de continuer avec cette œuvre de caprices, le témoignage solide de la vérité .)

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El sueño de la razón produce monstruos – épreuve finale, 1799

      Cette estampe qui figure parmi celles les plus connues et dans laquelle Goya s’est représenté plongé dans le sommeil au milieu de ses outils de peintre épars et entouré d’une multitude de créatures inquiétantes crées par son imagination devait initialement servir de frontispice à la série Sueños (Songes) et porter le nom d’Ydioma universal (« Langage universel »). Le sommeil a pour effet de réduire l’action de la raison et l’imagination, par l’intermédiaire des cauchemars, ouvre la porte à l’action des puissances néfastes telles que la folie, la menace, la violence. Ces créatures grotesques et belliqueuses, hiboux, chauve-souris et félins représentent ceux qui dans la société espagnole de son temps faisaient régner sur les individus qui aspiraient à la liberté des Lumières un régime oppresseur tels les ignorants qui imposaient leurs préjugés, les hypocrites de tous poils, les fanatiques religieux de l’Inquisition, l’aristocratie toute puissante. La morale de la gravure est claire : il ne faut pas baisser la garde et conserver en toutes circonstances l’usage de la raison.


Au sujet de 3 tableaux de l’artiste espagnole Remedios Varo


« La féminité même, ici en hiéroglyphe le jeu et le feu dans l’œil de l’oiseau. »
André Breton
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Remedios Varo (1908-1963) – autoportrait vers 1942
      María de los Remedios Alicia Rodriga Varo y Uranga, un nom lourd à porter au moins par le poids des mots, elle le simplifiera en Remedios Varo. Remedios en espagnol signifie « remèdes, solutions » et est aussi un prénom féminin sans doute utilisé en l’honneur de la sainte Vierge des remèdes, la virgen de los remedios qui avait la réputation d’avoir accompli de nombreuses guérisons et faisait l’objet d’une dévotion officialisée par l’Église en 1198.
       Il ne semble pas que ce prénom ait eu une influence thérapeutique pour cette jeune espagnole tourmentée, passionnée par l’alchimie et l’occultisme qui avait abandonné l’école à l’âge de 15 ans pour étudier la peinture à l’académie à l’enseignement très académique San Fernando de Madrid (la même que Salvador Dali qui sera exclu l’année de soin arrivée). Proche des surréalistes catalans, elle rencontre à Barcelone le poète surréaliste français Benjamin Perret venu soutenir la République espagnole contre l’insurrection franquiste. Elle le suit à Paris et l’épousera en 1937 avant de l’accompagner en Argentine en 1941 pour fuir l’occupation allemande. Elle restera dans ce pays au moment du retour de Perret en France en 1947. Sa peinture doit beaucoup à Max Ernst et à l’artiste anglaise Leonora Carrington qu’elle avait rencontré en France.  André Breton écrira à son sujet :
     « Issue d’un des plus grands mirages qui auront marqué notre vie, se soldat-il par un désastre — la guerre d’Espagne — je suis placé pour revoir auprès de Benjamin Péret retour de Barcelone, Remedios qu’il en ramène. La féminité même, ici en hiéroglyphe le jeu et le feu dans l’oeil de l’oiseau, celle que je tiens (il faut voir contre quels vents et marées) pour la femme de sa vie. L’œuvre de Remedios s’est accomplie au Mexique, en grande partie après leur séparation, mais le surréalisme la revendique tout entière. » – André BretonLa Brêche, n°7, décembre 1964

    Les deux tableaux présentés ci-après se nomment « El encuentro » (la rencontre). Les rencontres de Remedios Varo sont le plus souvent des rencontres avec elle-même et révèlent une propension à l’introspection. Le premier tableau qui date de 1959 montre une femme dont le visage ressemble à celui de l’artiste, enveloppée dans un vêtement de couleur bleu fait de voiles successifs aux bords arrachés, assise devant une table sur lequel est posé un coffret qu’elle a entre-ouvert. L’ouverture du coffret laisse apparaître la partie supérieure d’un visage qui lui ressemble. On comprend que ce visage est le sien car les deux têtes sont enveloppées dans le même vêtement qui se prolonge à l’intérieur de la boîte. Encastrées dans le mur du fond de la pièce, deux étagères supportent des coffrets identique à celui qui vient d’être ouvert. 
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       Comment doit-on analyser ce tableau ? Le visage de la femme assise semble émacié et son ton blafard est celui d’un cadavre et curieusement son regard ne semble pas intéressé par le contenu du coffre posé sur la table qui vient d’être ouvert. Ce regard est absent, éteint, perdu dans le vague d’une pensée lointaine et dégage une profonde tristesse. À l’opposé, le visage que l’on distingue dans le coffré, coloré et lumineux, dégage une impression de vie et son regard semble fixer la femme de manière appuyée. Peut-être ce tableau exprime-t-il l’opposition chez Remedios Varo entre la part mortifère d’elle-même qui doute, se laisse aller et se protège du monde extérieur par des superpositions de voiles successifs et la part désirante à la recherche d’une autre identité. Ce conflit doit être très ancien car les voiles sont en lambeaux. Si cette interprétation est la bonne, le visage scrutateur du coffret représenterait les phases où l’artiste s’analyse, animé par un profond désir de changement. Le rapport à l’objet-être serait inversé, ce n’est pas l’être qui ouvre le coffret qui est l’examinateur mais l’objet-être que celui-ci dernier contenait à moins qu’entre-temps l’être découvreur ait été saisi par le doute et un sentiment d’impuissance et rattrapé par ses démons car comment changer et pourquoi faire ? On pressent que les autres coffrets sagement alignés sur les étagères renferment des visages dont les points points de vue et les perspectives sont différents. Ce tableau exprime de manière poignante le mal-être de l’artiste, sa solitude, sa volonté de changement, son indécision et finalement son impuissance.
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El encuentro (detail), 1959 
     C’est peu après avoir écrit cet article que je suis tombé sur une thèse en anglais  présentée en 2014 à la Queen’s University de Belfast consacrée à Remedios Varo (c’est ICI) dont un passage analyse ce tableau. L’auteur, O’Rawe R, cite un extrait d’une lettre de l’artiste adressée à son frère dans lequel elle explique le sens de ce tableau. Je n’ai pas modifié pour autant ma propre interprétation, jugeant intéressant de comparer les processus d’analyse :

      La rencontre de 1959 représente la recherche de l’identité. Une femme assise devant une petite boîte regarde dans l’espace avec nostalgie. La boîte ouverte contient son visage, qui la regarde. La cape qui enveloppe la femme et son second visage souligne leur lien. Comme Varo l’écrit dans une lettre à son frère, « cette pauvre femme, en ouvrant le petit coffre rempli de curiosité et d’espoir, ne découvre qu’elle-même ; à l’arrière-plan; sur les étagères, il y a d’autres petits coffrets et qui sait quand les ouvrira, si elle trouvera quelque chose de nouveau «  La déception ressentie par la protagoniste est évidente dans la tristesse de son visage. Dans le cas de son introspection, la femme avait espéré entrevoir quelque chose de spécial mais n’avait découvert que sa propre représentation. Comme elle le fait remarquer dans sa lettre, toutefois, de nombreuses autres boîtes sont sujettes à une recherche et le processus doit se poursuivre jusqu’à ce que le sujet retrouve son essence identitaire – O’Rawe R.   (traduction Enki)


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Rencontre nocturne

     Le second tableau a été peint en 1962, soit trois années plus tard que le précédent. Il représente une femme sur le seuil d’une porte derrière laquelle se tient debout un personnage étrange au corps revêtu de plumes et au visage de chouette. Cette fois le visage de la femme, à la différence du premier tableau, paraît lumineux et serein, empreint de délicatesse, presque avenant. Les yeux sont grands ouverts mais curieusement ne semblent pas intéressés par celui qui ouvre la porte, perdus qu’ils sont dans des pensées lointaines. Pourtant la femme semble s’être préparée à la visite en revêtant de somptueux atours : un vêtement d’apparat extraordinaire qui est tout à la fois robe foufroutante, pantalon serré aux chevilles, cape flottante et coiffe exubérante de dentelle qui revêt tout son corps. La teinte bleue aux reflets et dégradés blancs est la même que dans le tableau de 1959 mais les déchirures ont été remplacées par des volutes et des arabesques. Les deux personnages semblent sortir de l’obscurité, celle de la nuit et d’une sombre forêt pour la visiteuse, celle de la demeure pour le personnage masculin dont l’apparence de chouette laisse perplexe. Est-il pour la visiteuse un personnage positif ou négatif ? Difficile à dire car la symbolique de la chouette est ambigüe. Chez les grecs anciens, cet oiseau qui pouvait voir dans la nuit avait la réputation d’être sage et perspicace et avait été pour cette raison lié à la déesse Athena mais à Rome il était annonciateur de mort et apparaissait lié aux sorcières. Cette mauvaise réputation l’a suivie au Moyen-Âge et on le clouait aux portes pour conjurer le mauvais sort. Faut-il penser que cette ambiguïté du personnage est révélateur d’un questionnement de la visiteuse sur ses intentions et sur son être véritable ? D’autres éléments du tableau vont dans le sens de cette interprétation : l’air pensif de l’hôtesse, le fait qu’elle cache au niveau du bas-entre dans les replis de sa robe un visage identique au sien qu’elle bâillonne de sa main (Faut-il y voir un rejet du désir sexuel) et que plus bas au niveau du genou émerge de la robe une autre tête d’oiseau.

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La Rencontre, 1962
     O’Rawe R, l’auteur de la thèse à laquelle je faisais référence dans l’analyse du tableau précédent a une vision un peu différente de la mienne. Dans le prolongement de son analyse première et de la déclaration de Remedios Varo à son frère selon laquelle les coffrets clos entreposés sur les étagères proclamation dans laquelle elle faisait référence à la possibilité que ces coffrets pourraient contenir « quelque chose de nouveaux », il entrevoit une issue optimiste de la longue quête de l’artiste qui fait taire la part négative de sa personnalité (le visage bâillonné dans les plis de la robe) dans sa rencontre avec l’homme-chouette qu’il interprète de manière positive en le rattachant à l’image sage et perspicace donnée à la chouette par la Grèce antique. Pour renforcer son analyse, il rattache ce second tableau à un troisième qui représente un personnage en proie aux mêmes tourments que l’artiste :

    L’optimisme du commentaire de Remedios Varo porte ses fruits dans le tableau de 1962 qui porte le même titre La rencontre. Cette figure porte également une robe bleue flottante, mais de celle-ci émane un blanc translucide qui semble également comprendre le corps à l’intérieur de la garniture. Ici, la protagoniste a également découvert une représentation de son propre visage mais, contrairement à la femme du tableau précédent, elle semble avoir pris le contrôle de cette seconde manifestation d’elle-même, la faisant taire au moment où elle arrive à son destin, au fond de la forêt. En dominant la part négative de sa personnalité, elle ouvre la porte d’un bâtiment où l’attend une chouette anthropomorphisée, qui témoigne de la sagesse qu’elle a acquise dans son introspection. Un tableau peint par l’artiste la même année intitulé  » briser le cercle infernal  » renvoie à la Rencontre et invite à un symbolisme de comparaison. Les deux scènes se situent dans une forêt, un lieu associé à des cycles de vie, de désespoir et de renaissance. Dans ce dernier cas, le personnage rencontre un hibou, symbolisant à la fois la mort et la régénération et signe de sagesse. Un petit oiseau se niche dans la cape du personnage, renforçant les associations avec la transcendance. Un petit oiseau se niche dans la cape du personnage, renforçant les associations avec la transcendance. Dans  » briser le cercle infernal « , le personnage intègre également l’image d’un oiseau dans les plis translucides de son vêtement. Une image de la forêt est également notée, de manière significative, dans la poitrine du personnage, mettant l’accent sur l’acquisition réussie de l’équilibre intérieur nécessaire pour cristalliser son essence identitaire. Georges Gurdjieff, philosophe mystique, a insisté sur le fait que les êtres humains doivent rompre le cercle vicieux des fausses personnalités si ils veulent se réaliser. Teresa Arcq, co-auteur d’un essai sur les artistes femmes Leonora Carrington, Remedios Varo and Kati Horna a également évoqué ce thème : « Remedios Caro représente un homme capable de briser le cercle vicieux dans lequel il est piégé grâce à une étude de lui-même. Son vêtement est déchiré, révélant une forêt mystérieuse, un chemin vers la lumière »O’Rawe R.  (traduction Enki)

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Breaking the vicious circle (Briser le cercle infernal), 1962

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Joseph Kessel (1898-1979) 

Les Nuits de Sibérie de Joseph Kessel

   Fils de parents juifs ayant fui la Russie pour la France, Joseph Kessel, le futur compositeur avec son neveu Maurice Druon en mai 1943 à Londres du Chant des Partisans et futur journaliste émérite et académicien français, est né en 1898 en Argentine où son père, après avoir passé son doctorat à Montpellier, avait obtenu un poste pour 3 années. À son retour en Europe la famille rejoint la famille de sa grand-mère maternelle à Orenbourg au bord du fleuve Oural où elle restera 3 années avant de revenir s’installer définitivement en France, à Nice, en 1908. En 1914 et 1915 il est à Paris où il fréquente le Lycée Louis-Le-Grand puis la Sorbonne. Il obtient sa licence de lettres classiques mais décide d’entamer des études d’acteur au Conservatoire d’Art Dramatique qui le conduisent sur les planches au Théâtre de l’Odéon. Entre temps, il s’est frotté au journalisme en tant que rédacteur au Journal des Débats. Mais en 1916, il a alors 18 ans, il décide de s’engager comme volontaire dans l’armée française où il va servir courageusement dans l’aviation au sein de la fameuse escadrille S.39 qui lui fera découvrir le goût du risque et de l’aventure. En 1918, la France décide d’envoyer un corps expéditionnaire en Sibérie pour aider les Russes Blancs en lutte contre les Bolcheviques qui ont abandonné la lutte contre l’Allemagne après le traité de Brest-Litvosk, permettant ainsi à ce pays de concentrer ses  forces sur le front de l’ouest. Parlant russe et cédant à l’appel de l’aventure,  Joseph Kessel se porte volontaire. L’ironie veut que son unité embarque à Brest le 11 novembre 1918 sur un navire américain, le jour même de l’armistice avec l’Allemagne, mais pour des considérations de politique extérieure, la lutte contre le bolchévisme, l’expédition est maintenue. Commence alors pour son escadrille un long voyage de traversée de l’Atlantique, des Etats-Unis et du Pacifique pour rejoindre Vladivostok ( « Le Seigneur de l’Orient » en russe) en proie à la guerre civile. À son arrivée à l’hiver 1909 dans le grand port des confins de l’Empire russe, plongé dans « la stupeur et la suffocation », il se retrouve plongé dans un gigantesque chaos où s’affrontent les russes blancs et rouges et des troupes de bandits incontrôlables sous l’œil impassibles des troupes de quatre pays alliés : américaines, françaises, britanniques et japonaises, ces dernières ayant la maîtrise du port. Il ne combattra pas et à titre d’aventure, sa connaissance de la langue russe lui fera occuper le poste de chef de gare de la grande ville. De ce séjour où alterneront errance dans la ville et dérives nocturnes noyées dans la vodka, naîtront plusieurs nouvelles réunies en 1922 dans un premier recueil, La Steppe rouge, puis en 1928 un roman, Les nuits de Sibérie qui décrit la nuit sibérienne dans laquelle s’agitent des personnages interlopes hauts en couleurs et une foule hétéroclite de réfugiés sans abri : soldats de toutes nations, réfugiés russes fuyant la guerre civile, travailleurs annamites, prisonniers allemands, turcs, hongrois, roumains, légionnaires tchécoslovaques, bulgares, polonais, lettons, cavaliers hindous et brigands de grands chemins avec comme personnages principaux Lena, une pauvre femme russe qui lutte désespérément pour survivre et le redoutable cosaque Semenof et sa troupe, personnages ambigües qui s’opposent aux « rouges » en faisant régner la terreur et qu’on hésite à classer dans les héros ou les bandits. Le roman prend la forme d’un récit, celui d’un aviateur français qui dans un bar raconte à un ami ses nuits passées dans cette ville, « étalage de détresse » où défile « cette misère en marche ».

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Le port of Vladivostok durant l’intervention internationale en Russie vers 1918-1919  –  American Naval Institute Photo Archive


Images de l’expédition de 1919 en Extrême Orient russe


L’édition spéciale des « nuits de Sibérie » illustrée par  Alexandre Alexeïeff.3332_10620052_1   

capture d_écran 2019-01-26 à 06.41.18   Les nuits de Sibérie seront éditées par Ernest Flammarion en 1928 soit près d’une dizaine d’années après l’expérience vécue par Joseph Kessel à Vladivostok en 1919. Une édition originale de ce roman illustrée de six belles eaux-fortes rehaussées d’aquatinte et d’une vignette de couverture réalisées par l’un de ses compatriotes lui aussi réfugié en France, Alexandre Alexeïeff, a été également publiée à 750 exemplaires sur papier vélin de Rives. Ce sont ces illustrations que je vous présente aujourd’hui.

    Le style très particulier d’Alexeïeff basé sur l’utilisation de dégradés qui vont du noir au blanc rappelant les anciennes gravures. Il est intéressant de constater que ces six gravures sont antérieures à sa rencontre en 1930 avec Claire Parker, une riche étudiante en art américaine qu’il a rencontré à Paris et qui deviendra sa seconde épouse et avec laquelle il mettra au points la technique inventée par celle-ci de l’écran d’épingles, un écran composé de centaines de milliers de petits tubes blancs maintenus par pression à l’intérieur d’un cadre comportant des épingles noires qui affleurent à sa surface. En étant plus ou moins enfoncées et éclairées latéralement, elles permettent de créer des ombres portées sur la surface blanche de l’écran. Cette trame d’épingles, par effet de gris optique, peut ainsi créer une gamme de dégradés du blanc au noir, donnant à l’image animée l’aspect d’une gravure à l’aquatinte ou à la manière noire (source Wikipedia).

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Extrait des Nuits de de Sibérie

    UN JOUR que dans un petit bar, tout de laque et de silence, nous nous entretenions à mi-voix de nos voyages, mon ami le pilote Estienne parla ainsi :

    « Vladivostok est une ville que les grands vagabonds traversent souvent, mais où ils ne s’arrêtent guère. Par quoi les retiendrait-elle ? Une fois que, venant du Japon, on a découvert sa rade, ornée de collines doucement ondulées, que l’on a admiré le travail du brise-glaces, monstre maladroit qui effondre la carapace du gel dans un sillon d’eau vierge et sombre, Vladivostok n’a plus d’attraits.
    Le Pacifique y vient mourir sous un ciel si brumeux que l’on croit avec peine que le même océan berce Honolulu de vagues de corail et d’or. La ville est terne, sale, toute en longueur, étirée selon une rue interminable et boueuse, la Svetlanskaïa, d’où partent, en maigre éventail, des impasses et des culs-de-sac. Des immeubles sans style, construits vers la fin du siècle dernier, d’immenses casernes, sont flanqués d’un quartier japonais sans grâce et d’un quartier chinois sans mystère avec des maisons d’amour navrantes. Sur tout cela tantôt une misère mesquine, tantôt un laborieux mauvais goût.

     Comme tu le vois, c’est un de ces nœuds inévitables qu’imposent les longs itinéraires et que l’on ne songe qu’à quitter au plus vite. Or, le hasard voulut m’y laisser deux mois. Je faisais partie d’une escadrille expédiée de France quelques jours avant l’armistice et qui, après une folle traversée de l’Amérique, venait échouer par la force de l’inertie en un point du globe où elle n’avait plus rien à faire.
     L’aventure pourtant ne me déplaisait point. J’avais mon plein de cocktails, de palaces, de flirts, et j’ai un goût secret pour les villes militaires, sans ressources apparentes. La monotonie y donne aux habitudes le goût et l’exigence des vices.
      De plus, nous étions seulement à la fin de l’hiver 1919. Le bolchevisme n’avait pas mis encore de rubans roses. La mode était loin de se faire recevoir aux dîners des ambassadeurs du Kremlin. Nous ne savions rien de la Russie, nous n’en savons sans doute pas davantage aujourd’hui, mais Paris-Moscou comportait alors quelques difficultés qui ont disparu. Sur le vaste empire en convulsions d’étroites fenêtres s’ouvraient à des milliers de lieues l’une de l’autre : Arkhangelsk en mer Blanche, Odessa en mer Noire, et Vladivostok au bout de l’Asie, au fond du Pacifique. Qu’allais-je voir par cette meurtrière sibérienne entrebâillée sur le faux jour des mystères et des révolutions ?

     Il y avait vraiment à cette époque et dans ce lieu désolé une atmosphère unique. Fin de guerre, fin d’un ordre social, peau neuve d’un peuple, de cent peuples. Les nations en folie y avaient toutes débarqué des soldats. Canadiens aux lèvres étroites, Américains lourds de dollars, Anglais qui venaient chasser proprement le loup rouge, Tchèques graves et hardis portant sur leurs visages les labeurs du chemin qu’ils avaient frayé à coups de grenades de la Volga à l’Océan. Et les Russes achevant de dégueniller leurs uniformes. Et les Japonais, maîtres sournois de la ville. Et les prisonniers autrichiens, allemands, turcs, hongrois, roumains, bulgares, polonais, lettons. Et les travailleurs annamites. Et les cavaliers hindous.
    Pour te peindre d’un mot ce mélange je te dirai que la patrouille de sécurité devait comprendre un homme par nation. Elle comptait vingt-trois fusils. Capotes, manteaux, pelisses – kaki, bleu, vert et noir, – bérets, bonnets, fourrures, chapskas, képis et casques, – toutes les couleurs, tous les uniformes et toutes les coiffures se confondaient dans cette étrange troupe. Mais pour l’utilité je doute qu’elle valût un piquet de gendarmes.
    Heureusement la ville était à peu près sûre. Les canons des bâtiments de guerre, hauts fantômes noirs sur la rade, répondaient de la tranquillité. Cependant il était sage de ne pas trop s’aventurer dans le port. La révolution y avait des partisans cachés, mais fanatiques, ouvriers et matelots qui prêtaient l’oreille avec une joie farouche aux premiers craquements du front de Koltchak, là-bas, de l’autre côté de la Sibérie immense. L’émeute couvait sourdement dans les ruelles sordides. Chaque nuit des coups de feu y animaient le silence. Parfois, au petit matin, on voyait passer, entre des cosaques, un homme un peu hagard. C’était un agitateur qui allait mourir.
    La population n’accordait à ces cortèges qu’une attention sans émoi. Curieuse population ! Elle ne ressemblait à aucune autre, elle n’avait pas l’air d’appartenir à la ville, il n’y avait pas d’accord entre elle, les rues et les maisons. On la sentait installée provisoirement, comme les troupes, prête à passer dans un autre asile, aussi précaire que celui-ci. Ainsi Vladivostok semblait une vaste et sale auberge. Le service y était fait par les Chinois. Ils assuraient tout le travail, tout le commerce. Gros marchands aux belles robes fourrées et aux sourires de proxénètes, coolies misérables dévorés de vermine, qui, leur hotte de porteur sur le dos, cheminaient d’un pas cahotant de bête chargée, ils étaient là patients, silencieux et comme éternels, pour amasser le pécule qui leur permettrait de rejoindre leur patrie de plaines, de poussière, de sagesse et de tombeaux.

    Au milieu de cet univers désespéré, que faisait notre escadrille ? Elle attendait ses appareils qui, d’ailleurs, sont arrivés longtemps après que le dernier d’entre nous eut quitté les côtes du Pacifique. Ne va pas croire cependant que nous restâmes désœuvrés.
    Notre mission occupait le Musée ethnologique et géologique de la province de l’Amour. Là, parmi les échantillons de pierres et d’argiles, parmi les crânes de Samoyèdes, de Toungouses, et de Bouriates, et de Iakoutes et de Tchouktches, les pilotes fumaient des cigarettes et dictaient des rapports. Pour moi, j’étais voué à d’autres destins.

     Je t’ai déjà dit, je crois, que ma mère est d’origine russe et qu’elle m’a appris les rudiments de sa langue. Cela me valut d’être nommé chef de gare. C’est ainsi du moins que l’on peut résumer le plus brièvement mes fonctions. Elles consistaient à faire partie du concile international qui s’occupait de la voie ferrée et à assurer les convois destinés aux troupes françaises. Rien ne me désignait pour cet emploi si ce n’est ma connaissance du russe. Mais j’avais vingt et un ans. Tout me paraissait facile.
     Je ne savais pas encore ce qu’était cette gare et son désarmant désordre. Je ne savais pas qu’il me faudrait acheter les locomotives, voler les wagons, corrompre les sentinelles étrangères pour obtenir des munitions, gorger de vodka les chauffeurs qui ne consentaient à s’embarquer qu’ivres morts. Tout cela pour que la moitié au moins de mes trains fût capturée par les gens de Semenof, dont je te parlerai bientôt plus longuement.
     C’est mon âge aussi qui, me faisant prendre les choses au sérieux, me poussa, dès que je connus ma nomination, à prendre contact avec la gare. Il était pourtant six heures du soir, c’est-à-dire qu’il faisait nuit. Le dégel commençait. Neige flasque. Boueuse humidité. Du ciel obscur, toujours voilé, filtrait un suintement qui n’était ni pluie ni bruine. On eût dit que l’air était devenu un linge opaque, mouillé. On le sentait doux et mou sur les épaules. Mais rien ne pouvait m’arrêter. J’avais de mes devoirs une conception enfantine et catégorique. Il fallait que je connusse à l’instant mon champ imprévu d’activité. En perdant une heure je croyais priver nos troupes de cartouches. Déjà je les voyais encerclées et succombant sans défense par ma faute. J’avais vingt et un ans.

     À peine sorti du Musée ethnologique, j’appelai un cocher, sautai sur la banquette étroite et dure. Le gros homme, tout enveloppé d’une houppelande graissée par des générations, murmura dans sa barbe humide quelques mots à son cheval. Celui-ci comprit, à leur courbe paresseuse, qu’il n’était point de hâte au monde qui le dût décider à une autre allure que le pas et la voiture dépourvue de ressorts se mit à me cahoter impitoyablement et sans fin le long de la raboteuse Svetlanskaïa.
       Nous arrivâmes tout de même. Je contemplai avec anxiété le bâtiment que je n’avais jamais vu jusqu’à ce jour et d’où, dès le lendemain, j’allais faire partir mes convois. Son aspect était rassurant : neuf, un peu prétentieux. Je préparais déjà mon discours aux fonctionnaires russes en gravissant les degrés du perron. À peine eus-je poussé la porte que je ne pensais plus à eux, ni à mes cartouches. »


Article de ce blog lié

  • Un illustrateur génial : le dessinateur franco-russe Alexandre Alexeïeff pour le roman Adrienne Mesurat de Julien Green (1929)

« Faire le pont » dans l’Égypte ancienne


Le mouvement des corps dans l’Egypte ancienne.

     En octobre dernier j’avais publié dans ce blog un article sur le célèbre poème de Rilke magnifiquement traduit par Philippe Jaccottet « Les connaître est mourir »  (c’est  ICI ). les recherches que j’avais entamées sur le contexte qui entourait ce poème m’avaient conduites jusqu’à l’Égypte ancienne et en particulier vers la déesse Nout :

     « Déesse du ciel et de la nuit, garante de l’ordre cosmique dont le corps se déploie, comme on peut le voir sur les sarcophages égyptiens, au-dessus de la Terre pour la protéger. Son rire est le tonnerre et ses larmes la pluie. Les extrémités de ses quatre membres, à l’endroit où ils touchent la Terre forment les quatre points cardinaux. Le soir, sa bouche avale le soleil qui va traverser son corps durant la nuit et qu’elle fait renaître au matin en l’expulsant par son vagin. De la même manière, les étoiles traversent son corps pendant le jour. À ce titre, Nout incarne la mort et la résurrection et est maîtresse de la mort et de la vie. »

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Papyrus de Nespakashouty, 

      J’avais accompagné ce texte d’une illustration tirée d’un papyrus ancien, le  papyrus de Nespakashouty exposé au Musée du Louvre qui représentait Nout, la déesse-Ciel, qui s’étirait en forme de voûte au-dessus de son frère époux étendu sur le dos, Geb dieu de la terre, de la fertilité, des plantes et des minéraux. À l’instar du ciel et de la terre, les deux époux sont séparés physiquement par l’air qui est lui aussi une divinité du nom de Shou et qui soutient de ses deux bras levés la déesse. L’air est traversé chaque jour la barque solaire du dieu Rê que Nout avale chaque soir  pour la rejeter chaque matin par son vagin. Entre temps la barque aura parcouru les profondeurs des la terre où le serpent Apophis essaie de la renverser. Il faut croire que Shou se libère de temps en temps de son précieux fardeau car il est écrit qu’au cours de la nuit Nout et Geb s’uniraient, séparés chaque matin par le sourcilleux Shou….

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      Le hasard a fait que j’ai retrouvé deux représentations de cette même scène quatre mois plus tard lors d’une visite au magnifique musée de Turin dédié à l’Égypte ancienne, le Muséo Egizio. Il s’agissait des images réalisées sur le cercueil intérieur et le sarcophage d’un scribe royal du nom de Boutehamon qui a vécu près de Thebes entre la fin du Nouvel Empire et la Troisième période intermédiaire qui débuta à la fin du règne de Ramsès XI. Ce sarcophage fait partie de la série des « sarcophages jaunes » réalisées au cours de cette dernière période, moment où l’on délaissa les représentations murales au profit de celles, très riches, réalisées sur les sarcophages.

La séparation du ciel et de la terre sur le sarcophage du scribe Boutehamon. Musée de Turin, Italie..jpg

    Sur le sarcophage intérieur on peut voir la scène de création du cosmos semblable à celle du papyrus de Nespakashouty conservé au Musée du Louvre à ceci près que  la barque solaire n’est plus représentée et que l’on voit le dieu Shou supporter de ses deux bras le corps dénudé de la déesse Nout. Au sol, est étendu Geb représenté en vert, couleur de la végétation dont il est le dieu. La même scène est reproduite sur le sarcophage extérieur mais avec des variantes : Shou a disparu et le dieu Geb est représenté allongé sur son dos avec son phallus en érection dressé vers le ciel.

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     Les représentations de cette scène mythiques sont légions dans l’iconographie égyptienne. L’une des plus belles sur le plan graphique est celle joliment colorée du tombeau de Ramsès IV  dans laquelle on voit Shou soutenir Nout alors qu’elle avale le disque solaire rouge. À noter que Geb n’était pas présent ce jour là…


     Ce jour là, ma visite au Muséo Egizio me réservait une autre surprise heureuse, celle de la vision d’une figure que je connaissais de longue date mais dont j’ignorais la présence à Turin. C’était celle d’une jeune danseuse acrobate au corps gracile et aux longs cheveux bouclés qui reproduit le même mouvement que celui exécuté par la déesse Nout dans la création du cosmos mais inversé. Elle a été découverte à l’endroit même ou vivait le scribe royal Boutehamon, à Deir El-Medina, un village de bâtisseurs de temples et de tombeaux situé à l’est de Thebes. Il s’agit d’un ostracon, ces supports improvisés constitués d’éclats de calcaire, de tessons de poterie sur lesquels on gravait ou dessinait quelques écritures ou motifs. Au départ, ostracon (ostraca au pluriel) désignait en grec ancien la coquille d’huitre mais a évolué par analogie pour désigner ces supports artistiques sur lesquels les ouvriers ou les scribes prenaient des notes ou réalisaient rapidement des croquis ou des miniatures. Ce qui est intéressant dans cet ostracon que l’on date du Nouvel Empire XIXe – XXe dynastie (1292-1076 av. J.C.), c’est que la forme de l’éclat de calcaire utilisé comme support a été choisi (ou reconfiguré) en relation avec le dessin de la danseuse. Les différentes arêtes sont en effet parallèles aux lignes du dessin.

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    Se contente-t-elle de « faire le pont » à l’envers ou bien exécute-t-elle une pirouette, un somersault ? Dans les fêtes égyptiennes, Les danseuses et les acrobates presque nues aux corps élancés étaient choisies pour divertir les convives parmi celles « qui n’ont pas encore enfantées ». On connaît quelques autres de ces ostraka, en voici un autre un peu moins réussi (photo extraite du livre “Carnets de pierre – L’art de l’ostraca dans l’Egypte ancienne”, par Anne Mimault-Gout, Hazan, 2002)

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       Les danseuses ou danseurs acrobates pouvaient aussi être représentés sur les bas-reliefs comme ci-dessous sur le relief de la Chapelle Rouge de Hatchepsut montrant des acrobates. Temple d’Amon à Karnak, XVIIIe dynastie, début du XVIe siècle avant notre ère. (Photo Werner Forman)

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Lenore, the cute little dead girl – (2) The New Toy


C’est le temps des cadeaux pour ces chers petits…

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« A Dirge for her (them), the doubly dead.
   In that she died so young »

« Lenore » Edgar Allan Poe, 1831


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