Ostende, ville de l’entre-deux, ni grise, ni verte


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    J’ai un jour débarqué à Ostende en provenance de je ne sais plus quel port de la côte Est de l’Angleterre, pour me rendre à Amsterdam. C’était un jour de vent et de brume et je n’ai pas perçu que se tenait là une ville. Elle avait disparue comme engloutie par la brume et la mer. Aujourd’hui, après avoir écouté la chanson « Comme à Ostende »  mise en musique par Léo Ferré sur des paroles de Caussimon, avoir lu des textes de Patrick Devaux (Les mouettes d’Ostende), des poèmes d’Emile Verhaeren, de Hugo Klaus et de Harmel et après avoir appris que le chanteur Marvin Gaye y avait séjourné plus d’une année, j’éprouve curieusement le désir fervent d’y retourner comme si il y avait nécessité absolue de «réparer» une offense ou une injustice.

Ostende

Mes pas n’ont jamais foulé
le sable gris de tes plages.
Je n’ai laissé aucunes traces
qu’effaceraient les vagues,
alors je me projette et t’imagine.
Étrange ville de finitude
qui voit s’échouer la terre et la mer.
Ville des commencements aussi,
au carrefour de tous les infinis,
de toutes les amères solitudes.
Ville sans cesse baignée et peignée
du flux mouvant des éléments ;
eau, ciel, temps, masses humaines,
et parfois, et c’est un grand bonheur,
par la généreuse lumière du Nord
pure, claire et immensément joyeuse.
C’est aussi la ville où férocement
rugit un vent dément,
où les mouettes ne rient pas
mais hurlent contre le vent.
Ville intemporelle
bizarrement belle
de sa trop grande laideur
où l’on croise parfois
quelques spectres du passé
qui jouent aux bien vivants…
Ville floue et grise de l’entre-deux
aux vagues limites faites de sable,
d’écume, de vent et de lourds nuages
où s’échouent et s’entremêlent
les épaves et les naufragés
de toutes les mers, 
de toutes les terres,
de toutes les vies.

Enki sigle

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20 août 2017
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la plage d’Ostende avec le casino Kursall en arrière-plan

    « Comme à Ostende » est une chanson mise en musique par Léo Ferré sur des paroles de Jean-Roger Caussimon avec un arrangement de Jean-Michel Defaye. Elle a été interprétée pour la première fois par Léo Ferré à l’hiver 1960 à l’occasion de la sortie de son album « Paname »Caussimon l’interprètera à son tour en 1970, année où il commence une carrière de chanteur. La collaboration de Léo Ferré avec Jean-Roger Caussimon remonte à la fin des années 1940, avec la méconnue « À la Seine » et le désormais classique « Monsieur William » (1950-53). Elle se poursuit en 1957 avec toutes une brassée de chansons (« Mon Sébasto », « Mon Camarade », « Les Indifférentes » et « Le Temps du tango », cette dernière devenant un succès).

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Ostende, entrée du port (photochrome)


« Comme à Ostende », Paroles de Jean-Roger Caussimon, musique de Léo Ferré

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« Comme à Ostende », interprétée par Léo Ferré en 1960

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« Comme à Ostende », interprété par Jean-Roger Caussimon en 1970

 


Comme à Ostende

On voyait les chevaux d’ la mer
Qui fonçaient, la têt’ la première
Et qui fracassaient leur crinière
Devant le casino désert…

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La barmaid avait dix-huit ans
Et moi qui suis vieux comm’ l’hiver
Au lieu d’ me noyer dans un verre
Je m’ suis baladé dans l’ printemps
De ses yeux taillés en amande
Ni gris, ni verts
Ni gris, ni verts
Comme à Ostende
Et comm’ partout
Quand sur la ville
Tombe la pluie
Et qu’on s’ demande
Si c’est utile
Et puis surtout
Si ça vaut l’ coup
Si ça vaut l’ coup
D’ vivre sa vie !…

 
J’ suis parti vers ma destinée                                On est allé, bras d’ ssus, bras d’ssous
Mais voilà qu’une odeur de bière                         Dans l’ quartier où y’a des vitrines
De frite(s) et de moul’s marinières                      Remplies de présenc’s féminines
M’attir’ dans un estaminet…                                Qu’on veut s’ payer quand on est soûl.
Là y’avait des typ’s qui buvaient                          Mais voilà qu’ tout au bout d’ la rue
Des rigolos, des tout rougeauds                           Est arrivé un limonaire
Qui s’esclaffaient, qui parlaient haut                 Avec un vieil air du tonnerre
Et la bière, on vous la servait                                 À vous fair’ chialer tant et plus
Bien avant qu’on en redemande…                        Si bien que tous les gars d’ la bande
Oui, ça pleuvait                                                           Se sont perdus
Oui, ça pleuvait                                                           Se sont perdus
Comme à Ostende                                                       Comme à Ostende
Et comm’ partout                                                        Et comm’ partout
Quand sur la ville                                                      Quand sur la ville
Tombe la pluie                                                             Tombe la pluie
Et qu’on s’ demande                                                  Et qu’on s’ demande
Si c’est utile                                                                  Si c’est utile
Et puis surtout                                                            Et puis surtout
Si ça vaut l’ coup                                                        Si ça vaut l’ coup
Si ça vaut l’ coup                                                        Si ça vaut l’ coup
D’ vivre sa vie !…                                                        D’ vivre sa vie !…

© Éditions Méridian/Léo Ferré, musique de Léo Ferré


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Ostende, la plage et le casino Kursaal (photochrome)


le port d'Ostende

le port d’Ostende

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Sur la plage d’Ostende devant le casino  Kursall


poème « Ostende » de l’écrivain flamand Hugo Claus (1929-2008)

Hugo Claus

C’est là que mon existence commença à tomber en déliquescence.
J’avais dix-neuf ans, je dormais
à l’Hôtel de Londres, sous les combles.
Le paquebot passait sous ma fenêtre.
Chaque nuit la ville s’abandonnait
aux vagues.

J’avais dix-neuf ans, je jouais aux cartes
avec les pêcheurs qui rentraient d’Islande.
Ils venaient du grand froid,
les oreilles et les cils pleins de sel, et
mordaient dans des quartiers
de porc cru.
Ah, le cliquetis des dés. En ce temps
de vogelpik et de poker, j’étais toujours gagnant.

Cathédrale d'Ostende

Ensuite, à l’aube, j’allais longeant la cathédrale,
cette chimère de pierre et de peur,
longeant la digue déserte, le Kursaal.
Les cafés de nuit
avec leur croupiers aux yeux caves,
les banquiers ruinés,
les anglaises poitrinaires
en montant de la nappe turquoise de la mer
les cris cruels des mouettes.

« Entre donc, monsieur le vent »,
crie gaiement un enfant
et sur Ostende souffle un nuage
de sable venant de l’invisible vis à vis
la brumeuse Angleterre,
et du Sahara.

Longeant les façades des pharmaciens qui vendaient
en ce temps là des condoms en murmurant,
longeant l’estacade et les brise-lames,
la minque et ses monstres marins,
l’hippodrome où je cessai un dimanche
de gagner.

Ostende - Hôtel des Thermes

Dimanches qui allaient et venaient.
Nuits à l’Hôtel des Thermes
où je m’effrayais de ses gémissements,
de ses soupirs, de son chant.
Sa voix continue à hanter mes souvenirs.

J’ai connu d’autres Îles, mers, déserts,
Istanbul, ce château en Espagne,
Chieng-Maï et ses mines terrestres,
Zanzibar dans la chaleur de la cannelle,
la lente lenteur du Tage. Ils disparaissent
sans cesse.

James Ensor

Plus nettement dans la lumière du Nord
je vois le visage enfantin
du Maître d’Ostende caché dans sa barbe.
Il était de cartilage,
puis il fut de cire,
aujourd’hui de bronze.
Le bronze où il sourit
à la pensée de sa jeunesse raide morte.

(traduit du néérlandais par Vincent Marnix, Castor Astral,1999)


Marvin Gaye à Ostende

    Au fait, savez-vous que Marvin Gaye, après tant d’autres célébrités, est venu s’amarrer lui aussi un temps  à la cité balnéaire de la mer du Nord. À l’orée des années 1970, le chanteur frôle la dépression suite à ses ennuis avec le fisc américain et son divorce coûteux avec Anna Gordy, la sœur de son manager Berry Gordy. Il s’exile à Londres où il mène une vie dissolue et sombre dans la drogue. C’est là qu’il rencontre un hôtelier d’Ostende, Freddy Cousaert avec lequel il se lie d’amitié. Parti à Ostende pour un séjour de quelques jours avec son fils Bubby, il y restera un an et demi, menant une vie saine et sportive, le temps de se refaire une santé et produire un tube planétaire, le célèbre « Sexual Healing ». Malheureusement, de retour aux États-Unis, il renoue avec ses démons, tombe en dépression et au bout du rouleau retourne vivre chez ses parents. C’est là, en 1984, qu’au cours d’une violente dispute son père l’abattra à coups de revolver. 


Deux chansons poignantes de Nick Cave, artiste australien vivant à Brighton (GB)


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« Skeleton Tree »

Sunday morning, skeleton tree
Oh, nothing is for free
In the window, a candle
Well, maybe you can see
Fallen leaves thrown across the sky
A jittery TV
Glowing white like fire
Nothing is for free
I called out, I called out
Right across the sea
But the echo comes back in, dear
And nothing is for free

Sunday morning, skeleton tree
Pressed against the sky
The jittery TV
Glowing white like fire
And I called out, I called out
Right across the sea
I called out, I called out
That nothing is for free

And it’s alright now
And it’s alright now
And it’s alright now

         


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    Nicholas Edward Cave, dit Nick Cave, né le 22 septembre 1957 à Warracknabeal (Australie) est un artiste pluridisciplinaire australien, chanteur, auteur, compositeur, écrivain, poète, scénariste et occasionnellement acteur. Il a acquis sa notoriété avec le groupe Nick Cave and the Bad Seeds où il exprime sa fascination pour la musique populaire américaine et ses racines notamment le blues. Marié à l’actrice et mannequin anglaise Susie Bick, il réside à Brighton en Angleterre. (crédit Wikipedia)
    L’album Skeleton Tree d’où est tiré la chanson présentée ci-dessus a été produit après la mort de son fils Arthur, 15 ans, l’un de ses jumeaux, tombé de la falaise d’Ovingdean Gap près de Brighton après avoir expérimenté pour la première fois du L.S.D. (Se reporter à ce sujet à l’excellent article de Télérama du 12/09/2016, : c’est ICI). La seconde chanson (et première chanson sur l’album), Jesus alone, présentée ci-après, a pour premiers mots : « Tu es tombé du ciel, pour t’écraser dans un champ… »

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« Jesus Alone »

You fell from the sky
Crash landed in a field
Near the river Adur
Flowers spring from the ground
Lambs burst from the wombs of their mothers
In a hole beneath the bridge
She convalesce, she fashioned masks of clay and twigs
You cried beneath the dripping trees
Ghost song lodged in the throat of a mermaidWith my voice
I am calling youYou’re a young man waking
Covered in blood that is not yours
You’re a woman in a yellow dress
Surrounded by a charm of humming birds
You’re a young girl full of forbidden energy
Flickering in the gloom
You’re a drug addict lying on your back
In a Tijuana hotel roomWith my voice
I am calling you
With my voice
I am calling youYou’re an African doctor harvesting tear ducts
You believe in God, but you get no special dispensation for this belief now
You’re an old man sitting by a fire, hear the mist rolling off the sea
You’re a distant memory in the mind of your creator, don’t you see?With my voice
I am calling you
With my voice
I am calling youLet us sit together until the moment comesWith my voice
I am calling youLet us sit together in the dark until the moment comes

With my voice
I am calling you
With my voice
I am calling you
With my voice
I am calling you
With my voice
I am calling you


to burst : éclater  –   womb : utérus  –twig : brindille  –  beneath : sous  –  dripping  : égouttage  –  waking : se réveillant  –  humming : bourdonnant  –  flickering : vacillant  –  harvesting : récolte  –  duct : canal  –  mist : brouillard  –  rolling : roulant


Évolution : il y a bouche et bouche…


Relativité du Beau

    Dans son ouvrage paru en 1768 à Amsterdam « Considérations philosophiques de la gradation des formes de l’être, ou les essais de la nature qui apprend à faire l’homme », le philosophe naturaliste français Jean-Baptiste-René Robinet (1735-1820), l’un des précurseur de la théorie de l’évolution de Darwin,  défendait l’idée que l’évolution des êtres vivants s’effectuait depuis l’apparition de la vie sur Terre par tâtonnements successifs suivant une chaîne ininterrompue d’expériences innombrables et d’améliorations pour tendre à la perfection des Êtres tant au niveau de la fonction que de la forme. Cette évolution a abouti à l’avènement d’une créature qui approche de la perfection absolue : l’Être humain. Comment ne pas souscrire à sa thèse lorsque l’on compare la bouche béante du saccorhytus, notre ancêtre le plus éloigné, dont on vient de découvrir des microfossiles d’un millimètre de longueur dans la région du Shaanxi, dans le centre de la Chine où il vivait il y a 540 millions d’années, à la bouche d’un être humain pris au hasard, par exemple celle de Brigitte Bardot dans le film Le Mépris. 

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la moue du saccorhytus (reconstituée)

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la célèbre moue de B.B. (tirée du film Le Mépris de Godard)

     Vous allez me dire, surtout les Êtres humains de sexe masculin, qu’il n’y a pas photo et que la bouche légèrement entrouverte de la Brigitte Bardot de l’époque du film Le Mépris, avec sa lèvre inférieure pulpeuse légèrement retombante laissant apparaître l’extrémité de quenottes bien alignées au blanc éblouissant atteint la perfection absolue au moins au niveau formel (j’avoue être moins enthousiaste à l’écoute de son élocution) et qu’elle est la preuve que l’évolution, comme le sieur Robinet le proclamait, a choisi l’homme pour mener son dessein perfectionniste…
       En est-on si sûr ?
  Si l’on prend le point de vue du saccorhytus, ce qui sera difficile, je dois l’admettre, puisque cet animalcule de 2 mm de long n’avait pas de cervelle et ne devait fonctionner que de manière instinctive et mécanique mais on peut toujours lui trouver un avocat spécialiste des causes perdues pour lui servir d’interprète, ce dernier ne manquera pas d’attirer notre attention sur le fait que les critères de définition de la perfection sont tout à fait relatifs. Si la bouche de Brigitte Bardot  de l’époque du film Le Mépris apparait de toute évidence parfaitement adaptée pour répondre de manière parfaite aux applications fonctionnelles qui sont celles d’une bouche, on peut en dire autant de la bouche largement ouverte du saccorhytus qui l’utilise comme un « avaloir » d’eau de mer pour se nourrir. On peut considérer de ce qui vient d’être dit que les bouches de Brigitte Bardot et du saccorhytus sont aussi fonctionnelles l’une que l’autre et qu’aucune sur ce point ne mérite quelque prééminence sur l’autre. Alors il reste la question de la beauté formelle, le « to Kalon » des Grecs. Vous n’allez pas comparer, me direz-vous, la sublime bouche de Brigitte avec la béance monstrueuse d’une créature tout droit échapper d’un film d’horreur. À cela, je me contenterais de vous demander de vous reporter au texte écrit par Voltaire en 1764 (quatre années avant la parution du livre de Robinet…) dans son Dictionnaire philosophique portatif sur le thème de la relativité du beau.

Enki sigle


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    Demandez à un crapaud ce que c’est que la Beauté, le grand beau, le to kalon ! Il vous répondra que c’est sa femelle avec deux gros yeux ronds sortant de sa petite tête, une gueule large et plate, un ventre jaune, un dos brun. Interrogez un nègre de Guinée ; le beau est pour lui une peau noire, huileuse, des yeux enfoncés, un nez épaté.

    Interrogez le diable ; il vous dira que le beau est une paire de cornes, quatre griffes, et une queue. Consultez enfin les philosophes, ils vous répondront par du galimatias ; il leur faut quelque chose de conforme à l’archétype du beau en essence, au to kalon.

    J’assistais un jour à une tragédie auprès d’un philosophe. « Que cela est beau ! disait-il. — Que trouvez-vous là de beau ? lui dis-je. — C’est, dit-il, que l’auteur a atteint son but ». Le lendemain il prit une médecine qui lui fit du bien. « Elle a atteint son but, lui dis-je ; voilà une belle médecine » ! Il comprit qu’on ne peut dire qu’une médecine est belle, et que pour donner à quelque chose le nom de beauté, il faut qu’elle vous cause de l’admiration et du plaisir. Il convint que cette tragédie lui avait inspiré ces deux sentiments, et que c’était là le to kalon, le beau.

Nous fîmes un voyage en Angleterre : on y joua la même pièce parfaitement traduite ; elle fit bâiller tous les spectateurs. « Oh ! oh, dit-il, le to kalon n’est pas le même pour les Anglais et pour les Français. » Il conclut, après bien des réflexions, que le beau est très relatif, comme ce qui est décent au Japon est indécent à Rome, et ce qui est de mode à Paris ne l’est pas à Pékin ; et il s’épargna la peine de composer un long traité sur le beau.

Voltaire, Dictionnaire philosophique portatif

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article lié


   

Anthropomorphisme et anthropocentrisme au XVIIe siècle – La philosophie de la Nature vue par Jean-Baptiste-René Robinet, philosophe naturaliste


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       Le XVIIe siècle a été qualifié comme étant celui de la « renaissance scientifique » et de « la première révolution biologique » par suite des remises en cause dans diverses disciplines scientifiques des théories aristotéliciennes. C’est le siècle où l’on voit éclore des Académies à but culturel telles que l’Académie Française fondée par Richelieu en 1635, l’Accademia dei Lincei créée à Rome en 1603 par le prince Federigo Cesi où se rencontreront philosophes, médecins et scientifiques. De nombreux ouvrages vont alors être produits qui apporteront un éclairage nouveau sur l’origine des espèces, leur fonctionnement et leur développement.

     En 1768 paraît, publié à Amsterdam, un livre dont le titre est Considérations philosophiques de la gradation des formes de l’être, ou les essais de la nature qui apprend à faire l’homme (Texte en lignequi anticipe la théorie de l’évolution des espèces telle qu’elle se cristallisera presque un siècle plus tard dans les travaux de Darwin (De l’origine des espèces, 1859). Son auteur est un philosophe naturaliste français du nom de Jean-Baptiste-René Robinet (1735-1820) qui sera l’un des continuateurs de l’Encyclopédie de Diderot. Sur le frontispice de l’ouvrage est représentée une figure allégorique, celle sans doute de la connaissance entrant résolument dans une grotte représentant l’obscurantisme. L’allégorie tient dans sa main droite un miroir qui semble réfléchir la lumière solaire, celle de la connaissance, vers un groupe de puttis dont l’un, assis sur une colonne brisée, semble affairé à apprendre l’écriture (il tient un cahier et une plume), l’histoire (représentée par un colonne tronquée), la géographie (le globe terrestre). L’un des puttis semble quant à lui vouloir retenir l’allégorie par sa robe, ce qui semble dire que la recherche de la vérité n’est pas sans danger.

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    Dans son ouvrage De la Nature paru en 1761 (Texte en ligne), Robinet avait déjà formulé l’idée que les organismes vivants se transformaient de manière à former une chaîne ininterrompue conduisant à la construction d’une forme parfaite au contenu parfait : l’Homme, idée qu’il développera ensuite dans ses Considérations philosophiques de la gradation des formes de l’être, ou les essais de la nature qui apprend à faire l’homme (1768) et dans son Parallèle de la condition et des facultés de l’homme avec la condition et les facultés des autres animaux (1769).

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      « Dans la suite prodigieusement variée des animaux inférieurs à l’homme, je vois la Nature en travail avancer en tâtonnant vers cet Être excellent qui couronne son œuvre. Quelque imperceptible que soit le progrès qu’elle fait à chaque pas, c’est-à-dire à chaque production nouvelle, à chaque variation réalisée du dessein primitif, il devient très sensible après un certain nombre de métamorphoses. […] Lorsqu’on étudie la machine humaine, cette multitude immense de systèmes combinés en un seul, cette énorme quantité de pièces, de ressorts, de puissances, de rapports, de mouvements, dont le nombre accable l’esprit, quoiqu’il n’en connaisse que la moindre partie, on ne s’étonne pas qu’il ait fallu une si longue succession d’arrangements et de déplacements, de compositions et de dissolutions, d’additions et de suppressions, d’altérations, d’oblitérations, de transformations de tous les genres, pour amener une organisation aussi savante et aussi merveilleuse»

Image & texte : Considérations philosophiques de la gradation des formes de l’être, ou les essais de la nature qui apprend à faire l’homme, 1768, pp. 3-5


  Le texte présenté ci-après est un extrait de diverses parties de l’ouvrage Considérations philosophiques de la gradation des formes de l’être, ou les essais de la nature qui apprend à faire l’homme paru en 1768 ( Texte en ligne)

CHAPITRE I

    Tous les Etres ont été conçus et formés d’après un dessein unique dont ils sont des variations gradués à l’infini. De ce prototype, et des métamorphoses considérées comme autant de progrès vers la forme la plus excellente de l’Être, qui est la forme humaine. (p.1)

    La Nature n’est qu’un seul acte. Cet acte comprend les phénomènes passés, présents et futurs; la permanence fait la durée des choses.
    Quand je contemple la multitude d’innombrables individus épars sur la surface de la terre, dans ses entrailles et dans son atmosphère, quand je compare la pierre à la plante, la plante à l’insecte, l’insecte au reptile, le reptile au quadrupède, j’aperçois au travers des différences qui caractérisent chacun d’eux, des rapports d’analogie qui me persuadent qu’ils ont été conçus et formés d’après un dessein unique dont ils sont des variations graduées à l’infini. Ils m’offrent tous des traits frappants de ce modèle, de cet exemplaire original, de ce prototype, qui, en se réalisant, a revêtu successivement les formes infiniment multipliées et différenciées, sous lesquelles l’Être se manifeste à nos yeux. (p.2)

Apoxyomène, IIe siècle av. J.-C., Croatie

    À la tête de cette grande échelle des habitants de la terre, parait l’homme, le plus parfait de tous : il réunit, non pas toutes les qualités des autres, mais tout ce qu’elles ont de compatible en une même essence, élevé à un plus haut degré de perfection. C’est le chef-d’œuvre de la Nature, que la progression graduelle des Êtres devait avoir pour dernier terme; au moins nous le prenons ici pour le dernier, parce que c’est à lui que se termine notre échelle naturelle des Êtres. (p.3)

illustrations : Apoxyomène, IIe siècle av. J.-C., Croatie

Losinj_Apoxyomenos_glowa    Autant il y a de variations intermédiaires du prototype à l’homme, autant je compte d’essais de la Nature qui, visant au plus parfait, ne pouvait y parvenir que par cette suite innombrable d’ébauches. Car la perfection naturelle consiste dans l’unité combinée avec la plus grande variété possible : c’est donc l’extrême de la variation de la forme originale, qui peut donner la forme la plus parfaite; et, cet extrême terminant la série des variations intermédiaires, il fallait épuiser celle-ci pour avoir ce dernier terme.

    La Nature ne pouvait réaliser la forme humaine qu’en combinant de toutes les manières imaginables chacun des traits qui devaient y entrer. Si elle eût sauté une seule combinaison, ils n’auraient point eu ce juste degré de convenance qu’ils ont acquis en passant par toutes les nuances.
      Sous ce point de vue, je me figure chaque variation de l’enveloppe du prototype, comme une étude de la forme humaine que la Nature méditait; et je crois pouvoir appeler la collection de ces études, l’apprentissage de la Nature, ou les essais de la Nature qui apprend à faire l’homme. […] (p.4)


Le prototype et son évolution : la métamorphose

      Le prototype est un modèle qui représente l’Être réduit à ses moindres termes : c’est un fond inépuisable de variations. Chaque variation réalisée, donne un Être, et peut être appelée une métamorphose du prototype, ou plutôt de la première enveloppe qui en a été la première réalisation. Le prototype est un principe intellectuel qui ne s’altère qu’en le réalisant dans la matière. (P.6)

Exemples :

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Évolution de l’habitat depuis l’abri rocheux aux huttes faites de branchages, ossements et peaux.

  • Une caverne, une grotte, une hutte de sauvage, une cabane de berger, une maison, un palais, peuvent être considérées comme des variations graduées d’un même plan d’architecture qui commença à s’exécuter par les moindres éléments possibles. Une hutte de sauvage, une cabane de berger, une maison, ne font point un Escurial, un Louvre; mais elles en peuvent être regardées comme des types plus ou moins éloignés, en ce que celles-là comme ceux-ci se rapportent à un même dessein primitif, et qu’ils sont tous le produit d’une même idée plus ou moins développées. (…) (P.6)
  • Une pierre, un chêne, un cheval, un singe, un homme, sont des variations graduées du prototype qui a commencé à se réaliser par les moindres éléments possibles. Une pierre, un chêne, un cheval, ne sont point des hommes; mais ils en peuvent être regardés comme des types plus ou moins grossiers en ce qu’ils se rapportent à un même dessein primitif, et qu’ils sont tous le produit d’une même idée plus ou moins développée. On trouve dans la pierre et dans la plante, les mêmes principes essentiels à la vie, que dans la machine humaine : toute la différence consiste dans la combinaison de ces principes, le nombre, la proportion, l’ordre, et la forme des organes. (P.7)

la méthode

     Envisageant la suite des individus, quelque nom qu’on leur donne, comme autant de progrès de l’Être vers l’humanité, nous allons les comparer d’abord à la forme humaine tant extérieure qu’intérieure, ou à l’homme physique, puis aux facultés d’un ordre supérieur, c’est-à-dire l’homme doué de raison.
   Cette nouvelle manière de contempler la Nature et ses productions, qui les rappelle toutes à une seule idée génératrice du monde, est fondée sur le principe de continuité qui lie toutes les parties de ce grand tout. Chaque mécanisme, pris en particulier, ne tend proprement et immédiatement qu’à produire celui qu’il engendre en effet; mais la somme de ces mécanismes tend au dernier résultat, et nous prenons ici l’homme pour le dernier résultat, afin de nous borner aux Êtres terrestres, les seuls à notre portée. (p.7)


CHAPITRE II

Où l’on recherche si c’est la matière ou la force qui constitue le fond de l’Être.

Se nourrir, se développer et se reproduire

   Toute la matière est organique, vivante, animale. Une matière inorganique, morte, inanimée, est une chimère, une impossibilité.
    Se nourrir, se développer, se reproduire, font les effets généraux de l’activité vitale ou animale, inhérente à la matière.
    Réaliser ces trois choses, nutrition, accroissement, reproduction, avec le plus et le moins d’appareil possible, c’est pour ainsi dire le problème universel que la Nature avait à résoudre. L’homme en est la solution la plus élégante, la plus sublime, la plus compliquée; celle où l’érudition éclate avec le plus de pompe et de date… (p.8)


Le futur : vers un Être parfait dématérialisé ?

    Au sommet de l’échelle on trouve un Être qui ne paraît plus avoir avec la matière que les rapports généraux et communs de l’étendue, de la solidité, de l’impénétrabilité, etc., tant la perfection du principe actif qui fait proprement son existence, l’élève au dessus de la portion de matière qui lui sert d’organe.
   La progression n’est pas finie. Il ne peut y avoir des formes plus subtiles, des puissances plus actives, que celles qui composent l’homme. La force pourrait bien encore le défaire insensiblement de toute matérialité pour commencer un nouveau monde… mais nous ne devons pas nous égarer dans les vastes régions du possible.
    Que ce soit la force ou la matière qui constitue le fond de l’Être, il est toujours sûr que tout Être a une forme et de l’activité. L’ensemble de la Nature offre donc à notre contemplation deux grands objets : la progression des forces et le développement des formes. (P.12)


CHAPITRES III à XXXV (3 à 35)

    Les chapitres III à XXXV (35)  du livre présentent les ébauches de formes humaines des fossiles comme des expériences tentées par la Nature pour accéder à l’excellence. Les pierres sont considérées par Robinet comme des créatures vivantes à part entière mais simplifiées à l’extrême à qui leur structure ne permet pas de mener une vie extérieure comme celle des animaux et des plantes mais devait leur permettre un vie intérieure. Il ne semble pas que le philosophe naturaliste est compris la vraie nature des fossiles, vestiges minéralisés de créatures anciennement vivantes. Quand bien même, il l’aurait su, cela ne l’aurait pas empêché de maintenir sa théorie pour les minéraux qui, par leur forme, se rapprochent des organes humains comme la tête, les oreilles, le nez, le pied et les organes sexuels. Pour Robinet, ces formes ne peuvent être issues du hasard, elles expriment un « dessein », celui de la Nature de tendre dans ses réalisations à la la structure et à la forme parfaite, celle de l’Homme. 

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Minéraux représentant des Figures analogues à certaines parties du corps de l’homme

     La Nature commença à préparer, dans le moindre arôme, ce chef-d’œuvre de mécanique qui ne devait être porté à la perfection qu’après un nombre infini de combinaisons. Si elle ne faisait pas encore des têtes, ni des bras, ni des mains, ni des pieds, ni des chairs, ni des os, ni des muscles, elle travaillait les matériaux; elle était occupée à d’autres formes moins composées qui, par une gradation imperceptible, devaient amener celles-là […]

    Mais dira-t-on, que voyez-vous dans une pierre qui soit analogue au cœur et aux poumons de l’animal ?

     Je conviens que l’analogie est au-delà de nos sens. Est-ce une raison pour refuser de l’admettre ? […]
      Quand nous ne retrouverions ni utricules ni trachées dans le minéraux, tout ce qu’on en pourrait légitimement conclure, c’est qu’un appareil organique plus simple suffit à ce degré de l’Être.
      De quelle finesse, de quelle simplicité ne doivent pas être le sortantes d’une vie si simple dans des corps aussi purs que l’or et le diamant ? Leur extrême ténuité les dérobe à nos ans, et nous ne saurions nous foirer une idée de leur structure. Parce que nos yeux et nos microscopes, beaucoup meilleurs que nos yeux, ne le aperçoivent point, nous en nions la réalité. C’est outrager la Nature, que de renfermer ainsi la réalité de l’Être dans la sphère étroite de nos sens, ou de nos instruments.
      Persuadé que les fossiles vivent, sinon d’une vie extérieure, parce qu’ils manquent peut-être de membres et de sens, ce que je n’oserais pourtant assurer, au moins d’une vie interne, enveloppée mais très réelle en son espèce, quoique beaucoup en dessous de celle de l’animal endormi, et de la plante; je n’ai garde de leur refuser les organes nécessaires aux fonctions de leur économie vitale; et de quelque forme qu’ils aient, je la conçois comme un progrès vers la forme de leur analogues dans les végétaux, dans les insectes, dans les grands animaux, et finalement dans l’homme. (p. 15 à 18)

    En contemplant l’Être dans les pierres, nous devons donc nous souvenir que, pour atteindre ce degré, il a passé par un nombre et une variété de transformations qui excèdent la force de l’imagination la plus vaste, et qui toutes préparaient de loin la forme humaine. (p.37)

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Minéraux représentant des Figures analogues à des organes sexuels : Priapolite représentant un pénis et ses testicules (fig.1), Hysterapetra représentant la vulve d’une femme (fig.2 & 3)


CHAPITRES XXXVI (36) à  XLII (42)

Ces chapitres présentent les ébauches de formes humaines adoptées par les plantes

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Mandragora mas. mandragore - Histoire des plantes de Denis Dodart (1634-1717), gravure 1668-1699

Mandragora mas. mandragore – Histoire des plantes de Denis Dodart (1634-1717), gravure 1668-1699

mandrages - Hortus Sanitatis de Mayence, 1485

Mandragores – Hortus Sanitatis de Mayence, 1485


CHAPITRE LI (51)

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Conque de Venus – Concha Venera (Planche II, fig.4)

Conqua Venerea par Jean Baptiste René Robinet


CHAPITRE LVIII (58) et LIX (59) – Poissons Anthropomorphos

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Chapitre LXXVIII (78), LXXXIII (83) & LXXXVI (86)

Espèce de Sirène pêchée en Westfrise, femmes marines et femme marine de Paris en 1758

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CHAPITRE LXXXIV (84)

Poisson-femme appelé par les Espagnols Pece-rhuger

Pece Muger, sive piscis (andropomorphus) - Redi Francesco (1626-1697) - Experimenta círca res diversas naturales, speciatim illas, Quae ex Indiis adseruntur

Redi Francesco (1626-1697) – pece Muger, sive piscis (andropomorphus)

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chapitres CVI (106) à CXVII (117)

   Cette partie du livre décrit les différentes races humaines qui peuplent le monde, imaginaires ou réelles (certains sont décrits comme portant une queue…), décrivant leurs apparences diverses et leurs comportements et coutumes telle que les explorateurs ou voyageurs les ont décrites à leur retour en Europe en insistant sur les faiblesses et les tares de leur constitution qui laisse supposer qu’ils ne se situent qu’à une phase intermédiaire et imparfaite de l’évolution qui a aboutit à l’homme parfait. L’homme parfait, la version la plus achevée du grand dessein de la Nature sera décrit au chapitre suivant dans la personne de l’homme Grec et de ses apparentés qui est présenté comme la quintessence de la beauté parfaite.


Chapitre CXVIII (118) : Les Italiens, les Turcs, les Grecs, les Circassiens et les Géorgiens

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Statue d’Hercule en marbre attribuée à Phidias

Les canons de la beauté parfaite

    Au centre des différentes nations nommées dans les deux Chapitres précédents, on trouve les Italiens, les Turcs, les Grecs, les Circassiens et les Géorgiens. Ces peuples sont, sans contredit, les plus belles races de l’espèce humaine. Ils jouissent de tous les avantages naturels. C’est chez eux qu’il faut aller contempler le chef-d’œuvre de la Nature, les plus belles formes et la structure la plus excellente sous le plus beau ciel.

   Dans les belles provinces d’Italie, dit M. Wickelmann, on voit peu de ces figures ignobles que l’on rencontre à chaque pas au delà des Alpes. Les traits y sont partout nobles et bien marqués; la forme du visage y est ordinairement grande et pleine, et parfaitement proportionnée dans toute ses parties. Cette beauté de forme est frappante jusque dans le bas peuple. La tête du dernier artisan pourrait-être placée dans les compositions héroïque; et il serait pas difficile de trouver parmi les femmes de la dernière classe du peuple, même dans les villages les moins considérable, un modèle pour faire une Junon. Naples, qui jouit, plus que les autres provinces d’Italie, d’un ciel doux et tempéré, produit en quantité ces formes dignes de servir de modèle au beau idéal, c’est-à-dire au beau naturel, épuré, élevé jusqu’à la perfection divine. Si les Italiens, dit un anglais, sont seuls capables, parmi les modernes, de peindre la beauté, c’est qu’ils ont la base de ce talent dans les belles figures qu’ils ont continuellement sous les yeux : cette contemplation assidue du beau naturel fait qu’ils le copient avec tant de vérité. On voit peu de visages grêlés en Italie.

58819b1f022cb832aaeb73f3da227c7e--classical-period-romans    C’est dans leur propre pays que les Artistes Grecs prirent les modèles de ces statues dont nous admirons les fragments, et qui, toutes mutilées qu’elles sont, serviront éternellement de règles pour les belles proportions. Dans l’ancienne Grèce, il y avait des jeux publics où les jeunes hommes venaient disputer le prix de la beauté. Les prêtres de plusieurs Dieux, ne pouvaient être que des adolescents qui eussent mérité ce prix. Il y avait de semblables fêtes instituées pour les jeunes filles à Sparte, à Lesbos, à Paros. Polybe dit qu’aucune autre Nation ne pouvait être égalée aux Grecs pour la beauté. On ne trouve point parmi eux de nez écrasé, celui de tous les défauts qui défigure le plus un visage. Un célèbre anatomiste a observé que les têtes des Grecs et des Turcs ont la forme de l’ovale d’une plus belle proportion que les têtes des allemands et des flamands. Les Artistes Grecs fixèrent les idées de la beauté d’après les modèles de leur nation, et ces idées ont été universellement adoptées partout où les arts ont fleuri. On en retrouve les traits dans les mêmes contrées, ainsi que dans la Circassie et la Géorgie. On y retrouve le profil Grec, le premier caractère de la beauté du visage, qui n’admet qu’un enfoncement très doux et très léger entre le front et le nez; on y retrouve les sourcils des Grâces, ce sont ceux des femmes Circassiennes, qui, par la finesse et la subtilité des poils, ne semblent être qu’un filet de soie recourbé; ce front modérément grand, poli, et également courbe dans tous les points qui se répondent; les yeux et les mains de la Pallas de Phidias; la taille riche et noble de la Vénus Grecque; cette sublime harmonie de toutes les parties du corps qui frappe dans l’Antinoüs et dans Niobé. un trait de beauté remarquable dans les femmes Géorgiennes, Circassiennes et Turques, c’est la rondeur pleine du menton sans apparence de fossette. Cette fossette n’est en effet qu’un agrément accidentel qu’on ne trouve ni dans Niobé, ni dans les filles, ni dans la Pallas que possède le Cardinal Albani, ni dans l’Apollon du Bevédère.

    Le sang de Géorgie est si universellement beau qu’on ne trouve pas un laid visage dans ce pays, et la Nature a répandu sur la plupart des femmes des grâces qu’on ne voit pas ailleurs, elles sont grandes, bien faites, extrêmement déliées à la ceinture, elles ont le visage charmant. Les hommes sont aussi fort beaux. Les femmes, dit Struys, sont fort belles et fort blanches en Circassie, et elles ont le plus beau teint et les plus belles couleurs du monde; le front grand et uni, les yeux grands, doux et pleins de feu, le nez bien fait, les lèvres merveilles, la bouche riante et petite, et le menton comme il doit être pour achever un parfait ovale; elles ont le cou et la gorge parfaitement bien faits, la taille grande et aisée, les cheveux du plus beau noir : il est rare de trouver en Turquie des bossus ou des boiteux; les hommes y sont aussi beaux que les Géorgiens ou les Circassiens, les femmes y sont belles, bien faites et sans défaut. Il n’y a femme de Laboureur ou de paysan en Asie, dit Belon, qui n’ait le teint frais comme une rose, la peau délicate et blanche, si polie et si bien tendue qu’il semble toucher du velours. Cette peau douce, satinée et transparente est un don précieux de la température du climat. Les femmes Grecques sont peut-être encore plus belles que les Turques; ou plutôt il faudrait avoir des idées bien pures de la beauté pour décider laquelle de ces nations mérite la pomme. Les habitants de Isle de l’Archipel partagent aussi les avantages de la beauté avec leurs voisins. (p.188 à 191)


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Déconstruction – photo Enki, 1er août 2017 à 14h 07

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Tullio Crali, ÒPlongŽe sur la villeÓ, 1939

   À Sète, dans une belle propriété du Mont Saint-Clair entourée de pins et dominant la Méditerranée, j’ai pénétré dans une vieille serre délabrée aux vitres brisées. L’idée m’est venue de photographier de manière erratique le jardin à travers les vitres en jouant comme il m’arrive souvent avec la fonction photo panoramique de mon Iphone. Le résultat est une vision éclatée et déformée de l’ossature métallique de la serre et du jardin qui l’entoure. Immédiatement, une image me vient à l’esprit, celle du tableau futuriste réalisé par le peintre italien Tullio Crali en 1939 : « Plongée sur la ville« . Ce peintre avait découvert l’aviation en 1928 et s’était aussitôt enthousiasmé pour cette activité qui allait dés lors influencer sa production artistique. En 1929, il adhère au mouvement futuriste créé par Marinetti et inaugure l’aéropeinture avec le Manifeste de l’aéropeinture rédigé par Marinetti, Balla, Prampolini, Depero, Dottori, Cappa, Colombo, Sansoni et Somenzi, publié dans l’article Perspectives de vol dans lequel est affirmé que « les perspectives changeantes du vol constituent une réalité absolument nouvelle et qui n’a rien en commun avec la réalité traditionnellement constituée par les perspectives terrestres » et que « dépeindre depuis en haut cette nouvelle réalité impose un mépris profond pour le détail et une nécessité de tout synthétiser et transfigurer »  –  (crédit Wikipedia)


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Gribouillage et embrouilles (déformations causées par mon IPhone en folie…)