l’agneau mystique aux clochettes


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     Cette image au titre d’agneau mystique dont j’ignore le nom de l’auteur m’a rappelé un conte que ma maman sicilienne me racontait lorsque j’étais enfant. Deux enfants, un frère et sa sœur, était gardés prisonniers par un ogre qui les engraissait en vue d’un prochain festin. Pour éviter qu’ils ne s’enfuient durant son sommeil au cours de la nuit, l’ogre avait pris la précaution de recouvrir leur lit d’une couverture munie de clochettes qui sonnaient au moindre de leur mouvement. Dans la journée, les deux enfants étaient tenus de faire le ménage dans la maison de l’ogre. C’est durant cette tâche que la grande sœur avait eu l’idée de rassembler des petits morceaux de tissus épars dont ils emplissaient les clochettes pour les empêcher de sonner. C’est ainsi qu’ils purent échapper aux griffes de l’ogre…


l’espace et le temps – conte indien


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      Un ascète illustre nommé Nârada, ayant gagné la grâce de Visnu par ses austérité sans nombre, le dieu lui apparaît et lui promet d’accomplit n’importe quel vœu. « Montre-moi la puissance magique de ta mâyà » lui demande Nârada. Visnu* acquiesce et lui fait signe de le suivre. peu de temps après, se trouvant sur un chemin désert en plein soleil, et ayant soif, Visnu le prie d’aller quelques centaines de mètres plus loin, où l’on aperçoit un village, et de lui apporter de l’eau. Nârada se précipite et frappe à la porte de la première maison qu’il rencontre. Une très belle fille lui ouvre. L’ascète la regarde longuement, et oublie pourquoi il était venu. Il pénètre dans la maison et les parents de la jeune fille le reçoivent avec le respect dû à un saint. Le temps passe. Nârada finit par épouser la fille et connaît les joies du mariage et la dureté d’une vie de paysan. Douze ans passent : Nârada a maintenant trois enfants et, après la mort de son beau-père, il devient le propriétaire de la ferme. mais au cours de la douzième année, des pluies torrentielles finissent par inonder la région. En une nuit, les troupeaux sont noyés, la maison s’effondre. Soutenant d’une main sa femme, de l’autre tenant ses deux enfants, et portant le plus petit sur son épaule, Nârada se fraye difficilement un chemin à travers les eaux. Mais le fardeau est trop lourd. En glissant, le petit tombe à l’eau. Nârada laisse les deux autres enfants et s’efforce de le retrouver, mais il est trot tard : le torrent l’a emporté au loin. tandis qu’il cherche le petit, les eaux ont englouti les deux autres enfants, et, peu de temps après, sa femme. Nârada lui-même tombe et le torrent le porte inconscient, comme un morceau de bois. Lorsqu’il se réveille, rejeté sur un roc, et se rappelle ses malheurs, il éclate en sanglots. Mais soudainement il entend une voix familière : « Mon enfant ! Où est l’eau que tu devais m’apporter ? Je t’attends depuis plus d’une demi-heure ! » Nârada tourne la tête et regarde. À la place du torrent qui avait tout détruit, il voit les champs déserts, brillants sous le soleil. « Tu comprends maintenant le secret de ma mâyà ? » lui demande le dieu.

Version moderne d’un mythe ancien hindou raconté par Sri Ramakrishna*, cité par
Mircea Eliade dans Images et symboles (Tel gallimard, pp.98-99)

Vishnu_1780.jpgVishnou Padmanabha, peinture, 1780-90. The National Museum, New Delhi. La divinité Vishnou s’incline sur la bobine du grand serpent Shesha, tandis que Brahma ressort de son nombril. Lakshmi, épouse de Vishnou, caresse ses pieds avec dévotion.

  • * Visnu Vishnou (ou Vishnu ou Vichnou) a le rôle de conserver l’univers entre la création (Brahmâ) et la destruction (Shiva). Il établit l’ordre cosmique et assure la stabilité du monde. C’est le dieu du temps. On connaît aussi Visnu sous le nom d’ Hari. Il est identifié au Brahmane. On le représente souvent plongé dans un profond sommeil, se reposant sur les anneaux enroulés du serpent Shesha. Le serpent flotte sur les eaux de l’océan cosmique. Mais dans son sommeil, il prépare le prochain monde. Il est souvent associé à Prajapati, tous les deux ayant des fonctions similaires. Son épouse est Lakhmila déesse de la fortune et du bonheur. Sa seconde épouse est Bhumi, la Terre. C’est un protecteur des humains et un sauveur. Il ne peut intervenir directement dans les événements, il s’incarne alors en un avatar.
  • * Sri Ramakrishna Râmakrishna Paramahamsa (1836-1886) est un mystique bengali hindouiste. Dévot de Kâmi et enseignant de l’Advaïta védanta, il professait que « toutes les religions recherchent le même but » et plaçait la spiritualité au-dessus de tout ritualisme. Il insista sur l’universalité de la voie de la bhakti (dévotion), ayant lui-même approché le christianisme et l’islam.. Il est considéré comme « l’un des plus grands maîtres indiens de tous les temps » et serait un avatar de Visnu.

Le cinéma, c’est la vie ! Le Mépris de Jean-Luc Godard, 1963


Pour mettre dans l’ambiance : le thème de Camille dans Le Mépris
la sublime musique de Georges Delerue

“ La photographie, c’est la vérité
   et le cinéma, c’est vingt-quatre fois
   la vérité par seconde…”    J-L Godard


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Un paysage sublime, une maison rêvée qui tourne au cauchemar,
l’incompréhension, la désillusion, la confusion, le ressentiment puis le mépris

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Élévation : au sommet, la même vue qu’en bas mais 8 m plus haut !

Mais la malédiction des dieux poursuit ceux qui visent trop haut

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le soupçon, le doute, l’incompréhension

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le quotidien, la trivialité

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Et  face au sublime, la solitude

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Vivre dos à dos avec une statue

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le désarroi

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le ressentiment au visage figé

désillusion et éloignement, la descente aux Enfers

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fragmentation, confusion et mépris

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Godard

Avec Godard, toutes les belles histoires finissent mal
Même les nôtres…


Et Brigitte dans tout ça ?


icone : Brigitte Bardot par Thierry Jousse

      À l’occasion des 50 ans de Brigitte Bardot (le 28 septembre 2014), Thierry Jousse avait réalisé un clip plein de tendresse et de nostalgie en hommage à l’actrice sur le thème de la musique et de la danse dans lequel apparaîssent nombre de scènes cultes – Réalisation Thierry Jousse, image Laurent Sardi, montage Antoine Le Bihan, production : camera Lucida – Extraits des films Babette s’en va t’en guerre, Le repos du guerrier, la bride sur le cou, l’ours et la poupée, le mépris, la vérité, Don Juan 73, la femme et le pantin, En cas de malheur, Et Dieu cté la femme, une parisienne, Boulevard du rhume, les novices, Viva Maria.

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Thierry Jousse.png     Après avoir été durant cinq années, entre 1991 et 1996, rédacteur en chef des Cahiers du CinémaThierry Jousse se lance dans la réalisation à partir de 1998 avec trois courts-métrages tout en poursuivant parallèlement une carrière de chroniqueur musical pour les revues Inrockuptibles et Jazz Magazine et à la radio sur France Musique et une émission, sur Arte consacrée au BO de films, Blow Up Il a réalisé par la suite deux longs métrages, Les Invisibles et Je suis un no man’s land en 2005 et 2009. 


La chanson de Solveg en électro


     Schiller est un groupe allemand de musique électronique et new-age créé en 1998 à Hambourg par Christofer von Deylen et Mirko von Schlieffen. Ce dernier quittera le groupe en 2003. Leur premier album Zeitgeist définit un style qui sera distinctif du groupe : un fond de musique électronique accentuée par une douce mélodie accompagnée le plus souvent avec un texte littéraire lu d’une voix synchrone. L’album Opus qui contient la chanson de Solveg est le 8ème du genre, il comprend des collaborations avec le hautboïste allemand Albrecht Mayer,  la pianiste française Hélène Grimaud et la chanteuse d’opéra russe Anna Netrebko.   (crédit Wikipedia)

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Remerciements à Caiçara Blogando qui m’a fait connaître cette interprétation qui ferait presque couler des larmes de sang… c’est ICI


Edvard_Grieg_portrait_(3470721810)Edvard Grieg (1843-1907)

     La chanson de Solveig est un extrait de la musique de scène composée par le compositeur norvégien Edvard Grieg pour la pièce de théâtre Peer Gynt écrite par Henrik Ibsen. La chanson  fait partie de la composition Peer Gynt, suite n° 2, opus 55 et a été jouée pour la première fois à Oslo en 1876 où elle a reçu un accueil triomphal. la pièce a été tirée d’un vieux conte norvégien et narre l’histoire d’un jeune homme de 20 ans, Peer Gynt, un anti-héros prétentieux, égoïste, menteur, volage, dévoré par l’ambition et l’orgueil qui choisit de parcourir le monde non sans avoir obtenu au préalable la promesse de sa fiancée Solveig de l’attendre jusqu’à son retour. Malheureusement tout ce qu’il entreprend échoue lamentablement et il sombre dans la déchéance. Après un naufrage, il reviendra des années plus tard vieux et pauvre retrouver la fidèle et vertueuse Solveig qui l’aura patiemment attendu durant tout ce temps. Usée par les ans et cette longue attente, elle aura le temps de le consoler dans ses bras avant qu’il ne rende le dernier soupir. Elle lui murmure alors tendrement : « Ton voyage est fini, Peer, tu as enfin compris le sens de la vie, c’est ici chez toi et non pas dans la vaine poursuite de tes rêves fous à travers le monde que réside le vrai bonheur. »

Que cela vous serve de leçon….

L’hiver peut s’enfuir, le printemps bien aimé
Peut s’écouler.
Les feuilles d’automne et les fruits de l’été,
Tout peut passer.
Mais tu me reviendras, Ô mon doux fiancé,
Pour ne plus me quitter.
Je t’ai donné mon cœur, il attend résigné,
Il ne saurait changer.

Que Dieu daigne encore dans sa grande bonté,
Te protéger,
Au pays lointain qui te tient exilé,
Loin du foyer.
Moi je t’attends ici, cher et doux fiancé,
Jusqu’à mon jour dernier.
Je t’ai gardé mon cœur, plein de fidélité,
Il ne saurait changer.


Mais peut-être préférez-vous l’interprétation classique de la soprano norvégienne Marita Solberg ?


Das Lied vom Surabaya Johnny par Lotte Lenya


Lotte Lenya : Das Lied vom Surabaya Johnny

       Surabaya Song est avec Bilbao Song la chanson la plus célèbre tirée de Happy End, une comédie musicale crée par Kurt Weill, Elisabeth Hauptmann et Bertold Brecht en septembre 1929 à Berlin. N’ayant pas recueilli le succès escompté, elle sera retirée de l’affiche après seulement sept représentations mais sera montée à Broadway en 1977 où elle sera présentée 75 fois. la chanson a été interprétée par de nombreux chanteurs.

Das Lied vom Surabaya Johnny

Ich war jung, Gott, erst sechzehn Jahre                        J’étais jeune, dix-sept ans, une môme
Du kamest von Birma herauf                                          Je t’ai vu, t’arrivais d’Birmanie
Und sagtest, ich solle mit dir gehen                               Tu disais qu’il fallait que j’te suive
Du kämest für alles auf                                                    Tu disais «T’auras pas d’soucis»
Ich fragte nach deiner Stellung                                       J’ t’ai demandé c’que tu faisais dans la vie
Du sagtest, so wahr ich hier steh                                    Tu m’as dit, aussi vrai que j’suis là
Du hättest zu tun mit der Eisenbahn                             Je travaille quelque part aux chemins d’fer
Und nichts zu tun mit der See                                         Et je n’ai rien à fiche sur la mer
Du sagtest viel, Johnny                                                     Tu parlais trop, Johnny
Kein Wort war wahr, Johnny                                          Tout était faux, Johnny
Du hast mich betrogen,Johnny, in der ersten Stund  Dés l’premier mot, Johnny, tu m’as trompée
Ich hasse dich so, Johnny                                                 Ah, c’que j’te hais, johnny
Wie du da stehst und grinst, Johnny                             Quand t’es là qui ricanes, Johnny
                                                                                               Tu retires cette pipe de ta grande gueule ?
                                                                                               Ordure !
 
Surabaya-Johnny, warum bist du so roh ?                   Surabaya Johnny, pourquoi t’es si méchant ?
Surabaya-Johnny, mein Gott, ich liebe dich so.           Surabaya Johnny, Bon Dieu! Et moi qui t’aime tant
Surabaya-Johnny, warum bin ich nicht froh ?            Surabaya Johnny, pourquoi je souffre tant ?
Du hast kein Herz, Johnny, und ich liebe dich so.      T’as pas d’cœur, Johnny, et moi qui t’aime tant
 
Zuerst war es immer Sonntag                                         Y avait sept dimanches par semaine
So lang, bis ich mitging, mit dir                                      Au début quand j’te connaissais pas
Aber schon nach zwei Wochen                                       Mais au bout de quinze jours à peine
War dir nichts mehr recht an mir                                  Y’a plus rien qui t’plaisait en moi
Hinauf und hinab auf den Pandschab                          Qu’il est long le chemin jusqu’au Punjab
Den Fluß entlang bis zur See.                                          De la source du fleuve à la mer
Ich sehe schon aus im Spiegel                                         J’ose même plus me regarder dans une glace
Wie eine Vierzigjährige                                                    J’ai déjà l’air d’une vieille rombière
Du wolltest nicht Liebe, Johnny                                      Il t’fallait pas d’amour, Johnny
Du wolltest Geld, Johnny                                                  Il t’fallait du fric, Johnny
Ich aber sah, Johnny, nur auf deinen Mund                Moi, bonne idiote, je n’voyais plus qu’ta bouche
Du verlangtest alles, Johnny                                            Tu as tout exigé, Johnny
Ich gab dir mehr, Johnny                                                 Et j’en ai remis, Johnny
                                                                                               Tu retires cette pipe de ta grande gueule ?
                                                                                               Ordure !
 
Surabaya-Johnny, warum bist du so roh?                    Surabaya Johnny, pourquoi t’es si méchant ?
Surabaya-Johnny, mein Gott, ich liebe dich so.          Surabaya Johnny, Bon Dieu! Et moi qui t’aime tant
Surabaya-Johnny, warum bin ich nicht froh ?            Surabaya Johnny, pourquoi je souffre tant ?
Du hast kein Herz, Johnny, und ich liebe dich so.      T’as pas d’cœur, Johnny, et moi qui t’aime tant
 
Ich habe es nicht beachtet                                               J’ai jamais bien cherché au juste
Warum du den Namen hast                                            Où t’avais pu trouver c’nom-là
Aber auf der ganzen langen Küste                                Mais du haut jusqu’en bas de la côte
Warst du ein bekannter Gast                                          Y’avait pas d’client plus connu que toi
Eines morgens in einem Sixpencebett                          Un beau jour, dans un lit à cent balles
Werd ich donnern hören die See                                    J’entendrai le tonnerre de la mer
Und du gehst, ohne etwas zu sagen                               Et voilà qu’tu t’en vas sans rien dire
Und dein Schiff liegt unten am Kai                                Ton bateau est à l’ancre en bas
Du hast kein Herz, Johnny                                               Tu n’as pas d’cœur, Johnny
Du bist ein Schuft, Johnny                                                T’es un salaud, Johnny
Du gehst jetzt weg, Johnny, sag mir den Grund          Voilà qu’tu pars, Johnny, sans dire pourquoi
Ich liebe dich doch, Johnny                                             Mais moi, je t’aime, Johnny
Wie am ersten Tag, Johnny                                             Comme au premier jour
Nimm die Pfeife aus dem Maul                                      Johnny, tu la retire cette pipe de ta grande gueule ?
Du Hund.                                                                             Ordure !
 
Surabaya-Johnny, warum bist du so roh?                    Surabaya Johnny, pourquoi t’es si méchant ?
Surabaya-Johnny, mein Gott, ich liebe dich so.          Surabaya Johnny, Bon Dieu! Et moi qui t’aime tant
Surabaya-Johnny, warum bin ich nicht froh?             Surabaya Johnny, pourquoi je souffre tant ?
Du hast kein Herz, Johnny, und ich liebe dich so.      T’as pas d’cœur, Johnny, et moi qui t’aime tant

Johnny !                                                                               Johnny !


Lotte_Lenya.jpgLotte Lenya est une chanteuse et actrice autrichienne née à Vienne en 1898, naturalisée américaine. Elle avait épousé le compositeur allemand Kurt Weill, collaborateur de Bertold Brecht, en 1927 mais le couple avait du quitter l’Allemagne à cause des origine juives de celui-ci et de ses sympathies communistes. Ses œuvres avaient fait l’objet d’un autodafé  organisé par les nazis. Après un séjour à Paris, ils émigrent à New York où ils poursuivent leurs carrières respectives. Au décès de Kurt en 1950, Lotte poursuit une carrière de chanteuse et d’actrice jusqu’à sa mort d’un cancer en 1981.


 

Enfance : le plaisir de petites peurs sans conséquence


la balance à bascule (Viou)

La balance à bascule

Capture d_écran 2017-04-09 à 01.18.50     Elle se tourna vers Ernestine, qui traînait dans la rue en se dandinant sur ses grosses jambes molles. La figure d’Ernestine était grise et grippée comme une serpillère. Elle était vieille. Moins vieille tout de même que grand-père et grand-mère qui, eux, avaient passé le temps ou l’on compte par années. Lorsque Ernestine l’eut enfin rejointe, Sylvie pénétra sous le porche. Il était très large, pour permettre le va-et-vient des camions, des chariots. Au milieu du passage, se découpait le tablier de la bascule qui servait à peser les chargements. Quand on marchait dessus, on éprouvait une légère impression de flottement, d’oscillation mécanique. Sylvie ne manquait jamais de passer sur le pont pour sentir, sous ses pieds, le vide. Cette fois encore, elle goûta le plaisir d’une petite peur sans conséquence. Sûrement, la plate-forme allait se dérober sous son poids, la précipitant dans une chute verticale au fond d’un trou noir où s’entrecroisaient des barres de fer. Comme rien ne se produisait, elle jeta un regard vers la baie vitrée, derrière laquelle se dressait le cadran blanc de la balance. L’aiguille n’avait pas bougé. « Je ne suis pas encore assez lourde, décida Sylvie. Une vraie plume. Peut-être que je n’existe pas ! » Puis, elle imagina toute la famille réunie sur le pont à bascule : grand-père, grand-mère, maman, tante Madeleine, elle-même…, Alors, sans doute l’aiguille consentirait à se déplacer. Combien de kilos représenteraient-ils, pris en semble ? Cent ? Mille ? Elle sourit à l’idée du groupe qu’ils formeraient, serrés coude à coude sous le porche, comme pour une photographie, et se dirigea résolument vers la cour. Là se trouvait la niche de Toby.        (Henri Troyat, Viou. pp.6-7)

Les plaisirs de petites peurs sans conséquence…

     Qui n’a pas joué, enfant, à « se faire peur », à se confronter au danger de l’inconnu, de l’interdit. Qui n’a pas ressenti l’attirance d’éprouver la peur, de se retrouver dans l’antichambre de l’épouvante au plus près du danger, de l’innommable, de l’irréversible.  Pour l’enfant, ce désir paradoxal, puisqu’au même moment il ressent le besoin d’être en sécurité et espère de tout ses forces que « cela n’arrivera pas » est un moyen d’apprivoiser sa  peur en mesurant le danger. L’enfance est une confrontation au monde, un apprentissage de celui-ci en vue d’acquérir une confiance en soi pour mener une vie autonome et quoi de plus angoissant que la persistance de zones d’ombre, de situations inconnues que l’on a pas appris à maîtriser. L’ignorance de ce qui nous menace et des moyens de s’en protéger est source de danger et le fait de se confronter à ce danger est le moyen trouvé par l’enfant pour  l’apprivoiser et l’exorciser. Si, pour certains la peur est un sentiment à éviter absolument : « La peur, c’est quelque chose d’effroyable, une sensation atroce, comme une décomposition de l’âme, un spasme affreux de la pensée et du coeur… » (Maupassant), pour d’autres, c’est un sentiment source de satisfaction et même de plaisir. Pour un enfant, dominer sa peur, s’accompagne souvent du plaisir délicieux qu’apportent les émotions intenses que l’on ressent au moment de la confrontation avec le danger et du sentiment de fierté que l’on éprouve après la victoire remportée sur soi-même. Mais dans ces conditions le risque est réel pour certains de développer une addiction aux émotions développées par la peur : « La peur est agréable au corps. Je sais de quoi je parle. La bouche qui se sèche, la gorge qui devient rêche, le coeur qui tape à tout casser, cette merveilleuse lucidité de l’esprit qui s’empare de vous au moment voulu… La peur n’est pas un ignoble sentiment, c’est une exquise sensation » (Louis Calaferte). Chez les enfants, cette expérience se pratique le plus souvent par l’intermédiaire du jeu. En ce sens, on peut assimiler le jeu à « se faire peur » aux rites de passage à l’état adulte auxquels on soumettait les adolescents dans certaines sociétés.

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      Dans un tout autre style et environnement, on trouve un bon exemple de cette expérience d’apprentissage du danger, propre à l’enfance, dans le roman d’Elena Ferrante, L’amie prodigieuse. Enfants, les deux héroïnes, Elena et Lila, vivent dans leur monde propre et multiplient les expériences mais à un degré supérieur frisant la provocation et le masochisme et de nature particulièrement « trash ». Sans doute le fait que l’enfance des deux fillettes se déroulent dans ce lieu de misère, de sauvagerie et de perdition qu’est le Naples des lendemains de guerre y est il pour quelque chose.

    « Quand on est au monde depuis peu de temps, il est difficile de comprendre quels sont les sentiments à l’origine de notre sentiment du désastre, et peut-être n’en ressent-on même pas la nécessité. Les grandes personnes, en attente du lendemain, évoluent dans un présent derrière lequel il y a hier, avant-hier ou tout au plus la semaine passée. Les petits ne savent pas ce que cela veut dire «hier», «avant-hier», ni même «demain», pour eux tout est ici et maintenant (…) Moi, j’étais petite et, en fin de compte, ma poupée en savait plus long que moi. Je lui parlais, elle me parlait. (…) La poupée de Lila, en revanche, avait un corps en chiffon jaunâtre rempli de sciure, et je la trouvais laide et crasseuse. Toutes deux s’épiaient, se soupesaient, toujours prêtes à se blottir dans nos bras si un orage éclatait, s’il y avait du tonnerre ou si quelqu’un de plus grand, de plus fort et aux dents plus aiguisées, voulait s’emparer d’elles.  »  Elena Ferrante, L’amie prodigieuse, pp.28-29)

    « C’était l’heure de rentrer mais nous nous attardions, occupées à mettre notre courage à l’épreuve, par défi et sans jamais nous adresser la parole. Depuis quelque temps, à l’école et en dehors, nous ne faisions que cela. Lila glissait la main, puis tout le bras, dans la gueule noire d’une bouche d’égoût, et juste après je faisais de même, le cœur battant, espérant que les cafards ne courraient pas sur la peau et que les rats ne me mordraient pas. Lila grimpait jusqu’à la fenêtre de Madame Spagnuolo, au rez-de-chaussée, se pendait à la barre de fer où passait le fil à linge, se balançait et puis se laissait glisser jusqu’au trottoir, et moi je le faisais aussitôt à mon tour, même si j’avais peur de tomber et de me faire mal. Lila s’enfonçait sous la peau l’épingle de nourrice rouillée qu’elle agit trouvée dans la rue je ne sais quand mais qu’elle gardait dans sacoche comme si c’était le cadeau d’une fée : moi j’observais la pointe de métal qui creusait un tunnel blanchâtre dans sa paume puis, quand elle l’enlevait et me la tendait, je faisais de même.
ogre     Tout à coup, elle me lança un de ses regard bien à elle, immobile, les yeux plissés, et se dirigea vers l’immeuble où habitait Don Achille. La peur me figea le sang. Don Achille, c’était l’ogre des contes, et j’avais l’interdiction absolue de l’approcher, lui parler, le regarder ou l’épier : il fallait faire comme si sa famille et lui n’existaient pas. Il était craint et haï, dans ma famille mais pas seulement, sans que je sache d’où ça venait. Mon père en parlait de telle façon que je l’avais imaginé gros, couvert de cloques violacées et constamment hors de lui, malgré ce «Don» qui évoquait au contraire, pour moi, une autorité calme; C’était un être fait de je ne sais quelle matière – fer, verre ou ortie – mais vivant, vivant avec un souffle brûlant qui lui sortait par le nez et par la bouche. je croyais que si je le voyais ne serait-ce que de loin, il me planterait dans les yeux quelque objet acéré et chauffé à blanc. Et si j’avais la folie de m’approcher de la porte de son appartement, là il me tuerait. (…)
      Je m’habituai à l’obscurité et découvris Lila assise sur la première marche des escaliers. Elle se leva et nous commençames à monter…     Elena Ferrante, L’amie prodigieuse, pp.22-27)


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Viou, d’Henri Troyat

    Dans ce roman d’Henri Troyat écrit tardivement en 1980 à l’âge de 69 ans, Viou, c’est Sylvie Lesoyeux, une petite fille de huit ans élevée par ses grands-parents dans la ville du Puy depuis la mort de son père, médecin, tué par les allemands alors qu’il soignait les maquisards lors de la libération et l’éloignement de sa mère partie à Paris pour gagner sa vie. Ce sont ses parents qui avaient inventé ce diminutif Viou, à partir d’une première appellation, Sylviou. La grand-mère de Viou est une catholique fervente, raide et distante qui lui manifeste un amour froid, le grand-père fait preuve de plus de compréhension et d’affection mais déserte dés que cela lui est possible la maison pour échapper à la présence stressante de son épouse. Dans cet ambiance pesante ponctuée par les rites des cérémonies à l’église, des visites au cimetière et la récitation des prières, Viou se réfugie dans la compagnie du chien Toby, de l’ours en peluche éclopé Casimir que lui a légué sa maman, de ses poupées et des souvenirs des moments passés en compagnie de sa maman. Son papa, dont elle n’a qu’un souvenir diffus est présent par les multiples photos exposées dans la maison de ses parents le montrant à diverses époques de sa vie et par les histoires idéalisées que raconte sa grand-mère. Le roman de Troyat montre de manière touchante, les angoisses et les émotions d’une petite fille orpheline de père et privée de sa maman et son lent cheminement pour tout à la fois se préserver du monde des adultes qu’elle juge le plus souvent injuste et incompréhensible et s’y faire une place pour exister en tant que personne.

      Viou est le premier roman d’une trilogie et sera suivi par À demain Sylvie, qui raconte la vie de la petite fille à Paris enfin réunie avec sa mère et le nouvel époux de celle-ci et Troisième bonheur qui raconte sa vie d’adulte.


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