la forêt du chaos


Dimanche 28 mai dans la forêt du Semnoz, milieu de l’après-midi – photos Enki

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      Cette partie de la forêt se situe sur un terrain plat et humide et la végétation composée majoritairement de résineux y est très dense. Les arbres, serrés les uns contre les autres, sont très nombreux et une véritable lutte pour atteindre la lumière du soleil s’engage. Il y aura quelques gagnants et de nombreux perdants. Les gagnants sont ceux qui ont réussi à atteindre la lumière les premiers. Ils vont devenir des géants et verront leur ramure s’étoffer en partie supérieure captant ainsi l’essentiel de la luminosité. Les autres, privés des bienfaits des rayons solaires vont s’étouffer et s’étioler peu à peu, finissant par mourir debout. Commence alors le processus d’un long pourrissement sur pied. Les troncs se fendent, l’écorce se dessèche et se détache par plaques telle une peau morte qui se desquame laissant apparaître les stigmates d’une chair dévorée par la vermine, ceci jusqu’au moment où, sous les coups de butoir d’une tempête, ils se brisent à leur base laissant pointer vers le ciel de sinistres moignons.

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Et encore et toujours les rives du lac d’Annecy…


4 avril 2017 vers 19 h, photos Enki (prises avec mon Iphone)

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le signe cabalistique caché au sein du Géant

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la maison des Trolls

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le trou du guetteur

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Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ?


«Une grandiose polyphonie du cosmos en genèse» par André Biely


Article publié pour la première fois le 6 septembre 2013 et remanié

Gaston Bachelard à 15.10.16     Dans son ouvrage « La Terre et les Rêveries de la volonté« , Gaston Bachelard cite le poète russe André Biely qui, nous dit-il « écrit une page de tumultueuse orographie où les montagnes ne cessent de se soulever. Il voit une sorte de paysage ascendant  qui lutte, en toutes ses formes, contre la pesanteur ». Gaston Bachelard souligne également que « la montagne réalise vraiment le cosmos de l’écrasement. dans les métaphores, elle joue le rôle d’un écrasement absolu, irrémédiable : elle exprime le superlatif du malheur pesant et sans remède ». Il n’en fallait pas plus pour aiguiser ma curiosité…


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                         .

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                        .

.      Il crut trop à l’éclat de l’or
.     et périt des flèches solaires.
.     Sa pensée mesura les siècles
.     Mais vivre sa vie – il ne sut.

                      (Biély, aux Amis)

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Biographie

     Boris Nikolaïevitch Bougaïev, connu sous le pseudonyme d’Andreï Biély ou André Bély, né le 26 octobre 1880 à Moscou et mort le 8 janvier 1934, est considéré comme l’un des plus grands écrivains russes du XXe siècle. Il a eu une forte influence sur la langue russe moderne, un peu comme James Joyce sur l’anglais, et Goethe sur l’allemand. Avec son ami, Alexandre Blok, il fut un des chefs de file de la seconde génération symboliste en Russie. Très doué et instruit dans plusieurs disciplines dont les mathématiques, les sciences naturelles, la philosophie, il était également poète, musicien et dessinateur.
     Pendant son enfance à Moscou où son père était professeur de mathématiques, il est marqué par Goethe, Frédéric Chopin et Ludwig van Beethoven, puis par Nicolas Gogol et Charles DickensSes influences s’étendent en 1896 par ses lectures d’Arthur Schopenhauer, en 1897 par celles de Dostoïevski et d’Ibsen ; ensuite en 1899 par sa découverte de Nietzsche et du philosophe russe Vladimir Soloviev, de Wagner ainsi que par Emmanuel Kant. Il lit les Vedas, et les « auteurs modernes français ». En 1899, il entre à l’université de Moscou, où il s’inscrit d’abord en sciences naturelles, puis en lettres. Il fréquente le salon moscovite de Margarita Morozova à partir de 1905. En 1905, il séjourne à Saint-Pétersbourg, où il assiste au début de la révolution. À Moscou il prend part à des manifestations. En 1907, il séjourne à Munich et à Paris, où il rencontre Jean Jaurès, pour y tenir des conférences. Son premier roman La Colombe d’argent est publié dans une revue en 1909, année où il rencontre Assia Tourguenieva, qu’il épousera en 1914 à Berne. Ils visitent ensemble la Sicile, l’Égypte, la Tunisie et la Palestine. En 1912, il part pour Bruxelles, pour Bergen en Norvège puis pour Leipzig, où il fait la rencontre de Rudolf Steiner. Subjugué par ce dernier, il le suit à Dornach, où il s’installe en 1914. Il fait partie de la communauté qui construit le Johannes Bau qui fut dénommé ultérieurement Goetheanum. Assia et sa sœur Nathalie participent activement à l’entreprise (Assia dirige l’équipe de sculpteurs). Biély, peu habile de ses mains, n’est pas vraiment utile, aussi il sillonne l’Europe suivant Steiner dans ses tournées de conférences, Stuttgart, Munich, Vienne, Prague. En 1916, il répond à l’appel de mobilisation et rentre en Russie en passant par l’Angleterre, mais il est réformé. Assia refuse de quitter Dornach et son travail au Goetheanum en construction. Il vit alors dans un monde obsessionnel et grotesque qu’il décrit minutieusement dans les Carnets d’un toqué. L’année suivante, il fonde le groupe anthroposophique de Moscou avec l’anthroposophe T. Trapeznikov. Il rencontre pour la première fois celle qui sera sa seconde épouse en 1925, Klavdia Nikolaïevna Vassilieva. Il publie Glossolalie, un essai de poésie critique sur l’origine du langage, la manière dont les mots naissent dans la bouche, la conformité du son et du sens.

     Comme Alexandre Blok, Biély soutient par utopie la Révolution russe. Cependant, en 1919, déçu par la révolution bolchévique, il constate qu’il n’y aura pas de « révolution de l’esprit ». En 1920, il fonde avec le critique Ivanov Razoumnik la VOL-FILA (Association libre de Philosophie) dont il présida la branche moscovite. Il éprouve des doutes sur l’anthroposophie. Très vite, son indépendance à l’égard de la stricte doctrine marxiste avait été mal tolérée du pouvoir. Plusieurs membres de l’association avaient été arrêtés puis relâchés, le groupe était de plus en plus surveillé par la Tcheka, et fut finalement interdit à Moscou au début de 1921. Cependant, Lénine accepte de laisser partir Biély pour l’étranger. En 1921, il s’installe à Berlin, où se trouvent de très nombreux intellectuels russes. Assia lui signifie leur séparation définitive. Ils se rencontreront encore à Berlin en 1922 puis à Stuttgart en1923 pour le constat de séparation. Klavdia Nikolaïevna Vassilieva le rejoint alors à Berlin. Ils rentrent ensemble à Moscou, en URSS, où Léon Trotski condamne avec mépris l’écrivain Biély dans son ouvrage Littérature et RévolutionEn 1931, le couple s’installe près de Léningrad. Le 15 juin 1933, Andreï Biély subit une première crise cardiaque ; il meurt à Moscou le 8 janvier 1934, à l’âge de 54 ans. À sa mort, son œuvre comprend 46 volumes et plus de 300 articles, récits, esquisses. (crédit Wikipedia)

     Son nom a été donné à l’un des principaux prix littéraires russes, le prix Andreï Biély.
Pour plus d’information sur la vie et l’œuvre d’Andreï Biély, lire le blog « Esprits Nomades », c’est ICI.

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AIGUILLES DE CHAMONIX

Aiguilles de Chamonix – photo de Clément Jourdheuil

Extrait de deux passages de La Terre et les rêveries de la volonté dans lesquels Bachelard cite Biély

    Comment mieux réaliser l’essentielle transmutation des forces qui est la loi fondamentale de l’imagination dynamique, de l’imagination dynamisante ? devant la mer immense, le rocher est l’être viril.
      Le vent dans les rochers affreux, comment n’aurait-il pas une voix déchirante ? La gorge rocheuse n’est pas seulement un sentier étranglé, elle est secouée  du sanglot de la terre que l’écrivain russe Biely entendait dans le forêts et le amonts de son enfance (Anthologie des Ecrivains soviétiques, p.49) : « Les vents rapides deviennent un sifflement dans les branches sous le mugissement noir du roc; attention au basson guttural… parmi les rochers… qui fore une gorge sous les facettes lisses et pures des géants gris. » Dans le paysage dynamisé par la pierre dure, par le roc de basalte ou de granit, un mugissement noir creuse l’abîme. Le rocher crie.   (Bachelard, La Terre et les rêveries de la volonté, p. 183)

     D’autres poètes, au lieu de vivre l’effort d’Atlas à sa naissance, se portent à son fougueux accomplissement, Biely écrit une page de tumultueuse orographie où les montagnes ne cessent de se soulever, il vit une sorte de paysage ascendant, qui lutte en toutes se formes contre la pesanteur :

     « Les pointes rocheuses menaçaient, surgissaient dans le ciel; s’interpellaient, composaient la grandiose polyphonie du cosmos en genèse; vertigineuses, verticales, d’énormes masses s’accumulaient les unes sur les autres, dans les abîmes escarpés s’échafaudaient les brumes; des nuages vacillaient et l’eau tombait à verse; les lignes des sommets couraient rapides dans les lointains; les doigts des pics s’allongeaient  et les amoncellements dentelés dans l’azur enfantaient de pâles glaciers, et les lignes de crêtes peignaient le ciel ; leur relief gesticulait et prenait des attitudes ; de ces immenses trônes des torrents se précipitaient en écume bouillante; une voie grondante m’accompagnait partout ; pendant des heures entières défilaient devant mes yeux des murs , des sapins, des torrents et des précipices , des galets, des cimetières, des hameaux, des ponts; la pourpre des bruyères ensanglantait les paysages, des flocons de vapeur s’enfonçaient impérieusement dans les failles et disparaissaient, les vapeurs dansaient entre soleil et eau, fouettant ma figure, et leur nuage s’écroulait à mes pieds; parmi les éboulements du torrent, les tumultes de l’écume allaient se dissimuler sous les laits de l’eau étale; mais par là-dessus tout frissonnait, pleurait, grondait, gémissait et, se faisant un chemin sous la couche laiteuse qui faiblissait, moussait comme fait l’eau.

     Me  voici dressé au milieu des montagnes… »

    Nous n’avons pas voulu trier ce long document, car nous voulions lui laisser ses forces d’entraînement. Biely donne, précisément un tableau dynamique, la description dynamique d’un relief qui veut la violence. Et combien symptomatique est la dernière ligne citée ! Tous ces pics qui s’allongent, tout ce relief qui gesticule et qui prend des attitudes, c’est pour aboutir à « dresser » le démiurge littéraire au milieu des montagnes ! Comment mieux dire qu’Atlas est le maître du monde, qu’il aime son fardeau, qu’il est fier de sa tâche ? Une joie dynamique traverse le texte de Biely. Il ne vit pas une apocalypse, mais la joie violente de la terre.   (Bachelard, La Terre et les rêveries de la volonté, p. 322-323)

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Sur les montagnes

Les montagnes dans des couronnes nuptiales.
Je suis enchanté, je suis jeune.
Il y a chez moi sur les montagnes
un froid purificateur.

Voilà que vers moi sur le roc
un bossu aux cheveux blancs se traine.
Comme cadeau il m’apporte
des ananas des serres souterraines.

Il danse dans des habits framboise
en glorifiant l’azur.
Avec sa barbe, il soulève 
un tourbillon de tempêtes d’argent neigeux.

Il crie bien fort
d’une voix grave de basse.
Dans les cieux
il lance un ananas.

Et, ayant décrit un arc,
illuminant les alentours,
l’ananas tombe, luisant
dans l’inconnu

en émettant de la rosée dorée
en colonnes de ducats.
Les gens disent en bas :
« C’est le disque du soleil enflammé… »

Les fontaines de feu dorées
tombent en retentissant,
lavent les rochers
comme la rosée
du cristal cramoisi.

Je soutire du vin dans les verres
et m’approchant de biais
j’arrose le bossu
d’un flot d’écume claire.

1903, Moscou

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Santiago Carruso - Manfred conjurant les Esprits - 2012

Santiago Carruso – Manfred conjurant les Esprits – 2012

Le Retour (extrait)

 » Il faisait nuit. Sur l’énorme falaise noire qui éventrait le ciel, le vieillard, tout entier tendu vers les hauteurs, se tenait debout, appuyé sur son bâton.
Les vents froids le frappaient; ses vêtements assombris se confondaient avec l’obscurité ambiante.
Les vents froids le frappaient et les pans de son habit battaient derrière son dos comme des ailes ténébreuses.
On aurait dit que c’étaient là les ailes de la nuit et que le vieillard dressé dans le noir planait comme une chauve-souris au-dessus du monde.
Sa barbe ressemblait à un nuage argenté, à une nébuleuse prise dans le tourbillon nocturne des siècles, prête à éclater en sanglots de feux stellaires.
Son collier lumineux paraissait un prolongement des étoiles. De temps à autre, une comète, diamant tombé de sa poitrine, tourbillonnait dans les ténèbres.
Le vieillard dispersait ses joyaux et ceux-ci, telles des graines de mondes nouveaux, se répandaient dans la nuit.
On aurait pu croire que des formes de vie inédites y naissaient pour y clore leurs destins.
Le vieillard planait toujours, agitant ses ailes, et criait « L’enfant connaîtra un nouveau commencement. Il renaîtra sur chaque diamant pour se répéter sans cesse. »
Mais ce n’était qu’une illusion. Le vieillard ne volait pas. Les vents glacés le frappaient et les pans de son habit flottaient dans son dos.
Et au fur et à mesure que le jour montait dans le ciel, son vêtement s’éclaircissait jusqu’à retrouver sa blancheur de neige.
La mer, couleur d’émeraude translucide, luisait sur toute sa surface et heurtait la rive en houles sonores. Le ciel de cristal, tendre et fragile, semblait inondé d’or vert… Seuls les horizons étaient hantés de brumes mauves et pourpres.
Sinon, tout était vert. « 

Traduction Christine Zeytounian-Beloüs, copyright édition Jacqueline Chambon.

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Twin Peaks de nouveau sur nos écrans en mai 2017…


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David Lynch

L’envoûtante intro de Twin Peaks (1990) accompagnée de l’inquiétante musique d’Angelo Badalamenti –  Acteurs Kyle MacLachlan, Sherilyn Fenn, Lara Flynn Boyle, Sheryl Lee, Peggy Lipton, Mädchen Amick, James Marshall, etc. …

    Twin Peaks ou Mystères à Twin Peaks est une série américaine créée par Mark Frost et David Lynch diffusée pour la première fois sur 2 saison du 8 avril 1990 au 10 juin 1991, et une troisième saison sera diffusée à partir du 21 mai 2017. Dans la ville imaginaire de Twin Peaks, située dans le nord-ouest de l’Etat de Washington, le cadavre de Laura Palmer, une jolie lycéenne connue et aimée de tous, est retrouvé emballé dans un sac en plastique sur la berge d’une rivière. L’agent spécial du FBI Dale Cooper est désigné pour mener l’enquête. Il découvre alors que Laura Palmer n’était pas celle que l’on croyait et que de nombreux habitants de la ville ont quelque chose à cacher. La musique de la série (Twin Peaks Soundtrack) est sortie en CD le 15 avril 1991 sous le label Warner Bros. Elle comporte onze morceaux composés par Angelo Badalamenti et Julee Cruise .(crédit Wikipedia)


il y a vertige et vertige…

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       Ètymologiquement, le mot vertige vient du latin vertigore issu lui-même du latin versoversare qui signifie tourner. Physiologiquement, le vertige est un trouble qui affecte un sujet dans son contrôle dans l’espace en créant l’illusion d’un déplacement tournant de son corps dans l’espace qui l’entoure ou de cet espace par rapport à lui-même. Ce phénomène est générateur d’une sensation de déséquilibre plus ou moins importante (ataxie). Il ne faut pas confondre le vertige avec les étourdissements dont les effets sont moindres.

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le vertige sur un plan physiologique

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     La sensation rotatoire que ressent le sujet correspond au vertige physiologique ou vrai vertige. Elle se produit lorsque le cerveau est soumis à un dérèglement du système vestibulaire responsable de l’équilibre chez l’homme. Des mouvements inhabituels tels le mouvement d’un bateau ou la rotation répétée d’un véhicule peuvent créer un effet bien connu de «mal de mer» accompagné de vomissement, de même que de mauvaises positions de la tête ou de son déplacement. Certaines pathologies des systèmes vestibulaire et visuel ou du système nerveux central peuvent entraîner des étourdissements, des sensations de vertige pouvant aller  jusqu’à l’évanouissement.

schéma de gauche :  Le système vestibulaire périphérique (représenté en bleu) est localisé dans le rocher de l’os temporal

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la sensation de vertige induite par la peur des hauteurs (crédit Wikipedia)

       La plupart des individus font l’expérience d’une peur ou d‘une anxiété en présence de hauteurs et de vide, spécialement en cas d’absence ou de faiblesse de protection. La peur est une émotion ressentie généralement en présence ou dans la perspective d’un danger ou d’une menace. En d’autres termes, la peur est une conséquence de l’analyse du danger et permet au sujet de le fuir ou de le combattre, premier stade de la réaction instinctive d’adaptation et de réponse du système nerveux orthosympathique au stress, décrit par le psychologue américain Walter Bradford Cannon sous le terme «réponse combat-fuite ». Certains psychologues tels que John B. Watson et Paul Ekman différencient néanmoins l’état de peur qui serait créée par un flux d’émotions (joie, tristesse, colère) généré par les comportements spécifiques de l’évitement et de la fuite de l’état d’anxiété qui serait le résultat de menaces perçues comme étant incontrôlables ou inévitables. La peur de la hauteur et du vide qui nous intéresse serait alors due à un état d’anxiété causé par la présence du danger de chute que ces éléments représentent.

       Dans la phase de réaction de l’organisme au stress causée par un sentiment de danger imminent, l’amygdale   (ensemble de noyaux au niveau des lobes temporaux) est activée et l’organisme produit divers composés organiques, les catécholamines, qui ont pour fonction de faciliter les réactions physiques immédiates associées à une préparation pour une réponse  de sauvegarde déterminée et éventuellement violente. Ceux-ci incluent notamment :

  • l’accélération du rythme cardiaque et de la respiration, la pâleur ou le rougissement.
  • inhibition des organes de digestion pour en stopper le processus et possibilité de relâchement des sphincters.
  • constriction de certains vaisseaux sanguins et libération du nutriments pour l’action musculaire.
  • dilatation du sang dans les muscles et inhibition de la glande lacrymale et de la salivation.
  • dilatation des pupilles, vision tunnelisée (perte de vision périphérique), perte d’audition.
  • pilo-érection, accélération instantanée des réflexes et tremblements.

    À noter deux effets indirects intéressants du processus de stress et de la réponse qui lui est apportée par l’organisme :

  • apparition parfois de troubles mentaux tels que le trouble de stress post-traumatique
  • développement de la sociabilité qui permet de contrôler le stress et d’augmenter les chances de protection face au danger

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Études menées

     Un neurologue, le professeur Thomas Bernard a réalisé une étude sur la peur du vide dans la population : Les animaux et les enfants évitent la vue du vide en bas des falaises. C’est inné. Sur un échantillon de 3.517 individus, 28% ont peur du vide et cette peur se développe après la puberté. La proportion atteint 33 % pour les enfants entre 8 et 10 ans, filles et garçons dans la même proportion et s’atténue à 14-15 ans. La peur n’est pas de même nature chez l’enfant et l’adulte. Sur une tour, l’enfant a peur que celle-ci s’écroule alors que l’adulte a peur de chuter.
      Un autre chercheur, le professeur Thomas Brandt a constaté que le vertige touchait 32% des femmes et 25 % des hommes. Il explique cette différence par le fait que les hommes pratiquent plus souvent que les femmes des activités sportives. L’équilibre se règle par l’oreille interne et le regard. On enraye la peur du vide en portant le regard au loin, en se mettant en position assise ou couchée, au contraire le regard vers le bas la déclenche.

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acrophobie

capture-decran-2016-12-09-a-09-45-34      Lorsque cette peur devient extrême et irrationnelle, génératrice d’anxiété et prend la forme d’une panique, on ne parle plus de vertige mais d’acrophobie (du grec : ἄκρον / ákron, signifiant «pic, sommet, hauteur», et φόβος / phóbos«peur»). Le sujet développe alors une stratégie d’évitement pour éviter les lieux de hauteur ou en bord d’abîme. Cette forme est néanmoins très rare et concerne seulement 2 à 5 % de la population générale. Les femmes étant deux fois plus exposées que les hommes.
 L’acrophobie peut se déclencher à simple pensée de se retrouver en hauteur. Elle peut venir d’un traumatisme ancien liée à un accident ou bien être liée à ce déséquilibre entre sensations provenant de la vue et de l’oreille interne. Si vous avez expérimenté plusieurs fois cette désagréable impression de vertige sur une échelle ou un escabeau, vous finirez par la reproduire dans toutes les situations où vous vous trouverez en hauteur. Comme toutes les phobies, la peur du vide entraîne des comportements d’évitement, qui peuvent sérieusement compliquer la vie : pas de visite de monuments en hauteur, pas de randonnée en altitude, pas de ski, de deltaplane, de parachute, pas de discussion avec les amis sur la terrasse au 6ème étage, pas de possibilité de changer une ampoule (car il faut monter sur un tabouret)… Les psychothérapies, et surtout les thérapies cognitivo-comportementales (TCC), permettent d’obtenir de bons résultats sur les phobies en général et l’acrophobie en particulier. Le principe est de faire face à sa peur, de s’y confronter progressivement.

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Le rapport « amour / haine » avec le vide

    Danielle Quinodoz, une psychanalyste française établie à Genève, s’est intéressée au paradoxe du vertige qui peut être tout à la fois source d’angoisse et de plaisir. Elle a écrit en 1994 un essai sur le sujet intitulé Le vertige, entre angoisse et plaisir (PUF) où elle établit la distinction entre le vertige qui puise ses causes dans les atteintes des systèmes sensoriels (troubles de l’appareil opto-cinétique, de l’appareil proprioceptif et de l’appareil vestibulaire) et le vertige d’origine psychique qui peut prendre plusieurs formes symptomatiques des vicissitudes et pathologies des relations qu’entretiennent les individus avec les objets * qui constituent leur environnement. L’angoisse générée par ces relations problématiques s’actualisent et s’incorpore sous la forme d’un vertige. C’est le cas en particulier des relations de type dit «fusionnel» entre une personne et un objet qui, dans le cas où la personne n’opère pas de mise à distance entre elle et l’objet, génère une angoisse d’anéantissement et d’engloutissement dans cet objet. Danielle Quinodoz a donné le nom de « vertige par fusion » à ce sentiment de perte de soi et d’absorption par l’objet de son intérêt et a recensé sept formes différentes de vertige répondant à ces critères. Le « vertige par attirance du vide » est l’un de ces sept formes.

 * Objet : le sens du mot objet étant ici pris dans son acceptation psychanalytique et désigne quelqu’un ou quelque chose qui a pour nous une signification émotionnelle. On en a besoin, il est aimé, haï ou redouté.

Le « vertige par attirance du vide »

     Il apparaît lorsque le processus de différenciation entre l’individu et l’objet désiré s’est amorcé. Le sujet perçoit l’existence d’un espace qui le sépare de l’objet désiré mais ce vide extérieur est perçu au travers d’une projection du sentiment de vide intérieur. L’angoisse ainsi générée n’est plus de l’ordre de l’anéantissement mais de la chute dans cet espace. La forme de vertige qui lui correspond est, par exemple, vécue par les personnes qui ne peuvent s’approcher au bord d’un précipice et expliquent ce fait par un irrésistible désir de sauter dans le vide.

     Si le vertige est symptomatique d’une angoisse, on sait qu’il peut être paradoxalement source de plaisir. Pour Danielle Quinodoz, lorsque le sujet au vertige parvient à maîtriser et contrôler l’angoisse qu’il éprouve dans sa relation pathologique à l’objet — ceci dans le cas de certains sports extrêmes par exemple —, en s’entraînant physiquement et mentalement par l’acquisition d’une technique spécifique, il éprouve une jouissance à exercer cette domination et ce contrôle, de la même manière que le dompteur éprouve du plaisir à dominer et à maîtriser des bêtes sauvages qui pourraient le réduire en charpie.  C’est le cas pour l’alpiniste qui «désidéalise le vide insondable, [qui] perd sa toute puissance magique ; le vide, devenant alors un espace, se met à prendre des limites, des formes et à répondre à des lois que le patient peut apprendre et connaître. [Il] aura alors un grand plaisir à se lancer dans le vide en sachant qu’il y trouvera un espace». Ayant réussi à dépasser l’angoisse générée par le fantasme d’aspiration par le vide, l’alpiniste peut alors ressentir du plaisir à côtoyer le vide et le risque de chute en pratiquant son sport où il se met en situation d’être aspiré par le vide sachant qu’il contrôle ce risque en s’interdisant toute chute.

    Pour l’alpinisme, sport dans lequel le sujet doit en plus de dominer son angoisse, dépasser ses propres limites physiques et mentales, la psychanalyste genevoise attribue une autre forme spécifique de vertige : le « vertige par expansion ».

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Tombe du plongeur à Paestum

Le divin plongeur de Paestum

Descriptions de l’état de vertige en littérature

Aragon dans La Mise à mort :

  • « Rien ne compte plus que le vertige : être homme, c’est pouvoir infiniment tomber »

Gaston Bachelard dans L’air et les songes :

  •        « Plus jamais je ne pourrai aimer la montagne et les tours ! L’engramme d’une chute immense est en moi. Quand ce souvenir revient, quand cette image revit dans mes nuits dans mes rêveries éveillées elles-mêmes, un malaise indéfinissable descend dans mon être profond. […] Mais toutes ces joies n’ont pas empêché le malheur psychique de se constituer en moi. Ma chute imaginaire continue à tourmenter mes rêves. Dès qu’un cauchemar angoissé revient, je sais bien que· je vais tomber sur les toits de Strasbourg. Et si je meurs dans mon lit, c’est de cette chute imaginaire que je mourrai, le cœur serré, le cœur brisé. Les maladies ne sont bien souvent que des causes supplémentaires. Il est des images plus nocives, plus cruelles, des images qui ne pardonnent pas. »

Jean Bastaire dans Passage par l’abîme :

  •      « La dépression est une maladie terrible, note-t-il, car elle instaure le néant. C’est une mort vécue. Certes toutes les maladies, toutes les souffrances physiques et morales, quand elles atteignent une certaine intensité, ont cet effet annihilant. Mais la dépression lui donne un caractère radical, au sens où l’on a l’impression que le mal touche à la racine. Le plus éprouvant est là. On est privé de sa vie et on continue à vivre. Distorsion abominable entre l’être et le néant qui fait qu’on cumule les deux états. Il se produit une étrange sensation de subsister à côté de son existence. (…) C’est à la fois une consolation et un supplice. On se dit que puisque tout est intact, tout peut revenir. Le contact se renouera. On cessera d’être étranger à soi-même, séparé de son sens. (…)
    Il y a là un paradoxe insoutenable qui donne un avant-goût de l’enfer. Comment le non-être peut-il avoir un être et l’être véritable se révéler inaccessible ? La privation a cela de crucifiant qu’elle n’est pas un zéro d’existence, mais une existence en creux, en manque, en vide. Une existence invertie qui inverse tous les signes. (…) Un doute torturant jette le discrédit sur toutes les certitudes et ruine tous les efforts. Le monde, les autres, soi, tout s’abîme aux deux sens du mot : se détériore et tombe dans un trou. Ainsi s’établit un vertige de l’avilissement qui marque le comble de la crise. »

Louis-Ferdinand Céline dans Voyage au bout de la nuit :

  •       « C’est cela l’exil, l’étranger, cette inexorable observation de l’existence telle qu’elle est vraiment pendant ces quelques heures lucides, exceptionnelles dans la trame du temps humain, où les habitudes du pays précédent vous abandonnent, sans que les autres, les nouvelles, vous aient encore suffisamment abruti.
            Tout dans ces moments vient s’ajouter à votre immonde détresse pour vous forcer, débile, à discerner les choses, les gens et l’avenir tels qu’ils sont, c’est-à-dire des squelettes, rien que des riens, qu’il faudra cependant aimer, chérir, défendre, animer comme s’ils existaient.
         Un autre pays, d’autres gens autour de soi, agités d’une façon un peu bizarre, quelques petites vanités en moins, dissipées, quelque orgueil qui ne trouve plus sa raison, son mensonge, son écho familier, et il n’en faut pas davantage, la tête vous tourne, et le doute vous attire, et l’infini s’ouvre rien que pour vous, un ridicule petit infini et vous tombez dedans…
          Le voyage c’est la recherche de ce rien du tout, de ce petit vertige pour couillons…

Et, dans Féerie pour une autre fois :

  • « …la preuve : là-haut ! moi de ma blessure de l’oreille je suis déséquilibré fragile depuis novembre 14 ! … « troubles labyrinthiques de Ménière » avec orchestre… etc…. je vous ai expliqué ! du moment que la houle me soulève, pas seulement le coeur la gigitte : tout verse ! les idées aussi ! je suis comme la maison quand elle penche … elle dégobille tout ce qu’elle a ! … moi aussi ! l’âme et puis tout !… » 

Jacques Darriulat sur Pascal :

  •      « Ainsi l’homme serait moins sujet au vertige, s’il n’était lui-même une créature vertigineuse. Sa nature n’est-elle pas de n’avoir pas de nature, d’être propre et déterminé, n’ayant rien en propre que ce néant qui «l’abîme» au plus intime relui-même ? Les animaux sont ce qu’ils sont, et font bien ce pour quoi la nature les a prédestinés. Leur nature est à la fois limitée et qualifiée; la nature de l’homme est au contraire illimitée et indéterminée. Il est en sorte voué à l’infini, à la contemplation de ce néant intérieur qui fait défaillir le cœur, se dérober le centre et se déprimer les âmes. Ainsi l’homme est pour lui-même la plus «incompréhensible» des énigmes, et son plus haut savoir n’est que le savoir de son ignorance […]
              Revenons au vertige : l’animal a peur de tomber, rien n’est plus raisonnable, mais il n’éprouve nullement le vertige. Le vertige est en effet une passion de l’imagination, non un calcul de l’entendement : « Le plus grand philosophe du monde sur une planche plus large qu’il ne faut, s’il y a au-dessous un précipice, quoique sa raison le convainque de sa sûreté, son imagination prévaudra ». Le vertige n’est pas la peur de tomber, il est au contraire le désir de tomber, l’attrait terrifiant et irrésistible qu’exerce sur la créature humaine le vide béant de l’abîme. Il y a en nous un délire de l’imagination qui nous incite à nous précipiter dans l’abîme, une ivresse du néant qui va à l’encontre de notre « raison ». La preuve en est qu’il faut installer, au bord du précipice, ce qu’on nomme fort bien des  « garde-fous », un obstacle avant le saut pour réveiller l’imagination de son hypnose et nous rappeler à la réalité ainsi qu’à la raison.  « Folie » de l’imagination, dont nous garde la raison, et « imagination » en ce sens que l’illusion qu’elle suscite consiste chez Pascal toujours en ceci que nous poursuivons aveuglément dans le monde « l’image » qui se forme en notre esprit. Il y a en nous en effet « l’image » d’un néant infini, puisque telle est la vérité non de notre nature, mais de la « nihilité » de notre nature. Image en effet, représentation simplement imaginaire et non conception de la raison, tant le néant qui est en nous passe notre entendement, tant l’homme passe infiniment l’homme. L’attraction de l’abîme fonctionne alors comme un miroir en lequel nous reconnaissons notre secrète vérité, l’abîme extérieur qui nous inspire la « folie » du vertige répondant à l’abîme intérieur qui creuse en l’homme cet « incompréhensible » que l’homme est pour lui-même. L’animal n’est pas sujet au vertige car le néant n’est pour lui qu’un rien, et ne lui dit rien ; l’homme, cette créature vertigineuse, est sujet au vertige, car le néant est la vérité de sa nature, lui parle de lui-même, lui murmure sa secrète vérité.
    Comment échapper alors à cet abîme qui nous hante, quel garde-fou opposer au vertige, comment résister à la tentation du néant ? L’homme en effet n’est pas seulement tenté par le vertige, il est encore, par une même raison, tenté par le suicide (l’animal ne se suicide pas, et s’il lui arrive de risquer sa vie, il ne choisit jamais la mort, n’éprouvant pas la nécessité d’ échapper à la souffrance de sa seule condition). Aussi peut-on dire que le diable est dans la place, qu’il y a une perversion radicale de notre nature, puisque le pire ennemi de nous-mêmes, c’est encore nous-mêmes. Les philosophes, qui nous conseillent de rentrer en nous-mêmes, n’y connaissent rien, puisqu’il n’y a précisément rien qui nous inspire une plus puissante horreur que ce vide au cœur de notre nature, ce néant qui abîme notre plus profonde intimité : « Nous sommes pleins de choses qui nous jettent au-dehors. Notre instinct nous fait sentir qu’il faut chercher notre bonheur hors de nous. Nos passions nous poussent au-dehors, quand même les objets ne s’offriraient pas pour les exciter. Les objets du dehors nous tentent d’eux-mêmes et nous appellent quand même nous n’y pensons pas. Et ainsi les philosophes ont beau dire : rentrez-vous en vous-mêmes, vous y trouverez votre bien; on ne les croit pas et ceux qui les croient sont les plus vides et les plus sots ».

Alexandre Dumas dans Mes Mémoires :

  •       « À dix ans, mon « éducation physique allait son train : je lançais des pierres comme David, je tirais de l’arc comme un soldat des îles Baléares, je montais à cheval comme un Numide ; seulement je ne montais ni aux arbres ni aux clochers. J’ai beaucoup voyagé ; j’ai, soit dans les Alpes, soit en Sicile, soit dans les Calabres, soit en Espagne, soit en Afrique, passé par de bien mauvais pas ; mais j’y suis passé parce qu’il fallait y passer. Moi seul, à l’heure qu’il est, sais ce que j’ai souffert en y passant. Celle terreur toute nerveuse, et par conséquent inguérissable, est si grande que, si l’on me donnait le choix, j’aimerais mieux me battre en duel que de monter en haut de la colonne de la place Vendôme. Je suis monté un jour, avec Hugo, en haut des tours de Notre-Dame ; je sais ce qu’il m’en a coûté de sueur et de frissons.  […] Comme la nature, j’avais horreur du vide. Aussitôt que je me sentais suspendu à une certaine distance de terre, j’étais comme Antée,  la tête me tournait, et je perdais toutes mes forces. Je  n’osais pas descendre seul un escalier dont les marches étaient un peu roides… »

Philippe Forest au sujet d’Aragon :

  •       « Lorsque, dans les années 1970, Aragon évoque ce moment de son existence où tout recommence encore, pour dire la fascination qu’exerça sur lui la vie nouvelle qui l’appelait, il use d’une e pression dont il souligne lui-même l’étrangeté et parle du « vertige soviétique ». Ce mot de « vertige », Aragon l’avait déjà employé dans le Paysan de Paris pour qualifier le surréalisme. Et par la suite, d’ailleurs, il reviendra souvent sous sa plume. À tel point, c’était en tout cas l’hypothèse que j’avançais dans le recueil d’essais que je lui ai consacré, qu’on pourrait tenir, chez Aragon, l’expérience du vertige pour l’expérience essentielle.
          Le vertige : c’est-à-dire cet appel que le vide adresse à l’individu, qui l’attire et le repousse, suscite à la fois le plaisir et l’effroi, vide dans lequel on se précipite comme on se jette dans l’inconnu, afin de s’étourdir, de se perdre, prenant le pari que l’épreuve de vérité est à ce prix. Si Aragon fait usage du même terme pour désigner les deux moments essentiels de sa vie, c’est parce qu’il sait les affinités qui les unissent et que, fondamentalement, le mobile fut sans doute le même qui le poussa deux fois en avant. Sous une autre forme, le vertige soviétique répète le vertige surréaliste. Tout comme il le conjure et prétend le guérir ». 

Anatole France dans Le Jardin d’Epissure :

L’attrait du danger est au fond de toutes les passions.
Il n’y a pas de volupté sans vertige.
Le plaisir mêlé de peur enivre


Goethe dans Vérité et poésie (2ème partie) :

  •      « Je montai seul jusqu’au faîte le plus élevé de la tour de la cathédrale [de Strasbourg], sous la couronne, où je ne restais pas moins d’un quart d’heure; puis, je me risquais en plein air, sur une plate-forme d’une aune carrée à peine, n’offrant aucun appui, où l’on avait sous les yeux l’immensité du pays, tandis qu’on ne voyait rien autour de soi; il semblait qu’on eût été enlevé dans l’air par un ballon. Je répétai ces rudes épreuves jusqu’à ce qu’elles me laissassent tout à fait indifférent; plus tard, dans les montagnes et pour mes études géologiques, ou dans les grands édifices en construction, où je courais à l’envi avec les charpentiers sur les poutres et les entablements, à Rome, enfin, où il faut s’exposer pour regarder de près de précieuses œuvres d’art, je me suis bien trouvé de m’être exercé dans ma jeunesse ».
  • Et aussi : « Il n’est guère de véritables jouissances qu’au point où commence le vertige. »

Goethe dans Wilhelm Meister (1ère partie : les années d’apprentissage) :

  • « En sortant des bars de jarno, que nous appairons désormais Montan, Whlhelm se sentit frappé de vertige, tandis que les deux enfants se balançaient gaiement sur la pointe d’un roc suspendu au-dessus de l’abîme immense qui s’étendait de tous côtés. Montan força son ami à s’asseoir.
    — Une vue sans limites, lui dit-il, qui se développe à nos regards d’une manière inattendue, comme pour nous faire sentir à la fois notre grandeur et notre néant, éblouit toujours. Au reste, les grandes et vives jouissances ne commencent-elles pas toujours par des vertiges ? »

Jean Grenier dans Les îles :

  •        « La perfection, je le sais, n’est pas de ce monde, mais dès qu’on entre dans ce monde, dès qu’on accepte d’y faire figure, on est tenté par le démon le plus subtil, celui qui vous souffle à l’oreille :
    Puisque tu vis, pourquoi ne pas vivre ? Pourquoi ne pas obtenir le meilleur ?
    Alors ce sont les courses, les voyages…
    Mais quels beaux instants que ceux où le désir est près d’être satisfait.     Il n’est pas étrange que l’attrait du vide mène à une course, et que l’on saute pour ainsi dire à cloche-pied d’une chose à une autre. La peur et l’attrait se mêlent, on avance et on fuit à la fois; rester sur place est impossible. Cependant un jour vient où ce mouvement perpétuel est récompensé:
    la contemplation muette d’un paysage suffit pour fermer la bouche au désir.
    Au vide se substitue immédiatement le plein.
         Quand je revois ma vie passée il me semble qu’elle n’a été qu’un effort pour arriver à ces instants divins… »

Søren Kierkegaard

  • « L’angoisse est le vertige de la liberté »

Milos Kundera dans L’insoutenable légèreté de l’être :

  •        « Celui qui veut continuellement  » s’élever  » doit s’attendre à avoir un jour le vertige. Qu’est-ce que le vertige ? La peur de tomber ? Mais pourquoi avons-nous le vertige sur un belvédère pourvu d’un solide garde-fou ? Le vertige, c’est autre chose que la peur de tomber. C’est la voix du vide au-dessous e nous qui nous attire et nous envoûte, le désir de chute dont nous nous défendons ensuite avec effroi. Avoir le vertige c’est être ivre de sa propre faiblesse et on ne veut pas lui résister, mais s’y abandonner. On se soûle de sa propre faiblesse, on veut être plus faible encore, on veut s’écrouler en pleine rue au yeux de tous, on veut être à terre, encore plus bas que terre »

Claude Lanzman dans La tombe du divin plongeur (de Paestum) :

  •      « C’est bien plus tard, puisqu’elle n’a été découverte qu’en 1968 que j’ai vu pour la première fois, sans pouvoir m’en arracher, la tombe du divin plongeur. […] Jamais je n’aurais imaginé être touché en plein cœur, tremblant et bouleversé au tréfonds de moi-même, comme je le fus le jour où il m’apparut, arc parfait, semblant plonger sans fin dans l’espace entre la vie et la mort. Plongée poignante, car il est véritablement dans le vide, sa chute ne s’arrêtera peut-être jamais, on ne comprend ni d’où il s’est élancé, ni où il s’abîmera ? Ce n’est peut-être pas une chute, il paraît planer. »

Nietzsche dans Ainsi parlait Zarathoustra :

  • « Le courage tue aussi le vertige au bord des abîmes : et où l’homme ne serait-il pas au bord des abîmes ? Regarder même — n’est-ce pas regarder des abîmes ?
  • « Celui qui doit combattre des monstres doit prendre garde de ne pas devenir monstre lui-même. Et si tu regardes dans un abîme, l’abîme regarde aussi en toi ».

Marcel Proust dans Le Temps retrouvé, tome 2 :

  •       « Et c’est parce qu’ils contiennent ainsi les heures du passé que les corps humains peuvent faire tant de mal à ceux qui les aiment, parce qu’ils contiennent tant de souvenirs, de joies et de désirs déjà effacés pour eux, mais si cruels pour celui qui contemple et prolonge dans l’ordre du temps le corps chéri dont il est jaloux, jaloux jusqu’à en souhaiter la destruction. car après la mort le Temps se retire du corps et les souvenirs — si indifférents, si pâlis — sont effacés de celle qui n’est plus et le seront bientôt de celui qu’ils torturent encore, eux qui finiront par périr quand le désir d’un corps vivant ne les entretiendra plus.
        J’éprouvais un sentiment de fatigue profonde à sentir que tout ce temps si long non seulement avait sans interruption été vécu, pensé, sécrété par moi, qu’il était ma vie, qu’il était moi-même, mais encore que j’avais à toute minute à le maintenir attaché à moi, qu’il me supportait, que j’étais juché à son sommet vertigineux  que je ne pouvais me mouvoir sans le déplacer avec moi.

         La date à laquelle j’entendais le bruit de la sonnette du jardin de Combray si distant et pourtant intérieur, était un point de repère dans cette dimension énorme que je ne savais pas avoir. J’avais le vertige de voir au-dessous de moi et en moi comme si j’avais des lieues de hauteur, tant d’années. »

Arthur Rimbaud dans Une Saison en Enfer :

  • J’écrivais des silences, des nuits, je notais l’inexprimable. Je fixais des vertiges.

Paul Verlaine dans les Fleurs du Mal :

Le violon frémit comme un cœur qu’on afflige
Valse mélancolique et langoureux vertige !


Et au cinema

  • Vertigo d’Alfred Hitchcock (bande annonce originale de 1958)


  • scène de l’escalade du mont Rushmore dans North by Northwest d’Alfred Hitchcock

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Philippe Jaccottet – 3 poèmes

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Leçons

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°°°

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C’est sur nous maintenant
comme une montagne en surplomb

Dans son ombre glacée,
on est réduit à vénérer et à vomir.

À peine ose-t-on voir.

Quelque chose s’enfonce pour détruire.
Quelle pitié
quand l’autre monde enfonce dans un corps
son coin !

N’attendez pas
que je marie la lumière à ce fer.

Le front contre le mur de la montagne
dans le jour froid
nous sommes pleins d’horreur et de pitié

Dans le jour hérissé d’oiseaux.

Philippe JaccotetLeçons, poème 10 – Poésie/Gallimard 1977

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Misère

comme une montagne sur nous écroulée.

Pour avoir fait pareille déchirure,
ce ne peut être un rêve simplement qui se dissipe.

L’homme, s’il n’était qu’un nœud d’air,
faudrait-il, pour le dénouer, fer si tranchant ?

Bourrés de larmes, tous, le front contre ce mur,
plutôt que son inconsistance,
n’est-ce pas la réalité de notre vie
qu’on nous apprend ?

Instruits au fouet

Philippe Jaccotet – Leçons, poème 12 – Poésie/Gallimard 1977

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Un simple souffle, un nœud léger de l’air,
une graine échappée aux herbes folles du temps,
rien qu’une voix qui volerait chantant
à travers l’ombre et la lumière.

s’effacent-ils : aucune trace de  blessure.
La voix tue, on dirait plutôt, un instant,
l’étendue apaisée, le jour plus pur.
Qui sommes-nous, qu’il faille ce fer dans le sang ?


Philippe Jaccotet 
– Leçons, poème 13 – Poésie/Gallimard 1977

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