Jouer aux p’tits bateaux, qui vont sur l’eau…


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°°°
Maman, les p’tits bateaux
Qui vont sur l’eau
Mais oui, mon gros bêta
S’ils n’en avaient pas
Ils ne march’raient pas.

Allant droit devant eux
Ils font le tour du monde
Mais com’ la terre est ronde
Ils reviennent chez eux.

Va quand tu seras grand
Tu sauras comment faire
Pour lutter vaillamment
Contre la mer et le vent.
°°°

     Un déchet de bois et un bâtonnet, trois éclats de coquillages, six petits galets roulés, le tout ramassé sur la plage et voilà l’image d’un bateau à voile avec ses deux voiles, sa coque, son mat surmonté d’un drapeau et ses trois plaisanciers sagement assis sur le bastingage… Je me souviens avoir vu en Bretagne, à Quimper, la boutique d’un artiste qui exposait et vendait des réalisations étonnantes créées uniquement avec de menus objets recueillis le long des plages. Certaines de ses productions étaient de véritables œuvres d’art. J’ai tenté d’imaginer quel pouvait être le cheminement de la pensée d’un promeneur que sa déambulation le long d’une plage va conduire à fabriquer de ses mains un esquif composé de divers objets trouvés sur le sable… Deux cheminements parallèles donc, celui du corps et de la pensée qui vont à un moment se rencontrer par la découverte d’un objet futile en apparence, un simple éclat de coquillage, qui va se révéler être le point d’induction d’une projection dans l’imaginaire.


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Réceptivité   –   Assimilation

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   Un promeneur, marche le long de long de la plage, admirant le paysage ou laissant vagabonder ses pensées. Il est en vacances et a l’esprit dégagé et réceptif au décor qui l’entoure ainsi qu’aux mille  et un petits événements qui l’animent : bruissement des vagues qui déferlent sur le rivage, sautillement des oiseaux qui picorent le sable, déplacement des nuages sur la ligne d’horizon.  Soudain, une vision va effacer tout le reste : celle, sur le sable, d’une voile blanche immaculée ou, plus précisément, d’un éclat de coquillage brisé qui lui a fait penser immédiatement à une voile… Pourquoi une voile, me direz-vous, et pas mille et une autre chose ? Mais parce que tout dans cet éclat de coquillage fait penser à une voile : la forme triangulaire aux bords arrondis de la découpe, les rayures parallèles et courbes qui  font rappellent les plis, le bombement de la surface tel une toile gonflée par le vent et même la tension de ses points d’attache le long du mat et sur le pont. Cette association mentale d’un objet avec un autre objet dont la nature et la fonction n’ont à priori aucun rapport entre elles est courante chez l’homme et même chez beaucoup d’animaux. Les tortues marines qui ingurgitent des sacs plastiques qui ressemblent à des méduses en font tous les jours la triste expérience.


   Imagination                                                                                           

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    Cette reconstitution métaphorique inversée pourrait en rester là mais l’homme, et c’est là l’un des traits qui le distingue de la plupart des animaux, possède la faculté d’imagination. Qu’est-ce qu’imaginer sinon quitter la réalité et qu’est-ce que la réalité sinon ce qui se passe dans un lieu, à un moment présent. Imaginer, c’est se projeter dans un autre lieu à un autre moment pour y vivre une portion de vie que l’on a choisi et qui fait la part belle à nos désirs (même si quelques uns préfèrent imaginer le pire). Cette échappée est en général brève et la plupart des imaginatifs reviennent rapidement sur terre pour affronter de nouveau la réalité mais il arrive que certains se complaisent dans le monde imaginaire qu’ils ont créé et décident de n’en plus jamais revenir. On les affublent de différents noms : rêveurs, marginaux, fous, poètes, artistes, déviants…

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Reconstruction

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     Mais revenons à notre promeneur… une voile seule ne signifie rien car elle est inutile. Une voile voit son existence justifiée que lorsqu’elle fait partie d’un Tout qui est le navire. En dehors de cette situation, elle n’est rien d’autre qu’une masse de tissu informe posée sur le sol. Il était donc fatal que la pensée du promeneur passe de l’évocation de la simple voile à l’évocation du navire qui lui est lié et cette image, notre promeneur n’a pas eu besoin de faire l’effort de la reconstruire, telle une Vénus anadyomène, elle a jailli tout droit de la mémoire emmagasinée dans son cerveau.

Hippocampus

      On a longtemps pensé que la mémoire était emmagasinée dans un organe particulier du cerveau appelé joliment hippocampe mais on sait aujourd’hui que l’ensemble des 100 milliards de neurones que notre cerveau possède sont concernées par l’intermédiaires des synapses qui les relient entre eux et qui sont dix fois plus nombreuses. Les éléments mémorisés qui sont activés souvent par les synapses sont ceux qui remontent le plus vite à la conscience, d’autres « dorment » et attendent d’être réactivés, parfois sous l’action de la vision d’une image ou d’une structure d’image transmise par nos sens que l’association neurones-synapses a associé, à tort ou à raison, à l’un des éléments mémorisés. C’est le cas de cet éclat de coquillage dont la ressemblance à une voile de navire a produit un disfonctionnement du processus de reconnaissance, vite repéré, et interprété par notre conscience avec amusement.

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MÉMORISATION D’UN SOUVENIR : elle résulte de modifications des connexions au sein de réseaux de neurones activés par un signal. Lorsqu’une information est traitée, des protéines et des gènes sont activés dans les neurones postsynaptiques. Des protéines sont produites, acheminées vers les connexions établies entre les neurones pré et postsynaptiques. Ces protéines servent au renforcement des synapses, les sites de communication entre neurones, et à la construction de nouvelles synapses. Lors de la mémorisation d’un souvenir, un réseau spécifique de neurones s’élabore dans diverses structures cérébrales, l’hippocampe notamment, puis le souvenir se grave de la même façon dans le cortex, le lieu de stockage définitif des souvenirs. ( Crédit : Les mécanismes de la mémoire (moodle-Université de Montpellier) par Serge Laroche – c’est ICI )

Le Jeu

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     Cet envol de la pensée aurait pu s’arrêter là, c’est-à-dire à la reconstruction mentale un peu floue d’un navire tel que nous l’envisageons, vision née des expériences multiples que nous avons vécues depuis notre naissance. Pour certains, ce sera le dériveur léger des années d’apprentissage de leur enfance, pour d’autres les bateaux de pirates des films de corsaires de leur adolescence ou les rapides coursiers des mers, fins et racés, des compétitions maritimes.

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    Mais notre promeneur est en vacance, l’esprit libre et inactif au risque de s’ennuyer, prêt à bondir sur toute opportunité qui se présenterait et surtout sur celle qui ne générerait aucune contrainte mais du plaisir. Et quel est le meilleur moyen de se procurer du plaisir lorsque l’on dispose de temps libre et que l’on est pas assujetti à des tâches contraignantes ? Mais par le jeu, tout simplement, activité plaisante et gratifiante et qui offre l’occasion de s’abstraire de la réalité et de s’engager dans un espace de liberté *. À la différence de la plupart des activités humaines de la société moderne qui sont pratiquées dans le but de recevoir en retour un gain ou une compensation, le jeu est le plus souvent improductif et ne créé pas de valeur matérielle *, de plus il fait la part belle au hasard. Cette absence de conséquences matérielles de la victoire ou la défaite pour les joueurs dans une compétition où le hasard est déterminant confère au jeu un statut spécial de neutralité dans la compétition sociale et permet le « désarmement » des compétiteurs. Chaque joueur est prêt à accepter sa défaite car elle n’a aucune conséquence sur son statut personnel ou social. Dans un sens le jeu apparaît comme un « simulacre » des situations et confrontations que l’on rencontre ou que l’on rencontrera dans la vraie vie d’où son rôle dans l’apprentissage de la jeunesse en lui permettant de « tester » les futures situations de confrontation auxquelles elle sera, dans l’avenir,  confrontée. 

 * le jeu n’est pas totalement libre, il doit respecter certaines règles.
 * Parmi des jeux d’argent, certains comme le poker, ne sont pas que de hasard et constituent pour certains un métier.


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    À quel jeu a joué notre promeneur en créant un esquif à partir d’objets épars trouvés sur une plage ? Il a sans doute voulu relever une gageure, celle de réaliser en partant de presque rien, une maquette qui ressemblera ou évoquera de la manière la plus convaincante possible à son modèle, objectif qui, s’il pouvait l’atteindre, lui procurera une intense satisfaction et une grande fierté. Ce plaisir de créer va se manifester durant toute la phase de conception qui devient œuvre au sens ou l’emploie Hannah Arendt en l’opposant au travail.  On remarquera que ce comportement est celui de tout artiste. Y aurait-il dans la pratique artistique une notion de jeu le plus souvent ignorée ? Ajoutons que dans le cas de la maquette de bateau réalisée par notre promeneur, apparaît une dimension supplémentaire, celle de l’humour. Notre promeneur n’avait aucunement l’intention de réaliser un objet ressemblant de manière parfaite au modèle original imaginé du type des modèles réduit à monter que l’on trouve dans le commerce mais de réaliser une caricature amusante par la discordance entre les éléments du modèle à imiter et les objets anodins utilisés pour les représenter : déchet de bois usé pour la coque du navire, éclats rigides de coquillage pour les voiles, galets pour les passagers. Entreprise réussie.

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Philosophie avec Alain – Triangles d’oies dans le ciel


 Alain (1868-1951)
Alain (1868-1951)

« Le thème de la nature est la toile de fond de toutes mes pensées. […] Autant que je pouvais deviner la situation de ceux qui pensent subjectivement, je les voyais enfermés dans des rêves et séparés du monde et développant une existence sans fenêtres, […] mais le tout était au-dedans et solitaire comme quand nous rêvons. L’analyse serrée de ces fictions insoutenables appartient à la doctrine enseignée ou ésotérique. mais il n’est pas besoin de se représenter ces raisons assez pénibles à suivre pour vivre et penser délibérément au-dehors; cela est si naturel ! […] Je ne crois pas avoir jamais fait autre chose, quand je décrivais, que nettoyer ce monde de toute la buée humaine, et de le voir comme il serait sans nous. »

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Chacun a vu des triangles d’oies dans le ciel  –  (Extrait)

       Chacun a vu des triangles d’oies dans le ciel, et voici la saison des changements, qui va nous ramener cette géométrie volante. Le beau est que ces triangles ondulent comme des banderoles, ce qui rend sensible la lutte des forces. D’un côté le vent coule comme l’eau, mêlant et démêlant ses filets et ses tourbillons; de l’autre la foule des formes invariables s’ordonne dans le mouvement même, chacun des individus se glissant dans le sillage du voisin et y trouvant avec bonheur sa forme encore dessinée. Quant au détail de cette mécanique volante, nous aurions grand besoin de quelque mémoire écrit par une oie géomètre; mais ces puissants voiliers n’en pensent pas si long.

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           L’homme chante à peu près comme les oies volent; car chanter c’est lancer un son dans le sillage d’un autre de façon à profiter d’un plis d’air favorable; et chanter faux, au contraire, c’est se heurter à ce qui devrait porter. Encore bien plus évidemment, si une foule d’hommes chante, chaque voix s’appuie sur les autres et s’en trouve fortifiée. C’est ainsi que le puissant signal s’envole et revient à l’oreille comme un témoin de force. Aussi le bonheur de chanter en chœur n’a point de limites; il ouvre absolument le ciel. Ce genre de perfection immobile concerne nos pensées; il les accorde, les purifie et les délivre.

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Alain, Propos sur la nature – Cinquième partie, La nature dans l’homme : n° 62 : Chacun a vu des triangles d’oies dans le ciel (pp.191-192)


Méditation sur l’homme à partir du vol d’un triangle d’oies sauvages dans le ciel…

   Contempler un vol d’oies sauvages en formation dans le ciel et relier ce prodige à l’homme ou plus exactement relier l’homme à ce prodige de la nature, tel est l’objectif affiché par Alain en écrivant ce texte. En quoi un vol d’oiseaux en formation est-il un prodige ? Parce que c’est un phénomène d’une complexité extrême que l’intelligence humaine a eu beaucoup de peine à élucider. Passons sur le fait que ces oiseaux migrateurs soient capables de se repérer pour atteindre leur objectif situé à des milliers de kilomètres (on sait désormais qu’ils se guident grâce aux étoiles : c’est ICI ) et limitons-nous à la compréhension de la technique de vol en V ou en triangle comme a choisi de le dénommer Alain. 

     Prenons l’exemple d’un groupe d’oies sauvages canadiennes qui s’apprêtent à migrer pour le sud des États-Unis ou le Mexique…. Après avoir pris leur envol de manière désordonnée, on s’aperçoit qu’elles vont bientôt se placer le long d’une ligne unique qui va rapidement se redresser, se courber légèrement pour former une arche puis se stabiliser en un V de forme parfaite. En adoptant cette structure de vol, les oies vont se déplacer beaucoup plus rapidement et surtout économiser leurs forces car le vol en formation en V permet à l’ensemble du groupe selon les spécialistes, grâce à la synergie, un gain de 71 % de portée de vol comparé à un vol solitaire. Chaque oiseau se place légèrement au-dessus de celui qui le précède, ce qui entraîne une réduction de la résistance au vent et participe au relai de l’oiseau de tête qui rejoint l’arrière pour se reposer.  Lorsqu’une oie s’éloigne de la formation, elle ressent immédiatement les effets de la traînée et de la résistance de l’air et a donc intérêt à rejoindre le groupe pour pouvoir profiter de l’effet de levage induit par le vol de l’oiseau qui le précède. Enfin, le vol en V permet une bonne visualisation du groupe, c’est d’ailleurs pour cette raison que les pilotes de chasse ont adoptés cette formation de vol. Autre avantage offert par le groupe, chaque oie bénéficie de son assistance. En cas de maladie ou de faiblesse, deux oies de la formation la rejoignent pour l’aider.

Métaphore ou similitude ?

     Le passage de l’oie à l’homme ne se fait pas, chez Alain, sur le plan du déplacement de celui-ci dans l’espace, encore qu’une longue pratique de la marche en montagne m’a montré l’intérêt de marcher en ligne dans un groupe pour garder le rythme mais de manière surprenante par la pratique du chant. Dans sa démonstration, Alain assimile le chœur et sa production sonore qu’est le chant à une formation d’oies en vol dans lequel chaque voix s’appuie sur les autres pour se renforcer et tenter d’atteindre l’excellence dans une unité d’ensemble. La comparaison paraît au premier abord osée mais beaucoup moins lorsque l’on se rappelle que le son est une vibration provoquée au départ par une source sonore qui se transmet par l’intermédiaire d’un fluide, en l’occurrence l’air, et est porté par lui.

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      Remplaçons chaque oie par une voix, le chant peut apparaître, aux yeux d’un poète ou d’un visionnaire, comme un vol structuré d’oiseaux migrateurs… On peut pousser encore plus loin la comparaison : chaque son énoncé par un choriste doit se placer dans la tonalité et le tempo en accord avec les autres sons énoncés par le reste du chœur et ce placement doit impérativement intervenir en réponse immédiate à l’évaluation du chant alors exécuté par le chœur. Chaque chanteur jauge ainsi sa position dans le chœur et réagit comme les oies du triangle qui, lorsqu’elle ressentent l’effet des changements de la résistance de l’air provoqué par une mauvaise position, modifient immédiatement celle-ci pour l’adapter à la figure de vol.
     Alors, vous allez me dire : dans le cas du triangle d’oies, il n’y a que des sujets uniques, les oies, alors que dans le cas du chœur, les sujets sont dédoublés puisque l’on est en présence des chanteurs et de leurs voix. En n’est-on bien sûr ? Peux-t’on dissocier une voix de son propriétaire. Ne doit-on pas la considérer comme une partie ou une extension de son corps comme peut l’être une main, immatérielle certes, mais bien réelle et indissociable de l’être qui l’a énoncé.

Puissance, vertige et dérive de la cohésion

     « Le chant s’envole (vers le ciel) et revient à l’oreille comme un témoin de force.  » Là réside peut-être la différence entre l’oie et l’homme. L’oie, parfaitement intégrée dans sa formation volante, a-t-elle-conscience du gain de puissance que confère à son espèce l’organisation d’un groupe soudé par la discipline ? On sait que que de nombreuses espèces animalière pallient à la faiblesse résultant de leur petite taille ou l’absence de moyens de défense par le regroupement en masse, la forme mouvante et massive qui en résulte déroutant leurs prédateurs.

    Mais l’homme lui-même, lorsqu’il abandonne une part de son autonomie et de son libre-arbitre pour se fondre dans un ensemble bâti sous les lois d’airain de la cohésion et la discipline , que ce soit dans le cadre d’un chœur ou d’une armée en campagne, a-t-il conscience du mécanisme mental qui accompagne son évolution ? Ce qui certain, c’est que l’image que lui renvoie le groupe agit comme « un témoin de force » et qu’il prend alors conscience de l’extraordinaire augmentation de force et de puissance que permet le groupe, force et puissance dont il pense pouvoir bénéficier pour une part puisqu’il est membre du groupe.
     Pour Alain, le chant, mais il aurait pu prendre comme sujet toutes autre action humaine menée sous la conduite d’un groupe structuré, a un effet de nature catharsistique sur les pensées humaines puisqu’il « les accorde, les purifie et les délivre ». Comment en effet ne pas être grisé par cette force et cette puissance qui « ouvre absolument le ciel », d’autant plus que la persuasion inoculée à chacun des membres du groupe pour imposer la cohésion et la discipline qui en résulte ont brisés les ressorts de l’individualité et de l’esprit critique. L’adhésion aux principes rigides et coercitifs qui structure un groupe provoque une mutation de l’esprit humains, une brisure d’où risque de s’échapper, comme d’une boîte de Pandore, les pires des maux de l’humanité. De là toutes les dérives résultant des conflits d’intérêt, des fanatismes politiques et religieux, du jaillissement débridé des pulsions humaines. 

Enki sigle

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Musique, chant et marche… au pas de l’oie !

 Reprise du texte d’Alain

      Mais il est clair que le bonheur de chanter fut joint d’abord au bonheur de marcher en cadence, comme le rappellent les instruments qui imitent la marche d’une troupe d’hommes et qui font tant dans nos musiques. Seulement ce chant de marche est un peu barbare. Il a fallu choisir. Le musicien a choisi de s’arrêter. Le marcheur s’est contenté du bruit des pas, qui est un terrible signe, ou bien il a répété un même cri. par ce moyen la masse des hommes est présente en chacun; la délibération est terminée, car le rythme annonce l’action prochaine; chacun imite les autres et la troupe s’imite elle-même.

     Cet ordre est enivrant; il est par lui-même victoire; il exclut l’obstacle; d’avance il l’écrase. Ainsi la pensée, par elle-même défiante et soupçonneuse, se trouve apaisée. Vous demandez quelles sont les opinions, ou les intentions, ou les amours, ou les haines de ces hommes qui marchent, simplement ils sont heureux, ils aiment leur propre marche, ils se sentent forts, invincibles, immortels. On voit naître ici toute la religion, soit contemplative, soit active, et la fanatisme si naturel à des hommes qui ont une opinion, mais sans savoir laquelle. La dissidence et la critique toujours persécutées par l’homme qui marche, sont odieuses parce qu’elles obligent à savoir ce qu’on pense; souvent le fanatique s’irrite même d’être approuvé et d’être expliqué. Le vrai croyant refuse les preuves. Très prudemment il les refuse, car une preuve est une grande aventure. Que va-t-on trouver dans la preuve ?

      On se demande comment la pensée, le doute, l’examen sont venus au monde. Je suppose que l’ordre fanatique, par sa perfection même,s’est trouvé la source des plus grands maux. Et pourquoi ? C’est que la seule idée qu’il y a des dissidents quelque part, la seule idée que le monde entier des hommes n’est pas encore converti, jette aussitôt le fanatisme en la plus folle des entreprises, la guerre. Un fanatisme en rencontre un autre. Et il ne s’agit plus alors de chasse, ni de pêche, ni d’industrie; on y pense même plus. Il s’agit d’exterminer les schismatiques et hérétiques, lesquels forment aussi leur bataillons chantants. Sans chercher d’où provient l’empire de l’homme sur les bêtes, je remarque que c’est cette perfection même, que l’on nomme intelligence, qui jette l’homme contre l’homme. Et certes, les choses étant comme nous les voyons, il n’y a que l’homme qui soit capable d’exterminer l’homme.

Alain, Propos sur la nature – Cinquième partie, La nature dans l’homme : n° 62 : Chacun a vu des triangles d’oies dans le ciel (pp.192-193)

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Si même les oies s’y mettent ! (au pas de l’oie)


Poursuivons la recherche des similitudes

     En économie, la théorie du vol d’oies sauvages est un modèle de développement décrit par l’économiste japonais Kaname Akamatsu (1896-1974) en 1937 en s’appuyant sur l’exemples de développement économique  du Japon. Ce modèle qui a été complété par Shinohara en 1982 et qui s’apparente au modèle d’« industrie industrialisante » décrit par l’économiste français Gérard Destane de Bernis (1928-2010) décrit l’engagement d’un pays dans la volonté de créer un développement industriel important et de s’insérer dans les échanges internationaux en partant d’une base modeste.

  • Dans un premier temps, le pays engage un processus d’industrialisation sur un produit à faible technicité, qu’il importe d’abord ;
  • Une fois qu’il maîtrise suffisamment la production, la qualité, il en devient ensuite exportateur ;
  • Il finit par l’abandonner pour un produit à plus haute valeur ajoutée.
  • Ceci permet à un autre pays de reprendre le même type de production et d’entamer ainsi son propre processus d’industrialisation.

      Après le Japon, les nouveaux pays industrialisés (NPI) de la première génération (Corée du Sud, Hong Kong, Singapour, Taïwan) ont ainsi entamé leur industrialisation dans les années 1960.
  Dans les années 1980, une 2ème génération de NPI apparaît (Indonésie, Malaisie, Philippines, Thaïlande). L’insertion récente dans l’économie mondiale de la République populaire de Chine se rapproche de ce modèle d’industrialisation. Ce phénomène de « vol des oies sauvages » a notamment été permis en Chine avec la création, dans les années 1980, de zones franches chinoises et l’appui du Fonds monétaire international (FMI) pour inciter les pays de l’Est à s’industrialiser.

(Crédit : dico du commerce international et Wikipedia)


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le peintre américain Ed Mell – les grands moyens dans la peinture


Ed Mell

        Dans l’une de ses interview, le peintre américain Ed Mell annonce la couleur : « J’ai choisi de représenter la Nature, mais parfois je pousse cette représentation un peu plus loin. Vouloir exprimer sa réalité doit avoir beaucoup plus d’impact qu’une simple représentation photographique, pour cela j’aime pousser un peu plus moins et mettre en valeur certains traits marquants de la Nature dans la vie réelle ». Pour cela il va s’attacher à simplifier et épurer les sujets qu’il peint et les mettre en valeur par le traitement des couleurs pour leur faire exprimer l’essentiel ou l’un de leur trait particulier qu’il a souhaité distinguer et mettre en valeur. Le résultat est une transformation formelle complète du sujet au caractère spectaculaire. Dans les nombreux paysages représentés (Ed Mell vit en Arizona), les montagnes voient leur formes simplifiées, à la façon des représentations des peintres cubistes et le tranchant de leurs arêtes est renforcé, ce qui a valu aux USA la qualification de son style comme « angulaire ».  Un ciel d’orage devient une structure géométrique où les nuages et la foudre sont représentés de la même manière structurée et fractale que les montagnes. C’était déjà le mode de représentation adopté par certains membres du groupe canadien des « Sept », en particulier Lawren Harris qui ramenait les montagnes qu’il peignait à des formes géométriques simples. Même traitement pour ses nombreuses représentations de fleurs dont les pétales sont perçues comme des éclats de vitraux et qui font parfois penser au travail de Olivia O’Keffe. Les couleurs sont vives, parfois criardes et le plus souvent contrastées. « Les contrastes donnent de la vie aux choses », dit Mell. « Par exemple, si vous faites une fleur jaune et que vous placez un fond violet sombre, ce qui est le contraire sur la roue de couleur, cette couleur va rendre le jaune plus vivant que toute autre couleur. De plus, le jaune va compter comme une lumière et Illuminer la fleur. Donc, vous avez deux choses à faire pour créer une lueur. » On retrouve ce procédé dans plusieurs de ses paysages où les ciels présentent des contrastes de violets profonds et de jaune moutarde : « Je ne me souviens pas avoir jamais vu un ciel violet comme ça, mais encore une fois, vous avez ce violet contre le jaune et c’est cela qui fait que ça marche. » Faut-il voir dans ce style un peu accrocheur, un souvenir de la période new-yorkaise d’illustrateur en publicité de Ed Mell ? Pour ma part, je dois dire que si je trouve un grand intérêt à la contemplation de beaucoup de ses tableaux, je ne suis pas totalement emballé. Ce n’est pas la déconstruction/reconstruction de type cubiste ou fractale des sujets qui me gêne et que je trouve tout au contraire très intéressante, mais la trop grande agressivité des couleurs dont il abuse et dont le violent impact sur l’œil nuit à la perception sereine du tableau. Comment dit-on, en langue de bois, lorsque le travail d’un artiste tout à la fois nous intéresse et nous plonge dans l’expectative ? À oui !  — « Un travail qui ne laisse pas indifférent »

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Ed Mell – Eye of storm

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Ed Mell – Canyon Strike

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Ed Mell – Desert Drama et sans titre

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Ed Mell – Storm Elements et Canyon Light and rain

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Ed Mell – Flame Sky Lake Powell, 1990

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Ed Mell – Veils of Time

     J’apprécie beaucoup ces deux tableaux surréalistes dans lesquels on ne perçoit aucune différence de traitement entre les masses des montagnes et celles des nuages qui semblent ainsi solidifiées et portées par les piliers de pluie ou de foudre.

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Ed Mell – Storm’s Downpour

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Ed Mell – Towering Clouds

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Dusk Rose by Ed Mell

Ed Mell – Dusk Rose

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La représentation géométrique du jaillissement des pétales fait songer à la structure cristalline de certains minéraux


Voir Sedona dans l’Arizona à travers avec les yeux de Ed Mell – courte video

     Une très courte video montrant la région de Sedona, petite ville de l’Arizona, dont les paysages ont souvent été représentés par le peintre Ed Mell. Né à Phoenix en  1942, il a fait ses études au Art Center College of Design de Los Angeles, puis s’est installé un moment à New York où il a travaillé comme illustrateur en publicité. Ayant passé deux étés à travailler sur la Réserve indienne Hopi en Arizona, il s’est pris de passion pour la représentation des grandioses paysages de cet État. Cette passion l’a incité à retourner vivre en 1973 à Phœnix. L’attraction principale de Sedona réside en ses paysages de formations de grès rouge, les « roches rouges de Sedona » dont la tonalité varie de l’orange brillant au rouge profond entre le lever et le coucher du soleil. L’aspect spectaculaire du site a été choisi par Hollywood pour le tournage de plusieurs westerns. Sedona est considérée comme une « capitale du New Age » aux États-Unis depuis que certains adeptes de ce mouvement pensent avoir découvert« vortex spirituels » dans la zone des canyons de Bell Rock, de Cathedral Rock et de Boynton Canyon.  Une industrie touristique spécialisée pour les adeptes de ce courant spirituel s’est développée dans la seconde moitié du XXe siècle. Ses promoteurs organisent régulièrement des «  convergences harmoniques ».


25 décembre 1886 : la « conversion » de Paul Claudel


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Paul Claudel (1868-1955)

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     Paul Claudel, (1868-1955) est un dramaturge, poète et diplomate français. Il fut membre de l’Académie française. Il était le frère de la sculptrice Camille Claudel. Devenu catholique fervent après sa conversion à l’âge de 18 ans, aux vêpres de Noël 1886, alors qu’il se tenait à côté de la statue de la Vierge du Pilier à Notre-Dame de Paris, il s’est un moment destiné à la vie monastique en tant que moine bénédictin. Après avoir effectué des retraites à l’abbaye de Solesmes puis à Ligugé à l’été 1900, il comprend qu’il n’est pas fait pour la vie monastique et va désormais pratiquer l’écriture comme un sacerdoce pour sauver les âmes perdues et les gagner à l’amour de Dieu. Il a laissé au coeur de son abondante oeuvre poétique et dramatique de nombreuses prières. Dans le texte qui suit qui date de 1913 et qui est un extrait tiré de son livre Contacts et circonstances, Œuvres en Prose, il expose les circonstances de cette conversion    –   en haut à gauche : buste de Paul Claudel, adolescent réalisé par sa sœur Camille.

Magnificat de Bach par l’Amsterdam Baroque Orchestra and Soloists dirigé par Ton Koopman


Paul Claudel : MA CONVERSION, 1913 (extrait)

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statue de la Vierge du Pilier priée sous le vocable de Notre-Dame de Paris

    Je suis né le 6 août 1868. Ma conversion s’est produite le 25 décembre 1886. J’avais donc dix-huit ans. Mais le développement de mon caractère était déjà, à ce moment, très avancé. Bien que rattachée des deux côtés à des lignées de croyants qui ont donné plusieurs prêtres à l’Église, ma famille était indifférente et, après notre arrivée à Paris, devint nettement étrangère aux choses de la Foi.

    Auparavant, j’avais fait une bonne première communion qui, comme pour la plupart des jeunes garçons, fut à la fois le couronnement et le terme de mes pratiques religieuses. J’ai été élevé, ou plutôt instruit, d’abord par un professeur libre, dans des collèges (laïcs) de province, puis enfin au lycée Louis-le-Grand. Dès mon entrée dans cet établissement, j’avais perdu la foi, qui me semblait inconciliable avec la pluralité des mondes. La lecture de la Vie de Jésus de Renan fournit de nouveaux prétextes à ce changement de convictions que tout, d’ailleurs, autour de moi, facilitait ou encourageait.

    Que l’on se rappelle ces tristes années quatre-vingts, l’époque du plein épanouissement de la littérature naturaliste. Jamais le joug de la matière ne parut mieux affermi. Tout ce qui avait un nom dans l’art, dans la science et dans la littérature, était irréligieux. Tous les soi-disant grands hommes de ce siècle finissant s’étaient distingués par leur hostilité à l’Église. Renan régnait. Il présidait la dernière distribution de prix du lycée Louis-le-Grand à laquelle j’assistai et il me semble que je fus couronné de ses mains. Victor Hugo venait de disparaître dans une apothéose.

    À dix-huit ans, je croyais donc ce que croyaient la plupart des gens dits cultivés de ce temps. La forte idée de l’individuel et du concret était obscurcie en moi. J’acceptais l’hypothèse moniste et mécaniste dans toute sa rigueur; je croyais que tout était soumis aux « lois », et que ce monde était un enchaînement dur d’effets et de causes que la science allait arriver après-demain à débrouiller parfaitement. Tout cela me semblait d’ailleurs fort triste et fort ennuyeux. Quant à l’idée du devoir kantien que nous présentait mon professeur de philosophie, M. Burdeau, jamais il ne me fut possible de la digérer.

       Je vivais d’ailleurs dans l’immoralité et, peu à peu, je tombai dans un état de désespoir. La mort de mon grand-père, que j’avais vu de longs mois rongé par un cancer à l’estomac, m’avait inspiré une profonde terreur et la pensée de la mort ne me quittait pas. J’avais complètement oublié la religion et j’étais à son égard d’une ignorance de sauvage. La première lueur de vérité me fut donnée par la rencontre des livres d’un grand poète, à qui je dois une éternelle reconnaissance, et qui a eu dans la formation de ma pensée une part prépondérante, Arthur Rimbaud. La lecture des Illuminations, puis, quelques mois après, d’ Une saison en enfer, fut pour moi un événement capital. Pour la première fois, ces livres ouvraient une fissure dans mon bagne matérialiste et me donnaient l‘impression vivante et presque physique du surnaturel. Mais mon état habituel d’asphyxie et de désespoir restait le même.

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    Tel était le malheureux enfant qui, le 25 décembre 1886, se rendit à Notre-Dame de Paris pour y suivre les offices de Noël. Je commençais alors à écrire et il me semblait que dans les cérémonies catholiques, considérées avec un dilettantisme supérieur, je trouverais un excitant approprié et la matière de quelques exercices décadents. C’est dans ces dispositions que, coudoyé et bousculé par la foule, j’assistai, avec un plaisir médiocre, à la grand’messe. Puis, n’ayant rien de mieux à faire, je revins aux vêpres. Les enfants de la maîtrise en robes blanches et les élèves du petit séminaire de Saint-Nicolas-du-Chardonnet qui les assistaient, étaient en train de chanter ce que je sus plus tard être le Magnificat. J’étais moi-même debout dans la foule, près du second pilier à l’entrée du chœur à droite du côté de la sacristie. Et c’est alors que se produisit l’événement qui domine toute ma vie.

     En un instant mon cœur fut touché et je crus. Je crus, d’une telle force d’adhésion, d’un tel soulèvement de tout mon être, d’une conviction si puissante, d’une telle certitude ne laissant place à aucune espèce de doute, que, depuis, tous les livres, tous les raisonnements, tous les hasards d’une vie agitée, n’ont pu ébranler ma foi, ni, à vrai dire, la toucher. J’avais eu tout à coup le sentiment déchirant de l’innocence, l’éternelle enfance de Dieu, une révélation ineffable.

    En essayant, comme je l’ai fait souvent, de reconstituer les minutes qui suivirent cet instant extraordinaire, je retrouve les éléments suivants qui, cependant, ne formaient qu’un seul éclair, une seule arme, dont la Providence divine se servait pour atteindre et s’ouvrir enfin le cœur d’un pauvre enfant désespéré : « Que les gens qui croient sont heureux ! Si c’était vrai, pourtant ? C’est vrai ! Dieu existe, Il est là. C’est quelqu’un, c’est un être aussi personnel que moi ! Il m’aime, Il m’appelle. » Les larmes et les sanglots étaient venus et le chant si tendre de l’Adeste ajoutait encore à mon émotion.

    Émotion bien douce où se mêlait cependant un sentiment d’épouvante et presque d’horreur ! Car mes convictions philosophiques étaient entières. Dieu les avait laissées dédaigneusement où elles étaient, je ne voyais rien à y changer, la religion catholique me semblait toujours le même trésor d’anecdotes absurdes, ses prêtres et les fidèles m’inspiraient la même aversion qui allait jusqu’à la haine et jusqu’au dégoût. L’édifice de mes opinions et de mes connaissances restait debout et je n’y voyais aucun défaut. Il était seulement arrivé que j’en étais sorti.

    Un Être nouveau et formidable, avec de terribles exigences pour le jeune homme et l’artiste que j’étais, s’était révélé que je ne savais concilier avec rien de ce qui m’entourait.

    L’état d’un homme qu’on arracherait d’un seul coup de sa peau pour le planter dans un corps étranger au milieu d’un monde inconnu est la seule comparaison que je puisse trouver pour exprimer cet état de désarroi complet.

    Ce qui était le plus répugnant, à mes opinions et à mes goûts, c’est cela pourtant qui était vrai, c’est cela dont il fallait bon gré, mal gré, que je m’accommodasse. Ah ! Ce ne serait pas, du moins, sans avoir essayé tout ce qu’il m’était possible pour résister.

     Cette résistance a duré quatre ans. J’ose dire que je fis une belle défense et que la lutte fut loyale et complète. Rien ne fut omis. J’usai de tous les moyens de résistance et je dus abandonner l’une après l’autre des armes qui ne me servaient à rien.

     Ce fut la grande crise de mon existence, cette agonie de la pensée dont Arthur Rimbaud a écrit : « Le combat spirituel est aussi brutal que la bataille d’hommes. Dure nuit ! le sang séché fume sur ma face ! »

     Les jeunes gens qui abandonnent si facilement la foi ne savent pas ce qu’il en coûte pour la recouvrer et de quelles tortures elle devient le prix. La pensée de l’enfer, la pensée aussi de toutes les beautés et de toutes les joies, dont, à ce qu’il me paraissait, mon retour à la vérité, devait m’imposer le sacrifice, étaient surtout ce qui me retirait en arrière.

      Mais enfin, dès le soir même de ce mémorable jour à Notre-Dame, après que je fus rentré chez moi par les rues pluvieuses qui me semblaient maintenant si étranges, j’avais pris une bible protestante qu’une amie allemande avait donnée autrefois à ma sœur Camille et, pour la première fois, j’avais entendu l’accent de cette voix si douce et si inflexible qui n’a cessé de retentir dans mon cœur. (…)

Paul Claudel, Contacts et circonstances, Œuvres en Prose, Gallimard, La Pléiade, pp.1009-1010

Paul Claudel – La Vierge à Midi dit par Gilles-Claude Thériault


Événements mystérieux au cours desquels l’âme et le corps « basculent »

    Beaucoup se sont interrogés sur ce phénomène de conversion d’un jeune homme qui, il le déclare lui-même, ne semblait pas intéressé par la religion. En dehors des croyants inconditionnels qui considèrent que le jeune Paul Claudel a été, à ce moment particulier,  « touché par la grâce » et a reçu un message de Dieu, certains esprits rationalistes ont tenté d’expliquer cette révélation par l’intéraction, dans le cerveau du jeune homme, de stimuli mentaux générés par des phénomènes extérieurs (idéologies en cours, sublimité du cadre de la Cathédrale et de la musique, ferveur des croyants) et d’une prédisposition mentale. Philosophes et psychologues ont réunis de nombreux exemples de ce phénomène de « basculement » de la personnalité qui se produit quand certaines conditions sont réunies et qui peut être momentané (c’est le cas du syndrome de Stendhal qui touche les visiteurs de monuments ou de villes remarquables) ou permanent et avoir ainsi des conséquences beaucoup plus importantes sur la vie de ceux qui en sont frappés comme c’est le cas pour les  « révélations » de caractère religieux. En dehors de  Paul Claudel, le philosophe Michel Onfray, dans un ouvrage paru en 2006, signale les cas du futur Saint Augustin qui embrassera la foi après avoir entendu des voix dans un jardin de Milan, de Montaigne dont la chute de cheval en 1568 provoquera la révélation de sa théorie épicurienne de la mort, de Descartes dont les trois rêves au cours d’une nuit de novembre 1618, enclencheront la genèse du rationalisme, de Pascal qui connaîtra un état d’exaltation extrême lors de la « nuit du Mémorial » du 23 novembre 1654  au cours duquel il notera sur un papier les sensations, émotions, et sentiments que lui inspirèrent ces minutes d’une telle densité qu’il achèvera son texte sur les mots : « Joie, joie, joie, pleurs de joie » : le philosophe connut ce soir-là un authentique ébranlement physiologique dont il ressortira métamorphosé, du philosophe et médecin matérialiste La Mettrie dont la syncope sur le champ de bataille du siège de Fribourg, lui enseignera le monisme corporel, de Jean-Jacques Rousseau dont la violente chute en octobre 1749 sur le chemin de Vincennes où il allait rendre visite à Diderot embastillé sera saisi de convulsions et découvrira à cette occasion la matière de son Discours sur l’origine des inégalités parmi les hommes, et enfin de Nietzsche en août 1881 qui, sur les berges du lac de Silvaplana, aura la révélation de l’éternel retour et du Surhomme…

friedrich-nietzsche-1906(1)   Edvard Munch – Frederich Nietzsche, 1906


Explication « neuroscientifique » des phénomènes de conversion religieuse par Michel Thys – Le cas de Paul Claudel

      Voici comment le site Agora-Vox qui publie régulièrement ses articles présente le blogueur belge Michel Thys dont je résume un article dans le texte qui suit : Athée néanmoins intéressé par l’origine psychologique, éducative et culturelle de la foi, ainsi que par les observations neuroscientifiques qui tendent à expliquer son imprégnation souvent indélébile dans les neurones du cerveau émotionnel, ce qui, indépendamment de l’intelligence et de l’intellect, affecte le cerveau rationnel, et donc l’esprit critique en matière de religion.

      Dans un article daté du 17 février 2014 (c’est ICI) Michel Thys commence par rappeler que des études psychologiques et sociologiques ont démontré « une très fréquente corrélation entre un milieu croyant unilatéral et la persistance de la foi. ». Il est donc légitime, selon lui « que certains concluent (philosophiquement et jusqu’à preuve du contraire), à l’origine exclusivement psychologique, éducative et culturelle de la foi, à sa fréquente persistance neuronale et donc à l’existence seulement subjective, imaginaire et illusoire de Dieu ». L’évolution de l’homme depuis son adoption de la station debout et de la bipédie aurait développé des « engrammes » (des impressions permanentes transmises par les gènes) d’existence d’esprits et de dieux protecteurs qui joueraient un rôle dans la marche du monde et interviendraient dans son destin. Cette « pensée magique » continuerait à influencer la pensée et le comportement des hommes modernes. Il cite à ce sujet le journaliste scientifique Michel de Pracontal qui écrivait : « La pensée magique n’a jamais disparu de nos cultures supposées modernes et rationnelles, probablement parce qu’il s’agit d’un mode de raisonnement inhérent à la condition humaine. La pensée dite rationnelle n’a rien de naturel, c’est une construction, une ascèse, un exercice qui demande un travail continuel. L’éternel « retour de l’irrationnel » n’est en fait que la manifestation récurrente d’une forme de pensée qui ne nous a jamais quittés ». La pensée magique s’appuie sur le cerveau reptilien présent chez tous les mammifères, génétiquement programmé par l’évolution pour réagir par réflexes aux dangers. La croyance irrationnelle en des puissances surnaturelles qui peuvent être nuisibles ou bienveillantes ferait donc partie de ces mécanismes de défense car elle a été intégrée génétiquement au cerveau humain par une longue pratique au cours de l’évolution.

      Pour Michel Thys, l’expression de cette composante irrationnelle et atavique qui prédispose à la croyance au surnaturel dans le cerveau humain n’est pas automatique, encore faut-il, pour qu’elle se manifeste, que son environnement soit favorable à son expression en étant lui même religieux et sensible à la pensée magique car : « à côté de cette part génétique, les influences éducatives précoces décident en grande partie de l’orientation religieuse ou athée d’un enfant » (professeur de psychologie Vassilis Saroglou)Il relève de ce qui vient d’être dit que la soumission à des entités surnaturelles extérieures (esprits, Dieu(s), prophètes, livre sacré,) serait tout à la fois génétique et acquise. C’est par l’éducation du jeune enfant que cette soumission se renforcerait et deviendrait permanente. Pour appuyer son point de vue, Thys cite  Henri Laborit qui dans son livre « Eloge de la Fuite » écrivait :  « Je suis effrayé par les automatismes qu’il est possible de créer à son insu dans le système nerveux d’un enfant. Il lui faudra, dans sa vie d’adulte, une chance exceptionnelle pour s’évader de cette prison, s’il y parvient jamais ». Répondant au journaliste Jacques Languirand, à Radio Canada, il ajoutait sur ce même thème : « Vous n’êtes pas libre du milieu où vous êtes né, ni de tous les automatismes qu’on a introduits dans votre cerveau, et, finalement, c’est une illusion, la liberté ! » et encore : « Tant qu’on n’aura pas diffusé très largement à travers les hommes de cette planète la façon dont fonctionne leur cerveau, la façon dont ils l’utilisent et tant que l’on n’aura pas dit que jusqu’ici que cela a toujours été pour dominer l’autre, il y a peu de chance qu’il y ait quoi que ce soit qui change ».

     On sait aujourd’hui que le cerveau émotionnel, par l’intermédiaire de ses amygdales, peut stocker inconsciemment dés le plus jeune âge le souvenir d’événements à forte charge affective ou des souvenirs émotionnels tels que, par exemple, l’atmosphère « envoûtante » d’une église, les prières et autres comportements religieux des parents, voire leurs inquiétudes métaphysiques, sans doute reproduits via les neurones-miroirs du cortex pariétal inférieur. Ces « traces » neuronales, appelées « engrammes », sont indélébiles, et se renforcent par plasticité neuronale, au fur et à mesure des expériences religieuses. En relation avec ce processus, les conversions religieuses, mais aussi la « Révélation », semblent explicables : lorsqu’on bascule de l’incroyance vers la croyance, ou d’une forme de croyance à une autre, il se produit en un instant un bouleversement d’hormones et de neurotransmetteurs, un peu comme, mutatis mutandis, dans le cas du coup de foudre amoureux… Les exemples de « hapax existentiels », selon l’expression utilisée par Michel Onfray, (circonstances exceptionnelles laissant des traces physiologiques et psychologiques indélébiles), sont très nombreux et l’influence inconsciente de deux mille ans de judéo-christianisme se réveille chez certains incroyants sujets à l’angoisse ou à la menace de la mort.

    Voici comment, dans cette optique, Michel Thys, analyse la conversion de Paul Claudel :

    « (…) les conversions religieuses, mais aussi la « Révélation », me semblent susceptibles de faire l’objet d’hypothèses explicatives. Lorsqu’on bascule de l’incroyance vers la croyance, ou d’une forme de croyance à une autre, ou encore lors d’une méditation mystique, il se produit en un instant un bouleversement d’hormones et de neurotransmetteurs, un peu comme, mutatis mutandis, dans le cas du coup de foudre amoureux … (cf « La biologie de dieu », de Patrick Jean-Baptiste), Je m’explique par exemple, la conversion de Paul Claudel, ancien croyant, en entendant le Magnificat de BACH à Notre-Dame de Paris le 25 décembre 1886. Malgré sa brillante intelligence, il ignorait forcément à cette époque que l’environnement sensoriel (les grandes orgues, l’odeur d’encens, le décorum, la génuflexion…) avait provoqué en lui un bouleversement psychophysiologique, au niveau notamment de la production de la phényléthylamine, de l’ocytocine, de la sérotonine et de la dopamine, au point de faire disjoncter son cerveau rationnel au profit de son cerveau émotionnel, ce qui lui a fait retrouver la foi. Ce n’est d’ailleurs pas surprenant puisque les sensibilités poétique, musicale, religieuse, …, y ont des « localisations » voisines, ce qui facilite les interactions. De même, Eric-Emmanuel SCHMITT, perdu sous le ciel glacial du Sahara, le Dr Alexis CARREL à Lourdes, , etc. »

Le cerveau émotionnel

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La phényléthylamine, l’ocytocine, la sérotonine, la dopamine et l’endorphine sont des hormones produites par notre organisme dans des conditions spécifiques et liées à l’activation d’émotions dites «positives». Elles jouent le rôle de «messagers chimiques» qui interviennent dans l’équilibre du corps humain conditionnant  le comportement, le sommeil, l’humeur, la corpulence, le risque de maladie, la mémoire et la cinétique du vieillissement. Elles sont ainsi les principaux acteurs de la santé.


Henri Guillemin : Le « converti ». Paul Claudel, Paris, Gallimard, 1968

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    L’historien et critique littéraire et brillant conférencier Henri Guillemin qui a bien connu Paul Claudel et a été l’un de ses proches n’a pas eu besoin de faire appel aux études portant sur la neuro-psychologie pour mettre en cause la réalité de la présentation que l’écrivain a faite de sa « conversion » (les guillemets viennent de lui) de Noël 1886 qui ne serait au pire qu’une mise en scène, au mieux une réécriture imaginative qu’il met sur le compte de l’opportunisme. Il est vrai que lorsque l’on compare les récits de Claudel et ceux de ses biographes ou commentateurs, on constate que l’écrivain a souvent dramatisé certains faits évoqués pour les rendre plus spectaculaires et renforcer ainsi l’image qu’il souhaitait donner de lui-même. En dehors de Guillemin, d’autres biographes comme le jésuite François Varillon, éditeur de ses mémoires et Paul-André Lesort ont pointé le fait que l’écrivain ne répugnait pas dans ses mémoires à retoucher les faits et les dates, 

     Pour Henri Guilleminla « conver­sion » de Claudel se réduit à la résolution d’une crise apparue à l’adolescence : « La « conversion » de 1886 n’est en fait que le retour, le prompt retour, d’un jeune homme de dix-huit ans, à la religion dans laquelle il est né et où il a grandi. Rien là d’inexplicable ni de stupéfiant». Pour lui, cet évènement de Noël 1886 ne constitue aucunement un « retourne­ment » complet, ou une une « révélation » au sens théologique du terme mais seulement d’une « conversion spirituelle » (ou « seconde conversion ») tout à fait banale dans la mesure où elle se rencontre fréquemment chez les adolescents qui, après le catéchisme et la première communion, ont abandonné la pratique religieuse et qui un peu plus tard, à l’orée de la vie d’adulte, reviennent à leur foi d’origine. Rappelons qu’entre 1885 et 1935, un mouvement puissant de conversion au catholicisme s’est manifesté au sein des intellectuels français. La fin du XIXe siècle et le début du XXe marquent un regain de l’idéalisme :  déjà en 1868, Vogüé dans son essai Le Roman russe faisait l’éloge de la littérature russe comme étant  riche de cette « qualité religieuse du cœur » et « plus pénétrée d’humanité, de charité, d’amour du prochain », l’année 1886, celle de la « conversion » de Claudel est aussi celle de la publication d’À rebours de Huysmans dans lequel celui-ci s’interroge sur la question de la foi : « Seigneur, prenez pitié du chrétien qui doute, de l’incrédule qui voudrait croire, du forçat de la vie qui s’embarque seul, dans la nuit, sous un firmament que n’éclairent plus les consolants fanaux du vieil espoir ! », durant cette période le jeune Bergson s’intéresse à l’expérience mystique lorsqu’elle contribue à faire évoluer et transformer la société, et des écrivains comme Paul Valéry, Zola, Romain Rolland ainsi que beaucoup d’autres ont eux-même des « révélations » ou sont en questionnement. Dans ce contexte de doute et d’interrogation, la conversion de Claudel n’avait donc rien d’extraordinaire, elle intervenait dans un terrain préparé


Le point de vue d’Enki

     Dans le texte que Paul Claudel a écrit 27 années plus tard en 1913 pour rendre compte de sa conversion, le prologue nous présente le jeune homme qu’il était alors, comme un être qui « avait perdu la foi » et « vivait dans l’immoralité ». Sa famille « bien que rattachée des deux côtés à des lignées de croyants qui ont donné plusieurs prêtres à l’Église » était « dev(enue) nettement étrangère aux choses de la Foi ». Pas un mot dans ces premières lignes des circonstances sociales, culturelles et idéologiques qui auraient pu l’influencer et le reconduire à la religion. La conversion est présentée comme une illumination soudaine et spontanée, un « rapt » violent de la conscience qui va transformer durablement tout son être.   On aura remarqué que l’élément inducteur de cet évènement n’est pas constitué par un élément qui fait appel à la raison tels que pourraient l’être un sermon qui l’aurait touché au cœur ou bien la parole d’un croyant qui par un discours convaincant lui aurait fait ressentir la présence divine mais par un élément inducteur de caractère purement esthétique : c’est l’écoute du Magnificat de Bach chanté lors des Vêpres de Noël par les voix d’enfants de la Maîtrise  sous le regard bienveillant de la Vierge du Pilier dans le décor somptueux de Notre-Dame de Paris, qui l’étreint et va l’émouvoir jusqu’aux larmes. Plutôt qu’une révélation d’essence religieuse, ne serions-nous pas là en présence d’un cas clinique qui s’apparenterait au syndrome de Stendhal, ce trouble psychosomatique de nature esthétique que certains éprouvent devant une œuvre d’art, état psychologique éminemment déstabilisateur sur lequel se serait greffé le désir conscient et inconscient qui habitait alors le jeune Claudel d’une conversion ou re-conversion au catholicisme. Le reste est l’élaboration patiente d’un mythe qui aura, pour l’écrivain à succès qu’est devenu Paul Claudel et pour l’église catholique, valeur d’exemplarité. Mais n’est-ce pas le but du décorum et des fastes de la liturgie que d’influencer les consciences pour les mener vers le bon chemin ?

Enki sigle


Pour en savoir plus


Philippe Sollers victime du syndrome de Stendhal à Venise


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   « Je me revois, à l’automne 1963, arrivant pour la première fois, de nuit, à Venise.
      Je viens de Florence, me voici tout à coup sur la place Saint Marc.
     La prévision de la scène est étonnante : debout, sous les arcades, regardant la basilique à peine éclairée, je laisse tomber mon sac de voyage, ou plutôt il me tombe de la main droite, tant je suis pétrifié et pris.
       J’entends encore le bruit sourd qu’il fait sur les dalles.
       Je sais, d’emblée, que je vais passer ma vie à tenter de coïncider avec cet espace ouvert, là, devant moi.
    J’ai ressenti une émotion du même genre, mais moins forte, en pénétrant, à Pékin, dans la Cité interdite et, surtout, en allant aux environs visiter le temple du Ciel au toit bleu.
      C’est un mouvement bref de tout le corps violemment rejeté en arrière; comme s’il venait de mourir sur place et, en vérité, de rentrer chez soi. Etre dehors est peut être une illusion permanente : il n’y aurait que du dedans et nous nous acharnerions à ne pas le savoir.
     La nuit (il était très tard, il n’y avait personne ni sur la place ni dans les ruelles) favorisait ce choc semblable à celui qu’on ressent dans l’épaule en tirant un coup de fusil. Détonation silencieuse, vide, plein, vide : évidence intime. »

Philippe Sollers, Prologue du Dictionnaire amoureux de Venise, 2004


Syndrome de Stendhal : Trouble psychosomatique de nature esthétique éprouvé devant une œuvre d’art. Cette décompensation culturelle se manifeste sous la forme d’une crise d’angoisse avec vertiges, suffocation, tachycardie (accélération du rythme cardiaque), bouffées vasomotrices, douleurs dans la poitrine, perte du sentiment d’identité et du sens de l’orientation, allant parfois jusqu’au délire, à l’apparition d’hallucinations et à la dépersonnalisation. L’affection survient chez des personnes impressionnées par le lieu exceptionnel où leur voyage les a menées. Ce nom a été donné en 1989 par le docteur Graziella Magherini, psychiatre à l’hôpital Santa Maria Nuova de Florence dans un ouvrage nommé Sindrome di Stendhal, en référence aux émotions ressenties par Stendhal dans cette même ville en 1817 à la sortie de l’église Santa Croce où il venait de voir une série de chefs-d’œuvre. Pour Graziella Magherini , la statue de David et plus largement, les œuvres d’art de Florence sont dotées d’un pouvoir singulier sur les sens, par leur beauté extrême et le décalage avec le contexte esthétique de la renaissance et le monde contemporain. Leur contemplation provoquerait des crises d’anxiété, c’est à dire un sentiment d’appréhension, de tension, de malaise, voire de terreur face à un objet de nature indéterminée, ici la surcharge d’œuvres grandioses. Cette affection que les anglo-saxon et les allemands nomment « hyperkulturemia » est également connue à travers le monde sous des appellations reprenant le nom du lieu où elle se produit : syndrome de Jérusalem déclenché par le sentiment religieux, l’émotion de se trouver dans une ville sainte, syndrome de Paris qui touche plus particulièrement les touristes japonais déstabilisés par le fossé culturel entre la France et le Japon, et ayant une vision idéalisée de « la plus belle ville du monde », etc… Ces divers accès, facilités par le décalage horaire, sont regroupés sous le nom des troubles du voyage ou syndrome du voyageur, qu’il ne faut pas confondre avec le voyage pathologique. Dans ce cas le délire du patient résulte d’une pathologie psychiatrique préexistante qui se décompense sous la forme d’une impulsion à voyager.  (crédit Wikipedia,  Le Garde-mots et Observatoire Zététique)


Au commencement était l’axe de symétrie…


Architecture parfaite

 « L’architecture est le jeu savant, correct et magnifique des
    volumes assemblés sous la lumière. »     Le Corbusier

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Walter Crane – The Renaissance of Venus (détail), 1877


Je suis un oiseau tout à fait impossible…


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Extrait des « Conversations avec Kafka » de Gustav Janouch>

— Je suis un oiseau tout à fait impossible, dit Kafka. Je suis un choucas – un « kavka ». Le charbonnier du Teinhof en a un. Vous l’avez vu ?

— Oui, il court devant sa boutique.

— Oui, mon parent a plus de chance que moi. Il est vrai qu’on lui a rogné les ailes. Dans mon cas, en revanche, cela n’a même pas été nécessaire, car mes ailes sont atrophiées. C’est la raison pour laquelle il n’existe pour moi ni hauteurs, ni lointains. Désemparé, je vais sautillant parmi les hommes. Ils me considèrent avec une grande méfiance. Car enfin je suis un oiseau dangereux, un chapardeur, un choucas. Mais ce n’est qu’une apparence. En réalité, je n’ai aucun sens des choses qui brillent. C’est la raison pour laquelle je n’ai même pas de plumes noires et brillantes. Je suis gris comme cendre. Un choucas qui rêve de disparaître entre les pierres. Mais ce n’est qu’une plaisanterie comme ça ; pour que vous ne remarquiez pas comme je vais mal aujourd’hui.


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      Gustav Janouch (1903-1968) est un écrivain tchèque qui a grandi à Prague et effectué une partie de ses études à Vienne. Dans son pays d’origine, il était connu comme compositeur de musique de divertissement et comme écrivain de livres sur des thèmes musicaux ainsi que des biographies musicales. Dans les années de la Seconde Guerre mondiale, il a été impliqué dans la lutte contre la résistance qui lui a valu des ennuis en 1946. Il est connu également pour avoir traduit en 1929 le récit de Kafka, Un rêve, en tchèque en introduction à une présentation d’aquarelles originales d’Otto Coesters. Certaines de ses autres traductions sont restées inédites. Mais il est surtout connu pour ses «conversations avec Kafka», qu’il a publié en 1951 dans le S. Fisher Verlag et qui seraient des compte-rendus de conversations qu’il aurait eu avec Franz Kafka en 1920 alors qu’il n’avait lui-même que 17 ans. Une version élargie de ces conversations a été publiée en 1968. Bien que n’ayant pas été authentifiées, ces « conversations » ont contribuées de manière significative à l’image de Kafka. Il faut les considérer comme un témoignage de l’affection d’un jeune admirateur pour le poète et un reflet de sa vision personnelle. (crédit Wikipedia en langue allemande)