Stanley Kubrick, Grand maître du paysage


Barry Lindon, 1975

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Sarabande Main Title
Women of Ireland
Piper’s Maggot Jig

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Barry comes upon two horses and spies two men in the water. Zoom in..jpg

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      Barry Lyndon est un film historique réalisé par Stanley Kubrick et sorti en 1975. Il est adapté du roman Mémoires de Barry Lindon écrit par le romancier britannique William Makespeace Thackeray en 1844. Au XVIIIe siècle en Irlande, à la mort de son père, le jeune et ambitieux Redmond Barry va monter dans l’échelle sociale de la fastueuse société aristocratique anglaise en usant de tous les moyens. Il élimine en duel son rival, un officier britannique amoureux de sa cousine mais est ensuite contraint à l’exil. Engagé dans l’armée britannique pour combattre sur le continent européen, il déserte et rejoint l’armée prussienne de Frederic II afin d’échapper à la peine de mort. Envoyé en mission, il doit espionner un noble joueur, mène un double-jeu et se retrouve sous la protection de ce dernier. Introduit dans la haute société, il parvient à devenir l’amant d’une riche et magnifique jeune femme, Lady Lyndon, dont le vieil époux sombrera dans la dépression et mourra de chagrin après avoir pris connaissance de l’adultère. Redmond Barry épouse alors Lady Lyndon et devenu Barry Lyndon pense être arrivé à ses fins mais le retour de ses vieux démons et le sort en décideront autrement…

    Film d’une grande beauté visuelle basé sur des sujets picturaux, Barry Lyndon est entièrement tourné en lumière naturelle et à la bougie pour les scènes d’intérieurs dans des décors d’époque. Le film a coûté 10 millions de dollars et le perfectionnisme du réalisateur a fait que deux années ont été nécessaires pour achever le tournage. En 1976, le film sera récompensé par trois oscars clés (image, costumes, décors), plus celui de la musique (des morceaux de Haendel, Bach ou Schubert qui firent, au moment de la sortie, de vrais tubes).

Acteurs : Patrick Magee, Hardy Krüger, Ryan O’Neal, Marisa Berenson, Steven Berkoff

Sources : Allo Ciné & Wikipedia.


Amour vache ?


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« Les bras du lierre soutiennent les arbres à mourir.
Beauté hypocrite du geste. »

Ephéméride (2009) de Chantal Dupuy-Dunier

photos Enki, janvier 2018

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Fake news

    Le lierre a mauvaise réputation, il parasiterait et étoufferait l’arbre qui lui sert de support. Rien de plus faux, l’alliance entre le lierre et son support est au contraire bénéfique. Le support permet à la liane qu’est le lierre d’atteindre la lumière et de poursuivre ainsi son développement et en échange le lierre le protège.


Mutualisme entre lierre et arbre support (crédit Wikipedia)

     Les véritables pelotes permanentes de lierre dans un arbre servent d’abri et de lieu d’hibernation à une faune nombreuse. Ainsi il permet d’accroître la quantité d’auxiliaires utiles (par exemple pour un verger) car il leur fournit un réservoir de proies supplémentaires. Il sert en particulier de lieu d’hibernation pour la forme adulte du papillon Citron (Gonepteryx rhamni).
      Si le lierre fleurissait en même temps que les arbres qu’il protège et sauve pour la quasi-totalité, alors à nombre de pollinisateurs égal, la concurrence pour la pollinisation des fleurs serait inévitable. Cependant, le lierre ne fleurit que de fin septembre à octobre, voire novembre, c’est-à-dire après que la plupart des autres plantes ont terminé leur floraison, et après la chute des feuilles, le pollen pouvant mieux se disperser ainsi – et les fleurs peut-être plus visibles. C’est ainsi une source critique de nourriture pour les abeilles et autres insectes à une période où il y a peu de fleurs et où l’hiver arrive, et donc ensuite de fruits pour les oiseaux, en février, à une période où de même peu de fruits sont disponibles. Loin d’être un parasite, c’est à l’inverse un organisme mutualiste.
     Le lierre ne mérite donc pas son surnom de « bourreau des arbres ». On voit parfois des arbres morts recouverts de lierre mais cela ne signifie pas qu’il est responsable de la mort de l’arbre, qui ne lui sert que de support. Lors de promenades durant l’hiver, on pourrait croire que les arbres à feuilles caduques sont étouffés par le lierre, qui reste bien vert durant l’hiver, ce qui n’est qu’une fausse impression, donnée par la complémentarité des cycles de développement entre le lierre et son support. Le lierre est aussi un des principaux dépolluants de l’atmosphère (principalement les particules de poussières). De concert avec l’arbre, il participe à assainir l’air environnant, et par là même l’air que nous respirons.
     Très rarement, les tiges du lierre finissent par enserrer complètement le tronc de l’arbre qui le supporte, ce qui ne pose en réalité pas de problème. Même quand cela arrive, pour que l’arbre en soit gêné encore faudrait-il que le lierre se soit enroulé autour tel un chèvrefeuille, ce qui est encore une fois peu commun, le lierre poussant surtout verticalement et de façon rectiligne sur son support sans gêner les flux de sève – à la différence d’une glycine ou d’un vieux chèvrefeuille qui causent des déformations et retards de croissance à leur arbre-support.
     Les tiges rampant sur le sol émettent au niveau des nœuds des racines adventives qui permettent à la plante de se multiplier.
    Les tiges enserrant un arbre peuvent également le protéger d’un feu courant, de la fracture par le gel, des animaux pouvant endommager l’écorce.
    Le lierre absorbe l’excès d’humidité, et a une action chimique inhibitrice sur les champignons, bactéries ou parasites pouvant s’attaquer à un arbre

 


 

Meraviglia – Doulce France : poème « L’amour de moy » (XIVe siècle)


Au sommet du sublime….

   À la lecture du titre de cette délicieuse chanson tirée d’un poème du XIVe siècle français dont l’auteur est inconnu, une précision s’impose; il ne faut pas voir là je ne sais quel thème égocentrique du type « l’amour de moi-même » mais une référence à « mon amour », c’est à dire à celle (ou celui) qui est l’objet de mon amour. Parmi les très nombreuses interprétations de cette mélodie, les plus réussies me semblent celles qui utilisent l’arrangement pour chœur élaboré par le tandem composé des chefs d’orchestre américains Alice Parker et Robert Shaw. De nombreux chanteurs ont interprété en solo cette chanson dont Nana Mouskouri et Jacques Douai

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L’Amour de moy…

L’amour de moy s’y est enclose
Dedans un joli jardinet
Où croît la rose et le muguet
Et aussi fait la passerose

Ce jardin est bel et plaisant
Il est garni de toutes flours
On y prend son ébattement
Autant la nuit comme le jour

Hélas ! Il n’est si douce chose
Que de ce doux rossignolet
Qui chante au soir, au matinet
Quand il est las, il se repose

Je la vis l’autre jour, cueillir
La violette en un vert pré
La plus belle qu’oncques je vis
Et la plus plaisante à mon gré

Je la regardai une pose
Elle était blanche comme lait
Et douce comme un agnelet
Et vermeillette comme rose

L’amour de moy s’y est enclose
Dedans un joli jardinet
Où croît la rose et le muguet
Et aussi fait la passerose.

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« Dialogue de l’arbre » de Paul Valéry


Poème en prose de Paul Valéry dit, mis en musique et illustré par Léa Ciari

    Ce poème de Paul Valéry interprété et mis en musique magnifiquement par Léa Ciari est extrait d’un livre que l’on considère comme l’un des plus beaux jamais écrit à la gloire de l’arbre, « Dialogue de l’Arbre« , écrit en 1943, sous l’Occupation. Voici comment Paul Valéry présente le 25 octobre 1943 ce poème en prose rythmée : « Une certaine circonstance — un hasard, puisque le hasard est à la mode — m’ayant fait revenir, il y a quelque temps, aux Bucoliques de Virgile, (que je n’avais pas revues, je l’avoue, depuis bien des années), ce retour au collège m’a inspiré d’écrire, comme un devoir d’écolier, la fantaisie en forme de dialogue pastoral dont je vous lirai quelque partie. Des discours, plus ou moins poétiques, consacrés à la gloire d’un Arbre, s’échangent entre un Tityre et un Lucrèce, dont j’ai pris les noms sans les consulter.» C’est donc en référence aux Bucoliques de Virgile que Valéry, par l’intermédiaire d’un dialogue deux personnages, Lucrèce et Tityre, écrit ce texte poétique et exalté sur l’arbre qui est une invitation à une méditation sur la biologie, la plante et ses types. La partie du dialogue dite par Léa Ciari est celle de la troisième réplique de Tityre aux propos de Lucrèce (4ème ligne).


Paul Valéry (1871-1945)
Paul Valéry (1871-1945)

« Dialogue de l’Arbre » de Paul Valéry (extrait)

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Camille Josso – .De rerum Natura de Lucrèce, 1950


Léa Ciari

     Léa Ciari est une artiste aux talents multiples puisqu’elle s’intéresse à la peinture, la photographie, la poésie, la musique et la lecture musicale de poésie qu’elle pratique dans la région de Montpellier au sein de « la Lyre de paille », une association qui s’est donné pour mission de « faire découvrir à un large public la poésie par la lecture avec comme support la musique, les arts plastiques et le multimédia. » Il est déjà téméraire de vouloir adjoindre à un texte poétique au statut iconique une voix, vouloir y ajouter une musique est encore plus risqué. N’est pas Léo Ferré qui veut…  Léa Ciari a réussi le tour de force de fondre sa voix et sa musique dans l’intimité profonde du poème et de l’arbre. Bravo !

Enki sigle


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Marges

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la famille Simpson au jardin

marge : nom possédant plusieurs significations. En dehors du surnom Marge donnée à Marjorie Simpson née Bouvier et épouse de l’inénarrable Homer Simpson de la série télévisée d’animation déjantée Les Simpson que j’adore et qui, on va le voir, n’est pas si éloignée par son esprit du propos que je vais développer, deux de ces significations m’intéressent : 

  • en gestion de projet, la marge représente la possibilité de retarder une tâche sans retarder le projet. Objectif souvent recherché mais rarement atteint qui résume l’histoire de ma vie…
  • En géographie, la marge est un type d’espace qui se démarque plutôt par défaut du système territorial auquel elle appartient. C’est un lieu ou un espace de liberté qui se situe en dehors de la normalité et du conventionnel.

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        En promenant ma chienne Gracie à travers les champs qui subsistent encore autour de chez moi en bordure des zones pavillonnaires (Pour combien de temps ?), je passe souvent à proximité d’un potager comme je les aime : clôture dépareillée faite de bric et de broc où les potelets de bois sont coiffés de boîtes de conserves rouillées, serres improvisées bancales au parois faites de feuilles de plastique rafistolées, appenti de bois bâti de guingois avec des matériaux de récupération, vieux fûts métalliques et bidons plastiques entassés au petit bonheur la chance. Tout cet univers semble avoir la phobie des lignes droites, verticales et horizontales et le culte de l’oblique. Autour de ces installations, une végétation luxuriante semble avoir pris le pli de cet exercice de liberté débridée qu’elle contemplait autour d’elle : arbres fruitiers, groupes de petits arbustes à baies, colonnes et pyramides de légumineuses,  rangées de poireaux, de salades et massifs de fleurs ornementales se succèdent dans un désordre apparent. Bref, un espace de liberté absolue totalement affranchi des canons de l’ordonnancement et de la beauté formatée et de la distinction entre le « propre » et le « sale ». Certes, ce lieu « jure » avec l’alignement des maisons aux jardins savamment organisés et bien entretenus de la route voisine mais c’est justement ce contraste que je trouve intéressant. Quelqu’un a décidé que lorsqu’il pénétrerait dans ce lieu, il déposerait à son entrée discipline, préjugés, conformisme et contraintes sociales et permettrait à sa personnalité profonde de s’exprimer en toute liberté. Je n’ai jusqu’à ce jour encore jamais vu le jardinier de  lieu improbable, je me plais à imaginer que c’est un misanthrope bourru au visage envahi par une barbe envahissante et indisciplinée à l’image des plantes de son jardin à moins que ce soit un gnome mélancolique et irascible venu de la forêt voisine mais peut-être est-il simplement l’un des habitants de ces maisons voisines proprettes dont le jardin est si bien tenu…

      Ces lieux « en marge » dans nos paysages et dans nos villes comme l’étaient les jardins ouvriers sont de plus en plus rares, ils disparaissent  peu à peu sous la pression du désir de rentabilisation de l’espace et du conformisme social. Les lieux singuliers rentrent ainsi « dans le rang » pour se tenir « au garde-à-vous » dans le paysage. L’année dernière, une des dernières allées rurales conduisant au lac, d’autant plus précieuse qu’elle était peut-être la dernière sur les rives du lac, a été calibrée et bordée on ne sait trop pourquoi de bordurettes de bois traité et sa partie terminale qui rejoignait le lac, aménagée par une allée de bois décollée du sol formant ponton… Cet aménagement qui a coûté une fortune ne sert strictement à rien sinon peut-être à avoir satisfait l’égo d’aménageurs qui auront pu imprimer leur volonté et leur marque à une Nature qu’ils jugeaient sans doute insuffisamment artialisée* et trop « naturelle ». Désormais, lorsqu’on emprunte cette voie, on ne perçoit plus l’image d’un vestige de ruralité (qui n’était aucunement artificiel car l’allée était empruntée par les troupeaux du centre d’élevage tout proche) mais d’une opération de « valorisation de l’environnement naturel et de qualification urbanistique pour l’accès au plus grand nombre dans un but ludique ».

La messe est dite…

Amen !

     L’ironie de l’histoire est qu’après avoir détruit ces authentiques lieux marginaux, certains bons esprits veulent les reconstituer de manière artificielle comme un « décor ». C’est ainsi qu’en Suisse, à Lausanne, au milieu d’un parc de style anglais méticuleusement entretenu, on a reconstitué un potager sauvage et désordonné avec des aménagements faits de bric et de broc. On imagine la torture infligée aux jardiniers patentés qui ont du se faire violence pour agir contre leurs principes d’organisation et de rangement et leur culte d’une apparence lissée et transparente…

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Ma chienne Gracie toute décontenancée sur le ponton terminal de notre ancienne allée rurale

 * artialisation :  L’artialisation (Néologisme issu des écrits de Montaigne) est un concept philosophique, désignant l’intervention de l’art dans la transformation de la nature. Le philosophe Alain Roger a clairement défini, expliqué et illustré cette nouvelle notion philosophique dans son ouvrage intitulé, Le court Traité du paysage (1997). (crédit Wikiversité)

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Le platane de Barrès ou l’arbre de M. Taine

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Un platane à Paris – Jardin de Bagatelle

       Dans le roman de Maurice Barrès Les Déracinés paru en 1897, le jeune Lorrain Rœmerspacher, l’un des sept jeunes Nancéiens installés à Paris, vient d’écrire un article remarqué sur l’œuvre d’Hippolyte Taine, Les Origines de la France contemporaine. Le grand homme (dans le roman, personne réelle mêlée à des personnages inventés), touché par la pertinence de son propos, lui accorde une visite et le conduit au square des Invalides où il lui désigne un platane avec lequel il entretien une relation toute particulière puisqu’il en a fait à la fois un ami et un modèle : celui d’une vie qui, puisant son énergie dans les profondeurs de la terre qui l’a vu naître, obéit aux lois de son développement naturel, tirant sa force même et son harmonie intérieure de «l’acceptation des nécessités de la vie».

°°°

Maurice Barrès, Les déracinés – Extrait

 hippolyte-taine-1828-1893    Ils étaient arrivés devant le square des Invalides ; M. Taine s’arrêta, mit ses lunettes et, de son honnête parapluie, il indiquait au jeune homme un arbre assez vigoureux, un platane, exactement celui qui se trouve dans la pelouse à la hauteur du trentième barreau de la grille compté depuis l’esplanade. Oui, de son parapluie mal roulé de bourgeois négligent, il désignait le bel être luisant de pluie, inondé de lumière par les destins alternés d’une dernière journée d’avril.

    « Combien je l’aime, cet arbre ! Voyez le grain serré de son tronc, ses nœuds vigoureux ! Je ne me lasse pas de l’admirer et de le comprendre. Pendant les mois que je passe à Paris, puisqu’il me faut un but de promenade, c’est lui que j’ai adopté. Par tous les temps, chaque jour, je le visite. Il sera l’ami et le conseiller de mes dernières années… Il me parle de tout ce que j’ai aimé : les roches pyrénéennes, les chênes d’Italie, les peintres vénitiens. Il m’eût réconcilié avec la vie, si les hommes n’ajoutaient pas aux dures nécessités de leur condition tant d’allégresse dans la méchanceté.
     Sentez-vous sa biographie ? Je la distingue dans son ensemble puissant et dans chacun de ses détails qui s’engendrent. Cet arbre est l’image expressive d’une belle existence. Il ignore l’immobilité. Sa jeune force créatrice dès le début lui fixait sa destinée, et sans cesse elle se meut en lui, Puis-je dire que c’est sa force propre ? Non pas, c’est l’éternelle unité, l’éternelle énigme qui se manifeste dans chaque forme. Ce fut d’abord sous le sol, dans la douce humidité, dans la nuit souterraine, que le germe devint digne de la lumière. Et la lumière alors a permis que la frêle tige se développât, se fortifiât d’états en états. Il n’était pas besoin qu’un maître du dehors intervînt. Le platane allégrement étageait ses membres, élançait ses branches, disposait ses feuilles d’année en année jusqu’à sa perfection. Voyez qu’il est d’une santé pure ! Nulle prévalence de son tronc, de ses branches, de ses feuilles ; il est une fédération bruissante. Lui-même il est sa loi et il l’épanouit… Quelle bonne leçon de rhétorique ; et non seulement de l’art du lettré, mais aussi quel guide pour penser ! Lui, le bel objet, ne nous fait pas voir une symétrie à la française mais la logique d’une âme vivante et ses engendrements. Au terme d’une vie où j’ai tant aimé la logique, il me marque ce que j’eus peut-être de systématique et qui n’exprimait pas toujours ma décision propre, mais une influence extérieure. En éthique surtout je le tiens pour mon maître. Regardez-le bien. Il a eu ses empêchements, lui aussi ; voyez comme il était gêné par les ombres des bâtiments : il a fui vers la droite, s’est orienté vers la liberté, a développé fortement ses branches en éventail sur l’avenue. Cette masse puissante de verdure obéit à une raison secrète, à la plus sublime philosophie, qui est l’acceptation des nécessités de la vie. Sans se renier, sans s’abandonner, il a tiré des conditions fournies par la réalité le meilleur parti, le plus utile. Depuis les plus grandes branches jusqu’aux plus petites radicelles, tout entier il a opéré le même mouvement… Et maintenant, cet arbre qui, chaque jour avec confiance, accroissait le trésor de ses énergies, il va disparaître parce qu’il a atteint sa perfection. L’activité de la nature, sans cesser de soutenir l’espèce, ne veut pas en faire davantage pour cet individu. Mon beau platane aura vécu. Sa destinée est ainsi bornée par les mêmes lois, qui, ayant assuré sa naissance, amèneront sa mort. Il n’est pas né en un jour, il ne disparaîtra pas non plus en un instant… Déjà en moi des parties se défont et bientôt je m’évanouirai ; ma génération m’accompagnera, et puis un peu plus tard viendra votre tour et celui de vos camarades…»

    M. Taine, quand il était heureux d’une idée, d’un développement d’idées surtout, avait pour conclure un sourire extrêmement doux qui plissait ses paupières et jouait autour des lèvres sans presque remuer les joues. Il regarda un instant avec cette bienveillance son compagnon. […]
     Les paroles de M. Taine, en ce jeune homme qui a des loisirs, épuiseront peu à peu leurs conséquences. Immédiatement ce qu’il entrevoit, c’est la position humble et dépendante de l’individu dans le temps et dans l’espace, dans la collectivité et dans la suite des êtres. Chacun s’efforce de jouer son petit rôle et s’agite comme frissonne cliaque feuille du platane; mais il serait agréable et noble, d’une noblesse et d’un agrément divins, que les feuilles comprissent leur dépendance du platane et comment sa destinée favorise et limite, produit et englobe leurs destinées particulières. Si les hommes connaissaient la force qui sommeillait dans le premier germe et qui successivement les fait apparaître identiques à leurs prédécesseurs et à ceux qui viendront, s’ils pouvaient se confier les lois du vent qui les arrachera de la branche nourricière pour les disperser, quelle conversation d’amour vaudrait l’échange et la contemplation de ces vérités?… D’avoir approché, à côté de M. Taine, en union avec M. Taine, et d’un cœur modeste mais ému, ces problèmes de l’universel et de l’unité, naît pour Rœmerspacher un contentement joyeux et d’une qualité apaisante et religieuse. Il voudrait être relié avec tous ses semblables, leur communiquer et s’approprier dans l’allégresse, cette curiosité que ne peuvent manquer d’inspirer les lois de la nature, et en même temps cette soumission à laquelle elles ont droit.

Maurice Barrès, « Les Déracinés », dans Romans et voyages, tome I, Robert Laffont, collection Bouquins, 1994, p. 596-597.

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Platane d’Orient (Platanus orientalis) planté par Buffon en 1785 au Jardin des plantes à Paris.

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      Dans une étude comparative entre entre le platane de Taine dans Les Déracinés de Barrès et le marronnier de Sartre dans La Nausée, l’universitaire Philippe Zard  présente le platane, à l’époque où Barrès écrit son roman, comme se situant au « croisement d’une symbolique archétype (l’arbre étant le symbole par excellence) et d’une détermination historique et politique ». L’arbre est d’abord symbole de vie et métaphore organiciste par sa « logique d’âme vivante et de ses engendrements » qui répète le cycle de la naissance, de la vie et de la mort et par ses capacités de lutte et d’adaptation aux contraintes du milieu qui le font obéir à « une raison secrète, à la plus sublime philosophie, qui est l’acceptation des nécessités de la vie ». En même temps, pour l’idéologie conservatrice et nationaliste, l’arbre, avec sa sève et ses racines s’enfonçant profondément dans la terre nourricière est une métaphore du sang et des liens qui unissent l’homme à sa terre natale. La symbolique de l’arbre s’étend à la société toute entière : il s’apparente alors à une « fédération bruissante » dont « l’éternelle unité, l’éternelle énigme […] se manifeste dans chaque forme ». Dans son roman, Barrès fait jouer à Taine un rôle de sage et de conseiller pour le jeune déraciné Rœmerspacher qui a du quitter sa patrie soumise au joug prussien en lui offrant l’exemple de l’arbre capable de s’épanouir de manière harmonieuse jusqu’à la perfection et d’accomplir avant de mourir son devoir de renouvellement et perpétuation de l’espèce. Ainsi, comme « symbole individuel, l’arbre renvoie implicitement à une pensée du collectif (et) peut devenir la représentation par excellence du corps de la nation ».

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