« Out of control »

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Maîtrisez vos pulsions !

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Soyez prudents dans vos choix de plantes d’intérieur et n’abusez pas des engrais végétaux…

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Le Paradis décrit par Victor Hugo ou quand l’écrit l’emporte sur la peinture…

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Lucas Cranach l’Ancien – Adam et Ève, 1526

Les différentes représentations du Paradis

Paradis : (Xe siècle) Du latin ecclésiastique paradisius « Jardin, Paradis, jardin d’éden » issu du grec ancien παράδεισος = parádeisos  « enclos pour animaux », le terme fut utilisé lors de la traduction de la bible en grec pour désigner l’Eden. Le mot était lui-même issu de *pairiḍaēza signifiant « jardin, enclos, espace clos, enceinte noble, verger clôturé ou terrain de chasse » et issu de la langue avestique, une ancienne langue indo-iranienne utilisée dans l’Avesta, l’ancien livre sacré des iraniens zoroastrien. Le mot est composé de pairi « autour » et de daēza « mur » et a été transmis en Grèce par l’intermédiaire du persan pardêz.  À noter également la proximité  de ce mot avec l’hébreu « פרדס »(qui se prononce «pardes» comme son équivalent en chaldéen)Un paradis, ce n’était donc dans les temps anciens, qu’un jardin clos, espace privilégié par la flore, la faune et l’eau qu’il renfermait et protégeait, un lieu idéal pour les hommes du désert compte tenu de sa rareté. Ce mot apparaît plusieurs fois dans la Bible hébraïque avec le sens de jardin, verger, parc.

Jardin d’Eden : Le jardin d’Éden (hébreu גן עדן, jardin des délices) (arabe عَدْن, جَنَّة عَدْن, عدن, jardin des délices) est le nom du jardin merveilleux où la genèse (chapitres 2 et 3) situe l’histoire d’Adam et Ève. Il est souvent comparé au Paradis. Le mot Éden proviendrait du terme edinu « plainesteppe » appartenant à une langue sémitique, l’akkadien, fortement influencé par l’ancien sumérien, et qui était parlée du début du IIe jusqu’au Ier millénaire avant J.C. en Mésopotamie.

Jardin des HespéridesSelon une version de la mythologie grecque, les trois nymphes du couchant, filles d’Atlas et d’Hespéris, «l’heure du soir» qui représente l’Occident, le Couchant personnifié s’appellent les Hespérides (en grec ancien Ἑσπερίδες / Hesperídes. Elles résidaient dans un verger fabuleux, le fameux jardin des Hespérides, situé à la limite occidentale du monde (rives de l’Espagne ou du Maroc) et avaient la garde d’un pommier sacré, cadeau de Gaïa à Hera, qui produisait des fruits d’or destinés à Hera mais qu’elles chapardaient sans scrupules. Hera le fit donc garder par un dragon à cent têtes, Nérée. Le onzième des travaux d’Héraclès lui imposait de rapporter des fruits de cet arbre, il y parviendra grâce à l’aide de Nérée et d’Atlas. Les historiens se querellent sur la nature des fruits de l’arbre sacré; pour certains les fruits seraient des oranges, pour d’autres des coings.

L’Île de la nymphe Calypso : La nymphe, reine de l’île d’Ogygie, la presqu’île de Ceuta en face de Gibraltar, Calypso (Gr. Καλυψώ; Lat. Calypso), qui était la fille d’Atlas tomba amoureuse d‘Ulysse qui venait de faire naufrage. Elle s’efforça vainement durant sept années de lui faire oublier sa patrie et son épouse dans sa grotte enchantée, entourée de bois de peupliers et de cyprès et décorée de vignes et lui offrit l’immortalité mais le héros  qui s’ennuyait ferme préféra quitter ce paradis et retrouver sa vie passée.

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Babur (le fondateur de l’Empire moghol en Inde au XVIe siècle) supervisant la construction d’un jardin

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Le texte magnifique de Victor Hugo décrivant le paradis ( La Légende des Siècles)

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Hieronymus Bosch – le Jardin des délices, entre 1480 et 1505

Première série – D’Ève à Jésus
I

L’aurore apparaissait ; quelle aurore ? Un abîme
D’éblouissement, vaste, insondable, sublime ;
Une ardente lueur de paix et de bonté.
C’était aux premiers temps du globe ; et la clarté
Brillait sereine au front du ciel inaccessible,
Étant tout ce que Dieu peut avoir de visible ;
Tout s’illuminait, l’ombre et le brouillard obscur ;
Des avalanches d’or s’écroulaient dans l’azur ;

Le jour en flamme, au fond de la terre ravie,
Embrasait les lointains splendides de la vie ;
Les horizons pleins d’ombre et de rocs chevelus,
Et d’arbres effrayants que l’homme ne voit plus,
Luisaient comme le songe et comme le vertige,
Dans une profondeur d’éclair et de prodige ;
L’Éden pudique et nu s’éveillait mollement ;
Les oiseaux gazouillaient un hymne si charmant,
Si frais, si gracieux, si suave et si tendre,
Que les anges distraits se penchaient pour l’entendre ;
Le seul rugissement du tigre était plus doux ;
Les halliers où l’agneau paissait avec les loups,
Les mers où l’hydre aimait l’alcyon, et les plaines
Où les ours et les daims confondaient leurs haleines,
Hésitaient, dans le chœur des concerts infinis,
Entre le cri de l’antre et la chanson des nids.
La prière semblait à la clarté mêlée ;
Et sur cette nature encore immaculée
Qui du verbe éternel avait gardé l’accent,
Sur ce monde céleste, angélique, innocent,
Le matin, murmurant une sainte parole,
Souriait, et l’aurore était une auréole.
Tout avait la figure intègre du bonheur ;
Pas de bouche d’où vînt un souffle empoisonneur ;
Pas un être qui n’eût sa majesté première ;
Tout ce que l’infini peut jeter de lumière
Éclatait pêle-mêle à la fois dans les airs ;
Le vent jouait avec cette gerbe d’éclairs

Dans le tourbillon libre et fuyant des nuées ;
L’enfer balbutiait quelques vagues huées
Qui s’évanouissaient dans le grand cri joyeux
Des eaux, des monts, des bois, de la terre et des cieux !
Les vents et les rayons semaient de tels délires
Que les forêts vibraient comme de grandes lyres ;
De l’ombre à la clarté, de la base au sommet,
Une fraternité vénérable germait ;
L’astre était sans orgueil et le ver sans envie ;
On s’adorait d’un bout à l’autre de la vie ;
Une harmonie égale à la clarté, versant
Une extase divine au globe adolescent,
Semblait sortir du cœur mystérieux du monde ;
L’herbe en était émue, et le nuage, et l’onde,
Et même le rocher qui songe et qui se tait ;
L’arbre, tout pénétré de lumière, chantait ;
Chaque fleur, échangeant son souffle et sa pensée
Avec le ciel serein d’où tombe la rosée,
Recevait une perle et donnait un parfum ;
L’Être resplendissait, Un dans Tout, Tout dans Un ;
Le paradis brillait sous les sombres ramures
De la vie ivre d’ombre et pleine de murmures,
Et la lumière était faite de vérité ;
Et tout avait la grâce, ayant la pureté ;
Tout était flamme, hymen, bonheur, douceur, clémence,
Tant ces immenses jours avaient une aube immense !

Herri met de Bles - Le Paradis, entre 1541 et 1550

Herri met de Bles – Le Paradis, entre 1541 et 1550

Lucas Cranach l'Ancien - Le Jardin d'Eden, XVIe siècle

Lucas Cranach l’Ancien – Le Jardin d’Eden, XVIe siècle

II

Ineffable lever du premier rayon d’or !
Du jour éclairant tout sans rien savoir encor !
Ô Matin des matins ! amour ! joie effrénée
De commencer le temps, l’heure, le mois, l’année !
Ouverture du monde ! instant prodigieux !
La nuit se dissolvait dans les énormes cieux
Où rien ne tremble, où rien ne pleure, où rien ne souffre ;
Autant que le chaos la lumière était gouffre ;
Dieu se manifestait dans sa calme grandeur,
Certitude pour l’âme et pour les yeux splendeur ;
De faîte en faîte, au ciel et sur terre, et dans toutes
Les épaisseurs de l’être aux innombrables voûtes,
On voyait l’évidence adorable éclater ;
Le monde s’ébauchait ; tout semblait méditer ;
Les types primitifs, offrant dans leur mélange
Presque la brute informe et rude et presque l’ange,
Surgissaient, orageux, gigantesques, touffus ;
On sentait tressaillir sous leurs groupes confus
La terre, inépuisable et suprême matrice ;
La création sainte, à son tour créatrice,
Modelait vaguement des aspects merveilleux,
Faisait sortir l’essaim des êtres fabuleux

Tantôt des bois, tantôt des mers, tantôt des nues,
Et proposait à Dieu des formes inconnues
Que le temps, moissonneur pensif, plus tard changea ;
On sentait sourdre, et vivre, et végéter déjà
Tous les arbres futurs, pins, érables, yeuses,
Dans des verdissements de feuilles monstrueuses ;
Une sorte de vie excessive gonflait
La mamelle du monde au mystérieux lait ;
Tout semblait presque hors de la mesure éclore ;
Comme si la nature, en étant proche encore,
Eût pris, pour ses essais sur la terre et les eaux,
Une difformité splendide au noir chaos.

Les divins paradis, pleins d’une étrange sève,
Semblent au fond des temps reluire dans le rêve,
Et, pour nos yeux obscurs, sans idéal, sans foi,
Leur extase aujourd’hui serait presque l’effroi ;
Mais qu’importe à l’abîme, à l’âme universelle
Qui dépense un soleil au lieu d’une étincelle,
Et qui, pour y pouvoir poser l’ange azuré,
Fait croître jusqu’aux cieux l’Éden démesuré !

Jours inouïs ! le bien, le beau, le vrai, le juste,
Coulaient dans le torrent, frissonnaient dans l’arbuste ;
L’aquilon louait Dieu de sagesse vêtu ;
L’arbre était bon ; la fleur était une vertu ;

C’est trop peu d’être blanc, le lis était candide ;
Rien n’avait de souillure et rien n’avait de ride ;
Jours purs ! rien ne saignait sous l’ongle et sous la dent ;
La bête heureuse était l’innocence rôdant ;
Le mal n’avait encor rien mis de son mystère
Dans le serpent, dans l’aigle altier, dans la panthère ;
Le précipice ouvert dans l’animal sacré
N’avait pas d’ombre, étant jusqu’au fond éclairé ;
La montagne était jeune et la vague était vierge ;
Le globe, hors des mers dont le flot le submerge,
Sortait beau, magnifique, aimant, fier, triomphant,
Et rien n’était petit quoique tout fût enfant ;
La terre avait, parmi ses hymnes d’innocence,
Un étourdissement de sève et de croissance ;
L’instinct fécond faisait rêver l’instinct vivant ;
Et, répandu partout, sur les eaux, dans le vent,
L’amour épars flottait comme un parfum s’exhale ;
La nature riait, naïve et colossale ;
L’espace vagissait ainsi qu’un nouveau-né.
L’aube était le regard du soleil étonné.

The garden of Eden with the fall of man, by Jan Brueghel de Elder and Peter Paul Rubens

Pierre Paul Rubens et Jan Brueghel l’Ancien – Le Jardin d’Eden et la chute de l’homme, vers 1615

III

Or, ce jour-là, c’était le plus beau qu’eût encore
Versé sur l’univers la radieuse aurore ;

Le même séraphique et saint frémissement
Unissait l’algue à l’onde et l’être à l’élément ;
L’éther plus pur luisait dans les cieux plus sublimes ;
Les souffles abondaient plus profonds sur les cimes ;
Les feuillages avaient de plus doux mouvements ;
Et les rayons tombaient caressants et charmants
Sur un frais vallon vert, où, débordant d’extase,
Adorant ce grand ciel que la lumière embrase,
Heureux d’être, joyeux d’aimer, ivres de voir,
Dans l’ombre, au bord d’un lac, vertigineux miroir,
Étaient assis, les pieds effleurés par la lame,
Le premier homme auprès de la première femme.

L’époux priait, ayant l’épouse à son côté.

°°°Jan Bruegel l'Ancien - Ulysse et Calypso, 1616

Jan Bruegel l’Ancien – Ulysse et Calypso, 1616

Marc Chagall - Adam et Ève chassés du paradios, 1961

Marc Chagall – Adam et Ève chassés du paradis, 1961

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Parc de l’Impérial à Annecy

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Vendredi 27 mai 8 h du matin – photos Enki

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croûtes et cicatrices

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Bifurcan

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le jardin aux sentiers qui bifurquent

Laura Nillni - Découpage sur des pages du Jardin aux sentiers qui bifurquent de Borges 'extait video)

Laura Nillni – Découpage sur des pages du « Jardin aux sentiers qui bifurquent » de Borges
(extrait vidéo)

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Le jardin aux sentiers qui bifurquent

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Laura Nillni – Grand Labyrinthe bleu, 2004

     — (…) Votre ancêtre ne croyait pas à un temps uniforme, absolu. Il croyait à des séries infinies de temps, à un réseau croissant et vertigineux de temps divergents, convergents et parallèles. Cette trame de temps qui s’approchent, bifurquent, se coupent ou s’ignorent pendant des siècles, embrasse toutes les possibilités. Nous n’existons pas dans la majorité de ces temps; dans quelques-uns vous existez et moi pas; dans d’autres, moi, et pas vous; dans d’autres, tous les deux. dans celui-ci, que m’accorde un hasard favorable, vous êtes arrivé chez moi; dans un autre, en traversant le jardin, vous m’avez trouvé mort; dans un autre, je dis ces mêmes paroles, mais je suis une erreur, un fantôme.

     — Dans tous, articulai-je non sans un frisson, je vénère votre reconstitution du jardin de Ts’ui Pên et vous en remercie.

     — Pas dans tous, murmura-t-il avec un sourire. Le temps bifurquent perpétuellement vers d’innombrables futurs. Dans l’un d’eux je suis votre ennemi.

Jorge Luis BorgesFictions, Le jardin aux sentiers qui bifurquent, 1956.

Laura Nillni - Duo, 2004

Laura Nillni – Duo, 2004

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meraviglia : image du printemps

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Pour faire oublier l’image précédente…

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meraviglia

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L’invention de la tige

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ce que j’aimais par-dessus tout
clarté d’herbes du bonheur fragile
c’était en somme l’invention de la tige
poussée téméraire, vulnérable
occupée seulement à croître.

Lorand Gaspar, Sol absolu
Le quatrième état de la matière : le jardin de pierres

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Trames & motifs

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Effets de feuillage

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°°°

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le jardin comme état d’âme – extrait du roman En Rade de Huysmans (1886)

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Château de Lourps, décor de La Rade

Extrait du roman En rade de Huysmans

     Il demeura ébloui sur le pas de la porte. Devant lui s’étendait une vaste cour bouillonnée par des bulles de pissenlits s’époilant au-dessus de feuilles vertes qui rampaient sur de la caillasse, hérissées de cils durs. À sa droite, un puits surmonté d’une sorte de pagode en tôle terminée en un croissant de fer posé sur une boule ; plus loin, des files de pêchers écartelés le long d’un mur et, au-dessus, l’église dont le profil d’un gris tiède disparaissait, à certaines places, sous la résille vernie d’un lierre, à d’autres, sous le velours jaune souci d’un amas de mousses.
     À gauche et derrière lui, le château, immense, avec une aile d’un étage percée de huit fenêtres, une tour carrée contenant l’escalier, puis, en retour d’équerre, une autre aile, avec les croisées du bas taillées en ogives.
      Et cette bâtisse, cassée par l’âge, tressaillée par les pluies, minée par les bises, élevait sa façade éclairée de croisées à triples croix gondolées de vitres couleur d’eau, coiffée d’un toit en tuiles brunes jaspées de blanc par des fientes, dans un fluide de jour pâle qui blondissait sa peau hâlée de pierres.
      Jacques oubliait la funèbre impression ressentie la veille ; un coup de soleil fardait la vieillesse du château dont les imposantes rides souriaient, comme aurifiées de lumière, dans les murs frottés de rouille par les Y de fer également espacés sur le rugueux épiderme de son crépi.
      Ce silence inanimé, cet abandon qui lui avaient étreint le cœur, la nuit, n’existaient plus ; la vie terminée de ces lieux que dénonçaient des fenêtres sans rideaux ouvrant sur des corridors nus et des chambres vides semblait prête à renaître ; il allait certainement suffire d’aérer les pièces, de réveiller par des éclats de voix la sonorité endormie de ces chambres pour que le château revécût son existence arrêtée depuis des ans.
      Puis, tandis que le jeune homme l’examinait, inspectant la façade, découvrant que l’étage et le toit dataient du siècle dernier, alors que les assises remontaient au temps du moyen âge, un grand bruit le fit se retourner et, levant la tête, il constata que cette tour ronde, entrevue la veille, n’attenait point au château, comme il l’avait cru. Elle était isolée dans une basse-cour et servait de pigeonnier. Il s’approcha, gravit un escalier en ruine, tira le verrou d’une porte et passa le cou.
      Un immense effroi d’ailes s’entre-choquant, éperdues, en haut de la tour, l’étourdit en même temps qu’un vorace fumet d’ammoniaque lui picorait la muqueuse du nez et la frange des yeux. Il recula, entrevit à peine, au travers de ses larmes, l’intérieur de ce pigeonnier, alvéolé comme un dedans de ruche, muni au centre d’une échelle montée sur pivot, et, se retirant, il aperçut une neige de blanc duvet qui tournoyait dans une écharpe de lumière, déroulée d’une lucarne ouverte au sommet de la tour, au ras du sol.
      Tous les oiseaux enfuis du colombier s’étaient réfugiés sur le château et tous battaient de l’aile, s’étiraient, se rengorgeaient, se pouillaient, remuant, au soleil, des dos aux reflets métalliques, des poitrails de vif-argent lustrés de vert réséda et de rose, des gorges de satin frémissant, flamme de punch et crème, aurore et cendre.
       Puis une partie des pigeons s’envola, en cercle, autour des hautes cheminées du faîte et, subitement, la guirlande se rompit et ils s’éparpillèrent de nouveau sur la tour dont le toit se fourra d’un bonnet roucoulant de plumes.
       Jacques tourna le dos au château et, en face de lui, au bout de la cour, il vit un jardin fou, une ascension d’arbres, montant en démence, dans le ciel.
       En s’approchant, il reconnut d’anciens parterres taillés en amandes, mais leur forme subsistait à peine. Des plants de buis qui jadis le bordaient, les uns étaient morts et les autres avaient poussé, ainsi que des arbres, et ils semblaient, comme dans les cimetières, ombrager des tombes perdues sous l’herbe. Çà et là, dans ces antiques ovales envahis par les orties et par les ronces, de vieux rosiers apparaissaient, retournés à l’état sauvage ; semant ce fouillis de vert des rougeâtres olives des gratte-cul naissants ; plus loin, des pommes de terre, venues d’on ne sait où, germaient, ainsi que des coquelicots et des trèfles sans doute sautés des champs ; enfin, dans une autre corbeille, des touffes d’absinthe fouettaient des aigrettes d’herbes folles d’une odorante grêle de pastilles d’or.
       Jacques marcha vers une pelouse, mais le gazon était mort, étouffé par les mousses ; les pieds enfonçaient et butaient contre des souches ensevelies et des chicots enterrés depuis des ans ; il tenta de suivre une allée dont le dessin était visible encore ; les arbres, livrés à eux-mêmes, la barricadaient avec leurs branches.
       Ce jardin avait dû autrefois être planté d’arbres à fruits et d’arbres à fleurs ; des noisetiers gros comme des chênes et des sumacs aux petites billes d’un violet noir, poissés tels que des cassis, emmêlaient leurs bras dans les têtes percluses de vieux pommiers, aux troncs écuissés, aux plaies pansées par des lichens ; des buissons de baguenaudes agitaient leurs gousses de taffetas gommé sous des arbres bizarres dont Jacques ignorait le pays et le nom, des arbres pointillés de boules grises, des sortes de muscades molles, d’où sortaient des petits doigts onglés, humides et roses.
        Dans cette bousculade de végétation, dans ces fusées de verdures éclatant, à leur gré, dans tous les sens, les conifères débordaient, des pins, des sapins, des épicéas et des cyprès ; d’aucuns, gigantesques, en forme de toits pagodes, balançant les cloches brunes de leurs pommes, d’autres perlés de petits glands rouges, d’autres encore granités de bleuâtres boutons à côtes, et ils élevaient leurs mâts hérissés d’aiguilles, arrondissaient des troncs énormes, cadranés d’entailles d’où coulaient, pareilles à des gouttes de sucre fondu, des larmes de résine blanche.
        Jacques avançait lentement, écartant les arbustes, enjambant les touffes ; bientôt la route devint impraticable ; des branches basses de pins barraient le sentier, couraient en se retroussant par terre, tuant toute végétation sous elles,semant le sol de milliers d’épingles brunes, tandis que de vieux sarments de vignes sautaient d’un bord de l’allée à l’autre dans le vide et, s’accrochant aux fûts des pins, grimpaient autour d’eux en serpentant jusqu’aux cimes et agitaient tout en haut, dans le ciel, de triomphales grappes de raisin vert.
          Il regardait, étonné, ce chaos de plantes et d’arbres. Depuis combien de temps ce jardin était-il laissé à l’abandon ? Çà et là de grands chênes élancés de travers se croisaient et, morts de vieillesse, servaient d’appui aux parasites qui s’enroulaient entre eux, s’embranchaient en de fins réseaux serrés par des boucles, pendaient, tels que des filets aux mailles vertes, remplis d’une rustique pêche de frondaisons ; des cognassiers, des poiriers se feuillaient plus loin, mais leur sève affaiblie était inerte à procréer des fruits. Toutes les fleurs cultivées des parterres étaient mortes ; c’était un inextricable écheveau de racines et de lianes, une invasion de chiendent, un assaut de plantes potagères aux graines portées par le vent, de légumes incomestibles, aux pulpes laineuses, aux chairs déformées et suries par la solitude dans une terre en friche.
        Et un silence qu’interrompaient parfois des cris d’oiseaux effarouchés, des sauts de lapins dérangés et fuyants planait sur ce désordre de nature, sur cette jacquerie des espèces paysannes et des ivraies, enfin maîtresse d’un sol engraissé par le carnage des essences féodales et des fleurs princières.
         Mélancoliquement, il songeait à ce cynique brigandage de la nature si servilement copié par l’homme.
         Quelle jolie chose que les foules végétales et que les peuples ! se dit-il ; il hocha la tête, puis sauta par-dessus les branches basses et ouvrit l’éventail des arbrisseaux qui se replia derrière lui, en refermant la route ; il aboutit à une grille en fer. Somme toute, ce jardin n’était point, ainsi qu’il le paraissait, très vaste, mais ses dépendances commençaient derrière la grille ; une allée seigneuriale, dévisagée par des coupes, descendait à travers bois vers une simple porte de chêne, à claire-voie, communiquant avec le chemin de Longueville.
         Il appuya sur cette grille ; elle s’ébranlait mais ne s’écartait pas ; des mousses tuyautées et craquantes l’obstruaient en bas, tandis que des plantes grimpantes enlaçaient ses barreaux autour desquels des clochettes de liserons encensaient le vent d’un parfum d’amande ; il fit de nouveau volte-face, brassa les taillis d’un vieux berceau dont les branches mortes cassaient, en bondissant, comme des éclats de verre, et il finit par atteindre une brèche creusée dans le mur, sortit et se trouva derrière la grille.
          Alors, il aperçut des traces d’anciens fossés dont quelques-uns avaient encore gardé des lambeaux de gargouilles aux gueules bâillonnées par des pariétaires, aux cols ficelés par les cordons des volubilis et les lanières en spirale des lambrusques, et il tomba sur la lisière d’un bois de marronniers et de chênes. Il s’engagea dans un sentier, mais bientôt le chemin devint impénétrable le lierre dévorait ce bois, couvrait la terre, comblait les excavations, aplanissait les monticules, étouffait les arbres, s’étendait en haut, comme un tamis à larges mailles, en bas comme un champ creux, d’un vert noir, jaspé çà et là par l’herbe aux couleuvres d’aigrettes d’un vermillon vif.
         Une sensation de crépuscule et de froid descendait de ces voûtes épaisses qui blutaient un jour dépouillé d’or et filtraient seulement une lumière violette sur les masses assombries du sol ; une odeur forte, âpre, quelque chose comme la senteur de l’urine des sangliers montait de la terre pourrie de feuilles, bousculée par les taupes, ébranlée par les racines, éboulée par l’eau.
          Cette impression d’humidité qui l’avait glacé, la veille, dès ses premiers pas dans le château, le ressaisit. Il dut s’arrêter, car ses pieds butaient dans des trous, s’empêtraient dans les trappes du lierre.
          Il rebroussa chemin, suivit la lisière du bois et longea les derrières du château qu’il n’avait point vus. Ce côté, privé de soleil, était lugubre. Vu devant, le château demeurait imposant, malgré la misère de sa tenue et le délabrement de sa face au grand jour, sa vieillesse s’animait même, devenait, en quelque sorte, accueillante et douce ; vu de dos, il apparaissait morne et caduc, sordide et sombre.
         Les toits si gais au soleil, avec leur teint basané piqué par le guano de mouches blanches, devenaient dans cette ombre tel qu’un fond oublié de cage, d’une saleté ignoble ; au-dessous d’eux, tout cahotait ; les gouttières chargées de feuilles, gorgées de tuiles, avaient crevé et inondé d’un jus de chique les crépis excoriés par le vent du nord ; les agrafes des tuyaux de descente s’étaient rompues et d’aucuns pendaient retroussés et agitaient en l’air leurs manches vides ; les fenêtres étaient démantibulées, les volets fracturés, recloués à la hâte, bandés par des planches, les persiennes vacillaient, dégarnies de lames, déséquilibrées par des pertes de gonds.
          En bas, un perron fracassé de six marches, creusé en dessous d’une niche ébouriffée d’herbes, accédait à une porte condamnée dont les ais fendus étaient rejoints et comme bouchés par le noir du vestibule fermé, situé derrière.
        En somme les infirmités d’une vieillesse horrible, l’expuition catarrhale des eaux, les couperoses du plâtre, la chassie des fenêtres, les fistules de la pierre, la lèpre des briques, toute une hémorragie d’ordures, s’étaient rués sur ce galetas qui crevait seul à l’abandon, dans la solitude cachée du bois.
     Cet éblouissement de lueurs, cette pluie de soleil qui avait abattu le grand vent d’angoisse dont il était souffleté, la veille, avaient pris fin. Une indicible tristesse lui serrait à nouveau le cœur. Le souvenir de l’affreuse nuit dans cette ruine renaissait, avec la honte, maintenant qu’il faisait clair et que la lucidité du jour se réverbérait quand même dans son esprit, d’avoir été si profondément énervé par cette station dans les ténèbres.
          Et, cependant, il se sentait encore envahi par de singuliers malaises. Cet isolement, ce bois humide, cette lumière qui se décantait violâtre et trouble sous ses voûtes, agissaient comme l’obscurité et le froid du château dont ils rappelaient la mélancolie maladive et sourde.
        Il frissonna et s’exaspéra en même temps au ridicule souvenir de sa lutte dans l’escalier contre un chat-huant. Il tenta de s’analyser, s’avoua qu’il se trouvait dans un état désorbité d’âme, soumis contre toute volonté à des impressions externes, travaillé par des nerfs écorchés en révolte contre sa raison dont les misérables défaillances s’étaient, quand même, dissipées depuis la venue du jour.
          Cette lutte intime l’accabla. Il se hâta pour s’y soustraire, espérant que ce mal être disparaîtrait dans des lieux moins sombres.
          Il gagna à grands pas une route chinée de raies de soleil, qu’il apercevait au bout du château et des taillis et ses prévisions semblèrent se réaliser dès qu’il eut atteint ce chemin qui séparait les dépendances du château des biens de la commune. Il se sentit allégé ; les talus d’herbe étaient secs ; il s’assit et, d’un coup d’œil, enfila les tours, les vergers, les bois, oublia ses ennuis, imprégné qu’il fut subitement par l’engourdissante tiédeur de ce paysage dont les souterraines effluves lui déglaçaient l’âme.

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Joris Karl Huysmans (1848-1907)

Joris Karl Huysmans (1848-1907)

       Joris-Karl Huysmans de son vrai nom Charles Marie Georges Huysmans est né le 5 février 1848 à Paris, d’un père néerlandais du nom de Godfried Huysmans, lithographe de profession et d’une mère française, Malvina Badin, maîtresse d’école. Il fit toute sa carrière au ministère de l’Intérieur où il entra en 1866. En tant que romancier et critique d’art, il prit une part active à la vie littéraire et artistique française dans le dernier quart du XIXe siècle et jusqu’à sa mort, en 1907. Défenseur du naturalisme à ses débuts, il rompit avec cette école pour explorer les possibilités nouvelles offertes par le symbolisme, et devint le principal représentant de l’esthétique fin de siècle. Dans la dernière partie de sa vie, il se convertit au catholicisme, renoua avec la tradition de la littérature mystique et fut ami de l’abbé Mugnier. Atteint d’un cancer de la mâchoire, il mourut à son domicile parisien le 12 mai 1907, avant d’être inhumé au cimetière du Montparnasse. Par son œuvre de critique d’art, il contribua à promouvoir en France la peinture impressionniste ainsi que le mouvement symboliste, et permit au public de redécouvrir l’œuvre des artistes primitifs. (crédit Wikipedia)
  Michel Houellebecq fait référence à Huymans dans son dernier roman Soumission où la pensée et les romans de l’écrivain maudit apparaissent à plusieurs reprises tout au long de son ouvrage.  

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Le Château de Lourps à Longueville qui a servi de décor aux romans de Huysmans Le Ménage et  La rade

Le Château de Lourps à Longueville qui a servi de décor aux romans de Huysmans Le Ménage et En rade

      Le roman En rade d’où est extrait le texte présenté ci-dessus relate la migration d’un couple parisien à la dérive en raison d’une faillite qui est accueilli par des parents habitant la campagne. Ce couple en proie au déracinement verra ses rapports se dégrader peu à peu. La situation du couple contraste avec celle d’un autre couple de paysans, qui vit de manière simple et naturel, presque animale, en pleine harmonie avec la nature environnante. Ce roman est l’occasion pour Huysmans de donner libre cours à ses obsessions et ses peurs du sexe féminin avec lequel la communication est difficile sinon impossible et qu’il présente comme exagérément et maladivement fécond et dévorateur. Certains épisodes du roman  peuvent apparaître comme autobiographique notamment le décor du château de Lourps, près de Provins qui est décrit dans le texte présenté ci-dessus, dans lequel il avait séjourné entre juillet et septembre 1881 avec sa compagne, Anna Meunier, créature au tempérament maladif et aux nerfs fragiles qui finira sa vie dans une maison de soin. Le couple retourna dans ces lieux en 1885 et en 1886 accompagnés du romancier Léon Bloy et c’est durant ce dernier séjour que Huysmans commença à écrire son roman. Il ne devait par la suite ne plus y revenir craignant à juste titre le courroux des habitants du village de Jutigny qu’il avait dépeint dansons roman comme d’ignobles brutes.

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le jardin zen du temple Ryôan-Ji de Kyoto : le regard vu par Italo Calvino dans son roman Palomar

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Italo Calvino, « Le parterre de sable » (extrait)

     Une petite cour dont le sol est recouvert d’un gros sable blanc qui ressemble à du gravier, parcouru de sillons ratissés droits et parallèles ou de cercles concentriques, autour de cinq groupes irréguliers de cailloux et de rochers bas. C’est là un des monuments les plus célèbres de la civilisation japonaise, le jardin de roche et de sable du temple Ryôan-ji de Kyoto, l’image typique de la contemplation de l’absolu qu’il faut atteindre avec les moyens les plus simples et sans le recours à des concepts exprimables en paroles, selon l’enseignement des moines zen.
     L’enceinte rectangulaire de sable incolore est bordé sur trois côtés de murs surmontés de tuiles, au-delà desquels verdoient les arbres. Sur le quatrième côté, une estrade aux gradins de bois sur laquelle le public peut passer, s’arrêter et s’asseoir. « Si notre regard intérieur reste absorbé par la vue de ce jardin, explique en japonais et en anglais le prospectus, signé par l’abbé du temple, qui est offert aux visiteurs, nous nous sentirons dépouillés de la relativité de notre moi individuel, tandis que l’intuition du Moi absolu nous remplira d’un étonnement serein, en priaient nos esprits obscurcis. »
    Monsieur Palomar est disposé à suivre ces conseils avec confiance et il s’asseoir sur les gradins, observe les rochers, l’un après l’autre, suit les ondulations sur le sable blanc, jusqu’à ce que l’harmonie indéfinissable qui relie les éléments du tableau peu à peu l’envahisse.

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   Pour mieux dire, il cherche à imaginer toutes ces choses telles que les sentirait quelqu’un qui pourrait se concentrer à la vue du jardin zen en silence et dans la solitude. Car – nous avons oublié de le dire – monsieur Palomar est serré sur l’estrade au milieu de centaines de visiteurs qui le poussent de tous les côtés; des objectifs d’appareils photographiques et de caméra se fraient un chemin entre le scoutes, les genoux, les oreilles des gens, pour cadrer les rochers et le sable sous tous les angles, éclairés à la lumière naturelle ou au flash. Des foules de pieds en socquettes de laine l’enjambent (les chaussures, comme il est d’usage au Japon, on les a laissées à l’entrée), des progénitures nombreuses sont poussées en première ligne par des parents pédagogues, des bandes d’étudiants en uniforme s’écrasent seulement anxieuse d’avaler au plus vite la visite scolaire du célèbre monument; des visiteurs appliqués vérifient avec un va-et-vient de la tête que tout ce qui est écrit sur le guide correspond bien à la réalité et que tout ce que l’on voit dans la réalité se trouve bien écrit sur le guide.
« Nous pouvons voir le jardin de sable comme un archipel d’îles rocheuses dans l’immensité de l’océan, ou bien comme les sommets de hautes montagnes qui émergent d’une mer de nuages. Nous pouvons  le voir comme un tableau encadré par le smurf du temple, ou bien oublier le cadre et nous persuader que la mer de sable s’étale sans limites et recouvre le monde entier.»

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    Ces «instructions d’emploi», contenues dans le prospectus, semblent à monsieur Palomar parfaitement plausibles et applicables immédiatement sans effort, pourvu que l’on soit sûr d’avoir une individualité dont se dépouiller, sûr d’être entrain de regarder le monde de l’intérieur d’un Moi susceptible de se dissoudre et devenir simplement un regard. Mais c’est justement ce point de départ qui requiert un effort d’imagination supplémentaire, très difficile à accomplir lorsque le moi, précisément, est agglutiné à une foule compacte qui regarde avec mille yeux et parcourt sur mille pieds l’itinéraire obligatoire de la visite touristique.
     Ne faudrait-il pas en conclure que le techniques mentales zen pour parvenir à l’extrême limite de l’humilité, au détachements de tout esprit de possession et d’orgueil, ont comme fondement nécessaire le privilège aristocratique ? Qu’elles présupposent l’individualisme, avec beaucoup, d’espace et beaucoup de temps autour de soi, et les horizons d’une solitude que rien ne vient inquiéter ?
    Cette conclusion, qui amène habituellement le regret d’un paradis perdu, submergé par la civilisation de masse, monsieur Palomar y voit une facilité. Il préfère s’acheminer dans une voie plus difficile, chercher à saisir ce que le jardin zen peut donner à qui le contemple dans al seule situation où il peut aujourd’hui être vu, en tendant le cou parmi d’autres cous.

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    Que voit-il ? Il voit l’espèce humaine à l’époque des grands nombres, dans l’étendue d’une foule nivelée mais cependant toujours faite d’individualités distinctes comme cette mer de petits grains de sable qui couvre la surface du monde… Il voit le monde continuer, en dépit de tout, à exposer  les cimes rocheuses de sa nature indifférente au destin de l’humanité, sa dure substance irréductible à toute assimilation humaine… Il voit les formes selon lesquelles le sable humain s’agrège et tend à se disposer, lignes en mouvement, dessins qui combinent la régularité et la fluidité, comme les traces rectilignes ou circulaires du râteau… Et, entre l’humanité-sable et le monde-rocher, il a l’intuition d’une harmonie possible comme deux harmonies non homogènes : celle du non-humain, équilibre de forces qui semble ne répondre à aucun dessein; celle des structures humaines, qui aspire à la rationalité de compositions géométriques  ou musicales, jamais figées…

Italo Calvino, « Le parterre de sable » in Palomar, trad. J-P Manganaro, Éd. du Seuil, 1985, pp. 93-95. 

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File d’attente à l’entrée du jardin

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Tokyo : foule marchant sous les cerisiers en fleurs

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Italo Calvino

Italo Calvino : Qu’est-ce que le moi ?
M. Palomar est un roman publié en 1983 de l’écrivain italien Italo Calvino qui met en scène un personnage – monsieur Palomar -, qui se livre à une série d’expériences concernant le regard : comment regarder une vague, et une seule, en la distinguant des autres ? comment regarder le ciel étoilé et ses constellations, sans que la carte du ciel ne s’embrouille ? Ces expériences le laissent à chaque fois perplexe. C’est qu’elles contiennent chacune une petite énigme philosophique, que le lecteur peut à sa guise chercher à démêler…. Dans une interview avec Gregory Lucente, Calvino a déclaré qu’il avait commencé à écrire ce livre bien plutôt,  en 1975, ce qui en fait un prédécesseur aux œuvres publiées antérieurement tels que « Si par une nuit d’hiver un voyageur ». Divisé en 27 chapitres courts l’essai présente des observations philosophiques sur le monde d’aujourd’hui en nous montrant un homme en quête de vérités fondamentales sur la nature de l’être. 
La première section est consacrée à l’expérience visuelle; la seconde aborde des thèmes anthropologiques et culturels; le troisième, des spéculations sur les grandes questions telles que l’univers, le temps, l’infini. Cette triade thématique se reflète dans les trois paragraphes de chaque section et les trois chapitres de chaque paragraphe.
Dans M. Palomar, Calvino a continué à explorer sa fascination littéraire de la conscience de soi mais considère néanmoins que cet essai se singularise du reste de son œuvre en cherchant à répondre « au problème des phénomènes non linguistiques… Comment peut-on lire quelque chose qui ne peut s’écrire. »
(credit blog-notes philo, M.Quiénart, sept. 2010)

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Autre extrait de M. Palomar – Un monde qui regarde et un monde regardé : les aventures du regard 

    A la suite d’une série de mésaventures intellectuelles qui ne méritent pas d’être rappelées, monsieur Palomar a décidé que son activité principale serait de regarder les choses du dehors. Un peu myope, distrait, introverti, il ne semble pas appartenir par son tempérament à ce type humain qu’on définit habituellement comme observateur. Il lui est pourtant toujours arrivé que certaines choses – un mur de pierre, un coquillage vide, une feuille, une théière – requièrent de lui une attention prolongée et minutieuse, en se présentant à ses yeux : il se met à les observer presque sans s’en rendre compte, son regard commence à les parcourir dans tous leurs détails et il n’arrive plus à se détacher d’eux. Monsieur Palomar a décidé que, dorénavant, il redoublera d’attention : d’abord, en ne laissant pas échapper ces appels qui lui viennent des choses ; ensuite, en attribuant à cette opération d’observation l’importance qu’elle mérite. 

Schéma réalisé par Descartes expliquant la vision
Schéma réalisé par Descartes expliquant la vision
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    Un premier moment de crise survient à cet instant : monsieur Palomar, sûr que dorénavant le monde lui dévoilera une richesse infinie de choses à regarder, cherche à fixer tout ce qui lui tombe sous les yeux : il n’en tire aucun plaisir, et s’arrête. À cette phase succède une seconde, dans laquelle il est convaincu que ce qu’il doit regarder ce sont seulement certaines choses et non pas d’autres, et qu’il faut qu’il aille à leur recherche ; pour ce faire, il doit chaque fois affronter des problèmes de choix, d’exclusion, des hiérarchies de préférence ; il s’aperçoit vite qu’il est en train de tout gâcher, comme toujours dès qu’il met en jeu son propre moi et tous les problèmes qu’il a avec. 
    Mais comment faire pour regarder quelque chose en mettant de côté le moi ? À qui appartiennent les yeux qui regardent ? On pense d’habitude que le moi, c’est quelqu’un qui se penche à la terrasse de ses propres yeux comme on se met au bord d’une fenêtre et regarde le monde qui s’étend dans toute son ampleur là devant lui. Donc : il y a une fenêtre ouverte sur le monde. Au-delà, il y a le monde. Et en deçà ? 
    Toujours le monde : que voulez-vous qu’il y ait d’autre ? Par un petit effort de concentration, Palomar réussit à déplacer le monde tel qu’il se trouvait là devant et à le mettre bien en vue à la fenêtre même. 

    Mais alors, que reste-t-il au-dehors de celle-ci ? Le monde encore, qui en cette occasion s’est donc dédoublé en un monde qui regarde et un monde qui est regardé. Et lui, que l’on nomme aussi “ moi ”, c’est-à-dire monsieur Palomar ? N’est-il pas lui aussi un morceau de monde en train de regarder un autre morceau de monde ? Ou bien, puisqu’il y a monde en deçà et monde au-delà de la fenêtre, le moi ne serait-il rien d’autre que la fenêtre à travers laquelle le monde regarde le monde ? Pour se regarder lui-même, le monde a besoin des yeux (et des lunettes) de monsieur Palomar

Italo Calvino, Palomar, trad. J.-P Manganaro, Éd. du Seuil, 1985, pp. 111-112. 
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