Arno Schmidt : « mettre des couleurs à la vie »


Le-coeur-de-pierreArno Schmidt (1914-1979)

Des couleurs à la vie

      Lorsqu’un texte d’Arno Schmidt nous tombe pour la première fois entre les mains, l’idée que cet auteur vit dans un monde d’incohérences et de folie nous vient tout de suite à l’esprit car il semble qu’il n’appréhende pas le monde qui pourtant nous est commun comme vous et moi. Dans son Essai sur le goût publié en 1757, Montesquieu après avoir classé les plaisirs que goûte notre âme en trois catégories : ceux qui relèvent du fond même de notre existence, c’est-à-dire de notre personnalité, ceux qui relèvent des impulsions de notre corps, c’est-à-dire les sentiments et les passions et enfin ceux qui nous sont imposés par les règles de la vie en société, nous délivre une vérité profonde, celle du caractère relatif de notre perception du monde  : « Notre manière d’être est entièrement arbitraire ; nous pouvions avoir été faits comme nous sommes, ou autrement. mais si nous avions été faits autrement, nous verrions autrement ; un organe de plus ou de moins dans notre machine nous aurait fait une autre éloquence, une autre poésie ; une contexture différente des mêmes organes aurait fait encorune autre poésie : par exemple, si la constitution de nos organes nous avait rendus capables d’une plus longue attention, toutes les règles qui proportionnent la disposition du sujet à la mesure de notre attention ne seraient plus ; si nous avions été rendus capables de plus de pénétration, toutes les règles qui sont fondées sur la mesure de notre pénétration tomberaient de même ; enfin toutes les lois établies sur ce que notre machine est d’une certaine façon seraient différentes si notre machine n’était pas de cette façon. » Si l’on se base sur ces critères définis par Montesquieu, il faut croire qu’Arno Schmidt est fait d’une complexion autre que celle du commun des mortels. Dès les premières lignes de son livre Le cœur de pierre qui met en scène les tribulations burlesques d’un collectionneur sans scrupules qui se met en tête de dérober un ouvrage rare dans une bibliothèque de l’Allemagne de l’Est en compagnie de ses logeurs, un chauffeur-routier qui veut en profiter pour exfiltrer sa maîtresse et de sa femme dont il est devenu l’amant, le ton est donné : lorsqu’il arpente les rues d’une ville, le héros du roman ne discerne pas les choses de la même manière que nous, ou plus précisément il les voit, mais métamorphosées, mutées par le prisme déformant de son regard. C’est ainsi que les passants qu’il croise semblent évoluer dans un milieu aquatique telles des créatures anaérobies privées d’oxygène sur un fond d’ « étang d’air » dans lequel des arbres « aquaplantiques » oscillent sous le regard froid de l’oeil chargé d’œillets de sa chaussure gauche… Le décor lui paraît en mouvement : la rue « fait des glissades » devant lui et le « contraint à prendre à droite » respectant en cela la volonté des anciens maçons qui avaient construits tout exprès un « canal de pierre », ceci en présence d’un « cheval éploré qui le regarde à travers des lentilles ». Dans son errance il rencontre « un visage en pelure de patates » dont « la branche grise rameuse s’empare d’une boîte de lait » et dont l’ « orifice-bouche » va souffler « 4 plaquettes de syllabes noires »… On est là à la deuxième page et les 268 pages qui vont suivre sont à l’avenant, toutes chargées de métaphores surréalistes et expressionnistes plus truculentes et féroces les unes que les autres. Alors, fou à lier, Arno Schmidt ? Non, juste un poète révolté qui étouffe sous la lourde chape bien pensante et hypocrite de la restauration morale de l’Allemagne d’après-guerre de l’ère Adenauer et utilise son imagination débordante chargée de dérision pour la faire sauter. Dans l’un de ses texte, il annonce la couleur : les lecteurs sont ceux qui disent toute leur vie « parapluie » pour une chose à la vue de laquelle un écrivain pense « une canne en jupon ». Sous sa plume les choses les plus banales que l’on remarque habituellement à peine et oublie aussitôt, prennent une autre vie et nous captivent en nous racontant avec humour une histoire. Ce faisant Arno Schmidt met des couleurs à la vie, à notre vie.

      Ce livre, sous-titré par l’auteur  « Roman historique de l’an de grâce 1954 » a connu un succès important en Allemagne malgré une critique officielle bien-pensante et haineuse qui se déchaîne, décrivant ses écrits comme  « un attentat haineux contre l’esprit, la langue et l‘homme  — et pour finir, contre Dieu et le christianisme ». 


         Je ne résiste pas à l’envie de vous faire partager une scène de sexe débridée et hilarante à la manière rabelaisienne entre le collectionneur et sa logeuse. C’est sûr, on est très loin de l’amour courtois…

Capture d’écran 2019-10-24 à 13.29.01.pngPicasso – Copulation, estampe de la suite Vollard, 1933

Le cœur de pierre d’Arno Schmidt, extrait.

À l’intérieur, elle attendait déjà à la porte de la cuisine (empocha avec un signe de la tête la clé que je lui tendis sans rien dire ; la Forte, la tendue de peau blanche) dans sa nouvelle blouse-tablier aux plis net et précis, joliment faite et sentant bon le savon.

Elle saisit mes yeux avec les siens : « Je monte avec » annonça-t-elle torpide et rétive.

Devant ma porte : nous nous tirâmes l’un contre l’autre par les haussières de nos bras ; elle saisit ma bouche avec la sienne ; nos cœurs faisaient un barouf d’enfer.

La fille du serpent : nous pétrissions nos peaux tavelées, donnions des coups de klaxons sur de belles bosses et de long renflements, partout : elle était pleine de boucles puissantes, entourées de fentes bées au claquement de langue. (Je pris un sein et le baisotai jusqu’à ce que sa pointe devienne comme un dé à coudre).

Dans le torrent de ses mains : elle secouait en frissonnant un bouchon rose-violet ( tandis que je palpais son désarroi de blanche étendue) : « Vise voir : il miroite littéralement » (and she had the finest fingers for the backlilt between Berwick and Carlisle).

Nous nous bouclâmes ainsi l’un à l’autre à l’aide de bras, nous fixâmes solidement les ventouses (et ses jambes se mirent violemment à la besogne. Bibi partit au grand galop : juché sur elle.

Inondé de soleil : son ventre, ample désert doré ; au travers duquel ma main caravanait (puis patauger, enfoncée jusqu’aux nœuds dans la chaude et sèche végétation : Tombouctou. Se rouler : Bloemfontein). « Dis, qu’est-ce que c’est bien : comme ça, au soleil ! » (murmura-t-elle avec ardeur, fit de ses genoux et seins une sierra, tales of the ragged mountains ; bras et jambes s’écoulèrent ; autour de noires forêts au fond de vallées encaissées).

Gymnastique nue : faire les lettres de l’alphabet : de son corps elle fit un T, un X, un Y ; à genoux un Z (et d’autres aussi toutes neuves, des cyrilliques : les pieds reçurent chacun un nom propre chuchoté ; « Insolence » et le droit « Chenapan ». L’horloge en bas commença à bailler bruyamment ; 2 sons bubons s’envolèrent en râlant l’un derrière l’autre (puis, lors de l’écoulement, ils glissèrent vite l’un sur l’autre; de si fines plaques)).

Son bibi à elle s’agenouilla nu sur la chaise et m’examina (les almanachs d’État aussi) à travers des disques bagués de couleurs : un torse blanc, une main flasque feuilletante. Elle se frotta tendue, à la chien de chasse, l’ongle du pouce contre les dents supérieures : « T’en auras un tous les samedis soirs » décida-t-elle.

Quelle aventure, cette femme !! : elle était plantée là ; nue ; mes almanachs d’État sous le bras (de façon à ce que le sein gauche reposât en partie dessus : sur l’année bleu chaux 1943 !) : en haut un sourire froid, en bas des pantoufles. me présenta cependant d’un air distingué l’épaule droite pour un baiser !. Je tirai ce côté vers moi (en faisant attention ; pour ne pas abîmer les livres !) ; elle inspira tant en tressaillant que sa tête partit en arrière : – – ! –. Puis, vaincue, elle me heurta du front : « Je viens ce soir : pour toute la nuit, dis ! » (Et s’en fut heureuse, touflant avec vigueur).

Arno Schmidt, Le cœur de pierre (Das steinerne Herz, 1956),
Édit. Tristam – Trad. Claude Riehl, pp.77-79

KueheinHalbtrauerPortrait d’Arno Schmidt par Jens Rusch


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la mort du loup – Alfred de Vigny


1311309-Alfred_de_Vigny_les_Destinées-1.jpgLa mort de loup d’Alfred de Vigny – Lithographie d’André Dubois

« Seul le silence est grand ; tout le reste est faiblesse […]
Gémir, pleurer, prier est également lâche.
Fais énergiquement ta longue et lourde tâche.
Dans la voie où le sort a voulu t’appeler,
puis après, comme moi, souffre et meurt sans parler »

Alfred de Vigny, La mort du loup extrait du recueil Les Destinées,
cf Lagarde et Michard, tome 5


Stoïcisme tragique

Capture d’écran 2019-10-24 à 08.34.29.png

    Un poème dont j’avais, adolescent, appris par cœur un extrait… Souvenir ému des années de lycée et des six volumes du célèbre manuel de biographies d’auteurs et de textes littéraires français écrits par André Lagarde et Laurent Michard  et publié par les éditions Bordas qui m’avait fait découvrir ainsi qu’à des millions d’adolescents les trésors de la littérature française (20 millions d’exemplaires ont été tirés !). Je les conserve en bonne place dans ma bibliothèque et leur voue une dévotion comme à des reliques…

Parmi les nombreux audios de ce poème, j’ai choisi celui énoncé par le talentueux
acteur et conteur canadien Gilles Claude Thériault qui nous a quitté récemment.


La mort du loup

Les nuages couraient sur la lune enflammée
Comme sur l’incendie on voit fuir la fumée,
Et les bois étaient noirs jusques à l’horizon.
Nous marchions sans parler, dans l’humide gazon,
Dans la bruyère épaisse et dans les hautes brandes,
Lorsque, sous des sapins pareils à ceux des Landes,
Nous avons aperçu les grands ongles marqués
Par les loups voyageurs que nous avions traqués.
Nous avons écouté, retenant notre haleine
Et le pas suspendu. — Ni le bois, ni la plaine
Ne poussait un soupir dans les airs ; Seulement
La girouette en deuil criait au firmament ;
Car le vent élevé bien au dessus des terres,
N’effleurait de ses pieds que les tours solitaires,
Et les chênes d’en-bas, contre les rocs penchés,
Sur leurs coudes semblaient endormis et couchés.
Rien ne bruissait donc, lorsque baissant la tête,
Le plus vieux des chasseurs qui s’étaient mis en quête
A regardé le sable en s’y couchant ; Bientôt,
Lui que jamais ici on ne vit en défaut,
A déclaré tout bas que ces marques récentes
Annonçait la démarche et les griffes puissantes
De deux grands loups-cerviers et de deux louveteaux.
Nous avons tous alors préparé nos couteaux,
Et, cachant nos fusils et leurs lueurs trop blanches,
Nous allions pas à pas en écartant les branches.
Trois s’arrêtent, et moi, cherchant ce qu’ils voyaient,
J’aperçois tout à coup deux yeux qui flamboyaient,
Et je vois au delà quatre formes légères
Qui dansaient sous la lune au milieu des bruyères,
Comme font chaque jour, à grand bruit sous nos yeux,
Quand le maître revient, les lévriers joyeux.
Leur forme était semblable et semblable la danse ;
Mais les enfants du loup se jouaient en silence,
Sachant bien qu’à deux pas, ne dormant qu’à demi,
Se couche dans ses murs l’homme, leur ennemi.
Le père était debout, et plus loin, contre un arbre,
Sa louve reposait comme celle de marbre
Qu’adorait les romains, et dont les flancs velus
Couvaient les demi-dieux Rémus et Romulus.
Le Loup vient et s’assied, les deux jambes dressées
Par leurs ongles crochus dans le sable enfoncées.
Il s’est jugé perdu, puisqu’il était surpris,
Sa retraite coupée et tous ses chemins pris ;
Alors il a saisi, dans sa gueule brûlante,
Du chien le plus hardi la gorge pantelante
Et n’a pas desserré ses mâchoires de fer,
Malgré nos coups de feu qui traversaient sa chair
Et nos couteaux aigus qui, comme des tenailles,
Se croisaient en plongeant dans ses larges entrailles,
Jusqu’au dernier moment où le chien étranglé,
Mort longtemps avant lui, sous ses pieds a roulé.
Le Loup le quitte alors et puis il nous regarde.
Les couteaux lui restaient au flanc jusqu’à la garde,
Le clouaient au gazon tout baigné dans son sang ;
Nos fusils l’entouraient en sinistre croissant.
Il nous regarde encore, ensuite il se recouche,
Tout en léchant le sang répandu sur sa bouche,
Et, sans daigner savoir comment il a péri,
Refermant ses grands yeux, meurt sans jeter un cri.

II

J’ai reposé mon front sur mon fusil sans poudre,
Me prenant à penser, et n’ai pu me résoudre
A poursuivre sa Louve et ses fils qui, tous trois,
Avaient voulu l’attendre, et, comme je le crois,
Sans ses deux louveteaux la belle et sombre veuve
Ne l’eût pas laissé seul subir la grande épreuve ;
Mais son devoir était de les sauver, afin
De pouvoir leur apprendre à bien souffrir la faim,
A ne jamais entrer dans le pacte des villes
Que l’homme a fait avec les animaux serviles
Qui chassent devant lui, pour avoir le coucher,
Les premiers possesseurs du bois et du rocher.

Hélas ! ai-je pensé, malgré ce grand nom d’Hommes,
Que j’ai honte de nous, débiles que nous sommes !
Comment on doit quitter la vie et tous ses maux,
C’est vous qui le savez, sublimes animaux !
A voir ce que l’on fut sur terre et ce qu’on laisse
Seul le silence est grand ; tout le reste est faiblesse.
– Ah ! je t’ai bien compris, sauvage voyageur,
Et ton dernier regard m’est allé jusqu’au coeur !
Il disait :  » Si tu peux, fais que ton âme arrive,
A force de rester studieuse et pensive,
Jusqu’à ce haut degré de stoïque fierté
Où, naissant dans les bois, j’ai tout d’abord monté.
Gémir, pleurer, prier est également lâche.
Fais énergiquement ta longue et lourde tâche
Dans la voie où le Sort a voulu t’appeler,
Puis après, comme moi, souffre et meurs sans parler. «

Alfred de Vigny, La mort du loup extrait du recueil Les Destinées.


Redemption Song


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Redemption Song de Bob Marley

    C’est en 1979 que Bob Marley écrit la chanson Redemption Song qui raconte l’histoire d’une personne enlevée et soumise à l’esclavage qui se bat pour sa liberté physique et mentale. Urprising, l’album dans lequel s’intègre cette chanson est sorti l’année suivante ne doit rien au hasard, le musicien venait d’apprendre que son cancer de l’orteil était devenu incurable et était confronté à la souffrance et à la perspective de sa mort. Redemption Song qui dans le dernier album qu’il a réalisé avec son groupe les Wailers occupe la dernière piste et qu’il a souhaité interpréter en solo à la guitare est en quelque sorte sa chanson testament.

Old pirates, yes, they rob I ;
Sold I to the merchant ships,
Minutes after they took I
From the bottomless pit.
But my hand was made strong

By the ‘and of the Almighty.
We forward in this generation
Triumphantly.
Won’t you help to sing
These songs of freedom ? –
‘Cause all I ever have :
Redemption songs ;
Redemption songs.

Emancipate yourselves from mental slavery ;
None but ourselves can free our minds.
Have no fear for atomic energy,
‘Cause none of them can stop the time.
How long shall they kill our prophets,
While we stand aside and look? Ooh !
Some say it’s just a part of it :
We’ve got to fullfil the book.

Won’t you help to sing
These songs of freedom? –
‘Cause all I ever have :
Redemption songs ;
Redemption songs ;
Redemption songs.

Emancipate yourselves from mental slavery ;
None but ourselves can free our mind.
Wo! Have no fear for atomic energy,
‘Cause none of them-a can-a stop-a the time.
How long shall they kill our prophets,
While we stand aside and look ?
Yes, some say it’s just a part of it 
We’ve got to fullfil the book.
Won’t you help to sing

These songs of freedom ? –
‘Cause all I ever had :
Redemption songs –
All I ever had :
Redemption songs :
These songs of freedom,
Songs of freedom.


Marcus Mosiah Garvey, chantre du panafricanisme

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   On s’accorde à penser que le thème et les paroles de cette chanson ont  été inspirés par le combat du militant noir Marcus Mosiah Garvey (1887-1940), fondateur en 1914 de l’Universal Negro Improvement Association (UNIA), précurseur du panafricanisme, qui a cherché à valoriser la spécificité d’être noir et milité pour le retour des descendants des anciens esclaves en Afrique. Dans l’une de ses allocutions, il déclarera : « Nous allons nous affranchir de l’esclavage mental, car tandis que d’autres pourraient nous libérer de corps, nous seuls sommes en mesure de nous libérer d’esprit. Votre esprit seul, et souverain, peut vous dicter la marche à suivre. Quiconque ne parvient pas à développer et utiliser son esprit est condamné à être l’esclave d’autrui, qui lui utilise son esprit, parce que l’homme est lié à l’homme en toutes circonstances, pour le meilleur et pour le pire. Si l’un ne parvient pas à se protéger de l’autre, l’un doit se servir de son esprit à bon escient. ». Ce n’est pas par hasard que dans sa chanson,  Bob Marley  qui s’était converti au rastafisme, religion née des théories et de l’action de Marcus Mosiah Garvey, qui connaissait bien ce prédicateur qu’il citait fréquemment, a repris dans sa chanson certaines phrases de ce discours : « Emancipate yourselves from mental slavery / None but ourselves can free our minds ». ( Libérons-nous de l’esclavage mental / Nous seuls pouvons nous libérer l’esprit.)


Capture d’écran 2019-10-18 à 03.25.55.pngJohnny Cash et Joe Strummer

La version de Johnny Cash & Joe Strummer de Redemption Song

    C’est dans des circonstances de vie ou plutôt de « fins de vie » identiques que Johnny Cash et Joe Strummer décident d’enregistrer en duo en 2002 une reprise de la chanson épitaphe de Bob Marley. Les deux hommes ont également de sérieux problèmes de santé et n’ont que peu de temps à vivre. Strummer partira le premier en décembre 2002 et Cash, neuf mois plus tard en septembre 2003.

Joe Strummer et The Mescaleros

   Joe Strummer avait également interprété cette chanson accompagné par le groupe punk The Mescaleros. Le titre paraîtra en 2003 soit après  la morts du chanteur dans l’album  Streetcore de The Mescaleros.

      Je reproduis pour ces deux versions les paroles de la chanson de Bob Marley, un peu différentes du titre initial.

Old pirates, yes they rob I, sold I to the merchant ships
Minutes after they took I from the bottomless pit
But my hand was made strong by the hand of the almighty
We forward in this generation triumphantly

Won’t you help to sing
These songs of freedom
‘Cause all I ever had
Redemption songs
Redemption songs

Emancipate yourselves from mental slavery, none but ourselves can free our minds
Have no fear for atomic energy ’cause none of them can stop the time
How long shall they kill our prophets while we stand aside and look
Some say it’s just a part of it, we’ve got to fulfill the book

So won’t you help to sing
These songs of freedom
‘Cause all I ever had
Redemption songs
Redemption songs
Redemption songs

Old pirates yes they rob I, sold I to the merchant ships
Minutes after they took I from the bottomless pit
How long shall they kill our prophets while we stand aside and look
Some say it’s just a part of it, we’ve got to fulfill the book

So won’t you help to sing
These songs of freedom
‘Cause all I ever had
These songs of freedom
‘Cause all I ever had
Redemption songs
These songs of freedom
These songs of freedom


Capture d’écran 2019-10-18 à 03.41.04.png

l’interprétation de Macy Grey

       Je remercie Caiçara de m’avoir fait connaître par son blog (c’est ICI), moi qui passait par là, cette version magnifique de Redemption Song, l’une des plus réussie que j’ai entendu, par la chanteuse américaine de soul Macy Grey dont la voix cassée envoutante « colle » parfaitement avec la mélodie et le texte de cette chanson.

      Aux dernières nouvelles, Macy Grey est en parfaite santé et déborde d’activité et de projets, et c’est tant mieux…


Petrarque : Sonnets à Laure


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   Laura de Sade, l’amour platonique de Pétrarque

« Quand d’une aube d’amour mon âme se colore,
Quand je sens ma pensée, ô chaste amant de Laure,
Loin du souffle glacé d’un vulgaire moqueur,
Éclore feuille à feuille au plus profond du cœur,
Je prends ton livre saint qu’un feu céleste embrase,
Où si souvent murmure à côté de l’extase.

                                     Victor Hugo.


    C’est le 6 avril 1327 que le poète italien Francesco Pétrarca, en français Pétrarque, qui a alors 23 ans, le temps comme il le décrit de sa « jeunesse en fleur » aperçoit une belle jeune femme à la sortie de la messe de l’église Sainte Claire d’Avignon et en devient immédiatement sans lui avoir adressé la parole éperdument amoureux. Mais cette amour ne pourra être pour le poète que platonique, la belle inconnue née Laura de Noves alors âgée de 17 ans a épousé 2 années plus tôt un noble provençal Hugues de Sade, l’un des ancêtres du célèbre Marquis de Sade. Ce coup de foudre ne devait rien au hasard puisque le poète se décrivit plus tard avoir été à cette époque porteur de « l’étincelle amoureuse ». Dans ces conditions, cet amour impossible ne pouvait être que sublimé et la jeune femme désirée et imaginée fut parée des qualités et des vertus les plus élevées. La réalité de l’existence de Laure a été mise en doute par certains historiens qui considéraient qu’elle n’était qu’un mythe poétique pourtant son existence semble corroborée par une lettre de Pétrarque à son ami Giacomo Colonna en 1338 dans laquelle il écrivait : « Il est dans mon passé une femme à l’âme remarquable, connue des siens par sa vertu et sa lignée ancienne et dont l’éclat fut souligné et le nom colporté au loin par mes vers. Sa séduction naturelle dépourvue d’artifices et le charme de sa rare beauté lui avaient jadis livré mon âme. Dix années durant j’avais supporté le poids harassant de ses chaînes sur ma nuque, trouvant indigne qu’un joug féminin ait pu m’imposer si longtemps une telle contrainte ».

     Le poète célébrera cette passion et la dame de son cœur dans cent quinze sonnets en langue italienne connus sous l’appellation Sonnets à Laure rédigés dans le style raffiné et savant en vogue à l’époque dans toute l’Europe qu’on nomme aujourd’hui dolce stil nuovo apparut dans un premier temps à Bologne avec le poète Guido Guinizelli qui s’épanouira par la suite à Florence avec Dante Alighierie dont les thèmes les plus souvent traités sont, dans la tradition de l’amour courtois des troubadours, l’amour (l’amore) et la courtoisie (gentilezza) et où l’accent est mis sur la souffrance de l’amant et la femme aimée parée de toutes les vertus et  idéalisée au point qu’elle est comparée à un ange offrant un chemin vers Dieu.

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Sonnets à Laure (sonnets 12, 15, 16 et 20)

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    L’historien en littérature française Henri Weber cite dans un article compte-rendu consacré à un ouvrage écrit par Pierre Blanc consacré à Pétrarque : Canzonière, Le Chansonnier (c’est  ICI ) l’explication psychanalytique donnée par cet auteur aux attitudes narcissique et de refoulement de Pétrarque et ses rapports avec les langues qu’il utilisait (latin, toscan et occitan) par la mort de sa mère lorsqu’il avait 14 ans à l’occasion de laquelle il avait composé écrire ses premiers vers, une élégie de trente-huit hexamètres latins  : 

   « Tout d’abord P. Blanc souligne le paradoxe de mépris apparent de Pétrarque pour son œuvre en langue vulgaire qu’il veut faire passer pour une œuvre de jeunesse, alors qu’il la poursuit, en remanie la disposition et la corrige presque jusqu’à la veille de sa mort. C’est qu’il accorde la priorité au latin, en voulant ressusciter la gloire de Rome à travers l’élégance de sa langue, c’est qu’il réserve le toscan à son intimité. D’ailleurs latin et toscan ne sont pas les seules langues pratiquées par Pétrarque, près d’Avignon, il ne pouvait que parler occitan et lisait avec admiration les troubadours. Allant plus loin, P. Blanc cherche à expliquer ce refoulement et ce narcissisme par une audacieuse construction psychanalytique qui a pour fondement l’importance que la critique récente attache au poème latin que Pétrarque composa à l’âge de 14 ans lorsque sa mère mourut. il y exprimait à la fois le désir de la rejoindre dans la tombe et celui de lui consacrer toute son œuvre future. Tout le psychisme de Pétrarque dépendrait de cette fixation amoureuse sur l’image de la mère morte. Aussi, lorsqu’il rencontre Laure, en 1327, son amour sera marqué par la castration de ce premier deuil, Laure apparaîtra aussi inaccessible que la morte et comme elle sera une incitation à écrire...»    –   Henri Weber.


    Les quatre sonnets présentés ci-dessus tirés d’une édition originale par Les Editions des Mille de l’ouvrage de Pétrarque publiée en 1913 et réimprimée à la demande par Hachette Livre, dans le cadre d’un partenariat avec la Bibliothèque nationale de France. Cette édition a été numérisée par la BnF et accessible sur sa bibliothèque numérique Gallica. Pour avoir accès aux 146 sonnets c’est ICI : 

   Les quatre pages suivantes présentent le frontispice de l’édition et le sommaire des 146 sonnets classés en 2 catégories : Sonnets à Laure vivante et Sonnets à Laure Morte.


Pour l’ambiance

« Une puce », un madrigal de Claude Lejeune (1530-1600) tiré de l’album « Autant en emporte le vent » par L »Ensemble Clément Janequin, Dominique Visse. (Harmonia Mundi)

      Claude Lejeune fut un grand compositeur de la Renaissance de l’école franco-flamande. Bien que protestant {calviniste}. le musicien fut rapidement un habitué des cénacles intellectuels parisiens. Protégé par Guillaume d’Orange, Henri de Turenne, Agrippa d’Aubigné et le duc d’Anjou, il devint compositeur principal puis Maitre de la musique du roi Henri IV. Son oeuvre comprend de nombreuses chansons, dont le cycle le Printans {1603} sur des poèmes de Jean-Antoine de Baif, plus de trois cents psaumes calviniste, notamment les Dix psaumes de David {1564}, des arrangements latins, une douzaines de motets, un magnificat, une messe polyphonique, et trois fantaisies instrumental. 


articles et vidéos liés

  • Pétrarque – Le temps vécu en flammes (émission de France Culture, 1979)


Marina, un poème d’Odysséas Elýtis mis en musique par Mikis Theodorakis


Parthenis

collage d’Odysséas Elýtis

Marina (Μαρίνα)

Apporte-moi verveine, menthe            Δώσε μου δυόσμο να μυρίσω,
et basilic, pour les sentir                        Λουίζα και βασιλικό
Que je t’embrasse et que je sente         Μαζί μ’αυτά να σε φιλήσω,
monter en moi les souvenirs                και τι να πρωτοθυμηθώ

La fontaine avec ses colombes             Τη βρύση με τα περιστέρια,
des Archanges l’épée qui luit                των αρχαγγέλων το σπαθί
Le jardin, étoiles qui tombent              Το περιβόλι με τ’ αστέρια,        
ou bien la profondeur du puits            και το πηγάδι το βαθύ

La nuit où nous suivions les rues       Τις νύχτες που σε σεργιανούσα,
menant à l’autre bout des cieux          στην άλλη άκρη τ’ ουρανού
Toi, montée là-haut, devenue              Και ν’ ανεβαίνεις σε θωρούσα,
sœur des étoiles sous mes yeux          σαν αδελφή του αυγερινού

Marìna mon étoile verte                       Μαρίνα πράσινο μου αστέρι
Marìna Vénus ma clarté                        Μαρίνα φως του αυγερινού
Ma colombe d’île déserte                      Μαρίνα μου άγριο περιστέρι
Marìna lys de mes étés                          Και κρίνο του καλοκαιριού

poème d’Odysséas Elýtis

Traduction de Michel Vokovitch
in Anthologie de la poésie grecque contemporaine,
Gallimard, 2000.

Poème magnifiquement mis en musique par Mikis Theodorakis et interprétée par la chanteuse Maria Farantouri.

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Textes improbables et admirables : Les oiseaux de Bruno Schulz


Bruno Schulz (1892-1942)

     « Dans tout ce que je vis cette nuit-là à travers mes paupières closes, je n’ai jamais pu depuis, malgré maintes questions posées à ma mère, discerner la part du réel de celle que m’avait forgée mon imagination »

Bruno Schulz (1892-1942)

      Il y a des endroits dans le monde et des périodes de l’histoire où le chaos règne en maître ; Je ne parle pas de ces chaos passagers qui accompagnent les mutations des nations et des sociétés et qui peuvent être tout à la fois violents et joyeux parce qu’ils sont portés par l’espérance et le désir d’un monde meilleur. Non, je parle de ces chaos apocalyptiques absolus de fin du monde qui plongent les êtres dans les trous noirs de l’absurdité et la folie et rendent vaine toute espérance.

     Bruno Schulz a vécu et terminé tragiquement sa vie dans l’un de ces mondes. C’était déjà une mauvaise idée de naître à Drohobytch, cette petite ville de Galicie, région située aux confins de l’Europe orientale que se disputaient la Pologne et les Empires centraux, mais encore plus, à cette époque troublée, de naître dans une famille juive. En 1911, alors âgé de 19 ans cet étudiant en architecture et en peinture assiste de sa fenêtre, à la répression sanglante menée par les sbires de l’Autriche-Hongrie contre les émeutiers suite au truquage des élections. C’est à ce moment qu’il décidera de devenir écrivain sans abandonner la pratique du dessin dans laquelle il faisait preuve de beaucoup de talent. Quelques années plus tard, à l’issue de la première guerre mondiale, Drohobytch redevient la polonaise qu’elle avait anciennement été mais pour peu de temps car après l’invasion nazie de la Pologne, une partie de ce pays, dont la Galicie est annexée par l’URSS et rattachée à la République socialiste soviétique d’Ukraine. Occupée par les troupes allemandes après le déclenchement de la guerre contre l’Union soviétique, celles-ci y installent un ghetto et engagent l’extermination méthodique des 15.000 juifs, habitants et réfugiés, qui se trouvent dans la ville. L’écrivain, dessinateur Bruno Schulz fera partie des suppliciés, tué d’une balle dans la tête le jeudi 19 novembre 1942 à la veille d’une tentative d’évasion par un officier SS jaloux d’un autre officier qui aimait les arts et qui protégeait l’écrivain-dessinateur bien qu’il en ait fait son esclave artiste. En août 1944, à la libération de la ville par l’armée rouge, seuls 400 survivants sortiront de leur cachette. Le dernier roman au nom évocateur Le Messie que Schulz avait écrit avant son enfermement dans le ghetto ne sera jamais retrouvé.

     Bruno Schutz  était un être tourmenté et dépressif, un marginal écorché vif en proie à des obsessions qui transparaissent dans ses écrits et ses dessins. Le thème  sado-masochiste de la femme-maîtresse ou indifférente idolâtrée par des hommes serviles est récurent. De même, ses auto-portraits percutants qui le représentent sans complaisance.


Dans les méandres du cerveau de Bruno Schultz

    Durant la période qui a précédée le déclenchement de la seconde guerre mondiale, Bruno Schulz qui enseignait alors le dessin a publié deux cycles de nouvelles : Les Boutiques de cannelle (1934) et Le Sanatorium au croque-mort (1937). La nouvelle Les oiseaux qui suit est un texte magnifique mis en ligne par la revue belge « Bon à Tirer », traduit par Alain van Crugten. Il est l’un des 13 récits des Boutiques de cannelle dans lesquels Bruno Schulz peint dans un style descriptif expressionniste, fantaisiste et ironique, le monde mythifié de son enfance où se mêle le réel et l’imaginaire. Les Boutiques de Cannelles traduites du polonais par Thérèse Douchy, Georges Sidre, Georges Lisowski ont également été publiées chez  Denoël en 1976 et chez Gallimard en 1994.


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LES OISEAUX

     Vinrent les jours d’hiver, jaunes et pleins d’ennui. La terre roussie s’était couverte d’une nappe de neige trop courte, complètement usée et trouée. Elle n’était pas suffisante pour nombre de toits que l’on découvrait noirs ou rouillés, bardeaux et arcs cachant les espaces enfumés des greniers, ces cathédrales noires et carbonisées, hérissées de poutres, pannes et chevrons, qui sont les sombres poumons des bourrasques hivernales. Chaque aube dévoilait de nouvelles cheminées et conduits qui avaient grandi pendant la nuit, gonflées par le vent nocturne, les noirs tuyaux d’orgue du diable. Les ramoneurs ne pouvaient se débarrasser des corneilles, qui se posaient le soir comme des feuilles noires vivantes sur les branches des arbres devant l’église, puis s’élevaient de nouveau en battant de l’aile pour enfin s’y coller, chacune à sa propre place sur sa propre branche ; dès l’aube elles prenaient leur envol en grands essaims, en nuages de fumée, en gros flocons de suie ondulants et fantasques qui tachaient les rayons jaunâtres de l’aube de leur croassement cadencé. Dans le froid et l’ennui, les jours durcissaient comme des miches de pain de l’an passé. On les entamait avec des couteaux émoussés, sans appétit, dans une somnolence paresseuse.

       Mon père ne sortait plus de la maison. Il entretenait le feu dans les poêles, il étudiait la nature éternellement insondable du feu, il goûtait la saveur métallique et salée, l’odeur de fumée des flammes hivernales, la caresse fraîche des salamandres qui léchaient la suie brillante dans la gorge des cheminées. Ces jours-là, il exécutait avec zèle toutes sortes de réparations dans les parties supérieures de la chambre. On le voyait à toute heure du jour, juché au sommet d’une échelle, qui tripotait on ne savait quoi sous le plafond, aux chambranles des hautes fenêtres, aux poids et aux chaînes des lampes suspendues. Comme le faisaient les peintres, il se servait de son échelle comme d’énormes échasses et il se trouvait bien dans cette perspective aérienne, près du ciel peint, proche des arabesques et des oiseaux du plafond. Il se détachait de plus en plus de la vie pratique. Lorsque ma mère, qui avait du souci et de la peine de le voir dans cet état, tentait de l’amener à parler des affaires, du paiement de la prochaine échéance, il l’écoutait d’un air distrait mais empreint d’une inquiétude qui tiraillait son visage absent. Quelquefois, il l’interrompait soudain d’un geste qui la conjurait de se taire, puis il courait vers un coin de la pièce, collait l’oreille à une fente du plancher et écoutait en levant les index des deux mains pour signifier l’importance capitale de son investigation. À l’époque, nous ne voyions pas encore le réel fond triste de ces extravagances, le complexe désespéré qui mûrissait au plus profond de lui.

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    Ma mère n’avait sur lui aucune influence, en revanche il manifestait beaucoup d’attention et de respect à Adela. Le nettoyage de la chambre était pour lui un cérémonial important et grandiose, auquel il ne manquait jamais d’assister en témoin, suivant toutes les opérations d’Adela avec un mélange de frayeur et de frissons de volupté. Il attribuait à chacun de ses mouvements une mystérieuse signification symbolique. Quand elle passait le balai à long manche sur le plancher avec ses gestes jeunes et hardis, il n’en pouvait plus, cela dépassait ses forces : il en avait les larmes aux yeux, son visage tremblait d’un rire silencieux et tout son corps était agité du spasme voluptueux de l’orgasme. Sa sensibilité aux chatouillements était insensée : il suffisait qu’Adela agite vers lui un doigt en faisant mine de le chatouiller pour qu’il fuie, pris d’une panique folle, à travers toutes les pièces, claquant les portes derrière lui, et qu’il finisse, dans la dernière chambre, par tomber à plat ventre sur le lit en se tordant dans un rire convulsif provoqué par l’image intérieure d’un chatouillement auquel il ne pouvait résister. Grâce à cela, Adela avait sur mon père un pouvoir quasi illimité.

     C’est en ces temps-là que nous observâmes pour la première fois chez lui un intérêt passionné pour les animaux. Ce fut d’abord une passion de chasseur et d’artiste, les deux à la fois ; peut-être était-ce aussi la sympathie profonde, biologique d’une créature pour des formes de vies apparentées mais essentiellement différentes de la sienne, une expérimentation de registres de l’existence non encore explorés. Ce ne fut que dans une phase postérieure que cette affaire prit un tour bizarre et compliqué, profondément impur et contre nature, une de ces choses qu’il aurait mieux valu de ne pas exposer au grand jour.

       Cela commença quand il fit couver des œufs d’oiseaux.

    À grand frais et à grand peine, il fit venir des œufs fécondés de Hambourg, de Hollande, de stations zoologiques africaines, qu’il faisait couver par d’énormes poules belges. C’était pour moi aussi un processus extrêmement captivant que l’éclosion de ces oisillons, vraiment monstrueux par la forme et les couleurs. Il était impossible de s’imaginer que ces êtres difformes aux becs démesurés et fantastiques, s’ouvrant largement dès la naissance avec des sifflements goulus sortis du fond de la gorge, que ces petits reptiles malingres aux corps bossus et nus allaient devenir des paons, des faisans, des coqs de bruyère ou des condors. Ces nichées de dragons étaient placées dans des paniers, sur de la ouate ; ils tendaient au bout de leurs cous minces des têtes aveugles, aux yeux voilés de cataractes, et émettaient de leurs gorges muettes des caquètements inaudibles. Dans son tablier vert, mon père passait le long des étagères comme un jardinier parmi ses couches de cactus et il faisait sortir du néant ces vésicules aveugles palpitantes de vie, ces ventres infirmes qui ne percevaient le monde extérieur que sous la forme de nourriture, ces fouillis d’existence qui se traînaient à tâtons vers la lumière. Quelques semaines plus tard, lorsque ces bourgeons aveugles éclatèrent au grand jour, les nouveaux habitants emplirent les pièces de la maison de piaillements colorés, d’égosillements tremblotants. Ils se perchaient sur les tringles des rideaux, les corniches des armoires, ils nichaient dans le taillis, dans l’arabesque des branches d’étain des grands lustres.

      Lorsque mon père étudiait de gros manuels d’ornithologie et feuilletait des planches coloriées, il semblait que ces fantasmes emplumés s’envolaient entre les pages pour venir peupler la pièce de leur battement d’ailes bigarré, flocons de pourpre, lambeaux de saphir, de cuivre et d’argent. Pendant qu’il les nourrissait, ils formaient sur le sol une plate-bande ondulante, un tapis vivant qui, quand quelqu’un entrait par mégarde, se disloquait, s’éparpillait en fleurs mouvantes et voletantes pour finalement s’installer dans les hauteurs de la chambre.

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     Je me souviens particulièrement d’un condor, un oiseau énorme au cou déplumé et à la tête ridée et couverte d’excroissances. C’était un ascète, un lama bouddhiste, d’une dignité impassible dans tout son comportement, conforme au cérémonial austère de sa noble race. Lorsqu’il se tenait en face de mon père, immobile, dans la posture monumentale des antiques divinités égyptiennes, l’œil masqué d’une taie blanchâtre qu’il tirait de côté par-dessus sa pupille afin de se cloîtrer totalement dans la contemplation de sa majestueuse solitude, il semblait être, avec son profil de pierre, le frère aîné de mon père. C’était exactement la même substance du corps, les tendons, la peau ridée et dure, le visage sec et osseux, les orbites profondes aux bords durcis comme de la corne. Même les mains noueuses de mon père, des mains longues et maigres aux ongles bombés étaient pareilles aux serres du condor. En le voyant ainsi endormi, je ne pouvais me défendre de l’impression d’avoir face à moi une momie, la momie desséchée et rapetissée de mon père. Je crois que ma mère aussi avait remarqué cette étrange ressemblance, bien que nous n’ayons jamais abordé le sujet ensemble. Chose caractéristique, le condor et mon père utilisaient le même pot de chambre.

     Non content de faire couver sans cesse de nouveaux exemplaires, mon père organisait dans les combles des noces de volatiles, il les appariait, il attachait des fiancées séduisantes et langoureuses dans les trous et fentes du grenier ; il parvint ainsi à faire du toit de bardeaux à deux pentes une véritable auberge pour la gent ailée, une arche de Noé qui attirait toutes sortes d’oiseaux venus de pays lointains. Longtemps encore après la liquidation de cet élevage, la tradition de visiter notre maison se perpétua dans le monde des oiseaux ; à l’époque des migrations de printemps s’abattaient sur notre toit des nuées de grues, de pélicans, de paons et autres volatiles divers.

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     Après une courte période de gloire, cette entreprise connut cependant assez vite une tournure affligeante. Il était bientôt apparu indispensable que mon père s’installe dans les deux chambres mansardées qui, jusque là, avaient servi de débarras. Dès les premières lueurs de l’aube nous parvenaient de là-haut un tohu-bohu de cris d’oiseaux. Les mansardes, caisses de bois dont la résonance était amplifiée par l’espace sous le toit, retentissaient de bruits mêlés, battements d’ailes, piaillements, roucoulements amoureux et gloussements. C’est ainsi que nous perdîmes mon père de vue pendant quelques semaines. Il ne descendait que rarement dans l’appartement, et alors nous observions qu’il paraissait rapetisser, maigrir et se rabougrir. Parfois, oubliant où il était, il se levait brusquement de sa chaise, agitait les bras comme des ailes et émettait des piaillements prolongés, tandis que ses yeux se voilaient d’une taie brumeuse. Après quoi, un peu gêné, il se mettait à rire avec nous et il tentait de tourner l’incident à la blague.

     Un beau jour, à l’époque du grand nettoyage, Adela apparut inopinément dans le royaume de l’oiseleur. Elle resta plantée sur le seuil, épouvantée par la puanteur s’élevant des tas d’excréments qui couvraient le plancher, les tables et les meubles. Elle décida aussitôt d’ouvrir une fenêtre puis, à l’aide de son long balai, elle chassa toute la masse d’oiseaux en un tourbillon affolé. Un terrifiant nuage de plumes et d’ailes s’éleva au milieu des cris, tandis qu’Adela, telle une Ménade en furie, dissimulée derrière les moulinets de son thyrse, dansait la danse de la destruction. Mon père, pris de panique, agitait les bras comme des ailes pour tenter de s’élever dans l’air avec le reste des oiseaux. Le tourbillon ailé diminua, se réduisit peu à peu jusqu’à ce que finalement ne demeurèrent sur le champ de bataille qu’Adela, épuisée et haletante, et mon père, la mine chagrine et honteuse, prêt à accepter toutes les capitulations.

     Quelques instants plus tard, mon père descendit l’escalier de son domaine. C’était un homme brisé, un roi banni qui avait perdu son trône et sa couronne.

Copyright © Éditions L’Âge d’Homme, 2013
Copyright © Bon-A-Tirer, pour la diffusion en ligne

Traduit du polonais par Alain van Crugten


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Attention avec les mots…, Alejandra Pizarnik


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Attention avec les mots…

cuidado con las palabras
(dijo)
tienen filo
te cortaràn la lengua
cuidado
te hundiràan en la càrcel
cuidado
no despertar a las palabras
acuéstate en las arenas negras
y que el mar te entierre
y que los cuervos se suiciden en tus ojos cerrados
cuidate
no tientes a los àngeles de las vocales
no straigas frases
poemas
versos
no tienes nada que decir
nada que defender
suena suena que no estàs aqui
que ya te has ido
que todo ha terminado


Poème de Alejandra Pizarnik dit par Julie Denisse (émission de France Culture du 19/09/2012), c’est  ICI


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