Femme sauvage


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    Dans l’article précédent consacré à la Calabre, j’évoquais une danseuse au physique et à la gestuelle impressionnants et débordante de sensualité, Anna Dego. Bien que la tarentella présentée et chantée par le ténor Marco Beasley soit de qualité, elle ne permettait pas à mon avis à Anna Dego d’exprimer le meilleur de sa technique chorégraphique et son talent. C’est donc une pizzica endiablée, danse de la région de Salento dérivée de la tarentelle, que je vous présente aujourd’hui, l’une des plus célèbre, la Pizzica di san Vito dei Normanni, dans laquelle la danseuse semble être la proie d’une possession. Rappelons que cette danse qu’est la tarentelle était considérée dans la croyance populaire causée par le morsure d’une araignée locale, la tarentule. Pour chasser « les dangers de l’âme », la tarantata (celle qui a été mordue) doit danser avec l’araignée, se faire elle-même araignée pour livrer un affrontement contre les puissances du mal, affrontement contrôlé par la danse et la musique. Les scientifiques ont révélés que cette araignée était en fait inoffensive. La fable du délire causé par la tarentule n’était en fait que le prétexte trouvé pour justifier et rendre acceptable par la société les manifestations d’hystérie et de libération des pulsions sexuelles exprimées par des femmes dont les aspirations intimes étaient étouffées par les contraintes d’une morale religieuse et sociale répressive. De là les attitudes provocantes arborées lors de la danse. Certains chercheurs rattachent cette pratique aux Dionysies, ces festivités religieuses annuelles dédiées au dieu Dionysos dans la Grèce antique qui auraient été importées par les Grecs lors de leur colonisation d’une grande partie de la Calabre.

Extrait d’un documentaire de 1962 de Gian Franco Mingozzi sur le Tarentisme

Pizzica di san Vito dei Normanni

     La musique est toujours jouée par l’ensemble L’ Arpeggiata de Christina Pluhar mais cette fois en Grèce à l’Athens Concert Hall en novembre 2013 et le chanteur est Vincenzo Capezzuto

     La vidéo suivante présente Anna Dego interpréter l’une de ses performance intitulée  « les dangers de l’âme » sur font musical de l’artiste Daniel Sepe (Titre Sovietica vesuvianità, album Vite Perdite)

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Mes Deux Siciles – Scènes de la folie ordinaire à San Eufemia d’Aspromonte


  J’ouvre aujourd’hui une nouvelle rubrique intitulée « Nouvelles de Sant’Eufemia d’Aspromonte », ce village de Calabre d’où était originaire ma grand mère maternelle, Rosaria. Il m’arrive de temps à autre de rechercher sur Internet les événements qui se produisent en ce lieu où je me suis rendu à plusieurs reprises en tapant les mots Sant’Eufemia + N’Dranghetta et pour parfaire le tout en ajoutant quelquefois le nom de famille de ma grand mère. Le résultat est éloquent… Une question me taraude : les comportements se transmettent-ils génétiquement ?

Capture d’écran 2019-07-08 à 16.42.15.pngSant’Eufemia d’Aspromonte : un village si paisible…

La montée aux Extrêmes…

   Le 18 janvier 1965 à Sant’Eufemia d’Aspromonte (Province de Calabre) : Concetta Iaria, 36 ans et son fils Cosimo Gioffrè, âgé de 12 ans ont été tués dans leur sommeil par des inconnus. Les trois autres enfants qui dormaient dans la même chambre ont été grièvement blessés.

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     Encore une querelle de famille qui a fait couler le sang dans cette bourgade où l’on reconnait les méthodes de la Mafia.
     Giuseppe Gioffrè, le mari de Concetta, tenait le seul bar de la ville. Les affaires étaient florissantes jusqu’au moment où un deuxième bar ouvre ses portes à proximité. Son propriétaire est son propre beau-père, Antonio Iaria. Deux bars pour Sant’Eufemia, c’est beaucoup trop ! la tension monte et les insultes volent. En plus son beau-père veut lui retirer la gestion de son commerce où il travaille avec son épouse. Pour intimider le récalcitrant,  le 27 juin 1964, Antonio Iaria envoie deux de ses connaissances, les cousins Antonio Dalmato et Antonio Alvaro appartenant au clan Alvaro de Sinopoli, l’une des familles de la ‘Ndrangheta. Mauvaise idée car Giuseppe Gioffré, après avoir été passé à tabac, tue l’un et l’autre à coups de révolver. Il est alors arrêté et conduit en cellule en attente de son jugement. Il sera finalement condamné à 9 ans de prison.

     Les représailles vont être terribles. Sept mois plus tard, un commando (on supposait alors qu’ils étaient plusieurs) coupe l’alimentation électrique de la ville et armé d’un fusil et d’un pistolet remonte la Via Principe di Piemonte où habitent ses futures victimes. Pénétrant dans la maison de Concitta Iaria, ils l’abattent avec le petit Cosimo qui dort à ses côtés et blesse gravement Giovanni, âgé de sept ans, et les petites Maria et Carmela, âgées respectivement de cinq ans et cinq mois à peine.

        C’est ce que les italiens appelle une « Vendetta trasversale » (une vengeance transversale) parce que les victimes ne portent aucune responsabilité dans le meurtre initial. Elles ne sont victimes que par procuration.

     Ce crime est longtemps resté impuni. Quand au mari Giuseppe Gioffré, libéré après avoir purgé sa peine, il a été à son tour abattu de quatre coups de feu  sur un banc de sa maison de San Mauro le 11 juillet 2004, trente ans après le double crime qu’il avait commis.

     C’est à la suite d’un concours de circonstances que l’un des meurtriers de Gioffré  a finalement été arrêté par la police. Il s’agit de  Stefano Alvaro, âgé de 24 ans et fils d’un boss important de la ‘Ndrangheta en fuite, Carmine Alvaro, dont l’ADN a été retrouvé sur une bouteille retrouvée dans la voiture abandonnée par les meurtriers. Les policiers ont ainsi pu reconstituer ce qui s’était passé. C’est un commando comprenant Rocco  et Giuseppe Alvaro, frères de l’un des hommes de main tués par Gioffré qui aurait accompli le meurtre de ce dernier. Quatorze personnes ont été inculpées mais finalement relâchées par manque de preuves. Seul, Stefano Alvaro, confondu par ses traces ADN, a pu être condamné.


       On reconnait dans le meurtre de la famille Gioffré la mentalité mafieuse avec son égo sur-dimensionné et son absence complète de sens moral. Ce n’est pas par erreur ou dans l’affolement de l’action que les enfants ont été atteints. Cet acte était froid et prémédité. Il s’agissait d’atteindre au plus profond de sa chair le mari et le père en lui faisant assumer de manière perverse durant toutes ces années d’emprisonnement la responsabilité de ce qui était arrivé à sa famille. La mort aurait été une peine trop légère pour ce type d’individu, sans doute courageux, fier et arrogant, il fallait qu’il souffre à petit feu et le plus longtemps possible de torture morale avant que ne s’applique la sentence ultime. L’innocence d’une femme et de ses quatre enfants ne faisait pas le poids face au désir de vengeance engendré par l’humiliation et à l’immensité de la haine qui devait se déverser. Si l’on envisageait les choses de manière cynique, on pourrait dire que dans le système de rapport de force mafieux, le meurtre d’innocents peut paraître « utile » car il constitue un avertissement aux ennemis actuels ou potentiels en délivrant le message qu’il n’y aura aucune « limite » dans la pratique des représailles. C’est cette pratique que le général prussien Carl von Clausewitz qualifiait dans son ouvrage De la guerre « la montée aux extrêmes » qui risque, poussée à son paroxysme, de détruire les deux belligérants et la société toute entière. René Girard a montré que les sociétés humaines, dans ce type de confrontation qui risque de les détruire, trouvent de manière inconsciente, grâce à des artifices mentaux, des moyens de réduire les tensions et recréer, au moins pour un temps, l’unité de la communauté. Certaines sociétés du sud de l’Italie sont dans un tel état de décomposition qu’elles n’ont même plus les moyens d’éviter cette « montée aux extrêmes » qui les détruira.

Enki sigle


    Et pour terminer sur une note moins lugubre, je vous laisse apprécier la Carpinese, une tarentelle datant du XVIIe siècle magnifiquement interprétée par les musiciens de L’Arpegiatta d’Erika Pluhar, le ténor Marco Beasley et dansée par une danseuse solide comme un roc au profil grec et au tempérament farouche et volcanique, Anna Dego, qui résume à elle seule la mentalité indomptable des femmes de cette contrée à part qu’est la Calabre.

Pigliatella la palella e ve pe foco
va alla casa di lu namurate
pìjate du ore de passa joco

Si mama si n’addonde di chieste joco
dille ca so’ state faielle de foco.
Vule, die a lae, chelle che vo la femmena fa.

Luce lu sole quanne è buone tiempo,
luce lu pettu tuo donna galante
in pettu li tieni dui pugnoli d’argentu

Chi li tocchi belli ci fa santu
è Chi li le tocchi ije ca so’ l’amante
im’ paradise ci ne iamme certamente.
vule, die a lae, chelle che vo la femmena fa.

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Mes Deux-Siciles : la cueillette des caroubes par Giuseppe Leone, photographe sicilien de Raguse

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Giuseppe Leone

Giuseppe Leone

      Giuseppe Leone est un photographe qui vit et travaille à Raguse (Sicile). La notoriété est venue avec ses illustrations de l’ouvrage d’Antonino Uccello « la civilisation du bois en Sicile » (Cavallotto, 1972). Il a été depuis très sollicité pour illustrer des livres, des catalogues et des revues d’éditeurs italiens et étrangers. Les plus connus sont : « la pierre a vécue », texte de Rosario Assunto et Mario Garay (Sellerio, 1978) ; « Le comté de Modica », texte de Leonardo Sciascia (Electa, 1973) ; « L’ïle nue », texte de Gesualdo Bufalino, (Bompiani, 1988) ; « Le Baroque sicilien » et « théâtre du monde », textes de Vincenzo Consolo (Bompiani, 1991) ; « L’Île des Siciliens », textes de Diego Mormorio (Peliti Associati, 1995). Son travail a fait l‘objet de nombreuses expositions personnelles en Italie et à l’étranger.
     Nous aurons l’occasion de revenir sur l’œuvre de ce photographe de talent mais avons choisi aujourd’hui de présenter sept magnifiques photographies prises dans la région de Raguse, dans la pointe sud de la Sicile, sur le thème du caroubier, cet arbre mythique beaucoup moins connu que l’olivier qui pousse sur les côtes méditerranéennes et qui est cultivé pour ses fruits en forme de gousses. Ces photographies faisaient partie d’une série d’illustrations d’un livre de Federico Motta et publié en 1999, « Il Ragusano, storie e paesaggi dell’arte casearia » (le Ragusano, histoire et paysages de l’art du fromage).
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 Giuseppe Leone – Raguse, la cueillette des caroubes 
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 Giuseppe Leone – L’heure du pic-nic sous le caroubier 
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Une activité millénaire en perte de vitesse
      Certains historiens font remonter l’introduction du caroubier en Sicile à l’époque de la colonisation phénicienne de certains promontoires de l’île et d’îlots avoisinants dans le but de commercer avec les habitants du moment, les Sicules, qui avaient envahi l’île en provenance d’Italie. Pendant des siècles, les fruits de l’arbre qui ont la forme de gousses et qui ont un goût sucré ont été utilisées comme aliment à haute valeur énergétique pour nourrir le bétail, cochons, ânes, mulets, et également pour la constitution d’une farine entrant dans la confection de biscuits et de gâteaux. Au moment de la chute des caroubes sur le sol, l’atmosphère des endroits où sont plantés des caroubiers est envahi par une odeur énivrante et très caractéristique de « vieux tapis mouillés ». Lors de la domination de l’île par les Bourbons de Naples, la culture de cet arbre s’était fortement développée dans la province de Raguse, dans la pointe sud de l’île recouvrant une surface de 20.000 hectares qui offraient une production de 250.000 tonnes. En 1829, la surface dévolue à la culture de cette arbre était montée à 28.400 hectares. Vingt années plus tard, cette surface s’était réduite à 6.000 hectares, puis à 4.000 hectares en 1979.
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le caroubier

      Le caroubier (Ceratonia siliqua) est une espèce d’arbre originaire des régions méditerranéennes qui exige pour vivre des températures élevées (il meurt en-dessous de – 5°). Elle se plait sur les pentes arides et est cultivée pour son fruit, la caroube. Son nom vient de l’arabe al-kharroube, الخروب (alkharoub), Haroub en hébreu (חרוב).. En langue tamazight (berbère) son nom est tislighwa et est un emprunt au latin siliqua. Le nom générique Ceratonia vient du grec ancien κεράτια signifiant « petite corne » en référence à ses fruits qui à maturité sont des gousses en forme de cornes.. Le nom d’espèce, siliqua, désigne une gousse latin. Il est aussi appelé carouge, pain de saint Jean-Baptiste, figuier d’Égypte, fève de Pythagore. L’arbre peut mesurer adulte cinq à sept mètres de hauteur et peut pour les très anciens sujets (certains peuvent atteindre 500 ans) monter à quinze mètres. Cet arbre à la frondaison abondamment fournie qui forme un large houppier large procure une ombre appréciée dans les pays ensoleillés. En Europe, le caroubier est cultivé en Espagne (1er producteur mondial) et Italie (3ème producteur) surtout en Sicile. en France, on le cultivait jusqu’au XIXe siècle dans la région de Villefranche sur Mer où la belle couleur rouge de son bois était appréciée dans la marqueterie locale. De là vient le sobriquet suça carouba (« suce-caroube ») dont lu Vilafranquié ont été affublés. EnAfrique du Nord, le Maroc est le deuxième producteur mondial de caroubes.

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Utilisation des caroubes

      Au Maroc, les berbères zayanes l’utilisent pour ses vertus médicinales; à Chypre pour fabriquer des confiseries; en Tunisie pour des boissons gazeuses; l’industrie agro-alimentaire utilise la farine et la gomme de caroube comme additif, épaississant et l’industrie pour certaines applications (papier, textile, pharmacie, cosmétique, etc.). Il est enfin utilisé pour nourrir le bétail (excellent aliment énergétique).  (Crédit Wikipedia)

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Documentation ou articles liés

  • Mes Deux-Siciles : les oliviers de Rosaria, c’est  ICI

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Mes Deux-Siciles : parità du Parler et du Manger

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la parità du Parler et du Manger

     Un jour le Parler et le Manger se disputèrent et faute de se mettre d’accord ils allèrent chez le roi Salomon pour qu’il tranche la question. Le roi dit : « Écoutons les raisons de ce litige.  —  Majesté, nous nous querellons car la Vue, l’Ouïe et l’Odorat ont, chacun, deux petites maisons, mais moi, le Manger, et mon compagnon, le Parler, nous sommes condamnés à rester comme des voleurs, pieds et mains liés, tous deux dans la même demeure. Est-ce justice ? Or nous souhaiterions être séparés et avoir chacun notre maison, mais la bouche me revient  car je suis le Manger et si je n’étais pas de ce monde les chrétiens ainsi que les animaux pourraient chanter le requiem.  —   Et toi, qu’as-tu à dire » demanda Salomon au Parler. « Moi, je dis que la bouche me revient car je suis plus noble; en effet, sans moi il n’y aurait aucune différence entre l’homme et le pou. Majesté, si nous devons habiter ensemble une même maison, je dois être le poltron et lui le serviteur.  —  « Écoutez-moi, je vais vous mettre d’accord », dit le roi Salomon, « toi, le Parler, tu domineras sans rival dans la bouche des riches, car ils ont le Manger assuré et s’ils ne parlaient pas ils n’auraient vraiment rien à faire; et toi, ô Manger, tu feras à ta guise la loi dans la bouche des pauvres, car les pauvres moins ils parlent mieux c’est. Partagez-vous donc les bouches des hommes et ne pensez plus à vous disputer. »

Maria Pia di Bella, Dire ou taire en Sicile – Édit. du Félin, 2008 (parità tirée du livre de Seratino A. Guastella, Le Parità morali)

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paysans siciliens des années cinquante

       En Sicile, les paritàs, sont de courtes histoires métaphoriques édifiantes sur la conception et l’organisation du monde que les paysans aiment à raconter et qui dévoilent leurs structures de pensée. La parità qui précède exprime le fait qu’en Sicile les riches propriétaires terriens bénéficiaient du privilège de bien manger à leur guise et avaient toute liberté de parole alors que les pauvres, s’ils voulaient se nourrir, devaient servir comme métayers du riche et avaient pour cela tout intérêt à se taire. En fait le jugement rendu par Salomon n’est équitable qu’en théorie car, dans la pratique, les riches ont tous les droits, celui de manger et de parler alors que les pauvres doivent se taire, c’est-à-dire ne pas se plaindre et tout supporter pour ne pas crever de faim. Ils sont réduits à l’état du pou de la parità… 

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Etudes et articles liés

  • Étude de Maria Pia di Bella sur la parole et l’omertà en Sicile :  Dire ou taire en Sicile – Édit. du Félin, 2008
  • article de ce blog : Pour une autre parità, lire « La terre glaise, matériau matriciel de création de l’humanité », c’est  ICI

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Regards croisés

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Rénovation de la Casa Falk à Stromboli – LGB architetti

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la casa Falk dans l’île Stromboli

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La casa Falk après sa rénovation par le cabinet LGB architetti

Sotto al volcan – Casa Falk à Stromboli

    La casa Falk dans le quartier de Piscità à Stromboli, près du secteur du « Sciara del Fuoco » est la maison qui avait servi de décor pour le logis dans lequel habitait Karin (Ingrid Bergman) et le pêcheur italien qu’elle venait d’épouser, Antonio (Vitale) dans le film de Roberto Rossellini, Stromboli terra di Dio. Cette maison située sur les premières pentes du Stromboli (Sciara del Fuoco veut dire l’allée de Feu), admirablement placée face à la mer, juste au-dessus de la grotta d’Eolo, mais en très mauvais état avait été mise en vente par son propriétaire peu après le tournage du film.

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L’état de la maison en 1949, au moment du tournage du film. Au premier plan, Ingrid Beregman et Vitale

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Hans Falk (1918-2002)

     La maison a été dans un premier temps acquise, dans les années soixante, par le peintre et graphiste suisse Hans Falk qui l’a rénové de manière drastique en respectant toutefois les caractéristiques de l’architecture des maisons Éolliennes. Je n’ai malheureusement pas pu trouver de documents relatifs à cette première rénovation. Le peintre y a vécu  jusqu’en 1968 créant des œuvres abstraites inspirées des de l’île. Il utilisait comme matière première pour ses toiles et ses collages des matériaux trouvés dans l’ile : sable, chaux,  lambeaux de sacs de ciment et le roseau utilisés par les artisans locaux. La lave à la teinte anthracite, la craie et la chaux immaculées, les tiges des canisses lui inspiraient des images abstraites et de secoueurs inédites.  En 1968 il déménage à Londres où il se réconcilie avec l’expression figurative, puis gagne en 1973, New York, c’est dans ces deux villes qu’il atteindra une consécration internationale. En 1977-1978, l’artiste accompagne durant trois mois la tournée du cirque Knie et réalise plus de 1.000 dessins sur le thème du cirque. Après un court retour en Suisse et une période de voyage à l’étranger, Hans Falk retourne en 1987 dans sa chère casa de Stromboli où il continuera de peindre avec passion jusqu’à sa mort survenue en 2002.

Hans Falk - Stromboli, 1961

Hans Falk – Stromboli, 1975

    Dans cette oeuvre, censée être « non figurative », peut-on se permettre de discerner la masse blanche d’une façade se détachant du fond noir de la lave avec l’amorce d’un chemin tortueux se dirigeant vers la mer ? Mais le propre de toute œuvre d’art non figurative n’est-il pas  de permettre au spectateur de laisser son imagination se projeter dans toutes les directions et d’inventer lui-même le sujet de l’œuvre…

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Sotto al volcan : le projet de rénovation de la Casa Falk par le cabinet LGB architetti

      Cinq années après la mort de Hans Falk, en 2007, la maison est acquise par son propriétaire actuel, un collectionneur d’art et de meubles qui confie le projet de rénovation complète à l’architecte Giorgi Luciano du cabinet LGB architetti. Voilà comment l’architecte présente les principes qui ont conduit à la l’étude et la réalisation de son projet.

Giorgi Luciano (né en 1966)

Giorgi Luciano

     Nous avons choisi de mener une approche basée sur un processus de minimalisation et de simplification en cherchant à affirmer le caractère presque métaphysique de l’architecture induit par ses volumes géométriques abstraits aux ouvertures sculpturales et ses volumes éblouissants créés par ce blanc mystique qui compte comme du marbre gesso dans la lumière du jour.
   Le jardin de la propriété est entouré par les murs des maisons voisines, presque comme dans une « casbah », mais en même temps il offre une ouverture vers les deux éléments essentiels de l’île, la mer et la volcan. À l’intérieur des murs de la propriété, le rôle donné à l’espace ouvert est fondamental : après être entré dans la propriété par l’entrée principale, l’un des jeux du jardin méditerranéen qui agit comme un filtre entre l’extérieur et l’intérieur est de vous conduire par un défilé de terrasses, de patios et de sentiers pavés de pierres de lave sur les différents niveaux qui jalonne la liaison entre les différents bâtiments et la mer.
      La connexion au premier étage des maisons n’est possible qu’en utilisant les escaliers extérieurs d’origine, que nous avons décidé de maintenir. Notre choix des matériaux, inspiré par la situation antérieure, est radical. L’idée, qui a été immédiatement approuvée entre le propriétaire et moi-même, a été d’utiliser des matériaux fabriqués en Italie, d’origine locale, dont la pierre de lave provenant de la zone de l’Etna, du bois de châtaignier trouvé dans les forêts de Sicile et le « statuario », le marbre tiré des célèbres grottes de Carrare qui nous rattache à la célèbre tradition de la sculpture italienne ainsi que l’utilisation de bronze pour les fenêtres et les portes, qui ont été réalisées près de Venise, là où la vieille tradition de Carlo Scarpa reste un « must » de l’architecture contemporaine.
        La même pierre de lave des terrasses et chemins est également utilisée à l’intérieur des étages pour le revêtement de sol afin de le faire ressembler à une grande plate-forme grise qui permettra de souligner dans le même temps la connexion entre l’intérieur et l’extérieur. Sur les premiers étages le marbre « statuario » est également utilisé pour s’harmoniser avec les murs blancs afin de créer une sorte de boîte où lumineuse de clarté. Portes et fenêtres sont presque invisibles pour le spectateur en raison de la manière dont nous avons joué avec les murs, et étant en bronze, leur face extérieure s’oxydera naturellement.
     Dans les chambres, le mobilier fixe a été conçu par moi-même, et réalisé principalement à base de bois de châtaignier, d’aspect très neutre, ce qui permet au propriétaire de jouer avec une sélection raffinée d’objets anciens ou en édition limitée, de meubles et d’œuvres d’art.
     les premiers étages sont dédiés aux suites privées qui comprennent chacune une chambre et une salle de bains, avec terrasse privée et une vue imprenable sur la mer et le volcan. L’une suite possède une cheminée rugueuse extravagante faite de béton et pierre de lave, conçue à l’origine dans les années soixante-dix par le propriétaire précédent Hans Falk, et dont la forme rappelle le cou d’une girafe.
    Le rez-de-chaussée des quatre bâtiments sont principalement conçu comme de grands espaces communs : la cuisine à côté de la salle à manger, un studio-bibliothèque avec une cheminée, un salon avec un spa avec bain de vapeur et une grande salle de séjour, avec en face, d’un côté la mer et de l’autre côté, un patio verdoyant que nous réalisé en démolissant une partie du bâtiment, une décision assez radicale pour souligner l’objectif principal du projet : le luxe et la nature est quelque chose qui ne peut pas aller dehors.

Traduction modifiée par Enki

 

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     La représentation de la  casa Falk rénovée par le cabinet LGB Architteti a été magnifiée par  le photographe Tommaso Sartori, qui est l’auteur de la plupart des photos de la villa présentées ici, et qui a réussi à présenter l’architecture de la villa « en situation » avec les éléments naturels constitutifs du site, volcan, rochers, nuages, aménagements extérieurs.

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Vues de l’extérieur : environnement & façades

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Vues intérieurs : volumes, aménagement et décoration

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Tentative d’analyse de l’idéologie inductrice des choix architecturaux.

     Le modèle ayant conditionné les choix choix fonctionnels, architecturaux et décoratifs des architectes est le modèle de la maison rurale type des îles Éoliennes forgé au cours des siècles passés et qui a connu son apogée et son aboutissement fin XVIIIe-début XIXe siècle lors de l’amélioration des conditions de vie liées au développement du commerce entre les îles et leur environnement géographique. C’est à cette époque que les éléments fondamentaux constitutifs de cette architecture comme la terrasse recouverte d’une pergola rustique, la bagghiu, et les frontons des façades se sont sophistiqués par l’adjonction d’éléments architecturaux complémentaires à la fois fonctionnels et décoratifs comme les bisoli, ces bancs faïencés entre piliers et les frontons à volutes surmontés de pinacles. Ce qui est surprenant, c’est que ces évolutions se sont effectuées sur l’ensemble des îles de manière unitaire en référence à des modèles types acceptés et reconduits par tous. On est surpris aujourd’hui de voir, sur l’ensemble des îles, les propriétaires, anciens ou nouveaux, respecter le plus souvent ces modèles pour la rénovation de leurs maisons tout en faisant preuve d’imagination et d’une grande liberté de choix pour la réalisation et la mise en place de ces éléments constitutifs de leur architecture notamment dans le traitement des détails et des couleurs) et du mobilier qui l’accompagne. 

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Pot-pourri des aménagements contemporains de la maison éolienne : la réutilisation systématique des éléments constitutifs de l’architecture traditionnelle n’empêche pas la fantaisie et la liberté de ton.

Ainsi, on peut distinguer trois phases dans l’évolution de la maison éolienne :

  • la phase de définition et de fixation du modèle architectural de base que l’on qualifiera de primitif correspondant à la période d’activités économiques spécifiquement rurale et halieutique qui a précédée le XIXe siècle et où sont fixés les canons des techniques et de l’art de la construction. Cette période est une période de grande pauvreté, où l’économie de moyens est recherchée dans l’utilisation des techniques et des matériaux et la part des éléments décoratifs est réduite au minimum. On est en présence d’une architecture minimaliste où l’ensemble des éléments constitutifs qui feront l’originalité de l’architecture éolienne sont présent mais de manière frustre, sans aucunes fioritures. Ce qui compte alors, pour les habitants, c’est la satisfaction des besoins suscités par la vie domestique et le travail agricole, au moindre coût en matière d’investissement et de temps passé. Les deux gravures présentées ci-après expriment bien cet aspect des choses : la terrasse couverte qui prolonge à l’extérieur le volume intérieur, le bagghiu, est réalisé de manière rustique avec une grande économie de moyen. les sièges aménagés entre les piliers de pierre support de la pergola,, les panerà, ne sont que blocs de pierre ou des murets bas mal dégrossis. Son sol est graveleux et encombré des objets nécessaires à l’exploitation agricole. On ne retrouve aucun des éléments décoratifs qui flatteront l’œil et amélioreront l’habitabilité et le confort de vie.

Casa a Serra

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  • la seconde phase est celle qui à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle correspond à l’amélioration des conditions de vie par le développement du commerce et la multiplication des échanges matériels et humains avec le continent et la Sicile. Les îles s’ouvrent au monde et le monde découvre cette poignée d’îles singulières et pittoresques. Une certaine aisance apparaît chez certaines familles qui vont alors chercher, à l’échelle des moyens limités que peuvent offrir les îles,  à imiter le modèle aristocratique et bourgeois. C’est de cette époque que datent les traitements sophistiqués des « bisoli« , ces sièges de pierres placés entre les « pannerà » dont la liaison avec ces derniers sera réalisé en forme de courbe d’adossement et qui seront revêtus de carreaux de céramiques. C’est également à cette époque qu’apparaîssent le traitement en « dentelle » du sommet des murs de façade et l’apparition à leurs angles, de pinacles et de clochetons décoratifs et le revêtement systématique des murs de pierres des façades par un enduit blanc immaculé ou teinté de couleurs vives. Des pièces ou espaces nouveaux sont aménagées comme la salle de bain et la cuisine en remplacement du coin réservé au cufularu (nom de lancine foyer).

Bagghiu, Pulera et Bisoli

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maison à Stromboli, 1999 – photographie Dominique Bollinger

    On peut considérer que la phase actuelle de rénovation de l’habitat existant et de développement des constructions nouvelles n’est que le prolongement de cette phase d’évolution expansive et de complexification du modèle architectural primitif pour le faire répondre, sur les plans pratique et idéologique, au modèle bourgeois qui n’est lui-même qu’un avatar appauvri de l’architecture aristocratique. 

  • Une troisième phase d’importance beaucoup plus restreinte est celle apparue à la fin du XXe siècle qui correspond à une démarche intellectuelle et artistique que l’on qualifierait d’élitiste visant à revenir à la simplicité formelle du modèle primitif en épurant les formes et éliminant le superflu. C’est par l’exaltation de la pureté et de l’austérité du modèle primitif qu’on va sublimer l’architecture et lui conférer un caractère presque sacré.

     L’architecte Giorgi Luciano, dans sa notice explicative de la démarche employée pour concevoir son projet, insiste sur cette recherche du minimalisme et de la « simplification » et utilise un vocabulaire mystique  : il est question notamment de « caractère presque métaphysique de l’architecture induit par ses volumes géométriques abstraits aux ouvertures sculpturales », de « volumes éblouissants créés par ce blanc mystique ». Très peu de meubles, de couleurs et de parements faïencés dans cette architecture qui, s’ils étaient employés risqueraient de rivaliser avec l’essence même de la forme et l’amoindrir, car ce qui compte vraiment dans cette architecture, c’est moins la forme elle-même que l’idée que l’on s’en fait et que l’on veut exprimer et magnifier. Comme l’écrit l’architecte, il s’agit de créer les conditions d’une atmosphère mystique propice à l’adoration de la forme ramenée à son état le plus pur.

 Déesse Artémis, vers 520 av. JC aux couleurs reconstituées     À l’instar des esthètes qui préfère la statuaire grecque ramenée à sa matière brute après que l’usure du temps l’ait débarrassé de son habillage polychrome à la statuaire multicolore authentique d’origine, les zélateurs de cette démarche veulent élever la « machine à habiter » , comme l’avait qualifié Le Corbusier, jusque là vivante et évolutive qu’était la maison éolienne à une œuvre d’art figée, certes productrice de sens, mais d’un sens artificiel très éloigné du sens pratique qui était jusque là prosaïquement attaché à une maison d’habitation. Le nouveau propriétaire de la casa Falk rénovée par le cabinet LGB architetti est un collectionneurs d’art et de meubles anciens qui ne pouvait apparemment considérer son lieu d’habitation que comme étant lui-même une œuvre d’art à exposer et à contempler.

     Si l’enveloppe architecturale de la maison doit rappeler jusqu’à l’excès le modèle rural primitif, il n’en est pas de même des revêtements intérieurs tel le carrelage qui n’est pas constitué de pierres de laves issues du volcan tout proche mais de marbre de Carrare plus à même de susciter l’ambiance « métaphysique » et « mystique » recherchée. De même les menuiseries ont été réalisées en bronze façon ancienne et le mobilier comporte des meubles anciens uniques ou de création contemporaine mais à production restreinte. Paradoxalement et en rupture avec l’idée initiale de minimalisme et de simplification, l’affirmation, dans le choix des objets d’accompagnement d’un luxe exacerbé poussé à l’extrême apparait comme l’un des moyens d’atteindre l’Unique et la Perfection. On en n’est pas à une contradiction près…

    Le problème se pose de savoir si au delà de la satisfaction de son égo, aussi démesuré soit-il, il est possible de vivre confortablement, de manière naturelle et sereine, dans une œuvre d’art…

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février 2016

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Casa Falk à Stromboli – Retour sur un tournage


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Casa Falk, La Sciara del Fuoco à Stromboli

     La Casa Falk est la maison rénovée par le cabinet LGB architetti de la masure dans laquelle Karin (Ingrid Bergman) et son mari Antonio (Mario Vitale) habitaient dans le film de Roberto Rossellini, Stromboli terra di Dio, tourné en 1949 dans l’île Éolienne de Stromboli.


Stromboli terra di Dio : l’amour, c’est du cinéma…

Ingrid Bergman (1915-1982)« J’ai vu vos films « Rome, ville ouverte » et « Pais », et je les ai beaucoup aimés. Si vous avez besoin d’une actrice suédoise  qui parle très bien anglais, qui n’a pas oublié son allemand, qui n’est pas très compréhensible en français et qui, en italien, ne sait dire que « Ti amo », je suis prête à venir faire un film avec vous. » – Lettre d’Ingrid Bergman reçue le 8 mai 1948 par Roberto Rossellini.

Tournage du film Stromboli Terra di Dio - Karen (Ingrid Bergman) descend l'escalier avec Antonio

Tournage du film Stromboli Terra di Dio – Karen (Ingrid Bergman) descend l’escalier avec Antonio (Mario Vitale)

     Fin mars 1949, Ingrid Bergman quitte Hollywood, laissant derrière elle son mari, le neuro-chirurgien Petter Aron Lindström qu’elle avait épousée 12 années plus tôt et sa fille Pia alors âgée de 11 ans et gagne Rome. Roberto Rossellini, quant à lui a engagé le divorce avec sa première femme. Des groupes religieux, des associations féministes, des politiciens et la presse américaine et européenne se déchaînent alors contre le couple adultère.

       Le 6 avril 1949, Roberto Rossellini débute le tournage de Stromboli Terra di Dio avec l’actrice suédoise devenue sa maîtresse Ingrid Bergman et déjà enceinte qui joue le rôle de Karin, une jeune réfugiée lituanienne qui à la fin de la seconde guerre mondiale est retenue dans un camp en Italie pour avoir été la maîtresse d’un officier allemand. Sa demande pour gagner l’Argentine ayant été refusée, elle se résout totalement désemparée à épouser sans amour Antonio un jeune pêcheur italien originaire de Stromboli qui l’emmène dans son île mais avec lequel la barrière de la langue et la différence culturelle et sociale l’empêche de communiquer. A son arrivée dans l’île, Karin va être confrontée à une population méfiante, figée dans ses traditions, ses superstitions et ses préjugés. Le volcan violent et imprévisible est le deus ex machina qui rythme la vie des îliens et fait planer sur leur tête un danger permanent. C’est dans ce cadre oppressant exacerbé par l’insularité que Karin va perdre pied et escalader une nuit le volcan dans une folle tentative d’échapper d’une manière ou d’une autre à son désespoir.

Stromboli - Ingrid Bergman (Karen) et Mario Vitale (Antonio).jpg

Stromboli – Ingrid Bergman (Karin) et Mario Vitale (Antonio)

       A son arrivée dans l’île de Stromboli, Karin prend conscience qu’il lui sera impossible de vivre dans cet endroit d’autant plus qu’Antonio les installe dans une pauvre masure décrépie sans aucune commodité ni confort.

Maison du tournage de Stromboli

Nadine de Rothschild devant la maison du tournage

      Nadine de Rothschild dans son roman biographique Sur les chemins de l’amour (Robert Laffont) est venue se recueillir sur les lieux où a eu lieu le tournage. voici ce qu’elle écrit au sujet de la masure où Karen et Antonio sont censés vivre dans le film : 

     « La maison qu’Ingrid-Karin habite dans le film est au bout d’une ruelle qui descend vers la mer. Malgré son état de décrépitude — pire que dans le film, c’est dire ! —, je reconnais aussitôt la porte qui ouvre sur la terrasse au premier étage, les petits murets qui délimitent le jardin, les fenêtres où Karin contemple désespérément la mer. Le volcan s’élève juste derrière, et sa silhouette a quelque chose d’inquiétant. La maison est aujourd’hui à vendre, huit cent mille euros, ce qui est cher pour une ruine, mais l’endroit est historique…
     Mon pèlerinage n’est pas fini. il me reste un dernier décor à découvrir. Et celui-là est naturel. À cinq minutes de ces maisons, un petit chemin escarpé descend à travers les rochers vers une crique et la fameuse Grotta di Eolo… Non seulement Ulysse y est venu, mais aussi Ingrid Bergman ! C’est ici qu’elle retrouve le gardien de phare le beau Mario Sponza, et qu’elle le séduit. Grâce à l’argent qu’il lui donne, elle croit pouvoir s’enfuir. Je revois parfaitement la scène, tandis que je foule le sable noir et brillant, comme semé de petits diamants. Assise sur une pierre volcanique, à l’entrée de la grotte, je prends le temps de souffler et me laisse aller à mes pensées.
    Stromboli est double, et c’est là tout son charme. L’île peut être le plus paradisiaque des cadres et aussi le plus angoissant. sans doute est-ce là le propre des îles. On rêve tous d’une île déserte, parce que cela signifie échapper à la foule et à la réalité matérielle, mais en même temps cet isolements st dur à supporter. Surtout quand il y a un volcan qui gronde en permanence… Cela ne favorise pas la sérénité. en choisissant cet endroit pour à la fois tourner son film et vivre son histoire d’amour, Roberto Rossellini prenait un gros risque. Il est déjà difficile de mêler travail et vie privée, alors dans ces conditions… Peut-être était-ce là le moyen de tester Ingrid, de la bousculer et de la débarrasser de tous ses oripeaux hollywoodiens… Mission réussie : elle en sort grandie »

Tournage du film Stromboli Terra di Dio - Karen (Ingrid Bergman) monte l'escalier.png

     La masure qui a servi de décor pour le film de Rossellini et que Nadine de Rothschild décrit avec commisération est un exemple typique de l’architecture rurale des îles Eoliennes. Elle se situe dans le hameau de Piscita sur la zone de La Sciara del Fuoco, une coulée de laves descendue du volcan jusqu’à la mer.

Quartier de Piscità

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Emplacement de la maison dans le hameau de Piscita

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le quartier de  Piscita  la zone de La Sciara del Fuoco (l’allée de Feu) où se situe la masure

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les femmes du quartier avec la maison en arrière-plan


Extrait du film montrant Karin, filmée complaisamment par Rossellini, errant dans le village


Ingrid Bergman (Karin) dans le site, pot-pourri de photos (crédit au site stromboli-fil.skyrock, c’est  ICI ). Pour relier ces photos à l’architecture rurale traditionnelle des îles Éoliennes, voir l’article de ce blog intitulé La maison traditionnelle des îles éoliennes, c’est  ICI. (Cliquez sur les photos pour les agrandir)