« Finissez ou je sonne ! »


Marcel Proust : À l’ombre des jeunes filles en fleurs

Van Dongen - Les jeune sfilles en fleurs
Van Dongen – la bande des Jeunes Filles en fleurs

« et après nous jouerons à ce que vous voudrez »

     Notre héros, depuis sa rencontre sur la digue de Balbec avec la « petite bande » de jeunes filles en fleurs a fini par jeter son dévolu sur la jeune Albertine qui semble ne pas être indifférente à ses avances. Ne lui a-elle-pas fait passer un billet sur lequel elle avait écrit  « Je vous aime bien » et ne vient-elle pas de l’inviter ce soir dans sa chambre du Grand-Hôtel à l’insu de sa duègne de tante en multipliant de manière ingénue des promesses de douceurs ?

     Je restai seul avec Albertine. « Voyez-vous, me dit-elle, j’arrange maintenant mes cheveux comme vous les aimez, regardez ma mèche. Tout le monde se moque de cela et personne ne sait pour qui je le fais. Ma tante va se moquer de moi aussi. Je ne lui dirai pas non plus la raison. » Je voyais de côté les joues d’Albertine qui souvent paraissaient pâles, mais ainsi, étaient arrosées d’un sang clair qui les illuminait, leur donnait ce brillant qu’ont certaines matinées d’hiver où les pierres partiellement ensoleillées semblent être du granit rose et dégagent de la joie. Celle que me donnait en ce moment la vue des joues d’Albertine était aussi vive, mais conduisait à un autre désir qui n’était pas celui de la promenade mais du baiser. Je lui demandai si les projets qu’on lui prêtait étaient vrais. « Oui, me dit-elle, je passe cette nuit-là à votre hôtel et même comme je suis un peu enrhumée, je me coucherai avant le dîner. Vous pourrez venir assister à mon dîner à côté de mon lit et après nous jouerons à ce que vous voudrez. J’aurais été contente que vous veniez à la gare demain matin, mais j’ai peur que cela ne paraisse drôle, je ne dis pas à Andrée, qui est intelligente, mais aux autres qui y seront ; ça ferait des histoires si on le répétait à ma tante ; mais nous pourrions passer cette soirée ensemble. Cela, ma tante n’en saura rien. Je vais dire au revoir à Andrée. Alors à tout à l’heure. Venez tôt pour que nous ayons de bonnes heures à nous », ajouta-t-elle en souriant.

   Les propos énoncés par la jeune fille vont échauffer les sens du jeune homme et éveiller en lui le démon du désir. En se dirigeant vers l’hôtel où l’attendait Albertine, il ne pouvait s’empêcher de ressasser les paroles de la jeune fille :  « je me coucherai avant le dîner. Vous pourrez venir assister à mon dîner à côté de mon lit et après nous jouerons à ce que vous voudrez », « Venez tôt pour que nous ayons de bonnes heures à nous ». Les espoirs que nourrissait son imagination débridée devinrent vite des certitudes. Espiègle Albertine ! Prétextant un léger rhume,  elle avait avancé son coucher pour le recevoir au lit dans sa tenue de nuit et elle lui promettait de pratiquer des jeux selon son désir. Qu’était cette promesse, sinon une invitation en bonne et due forme aux jeux de l’amour ? Sous l’effet de la l’exacerbation du désir, les moments précédant la rencontre vont être pour le jeune homme la source d’une confusion qui va emporter la totalité de son Être. Il va être pris d’une sensation ambivalente de vertige, tout à la fois délicieuse et terrifiante par l’angoisse que générait cette situation nouvelle à laquelle il n’avait pas encore jamais été confronté. Le moment où le destin consent à ce que les espoirs les plus fous se réalisent est aussi pour l’homme celui de l’ultime vérité où la réalité de son être va se révéler. Le désir du jeune amoureux est tel qu’il voit maintenant Albertine, le monde et même l’univers à l’aune de son désir. La chambre abritant Albertine est devenue un reliquaire sacré abritant la précieuse substance rose de son corps, cette substance dont il se sent le dépositaire et l’héritier et dont il pourra disposer bientôt selon son bon plaisir pour procéder à des rites délicieux. J.P. Sartre, pour définir la puissance d’action du désir, parle d’envoûtement, et c’est effectivement sous l’emprise d’un envoûtement qui annihile toute sa raison que notre amoureux se précipite vers la chambre d’Albertine. L’ordre et la consistance du monde ont changé, son corps ne se déplace plus dans ce banal élément terrestre qu’est l’air mais dans dans un élément inconnu fait de l’essence même du bonheur. Par la fenêtre, le monde extérieur est devenu un monde érotisé où les collines sont des seins bombés qui se dressent face au ciel et dans cette univers nouveau qui semble fait pour satisfaire ses désirs il se sent devenu surpuissant, il est une force brutale qui a avalé le monde et l’univers tout entier, il est une volonté, il est un dieu, il est le désir incarné et il fond sur sa bien-aimée souriante, au cou dénudé, au longues tresses noires bouclées défaites pour lui arracher un baiser…

von Dongen - le Tango de l'archange (détail), 1923.pngVan Dongen – le Tango de l’archange, 1923

« Finissez ou je sonne ! »

     Qu’allait-il se passer tout à l’heure, je ne le savais pas trop. En tous cas le Grand-Hôtel, la soirée, ne me sembleraient plus vides ; ils contenaient mon bonheur. Je sonnai le lift pour monter à la chambre qu’Albertine avait prise, du côté de la vallée. Les moindres mouvements, comme m’asseoir sur la banquette de l’ascenseur, m’étaient doux, parce qu’ils étaient en relation immédiate avec mon coeur ; je ne voyais dans les cordes à l’aide desquelles l’appareil s’élevait, dans les quelques marches qui me restaient à monter, que les rouages, que les degrés matérialisés de ma joie. Je n’avais plus que deux ou trois pas à faire dans le couloir avant d’arriver à cette chambre où était renfermée la substance précieuse de ce corps rose — cette chambre qui, même s’il devait s’y dérouler des actes délicieux, garderait cette permanence, cet air d’être, pour un passant non informé, semblable à toutes les autres, qui font des choses les témoins obstinément muets, les scrupuleux confidents, les inviolables dépositaires du plaisir. Ces quelques pas du palier à la chambre d’Albertine, ces quelques pas que personne ne pouvait plus arrêter, je les fis avec délices, avec prudence, comme plongé dans un élément nouveau, comme si en avançant j’avais lentement déplacé du bonheur, et en même temps avec un sentiment inconnu de toute puissance, et d’entrer enfin dans un héritage qui m’eût de tout temps appartenu. Puis tout d’un coup je pensai que j’avais tort d’avoir des doutes, elle m’avait dit de venir quand elle serait couchée. C’était clair, je trépignais de joie, je renversai à demi Françoise qui était sur mon chemin, je courais, les yeux étincelants, vers la chambre de mon amie. Je trouvai Albertine dans son lit. Dégageant son cou, sa chemise blanche changeait les proportions de son visage, qui, congestionné par le lit, ou le rhume, ou le dîner, semblait plus rose ; je pensai aux couleurs que j’avais eues quelques heures auparavant à côté de moi, sur la digue, et desquelles j’allais enfin savoir le goût ; sa joue était traversée du haut en bas par une de ses longues tresses noires et bouclées que pour me plaire elle avait défaites entièrement. Elle me regardait en souriant. À côté d’elle, dans la fenêtre, la vallée était éclairée par le clair de lune. La vue du cou nu d’Albertine, de ces joues trop roses, m’avait jeté dans une telle ivresse, c’est-à-dire avait pour moi la réalité du monde non plus dans la nature, mais dans le torrent des sensations que j’avais peine à contenir, que cette vue avait rompu l’équilibre entre la vie immense, indestructible qui roulait dans mon être, et la vie de l’univers, si chétive en comparaison. La mer, que j’apercevais à côté de la vallée dans la fenêtre, les seins bombés des premières falaises de Maineville, le ciel où la lune n’était pas encore montée au zénith, tout cela semblait plus léger à porter que des plumes pour les globes de mes prunelles qu’entre mes paupières je sentais dilatés, résistants, prêts à soulever bien d’autres fardeaux, toutes les montagnes du monde, sur leur surface délicate. Leur orbe ne se trouvait plus suffisamment rempli par la sphère même de l’horizon. Et tout ce que la nature eût pu m’apporter de vie m’eût semblé bien mince, les souffles de la mer m’eussent paru bien courts pour l’immense aspiration qui soulevait ma poitrine. La mort eût dû me frapper en ce moment que cela m’eût paru indifférent ou plutôt impossible, car la vie n’était pas hors de moi, elle était en moi ; j’aurais souri de pitié si un philosophe eût émis l’idée qu’un jour même éloigné, j’aurais à mourir, que les forces éternelles de la nature me survivraient, les forces de cette nature sous les pieds divins de qui je n’étais qu’un grain de poussière ; qu’après moi il y aurait encore ces falaises arrondies et bombées, cette mer, ce clair de lune, ce ciel ! Comment cela eût-il été possible, comment le monde eût-il pu durer plus que moi, puisque je n’étais pas perdu en lui, puisque c’était lui qui était enclos en moi, en moi qu’il était bien loin de remplir, en moi, où, en sentant la place d’y entasser tant d’autres trésors, je jetais dédaigneusement dans un coin ciel, mer et falaises. « Finissez ou je sonne », s’écria Albertine voyant que je me jetais sur elle pour l’embrasser. Mais je me disais que ce n’était pas pour rien faire qu’une jeune fille fait venir un jeune homme en cachette, en s’arrangeant pour que sa tante ne le sache pas, que d’ailleurs l’audace réussit à ceux qui savent profiter des occasions ; dans l’état d’exaltation où j’étais, le visage rond d’Albertine, éclairé d’un feu intérieur comme par une veilleuse, prenait pour moi un tel relief qu’imitant la rotation d’une sphère ardente, il me semblait tourner, telles ces figures de Michel Ange qu’emporte un immobile et vertigineux tourbillon. J’allais savoir l’odeur, le goût, qu’avait ce fruit rose inconnu. J’entendis un son précipité, prolongé et criard. Albertine avait sonné de toutes ses forces.

Marcel Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs – pp.322-336


     Notre amoureux aura appris que l’amour est une alchimie où le désir de l’un n’est pas univoque et doit coïncider avec le désir de l’autre. Tout est affaire de température, de présence et de dosage de certains ingrédients qui doivent entrer en réaction en contact l’un de l’autre pour produire la cristallisation espérée. Il subsiste dans cette recherche à l’aveugle du cristal philosophal une part de hasard et d’incertitude qui fait que l’on ne sera jamais sûr d’atteindre le but que l’on s’est fixé. Et c’est mieux ainsi car cela place l’amour dans le domaine de l’imprévisible, du non programmable qui est le propre de l’aventure. Le temps et l’expérience aidant, notre amoureux comprendra que pour une femme amoureuse le plaisir qui accompagne le cheminement vers l’objectif désiré est aussi important, sinon plus important, que son aboutissement.

ob_6f2ebf_proust.jpg
Marcel Proust par Jacques-Emile Blanche, 1892


articles liés


Les Lettres portugaises, prodige d’amour ou miracle de culture ?


Jean-Jacques Lequeu - Nonne, 1793.jpg Jean-Jacques Lequeu – Nonne, 1793

« Il faut aimer comme la Religieuse portugaise, et avec cette âme de feu dont elle nous a laissé une si vive empreinte dans ses lettres immortelles. »  Stendhal, Vie de Rossini.

Lettresportugaises1     Ces cinq lettres d’amour passionnées ont-elles vraiment été écrites par Mariana Alcaforada, une jeune religieuse franciscaine portugaise du couvent de Beja, à son amant militaire français venu aider le Portugal dans sa lutte contre l’Espagne entre 1663 et 1668 comme l’historiographie officielle l’a longtemps proclamé ou bien ont-elles été créées de toutes pièces par le diplomate et homme de lettres français Gabriel de Guilleragues qui affirmait les avoir traduites d’un original portugais par la suite malencontreusement perdu ? Une vision romantique des faits ferait sans doute que l’on préférât qu’elles aient été écrites par la jeune nonne énamourée et finalement trahie par son amant et la façon dont les sentiments passionnels empreints d’absolu, de sincérité et de révolte désespérée sont exprimés dans ces lettres plaideraient plutôt en ce sens mais à contrario l’idée que ces lettres si criantes d’authenticité et de vérité dans lesquelles l’expression des pensées et des sentiments touche au sublime aient pu être un chef-d’œuvre d’imagination élaboré par un auteur génial au fait des secrets de l’âme féminine n’est pas fait pour nous déplaire. Dans « Les Lettres Portugaises, miracle d’amour ou miracle de culture », le critique littéraire Frederic Deloffre , après s’être documenté sur la vie de Gabriel de Guilleragues, sa formation,  ses écrits littéraires et sa correspondance penche pour la deuxième hypothèse. Le comte, diplomate de Louis XIV durant de longues années auprès de la Sublime Porte, se révèle être un personnage hypersensible et angoissé, inquiet pour la pérennité de ses amitiés. Dans une de ses lettres à son amie Mme de la Sablière, il reprend le ton de revendication douloureuse qui est celui de la nonne des Lettres Portugaises pour se plaindre du silence manifesté par les amis qu’il chérit : « Je vous supplie, Madame, d’empêcher que mes amis ne m’oublient absolument (…). parlez-leur quelquefois de moi, et soutenez les restes de leur amitié, qui me sera toujours chère. L’oubli me paraît une mort. Je n’ai jamais servi mes amis, j’en ai reçu mille plaisirs, je les conjure de s’en souvenir. Ils ont tous fait des choses pour moi qui paraissaient plus difficiles. Je voudrais les revoir, si Dieu le voulait. ». Remplaçons amitié par amour et amis par amant, cette phrase pourrait être tirée des Lettres Portugaises. Les Lettres vont avoir une influence considérable dans l’Europe entière de la fin du XVIIe siècle ouvrant la voie à la littérature d’introspection et épistolaire du siècle qui suivra.

Enki sigle


Capture d_écran 2017-05-15 à 08.38.50

Guilleragues, Lettres portugaises, 1669 : Première Lettre

      « Considère, mon amour, jusqu’à quel excès tu as manqué de prévoyance. Ah ! malheureux ! tu as été trahi, et tu m’as trahie par des espérances trompeuses. Une passion sur laquelle tu avais fait tant de projets de plaisirs, ne te cause présentement qu’un mortel désespoir, qui ne peut être comparé qu’à la cruauté de l’absence qui le cause. Quoi ? cette absence, à laquelle ma douleur, tout ingénieuse qu’elle est, ne peut donner un nom assez funeste, me privera donc pour toujours de regarder ces yeux dans lesquels je voyais tant d’amour, et qui me faisaient connaître des mouvements qui me comblaient de joie, qui me tenaient lieu de toutes choses, et qui enfin me suffisaient ? 

     Hélas ! les miens sont privés de la seule lumière qui les animait, il ne leur reste que des larmes, et je ne les ai employés à aucun usage qu’à pleurer sans cesse, depuis que j’appris que vous étiez enfin résolu à un éloignement qui m’est si insupportable, qu’il me fera mourir en peu de temps. 

      Cependant il me semble que j’ai quelque attachement pour des malheurs dont vous êtes la seule cause : je vous ai destiné ma vie aussitôt que je vous ai vu, et je sens quelque plaisir en vous la sacrifiant. J’envoie mille fois le jour mes soupirs vers vous, ils vous cherchent en tous lieux, et ils ne me rapportent, pour toute récompense de tant d’inquiétudes, qu’un avertissement trop sincère que me donne ma mauvaise fortune, qui a la cruauté de ne souffrir pas que je me flatte, et qui me dit à tous moments: cesse, cesse, Mariane infortunée, de te consumer vainement, et de chercher un amant que tu ne verras jamais; qui a passé les mers pour te fuir, qui est en France au milieu des plaisirs, qui ne pense pas un seul moment à tes douleurs, et qui te dispense de tous ces transports, desquels il ne te sait aucun gré. 

      Mais non, je ne puis me résoudre à juger si injurieusement de vous, et je suis trop intéressée à vous justifier: je ne veux point m’imaginer que vous m’avez oubliée. Ne suis-je pas assez malheureuse sans me tourmenter par de faux soupçons ? Et pourquoi ferais-je des efforts pour ne me plus souvenir de tous les soins que vous avez pris de me témoigner de l’amour ? J’ai été si charmée de tous ces soins, que je serais bien ingrate si je ne vous aimais avec les mêmes emportements que ma passion me donnait, quand je jouissais des témoignages de la vôtre. Comment se peut-il faire que les souvenirs des moments si agréables soient devenus si cruels ? et faut-il que, contre leur nature, ils ne servent qu’à tyranniser mon coeur ?

     Hélas! votre dernière lettre le réduisit en un étrange état : il eut des mouvements si sensibles qu’il fit, ce semble, des efforts pour se séparer de moi et pour vous aller trouver ; je fus si accablée de toutes ces émotions violentes, que je demeurai plus de trois heures abandonnée de tous mes sens : je me défendis de revenir à une vie que je dois perdre pour vous, puisque je ne puis la conserver pour vous ; je revis enfin, malgré moi, la lumière, je me flattais de sentir que je mourais d’amour ; et d’ailleurs j’étais bien aise de n’être plus exposée à voir mon coeur déchiré par la douleur de votre absence. Après ces accidents, j’ai eu beaucoup de différentes indispositions: mais, puis-je jamais être sans maux, tant que je ne vous verrai pas ? Je les supporte cependant sans murmurer, puisqu’ils viennent de vous. 

      Quoi ? est-ce là la récompense que vous me donnez pour vous avoir si tendrement aimé ? Mais il n’importe, je suis résolue à vous adorer toute ma vie, et à ne voir jamais personne ; et je vous assure que vous ferez bien aussi de n’aimer personne. Pourriez-vous être content d’une passion moins ardente que la mienne ? Vous trouverez, peut-être, plus de beauté (vous m’avez pourtant dit, autrefois, que j’étais assez belle), mais vous ne trouverez jamais tant d’amour, et tout le reste n’est rien. Ne remplissez plus vos lettres de choses inutiles, et ne m’écrivez plus de me souvenir de vous. Je ne puis vous oublier, et je n’oublie pas aussi que vous m’avez fait espérer que vous viendriez passer quelque temps avec moi.

      Hélas! pourquoi n’y voulez-vous pas passer toute votre vie ? S’il m’était possible de sortir de ce malheureux cloître, je n’attendrais pas en Portugal l’effet de vos promesses: j’irais, sans garder aucune mesure, vous chercher, vous suivre, et vous aimer par tout le monde. Je n’ose me flatter que cela puisse être, je ne veux point nourrir une espérance qui me donnerait assurément quelque plaisir, et je ne veux plus être sensible qu’aux douleurs. J’avoue cependant que l’occasion que mon frère m’a donnée de vous écrire a surpris en moi quelques mouvements de joie, et qu’elle a suspendu pour un moment le désespoir où je suis. Je vous conjure de me dire pourquoi vous vous êtes attaché à m’enchanter comme vous avez fait, puisque vous saviez bien que vous deviez m’abandonner ? Et pourquoi avez-vous été si acharné à me rendre malheureuse ? que ne me laissiez-vous en repos dans mon cloître ? vous avais-je fait quelque injure ? 

      Mais je vous demande pardon: je ne vous impute rien; je ne suis pas en état de penser à ma vengeance, et j’accuse seulement la rigueur de mon destin. Il me semble qu’en nous séparant, il nous a fait tout le mal que nous pouvions craindre ; il ne saurait séparer nos coeurs ; l’amour, qui est plus puissant que lui, les a unis pour toute notre vie. Si vous prenez quelque intérêt à la mienne, écrivez-moi souvent. Je mérite bien que vous preniez quelque soin de m’apprendre l’état de votre coeur et de votre fortune ; surtout venez me voir. 

      Adieu, je ne puis quitter ce papier, il tombera entre vos mains, je voudrais bien avoir le même bonheur : hélas ! insensée que je suis, je m’aperçois bien que cela n’est pas possible. Adieu, je n’en puis plus. Adieu, aimez-moi toujours ; et faites-moi souffrir encore plus de maux. »

Capture d_écran 2017-05-15 à 08.14.20


Où sont nos espaces de temps de cerveau humain disponible ?

    En parcourant ces lignes, on ne peut qu’être frappé par le foisonnement luxuriant des idées et des états d’âmes de Mariana qui s’enchaînent ou plutôt qui semblent se générer les unes à la suite des autres dans un développement sans fin. Des idées complexes et chargées d’ambiguïtés dans la mesure où leur exposé débouche souvent sur leurs propres contradictions ou rebondit sur des interprétations conduisant à des idées ou des sentiments  nouveaux. Cette abondance d’imagination, la profondeur et la délicatesse des sentiments qu’elle dévoile est le signe d’une introspection intense à laquelle se livre une âme perdue et inquiète qui, après avoir approché le bonheur absolu, l’a vu s’éloigner pour toujours et est désormais en proie aux tourments de la solitude et de la nostalgie. Dans un sens, cette introspection apparaît comme un enfermement mental qui redouble les effets de l’enfermement physique subi dans l’univers du cloître mais en même temps, ce foisonnement des pensées et des désirs est aussi un envol fantasmé vers un ailleurs désiré, une fuite de la triste réalité du couvent et de la situation bloquée et désespérée vécue par la jeune femme. Dans ses circonstances, Mariana fait l’expérience narcissique et masochiste de la jouissance que l’on peut éprouver au spectacle de son propre malheur et à la consumation de son être qui en résulte, d’où cette volonté de revenir dans ses écrits sur tout ce qui l’accable.  Sans doute l’auteur réel de ces lettres devait-il avoir éprouvé au plus profond de son être cette solitude et ce désespoir pour pouvoir les rendre avec tant de densité, de justesse et d’émotion. Qui écrirait ce genre de texte aujourd’hui ? Ressentir ces émotions et sentiments est le lot commun de tout amour contrarié ou déçu mais réfléchir de manière aussi intense et aussi profonde sur les états d’âme qui en résultent nécessite de longues périodes de retour et de réflexion sur soi-même dans l’isolement du monde, qu’il soit choisi ou contraint, conditions de plus en plus difficiles à réunir dans un monde devenu envahissant qui multiplie les sollicitations de toute sorte et dégage en permanence un « bruit » qui brouille nos perceptions et notre raisonnement. J’ai toujours pensé que la profondeur stylistique et rhétorique des grands écrivains des siècles passés était due en grande partie à ces périodes de temps calme dans de grandes demeures isolées où il ne se passait rien et où l’on ne pouvait rien faire d’autre qu’observer, méditer, lire ou converser, espaces de temps que l’on qualifierait aujourd’hui de « temps morts » qui sont traqués par les publicistes comme « temps de cerveau humain disponible » pour reprendre l’expression utilisée avec cynisme en 2004 par Patrick Le Lay, alors président-directeur général de TF1 pour qualifier le temps vacant des téléspectateurs que sa chaîne vendait à ses annonceurs, en l’occurrence Coca-Cola.

Enki sigle


articles liés


Guilleragues, Lettres portugaises, 1669 : Seconde Lettre

      Il me semble que je fais le plus grand tort du monde aux sentiments de mon coeur, de tâcher de vous les faire connaître en les écrivant: que je serais heureuse, si vous en pouviez bien juger par la violence des vôtres ! Mais je ne dois pas m’en rapporter à vous, et je ne puis m’empêcher de vous dire, bien moins vivement que je ne le sens, que vous ne devriez pas me maltraiter comme vous faites, par un oubli qui me met au désespoir, et qui est même honteux pour vous; il est bien juste, au moins, que vous souffriez que je me plaigne des malheurs que j’avais bien prévus, quand je vous vis résolu de me quitter ; je connais bien que je me suis abusée, lorsque j’ai pensé que vous auriez un procédé de meilleure foi qu’on n’a accoutumé d’avoir, parce que l’excès de mon amour me mettait, ce semble, au-dessus de toutes sortes de soupçons, et qu’il méritait plus de fidélité qu’on n’en trouve d’ordinaire: mais la disposition que vous avez à me trahir l’emporte enfin sur la justice que vous devez à tout ce que j’ai fait pour vous ; je ne laisserais pas d’être bien malheureuse, si vous ne m’aimiez que parce que je vous aime, et je voudrais tout devoir à votre seule inclination; mais je suis si éloignée d’être en cet état, que je n’ai pas reçu une seule lettre de vous depuis six mois. 

      J’attribue tout ce malheur à l’aveuglement avec lequel je me suis abandonnée à m’attacher à vous: ne devais-je pas prévoir que mes plaisirs finiraient plus tôt que mon amour ? pouvais-je espérer que vous demeureriez toute votre vie en Portugal, et que vous renonceriez à votre fortune et à votre pays, pour ne penser qu’à moi ? Mes douleurs ne peuvent recevoir aucun soulagement, et le souvenir de mes plaisirs me comble de désespoir: quoi! tous mes désirs seront donc inutiles, et je ne vous verrai jamais en ma chambre avec toute l’ardeur et tout l’emportement que vous me faisiez voir ? mais hélas! je m’abuse, et je ne connais que trop que tous les mouvements qui occupaient ma tête et mon coeur n’étaient excités en vous que par quelques plaisirs, et qu’ils finissaient aussi tôt qu’eux; il fallait que dans ces moments trop heureux j’appelasse ma raison à mon secours pour modérer l’excès funeste de mes délices, et pour m’annoncer tout ce que je souffre présentement: mais je me donnais toute à vous, et je n’étais pas en état de penser à ce qui eût pu empoisonner ma joie, et m’empêcher de jouir pleinement des témoignages ardents de votre passion; je m’apercevais trop agréablement que j’étais avec vous pour penser que vous seriez un jour éloigné de moi. Je me souviens pourtant de vous avoir dit quelquefois que vous me rendriez malheureuse : mais ces frayeurs étaient bientôt dissipées, et je prenais plaisir à vous les sacrifier, et à m’abandonner à l’enchantement et à la mauvaise foi de vos protestations. 

      Je vois bien le remède à tous mes maux, et j’en serais bientôt délivrée si je ne vous aimais plus : mais hélas ! quel remède ! non, j’aime mieux souffrir davantage que vous oublier. Hélas! cela dépend-il de moi ? Je ne puis me reprocher d’avoir souhaité un seul moment de ne vous plus aimer: vous êtes plus à plaindre que je ne suis, et il vaut mieux souffrir tout ce que je souffre, que de jouir des plaisirs languissants que vous donnent vos maîtresses de France. Je n’envie point votre indifférence, et vous me faites pitié: je vous défie de m’oublier entièrement ; je me flatte de vous avoir mis en état de n’avoir sans moi que des plaisirs imparfaits, et je suis plus heureuse que vous, puisque je suis plus occupée. L’on m’a fait depuis peu portière en ce couvent; tous ceux qui me parlent croient que je suis folle, je ne sais ce que je leur réponds, et il faut que les religieuses soient aussi insensées que moi, pour m’avoir crue capable de quelques soins. 

      Ah! j’envie le bonheur d’Emmanuel et de Francisque; pourquoi ne suis-je pas incessamment avec vous, comme eux ? je vous aurais suivi, et je vous aurais assurément servi de meilleur coeur : je ne souhaite rien en ce monde, que vous voir. Au moins souvenez-vous de moi. Je me contente de votre souvenir, mais je n’ose m’en assurer. Je ne bornais pas mes espérances à votre souvenir, quand je vous voyais tous les jours ; mais vous m’avez bien appris qu’il faut que je me soumette à tout ce que vous voudrez.

      Cependant je ne me repens point de vous avoir adoré, je suis bien aise que vous m’ayez séduite ; votre absence rigoureuse, et peut-être éternelle, ne diminue en rien l’emportement de mon amour: je veux que tout le monde le sache, je n’en fais point un mystère, et je suis ravie d’avoir fait tout ce que j’ai fait pour vous contre toute sorte de bienséance; je ne mets plus mon honneur et ma religion qu’à vous aimer éperdument toute ma vie, puisque j’ai commencé à vous aimer. 

      Je ne vous dis point toutes ces choses pour vous obliger à m’écrire. Ah ! ne vous contraignez point, je ne veux de vous que ce qui viendra de votre mouvement, et je refuse tous les témoignages de votre amour, dont vous pourriez vous empêcher : j’aurai du plaisir à vous excuser, parce que vous aurez, peut-être, du plaisir à ne pas prendre la peine de m’écrire; et je sens une profonde disposition à vous pardonner toutes vos fautes. Un officier français a eu la charité de me parler ce matin plus de trois heures de vous, il m’a dit que la paix de France était faite: si cela est, ne pourriez-vous pas me venir voir, et m’emmener en France ? Mais je ne le mérite pas, faites tout ce qu’il vous plaira, mon amour ne dépend plus de la manière dont vous me traiterez. 

      Depuis que vous êtes parti, je n’ai pas eu un seul moment de santé, et je n’ai aucun plaisir qu’en nommant votre nom mille fois le jour; quelques religieuses, qui savent l’état déplorable où vous m’avez plongée, me parlent de vous fort souvent; je sors le moins qu’il m’est possible de ma chambre, où vous êtes venu tant de fois, et je regarde sans cesse votre portrait, qui m’est mille fois plus cher que ma vie. Il me donne quelque plaisir: mais il me donne aussi bien de la douleur, lorsque je pense que je ne vous reverrai peut-être jamais; pourquoi faut-il qu’il soit possible que je ne vous verrai peut-être jamais ? M’avez-vous pour toujours abandonnée ? Je suis au désespoir, votre pauvre Mariane n’en peut plus, elle s’évanouit en finissant cette lettre. Adieu, adieu, ayez pitié de moi.



illustre illustrateur : les lettrines érotiques de Valentin Le Campion


Valentin Le Campion (1903-1952).pngValentin Le Campion (1903-1952)

Capture d’écran 2017-05-11 à 18.53.16.png     Valentin Nikolaevitch Bitt est né le 26 septembre 1903 à Moscou. Après des études artistiques commencées en 1920 il devient l’élève du  graveur Alexei Kravtchenko qui le prend comme élève mais fuyant le régime soviétique, il choisit en 1927 de s’installer en France, pays de sa grand-mère maternelle. Il a alors 24 ans et entre à l’école des Beaux-arts de Paris où il reçoit l’enseignement du peintre et graveur Stéphane Pannemaker puis du graveur sur cuivre Albert Decaris, c’est dans l’atelier de celui-ci qu’il rencontre  Jane Chouillet qui deviendra son épouse en 1928. Entre-temps il a adopté le nom de sa grand-mère maternelle, Le Campion. En 1933, le couple s’installe dans la toute nouvelle cité-jardin du Plessis-Robinson où sont installés de nombreux artistes. Valentin a reçu ses premières commandes à la fin des années 1920, avec des ex-libris notamment. Puis viennent les premières illustrations de livres édités par Fayard et Ferenzi. De 1925 à 1950, il gravera quelque 1 600 bois et illustrera plus de 40 livres, dont une œuvre majeure, Les Dieux ont soif d’Anatole France (1946), avec pas moins de 137 bois. En mai 1952, alors au sommet de son art, le graveur est frappé par la maladie. Il meurt le 25 octobre 1952. (crédit Valentin Le Campion, graveur sur bois : document réalisé par le LASLAR de l’université de Caen)


Gravures des sonnets amoureux de la poétesse Louise Labé

h-3000-labe_louise_sonnets-amoureux_1943_edition-originale_tirage-de-tete_10_42315.jpg

Apres qu’un tems
la gresle et le tonnerre
Ont le haut mont
de Caucase batu,
Le beau jour vient, de lueur revetu
Quand Phobus ba son cerne fait en terre,

Capture d_écran 2017-05-05 à 21.06.13

Las ! que me sert,
que si parfaitement
Louas jadis
et ma tresse dorée,
Et de mes yeux la beauté comparee
A deus soleils, dont Amour finement


Gravures pour l’Art d’aimer d’Ovide


Lettre de la Religieuse Portugaise de Gabriel Joseph de Lavergne, comte de Guilleragues avec Et Tout le Reste N’est Rien de Claude Aveline– Paris Emile-Paul, 2 tomes,1947.


Ex Libris


Capture d_écran 2017-05-05 à 21.31.17

Le monogramme VLC, signature de Valentin Le Campion


Pour en savoir plus sur Valentin Le Campion

 

Enfance : le plaisir de petites peurs sans conséquence


la balance à bascule (Viou)

La balance à bascule

Capture d_écran 2017-04-09 à 01.18.50     Elle se tourna vers Ernestine, qui traînait dans la rue en se dandinant sur ses grosses jambes molles. La figure d’Ernestine était grise et grippée comme une serpillère. Elle était vieille. Moins vieille tout de même que grand-père et grand-mère qui, eux, avaient passé le temps ou l’on compte par années. Lorsque Ernestine l’eut enfin rejointe, Sylvie pénétra sous le porche. Il était très large, pour permettre le va-et-vient des camions, des chariots. Au milieu du passage, se découpait le tablier de la bascule qui servait à peser les chargements. Quand on marchait dessus, on éprouvait une légère impression de flottement, d’oscillation mécanique. Sylvie ne manquait jamais de passer sur le pont pour sentir, sous ses pieds, le vide. Cette fois encore, elle goûta le plaisir d’une petite peur sans conséquence. Sûrement, la plate-forme allait se dérober sous son poids, la précipitant dans une chute verticale au fond d’un trou noir où s’entrecroisaient des barres de fer. Comme rien ne se produisait, elle jeta un regard vers la baie vitrée, derrière laquelle se dressait le cadran blanc de la balance. L’aiguille n’avait pas bougé. « Je ne suis pas encore assez lourde, décida Sylvie. Une vraie plume. Peut-être que je n’existe pas ! » Puis, elle imagina toute la famille réunie sur le pont à bascule : grand-père, grand-mère, maman, tante Madeleine, elle-même…, Alors, sans doute l’aiguille consentirait à se déplacer. Combien de kilos représenteraient-ils, pris en semble ? Cent ? Mille ? Elle sourit à l’idée du groupe qu’ils formeraient, serrés coude à coude sous le porche, comme pour une photographie, et se dirigea résolument vers la cour. Là se trouvait la niche de Toby.        (Henri Troyat, Viou. pp.6-7)

Les plaisirs de petites peurs sans conséquence…

     Qui n’a pas joué, enfant, à « se faire peur », à se confronter au danger de l’inconnu, de l’interdit. Qui n’a pas ressenti l’attirance d’éprouver la peur, de se retrouver dans l’antichambre de l’épouvante au plus près du danger, de l’innommable, de l’irréversible.  Pour l’enfant, ce désir paradoxal, puisqu’au même moment il ressent le besoin d’être en sécurité et espère de tout ses forces que « cela n’arrivera pas » est un moyen d’apprivoiser sa  peur en mesurant le danger. L’enfance est une confrontation au monde, un apprentissage de celui-ci en vue d’acquérir une confiance en soi pour mener une vie autonome et quoi de plus angoissant que la persistance de zones d’ombre, de situations inconnues que l’on a pas appris à maîtriser. L’ignorance de ce qui nous menace et des moyens de s’en protéger est source de danger et le fait de se confronter à ce danger est le moyen trouvé par l’enfant pour  l’apprivoiser et l’exorciser. Si, pour certains la peur est un sentiment à éviter absolument : « La peur, c’est quelque chose d’effroyable, une sensation atroce, comme une décomposition de l’âme, un spasme affreux de la pensée et du coeur… » (Maupassant), pour d’autres, c’est un sentiment source de satisfaction et même de plaisir. Pour un enfant, dominer sa peur, s’accompagne souvent du plaisir délicieux qu’apportent les émotions intenses que l’on ressent au moment de la confrontation avec le danger et du sentiment de fierté que l’on éprouve après la victoire remportée sur soi-même. Mais dans ces conditions le risque est réel pour certains de développer une addiction aux émotions développées par la peur : « La peur est agréable au corps. Je sais de quoi je parle. La bouche qui se sèche, la gorge qui devient rêche, le coeur qui tape à tout casser, cette merveilleuse lucidité de l’esprit qui s’empare de vous au moment voulu… La peur n’est pas un ignoble sentiment, c’est une exquise sensation » (Louis Calaferte). Chez les enfants, cette expérience se pratique le plus souvent par l’intermédiaire du jeu. En ce sens, on peut assimiler le jeu à « se faire peur » aux rites de passage à l’état adulte auxquels on soumettait les adolescents dans certaines sociétés.

Enki sigle


Capture d’écran 2017-04-10 à 10.17.56.png

      Dans un tout autre style et environnement, on trouve un bon exemple de cette expérience d’apprentissage du danger, propre à l’enfance, dans le roman d’Elena Ferrante, L’amie prodigieuse. Enfants, les deux héroïnes, Elena et Lila, vivent dans leur monde propre et multiplient les expériences mais à un degré supérieur frisant la provocation et le masochisme et de nature particulièrement « trash ». Sans doute le fait que l’enfance des deux fillettes se déroulent dans ce lieu de misère, de sauvagerie et de perdition qu’est le Naples des lendemains de guerre y est il pour quelque chose.

    « Quand on est au monde depuis peu de temps, il est difficile de comprendre quels sont les sentiments à l’origine de notre sentiment du désastre, et peut-être n’en ressent-on même pas la nécessité. Les grandes personnes, en attente du lendemain, évoluent dans un présent derrière lequel il y a hier, avant-hier ou tout au plus la semaine passée. Les petits ne savent pas ce que cela veut dire «hier», «avant-hier», ni même «demain», pour eux tout est ici et maintenant (…) Moi, j’étais petite et, en fin de compte, ma poupée en savait plus long que moi. Je lui parlais, elle me parlait. (…) La poupée de Lila, en revanche, avait un corps en chiffon jaunâtre rempli de sciure, et je la trouvais laide et crasseuse. Toutes deux s’épiaient, se soupesaient, toujours prêtes à se blottir dans nos bras si un orage éclatait, s’il y avait du tonnerre ou si quelqu’un de plus grand, de plus fort et aux dents plus aiguisées, voulait s’emparer d’elles.  »  Elena Ferrante, L’amie prodigieuse, pp.28-29)

    « C’était l’heure de rentrer mais nous nous attardions, occupées à mettre notre courage à l’épreuve, par défi et sans jamais nous adresser la parole. Depuis quelque temps, à l’école et en dehors, nous ne faisions que cela. Lila glissait la main, puis tout le bras, dans la gueule noire d’une bouche d’égoût, et juste après je faisais de même, le cœur battant, espérant que les cafards ne courraient pas sur la peau et que les rats ne me mordraient pas. Lila grimpait jusqu’à la fenêtre de Madame Spagnuolo, au rez-de-chaussée, se pendait à la barre de fer où passait le fil à linge, se balançait et puis se laissait glisser jusqu’au trottoir, et moi je le faisais aussitôt à mon tour, même si j’avais peur de tomber et de me faire mal. Lila s’enfonçait sous la peau l’épingle de nourrice rouillée qu’elle agit trouvée dans la rue je ne sais quand mais qu’elle gardait dans sacoche comme si c’était le cadeau d’une fée : moi j’observais la pointe de métal qui creusait un tunnel blanchâtre dans sa paume puis, quand elle l’enlevait et me la tendait, je faisais de même.
ogre     Tout à coup, elle me lança un de ses regard bien à elle, immobile, les yeux plissés, et se dirigea vers l’immeuble où habitait Don Achille. La peur me figea le sang. Don Achille, c’était l’ogre des contes, et j’avais l’interdiction absolue de l’approcher, lui parler, le regarder ou l’épier : il fallait faire comme si sa famille et lui n’existaient pas. Il était craint et haï, dans ma famille mais pas seulement, sans que je sache d’où ça venait. Mon père en parlait de telle façon que je l’avais imaginé gros, couvert de cloques violacées et constamment hors de lui, malgré ce «Don» qui évoquait au contraire, pour moi, une autorité calme; C’était un être fait de je ne sais quelle matière – fer, verre ou ortie – mais vivant, vivant avec un souffle brûlant qui lui sortait par le nez et par la bouche. je croyais que si je le voyais ne serait-ce que de loin, il me planterait dans les yeux quelque objet acéré et chauffé à blanc. Et si j’avais la folie de m’approcher de la porte de son appartement, là il me tuerait. (…)
      Je m’habituai à l’obscurité et découvris Lila assise sur la première marche des escaliers. Elle se leva et nous commençames à monter…     Elena Ferrante, L’amie prodigieuse, pp.22-27)


Capture d_écran 2017-04-09 à 01.18.50

Viou, d’Henri Troyat

    Dans ce roman d’Henri Troyat écrit tardivement en 1980 à l’âge de 69 ans, Viou, c’est Sylvie Lesoyeux, une petite fille de huit ans élevée par ses grands-parents dans la ville du Puy depuis la mort de son père, médecin, tué par les allemands alors qu’il soignait les maquisards lors de la libération et l’éloignement de sa mère partie à Paris pour gagner sa vie. Ce sont ses parents qui avaient inventé ce diminutif Viou, à partir d’une première appellation, Sylviou. La grand-mère de Viou est une catholique fervente, raide et distante qui lui manifeste un amour froid, le grand-père fait preuve de plus de compréhension et d’affection mais déserte dés que cela lui est possible la maison pour échapper à la présence stressante de son épouse. Dans cet ambiance pesante ponctuée par les rites des cérémonies à l’église, des visites au cimetière et la récitation des prières, Viou se réfugie dans la compagnie du chien Toby, de l’ours en peluche éclopé Casimir que lui a légué sa maman, de ses poupées et des souvenirs des moments passés en compagnie de sa maman. Son papa, dont elle n’a qu’un souvenir diffus est présent par les multiples photos exposées dans la maison de ses parents le montrant à diverses époques de sa vie et par les histoires idéalisées que raconte sa grand-mère. Le roman de Troyat montre de manière touchante, les angoisses et les émotions d’une petite fille orpheline de père et privée de sa maman et son lent cheminement pour tout à la fois se préserver du monde des adultes qu’elle juge le plus souvent injuste et incompréhensible et s’y faire une place pour exister en tant que personne.

      Viou est le premier roman d’une trilogie et sera suivi par À demain Sylvie, qui raconte la vie de la petite fille à Paris enfin réunie avec sa mère et le nouvel époux de celle-ci et Troisième bonheur qui raconte sa vie d’adulte.


articles liés


las maravillas del gitano Melquiades : (I) les lingots aimantés.


Le réalisme magique de Gabriel Garcia Marquez

Garcia Marquez à Plinio Mendoza Le jour où cela explose, il faut s_asseoir face à la machine à écrire ou bien tu cours le risque d_assassiner ta femme

     Dans Cien años de soledad (Cent ans de solitude) paru en 1969, l’écrivain colombien Gabriel Garcia Marquez qui sera prix Nobel de littérature en 1982 et maître du réalisme magique qui décrit sur un ton sérieux et naturel en les présentant comme tout à fait normaux et vraisemblables des faits surnaturels, nous raconte la saga de la famille Buendia qui vit à Macondo, un village fondé par le patriarche de la tribu, le dénommé José Arcadio Buendia. Celui-ci, passionné et obsédé par les inventions nouvelles est chaque année victime d’une troupe de gitans nomades conduite par leur chef Melquiades aux pouvoirs surnaturels qui lui vend, au grand désespoir d’Ursula sa femme, des inventions toutes plus farfelues les unes que les autres qu’il va vouloir détourner de leur but initial.. Les descriptions que fait Garcia Marquez des tentatives de détournement de ces inventions par José Arcadio Buendia sont tellement hilarantes que je ne résiste pas au plaisir de vous les faire partager.

imagesMelquiades le gitan avec ses tours et inventions – illustration de Carybé

1ère invention : « extraire l’or des entrailles de la terre » à l’aide de lingots de fer  aimantés

        Tous les ans, au mois de mars, une famille de gitans déguenillés plantait sa tente près du village et, dans un grand tintamarre de fifres et de tambourins, faisait part de nouvelles inventions. Ils commencèrent par apporter l’aimant. Un gros gitan à la barbe broussailleuse et aux mains de moineau, qui répondait au nom de Melquiades, fit en public une truculente démonstration de ce que lui-même appelait la huitième merveille des savants alchimistes de Macédoine. Il passa de maison en maison, traînant après lui deux lingots de métal, et tout le monde fut saisi de terreur à voir les chaudrons, les poêles, les tenailles et les chaufferettes tomber tout seuls de la place où ils étaient, le bois craquer à cause des clous et des vis qui essayaient désespérément de s’en arracher, et même les objets perdus depuis longtemps apparaissaient là où on les avait le plus cherchés, et se traînaient en débandade turbulente derrière les fers magiques de Melquiades. « Les choses ont une vie bien à elles, clamait le gitan avec un accent guttural ; il faut réveiller leur âme, toute la question est là. »
       José Arcadio Buendia, dont l’imagination audacieuse allait toujours plus loin que le génie même de la Nature, quand ce n’était pas plus loin que les miracles et la magie, pensa qu’il était possible de se servir de cette invention inutile pour extraire l’or des entrailles de la terre. Melquiades, qui était un homme honnête, le mit en garde : « Ca ne sert pas à ça. » Mais José Arcadio Buendia, en ce temps-là, ne croyait pas à l’honnêteté des gitans, et il troqua son mulet et un troupeau de chèvres contre les deux lingots aimantés. Ursula Iguaran, sa femme, qui comptait sur ces animaux pour agrandir le patrimoine domestique en régression, ne parvint pas à l’en dissuader. « Très vite on aura plus d’or qu’il n’en faut pour paver toute la maison », retorqua son mari.
    Pendant plusieurs mois, il s’obstina à vouloir démontrer le bien-fondé de ses prévisions. Il fouilla la région pied à pied, sans oublier le fond de la rivière, traînant les deux lingots de fer et récitant à haute voix les formules qu’avait employées Melquiades. La seule chose qu’il réussit à déterrer, ce fut une armure du XVè siècle dont tous les éléments étaient soudés par une carapace de rouille et qui sonnait le creux comme une énorme calebasse pleine de cailloux. Quand José Arcadio Buendia et les quatres hommes de son expédition parvinrent à désarticuler l’armure, ils trouvèrent à l’intérieur un squelette calcifié qui portait à son cou un médaillon en cuivre contenant une mèche de cheveux de femme.

Gabriel Garcia Marquez, Cent ans de solitude, pp.9-10


articles liés


l’Apocalypse vu par Carlos Fuentes


L’instinct d’Inez

Carlos Fuentes (1928-2012)Carlos Fuentes (1928-2012)

    Au chapitre 2 de l’Instinct d’Inez, cet étrange roman de Carlos Fuentes qui nous fait voyager dans l’espace et dans le temps, le chef d’orchestre français Gabriel Atlan-Ferrara fait répéter de nuit à l’orchestre du Covent Garden l’opéra La Damnation de Faust d’Hector Berlioz et s’emploie à mettre en condition les musiciens par une grande envolée lyrique sur le thème de la lutte éternelle entre Eros et Thanatos. Car c’est bien d’amour et de mort dont il est question dans ce roman inclassable. La répétition a lieu le 28 décembre 1940 en plein Blitz  destructeur sur Londres lancé par la Lutwaffe qui ne connait pas la trêve des confiseurs et les avions ennemis qui bombardent de nuit la population civile sans discontinuer s’apparentent au noires cohortes des cavaliers de l’Apocalypse. Dans ces conditions, la production de cet opéra apparaît comme une victoire du bien contre le mal et à son habitude le Maestro maîtrise et canalise avec brio le flux sonore produit par l’orchestre et les chœurs, pourtant, dans cet ensemble, une voix magnifique va bientôt se lever et se distinguer et provoquer sa fureur. La voix est celle d’une toute jeune femme, Inez, dont le Maestro tombera amoureux et qu’il rencontrera dans les années qui suivront par intermittence durant de courts moments à l’occasion de ses reprises de l’opéra de Berlioz. Malgré l’amour passionné qu’il lui porte, il finira toujours par la quitter parce qu’ils sont tous deux prisonniers : lui de son art auquel il s’est totalement voué, elle d’un lointain passé. Ce passé, c’est le temps mythique des origines qui a vu naître chez les premiers humains d’abord le cri, puis la parole, puis le chant, l’amour et enfin la maternité, temps qui revient régulièrement éclore dans l’esprit de la jeune femme à la façon de l’Éternel retour nietzschéen. Inez est une créature archétypale et désincarnée qui représente la Femme dans tous ses rôles et fonctions et à ce titre se situe à la fois dans le présent et le passé. Le souvenir de ce qu’elle a vécu ou qu’une autre qu’elle même a vécu dans un lointain passé et dont fait partie l’amour pour un homme, la poursuit et l’empêche de vivre pleinement sa vie. Encore une histoire d’amour impossible me direz-vous… Moi qui venait juste de terminer Aurélien, le roman d’Aragon, qui met également en scène un amour rendu impossible par l’impérieux besoin d’absolu de l’héroïne, j’étais servi… Le roman est difficile à suivre et beaucoup ont renoncé à poursuivre leur périple dans le dédale des situations et des rebondissements. Reste des textes magnifiques dont certains pourraient être qualifiés de «musicaux» par la manière dont ils accompagnent et font corps avec la musique de Berlioz.


Apocalypse

Albrecht Dürer - les quatre cavaliers de l'Apocalypse (détail),  1497-98Albrecht Dürer – les quatre cavaliers de l’Apocalypse (détail),

      Criez, hurlez d’épouvante, hurlez comme l’ouragan, criez comme les forêts profondes, que les rochers croulent, que les torrents se précipitent, hurlez de peur parce qu’en cet instant vous voyez passer dans l’air les chevaux noirs, les cloches s’apaisent, le soleil s’éteint, les chiens gémissent, le Diable s’est emparé du monde, les squelettes sont sortis de leurs tombes pour saluer le passage des sombres coursiers de la malédiction. Il pleut du sang ! Les chevaux sont prompts comme la pensée, inattendus comme la mort, c’est la bête qui nous a toujours poursuivis, depuis le berceau, le spectre qui frappe la nuit, à notre porte, l’animal invisible qui gratte à notre fenêtre, criez tous comme s’il y allait de votre vie ! AU SECOURS ! Vous implorez la Sainte Marie tout en sachant au fonde de vous que ni elle ni personne ne peut vous sauver; vous êtes tous condamnés, la bête nous pourchasse, il pleut du sang, les ailes des oiseaux de nuit nous fouettent le visage, Méphistophélès a empoisonné le monde et vous, vous chantez comme dans une opérette de Gilbert and Sullivan… ! Comprenez-donc : vous chantez le Faust de Berlioz, pas pour vous plaire, pas pour impressionner, pas même pour émouvoir; vous chantez pour semer l’effroi; vous êtes un cœur d’oiseaux de mauvais augure qui annonce : on vient nous détruire notre nid, on vient nous arracher les yeux, nous dévorer la langue, alors vous répondez avec l’ultime espoir de la peur, vous hurlez Sancta Maria, ora pro nobis, ce territoire nous appartient et celui qui approchera, nous lui arracherons le soyeux, nous lui dévorerons la langue, nous lui couperons les couilles, nous lui ferons sortir la matière grise par l’occiput, nous le découperons en morceaux, nous jetterons le stripes aux hyènes, le cœur aux lions, le poumons aux corbeaux, les reins aux sangliers et l’anus aux rats ! hurlez ! hurlez votre terreur et votre agressivité à la fois, défendez-vous, le Diable n’est pas un seul, c’est sa ruse, il prend la forme de Mephisto, mais il est collectif, le Diable est un nous impitoyable, une hydre sans pitié et sans bornes, le Diable est pareil à l’univers même, Lucifer n’a ni commencement, ni fin, voilà ce que vous devez communiquer, vous devez comprendre l’incompréhensible, Lucifer est l’infini tombé sur Terre, c’est l’exilé du ciel dans un rocher tombé de l’immensité universelle, tel fut le châtiment divin, tu seras infini et immortel sur la Terre finie et mortelle, mais vous, vous ce soir sur la scène du Covent Garden, vous devez chanter comme si vous étiez les alliés de Dieu abandonnés par Dieu, vous devez hurler comme vous aimeriez entendre Dieu hurler parce que son éphèbe favori, son ange de lumière, l’a trahi et que Dieu, e,notre rire et larmes — quel mélodrame que la Bible —, a offert le Diable au monde afin que dans la pierre de finitude se représente la tragédie de l’infini éthéré.

blitz-1886255-jpg_1694822_660x281

      Vous devez chanter comme les témoins de Dieu et du Démon, Sancta Maria, ora pro nabis, criez Has, has, Méphisto ! faites fuir le Diable. Sancta Maria, ora pro nabis du, que le cor résonne, que les cloches sonnent, qu’on reconnaisse le métal, la multitude mortelle approche, soyez un chœur, soyez aussi une multitude, une légion qui avance pour vaincre de sa voix le fracas des bombes, nous répétons lumière éteintes, c’est la nuit sur Londres et la Lutwaffe bombarde sans interruption, essaim d’oiseaux noirs qui font jaillir le sang, la grande chevauchée des coursiers du Diable dans le ciel noir, les ailes du Malin nous frappent le visage, vous le sentez ! C’est ça que je veux entendre : un chœur de voix qui supplante le bruit des bombes, ni plus ni moins, Berlioz le mérite, n’oubliez pas que je suis français, chantez jusqu’à faire taire les bombes de Satan, je n’aurais de  furieuse de Berliozcesse que de l’avoir obtenu, vous m’entendez ? Tant que les bombes du dehors supplanteront les voix du dedans, nous continuerons, allez vous faire foutre, mesdames et messieurs*, jusqu’à nous tombions de fatigue, jusqu’à ce que la bombe fatidique tombe sur la salle de concert et que nous soyons effectivement foutus, réduits en bouillie, jusqu’à ce que nous ayons, ensemble, remplacé la cacophonie de la guerre par l’harmonie furieuse de Berlioz, l’artiste qui ne veut gagner aucune guerre, qui veut seulement nous entraîner avec Faust en enfer parce que nous, toi, toi, toi, et moi aussi, nous avosnvendu notre âme collective au Démon, alors chantez comme des bêtes sauvages qui se voient pour la première fois dans un miroir et en savent pas que ce sont elles-mêmes qu’elles voient ! hurlez comme le spectre qui s’ignore, comme le reflet ennemi, criez comme si vous découvriez que l’image de chacun dans le miroir de ma musique était celle de l’ennemi le plus féroce, non pas l’Antéchrist, mais l’Anti-moi, l’antiu-père et l’anti-mère, l’anti-fils, l’anti-amant, la créature aux ongles crasseux de merde et de pus qui voudrait nous mettre la main au cul et dans al bouche, dans le soreilles et dans les yeux, nous ouvrir le canal occipital pour nous infecter le cerveau et dévorer nos songes; hurlez comme les bêtes perdues dans la jungle qui doivent hurler afin que les autres bêtes le sreconnaissent à distance, criez comme le oiseaux pour épouvanter l’adversaire qui veut nous arracher notre nid… !
     — Regardez le monstre que vous ne pouviez imaginer, le frère, le membre de la famille qui, une nuit, ouvre la porte pour nous violer, nous assassiner, mettre le feu au foyer commun…

Carlos Fuentes, L’instinct d’Inez (Instinto de Inez, 2000) – pp.33-36

* en français dans le texte


Hector Berlioz, La Damnation de Faust

La Course à l’Abîme (scène XVIII) & Pandaemonium (scène XIX)

SCÈNE XVIII
Plaines, montagnes et vallées

La course à l’abîme
Faust et Méphistophélès galopant sur deux chevaux noirs.

FAUST

Dans mon cœur retentit sa voix désespérée…
Ô pauvre abandonnée !

PAYSANS (agenouillés devant une croix champêtre)

Sancta Maria, ora pro nobis.
Sancta Magdalena, ora pro nobis.

FAUST

Prends garde à ces enfants, à ces femmes priant
Au pied de cette croix.

MÉPHISTOPHÉLÈS

Eh ! qu’importe ! en avant !

PAYSANS

Sancta Margarita…
(cri d’effroi)
Ah !!!
(Les femmes et les enfants se dispersent épouvantés.)

FAUST

Dieux! un monstre hideux en hurlant nous poursuit !

MÉPHISTOPHÉLÈS

Tu rêves !

FAUST

Quel essaim de grands oiseaux de nuit !
Quels cris affreux!… ils me frappent de l’aile !

MÉPHISTOPHÉLÈS (retenant son cheval)

Le glas des trépassés sonne déjà pour elle.
As-tu peur ? retournons !
(Ils s’arrêtent.)

FAUST

Non, je l’entends, courons !
(Les chevaux redoublent de vitesse.)

MÉPHISTOPHÉLÈS (excitant son cheval)

Hop ! hop ! hop !

FAUST

Regarde, autour de nous, cette ligne infinie
De squelettes dansant!
Avec quel rire horrible ils saluent en passant!

MÉPHISTOPHÉLÈS

Hop! pense à sauver sa vie,
Et ris-toi des morts!
Hop! hop!

FAUST (de plus en plus épouvanté et haletant)

Nos chevaux frémissent,
Leurs crins se hérissent,
Ils brisent leurs mors !
Je vois onduler
Devant nous la terre ;
J’entends le tonnerre
Sous nos pieds rouler !

MÉPHISTOPHÉLÈS

Hop ! hop !

FAUST

Il pleut du sang !!!

MÉPHISTOPHÉLÈS (d’une voix tonnante)

Cohortes infernales !
Sonnez, sonnez vos trompes triomphales,
Il est à nous !
(Ils tombent dans un gouffre.)

FAUST

Horreur ! Ah !

MÉPHISTOPHÉLÈS

Je suis vainqueur !


Possession

     L’appel sur scène la tira de sa méditation.
     Plus de la moitié de l’opéra s’était déjà déroulé, elle ne faisait son entrée que dans la troisième partie, avec une lampe à la min. Faust s’est caché. Méphistophémlès s’est enfui. Marguerite va chanter pour la première fois :

Que l’air et étouffant !
J’ai peur comme une enfant !

    Elle croisa le regard d’Atlas-Ferrara dirigeant l’orchestre d’un air absent, totalement absorbé, très professionnel; les yeux, cependant, démentait cette sérénité, ils dénotaient une cruenté et une terreur qui l’épouvantèrent dés qu’elle entama la seconde strophe, c’est mon rêve d’hier qui m’a toute troublée, et en cet instant, sans cesser de chanter, elle cessa d’écouter sa voix, elle savait qu’elle chantait mais elle ne s’entendait pas, elle n’entendait pas l’orchestre, elle fixait Gabriel tandis qu’un autre chant, à l’intérieur d’Inez, fantôme de l’aria de Marguerite, la séparait d’elle-même, la faisait entrer dans un rite inconnu, s’emparait de son rôle sur scène comme d’une cérémonie secrète que les autres, tous ceux qui avaient payé pour assister à la représentation de la Damnation de Faust à Covent Garden, n’avaient pas le droit de partager : le rite n’appartient qu’à elle, mais elle ne s’écoutait plus, elle ne voyait que le regard hypnotique d’Atlas-Ferrara lui reprochant sa faute professionnelle, que chantait-elle ? que disait-elle ? mon corps n’existe pas, mon corps ne touche pas terre, la terre commence aujourd’hui, jusqu’au moment où elle lance un cri hors du temps, une anticipation de la grande cavalcade infernale qui marque le point culminant de l’œuvre.

Oui, soufflez ouragans, criez, forêts profondes,
Croulez, rochers, torrents !…

       Alors la voix d’Inez Prada sembla se transformer en écho d’elle-même, puis en compagne, puis finalement en voix étrangère, séparée, voix d’une puissance comparable à celle des coursiers noirs, au battement des ailes nocturnes, aux tempêtes aveugles, aux cris des damnés, un voix surgie du fond de l’auditoire, fendant le sangs de spectateurs, d’abord entre les rires, puis à la stupéfaction, bientôt à l’effroi de l’assemblée d’hommes et de femmes d’âge mûr, en habit de soirée, tout pomponnés, poudrés, rasés de près, les hommes secs et pâles ou rouges comme des tomates, leurs épouses en grand décolleté, parfumées, blanches comme du lait caillé ou fraîches comme des roses éphémères, ce public distingué du Cocent garden maintenant debout, se demandant s’il s’agissait d’une audace suprême de l’excentrique chef français, la «grenouille» Atlan-Ferrara, capable de conduire à ces extrêmes la représentation d’une œuvre suspectement « continentale », pour ne pas dire « diabolique »…
       Le chœur se mit à hurler et, comme s’il se faisait subir une apocope, sauta tout la troisième partie pour se précipiter dans la quatrième, la scène des cieux déchaînés, des tempêtes aveugles, des tremblements de terre souterrains, Santa Margarita, Aaaaaaah !

Carlos Fuentes, L’instinct d’Inez (Instinto de Inez, 2000), chap. 6 – pp.176-178


Articles liés


illustres illustrateurs : illustrations de contes pour enfants et de légendes nordiques par le norvégien Erik Werenskiold


Erik_WerenskioldErik Werenskiold

Erik Theodor Werenskiold (1855-1938) est un peintre et dessinateur norvégien très connu pour ses magnifiques illustrations de contes et de légendes nordiques. 


Fairy Tales from the Far North de Peter Christen Asbjörnsen traduits en anglais par H. L. Braekstdt et  illustrés par Erik Werenskiold – publiés en 1897

Erik Werenskiold - Illustration-page40-Sagobok_för_barnErik Werenskiold – conte The Queen at the Bottom of the Sea : « The man rushed out the house, and the herrings and the broth came pouring out after him like a stream »

Erik Werenskiold - Illustration-page76-Sagobok_för_barn_djvu.jpgErik Werenskiold – conte The Hare who had been married : « Hurrah ! Shouted the hare, as he jumped and skipped along »

Erik Werenskiold - conte Ashiepattle who ate with the troll for a wager .pngErik Werenskiold – conte Ashiepattle who ate with the troll for a wager  : « If you don’t quiet », shouted the lad to the troll  « I’ll squeeze you just as I squeeze the water out of the stone »

Erik Werenskiold - conte The Golden Bird - Ha, Ha, Ha ! The trolls laughed and held on to one another.pngErik Werenskiold – conte The Golden Bird – « Ha, Ha, Ha ! The trolls laughed and held on to one another »

Erik Werenskiold - Illustration-page78-Sagobok_för_barn_djvuErik Werenskiold – conte The sSquire’s Bride

Erik Werenskiold - Illustration-page81-Sagobok_för_barn_djvuErik Werenskiold – conte The Squire’s Bride : « The boy rode home on the bay mare at full galop »

Erik Werenskiold - Illustration-page82-Sagobok_för_barn_djvuErik Werenskiold – conte The Squire’s Bride : « Some pulled at the Bead and the fore legs of the mare and others pushed behind »

Erik Werenskiold - Illustration-page84-Sagobok_för_barn_djvuErik Werenskiold – conte The Squire’s Bride : « The door opened and the squire’s bride entered the parlour »

Erik Werenskiold - Illustration-page110-Sagobok_för_barn_djvuErik Werenskiold – illustration conte pour enfant, page 110

Erik Werenskiold - Illustration-page114-Sagobok_för_barn_djvuErik Werenskiold – conte Squire Peter :  « They then came a great big drove of horses »

Erik Werenskiold - conte Ashiepattle and His Goodly crew – To the end of the world in less than five minutes

Erik Werenskiold – conte Ashiepattle and His Goodly crew :  « To the end of the world in less than five minutes »

Erik Werenskiold - conte The Twelve Wild Ducks  She was on the moor gathering cotton-grass.pngErik Werenskiold – conte The Twelve Wild Ducks : « She was on the moor gathering cotton-grass »

Erik Werenskiold - conte The Bear and the Fox - What nice thing have you got there ? asked the fox. Pork, said the bearErik Werenskiold – conte The Bear and the Fox – « What nice thing have you got there ? » asked the fox. « Pork », said the bear 


Pour lire le livre en entier (en anglais), c’est ICI

Articles liés

  • Alexander Goudie (1933-2004), peintre figuratif écossais, portraitiste et illustrateur de poèmes et de livres – illustrations du poème de Robert Burns,  Tam o ‘Shanter.