Le cinéma, c’est la vie ! Le Mépris de Jean-Luc Godard, 1963


Pour mettre dans l’ambiance : le thème de Camille dans Le Mépris
la sublime musique de Georges Delerue

“ La photographie, c’est la vérité
   et le cinéma, c’est vingt-quatre fois
   la vérité par seconde…”    J-L Godard


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Un paysage sublime, une maison rêvée qui tourne au cauchemar,
l’incompréhension, la désillusion, la confusion, le ressentiment puis le mépris

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Élévation : au sommet, la même vue qu’en bas mais 8 m plus haut !

Mais la malédiction des dieux poursuit ceux qui visent trop haut

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le soupçon, le doute, l’incompréhension

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le quotidien, la trivialité

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Et  face au sublime, la solitude

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Vivre dos à dos avec une statue

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le désarroi

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le ressentiment au visage figé

désillusion et éloignement, la descente aux Enfers

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fragmentation, confusion et mépris

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Godard

Avec Godard, toutes les belles histoires finissent mal
Même les nôtres…


Et Brigitte dans tout ça ?


icone : Brigitte Bardot par Thierry Jousse

      À l’occasion des 50 ans de Brigitte Bardot (le 28 septembre 2014), Thierry Jousse avait réalisé un clip plein de tendresse et de nostalgie en hommage à l’actrice sur le thème de la musique et de la danse dans lequel apparaîssent nombre de scènes cultes – Réalisation Thierry Jousse, image Laurent Sardi, montage Antoine Le Bihan, production : camera Lucida – Extraits des films Babette s’en va t’en guerre, Le repos du guerrier, la bride sur le cou, l’ours et la poupée, le mépris, la vérité, Don Juan 73, la femme et le pantin, En cas de malheur, Et Dieu cté la femme, une parisienne, Boulevard du rhume, les novices, Viva Maria.

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Thierry Jousse.png     Après avoir été durant cinq années, entre 1991 et 1996, rédacteur en chef des Cahiers du CinémaThierry Jousse se lance dans la réalisation à partir de 1998 avec trois courts-métrages tout en poursuivant parallèlement une carrière de chroniqueur musical pour les revues Inrockuptibles et Jazz Magazine et à la radio sur France Musique et une émission, sur Arte consacrée au BO de films, Blow Up Il a réalisé par la suite deux longs métrages, Les Invisibles et Je suis un no man’s land en 2005 et 2009. 


Les Lettres portugaises, prodige d’amour ou miracle de culture ?


Jean-Jacques Lequeu - Nonne, 1793.jpg Jean-Jacques Lequeu – Nonne, 1793

« Il faut aimer comme la Religieuse portugaise, et avec cette âme de feu dont elle nous a laissé une si vive empreinte dans ses lettres immortelles. »  Stendhal, Vie de Rossini.

Lettresportugaises1     Ces cinq lettres d’amour passionnées ont-elles vraiment été écrites par Mariana Alcaforada, une jeune religieuse franciscaine portugaise du couvent de Beja, à son amant militaire français venu aider le Portugal dans sa lutte contre l’Espagne entre 1663 et 1668 comme l’historiographie officielle l’a longtemps proclamé ou bien ont-elles été créées de toutes pièces par le diplomate et homme de lettres français Gabriel de Guilleragues qui affirmait les avoir traduites d’un original portugais par la suite malencontreusement perdu ? Une vision romantique des faits ferait sans doute que l’on préférât qu’elles aient été écrites par la jeune nonne énamourée et finalement trahie par son amant et la façon dont les sentiments passionnels empreints d’absolu, de sincérité et de révolte désespérée sont exprimés dans ces lettres plaideraient plutôt en ce sens mais à contrario l’idée que ces lettres si criantes d’authenticité et de vérité dans lesquelles l’expression des pensées et des sentiments touche au sublime aient pu être un chef-d’œuvre d’imagination élaboré par un auteur génial au fait des secrets de l’âme féminine n’est pas fait pour nous déplaire. Dans « Les Lettres Portugaises, miracle d’amour ou miracle de culture », le critique littéraire Frederic Deloffre , après s’être documenté sur la vie de Gabriel de Guilleragues, sa formation,  ses écrits littéraires et sa correspondance penche pour la deuxième hypothèse. Le comte, diplomate de Louis XIV durant de longues années auprès de la Sublime Porte, se révèle être un personnage hypersensible et angoissé, inquiet pour la pérennité de ses amitiés. Dans une de ses lettres à son amie Mme de la Sablière, il reprend le ton de revendication douloureuse qui est celui de la nonne des Lettres Portugaises pour se plaindre du silence manifesté par les amis qu’il chérit : « Je vous supplie, Madame, d’empêcher que mes amis ne m’oublient absolument (…). parlez-leur quelquefois de moi, et soutenez les restes de leur amitié, qui me sera toujours chère. L’oubli me paraît une mort. Je n’ai jamais servi mes amis, j’en ai reçu mille plaisirs, je les conjure de s’en souvenir. Ils ont tous fait des choses pour moi qui paraissaient plus difficiles. Je voudrais les revoir, si Dieu le voulait. ». Remplaçons amitié par amour et amis par amant, cette phrase pourrait être tirée des Lettres Portugaises. Les Lettres vont avoir une influence considérable dans l’Europe entière de la fin du XVIIe siècle ouvrant la voie à la littérature d’introspection et épistolaire du siècle qui suivra.

Enki sigle


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Guilleragues, Lettres portugaises, 1669 : Première Lettre

      « Considère, mon amour, jusqu’à quel excès tu as manqué de prévoyance. Ah ! malheureux ! tu as été trahi, et tu m’as trahie par des espérances trompeuses. Une passion sur laquelle tu avais fait tant de projets de plaisirs, ne te cause présentement qu’un mortel désespoir, qui ne peut être comparé qu’à la cruauté de l’absence qui le cause. Quoi ? cette absence, à laquelle ma douleur, tout ingénieuse qu’elle est, ne peut donner un nom assez funeste, me privera donc pour toujours de regarder ces yeux dans lesquels je voyais tant d’amour, et qui me faisaient connaître des mouvements qui me comblaient de joie, qui me tenaient lieu de toutes choses, et qui enfin me suffisaient ? 

     Hélas ! les miens sont privés de la seule lumière qui les animait, il ne leur reste que des larmes, et je ne les ai employés à aucun usage qu’à pleurer sans cesse, depuis que j’appris que vous étiez enfin résolu à un éloignement qui m’est si insupportable, qu’il me fera mourir en peu de temps. 

      Cependant il me semble que j’ai quelque attachement pour des malheurs dont vous êtes la seule cause : je vous ai destiné ma vie aussitôt que je vous ai vu, et je sens quelque plaisir en vous la sacrifiant. J’envoie mille fois le jour mes soupirs vers vous, ils vous cherchent en tous lieux, et ils ne me rapportent, pour toute récompense de tant d’inquiétudes, qu’un avertissement trop sincère que me donne ma mauvaise fortune, qui a la cruauté de ne souffrir pas que je me flatte, et qui me dit à tous moments: cesse, cesse, Mariane infortunée, de te consumer vainement, et de chercher un amant que tu ne verras jamais; qui a passé les mers pour te fuir, qui est en France au milieu des plaisirs, qui ne pense pas un seul moment à tes douleurs, et qui te dispense de tous ces transports, desquels il ne te sait aucun gré. 

      Mais non, je ne puis me résoudre à juger si injurieusement de vous, et je suis trop intéressée à vous justifier: je ne veux point m’imaginer que vous m’avez oubliée. Ne suis-je pas assez malheureuse sans me tourmenter par de faux soupçons ? Et pourquoi ferais-je des efforts pour ne me plus souvenir de tous les soins que vous avez pris de me témoigner de l’amour ? J’ai été si charmée de tous ces soins, que je serais bien ingrate si je ne vous aimais avec les mêmes emportements que ma passion me donnait, quand je jouissais des témoignages de la vôtre. Comment se peut-il faire que les souvenirs des moments si agréables soient devenus si cruels ? et faut-il que, contre leur nature, ils ne servent qu’à tyranniser mon coeur ?

     Hélas! votre dernière lettre le réduisit en un étrange état : il eut des mouvements si sensibles qu’il fit, ce semble, des efforts pour se séparer de moi et pour vous aller trouver ; je fus si accablée de toutes ces émotions violentes, que je demeurai plus de trois heures abandonnée de tous mes sens : je me défendis de revenir à une vie que je dois perdre pour vous, puisque je ne puis la conserver pour vous ; je revis enfin, malgré moi, la lumière, je me flattais de sentir que je mourais d’amour ; et d’ailleurs j’étais bien aise de n’être plus exposée à voir mon coeur déchiré par la douleur de votre absence. Après ces accidents, j’ai eu beaucoup de différentes indispositions: mais, puis-je jamais être sans maux, tant que je ne vous verrai pas ? Je les supporte cependant sans murmurer, puisqu’ils viennent de vous. 

      Quoi ? est-ce là la récompense que vous me donnez pour vous avoir si tendrement aimé ? Mais il n’importe, je suis résolue à vous adorer toute ma vie, et à ne voir jamais personne ; et je vous assure que vous ferez bien aussi de n’aimer personne. Pourriez-vous être content d’une passion moins ardente que la mienne ? Vous trouverez, peut-être, plus de beauté (vous m’avez pourtant dit, autrefois, que j’étais assez belle), mais vous ne trouverez jamais tant d’amour, et tout le reste n’est rien. Ne remplissez plus vos lettres de choses inutiles, et ne m’écrivez plus de me souvenir de vous. Je ne puis vous oublier, et je n’oublie pas aussi que vous m’avez fait espérer que vous viendriez passer quelque temps avec moi.

      Hélas! pourquoi n’y voulez-vous pas passer toute votre vie ? S’il m’était possible de sortir de ce malheureux cloître, je n’attendrais pas en Portugal l’effet de vos promesses: j’irais, sans garder aucune mesure, vous chercher, vous suivre, et vous aimer par tout le monde. Je n’ose me flatter que cela puisse être, je ne veux point nourrir une espérance qui me donnerait assurément quelque plaisir, et je ne veux plus être sensible qu’aux douleurs. J’avoue cependant que l’occasion que mon frère m’a donnée de vous écrire a surpris en moi quelques mouvements de joie, et qu’elle a suspendu pour un moment le désespoir où je suis. Je vous conjure de me dire pourquoi vous vous êtes attaché à m’enchanter comme vous avez fait, puisque vous saviez bien que vous deviez m’abandonner ? Et pourquoi avez-vous été si acharné à me rendre malheureuse ? que ne me laissiez-vous en repos dans mon cloître ? vous avais-je fait quelque injure ? 

      Mais je vous demande pardon: je ne vous impute rien; je ne suis pas en état de penser à ma vengeance, et j’accuse seulement la rigueur de mon destin. Il me semble qu’en nous séparant, il nous a fait tout le mal que nous pouvions craindre ; il ne saurait séparer nos coeurs ; l’amour, qui est plus puissant que lui, les a unis pour toute notre vie. Si vous prenez quelque intérêt à la mienne, écrivez-moi souvent. Je mérite bien que vous preniez quelque soin de m’apprendre l’état de votre coeur et de votre fortune ; surtout venez me voir. 

      Adieu, je ne puis quitter ce papier, il tombera entre vos mains, je voudrais bien avoir le même bonheur : hélas ! insensée que je suis, je m’aperçois bien que cela n’est pas possible. Adieu, je n’en puis plus. Adieu, aimez-moi toujours ; et faites-moi souffrir encore plus de maux. »

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Où sont nos espaces de temps de cerveau humain disponible ?

    En parcourant ces lignes, on ne peut qu’être frappé par le foisonnement luxuriant des idées et des états d’âmes de Mariana qui s’enchaînent ou plutôt qui semblent se générer les unes à la suite des autres dans un développement sans fin. Des idées complexes et chargées d’ambiguïtés dans la mesure où leur exposé débouche souvent sur leurs propres contradictions ou rebondit sur des interprétations conduisant à des idées ou des sentiments  nouveaux. Cette abondance d’imagination, la profondeur et la délicatesse des sentiments qu’elle dévoile est le signe d’une introspection intense à laquelle se livre une âme perdue et inquiète qui, après avoir approché le bonheur absolu, l’a vu s’éloigner pour toujours et est désormais en proie aux tourments de la solitude et de la nostalgie. Dans un sens, cette introspection apparaît comme un enfermement mental qui redouble les effets de l’enfermement physique subi dans l’univers du cloître mais en même temps, ce foisonnement des pensées et des désirs est aussi un envol fantasmé vers un ailleurs désiré, une fuite de la triste réalité du couvent et de la situation bloquée et désespérée vécue par la jeune femme. Dans ses circonstances, Mariana fait l’expérience narcissique et masochiste de la jouissance que l’on peut éprouver au spectacle de son propre malheur et à la consumation de son être qui en résulte, d’où cette volonté de revenir dans ses écrits sur tout ce qui l’accable.  Sans doute l’auteur réel de ces lettres devait-il avoir éprouvé au plus profond de son être cette solitude et ce désespoir pour pouvoir les rendre avec tant de densité, de justesse et d’émotion. Qui écrirait ce genre de texte aujourd’hui ? Ressentir ces émotions et sentiments est le lot commun de tout amour contrarié ou déçu mais réfléchir de manière aussi intense et aussi profonde sur les états d’âme qui en résultent nécessite de longues périodes de retour et de réflexion sur soi-même dans l’isolement du monde, qu’il soit choisi ou contraint, conditions de plus en plus difficiles à réunir dans un monde devenu envahissant qui multiplie les sollicitations de toute sorte et dégage en permanence un « bruit » qui brouille nos perceptions et notre raisonnement. J’ai toujours pensé que la profondeur stylistique et rhétorique des grands écrivains des siècles passés était due en grande partie à ces périodes de temps calme dans de grandes demeures isolées où il ne se passait rien et où l’on ne pouvait rien faire d’autre qu’observer, méditer, lire ou converser, espaces de temps que l’on qualifierait aujourd’hui de « temps morts » qui sont traqués par les publicistes comme « temps de cerveau humain disponible » pour reprendre l’expression utilisée avec cynisme en 2004 par Patrick Le Lay, alors président-directeur général de TF1 pour qualifier le temps vacant des téléspectateurs que sa chaîne vendait à ses annonceurs, en l’occurrence Coca-Cola.

Enki sigle


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Guilleragues, Lettres portugaises, 1669 : Seconde Lettre

      Il me semble que je fais le plus grand tort du monde aux sentiments de mon coeur, de tâcher de vous les faire connaître en les écrivant: que je serais heureuse, si vous en pouviez bien juger par la violence des vôtres ! Mais je ne dois pas m’en rapporter à vous, et je ne puis m’empêcher de vous dire, bien moins vivement que je ne le sens, que vous ne devriez pas me maltraiter comme vous faites, par un oubli qui me met au désespoir, et qui est même honteux pour vous; il est bien juste, au moins, que vous souffriez que je me plaigne des malheurs que j’avais bien prévus, quand je vous vis résolu de me quitter ; je connais bien que je me suis abusée, lorsque j’ai pensé que vous auriez un procédé de meilleure foi qu’on n’a accoutumé d’avoir, parce que l’excès de mon amour me mettait, ce semble, au-dessus de toutes sortes de soupçons, et qu’il méritait plus de fidélité qu’on n’en trouve d’ordinaire: mais la disposition que vous avez à me trahir l’emporte enfin sur la justice que vous devez à tout ce que j’ai fait pour vous ; je ne laisserais pas d’être bien malheureuse, si vous ne m’aimiez que parce que je vous aime, et je voudrais tout devoir à votre seule inclination; mais je suis si éloignée d’être en cet état, que je n’ai pas reçu une seule lettre de vous depuis six mois. 

      J’attribue tout ce malheur à l’aveuglement avec lequel je me suis abandonnée à m’attacher à vous: ne devais-je pas prévoir que mes plaisirs finiraient plus tôt que mon amour ? pouvais-je espérer que vous demeureriez toute votre vie en Portugal, et que vous renonceriez à votre fortune et à votre pays, pour ne penser qu’à moi ? Mes douleurs ne peuvent recevoir aucun soulagement, et le souvenir de mes plaisirs me comble de désespoir: quoi! tous mes désirs seront donc inutiles, et je ne vous verrai jamais en ma chambre avec toute l’ardeur et tout l’emportement que vous me faisiez voir ? mais hélas! je m’abuse, et je ne connais que trop que tous les mouvements qui occupaient ma tête et mon coeur n’étaient excités en vous que par quelques plaisirs, et qu’ils finissaient aussi tôt qu’eux; il fallait que dans ces moments trop heureux j’appelasse ma raison à mon secours pour modérer l’excès funeste de mes délices, et pour m’annoncer tout ce que je souffre présentement: mais je me donnais toute à vous, et je n’étais pas en état de penser à ce qui eût pu empoisonner ma joie, et m’empêcher de jouir pleinement des témoignages ardents de votre passion; je m’apercevais trop agréablement que j’étais avec vous pour penser que vous seriez un jour éloigné de moi. Je me souviens pourtant de vous avoir dit quelquefois que vous me rendriez malheureuse : mais ces frayeurs étaient bientôt dissipées, et je prenais plaisir à vous les sacrifier, et à m’abandonner à l’enchantement et à la mauvaise foi de vos protestations. 

      Je vois bien le remède à tous mes maux, et j’en serais bientôt délivrée si je ne vous aimais plus : mais hélas ! quel remède ! non, j’aime mieux souffrir davantage que vous oublier. Hélas! cela dépend-il de moi ? Je ne puis me reprocher d’avoir souhaité un seul moment de ne vous plus aimer: vous êtes plus à plaindre que je ne suis, et il vaut mieux souffrir tout ce que je souffre, que de jouir des plaisirs languissants que vous donnent vos maîtresses de France. Je n’envie point votre indifférence, et vous me faites pitié: je vous défie de m’oublier entièrement ; je me flatte de vous avoir mis en état de n’avoir sans moi que des plaisirs imparfaits, et je suis plus heureuse que vous, puisque je suis plus occupée. L’on m’a fait depuis peu portière en ce couvent; tous ceux qui me parlent croient que je suis folle, je ne sais ce que je leur réponds, et il faut que les religieuses soient aussi insensées que moi, pour m’avoir crue capable de quelques soins. 

      Ah! j’envie le bonheur d’Emmanuel et de Francisque; pourquoi ne suis-je pas incessamment avec vous, comme eux ? je vous aurais suivi, et je vous aurais assurément servi de meilleur coeur : je ne souhaite rien en ce monde, que vous voir. Au moins souvenez-vous de moi. Je me contente de votre souvenir, mais je n’ose m’en assurer. Je ne bornais pas mes espérances à votre souvenir, quand je vous voyais tous les jours ; mais vous m’avez bien appris qu’il faut que je me soumette à tout ce que vous voudrez.

      Cependant je ne me repens point de vous avoir adoré, je suis bien aise que vous m’ayez séduite ; votre absence rigoureuse, et peut-être éternelle, ne diminue en rien l’emportement de mon amour: je veux que tout le monde le sache, je n’en fais point un mystère, et je suis ravie d’avoir fait tout ce que j’ai fait pour vous contre toute sorte de bienséance; je ne mets plus mon honneur et ma religion qu’à vous aimer éperdument toute ma vie, puisque j’ai commencé à vous aimer. 

      Je ne vous dis point toutes ces choses pour vous obliger à m’écrire. Ah ! ne vous contraignez point, je ne veux de vous que ce qui viendra de votre mouvement, et je refuse tous les témoignages de votre amour, dont vous pourriez vous empêcher : j’aurai du plaisir à vous excuser, parce que vous aurez, peut-être, du plaisir à ne pas prendre la peine de m’écrire; et je sens une profonde disposition à vous pardonner toutes vos fautes. Un officier français a eu la charité de me parler ce matin plus de trois heures de vous, il m’a dit que la paix de France était faite: si cela est, ne pourriez-vous pas me venir voir, et m’emmener en France ? Mais je ne le mérite pas, faites tout ce qu’il vous plaira, mon amour ne dépend plus de la manière dont vous me traiterez. 

      Depuis que vous êtes parti, je n’ai pas eu un seul moment de santé, et je n’ai aucun plaisir qu’en nommant votre nom mille fois le jour; quelques religieuses, qui savent l’état déplorable où vous m’avez plongée, me parlent de vous fort souvent; je sors le moins qu’il m’est possible de ma chambre, où vous êtes venu tant de fois, et je regarde sans cesse votre portrait, qui m’est mille fois plus cher que ma vie. Il me donne quelque plaisir: mais il me donne aussi bien de la douleur, lorsque je pense que je ne vous reverrai peut-être jamais; pourquoi faut-il qu’il soit possible que je ne vous verrai peut-être jamais ? M’avez-vous pour toujours abandonnée ? Je suis au désespoir, votre pauvre Mariane n’en peut plus, elle s’évanouit en finissant cette lettre. Adieu, adieu, ayez pitié de moi.



La chanson de Solveg en électro


     Schiller est un groupe allemand de musique électronique et new-age créé en 1998 à Hambourg par Christofer von Deylen et Mirko von Schlieffen. Ce dernier quittera le groupe en 2003. Leur premier album Zeitgeist définit un style qui sera distinctif du groupe : un fond de musique électronique accentuée par une douce mélodie accompagnée le plus souvent avec un texte littéraire lu d’une voix synchrone. L’album Opus qui contient la chanson de Solveg est le 8ème du genre, il comprend des collaborations avec le hautboïste allemand Albrecht Mayer,  la pianiste française Hélène Grimaud et la chanteuse d’opéra russe Anna Netrebko.   (crédit Wikipedia)

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Remerciements à Caiçara Blogando qui m’a fait connaître cette interprétation qui ferait presque couler des larmes de sang… c’est ICI


Edvard_Grieg_portrait_(3470721810)Edvard Grieg (1843-1907)

     La chanson de Solveig est un extrait de la musique de scène composée par le compositeur norvégien Edvard Grieg pour la pièce de théâtre Peer Gynt écrite par Henrik Ibsen. La chanson  fait partie de la composition Peer Gynt, suite n° 2, opus 55 et a été jouée pour la première fois à Oslo en 1876 où elle a reçu un accueil triomphal. la pièce a été tirée d’un vieux conte norvégien et narre l’histoire d’un jeune homme de 20 ans, Peer Gynt, un anti-héros prétentieux, égoïste, menteur, volage, dévoré par l’ambition et l’orgueil qui choisit de parcourir le monde non sans avoir obtenu au préalable la promesse de sa fiancée Solveig de l’attendre jusqu’à son retour. Malheureusement tout ce qu’il entreprend échoue lamentablement et il sombre dans la déchéance. Après un naufrage, il reviendra des années plus tard vieux et pauvre retrouver la fidèle et vertueuse Solveig qui l’aura patiemment attendu durant tout ce temps. Usée par les ans et cette longue attente, elle aura le temps de le consoler dans ses bras avant qu’il ne rende le dernier soupir. Elle lui murmure alors tendrement : « Ton voyage est fini, Peer, tu as enfin compris le sens de la vie, c’est ici chez toi et non pas dans la vaine poursuite de tes rêves fous à travers le monde que réside le vrai bonheur. »

Que cela vous serve de leçon….

L’hiver peut s’enfuir, le printemps bien aimé
Peut s’écouler.
Les feuilles d’automne et les fruits de l’été,
Tout peut passer.
Mais tu me reviendras, Ô mon doux fiancé,
Pour ne plus me quitter.
Je t’ai donné mon cœur, il attend résigné,
Il ne saurait changer.

Que Dieu daigne encore dans sa grande bonté,
Te protéger,
Au pays lointain qui te tient exilé,
Loin du foyer.
Moi je t’attends ici, cher et doux fiancé,
Jusqu’à mon jour dernier.
Je t’ai gardé mon cœur, plein de fidélité,
Il ne saurait changer.


Mais peut-être préférez-vous l’interprétation classique de la soprano norvégienne Marita Solberg ?


Das Lied vom Surabaya Johnny par Lotte Lenya


Lotte Lenya : Das Lied vom Surabaya Johnny

       Surabaya Song est avec Bilbao Song la chanson la plus célèbre tirée de Happy End, une comédie musicale crée par Kurt Weill, Elisabeth Hauptmann et Bertold Brecht en septembre 1929 à Berlin. N’ayant pas recueilli le succès escompté, elle sera retirée de l’affiche après seulement sept représentations mais sera montée à Broadway en 1977 où elle sera présentée 75 fois. la chanson a été interprétée par de nombreux chanteurs.

Das Lied vom Surabaya Johnny

Ich war jung, Gott, erst sechzehn Jahre                        J’étais jeune, dix-sept ans, une môme
Du kamest von Birma herauf                                          Je t’ai vu, t’arrivais d’Birmanie
Und sagtest, ich solle mit dir gehen                               Tu disais qu’il fallait que j’te suive
Du kämest für alles auf                                                    Tu disais «T’auras pas d’soucis»
Ich fragte nach deiner Stellung                                       J’ t’ai demandé c’que tu faisais dans la vie
Du sagtest, so wahr ich hier steh                                    Tu m’as dit, aussi vrai que j’suis là
Du hättest zu tun mit der Eisenbahn                             Je travaille quelque part aux chemins d’fer
Und nichts zu tun mit der See                                         Et je n’ai rien à fiche sur la mer
Du sagtest viel, Johnny                                                     Tu parlais trop, Johnny
Kein Wort war wahr, Johnny                                          Tout était faux, Johnny
Du hast mich betrogen,Johnny, in der ersten Stund  Dés l’premier mot, Johnny, tu m’as trompée
Ich hasse dich so, Johnny                                                 Ah, c’que j’te hais, johnny
Wie du da stehst und grinst, Johnny                             Quand t’es là qui ricanes, Johnny
                                                                                               Tu retires cette pipe de ta grande gueule ?
                                                                                               Ordure !
 
Surabaya-Johnny, warum bist du so roh ?                   Surabaya Johnny, pourquoi t’es si méchant ?
Surabaya-Johnny, mein Gott, ich liebe dich so.           Surabaya Johnny, Bon Dieu! Et moi qui t’aime tant
Surabaya-Johnny, warum bin ich nicht froh ?            Surabaya Johnny, pourquoi je souffre tant ?
Du hast kein Herz, Johnny, und ich liebe dich so.      T’as pas d’cœur, Johnny, et moi qui t’aime tant
 
Zuerst war es immer Sonntag                                         Y avait sept dimanches par semaine
So lang, bis ich mitging, mit dir                                      Au début quand j’te connaissais pas
Aber schon nach zwei Wochen                                       Mais au bout de quinze jours à peine
War dir nichts mehr recht an mir                                  Y’a plus rien qui t’plaisait en moi
Hinauf und hinab auf den Pandschab                          Qu’il est long le chemin jusqu’au Punjab
Den Fluß entlang bis zur See.                                          De la source du fleuve à la mer
Ich sehe schon aus im Spiegel                                         J’ose même plus me regarder dans une glace
Wie eine Vierzigjährige                                                    J’ai déjà l’air d’une vieille rombière
Du wolltest nicht Liebe, Johnny                                      Il t’fallait pas d’amour, Johnny
Du wolltest Geld, Johnny                                                  Il t’fallait du fric, Johnny
Ich aber sah, Johnny, nur auf deinen Mund                Moi, bonne idiote, je n’voyais plus qu’ta bouche
Du verlangtest alles, Johnny                                            Tu as tout exigé, Johnny
Ich gab dir mehr, Johnny                                                 Et j’en ai remis, Johnny
                                                                                               Tu retires cette pipe de ta grande gueule ?
                                                                                               Ordure !
 
Surabaya-Johnny, warum bist du so roh?                    Surabaya Johnny, pourquoi t’es si méchant ?
Surabaya-Johnny, mein Gott, ich liebe dich so.          Surabaya Johnny, Bon Dieu! Et moi qui t’aime tant
Surabaya-Johnny, warum bin ich nicht froh ?            Surabaya Johnny, pourquoi je souffre tant ?
Du hast kein Herz, Johnny, und ich liebe dich so.      T’as pas d’cœur, Johnny, et moi qui t’aime tant
 
Ich habe es nicht beachtet                                               J’ai jamais bien cherché au juste
Warum du den Namen hast                                            Où t’avais pu trouver c’nom-là
Aber auf der ganzen langen Küste                                Mais du haut jusqu’en bas de la côte
Warst du ein bekannter Gast                                          Y’avait pas d’client plus connu que toi
Eines morgens in einem Sixpencebett                          Un beau jour, dans un lit à cent balles
Werd ich donnern hören die See                                    J’entendrai le tonnerre de la mer
Und du gehst, ohne etwas zu sagen                               Et voilà qu’tu t’en vas sans rien dire
Und dein Schiff liegt unten am Kai                                Ton bateau est à l’ancre en bas
Du hast kein Herz, Johnny                                               Tu n’as pas d’cœur, Johnny
Du bist ein Schuft, Johnny                                                T’es un salaud, Johnny
Du gehst jetzt weg, Johnny, sag mir den Grund          Voilà qu’tu pars, Johnny, sans dire pourquoi
Ich liebe dich doch, Johnny                                             Mais moi, je t’aime, Johnny
Wie am ersten Tag, Johnny                                             Comme au premier jour
Nimm die Pfeife aus dem Maul                                      Johnny, tu la retire cette pipe de ta grande gueule ?
Du Hund.                                                                             Ordure !
 
Surabaya-Johnny, warum bist du so roh?                    Surabaya Johnny, pourquoi t’es si méchant ?
Surabaya-Johnny, mein Gott, ich liebe dich so.          Surabaya Johnny, Bon Dieu! Et moi qui t’aime tant
Surabaya-Johnny, warum bin ich nicht froh?             Surabaya Johnny, pourquoi je souffre tant ?
Du hast kein Herz, Johnny, und ich liebe dich so.      T’as pas d’cœur, Johnny, et moi qui t’aime tant

Johnny !                                                                               Johnny !


Lotte_Lenya.jpgLotte Lenya est une chanteuse et actrice autrichienne née à Vienne en 1898, naturalisée américaine. Elle avait épousé le compositeur allemand Kurt Weill, collaborateur de Bertold Brecht, en 1927 mais le couple avait du quitter l’Allemagne à cause des origine juives de celui-ci et de ses sympathies communistes. Ses œuvres avaient fait l’objet d’un autodafé  organisé par les nazis. Après un séjour à Paris, ils émigrent à New York où ils poursuivent leurs carrières respectives. Au décès de Kurt en 1950, Lotte poursuit une carrière de chanteuse et d’actrice jusqu’à sa mort d’un cancer en 1981.


 

Et encore et toujours les rives du lac d’Annecy…


4 avril 2017 vers 19 h, photos Enki (prises avec mon Iphone)

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le signe cabalistique caché au sein du Géant

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la maison des Trolls

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le trou du guetteur

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Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ?


Arno Rafael Minkkinen ou la fusion-transmutation avec le paysage


S’affranchir de la gravité

balanced-equation-11.jpgArno Rafael Minkkinen  – Lawrence, Ta’cec, Malta, 2002

L’une de mes photographies préférées qui me fait irrésistiblement
penser à la Création d’Adam de Léonard de Vinci

leonard-de-vinci

069e1b7d9ebf77fc5fa5ad0cd58c34e9.pngArno Rafael Minkkinen – Self-portrait with Tuovi, Karjusaari, Lahti, Finland, 1992.

La femme

    « Quant à mon travail réalisé avec des femmes, il a été crucial dans ma carrière. La première d’entre elles a été mon épouse, avant que je ne photographie également d’autres femmes. J’ai l’espoir que mes images expriment un amour profond pour les femmes. La nature romantique d’un tel projet est inévitable. Connaître les circonstances de ma naissance peut aider à mieux comprendre mon travail. Evidemment, un bec-de-lièvre est un moindre mal en comparaison de handicaps du visage bien plus lourds, mais pour l’adolescent follement amoureux des femmes que j’étais, il a fallu attendre l’université pour connaître mon premier baiser…»

Abbaye de Montmajour, Arles, France, 1983.jpgArno Rafael Minkkinen  – Abbaye de Montmajour, Arles, France, 1983

Arno Rafael Minkkinen, Grand Canyon, 1995Arno Rafael Minkkinen, Grand Canyon, 1995

      Les photographies d’Arno Rafael Minkkinen m’ont permis de comprendre que lorsque nous regardons un paysage, que ce soit dans la réalité ou en représentation, nous ne pouvons nous empêcher de projeter à l’intérieur de celui-ci la présence de l’homme. Lorsque nous contemplons une vaste étendue comme le Grand Canyon à partir d’un point de vue situé en bordure de vide et que nous éprouvons une sensation de vertige, ce sentiment de vertige n’est pas inhérent au précipice en tant que tel mais se produit au plus profond de nous-même parce que nous nous imaginons chuter dans le vide. L’image de cette chute de notre corps dans le vide est inscrite de manière inconsciente dans notre esprit telle une image subliminale. Arthur London dans l’un de ses romans a défendu l’idée que cette peur, inscrite dans nos gènes, remontait aux temps anciens où nos lointains ancêtres vivaient dans les arbres. Ils avaient alors tous ressentis au moins une fois l’expérience tragique de la chute et par conséquent la crainte de celle-ci les accompagnait à chaque instant, même et surtout, pendant les périodes de sommeil au cours desquelles ils étaient le plus vulnérables. Arno Rafael Minkkinen ne fait par la mise en scène de sa présence dans le paysage que « révéler » cette image subliminale.

Enki sigle

Arno Rafael Minkkinen, Dead Horse Point Utah,, 1997.jpgArno Rafael Minkkinen – Dead Horse Point Utah,, 1997

      Cette photographie m’a tout de suite fait penser au Christ de saint Jean de la Croix de Salvador Dalí qui déclarait : « Le Ciel, voilà ce que mon âme éprise d’absolu a cherché tout au long d’une vie qui a pu paraître à certains confuse et, pour tout dire parfumée au soufre du démon. Le Ciel ! Malheur à celui qui ne comprendra pas cela. […] Le Ciel ne se trouve ni en haut, ni en bas, ni à droite, ni à gauche, le Ciel est exactement au centre de la poitrine de l’homme qui a la Foi. »

Christ de saint Jean de la Croix de Salvador Dalí


250x250_2015Arno Rafael Minkkinen

     Il y a un aspect ontologique dans les photographies de l’américain d’origine finlandaise Arno Rafael Minkkinen. Le sujet essentiel de son œuvre, l’homme, toujours en relation avec le paysage, y apparaît nu, le plus souvent de manière tronquée et sans tête ni visage. Dans ces photographies ce n’est pas à un individu, en l’occurrence lui-même, que l’on a à faire mais à un homme désincarné traité comme une abstraction qui entretient avec le paysage une relation de nature surnaturelle et ambiguë par sa propension à s’affranchir des lois de la Nature que sont la gravité, la notion d’échelle, la différenciation et la spécificité des formes. Les corps apparaissent suspendus dans les airs, en état de lévitation et leurs formes épousent exactement le tracé des montagnes ou des vallées. C’est en cela que les photographies d’Arno Rafael Minkkinen dégagent une transcendance de nature presque religieuse. On y perçoit une présence qui s’apparente au sacré comme dans cette photo extraordinaire présentée ci-dessus de pieds suspendus dans le vide qui font penser à une crucifixion ou bien à celle présentée ci-dessous d’un gisant dont on ne distingue pas le visage étendu dans un esquif à l’allure d’aéronef qui semble sur le point de décoller pour le conduire vers un autre monde. Le parcours de sa vie personnelle (il a du être opéré très jeune d’un bec de lièvre) et les études de philosophie et de religion qu’il a mené à New York y sont sans doute pour quelque chose.

      Né en 1945 à Helsinki, Arno Rafael Minkkinen a émigré avec sa famille aux États-Unis en 1951. En 1963, il entre à l’Université Wagner pour y étudier la philosophie et la religion puis de 1972 à 1974, il étudie à la Rhode Island School of Design avec Harry Callahan. À l’occasion d’un emploi dans une agence de publicité, il étudie la photographie auprès de Ken Heyman et John Benson. Il fréquente les milieux photographiques et développe sa sensibilité au fur et à mesure de ses rencontres avec des artistes comme  Ralph Gibson, Harry Callahan, Aaron Siskind, Minor White et Lisette Model.  Il est actuellement professeur d’art à l’université du Massachussetts Lowell et professeur associé à l’université d’Aalto à Helsinki et poursuit ses autoportraits : des images non retouchées de la silhouette humaine dans des paysages naturels et urbains. Il a exposé aux Rencontres d’Arles en 1983 et en 2013.

Enki sigle

    

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Le choix du Noir et Blanc

        « De temps en temps, il m’est arrivé de réaliser quelques travaux en couleur, mais je me suis aperçu que j’avais l’air complètement nu, en couleur. Je redevenais Arno et non plus cette figure marchant sur l’eau. La nudité, en soi, ne me gêne pas, mais la couleur conduit mon travail dans un registre différent, plus documentaire. Le fondement créatif de mon travail reste le fait que rien n’y est manipulé. Ce que vous voyez dans l’image s’est passé devant l’objectif. Pourtant, en y réfléchissant vraiment, le choix du noir & blanc, en termes purement techniques, est une forme suprême de manipulation, puisque la scène s’est à l’origine jouée en couleur. »

La non représentation de la tête

      « Commençons par distinguer une tête d’un visage. Une tête peut être anonyme ; un visage l’est rarement. Montrer ma tête dans mes photographies ne changerait pas radicalement les choses quant à la question de l’identité, mais rendre mon visage visible rapprocherait mon travail de la tradition de l’autoportrait, ce qui n’a jamais vraiment été mon but. J’ai toujours voulu orienter mon travail vers des thèmes plus universels. Il y a une forme d’anonymat suffisante à ne pas montrer ma tête, quand au même moment l’ensemble de mon travail peut être considéré comme un autoportrait. »

* La plupart des textes d’Arno Rafael Minkkinen présentés dans ces pages sont tirés d’une interview réalisée par Anna Serwanska de la revue ENTRE en août 2013. C’est ICI.


Epouser le paysage

entretien_-_minkkinen_1Arno Rafael Minkkinen – Maroon Bells Sunrise, Aspen, Colorado 2012

       « Je n’avais jamais vraiment pensé à mon corps comme à un instrument, mais d’une certaine façon cela est vrai. Si, quand je me regarde dans un miroir, je suis quelqu’un d’autre, quand je me regarde avec mes yeux, je tiens l’instrument qui fait que toutes ces images ont lieu. Je ne peux pas voir ma nuque, mon dos, mes fesses, mais toutes les autres parties du corps sont visibles à mes yeux, ce qui me permet ainsi d’essayer toutes sortes d’images possibles. Les réaliser requiert évidemment une forme de tension, et parfois des contorsions de toutes sortes. Mais ce n’est pas dans mon intention de montrer cette tension, ces contorsions. Ce que subit mon corps n’est rien d’autre qu’un moyen d’atteindre un ailleurs, un autre monde, un nouveau concept de la figure humaine. Quelles sont mes limites ? Si je suis sur une falaise, c’est la force de la corde enroulée à l’arbre qui me retient, la force des racines qui retiennent l’arbre au bord de la falaise, la force de mes orteils sur la glace glissante qui m’empêchent de plonger vers ma mort dans la mer froide. »

entretien_-_minkkinen_2Arno Rafael Minkkinen – Continental Divide at Independence Pass, Colorado, États-Unis, 2013

featured_Arno-Minkkinen–Geiranger-Fjord-I-2006.jpgArno Rafael Minkkinen – Geiranger Fjord, 2006

Arno-Minkkinen_Stranda-Horizon-Norway-2006.jpgArno Rafael Minkkinen – Stranda Horizon, Norway, 2006

Arno Rafael Minkkinen - Bird of Lianzhou, Lianzhou, China, 2006.jpgArno Rafael Minkkinen – Bird of Lianzhou, Lianzhou, China, 2006

      « Changer d’échelle, se rendre compte à quel point nous pouvons être grand ou petit par rapport à notre environnement, pourrait être une métaphore de l’esprit humain, un moyen d’exprimer nos états émotionnels, nos craintes et nos désirs, tout en étant certain de se souvenir de l’immensité de l’univers qui nous entoure. »

Capture d_écran 2017-04-02 à 01.55.34Arno Rafael Minkkinen, Oulunjärvi Afternoon, Kajaani, Finland, 2009

Quand à cette photographie du corps ramassé de Minkkinen flottant entre air et eau, c’est au célèbre tableau de Magritte, le château dans les Pyrénées qu’elle me fait penser.

Magritte - le château des Pyrénées

Arno Rafael Minkkinen, Santa Fe, USA, 2000Arno Rafael Minkkinen, Santa Fe, USA, 2000

Belle illustration de la boutade qu’il me plait de répéter selon laquelle, en ce qui me concerne, « je vois dans les paysages des corps de femmes et dans le corps des femmes des paysages. »