Annihilation


Hubert-Felix Thiefaine, encore et toujours…

Annihilation

Qu’en est-il de ces heures troubles et désabusées
Où les dieux impuissants fixent l’humanité ?
Où les diet nazi(e)s s’installent au Pentagone
Où Marilyn revêt son treillis d’Antigone ?
On n’en finit jamais d’écrire la même chanson
Avec les mêmes discours les mêmes connotations
On n’en finit jamais de rejouer Guignol
Chez les Torquemada chez les Savonarole

Qui donc pourra faire taire les grondements de bête
Les hurlements furieux de la nuit dans nos têtes ?
Qui donc pourra faire taire les grondements de bête ?

Lassé de grimacer sur l’écran des vigiles
Je revisite l’Enfer de Dante et de Virgile
Je chante des cantiques mécaniques et barbares
A des poupées Barbie barbouillées de brouillard
C’est l’heure où les esprits dansent le pogo nuptial
L’heure où les vieux kapos changent ma pile corticale
C’est l’heure où les morts pleurent sous leur dalle de granit
Lorsque leur double astral percute un satellite

Qui donc pourra faire taire les grondements de bête
Les hurlements furieux de la nuit dans nos têtes ?
Qui donc pourra faire taire les grondements de bête ?

Crucifixion avec la Vierge et dix-sept saints
Fra Angelico met des larmes dans mon vin
La piété phagocyte mes prières et mes gammes
Quand les tarots s’éclairent sur la treizième lame
On meurt tous de stupeur et de bonheur tragique
Au coeur de nos centrales de rêves analgésiques
On joue les trapézistes de l’antimatière
Cherchant des étoiles noires au fond de nos déserts

Qui donc pourra faire taire les grondements de bête
Les hurlements furieux de la nuit dans nos têtes ?
Qui donc pourra faire taire les grondements de bête ?

Je dérègle mes sens et j’affûte ma schizo
Vous est un autre je et j’aime jouer mélo
Anéantissement tranquille et délicieux
Dans un décor d’absinthe aux tableaux véroleux
Memento remember je tremble et me souviens
Des moments familiers des labos clandestins
Où le vieil alchimiste me répétait tout bas:
Si tu veux pas noircir, tu ne blanchiras pas

Qui donc pourra faire taire les grondements de bête
Les hurlements furieux de la nuit dans nos têtes ?
Qui donc pourra faire taire les grondements de bête ?

Je calcule mes efforts et mesure la distance
Qui me reste à blêmir avant ma transhumance
Je fais des inventaires dans mon Pandémonium
Cerveau sous cellophane coeur dans l’aluminium
J’écoute la nuit danser derrière les persiennes
Les grillons résonner dans ma mémoire indienne
J’attends le zippo du diable pour cramer
La toile d’araignée où mon âme est piégée
J’attends le zippo du diable pour cramer
La toile d’araignée où mon âme est piégée

Qui donc pourra faire taire les grondements de bête
Les hurlements furieux de la nuit dans nos têtes ?
Qui donc pourra faire taire les grondements de bête ? 
Qui donc pourra faire taire les grondements de bête
Les hurlements furieux de la nuit dans nos têtes ?
Qui donc pourra faire taire les grondements de bête ?
Qui donc ?

***


Jardin des Délices


     Gérard Manset, l’un des chanteurs et poète français parmi les plus grands et l’un des plus méconnus.
     Cherchez l’erreur,
     Et le pourquoi de l’erreur…

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c’est ICI

Le Jardin des Délices

Quand le monde autour de toi aura tant changé
Que toutes ces choses que tu frôlais sans danger
Seront toutes si lourdes à bouger
Seront toutes des objets étrangers
Où l’a-t-on rangé
Ce bout de verger
Avec ses fleurs grimpantes
Sa lumière en pente
Couleur de dragée
Quand le monde autour de toi sera mélangé
Que le drap de ta chambre dans l’ombre restera plongé
Que viendra la nuit aux pourpres orangés
Et sans rien de plus peut-être pour te protéger
Où l’a-t-on rangé
Ce bout de verger
Avec sa glycine
Comme une racine
Dans la terre plongée
Jardin des délices
Tourne comme une hélice Dans le fond du crâne
Tourne comme une hélice.

Gérard Manset – Album le Jardin des Délices, 2006.


Pensées pour l’Italie


      Pour manifester ma peine aux souffrances que supporte avec courage et dignité actuellement le peuple italien je lui dédie cette bouleversante interprétation de 1956 par l’inoubliable Maria Callas du morceau « Vissi D’arte » (« J’ai vécu d’Art ») tiré de la Tosca de Pucini.

Paroles de chanson italienne « Vissi d’Arte« 

Vissi d’arte, Vissi d’amore,                          J’ai vécu d’art, j’ai vécu d’amour,
non feci mai mâle ad anima viva!              Je n’ai jamais fait de mal à âme qui vive !
Con man furtiva                                            Par une main cachée
quante misere conobbi aiutai.                 J’ai soulagé toutes les misères que j’ai rencontrées.
Sempre con fè sincera                                  Toujours avec une foi sincère
la mia preghiera                                            Ma prière
ai santi tabernacoli Sali.                              Est allée vers le saint tabernacle.
Sempre con fè sincera                                   Toujours avec une foi sincère
diedi fiori agl’altar.                                       J’ai offert des fleurs à l’autel.
Nell ‘ ora del dolore                                       En ce temps de douleur
perchè, perchè, Signore,                               Pourquoi, pourquoi, Seigneur,
perchè me ne rimuneri così?                       Pourquoi m’en récompenses-tu ainsi ?
diedi gioielli della Madonna al manto,   J’ai offert des joyaux pour le manteau de la Madone
e diedi il canto agli astri, al ciel,                 Et offert mon chant aux étoiles, au ciel,
che ne ridean più belli.                                 Qui en resplendissaient, encore plus beaux.
Nell’ora del dolor                                          En ce temps de douleur
perchè, perchè, Signor,                                 Pourquoi, pourquoi, Seigneur,
ah , perchè me ne rimuneri così?               Ah, pourquoi m’en récompenses-tu ainsi ?

   ***


Maria Callas – Mon cœur s’ouvrrre à ta voix…


Capture d’écran 2020-03-24 à 13.39.44.pngMaria Callas la divine (1923-1977)

Samson et Dalila de Camille Saint-Saëns , Act II

Maria Callas, Orchestre National de la Radiodiffusion Française
dirigé par Georges Pretre, 1961.

***

 Mon cœur s’ouvre à ta voix...

Mon cœœur s’ouvre à ta voix comme s’ouvrent les fleurs
Aux baisers de l’aurore !
Mais, ô mon bien-aimé, pour mieux sécher mes pleurs
Que ta voix parle encore !
Dis-moi qu’à Dalila tu reviens pour jamais !
Redis à ma tendresse
Les serments d’autrefois, ces serments que j’aimais !
Ah ! réponds à ma tendresse !
Verse-moi, verse-moi l’ivresse !
Ainsi qu’on voit des blés les épis onduler
Sous la brise légère
Ainsi frémit mon cœœur, prêt à se consoler
À ta voix qui m’est chère !
La flèche est moins rapide à porter le trépas
Que ne l’est ton amante à voler dans tes bras !
Ah ! réponds à ma tendresse !
Verse-moi, verse-moi l’ivresse !


t_500x300.jpgCamille Saint-Saëns (1835-1921)


Deux symphonies de Charles Koechlin


Au loin, 1900

Charles Koechlin, Au loin, pièce symphonique, Op. 20, pour cor anglais et piano composé entre 1896 et 1900. Joué par l’Orchestre Philharmonique de Rhénanie-Palatinat dirigé par Leif Segerstam.


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       Charles Koechlin, (1867-1950) est un compositeur français d’origine alsacienne à la personnalité attachante qui s’est très tôt intéressé à la musique. Entré à l’Ecole polytechnique en 1887 dans le but d’entreprendre une carrière d’officier de marine ou d’astronome, une tuberculose l’oblige à interrompre ses études et s’orienter vers la musique. Il entre au Conservatoire de Paris où il sera l’élève d’Antoine Taudou, Massenet et Gedalge puis de Gabriel Fauré qui lui confie l’orchestration de sa musique de scène pour Pelléas et Mélisandre. Ses premières compositions sont consacrées à des poèmes de Theodore de Banvile, Leconte de Lisle, Heinrich Heine (En mer, la nuit), Verlaine et Samain. De 1899 à 1949, il aura composé plus de 250 œuvres distinctes et plus de 1000 titres. et écrit 41 traités sur l’art musical. Parallèlement il se passionne pour la photographie et prendra au cours de sa vie plus de 3000 clichés. Sur le plan social, proche du parti communiste, il tente de promouvoir une musique pour le peuple dans les années 1930 et écrira des articles sur des sujets musicaux pour le journal l’Humanité. Koechlin_2.jpgEn 1933 il rend hommage au cinéma avec une symphonie, The Seven stars symphonie, consacrée à Douglas Faibanks, Lilian Harvey, Gretra Garbo, Clara Bow, Marlène Dietrich, Emil Jannings et Charlie Chaplin. Ayant vécu à l’écart des cénacles artistiques de son temps, il est peu connu et injustement peu joué. Il composera peu après d’autres œuvres consacrées aux vedettes du septième art : L’Album de Lilian (1934), Sept chansons pour Gladys (1935), Danses pour Ginger (1937), Epitaphe de Jean Harlow (1937).


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Charles Koechlin, Les Bandar Log Partie I.

       Charles Koechlin, Les Bandar Log Partie II. Ce poème symphonique écrit en 1939 est tiré d’un cycle orchestral, Le Livre de la Jungle, inspiré du roman de Rudyard Kipling. C’est le prétexte pour le musicien de s’amuser en tentant de faire passer ses idées sur l’art musical. Ils confronte les singes qui représentent les compositeurs contemporains, de vulgaires copistes, à la musique classique et savante représentée par la forêt et la panthère Bagheera. Le texte qui suit est le programme rédigé par Koechlin lui-même pour présenter son œuvre (le minutage de la video a été intégré au texte)  :

     « Dans le calme d’un lumineux matin, les singes tout à coup font irruption (2:15). Criailleries grotesques, mais aussi, souples et gracieuses gambades. Comme vous le savez, d’après Kipling, ces singes tout à la fois les plus vaniteux et les plus insignifiants des animaux, se croient des génies créateurs, ils ne sont en réalité que de vulgaires copistes, dont le seul but est de se mettre à la mode du jour (cela s’est vu parfois dans le monde des artistes). Ils vont parler, chanter, clamer leurs secrets prétentieux. Pour cela, ils utiliseront (sans en rien faire de bon), divers procédés de l’harmonie moderne : d’abord, des quintes consécutives, puis des neuvièmes, à la manière de Claude Debussy (3:20). Le tout entremêlé de gambades qui, elles, restent harmonieuses et musicales.
     Puis ils abordent la musique atonale (environ 5:00), avides d’obéir à la Loi des Douze Sons de Schönberg et de ses disciples. Ce sont alors des sauts brusques et brutaux (comme d’ailleurs on en rencontre chez certains atonalistes). Mais voici que la forêt entière se met à chanter avec eux ; elle fait en sorte que cette atonalité devient musicale et presque lyrique (environ 6:00) – or cette évolution expressive déplaît (6:30) aux singes (ils veulent ‘rester classiques’), par un artificiel et ridicule pseudo-retour à Bach. Et c’est alors (sur le thème de ‘J’ai du bon tabac’) une polytonalité dure et factice (6:40), – à quoi succède une fugue chromatique dont le sujet et le contre-sujet rivalisent de bêtise (7:20).
     Mais voici de nouveau que la forêt s’en mêle (debut video 2), prend la parole, et transforme cette fugue en réelle musique par une nouvelle exposition du sujet. Les singes interviennent de leur côté ; cette fois ce sont des passages de percussion pure, sans musique véritable et où il n’y a plus que du rythme (4:20). Puis ils reprennent en charivari leur thème du retour à Bach. Mais voici soudain interrompues leurs élucubrations par l’arrivée des Fauves, Baloo et Bagheera, dont retentit la sonnerie terrible (4:60), aux trompettes menaçantes. Fuite éperdue des singes (5:10). Et la jungle retrouve enfin le calme lumineux (6:00 environ) par quoi débutait ce poème symphonique où l’on peut voir tour à tour une satire des artistes qui veulent être à la mode, – et lorsque la forêt chante, un hommage réel au langage polytonal ou atonal. Mélange assez subtil, pour l’explication duquel fut peut-être nécessaire cette analyse un peu longue. »

Charles Koechlin

Charles Koechlin, Les Bandar Log Partie II.


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  • Une présentation très complète de ce musicien et de ses œuvres : Koechlin Charles (site Musicologie.org)

Beauté convulsive


Paul Valery (1871-1945)

  « Invente les effets de quelque créature extrêmement désirée de l’esprit : vu une fois, elle absorberait dans une fixité splendide n’importe quelle pensée pouvant venir après elle.»
                                      Paul Valéry – La Jeune Parque

      Cet article est né de la rencontre entre un texte en prose à la poésie étrange et envoutante tiré de La Jeune Parque de Paul Valéry et de la vidéo d’une créature improbable et merveilleuse qui hante les profondeurs des abysses, l’Architeuthis dux. Avant la vision de cette vidéo, je m’étais efforcé vainement de traduire en sensations et images, les visions ou les pensées oniriques que dans l’attente ou sous l’emprise profonde du sommeil, décrivait avec talent Paul Valéry dans son conte Agathe. Dans la nuit éternelle du plus profond des abysses surgissent soudainement des monstres encore plus terrifiants que ceux qui peuplent les pires cauchemars de Goya et de Füssli. Ils inspirent la terreur mais fascinent aussi parce qu’ils sont tout à la fois puissants et merveilleux, irradiant de la beauté étrange et convulsive qui fascinait André Breton. L’inconscient humain, à l’instar des abysses ténébreuses libère, sous le couvert de l’opacité secrète du sommeil, lui aussi ses monstres et lorsqu’on les désire, ses créatures exquises et fascinantes.

Enki sigle


Beauté convulsive

Paul Valéry, La Jeune Parque (extrait du chapitre « Agathe »)

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                                        Robert Rich Perpetual

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     Plus je pense, plus je pense ; si, peu à peu nouveaux, je vois tous les êtres connus devenir étonnants dans moi-même, et ensuite mieux connus. Tout à coup je les ai conçus lentement ; et, quand ils disparaissent, c’est sans peine.
     Je suis changeant dans l’ombre, dans un lit. Une idée devenue sans commencement, se fait claire, mais fausse, mais pure, puis vide ou immense ou vieille : elle devient même nulle, pour s’élever à l’inattendu et elle amène tout mon esprit
        Mon corps connaît à peine que les masses tranquilles et vagues de ma couche le lèvent : là-dessus ma chair régnant regarde et mélange l’obscurité. Je fixe, j’ébranle, je perd, par le mouvement de mes yeux, quelque centre dans l’espace sans lumière, et rien du groupe noir ne bouge.

      Il en résulte qu’une lueur tout près de moi, paraît.

     Sur le nu ou le velours de l’esprit ou du minuit, elle, de qui je doute, représente pour une faible valeur tardive, toute antérieure clarté; seulement suffisante, elle porte parmi la ténèbre active, un reste léger du jour brillant, pensé, presque pensant. Cette lueur pauvre se transforme en une joue terne et passagère, bientôt physionomie inutile souriant contre moi, prompte, elle-même bue par la noirceur reprenant son éclat.
     C’est mon fond que je touche. A ce nombre de figures spontanées retourne toute invention, soit que recommence, ici, loin de toute grandeur comparable, après un laps indifférent, ayant suivi des chemins toujours perdus, l’être fait pour l’oubli ; ou que reviennent séparés les charmes diurnes et se défasse la constellation de formes du jour général.
       La noirceur imagine encore quelques fragments d’étendue mince, les souffle, et une croupe glaciale de cheval… Ma durée poursuit doucement la destruction d’une suite de semblables foyers, nécessaires dans une région anéantie.

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      Sur cette ombre sans preuve, j’écris comme avec le phosphore, de mourantes formules que je veux; et quand je suis au bout, près de les reprendre, je dois toujours les tracer encore, car elles s’endorment à mesure que je les nourris, avant que je les altère. Si, une fois je les presse et surpasse la mystère de leur mort; que je puisse les retenir en vue suspendues apparentes au-dessus de l’horizon de plusieurs moments, par effort j’ai cru les approfondir, et ne fait que passer enfin à des formes nouvelles dont la liaison avec les premières peut sans cesse être demandée : ce qui mène je ne sais où, infiniment et aussitôt.
     Là, perdu que je suis, mais sans horreur et nouveau mystérieusement, la perte monotone de pensée me prolonge et m’oublie. Ces idoles qui se développent, par une déformation insensible me transportent. Unique, mon étonnement s’éloigne, parmi tant de fantômes qui s’ignorent entre eux.

     A ce moment de moi, je distingue se détruire ce qui pense jusqu’à ce qui pensera. Un rien de temps manque à tous ces instants pour les sauver de la nullité; mais revenant de la profondeur trouvée amère, je m’embarque sur des bois délicieux.
     Alors ressemblerais-je à celui qui dort, si je ne l’imitais point. Je berce ma vérité, je rêve ce que je suis.
     Mes muscles mêlés à leur couche indéfinie, la force paraît une agitation de feuilles par l’air, à peine lue au loin.
     Je commence à appeler « mouvement » tout désir; et uni plus étroitement à l’exécution pure de la pensée, je visite chaque tendance jusqu’à son repos; je ne dessine que ce qui arrive; tout ce que je devine se colore; je suis partout où je serais.

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     Si je veux légèrement, je prononce une action immense, où ne se mélange aucune machine, et qui se déploie sans résistance devant mes moindres inclinations. A cause d’une liberté secrète, qui augmente, telle que je dédaigne la marche, la trace, et le poids particuliers, je délivre en moi-même une source d’agilité fidèle : je ranime toute nuance physique, et je dénoue la nage aux yeux mouillés, l’abondance d’une eau flexible paresse aux pieds fluides dans le plein de l’eau haute… Humain presque debout dans le ressort de la mer; drapé de vaste froid, et que l’entière grandeur presse, jusqu’aux épaules, jusqu’aux oreilles vaines de bruit qui varie; je touche encore l’absence étrange de sol, comme une origine de notions toutes nouvelles; et avec le reste de ma vigueur, je tremble. Ma puissance est désordonnée, ma faiblesse n’est plus la même. Cette facilité incompréhensible qui m’ébranle, me trouble et absorbe les travaux de tout mon corps : une hauteur plus glacée, cachée au-dessous de moi, me cède, et reviendra me boire dans quelque rêve.

     Il ne m’en coûte rien d’appartenir à ces abîmes, assez véritables profondeurs, et assez vains par leur durée, pour que je sente toute leur force, entre deux fois que je connais la mienne. Je réponds à ce grand calme qui m’entoure, par les actes les plus étendus, jusqu’à des monstres de mouvement et de changement. Qu’est-ce qui se renverse avec bonheur, dans le repos, et se détache ? Qui se joue et circule sans habitude, sans origine et sans nom ? QUI interroge ? Le même répond. Le même écrit, efface une même ligne. Ce ne sont que des écritures sous les eaux.
     Une fois que mon pouvoir s’est trompé, je le possède plus que jamais.
     A cette heure qui ne compte pas qu’importe toute mon histoire ? Je la méprise comme un livre. Mais c’est ici l’occasion pure : défaire du souvenir l’ordre mortel, annuler mon expérience, illuminer ce qui fut indifférent, et, par un simple songe nocturne, me déprendre tout à fait, y méconnaître ma propre forme. Tout me semble partiel. Au milieu de cette extension, je gouverne mon esprit vers le hasard, et autre que le dormeur, je m’abandonne clairement.

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                                        Arctica – Annuminas

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   Visibles, déjà, sont toutes transformations, et la certitude infinie, étant infiniment divisée. Les sentiments qui furent graves montrent leur mort uniforme. Absente est l’attente continue de la suite de la connaissance; je n’entends plus le murmure de la profonde, intarissable sibylle qui calcule sans cesse les éléments de l’avenir le plus proche, et qui additionne obscurément les éléments de la durée; au dernier connu le premier inconnu, sans faute, sans retour. C’était une prévision toujours coulante, commençant le nouveau fatal par une intime conséquence de chaque instant, et qui faisait paraître lucide l’ensemble des jours naturels par une imperceptible préparation de leurs changements. Je ne ressens plus la difficulté intérieure. Tout se fait sans étonnement, puisque les ressorts de la surprise sont détendus. Les êtres les plus éloignés se touchent sans que leurs contacts me rendent extraordinaire. Le comprendre n’a plus de proie; et aucune solidité singulière ne marque certaines notions.

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     Cette dérive, différente d’un songe, approche tant que je veux des secrets du sommeil, — sauf que, légère ou fruste, jusqu’en ce clos unique où mes êtres quelconques se consument à l’égal, — entre quelque chose indépendante : le bruit, ou des ondes enveloppant la distance. Au large, se meurt, si je ne la forme, une masse capitale de boue et de feux. […] Invente les effets de quelque créature extrêmement désirée de l’esprit : vu une fois, elle absorberait dans une fixité splendide n’importe quelle pensée pouvant venir après elle.

Paul Valéry, La Jeune Parque (extrait du chapitre « Agathe »)

***

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Paul Valéry (1871-1945)

     « J’appelle « Agathe » une de ces femmes qui, tout à coup, s’endorment pour plusieurs années. Elles durent ainsi, indéfiniment choses ; et après ce long calme, ou plus apparent que celui de la mort puisqu’aucune dissolution ne l’altère, elles s’éveillent. / Je suppose qu’enfin revenue dans nos habitudes, Agathe se souvienne et parle. Je suppose qu’elle ait rêvé pendant toute la durée de son immense sommeil. »                                           Paul Valéry, (AG, f.10)

 

    Etrange texte auquel Paul Valéry a consacré plusieurs années à la rédaction et qui porte la double appellation d’Agathe et du Manuscrit trouvé dans une cervelle. Ce texte traite de sujets qui ont imprégnés fortement l’œuvre de l’écrivain : le sommeil et le rêve, la conscience et l’intention. C’est entre 1898 et 1901 que la rédaction du texte aurait débuté suivie d’interruptions répétées. En 1898, dans une lettre à son ami Gustave Fourment il fait part de son ambition folle d’appliquer la méthode scientifique pour découvrir les lois qui régissent les phénomènes mentaux : « Il ne serait pas méprisable d’avoir une méthode qui permettrait par exemple de faire régulièrement ou de défaire à propos d’une idée quelconque, le maximum d’associations qu’elle entraîne, d’envisager l’ensemble de ces associations, de savoir jusqu’où on peut dépouiller de ces associations cette idée sans la détruire, sans l’altérer, sans l’empêcher d’être reconnaissable, et de connaître réciproquement le mécanisme existant qui permet d’accrocher toute idée à toute autre suivant 1 ou M chemins, suivant une série d’états plus ou moins longue ». Cette méthode, il pense l’avoir trouvé dans l’élaboration d’un Système basé sur les représentations thermodynamiques et la théorie des équilibres des systèmes chimiques de Gibbs : « Mon idée hardie, neuve, féconde pour moi […] consista, ce qui n’avait jamais été fait, je crois, à considérer pensée, perception, conscience — etc, en bloc comme représentées par un système en transformation — à peu près comme on traitait en physique les phénomènes sous l’aspect énergétique. Cette vue éliminait d’abord les « contenus» de la connaissance; il est clair que quel que soit le rêve que l’on fasse, tous les rêves sont soumis à des conditions d’être des rêves, de ne pas rompre le sommeil. […] J’y ajoutais l’observation si simple du fait essentiel que je baptisai self variance — c’est-à-dire l’instabilité propre, essentielle, de tout ce qui est psychique ; connaissance, pensée sont avant tout des changements ». l’essayiste et écrivain Benoît Peeters dans la biographie qu’il a consacré à Valéry ; Paul Valéry, Une vie, considère que cette recherche anticipe les recherches philosophiques de Wittgenstein et des travaux sur la phénoménologie de Husserl et Merleau-Ponty. Cette tâche démesurée est pleine d’embûche, c’est ainsi que dix jours à peine après la lettre adressée à Gustave Fournier, il écrit à Gide en faisant allusion au conte Agathe qui décrit une femme qui aurait été plongée dans un profond sommeil durant plusieurs années et qui réveillée, décrirait les événements qu’elle a vécu en rêve. : « Un soir de ces derniers jours, je me suis mis chez moi Sub lumine* (à la lumière) , à écrire le début du conte suivant que  je ne finirais jamais car il est trop difficile. » C’est donc dans les pénombres et les silences de la nuit, éclairé par une lumière, que Valéry débute la rédaction de son texte. La nuit offre l’opportunité de se couper du réel et de déployer pleinement son imagination à la lumière de l’intelligence : « Si donc elle a rêvé et rempli sa nuit personnelle […] ; qu’elle dise ce que devient un monde […] où rien n’est régulier, rien n’est dur. C’est un monde qui change à l’écart de la réalité. » Dans ce conte onirique qu’est Agathe, les frontières entre les objets, les états de la matière et les idées sont brouillées et le corps du narrateur s’assimile à l’ombre : « ma chair régnant regarde et mélange l’obscurité » dans un espace créé par « le nu et le velours de l’esprit et du minuit ». Pour Benoît Peeters le sommeil et le rêve sont pour Valéry des états qui permettent l’expérimentation des phénomènes mentaux dans le but de fonder comme le proclamait lui-même Paul Valéry une « psychologie transcendante, imaginaire ». L’altération des images et la submertion de la pensée consciente sous l’effet d’un « immense sommeil » offrirait le moyen d’étudier les phénomènes de dégradation de la conscience et leurs conséquences. Agathe ne sera jamais achevé et Paul Valéry, tirant les leçons de ce semi échec écrira à ce sujet : « Je dis maintenant que le travail sans méthode, […] est un travail inachevé; et qu’il doit ses charmes précisément à cet état inachevé. »

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