Folie du Foli : « Tous les choses, c’est du rythme… »


la Folie du Foli : « Il n’y a pas de mouvement sans rythme »
un très beau film des frères Thomas Roebers et Floris Leeuwenberg, 2010

***

La vie a un rythme, elle bouge constamment.
Le mot pour rythme utilisé par les tribus Malinké est FOLI.
C’est un mot qui englobe bien plus que tambour, danse ou son.
On le trouve dans toutes les parties de la vie quotidienne.
Dans ce film, non seulement vous entendez et ressentez le rythme, mais vous le voyez.
C’est un mélange extraordinaire d’image et de son qui
nourrit les sens et nous rappelle à tous à quel point c’est essentiel.

Thomas Roebers

    Rythme se dit Foli en malinké. La vie a un rythme. Ça bouge constamment ! Célébrant le rythme comme manifestation centrale de la vie, le documentaire « il n’y a pas de Mouvement sans rythme  » a été filmé pendant un mois dans la ville de Baro, dans l’est de la Guinée centrale, en Afrique de l’Ouest. Édité pour imiter le rythme utilisé par la tribu Malinké, ce film montre ce mouvement par la répétition des gestes les plus simples qui soient : rythmes battants et palpitants des tambours djembés et des danses festives de Baro.


Le Démon, conte poétique oriental de Mikhaïl Lermontov et ses illustrateurs (1ère partie)


Mokhaïl Lermontov.jpg
Mikhaïl Lermontov (1814-1841)

« II se venge du monde, parce qu’il n’est pas de ce monde; il se venge des hommes, parce qu’il n’est pas tout à fait un homme… Les bêtes distinguent l’odeur humaine. Ainsi, les hommes sentaient en Lermontov une odeur qui le dénonçait comme étant d’une autre race. »          V.Méréjkovsky

Le « poète du Caucase ».

      Mikhaïl  Iourievitch Lermontov, poète, peintre, romancier et dramaturge , est considéré comme le représentant le plus brillant du romantisme russe. Sa mère, issue de la grande aristocratie russe, meurt alors qu’il n’a que deux ans et il est alors élevé par sa grand-mère maternelle, une femme dure, autoritaire et possessive, qui veut l’éloigner de son père, un militaire désargenté au tempérament instable et alcoolique qu’elle menace de déshériter. L’enfant souffrira beaucoup de cette dissension familiale qui marquera son caractère de manière indélébile. Son père décédera à son tour alors qu’il n’a que sept ans et sa grand-mère va alors prendre totalement en main son éducation l’entourant de précepteurs qui lui apprendront l’anglais, l’allemand et le français et l’initieront à l’histoire, la littérature et les arts. À l’âge de 17 ans, il commence ses études à l’Université de Moscou mais les interrompt brutalement pour rejoindre l’école des Cadets de Saint-Petersbourg où il a suivi sa grand-mère. Il en sortira officier du régiment des hussards de la Garde et va dés lors mener une vie mondaine et dissolue grâce à l’argent que lui dispense sa grand-mère. Dans le même temps, il s’essaie à la poésie, lit beaucoup, Pouchkine, Byron, Schiller et Victor Hugo et s’intéresse aux luttes sociales qui sont nombreuses dans ce pays arriéré qu’est alors la Russie. Ses prises de position feront qu’il sera arrêté en 1837 et éloigné un temps dans le Caucase comme officier des dragons; c’est là qu’il poursuivra l’écriture de ses deux chef-d’œuvre : le conte poétique oriental le Démon qu’il avait débité à l’âge de 14 ans et son roman psychologique Un héros de notre temps où le personnage principal Petchorine envoyé dans le Caucase pour combattre les tribus tchétchènes révoltées lui ressemble à s’y méprendre et dans lequel il va décrirez le mal de vivre de la jeunesse russe de son époque. Revenu rapidement à Moscou grâce à l’entremise de sa grand-mère il se consacre deux années à la littérature et achèvera son roman Un héros de notre temps qui sera publié en 1840 et connaîtra un succès immédiat. Renvoyé de nouveau dans le Caucase en 1841 suite à un duel avec le fils de l’ambassadeur de France, il y combattra avec bravoure une révolte des Tchètchènes mais y trouvera la mort lors d’un duel à l’âge de 28 ans   –   (source Wikipedia)

4.gif    Le duel


Ilya Nikolaevich Zankovsky - chaîne de montagnes enneigés.jpgIlya Nikolaevich Zankovsky – chaîne de montagnes enneigées

     Mikhaïl  Lermontov a découvert le Caucase très jeune à l’occasion de plusieurs séjours (1818, 1820 et 1825) aux eaux de Piatigorsk, une station thermale fréquentée par l’aristocratie russe où sa grand-mère, Elisabeth Aleksiéevna, l’emmenait pour soigner  sa santé délicate et d’où il pouvait percevoir dans les lointains la silhouettre immaculée du mont ….. Il y retournera à plusieurs reprises, après sa disgrâce par le Tsar de 1837, sous l’uniforme militaire et y trouvera la mort en 1841 à l’âge de 28 ans, non pas au cours d’un combat contre les insurgés mais de la même manière que Pouchkine et quatre année après ce dernier lors d’un duel. La légende romantique raconte que le combat se déroula sous un orage dantesque et que les duellistes avaient choisi de le mener au bord d’un précipice. À l’instar de d’autres grands écrivains russes comme Pouchkine et Tolstoï et des peintres comme Zankovsky, Lermontov a été fasciné par le Caucase, la grandeur et la magnificence de ses paysages, la richesse de ses cultures et la fierté ombrageuse de ses habitants qu’il décrira avec respect, la beauté farouche de ses femmes au point qu’il surnommera cette région la « patrie de son âme ». Voici l’ode qu’il écrira à l’occasion de son arrivée comme officier des dragons en 1837 :

     « Salut, Caucase au front blanchi ! Je ne suis pas un étranger dans tes domaines. Déjà, au temps de ma jeunesse, tu m’as accoutumé à tes solitudes. Et depuis lors combien de fois en rêve n’ai-je pas franchi tes sommets, attiré par les splendides espaces de l’Orient ! 0 libre terre de montagnes, tu es sauvage ; mais que tu es belle ! Tes hauteurs escarpées semblent des autels, et quand les nuages le soir volent de loin sur tes cimes, tantôt c’est comme une vapeur bleue qui t’enveloppe, tantôt on dirait des ailes flexibles qui se balancent au-dessus de ta tête, tantôt on croit voir passer des ombres ou se dresser des fantômes, de ces fantômes qui apparaissent dans les songes… cependant que la lune brille solitaire dans les bleus espaces du ciel. Combien j’aimais, ô Caucase, et tes belles filles sauvages, et les mœurs guerrières de tes fils, et au-dessus de tes sommets les profondeurs transparentes de l’azur, et la voix terrible, la voix toujours nouvelle de la tempête, soit qu’elle mugisse sur tes hauteurs, soit qu’elle gronde au fond de tes abîmes, — une clameur éveillant au loin une clameur, comme le cri des sentinelles au sein de la nuit ! »

ILYA NIKOLAEVITCH ZANKOVSKY (1832-1919) - Mount Kazbek.jpgIlya Nikolaevich Zankovsky  –  Le Mont Kazbek. Ce mont est cité par Lermontov dés les premières lignes du poème (§ III)

   Débuté en 1828 alors que Lermontov n’avait que 14 ans, le Démon connaîtra de nombreuses refontes jusqu’à son achèvement en 1834 mais il ne sera publié en Russie que quatre années plus tard en 1838 de manière édulcorée pour ne pas s’attirer les foudres de la censure tsariste et finalement dans sa version originale qu’en 1860, 19 années après la mort de l’auteur. Dans sa toute première version, le conte décrivait la rivalité d’un démon et d’un ange amoureux d’une religieuse. Dans la seconde version, le démon tuait l’ange-gardien de la jeune femme pour assouvir sa haine. L’action se situait alors en Espagne mais le premier séjour de quelques mois qu’il a passé dans l’armée en 1837 au Caucase vont profondément marquer le poète qui dés son retour à Saint-Pétersbourg réécrira le conte et le dramatisera en le situant dans la nature grandiose, sauvage et pleine de mystère de cette région des confins de la Russie.

ilya-zankovsky - Gorges du Darial.pngIlya Nikolaevich Zankovsky – les Gorges du Darial citées par Lermontov dés les premières lignes du poème (§ III)

     Nourri durant ses séjours au Caucase des légendes géorgiennes, fasciné par la beauté sublime des paysages montagneux, Lermontov va transporter son démon dans ces lieux qui l’inspire. Mais dans ses bagages, le poète a emmené avec lui ses déceptions face à l’inertie de la société russe de l’époque, étouffée par un pouvoir absolu archaïque et étroit, son ressentiment de n’avoir pas pu faire reconnaître son talent et le mal-de-vivre qui en découle. À la différence des démons brossés par l’occident qui ne se posent pas de problèmes de conscience et dont la raison d’être est la réalisation du mal, le démon de Lermontov, à l’instar du poète lui-même, souffre de mélancolie et d’ennui et regrette le temps d’avant sa chute.  Ce n’est finalement que pour échapper à ce mal-être qu’il se livre au mal. C’est la vision de la belle Tamara, une jeune princesse géorgienne promise à un prochain mariage dansant avec ses compagnes qui brise la fatalité de sa condition d’être déchu et maudit. Le Génie du mal se transforme alors en amoureux transi et sur l’injonction de sa belle finit par abjurer son appartenance au mal :

O Thamara, je jure par toi,
Par ta sainteté, par ta foi,
L’haleine de ta bouche pure,
Les vagues de ta chevelure,
Tes premières larmes, et par
L’éclair de ton dernier regard ;
Par mon bonheur, par ta souffrance,
Je jure enfin par mon amour
Que j’ai renoncé pour toujours
À mon orgueil, à ma vengeance.
Je ne sèmerai plus jamais
Le venin de la flatterie.
J’apprendrai comme on aime et prie ;
Avec le Ciel je veux la paix !
Je veux croire au bien ; vois, j’efface
D’une larme de repentir
Sur mon front foudroyé, la trace
Du feu céleste. Mais aime-moi ».
« Je te donnerai tout,
tout ce qui est sur terre, aime-moi ».


émon volant Aquarelle noirele vol du Démon vu par le peintre Mikhaïl Vroubel


Le Démon, conte poétique

PREMIERE PARTIE

image-1.jpg

I.  Un ange déchu, un démon plein de chagrin, volait au-dessus de notre terre pécheresse. Les souvenirs de jours meilleurs se pressaient en foule devant lui, de ces jours où, pur chérubin, il brillait au séjour de la lumière ; où les comètes errantes aimaient à échanger avec lui de bienveillants et gracieux sourires ; où, au milieu des ténèbres éternelles, avide de savoir, il suivait, à travers les espaces, les caravanes nomades des astres abandonnés ; où enfin, heureux premier-né de la création, il croyait et aimait ; il ne connaissait alors ni le mal ni le doute ; et une monotone et longue série, de siècles inféconds n’avaient point encore troublé sa raison… Et encore, encore il se souvenait !… Mais il n’était plus assez puissant pour se souvenir de tout.

Démon en vol :  en haut à gauche, de Zichy Mihaly et ci-dessous de Mikhaïl Vroubel


II.  Depuis longtemps réprouvé, il errait dans les solitudes du monde sans trouver un asile. Et cependant les siècles succédaient aux siècles, les instants aux instants. Lui, dominant le misérable genre humain, semait le mal sans plaisir et nulle part ne rencontrait de résistance à ses habiles séductions. Aussi le mal l’ennuyait…

Михаил Врубел – демонът на живописта

image.jpg

III.  Bientôt le banni céleste se mit à voler au-dessus du Caucase. Au-dessous de lui, les neiges éternelles du Kazbek scintillaient comme les facettes d’un diamant ; plus bas, dans une obscurité profonde, se tordait le sinueux Darial, semblable aux replis tortueux d’un reptile. Puis le Terek, bondissant comme un lion à la crinière épaisse et hérissée, remplissait l’air de ses rugissements ; les bêtes de la montagne, les oiseaux décrivant leurs orbes dans les hauteurs azurées écoutaient le bruit de ses eaux ; des nuages dorés, venus de lointaines régions méridionales, accompagnaient sa course vers le nord et les masses rocheuses, plongées dans un mystérieux sommeil, inclinaient leurs têtes sur lui et couronnaient les nombreux méandres de ses ondes

Démon en vol : ci-dessus à gauche, illustration de Zichy Mihaly et ci-dessous aquarelle de Mikhaïl  Lermontov

Les gorges du Darial ) autolithographie de Lermontov.jpg

La tête de démon sur fond de montagnes. Aquarelle dorée - Голова Демона на фоне гор. Золотая акварель.jpg

Tête du démon avec en arrière plan le mont Kazbek par Mikhaïl Vroubel

Pour écouter le poème en russe ou interrompre, cliquer sur la flèche

   Assises sur le roc, les tours des châteaux semblaient regarder à travers les vapeurs et veiller aux portes du Caucase comme des sentinelles géantes placées sous les armes. Toute la création divine était aux alentours, sauvage et imposante ; mais l’ange, plein d’orgueil, embrassa d’un regard dédaigneux l’œuvre de son Dieu et aucune de toutes ces beautés ne vint se refléter sur sa figure hautaine. 

Demon observant par Mikhaïl Vroubel

3868582

IV.  Puis le tableau changea ; une nature pleine de vie s’épanouit à ses regards ; les luxuriantes vallées de la Géorgie se déroulèrent au loin comme un magique tapis. Terre heureuse et florissante !… Les silhouettes des ruines, les ruisseaux à l’eau rapide et murmurante et au fond parsemé de cailloux aux mille couleurs ; les buissons de roses sur lesquels les rossignols à la voix douce, chantent la plaintive beauté que rêva leur amour ; les ombrages des platanes touffus, entremêlés de lierre abondant ; les grottes où les timides chevreuils se réfugient aux jours brûlants ; l’éclat, le mouvement, le murmure des feuilles ; le bruit sonore de mille voix ; l’haleine parfumée de mille plantes ; la voluptueuse ardeur du milieu du jour ; les nuits toujours humides d’une rosée odorante ; les étoiles du ciel, brillantes comme le regard et les yeux des jeunes Géorgiennes. Mais hormis une froide jalousie, cette nature splendide n’éveilla dans l’âme insensible du proscrit, ni nouveau sentiment, ni nouvelle aspiration et tout ce qu’il voyait devant lui, il le méprisait et le détestait.


smalldemon2.jpg

V.  Cette grande demeure, ce palais spacieux, le vieux Gudal aux cheveux blancs les a bâtis pour lui. Ils ont coûté bien des larmes, bien des fatigues aux esclaves soumis depuis longtemps à ses ordres. Au lever du jour, les ombres de ses murailles s’allongent sur les pentes des montagnes voisines. Des marches creusées dans le roc conduisent de la tour, placée à l’un des angles, au bord de la rivière. C’est en suivant cette rampe sinueuse, que la jeune princesse Tamara va puiser de l’eau à l’Arachva[4].

Tamara descendant au bord de l’Arachva – illustration de Frances Robson


grafika_lermontova_007.png

les Gorges du Darial, aquarelle de Lermontov

VI.  Toujours silencieuse, la sombre demeure, du haut des rochers escarpés, semble contempler les vallées. Mais en ce jour un grand festin a été servi dans ses murs ; la zournarésonne et le vin coule à flot. Gudal marie sa fille ; toute la famille a été conviée au banquet. Sur la terrasse couverte de tapis, la fiancée est assise parmi ses compagnes et les heures s’écoulent oisivement pour elle au milieu des jeux et des chants. Déjà le disque du soleil s’est caché derrière les montagnes lointaines. Les jeunes filles chantent en battant la mesure avec leurs mains et la jeune fiancée prend son bouben[6]. Tout à coup, le balançant d’une main au dessus de sa tête et plus rapide qu’un oiseau, elle s’élance : tantôt elle s’arrête et regarde autour d’elle et son œil humide scintille à travers ses cils jaloux ; tantôt elle joue gracieusement de la prunelle sous ses noirs sourcils ; puis, légère, se penche vivement et tandis que son petit pied adorable semble nager dans l’air, elle sourit avec une gaîté enfantine. Les rayons tremblants de la lune se jouant parfois tout doucement à travers une atmosphère humide, peuvent à peine être comparés à ce sourire animé comme la vie, comme la jeunesse.


G. Gagarine Maiko Orbeliani.jpg

VII.  J’en jure par l’astre des nuits, par les rayons du soleil levant ou couchant ! jamais monarque de la Perse dorée, jamais roi de la terre ne posa ses lèvres sur de pareils yeux. Jamais la fontaine jaillissante du harem, aux jours les plus brûlants ne lava de sa rosée perlée une semblable taille. Jamais la main d’un mortel couvrant de caresses un corps bien-aimé ne déroula une aussi belle chevelure. Depuis le jour où l’homme perdit le paradis, je le jure, jamais semblable beauté n’est éclose sous le soleil du midi.


3868599

Danseuses sur un toit, aquarelle de Mikhaïl  Lermontov

VIII.  Pour la dernière fois, elle a dansé !… Hélas ! Demain l’attendent, elle l’héritière de Gudal, l’enfant gâtée de la liberté, le triste sort de l’esclave, une famille étrangère, une patrie inconnue. Et déjà des doutes mystérieux assombrissaient la sérénité de son visage. Mais il y avait tant de grâce harmonieuse dans sa démarche, tant d’expression et de naïve simplicité dans tous ses mouvements, que si le démon dans son vol l’eût regardée en ce moment, il se fut rappelé ses anciens frères célestes ; il se serait doucement détourné et aurait soupiré.


Démon, regardant danser Tamara. Aquarelle dorée.jpg

Mikhaïl Vroubel – Le démon découvrant Tamara

Capture d_écran 2018-10-21 à 16.06.51

IX.    Et le démon la vit !… Et à l’instant même il ressentit dans tout son être une agitation étrange. Une bienfaisante harmonie vibra dans la solitude de son âme muette, et de nouveau il put comprendre cette divine merveille d’amour de douceur et d’incomparable beauté. Longtemps il admira cette tendre image et les rêves d’un bonheur évanoui se déroulèrent encore devant lui, comme une longue chaîne ou comme les groupes d’étoiles au firmament. Cloué par une force invisible, il fit connaissance avec une nouvelle tristesse et soudain le sentiment fit résonner en lui sa puissante voix d’autrefois. Était-ce un symptôme de régénération ? au fond de son âme, il ne pouvait trouver des paroles de perfide séduction. Devait-il oublier ? Mais Dieu lui refusa l’oubli et du reste, il ne l’eût point accepté !

golova_demona.jpg


X.  Le jour est à son déclin, et sur un superbe coursier, brisé de fatigue, le fiancé se hâte avec impatience vers le festin nuptial. Déjà il a atteint les vertes rives du limpide Arachva, et péniblement, pas à pas, courbée sous la lourde charge des présents, une longue file de chameaux s’avance et couvre au loin les détours nombreux du chemin. On entend le bruit de leurs clochettes !…

Le roi de Cinodal lui-même conduit la riche caravane. Une ceinture serre sa taille svelte ; la garniture de son sabre et de son poignard brillent au soleil ; il porte sur ses épaules un fusil à la batterie reluisante et le vent joue avec les manches de son manteau, bordé tout autour de riches galons. À la selle et à la bride pendent des houppes de soie brodées aux mille couleurs, sous lui piaffe un fringant coursier à la robe dorée et sans prix ; il est déjà tout blanc d’écume ; c’est un enfant de Karabak[7] ; il dresse l’oreille et, plein de frayeur, souffle avec force ; puis, du haut des rochers, regarde avec ombrage les flots de la rivière à l’écume jaillissante. Le chemin que suit le rivage est étroit et dangereux ; à gauche le rocher ; à droite le lit profond de la rivière furieuse. Il est déjà tard. Sur les sommets couverts de neige le jour s’éteint et l’obscurité se fait !… La caravane hâta le pas.


themysteryoflermontovscaucasus

XI.  À ce point de la route s’élève une chapelle. Là, depuis de longues années, repose en Dieu, un prince inconnu, qu’une main vengeresse immola et ce lieu est devenu depuis l’objet d’un culte. Le voyageur qui court au combat ou va à la fête, vient en tout temps prononcer dans la chapelle une fervente prière, et cette prière le protège contre le poignard musulman. Mais le jeune fiancé dédaigna la coutume de ses aïeux, et un esprit méchant le troubla avec une perfide vision. Au milieu des ombres de la nuit, il s’imaginait couvrir de baisers ardents les lèvres de sa jeune fiancée. Tout à coup dans l’obscurité, en avant de lui, deux hommes paraissent ; puis d’autres encore ; un coup de feu retentit ; qu’arrive-t-il ? Le prince intrépide se dresse sur ses étriers bruyants, enfonce son bonnet sur ses sourcils ; puis, sans articuler un mot, saisit d’une main la crosse de son fusil turc, fouette son cheval et comme un aigle fond en avant. Un second coup de feu retentit, puis un cri sauvage et un gémissement étouffé résonnent dans la profondeur de la vallée. Le combat n’a pas duré longtemps ; les timides Géorgiens ont fui de tous côtés.


XII.  Tout s’est apaisé. Pressés en foule, les chameaux regardent avec frayeur les cadavres des cavaliers et l’on entend parfois tinter leurs clochettes. La riche caravane est dépouillée et déjà les oiseaux nocturnes volent autour des corps des chrétiens. Hélas ! ils n’auront pas la sépulture paisible qui les attendait sous les dalles du monastère, où furent enterrées les dépouilles de leurs pères. Leurs mères et leurs sœurs, couvertes de longs voiles, ne viendront pas des pays lointains prier et sangloter tristement sur leurs tombes ! sous le rocher qui borde le chemin, seule, une main pieuse élèvera une croix en leur mémoire ; le lierre printanier l’entourera en grandissant de son réseau d’émeraudes comme une douce caresse ; et le pèlerin fatigué par une marche longue et pénible ne manquera jamais de se détourner de sa route pour venir se reposer à l’ombre du signe divin !…


Le cheval se précipite plus vite que la biche ... Aquarelle dorée.jpg

XIII.  Un cheval plus rapide qu’un daim précipite sa course, souffle bruyamment et semble voler au combat. Tantôt il recule subitement après un bond et prête l’oreille au moindre souffle en dilatant ses larges naseaux : tantôt il frappe vivement le sol avec les clous de ses fers bruyants, secoue sa crinière éparse et repart follement en avant. Son cavalier silencieux chancelle à chaque pas sur les arçons et laisse pencher sa tête sur l’encolure. Déjà il a abandonné les rênes et ses pieds se sont enfoncés dans les étriers, la housse est sillonnée de larges taches de sang ! Ô vaillant coursier ! Rapide comme la flèche ! tu as emporté ton maître du combat. Mais la balle ennemie d’un Circassien l’a frappé dans l’ombre.


XIV.  Toute la famille de Gudal pleure, se lamente et une grande foule s’attroupe dans la cour. Quel est ce cheval emporté qui vient de s’abattre ? quel est ce cadavre étendu sur le seuil de la porte ? quel est ce cavalier sans vie ? Les plis de son front basané ont conservé la trace d’une alarme guerrière ; ses armes et ses vêtements sont souillés de sang ; dans une dernière étreinte nerveuse sa main s’est raidie sur la crinière. Ô fiancée ! Ton regard n’a pas attendu longtemps ton jeune promis ! Il a tenu sa parole de prince et il est accouru au festin nuptial ! Mais, hélas ! Jamais plus il ne remontera sur son rapide coursier.

Capture d’écran 2018-10-26 à 13.35.43.png


Capture d’écran 2018-10-24 à 17.22.40.png

°°°

XV.  La colère divine a fondu comme la foudre au milieu de cette famille qui ne connaissait point encore le malheur. La pauvre Tamara s’est jetée sur sa couche en sanglotant, ses larmes coulent avec abondance, et son sein gonflé se soulève péniblement !…

                                   

Tout à coup au-dessus d’elle une voix surnaturelle se fait entendre :

Regarder les démons   « Ne pleure pas enfant, ne pleure pas en vain ; tes larmes ne peuvent tomber sur ce cadavre muet comme une rosée vivifiante ; les larmes ne peuvent que ternir le regard limpide des jeunes filles et creuser leurs joues. Il est bien loin déjà ; il ne connaîtra point ta douleur et ne pourra l’apprécier ; la lumière céleste réjouit maintenant ses yeux qui n’ont plus rien de ce monde et il n’entend plus que les concerts du paradis. Que sont les rêves insignifiants de la vie, et les gémissements et les larmes d’une pauvre fille, pour un hôte des cieux ? Rien. Non ! le sort d’une créature mortelle, crois-moi, mon ange terrestre, ne vaut pas un seul instant de ta chère tristesse. À travers les océans éthérés sans gouvernail et sans voiles, les chœurs des astres brillants voguent doucement au milieu des vapeurs ; dans les espaces infinis des cieux, les groupes floconneux des nuages impalpables passent sans laisser de trace ; l’heure de la séparation, l’heure du retour, n’ont pour eux ni joie ni tristesse ; pour eux l’avenir est vide de désirs et le passé sans regret. En ce jour d’affreux malheurs souviens-toi d’eux, bannis toute pensée terrestre, et comme eux, écarte de toi tout souci : dès que la nuit enveloppera de son ombre les sommets du Caucase ; dès que sous la puissance d’une voix magique, le monde charmé se taira ; dès que la brise du soir agitera sur les rochers l’herbe fanée, que les petits oiseaux cachés sous elle sautilleront plus gaiement dans l’ombre, et que sous les branches de la vigne la fleur des nuits s’épanouira pour boire avidement la rosée céleste ; dès que la lune argentée montera lentement derrière la montagne et jettera sur toi ses regards indiscrets, je volerai aussitôt vers toi, je serai ton hôte jusqu’au jour et sur tes paupières aux cils soyeux je ferai éclore des songes d’or. »


XVI.  La voix se tut ; et dans le lointain les sons s’éteignirent doucement l’un après l’autre. Tamara se lève en sursaut et regarde autour d’elle. Une agitation indicible fait battre son cœur. C’est de la douleur, de l’effroi, un élan d’enthousiasme ; — rien ne peut être comparé à cela. Tous les sentiments fermentent en elle, l’âme a brisé ses liens ; le feu court dans ses veines. Cette voix nouvelle et admirable semble encore résonner auprès d’elle. Vers le matin seulement le sommeil désiré vint fermer ses yeux fatigués.


Mais alors son esprit fut agité par un rêve étrange et prophétique : un nouveau venu sombre et silencieux, resplendissant d’une beauté immortelle, se penchait vers son chevet et son regard se fixait sur elle avec un tel amour, une telle tristesse, qu’il semblait avoir pitié d’elle. Ce n’était point un ange des cieux, ni son divin gardien ; l’auréole aux rayons lumineux ne se mêlait point aux boucles de sa chevelure ; ce n’était point l’esprit méchant de l’enfer ni un martyr du vice. Oh non ! Il avait la douce clarté d’un beau soir, qui n’est ni le jour ni la nuit, ni les ténèbres ni la lumière !…

Le Démon de Mikhaïl Lermontov – Fin de la 1ère partie

à suivre…


Video d’animation qui s’inspire des illustrations de Mikhaïl Vroubel réalisée sur une très belle musique du talentueux compositeur de musique de film Hans Zimmer (Bande originale du film Anges & Démons)


Articles liés


Illustres illustrateurs : Léon Bakst – costumes & mouvements de danseurs


Leon Bakst.pngLéon Bakst (1866-1924) – autoportrait de 1893

     Lev Samoïlovitch Rosenberg, dit Léon Bakst est un peintre, décorateur et costumier d’origine juive né à Hrodna, une ville de Biélorussie située près de la frontière polonaise. Après ses études à l’Académie des Beaux-Arts de Saint-Pétersbourg, il voyage en Italie, Allemagne et en France où il complète sa formation artistique et travaille chez le peintre finlandais suédophone Albert Edelfelt entre 1893 et 1896. De retour en Russie, il fonde en 1898 avec Serge Diaghilev, le créateur de la compagnie d’opéra et de ballets des Ballets russes, et le peintre décorateur Alexandre Benois le mouvement Le Monde de l’Art (Mir Iskusstva) proche de l’Art nouveau et du symbolisme avant de revenir à Paris en 1910 où il travaillera jusqu’à sa mort survenue en 1924. Surfant sur la vague de l’orientalisme alors à la mode avec ses décors et ses costumes somptueux et colorés qui mettaient en valeur de manière sensuelle les corps et les mouvements des danseurs, il aura révolutionné l’art du décor et des costumes et aura influencé la mode de son époque.  (crédit Wikipedia)

    Parmi sa riche palette de costumes et de décors de scène nous avons choisi aujourd’hui de présenter ses dessins de danseurs en mouvement. Vous allez en prendre plein les yeux..


Cléopâtre, 1909

Ida Rubinstein dans Cléopâtre.jpg    Ballet présenté pour la première fois en 1908 à Saint-Pétersbourg avec une mise en scène de Fokine puis en 1909 à Paris au Théâtre du Châtelet pour la saison d’ouverture des Ballets russes, produits par Serge Diaghilev avec comme interprète du rôle principal la danseuse. Les costumes et décors créés par Bakst seront détruits par un incendie en 1917 et Diaghilev confiera leur reconstitution au couple DelaunaySonia Delaunay s’occupera des costumes et Robert, des décors.

     Bakst – Costume de Cléopâtre pour Ida Rubinstein, 1909


L’oiseau de feu, 1910

Ballet en deux tableau inspiré d’un conte national russe créé à l’Opéra de Paris en 1910 par les Ballets russes de Diaghilev sur une musique d’Igor Stravinsky et une chorégraphie de Michel Fokine sous la direction de Gabriel Poerné.

Léon_Bakst_001.jpgBakst – projet de costume pour l’Oiseau de feu


Shéhérazade, 1910

     Ballet créé en 1910 par les Ballets russes à l’Opéra de Paris sur une chorégraphie de Michel Fokine à partir d’un poème symphonique de Nikolaï Rimski-Korsakov et d’un conte oriental tiré des Mille et Une Nuits, avec comme chef d’orchestre Nicolas Tcherepine. Les rôles principaux de la sultane Zobeïde et de son esclave sont tenus par Ida Rubinstein et Nijinsky. Les décors et les costumes sont de Léon Bakst

Bakst – Shéhérazade et son esclave préféré


Narcisse, 1911

     Poème mythologique en 1 acte créé au Théâtre de Monte-Carlo à Monaco en 1911 puis produit au Théâtre du Châtelet à Paris. Chorégraphie de Michel Fokine, dansé par les Ballets russes, musique de Nicolas Tcherepnine, costumes de Léon Bakst avec Vaslav Nijinsky.

166153_57389Bakst – projet de costume pour Narcisse

Bakst – costumes pour Narcisse : en haut Les Bacchantes, en bas Narcisse


La Péri ou La Fleur d’immortalité, 1912

      Poème dansé par les Ballets russes sur un tableau composé par Paul Dukas et dédié à la ballerine Nathalie Trouhanova qui jouait le rôle de la Péri, Nijinsky  jouant le rôle d’Iskender. la chorégraphie était assurée par Ivan Clustine. L’argument met en scène un homme, Iskender (forme orientale du nom d’Alexandre le Grand), qui part à la recherche de l’immortalité et rencontre une péri tenant entre ses mains la Fleur d’immortalitéLa péri dans la mythologie iranienne est un génie féminin ailé, équivalent à nos fées.

La_Peri_(Dukas)_by_L._Bakst_01.jpgBakst – Esquisse de 1911 du costume de la Peri. Son œuvre que je préfère…


L’Après-midi d’un faune, 1912

Nijinsky_dans_lAprès-midi_dun_faune_(Ballets_russes,_Opéra)_(4561717830).jpg

Ballet en 1 acte de Vaslav Nijinsky créé par les Ballets russes de Serge Diaghilev au théâtre du Châtelet à Paris en 1912 sur la musique du Prélude à l’après-midi d’un faune composée par Claude Debussy à partir du poème de Stéphane Mallarmé L’Après-midi d’un faune. Ce ballet est la première chorégraphie de Nijinsky, dont il est aussi l’interprète principal. Il s’y impose d’emblée comme un chorégraphe original, soulignant l’animalité et la sensualité du faune par le costume et le maquillage. Jouant avec les angles, les profils et les déplacements latéraux, Nijinsky y abandonne la danse académique au profit du geste stylisé (Wikipedia). Le ballet fera scandale, le collant tacheté de Nijinsky ne cachant rien des formes du danseur

Bakst - Apres midi d un faune.jpgBakst – maquette pour Nijinski, 1912


La Belle Excentrique, 1921

    Suite de danse pour petit orchestre composée par Erik Satie et créée au Théâtre du Colisée à Paris, le 14 juin 1921 pour répondre à une commande de la danseuse d’avant-garde Élise Toulemont dite Caryathis qui donnait début des années 1920 des soirées orgiaques à son domicile parisien, certains comme l’hyper-moraliste Satie, avaient l’habitude d’y assister avec une fascination voyeuriste. Elle épousera plus tard l’écrivain Marcel Jouhandeau.

Capture d’écran 2018-10-20 à 07.46.28.png

   Bakst – Projet d’affiche pour le ballet La Belle Excentrique.
Le costume sera finalement créé par Jean Cocteau


Et pour finir, une représentation de danseuse très sensuelle pour laquelle je n’ai pu retrouver la référence du ballet pour lequel elle était destinée.

Bakst-004


     En dehors des costumes et décors de théâtre, Bakst était un portraitiste renommé. En 1918, Diaghilev lui préférera Sonia Delaunay pour une nouvelle version de Cléopâtre. Sa carrière prendra dés lors un nouveau cours en tant que conseiller de la danse à l’Opéra de Paris et exercera une grande influence sur la mode. Jean Cocteau dira de lui à ce sujet  : « Les femmes élégantes subirent le joug de Bakst. Les corsets, les guirlandes, les manches à gigot, les diadèmes, les tulles, les bourrelets de cheveux, les chignons disparurent et laissèrent place aux turbans, aux aigrettes, aux tuniques persanes, aux jugulaires de perles, à tout un terrible attirail des «Milles et Une Nuits ».

Bakst-010.jpg

À bientôt…


À propos du sacré…


William Blake - The Great Red Dragon and the Beast from the SeaWilliam Blake – The Great Red Dragon and the Beast from the Sea

« Deux choses menacent une société : le sacré et le profane. Si tout est sacré, nous sommes congelés, si rien ne l’est, nous sommes liquéfiés. Tout est dans le dosage. »

Régis Debray pastichant Paul Valéry.

le sacré et le numineux

     Il est commun d’associer au mot sacré l’idée de « séparation ». Est sacré, ce qui, dans le monde dans lequel évolue une société, n’est pas ordinaire, ce à quoi cette société a attribué une valeur supérieure qui s’impose à tous et lui confère un statut « spécial » marqué par la transcendance. C’est par la consécration, par l’intermédiaire d’une action spécifique ou d’un rite, que s’effectue pour une personne, un objet ou un lieu le passage du monde profane au domaine sacré. À ce titre cette différentiation est de nature axiologique et elle peut s’appliquer à tous les éléments qui composent ce monde : des objets, des lieux, les êtres et leurs actes, des parties de leur corps, des valeurs. Le sacré se rattache toujours à un système de pensée qui peut être mythologique, religieux ou idéologique s’il n’est pas inféodé à une vision religieuse du monde.

    Par essence, le sacré est toujours mystérieux car il se produit à l’occasion d’une confrontation avec la part non intelligible du monde qui prend alors la forme d’une entité supérieure surpuissante et agissante face à laquelle l’individu qui en fait l’expérience se sent désarmé, impuissant et soumis. Cette expérience du sacré qui transcende l’éthique et le rationnel et qui se présente sous le double aspect d’un mystère effrayant et fascinant a été qualifiée par le théologien allemand Rudolf Otto de numineuse en référence au latin numen, la puissance agissante de la divinité. Le numineux est un mysterium tremendum qui prend la forme du fascinans.  (crédit Wikipedia)

  • tremendum : effroi ou terreur du sacré ou de la divinité dans tout ce qu’ils ont d’incompréhensible et de mystérieux.
  • mysterium : appréhension du « tout Autre », altérité radicale, qui nous paralyse et nous fascine.
  • fascinans : qui séduit, entraîne, ravit d’étonnement, emporte dans le délire et l’ivresse.

    Le numineux est pour l’individu qui en fait l’expérience source d’angoisse car il le soumet à l’attraction de deux forces contradictoires : la force d’attraction séduisante du fascinans, de nature foncièrement dionysiaque et la force répulsive par l’effroi du tremendum.

Lever du soleil sur les Aravis vu des hauteurs dominant POISY – le 11/11/2014 à 7h 55 – photo Enki, IMG_6138Lever du soleil sur le massif des Aravis – photo Enki


le sacré et le profane selon Émile Durkheim

   Dans son essai Les Formes élémentaires de la vie religieuse : le système totémique en Australie (1912), le sociologue et anthropologue français Émile Durkheim défend l’idée que le sentiment du sacré, universel et présent dans les sociétés humaines les plus anciennes est inhérent à la nature humaine. Contrairement aux partisans d’une origine animiste ou naturiste des religions qui expliquaient l’origine de celles-ci par une tentative d’explication de types psychologique ou surnaturel des phénomènes naturels (orages, tremblements de terre, éclipses, etc…) Durkheim défend l’idée que le sacré est inhérent au fait social et trouve son origine dans certaines forces sociales en action dans les groupes humains. C’est alors une « réalité transcendante que l’homme est capable d’expérimenter au moment où son individualité se dissout dans le chaleureux unisson du groupe auquel il va appartenir». Le sentiment du sacré précède la religion, celle-ci ne faisant que le prolonger en le structurant. La religion, qu’il définit comme  « un système solidaire de croyances et de Pratiques relatives à des choses sacrées, c’est-à-dire séparées, interdites, croyances et pratiques qui unissent en une même communauté morale, appelée Église, tous ceux qui y adhèrent » est étroitement imbriquée à la société. Sont sacrées les « choses que les interdits protègent et isolent », et profanes « celles auxquelles ces interdits s’appliquent et qui doivent rester à l’écart des premières ». 

      L’ambiguité de la notion de sacré vient du fait que celui-ci est à la fois frappé du sceau de l’interdit et en même temps le siège d’une connaissance et d’une puissance auxquelles on ne peut accéder qu’en en faisant l’expérience. L’accès au sacré passe par un « chemin de maturation ou initiatique » mais aussi par de « grandes expériences » qui favorisent le contact avec la transcendance.

La vision naturiste de l’origine des religions

« L’esprit de l’homme est sujet à certaines terreurs et à certaines appréhensions inexplicables, qui procèdent d’une situation personnelle ou publique malheureuse, d’une mauvaise santé, d’un naturel sombre et mélancolique, ou du concours de toutes ces circonstances. Un tel état d’esprit engendre la crainte de maux infinis et inconnus de la part d’agents mystérieux ; et quand il n’y a rien de réel à redouter, l’âme, agissant à son propre détriment, et entretenant son inclination prédominante, invente des objets imaginaires, à la puissance et à la malveillance desquels elle ne donne pas de limite. Comme ces ennemis sont entièrement invisibles et totalement inconnus, les méthodes adoptées pour les apaiser sont également inexplicables, et consistent en cérémonies, observances, mortifications, sacrifices, présents, ou toute pratique qui, en dépit de son absurdité ou de sa vanité, se trouve recommandée par la sottise et la fourberie à une crédulité aveugle et terrifiée. Faiblesse, crainte, mélancolie, jointes à l’ignorance, sont donc les vraies sources de la superstition. »
Hume, « Superstition et enthousiasme » (Histoire naturelle de la religion.)


        Le philosophe Jean-Jacques Wunenburger reprend en partie l’analyse de Durkheim en montrant ( Le sacré, Paris PUF) que le sacré recouvre deux champs sémantiques délimités par les termes de « sacré » et de « saint » : [en linguistique] le sacré est désigné par un couple (qadosh et qodesh en hébreu, hagios et hiéros en grec, sacer et sanctus en latin), qui détermine deux possibilités de sens : d’une part, la manifestation du divin en soi, à travers des signes surnaturels réservés aux seuls dieux (le sacré, institué par la divinité), d’autre part, l’institution humaine de lieux ou d’objets sacrés, par un acte de séparation (le saint, séparé du profane par l’homme). La présence de signes surnaturels ou d’un acte de séparation implique une médiation : le sacré est toujours une représentation partielle et symbolique de Dieu ou du religieux. Ce caractère symbolique constitue l’essence du sacré, mais aussi sa profonde ambivalence. C’est la raison pour laquelle les arts en général, la musique en particulier, par leur essence symbolique et leur finalité médiatrice, se prêtent si volontiers à des représentations du sacré.    (article L’origine du sacré par narthex, janvier 2010, c’est ICI)


la notion de mana

      Selon Durkheim, c’est à l’occasion de circonstances particulières au cours desquelles les individus d’un groupe ou d’une société communiquent « dans une même pensée et une même action » et sont l’objet d’une exaltation et d’une « effervescence collective », qu’apparaît le sacré et se crée une religion. Il nommera mana cette énergie puissante qui fait communier et agir les foules, terme par lequel certaines tribus d’Océanie nommaient des forces surnaturelles présentes dans la nature sources de pouvoir spirituel ou matériel. Pour Durkkeim, ce n’est que par un processus d’objectivation en se fixant sur un objet qui devient sacré que la société prend conscience de la force religieuse, le mana, et finalement de son unité et sa singularité. La vie en société structurée par une religion fait partie intégrante à la nature humaine et même les sociétés laïques ou professant l’athéisme reproduisent au niveau idéologique les formes du sentiment religieux. C’est par la répétition des rites qui font revivre les moments d’« effervescence collective » fondateurs que les sociétés maintiennent leur unité et se perpétuent. La disparition des rites et de la religion laisse les sociétés sans centre fixe, sans autorité et entraîne leur désagrégation.


kalachakra-mandala-courtesy-of-himalayanartkalachakra mandala

Le numineux et de sacré considérés comme archétypes : la vision de Jung

    Pour Carl Gustav Jung, les phénomènes du sacré et du lumineux sont issus des archétypes. Rappelons que les archétypes sont des formes symboliques innées et constitutives de l’inconscient collectif qui sont par nature inatteignables pour l’homme qui ne peut en  percevoir que des traces.

    Pour faire comprendre le mode d’action des archétypes sur nos pensées et nos comportements, Jung compare leur action à la force de gravitation d’une étoile sur les planètes : l’archétype exerce une force d’attraction incoercible sur le « moi » et cette force peut être chargée d’une force émotionnelle intense qui peut dépasser et submerger la conscience : « L’expérience archétypique est une expérience intense et bouleversante. Il nous est facile de parler aussi tranquillement des archétypes, mais se trouver réellement confronté à eux est une toute autre affaire. La différence est la même qu’entre le fait de parler d’un lion et celui de devoir l’affronter. Affronter un lion constitue une expérience intense et effrayante, qui peut marquer durablement la personnalité ». Jung donnera à cette force puissante exercée par l’archétype sur notre conscience, la même appellation de numen déjà utilisée par Rudolf Otto dans Le Sacré. Le numen se manifeste dans les rêves, les visions oniriques, les mythes, des symboles tels que les mandalas ou la roue et toutes les manifestations de l’inconscient. Lors qu’il est surpuissant, le numen  peut être source de psychoses, qu’elles soient individuelle (névroses) ou collective lorsqu’elle concerne un peuple en son entier (IIIe Reich). Dans son activité de psychologue analytique, Jung avait constaté que la diminution de l’influence religieuse sur la société induisait des troubles psychologiques : « De tous les patients ayant atteint la maturité, c’est-à-dire âgés de plus de trente-cinq ans, il n’en est aucun pour qui le problème ultime ne soit pas celui de l’attitude religieuse. En fait, chacun souffre d’avoir perdu ce que les religions vivantes ont apporté de tous temps à leurs adeptes, et aucun n’est vraiment guéri qui n’a retrouvé sa conception religieuse, sans aucun lien bien sûr avec une confession ou une appartenance à une Église… » […]  et en conséquence privilégiait l’action sur le numineux : « Ce qui m’intéresse avant tout dans mon travail n’est pas de traiter les névroses mais de me rapprocher du numineux. Il n’en est pas moins vrai que l’accès au numineux est la seule véritable thérapie et que, pour autant qu’on atteigne les expériences numineuses, on est délivré de la malédiction que représente la maladie. La maladie elle-même revêt un caractère numineux ». (Correspondance, Tome II, 1993)

le désenchantement du monde

     « l’esprit moderne, malgré de sérieux efforts, ne comprend plus le langage théologique vieux de bientôt deux mille ans. Nous sommes non seulement menacés, mais depuis longtemps envahi par le danger que le manque de compréhension ne soit remplacé ou bien par l’insensibilité, l’affectation et la rigidité dans la croyance, ou bien par la résignation et l’indifférence. » 


Le sacré vu par Roger Caillois

    C’est en 1939 que Roger Caillois fait paraître son essai d’anthropologie et de sociologie L’homme et le sacré qui connaîtra immédiatement un grand succès. L’ouvrage sera complété en 1950 par trois études complémentaires portant sur le Sexe, le Jeu et la Guerre. Disciple de Marcel Mauss, le « père de l’anthropologie française », Roger Caillois va dans cet essai faire évoluer l’anthropologie française en l’ouvrant sur les recherches en cours en Allemagne, Angleterre et États-Unis et la mettre à la portée des non-spécialistes. Plutôt que de tenter de résoudre le problème jugé alors insoluble de l’origine du sacré, il fera porter son analyse sur le rôle que joue le sacré dans la société, sa place dans la religion, la césure du monde qu’il implique en opposant, malgré le fait qu’ils sont complémentaires, un monde profane où l’on peut agir en toute liberté et le monde mystérieux du sacré potentiellement dangereux pour la société par l’énergie agissante puissante qu’il est susceptible de libérer à tout moment, suscitant des réactions ambivalentes qui vont de l’effroi à la convoitise. Le monde du sacré rassemble en son sein les principes contraires du pur et de l’impur qui agissent de manière négatives ou positives sur l’ordre du monde. La complexité nait du fait que certaines notions relèvent selon les circonstances des deux principes; c’est le cas du sexe et du sang, tous deux liés à la mort qui peuvent se rattacher au pur ou à l’impur. Les mondes profane et sacré doivent absolument délimités et leur rapports sévèrement réglés par la mise en place d’interdits  (tabous) et de rituels (rites de consécration, de désacralisation, d’expiation). 

carnaval-pour-conférence.jpg

      Roger Caillois se penche également sur le rôle paradoxal joué par la fête qui apparaît comme une transgression obligatoire des interdits dans la mesure ou elle constitue une rupture de l’ordre établi et provoque avec le renversement de toutes les valeurs (débauche,inceste, parodie, sacrilège) le retour au chaos primordial. Dés lors, les forces créatrices mises en œuvre lors de la période mythique peuvent de nouveau se manifester et le sacré revenir en force.

     Dans les société modernes, l’élargissement du profane a rétréci la notion du sacré qui s’est émietté et réfugié dans la conscience de chacun s’attachant désormais à des valeurs personnelles et perdant sa fonction passée de facteur de cohésion sociale. Seule, la guerre avec ses aspects paroxystique, outrageux et sacrificatoire assume encore le rôle de regénération de la société par la fascination profonde et durable qu’elle exerce sur les âmes.

      Dans les sociétés modernes, le sacré perd du terrain au profit du Profane, délaissant le social, il « s’intériorise » chez les individus et se reporte sur certains de leurs pôles d’intérêt qu’ils jugent primordiaux. Roger Caillois retrouve ces nouvelles formes du sacré dans la dévotion à la Femme, l’Art, la Science, la Patrie, la Révolution et, à l’autre pôle, les héros de la perdition, tels Faust ou don Juan. Il aurait pu ajouter le sport. Le chapitre qui suit, tiré de l’Homme et le sacré décrit ce phénomène d’intériorisation qui peur conduire à l’incroyance religieuse sans pour autant que le sacré disparaisse.

De l’ntériorisation du sacré à l’homme incroyant.

    « Cependant dès les premiers pas de la civilisation, avec le début de la division du travail, plus encore avec la naissance de la cité et de l’État, les fêtes perdent de leur importance. Elles présentent de moins en moins l’ampleur, le caractère total qui faisaient des anciennes effervescences une suspension complète du jeu des institutions et une mise en question intégrale de l’ordre universel. Une société plus complexe ne supporte pas une telle solution de continuité dans son fonctionnement. On assiste alors à l’abandon progressif de l’alternance des phases d’atonie et de paroxysme, de dispersion et de concentration, d’activité réglée ou déchaînée, qui rythme le développement dans le temps d’une vie collective moins différenciée. On peut interrompre le labeur privé, mais les services publics ne souffrent aucun arrêt. Un désordre général n’est plus de mise : tout au plus en tolère-t-on le simulacre.

     L’existence sociale dans son ensemble glisse vers l’uniformité. De plus en plus, elle canalise en un courant régulier et égal l’inondation et la sécheresse. Les multiples nécessités de la vie profane souffrent de moins en moins que tous réservent simultanément au sacré les mêmes instants. Aussi le sacré s’émiette, devient affaire de secte qui mène une existence semi-clandestine ou, dans le meilleur cas, affaire de groupe spécialisé qui célèbre ses rites à l’écart, qui reste encore longtemps officiel ou officieux, et dont le divorce avec le corps de l’État est tôt ou tard consacré par la séparation du spirituel et du temporel. L’Église alors ne coïncide plus avec la Cité, les frontières religieuses avec les frontières nationales.
     La religion bientôt est dépendante de l’homme et non plus de la collectivité : elle est universaliste, mais aussi, de façon corrélative, personnaliste. Elle tend à isoler l’individu de façon à le placer seul à seul en face d’un dieu qu’il connaît alors moins par des rites que par une effusion intime de créature à créateur. Le sacré devient intérieur et n’intéresse plus que l’âme. On voit croître l’importance de la mystique et diminuer celle
du culte. Tout critère extérieur apparaît insuffisant dès le moment où le sacré tient moins à une manifestation objective qu’à une pure attitude de conscience, moins à la cérémonie qu’au comportement profond. C’est avec raison, dans ces conditions, que l’on emploie le mot sacré en dehors du domaine proprement religieux pour désigner ce à quoi chacun voue le meilleur de lui-même, ce que chacun tient pour la valeur suprême, ce qu’il vénère, ce à quoi il sacrifierait au besoin sa vie.
    Telle est en effet la pierre de touche décisive qui, dans le cas de l’incroyant, permet de faire la démarcation entre sacré et profane. Est sacré l’être, la chose ou l’idée à quoi l’homme suspend toute sa conduite, ce qu’il n’accepte pas de mettre en discussion, de voir bafouer ou plaisanter, ce qu’il ne renierait ni ne trahirait à aucun prix. Pour le passionné, c’est la femme qu’il aime ; pour l’artiste ou le savant, l’œuvre qu’ils poursuivent ; pour l’avare, l’or qu’il amasse ; pour le patriote, le bien de l’État, le salut de la nation, la défense du territoire ; pour le révolutionnaire, la révolution.
     Il est absolument impossible de distinguer autrement que par leur point d’application ces attitudes de celle du croyant vis-à-vis de sa foi : elles exigent la même abnégation, elles supposent le même engagement inconditionnel de la personne, un même ascétisme, un égal esprit de sacrifice. Sans doute convient-il de leur attribuer des valeurs différentes, mais c’est là un tout autre problème. Il suffit de remarquer qu’elles impliquent la reconnaissance d’un élément sacré, entouré de ferveur et de dévotion, dont on évite de parler et que l’on s’efforce de dissimuler, de peur de l’exposer à quelque sacrilège (injure, raillerie, ou même simple attitude critique) de la part d’indifférents ou d’ennemis qui n’éprouveraient aucun respect à son égard.
    La présence d’un tel élément entraîne un certain nombre de renoncements dans le déroulement ordinaire de l’existence et, en cas de crise, le sacrifice de la vie lui est consenti d’avance. Le reste est alors considéré comme profane, on en use sans scrupules excessifs, on l’évalue, on le juge, on en doute, on le traite en moyen et non en fin. Certains subordonnent tout à la conservation de leur vie et de leurs biens et semblent ainsi tout tenir pour profane, prenant avec tout, dans la mesure de leur pouvoir, les plus grandes libertés. L’intérêt bien entendu les gouverne ou leur plaisir du moment. Pour eux seuls, il est clair que le sacré n’existe sous aucune forme.»

Roger Caillois, L’homme et le sacré – p.90-91


Les frères Van Eyck - l'agneau mystique (détail), 1432Les frères Van Eyck – l’agneau mystique (détail), 1432

La religion et le sacré vus par René Girard

    Le philosophe et anthropologue français Lucien Scubla a résumé le « système de pensée girardien » à quatre propositions principales :

  1. Le désir humain est toujours mimétique.
  2. La rivalité mimétique est l’unique source de la violence humaine […]
  3. Seule la religion (sacrifice ou renoncement au sacrifice) peut contenir la violence.
  4. La culture provient tout entière de la religion ou plus précisément du sacrifice.

    Le désir mimétique de tous est source dans le groupe d’une violence qui, si elle n’est pas contenue, risque d’aboutir à la « crise mimétique » et à la guerre de tous contre tous pour reprendre la formule de Hobbes qui aboutirait à la destruction totale du groupe. C’est pour palier à cette menace que le groupe va se fédérer sur le dos d’une victime désignée en mettant en place le « mécanisme » de bouc émissaire par lequel la violence de tous contre tous se transformer en violence de tous contre un et permettre le retour à un apaisement et à un nouvel équilibre. Le « cadavre encore chaud » de la victime devient un symbole générateur de sacré : « Les hommes ont inventé leurs dieux pour ne plus se tuer les uns les autres » (Lagarde, 1994). Dans son ouvrage Le Bouc émissaire, René Girard décrit la scène, inspirée des Bacchantes d’Euripide, et réitérée par chaque société, du meurtre originaire d’où sont issu le sacré et la religion :

    « Le dépècement de la victime vivante par les assistants unanimes et désarmés révèle ici sa signification véritable. Même si nous n’avions pas le texte tragique qui représente la scène originelle, nous pourrions l’imaginer. Il ne peut pas s’agir d’une exécution organisée. Tout nous suggère une foule aux intentions d’abord pacifiques, une masse désorganisée que des raisons inconnues et dont la connaissance n’est pas vraiment nécessaire portent à un degré extrême d’hystérie collective. Cette foule finit par se précipiter sur un individu que rien d’essentiel ne désigne à la vindicte de tous mais qui n’en polarise pas moins, en très peu de temps, tous les soupçons, l’angoisse et la terreur de ses compagnons. Sa mort violente procure à la foule l’exutoire dont elle a besoin pour retrouver le calme »  (René Girard, Le Bouc émissaire, p. 187)

    Le rôle de la religion est  dés lors d’empêcher la survenue d’une crise mimétique en substituant par l’intermédiaire du rite une victime sacrificielle à la victime émissaire : 

    « Tous les dangers, réels ou imaginaires, qui menacent la communauté sont assimilés au péril le plus terrible qui puisse confronter une société : la crise sacrificielle. Le rite est la répétition d’un premier lynchage spontané qui a ramené l’ordre dans la communauté parce qu’il a refait contre la victime émissaire et autour d’elle l’unité perdue dans la violence réciproque » (René Girard).

   On a critiqué René Girard d’avoir fait du mimétisme un « mécanisme automatique » à valeur de constante anthropologique qui enferme l’homme dans un déterminisme réducteur. Un contre exemple de ce déterminisme est cité en anthropologie par la pratique du « don ». (se reporter à Marcel Mauss et Alain Caillé).


Et, pour remonter aux sources du sacré, un peu d’étymologie…

    L’étymologie du mot sacré prend sa source dans deux langues, le sanscrit qui est une lande indo-européenne et l’hébreu qui est une langue sémitique.

racines sémitiques

     De la racine sémitique DS, forme verbale signifiant couper, diviser, séparer est issue la racine hébraïque QDS d’où sont issus les mots qadosh, qadash et qodesh qui désignent les choses saintes interdites au toucher, la sainteté, le sacré . Ces mots ont été utilisés 289 fois dans la Bible hébraïque.

Ainsi, chez les hébreux, la notion de sacré va donc intégrer dés l’origine l’idée de séparation. Cette particularité est illustrée dans l’Ancien Testament par l’épisode du « Buisson ardent » (Exode III) au cours duquel Yahvé apparaît à Moïse sur la montagne de l’Horeb, lieu « mis à part » du monde ordinaire et profane, qui apparaît alors comme une terre consacrée, propriété exclusive de Dieu : « Dieu dit : N’approche pas d’ici, ôte tes souliers de tes pieds, car le lieu sur lequel tu te tiens est une terre sainte. »

Le Dominiquin - Moïse et le buisson ardent, 1616.jpg

Racines indo-européennes

    D’un dérivé en -ro de la racine initiale sanscrite SAK, reliée au domaine et aux objets de la divinité est issu le vieux latin sakros dont la forme comporte une variante, l’adjectif italique sakri-, qu’on retrouve partiellement en vieux latin dans le pluriel sacres. De cette origine sont issus les noms latins sacrum, sacer et le verbe sancire : rendre inviolable par un acte religieux (d’où provient l’adjectif français «sacré») puis par extension délimiter, sacraliser puis par extension rendre inviolable, interdire. Dans la langue latine, l’évolution sémantique du sacré est passé de la notion de transcendance à celle de séparation.

On notera à ce sujet avec intérêt que le mot même de sanskrit qui signifie ce qui est sacré, ce qui est initié pour le rite est composé des racines Sam ou Sams qui signifie mettre ensemble, préparer pour le rite, et Skri ou Krti qui signifie consécration, ce qui est initié.

   Du grec ancien ἅγος, hagos, chose terrible, sacrilège, souillure sont issus les termes ἅγιος, hagios  signifiant auguste, sacré, saint (apparenté au sanscrit yájati ayant trait au culte, au sacrifice), hagnos, vénérable, sacré, pur, chaste et hiéros, sacré.


     Le mot profane quant à lui est issu du latin pro-fanum qui s’applique à ce qui se trouve devant l’enceinte réservée, c’est-à-dire le Temple. Le profane s’oppose ainsi au sacré qui se situe lui dans l’enceinte réservée du Temple et qui est de ce fait à la fois séparé et circonscrit (du latin circumscribere : délimiter, entourer.)


    « Dieu est mort ! Dieu reste mort ! Et c’est nous qui l’avons tué ! Comment nous consoler, nous les meurtriers des meurtriers ? Ce que le monde a possédé jusqu’à présent de plus sacré et de plus puissant a perdu son sang sous notre couteau. — Qui nous lavera de ce sang ? Avec quelle eau pourrions-nous nous purifier ? Quelles expiations, quels jeux sacrés serons-nous forcés d’inventer ? La grandeur de cet acte n’est-elle pas trop grande pour nous ? Ne sommes-nous pas forcés de devenir nous-mêmes des dieux simplement — ne fût-ce que pour paraître dignes d’eux ? »

Nietzsche, Le Gai Savoir, Livre troisième, p.125

Che Guevara, le 5 mars 1960 (photo d'Alberto Korda).jpg Che Guevara (photo d’Alberto Korda)

Un sacré « laïque » ? Le point de vue de Régis Debray

     Pour Régis Debray dans son essai Jeunesse du sacré l’époque moderne ouverte avec la proclamation par Nietszche de la mort de Dieu est paradoxalement celui de la résurgence du sacré, ce « revenant indocile » comme il le qualifie. Aucune contradiction pourtant car le sacré moderne apparaît aujourd’hui comme séparé du divin. Il s’exprime dans la ferveur des stades de football et des récitals de stars de la chanson, la flamme du tombeau du Soldat inconnu, la crypte du Panthéon, l’image de Che Guevarra

     « Ce n’est pas parce qu’on est athée qu’on n’a pas de valeurs sacrées. Ne confondons pas le sacré avec le religieux et le religieux avec le divin. Il y a beaucoup de religions sans dieux et sans Dieu. Par sacré, j’entends le trou fondateur, une absence fondamentale, une transcendance sans laquelle n’importe quel ensemble social s’effrite. Toute convergence suppose un point de fuite à l’horizon. Les sociétés par horreur du vide, le remplissent avec les religions traditionnelles. On marche vers l’Eden ou on vient d’un paradis perdu. Nous aurons toujours des comptes à rendre à quelque chose qui n’est pas là. C’est la rançon de notre incomplétude et c’est une chance : l’inquiétude est notre force motrice. Cette interrogation, cette « inquiétude » propre à l’homme ne peut être évacuée de notre réflexion, même si elle relève de l’appréciation individuelle de chacun. Les rituels maçonniques renvoient à cette recherche vers laquelle, en effet, chacun trouvera sa réponse : l’essentiel est la valeur initiatique de la méditation intérieure, du silence et du secret ».


articles liés


 

Moins on se connait, mieux on se porte…


250px-Michelangelo_Caravaggio_065

Le Caravage – Narcisse

Imaginez Narcisse, par Raphaël Enthoven, ARTE.

    Ce que raconte l’histoire de Narcisse, c’est que le narcissisme n’est pas un amour de soi, c’est le contraire !


Article de ce blog liés


la réincarnation de la Viking Lagherta


Lathgertha_by_Morris_Meredith_Williams.png

Lagertha – lithographie par Morris Meredith Williams (1913)

Capture d_écran 2018-08-14 à 08.48.53

     Douze siècles plus tard, réincarnation de Lagertha, épouse du Viking Ragnar Lodbrok (qui a inspiré la série Vikings en Katheryn Winnick, actrice canadienne…

Capture d’écran 2017-05-31 à 14.18.51.png


Quand l’art peut nous aider à changer notre vie – Réflexion à partir d’un poème de Rainer Maria Rilke


louvre-torse-masculin.jpgTorse masculin – Musée du Louvre

Que faire ? Tu dois changer ta vie !

    On sait que lors de son séjour à Paris, le poète allemand Rainer Maria Rilke fut un moment le secrétaire particulier du sculpteur Auguste Rodin à Meudon. C’est sans doute à cette occasion qu’il découvrit au Louvre une statue d’Apollon privée de tête qui lui fit grande impression et exerça sur sa pensée et son style littéraire une influence déterminante qui le conduiront à écrire le célèbre poème Archaïscher Torso Apollos. Voici comment dans un article paru dans le journal Libération en soutien à son ami Cohn-Bendit, le philosophe allemand Peter Sloterdijk imagine cette rencontre :

Peter Sloterdijk.png     « Les lecteurs de Rilke se rappellent qu’au début du XXe siècle le poète fut le secrétaire particulier d’Auguste Rodin à Meudon. C’est certainement à cette époque – autour de 1906 – que Rilke découvrit, au Louvre, la statue tronquée d’une représentation du dieu Apollon. Si l’on en croit les retombées poétiques de cette rencontre, la vue de ce torse fut une sorte de révélation – une véritable épiphanie existentielle. Rainer Maria Rilke fut pénétré du sentiment que la statue le regardait, et avec plus d’intensité qu’il ne pouvait lui-même la regarder. Il crut sentir qu’elle était toujours habitée d’une énergie virile, athlétique et divine, dont émanait directement un mandat moral. Les derniers vers énigmatiques de ce poème intitulé «Torse archaïque d’Apollon» disent : « Il n’existe point là d’endroit qui ne te voie. Tu dois changer ta vie. » La phrase fournit, même si elle s’adresse à un destinataire précis, la forme de base de l’appel à tous et à personne. Elle permet à celui qui l’entend de rencontrer le sublime. A valeur de sublime ce qui figure aux yeux du spectateur la possibilité de sombrer dans ce qui le dépasse, tout en repoussant à plus tard l’accomplissement de cette possibilité. Pour Rilke, ce fut la dimension dionysiaque de l’art. Des oeuvres d’art, à vrai dire, l’on ne saurait plus guère prétendre qu’elles fassent encore entendre la voix d’une autorité. »

Traduit de l’allemand par Jeanne Etoré-Lortholary et Bernard Lortholary (Libération, avril 2009). (Pour l’article complet de Sloterdijk, c’est ICI )

    Dans son essai Tu dois changer ta vie ! paru en 2011 dont le titre reprend le dernier vers du poème de RilkePeter Sloterdijk préconise pour l’humanité un impératif perfectionniste de type nietzschéen qui seul pourrait permettre de sauver celle-ci de l’aliénation mise en œuvre par les multiples et illusoires bulles faussement protectrices religieuses, métaphysiques, commerciales ou politiques.   
ob_58e61e_a-roman-marble-torso-of-a-god-or-athle.jpg

      « Ce qu’il y a de mystérieux en elle, ce n’est pas seulement le fait que rien ne la prépare, sa soudaineté. « Tu dois changer ta vie » – cela semble provenir d’une sphère dans laquelle on ne peut émettre aucune objection. On ne peut pas décider non plus de quelle position est prononcée cette phrase, mais sa verticalité absolue ne fait aucun doute. On ne sait pas si ces mots jaillissent tout droit du sol pour me barrer le chemin à la manière d’un pilier, ou s’ils tombent du ciel pour transformer le sol devant moi en un abîme, si bien que mon pas suivant devrait déjà s’inscrire dans cette vie transformée que l’on réclame. »</

      « Abandonne ton penchant pour les modes de vie confortables : montre-toi au gymnas (gymnos, nu), prouve que la différence entre parfait et imparfait ne t’est pas indifférente, montre-nous que la performance, l’excellence (areté, virtù) ne sont pas restés pour toi des mots étangers, admets qu’il existe pour toi des motivations pour produire de nouveaux efforts ! Et surtout : n’accorde que l’espace qui lui revient au soupçon selon lequel le sport est une chose réservée aux plus bêtes, n’en abuse aps comme d’un prétexte pour continuer à dériver dans ton laisser-aller coutumier, méfie-toi du philistain entoi, qui penses que tu es tel que tu es, déjà à peu près comme il faut ! Écoute la voix de la pierre, ne résiste pas à l’appel à la forme ! Saisis cette occasion de t’entraîner avec un dieu ! »

Peter SloterdijkTu dois changer ta vie, « L’ordre venu de la pierre » p.43 et « Introduction – À propos du tournant anthropotechnique »

Rainer Maria Rilke (1875-1926).pngRainer Maria Rilke (1875-1926)

Deux traductions du poème de Rilke

Sur un torse archaïque d’Apollon

Nous n’aurons jamais vu sa tête légendaire
Aux yeux mûrs comme des fruits
Mais nous voyons son torse encore incandescent
Flamme vacillante pourtant, mais qui
Perdure et brille.

Sans elle d’où viendrait la lumière
Qui suit, éblouissante, la courbure des muscles ?
Et comment le sourire issu du fin mouvement des reins
Coulerait-il jusqu’au sexe lourd, à la mi-temps du corps ?

Sans elle ce roc se dresserait
Court et difforme à la chute diaphane des épaules ;
Il ne scintillerait pas comme une peau de fauve.

Il ne jaillirait pas hors de ses limites
Comme font les étoiles: car il n’y a pas de lieu
D’où l’on ne t’aperçoit. Tu dois changer ta vie !

(Traduction : J. D.)


Nous n’avons pas connu sa tête prodigieuse
où les pupilles mûrissaient. Mais son torse
encore luit ainsi qu’un candélabre
dans lequel son regard, vrillé vers l’intérieur,

se fixe et étincelle. Sinon, tu ne serais
ébloui par la poupe du sein, et la légère
volte des reins ne serait parcourue du sourire
qui s’en va vers ce centre où s’érigea le sexe.

Et la pierre sinon, écourtée, déformée,
serait soumise sous le linteau diaphane des épaules
et ne scintillerait comme fourrure fauve

ni ne déborderait de toutes ses limites
comme une étoile : car il n’y est de point
qui ne te voie. Tu dois changer ta vie.

(Traduction : Jacques Legrand in Rainer Maria Rilke, Œuvres)


466.jpg

La version originale allemande

Archaïscher Torso Apollos 

Wir kannten nicht sein unerhörtes Haupt,
darin die Augenäpfel reiften. Aber
sein Torso glüht noch wie ein Kandelaber,
in dem sein Schauen, nur zurückgeschraubt,

sich hält und glänzt. Sonst könnte nicht der Bug
der Brust dich blenden, und im leisen Drehen
der Lenden könnte nicht ein Lächeln gehen
zu jener Mitte, die die Zeugung trug.

Sonst stünde dieser Stein entstellt und kurz
unter der Schultern durchsichtigem Sturz
und flimmerte nicht so wie Raubtierfelle ;

und bräche nicht aus allen seinen Rändern
aus wie ein Stern: denn da ist keine Stelle,
die dich nicht sieht. Du mußt dein Leben ändern.

« Archaïscher Torso Apollos », In Neue Gedichte, 1907


Commentaire de Fabrice Midal : Narcisse ou le sens authentique du désir (France Culture, c’est ICI )

Narcisse et Cupidon (1627-1630) - Nicolas Poussin - Crédit Christie's.png

°°°
« Désirer est une profonde énigme remarque la philosophie depuis Platon. Car je peux aussi bien désirer ce qui me fait croître, ce qui favorise la vie ou au contraire ce qui m’égare et me nuit. Or tel est précisément le rôle de la philosophie : susciter un désir ardent vers ce qui nous manque pour être pleinement qui nous sommes. Narcisse est l’être qui désire la beauté seule à même de capturer notre âme pour lui faire quitter la pesanteur, le mensonge et la lâcheté. »

°°°

       Le 29 juillet 2018, FRANCE CULTURE a diffusé sous la direction de Fabrice Midal, docteur en philosophie et auteur de l’essai Sauvez votre peau ! Devenez narcissique (Flammarion, 2018) une émission sur le thème de « Narcisse ou le sens authentique du désir » dans laquelle il présente les différentes facettes, parfois contradictoires, du personnage de Narcisse tel qu’il a été interprété par les auteurs de l’antiquité : Pausanias dans sa présentation des Hymnes homériques, Virgile et enfin Plotin qui reproche à l’infortuné jeune homme d’avoir été fasciné par une image, en l’occurrence la sienne, qui n’est qu’une illusion et éloigne de la vraie compréhension de son être réel qui est le but ultime de la philosophie. Citant Plotin :  « Reviens en toi-même et regarde. Si tu ne vois pas encore ta propre beauté, fais comme le sculpteur d’une statue qui doit devenir belle. Enlève tout ce qui est superflu, redresse ce qui est oblique, ne cesse de sculpter ta propre statue jusqu’à ce que brille pour toi la clarté divine de la vertu », Fabrice Midal précise qu’être narcissique ne consiste pas seulement à se rencontrer mais aussi à nous façonner, à nous transformer, à travailler sur nous-même. En découvrant notre propre beauté à l’intérieur de nous-même, on est l’objet d’un saisissement, d’une émission, d’un ardent désir de vous réunir à vous-mêmes en vous recueillant en vous-mêmes. La philosophie nous enseigne que la voie à suivre pour atteindre ce retour en nous-mêmes est celle de la beauté car la beauté nous arrête et nous conduit à nous retourner sur nous-mêmes en étant narcissique. C’est cette voie de la beauté qu’a choisi Rilke pour nous faire retourner sur nous-mêmes :

       « Au lieu d’en rester à l’émerveillement de voir la beauté de la sculpture comme étant là devant lui, Rilke fait un mouvement tout intérieur de retournement. C’est le sens du vers « Tu dois changer ta vie !» Le torse d’Apollon qu’il voit dans cette lumière le transforme et le remet en face de sa responsabilité d’Être humain. Est-ce que c’est pas là une expérience très commune ? Ceux qui sont frappés par un poème, un concert, un tableau ne font-ils pas les preuves que cette œuvre les grandit ? Elle éclaire en profondeur les sens de le leur propre existence : je vais voir une pièce de théâtre, elle me transporte… Pourquoi ? Parce que je ne la regarde pas juste comme un spectacle, elle me fait vivre une expérience, elle éclaire ma propre vie, elle me renvoie à moi-même. Pourquoi devant un champ de fleurs, pourquoi devant un cheval au galop, pourquoi devant la mer au clair de lune sommes-nous si profondément réjouit ? Pourquoi en présence d’un ami, notre visage s’éclaire-t-il ? Parce qu’alors notre moi profond s’éveille. Devenez narcissique en ce sens cela veut dire : laissez la beauté être votre Ulysse qui vous reconduit à vous-même. La philosophe Simone Weil, en commentant l’hymne à Demeter évoque cette question d’une manière tout à fait étonnante : le narcisse, écrit-elle, est la fleur qui représente Narcisse, cet être si beau qu’il ne pouvait être amoureux que de lui-même. La seule beauté qui puisse être un objet d’amour pour elle-même, qui puisse être son propre objet est la beauté divine qui apparaît ici-bas sous la forme de la beauté du monde comme un piège pour l’homme. Pourquoi dans ce mythe, Narcisse est-il partout décrit comme un très beau jeune homme ? Parce que sa beauté est celle qui nous permet de nous rencontrer. Devenir narcissique, c’est découvrir notre propre beauté. Mais pourquoi Simone Weil écrit-elle que la beauté est un piège ? Parce que nous croyons qu’elle est extérieure et que du coup nous ne sommes pas inquiet quand nous la rencontrons : « Ah, tiens voilà un joli champs de fleurs… ». Cela nous réjouit, ne nous fait pas peur. Si l’on nous disait : « Retourne-toi en toi-même pour te rencontrer », on aurait pas trop envie de le faire. (…) mais heureusement la beauté nous piège, elle nous bouleverse, elle nous retourne, elle nous donne envie de nous  y abandonner et sans nous en rendre compte nous sommes ainsi ramenés à nous et nous découvrons surpris qu’il y a une véritable splendeur qui y réside. »
Fabrice Midal

Retour à Peter Sloterdijk : la religiosité de l’art

   Dans son essai « Tu dois changer ta vie » dont le titre reprend les dernières lignes du poème de RilkePeter Sloterdijk se livre à une analyse magistrale de ce poème et de sa conclusion, analyse qui permet d’éclairer la spécificité de toute œuvre d’art et du pouvoir mystérieux qu’elle exerce sur nous. La relation complexe qui s’établit entre une œuvre et son spectateur n’est pas univoque, elle est à double sens. Ce qui différencie une œuvre d’art d’un objet banal, c’est qu’elle provoque chez celui qui la découvre un saisissement esthétique, une « illumination privée » pour reprendre les termes utilisés par Sloterdijk. Ce phénomène d’irradiation de l’œuvre d’art peut alors être assimilée à un « regard » et fait qu’elle nous regarde autant qu’elle est regardée. C’est le sens de la première partie du vers final du poème de Rilke : « car il n’y est de point qui ne te voie ». Pour Sloterdijk ce phénomène s’apparente à l’expérience religieuse. L’illumination née de la contemplation de l’œuvre d’art fait d’elle une « puissance mystérieuse » qui a pouvoir sur nous, c’est en quelque sorte une révélation, une épiphanie. La seconde partie du vers final du poème de Rilke : « Tu dois changer ta vie ! » prend alors tout son sens, c’est l’impératif religieux du changement de soi en référence à des valeurs supérieures : « Il ne suffit pas de dire que Rilke, en l’esthétisant, a retransposé l’éthique dans le lapidaire, le cyclopéen, l’antique et le brutal. Il a découvert une pierre qui incarne tout simplement le torse de la « religion », de l’éthique, de l’ascèse en général; une entité qui envoie d’en haut, par rayonnement, un appel réduit à un ordre pur : l’instruction inconditionnelle, l’expression, transpercée de lumière, de l’Être, qui ne peut être compris et ne s’exprime qu’à l’impératif ». On remarquera que tout au long de sa démonstration Sloterdijk n’utilisera jamais le mot « beauté », terme valise habituellement utilisé pour qualifier l’influence mystérieuse que l’œuvre d’art exerce sur nous.

     C’est la puissance de ce sentiment de type religieux propre à l’œuvre d’art que le philosophe Fabrice Midal ne semble pas avoir perçu, réduisant l’action de celle-ci sur son contemplateur à un « émerveillement », un « éclairement » provoqué par sa « beauté » qui agirait de manière essentiellement rationnelle en révélant la véritable nature de notre Être profond et notre désir de changement.

Enki sigle
PS. Quelques jours après avoir rédigé cet article, je publiais une photo de la Basilique Sainte Marie-Madeleine de Vézelay que je venais tout juste de visiter (c’estICI). En recherche d’une citation pour accompagner ce lieu « inspiré », je tombais sur la phrase avec laquelle l’écrivain et homme politique Maurice Barrès a ouvert son roman historique La Colline inspirée une année avant le début de la guerre de 14-18. Cette phrase faisait étrangement écho à l’interprétation de Peter Sloterdijk sur la sculpture de l’Apollon du Louvre : « Il est des lieux qui tirent l’âme de sa léthargie, des lieux enveloppés, baignés de mystère, élus de toute éternité pour être le siège de l’émotion religieuse.(…) Ce sont les temples du plein air. Ici nous éprouvons, soudain, le besoin de briser de chétives entraves pour nous épanouir à plus de lumière. Une émotion nous soulève ; notre énergie se déploie toute, et sur deux ailes de prière et de poésie s’élance à de grandes affirmations ». Comme le torse de la sculpture grecque célébré dans son poème par Rilke, la basilique de Vézelay par son rayonnement agit sur nous pour nous rendre meilleur, nous élever au-dessus de notre condition. Cette influence est péremptoire, l’élancement poétique qui nous emporte ne laisse aucune place au doute, c’est celui des grandes affirmations.

articles liés