Archimède et le baron de Münchhausen ou les deux paradigmes de l’action humaine


« Donnez-moi un point d’appui et un levier et je soulèverai le monde. »
                                        sentence attribuée à Archimède

Jean-Pierre Dupuy.png     C’est Jean-Pierre Dupuy, disciple de René Girard qui réunit ces deux personnages dans l’avant-propos de son essai paru en 2008, La marque du sacré. Quels personnages peuvent être plus antinomiques que ces deux personnalités, l’une bien réelle, Archimède de Syracuse (- 287, – 212), figure éminente de l’esprit rationnel et scientifique de l’Antiquité classique qui a révolutionné les mathématiques, la physique et la mécanique de son temps, connu en particulier pour ses recherches sur les corps flottants et le principe du levier, l’autre tout aussi réel, l’officier allemand Karl Friedrich Hieronymus, baron de Münchhausen (1720-1797) qui avait la réputation d’être un grand afabulateur et auquel l’imagination fertile de l’écrivain Rudolf Erich Raspe a prêté des aventures toutes plus rocambolesques les unes que les autres. Parmi ces aventures figure l’épisode fameux de son sauvetage d’un marais dans lequel il s’était embourbé avec son cheval et dont il s’extirpa sans concours extérieur en se tirant lui-même par les cheveux et, dans une autre version, en tirant les lanières de ses bottes.  (voir un article précédent sur le sujet, c’est ICI)

levier d

Baron Munchausen's remarkable leap Illustration by Alphonse Adolf Bichard

illustration du levier d’Archimède et du sauvetage du baron de Münchhausen

       Et évidemment, tous les esprits rationalistes de se gausser du baron qui n’hésite pas, pour justifier ses soi-disants exploits, à s’affranchir des lois de la physique. Or on a beau jeu de nous rappeler que cet irrationalisme que la société reproche à l’individu isolé mu par sa seule vanité qu’est le baron de Munchhaüsen, elle n’hésite pas a se l’autoriser pour elle-même sans aucune restriction si son intérêt  supérieur l’exige. Et en effet, pour accompagner sa fondation et garantir les conditions de sa survie, la société n’hésite pas à s’affranchir des lois de la raison et à faire appel au surnaturel pour assurer la cohésion de ses membres. C’est le message que nous délivre Jean-Pierre Dupuy quand il écrit que « les collectifs humains sont des machines à fabriquer des dieux » et qu’à la façon du Baron de Münchhausen plus que par l’application des principes scientifiques défendus par Archimède, « les sociétés humaines ont toujours trouvé le moyen d’agir sur elles-mêmes par le truchement d’une extériorité ». Effectivement, il faut reconnaître que ces croyances et pratiques irrationnelles que constituent les récits mythiques ou religieux de la création et de l’organisation du monde ont le pouvoir de souder les êtres humains dans le but de leur faire réaliser des objectifs communs et leur faire accomplir des exploits et des prodiges. Les exemples de groupes humains mis en branle sous l’emprise d’une croyance religieuse sont légions depuis les constructeurs du site sacré de Stonehedge qui ont transporté sur presque trois cent kilomètres des mégalithes de pierre d’une taille démesurée jusqu’aux bâtisseurs des pyramides d’Égypte, d’Amérique ou des cathédrales gothiques en passant par les fous de Dieu de toutes religions qui ont imposés, les armes à la main, leurs croyances à des peuples et des continents entiers.

   La construction des pyramides d’Égypte et les Croisés sous les murs de Jérusalem

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     le sacrement des rois de France à Reims depuis Clovis (le premier roi à recevoir l’onction divine fut Pépin le Bref à Soisson) qui légitime le pouvoir du roi de France par le dieu des chrétiens. Les premiers à avoir appliqué ce rite furent les peuples du Moyen-Orient (Syrien, Hittites, Hébreux, puis les Wisigoths d’Espagne. Le Roi de France ainsi sacré avait la réputation de pouvoir accomplir certains miracles.

L’origine de la religion

    Alors que jusqu’à René Girard, la croyance religieuse était considéré le plus souvent comme une croyance relative comme les autres définie historiquement par l’évolution des sociétés humaines et qui venait en quelque sorte se « plaquer » de l’extérieur sur l’intellect humain, ce philosophe dans le prolongement de sa théorie du désir mimétique a déplacé le thème religieux du champ philosophique au champ anthropologique en défendant l’idée que la religion et le sacré était la conséquence des dérives provoquées par le désir mimétique : 

     « Le geste humain par excellence, c’est de faire des dieux en faisant des victimes. Lorsqu’une foule en délire décharge sa haine unanime sur un même innocent (le «bouc émissaire»), elle devient une machine à fabriquer du sacré et de la transcendance. (…) Le mécanisme est unique, mais la phénoménologie qu’il engendre est aussi variée que les cultures et les institutions humaines, puisque celles-ci reposent sur une interprétation erronée de l’élément fondateur. Les mythes ne sont que des textes de persécution écrits du point de vue des persécuteurs. »  
                                                                                               ( Jean-Pierre Dupuy, La marque du sacré, 2009)

      La vie en société n’est donc possible que si les individus contrôlent leurs pulsions conformément à des règles définies par un pacte commun et il faut bien admettre que pour atteindre cet objectif, la société doit exercer sur chacun de ses membres une contrainte draconienne qui doit être respectée par tous sans aucune exception. La survie du groupe en dépend car déroger à la loi conduit inévitablement à la guerre de tous contre tous et à la destruction du groupe, ce qui se produit en cas de crise mimétique poussée à son paroxysme. Or, quoi de mieux qu’une croyance surnaturelle pour légitimer les lois qui régissent les relations entre les membres du groupe ? La loi des hommes, par essence de nature imparfaite peut être remise en cause à chaque instant, la loi des dieux, elle, est considérée comme parfaite et immuable. Voila ce qu’écrivait le philosophe allemand Peter Sloterdijk au sujet de la naissance du religieux dans les sociétés traditionnelles :

      « Ils ne peuvent exister sans ennemis ni victimes sacrificielles et dépendent donc de la répétition constante du mensonge sur l’ennemi s’ils veulent parvenir à un degré de stress autogène nécessaire à la stabilisation interne. (…) Il n’est nul besoin de croire aux dieux  ; il suffit de se rappeler la fête meurtrière constitutive pour savoir en quoi ils nous concernent. Le souvenir angoissé d’un crime caché est ce qui constitue la religiosité profonde des cultures anciennes ; dans cette ambiance religieuse, les peuples sont proches des mensonges et des spectres qui les fondent. Dieu est l’instance qui peut rappeler à ses adeptes le mystère occulté de la faute. (…)  C’est en tant que communautés de narration et d’émotion — c’est-à-dire dans le culte — que les cultures, ces groupes de criminels enchantés par leur méfait, sont le plus elles-mêmes. C’est là où les émotions et le récit se recoupent que se constitue le sacré. (…) L’objet sacrifié est ainsi placé au cœur de l’espace spirituel d’une société. (…) La fusion des groupes fondée sur les émotions et les récits, les peurs et les mensonges, se trouve aussi consolidée politiquement. »
                                                            Peter Sloterdijk (Finitude et ouverture – vers une éthique de l’espace) 

      Dans le cas du baron de Munchhaüsen, cet appel à une force surnaturelle qui volerait à son aide au mépris des lois de la physique serait vain mais dans le cas d’un groupe humain en proie au risque de désagrégation par la folie destructrice, cet appel au surnaturel fonctionne car les sacrificateurs qui déchargent leur violence sur un individu innocent ignorent tout des mécanismes psychologiques du transfert inconscient et mettent sur le compte d’une intervention divine bénéfique le retour de la paîx et de l’équilibre quand ils ne condamne pas sans appel et sans preuves et au mépris de toute justification, par ruse de la raison, leur victime expiatoire.

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Giacomo Paracca – Le Massacre des innocents, 1587


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Au temps de la « solidarité critique » : Das Barlach-Lied de Wolf Biermann par Erika Pluhar


Ah, la voix suave d’ErikaPluhar…

DAS BARLACH-LIED                                 Le chant de Barlach

Ach Mutter mach die Fenster zu          Oh Mère, ferme la fenêtre
Ich glaub es kommt ein Regen              Je crois que la pluie arrive
Da drüben steht die Wolkenwand        Il y a là-bas un mur de nuages
Die will sich auf uns legen                     qui veut s’abattre sur nous

Was soll aus uns noch werden              Qu’allons-nous encore devenir ?
Uns droht so große Not                           Un si grand danger nous menace
Vom Himmel auf die Erden                   Du Ciel sur la Terre
Falln sich die Engel tot                            Tombent les anges morts

Ach Mutter mach die Türe zu               Oh ! Mère, ferme la porte
Da kommen tausend Ratten                  des milliers de rats sont en route
Die hungrigen sind vorneweg              Les affamés sont en avant-garde
Dahinter sind die satten                         suivis par les rassassiés

Was soll aus uns noch werden              Qu’allons-nous encore devenir ?
Uns droht so große Not                           Un si grand danger nous menace
Vom Himmel auf die Erden                    Du Ciel sur la Terre
Falln sich die Engel tot                             Tombent les anges morts

Ach Mutter mach die Augen zu             Oh ! Mère, ferme les yeux
Der Regen und die Ratten                       La pluie et les rats sont là
Jetzt dringt es durch die Ritzen rein    Ils pénètrent à travers les fentes
Die wir vergessen hatten                        que nous avions oubliées.

Was soll aus uns noch werden              Qu’allons-nous devenir ?
Uns droht so große Not                           Un si grand danger nous menace
Vom Himmel auf die Erden                    Du Ciel sur la Terre
Falln sich die Engel tot                             Tombent les anges morts

Paroles et musique de Wolf Biermann – Traduction interprétée d’Enki


« Auferstanden aus Ruinen« , l’Hymne officiel de l’ancienne RDA, musique de Hanns Eisler


Wolf Biermann

Wolf Biermann (     L’auteur-compositeur et interprète Wolf Biermann a été une figure emblématique de ma jeunesse, figure éminente d’un « socialisme à visage humain ». Né en 1936 d’un père docker juif membre de la résistance communiste antinazie qui sera assassiné en 1943 à Auschwitz, Wolf qui vit à Hambourg adhère naturellement après la guerre à la Junge Pioniere (Jeunes Pionniers), organisation communiste pour la jeunesse et, à la naissance de la RDA, choisit de vivre dans ce pays. Il y rencontre en 1960 le compositeur et théoricien de la musique autrichien Hanns Eisler, collaborateur de Bertolt Brecht qui aura sur lui une influence déterminante. Le Barlach-Lied rappelle d’ailleurs beaucoup le style musical d’Eisler. Il fonde en 1961 le Théâtre ouvrier et étudiant de Berlin-Est mais va vite rencontrer sur son chemin la censure du régime est-allemand. Suit alors une longue période au cours de laquelle Wolf, adepte de la « solidarité critique » vis-à-vis du régime, va jouer avec celui-ci au jeu du chat et de la souris. Il pensait alors et ceux qui soutenait son action à l’ouest également que le régime pouvait évoluer dans une voie plus démocratique mais en 1976, après un concert à Cologne, il est déchu de sa nationalité est-allemande et interdit de retour. C’est la fin des illusions sur une amélioration possible du régime. Il poursuit sa carrière en Allemagne de l’ouest, critiquant à la fois la RDA et la République fédérale. Il avait coutume de dire à ce sujet « qu’il était passé de la pluie au purin » traduction littérale de l’expression allemande « Jetzt bin ich vom Regen in die Jauche gekommen » (« tomber de Charybde en Scylla »). Il est le beau-père de la chanteuse déjantée Nina Hagen. (voir l’article de ce blog Nina Hagen – Diva de la dér(a)ision.)


Ernst Barlach - Magdeburger EhrenmalErnst Barlach – Magdeburger Ehrenmal

Ernst Barlach

ernst Barlach (1870-1938)     Le sculpteur expressionniste allemand Ernst Barlach (1870-1938), d’abord belliciste au cours de la Première Guerre mondiale a ensuite milité pour la paix. Il réalisera ainsi entrer 1918 et 1927 de nombreux monuments aux morts de la guerre dont plusieurs expriment la douleur des mères dont les fils sont morts. Ces œuvres ne plaisent pas aux nazis lors de leur prise du pouvoir en 1933 et plusieurs d’entre elles seront détruites ou déplacées (Güstrow, Magdebourg, Kiel). Une violente campagne appelle au meurtre de l’artiste en 1934 et il est contraint de quitter l’académie prussienne des Arts tandis que 400 de ces œuvres sont retirées des musées allemands considérées comme représentatives de l’Art Dégénéré.


Erika Pluhar

Erika Pluhar      Chanteuse, écrivaine et actrice autrichienne, Erika Pluhar est né en 1939 à Vienne et a étudié au Max Reinhardt Seminar et à l’Académie viennoise de musique et des arts de la scène. Elle chante depuis les années 1970 et a publié son premier livre en 1981. De 1968 à 2010, elle a tourné dans 15 films. Elle a reçu le prix d’interprétation  Kammerschauspieler en 1986. Son interprétation du Barlach-lied est tirée de son album Pluhar singt Biermann paru en 1979 dans lequel la chanteuse interprète 12 chansons de Wolf Biermann. Ce dernier avait créé la chanson 11 années plus tôt en 1968 alors qu’il vivait encore en Allemagne de l’Est.


l’Apocalypse vu par Carlos Fuentes


L’instinct d’Inez

Carlos Fuentes (1928-2012)Carlos Fuentes (1928-2012)

    Au chapitre 2 de l’Instinct d’Inez, cet étrange roman de Carlos Fuentes qui nous fait voyager dans l’espace et dans le temps, le chef d’orchestre français Gabriel Atlan-Ferrara fait répéter de nuit à l’orchestre du Covent Garden l’opéra La Damnation de Faust d’Hector Berlioz et s’emploie à mettre en condition les musiciens par une grande envolée lyrique sur le thème de la lutte éternelle entre Eros et Thanatos. Car c’est bien d’amour et de mort dont il est question dans ce roman inclassable. La répétition a lieu le 28 décembre 1940 en plein Blitz  destructeur sur Londres lancé par la Lutwaffe qui ne connait pas la trêve des confiseurs et les avions ennemis qui bombardent de nuit la population civile sans discontinuer s’apparentent au noires cohortes des cavaliers de l’Apocalypse. Dans ces conditions, la production de cet opéra apparaît comme une victoire du bien contre le mal et à son habitude le Maestro maîtrise et canalise avec brio le flux sonore produit par l’orchestre et les chœurs, pourtant, dans cet ensemble, une voix magnifique va bientôt se lever et se distinguer et provoquer sa fureur. La voix est celle d’une toute jeune femme, Inez, dont le Maestro tombera amoureux et qu’il rencontrera dans les années qui suivront par intermittence durant de courts moments à l’occasion de ses reprises de l’opéra de Berlioz. Malgré l’amour passionné qu’il lui porte, il finira toujours par la quitter parce qu’ils sont tous deux prisonniers : lui de son art auquel il s’est totalement voué, elle d’un lointain passé. Ce passé, c’est le temps mythique des origines qui a vu naître chez les premiers humains d’abord le cri, puis la parole, puis le chant, l’amour et enfin la maternité, temps qui revient régulièrement éclore dans l’esprit de la jeune femme à la façon de l’Éternel retour nietzschéen. Inez est une créature archétypale et désincarnée qui représente la Femme dans tous ses rôles et fonctions et à ce titre se situe à la fois dans le présent et le passé. Le souvenir de ce qu’elle a vécu ou qu’une autre qu’elle même a vécu dans un lointain passé et dont fait partie l’amour pour un homme, la poursuit et l’empêche de vivre pleinement sa vie. Encore une histoire d’amour impossible me direz-vous… Moi qui venait juste de terminer Aurélien, le roman d’Aragon, qui met également en scène un amour rendu impossible par l’impérieux besoin d’absolu de l’héroïne, j’étais servi… Le roman est difficile à suivre et beaucoup ont renoncé à poursuivre leur périple dans le dédale des situations et des rebondissements. Reste des textes magnifiques dont certains pourraient être qualifiés de «musicaux» par la manière dont ils accompagnent et font corps avec la musique de Berlioz.


Apocalypse

Albrecht Dürer - les quatre cavaliers de l'Apocalypse (détail),  1497-98Albrecht Dürer – les quatre cavaliers de l’Apocalypse (détail),

      Criez, hurlez d’épouvante, hurlez comme l’ouragan, criez comme les forêts profondes, que les rochers croulent, que les torrents se précipitent, hurlez de peur parce qu’en cet instant vous voyez passer dans l’air les chevaux noirs, les cloches s’apaisent, le soleil s’éteint, les chiens gémissent, le Diable s’est emparé du monde, les squelettes sont sortis de leurs tombes pour saluer le passage des sombres coursiers de la malédiction. Il pleut du sang ! Les chevaux sont prompts comme la pensée, inattendus comme la mort, c’est la bête qui nous a toujours poursuivis, depuis le berceau, le spectre qui frappe la nuit, à notre porte, l’animal invisible qui gratte à notre fenêtre, criez tous comme s’il y allait de votre vie ! AU SECOURS ! Vous implorez la Sainte Marie tout en sachant au fonde de vous que ni elle ni personne ne peut vous sauver; vous êtes tous condamnés, la bête nous pourchasse, il pleut du sang, les ailes des oiseaux de nuit nous fouettent le visage, Méphistophélès a empoisonné le monde et vous, vous chantez comme dans une opérette de Gilbert and Sullivan… ! Comprenez-donc : vous chantez le Faust de Berlioz, pas pour vous plaire, pas pour impressionner, pas même pour émouvoir; vous chantez pour semer l’effroi; vous êtes un cœur d’oiseaux de mauvais augure qui annonce : on vient nous détruire notre nid, on vient nous arracher les yeux, nous dévorer la langue, alors vous répondez avec l’ultime espoir de la peur, vous hurlez Sancta Maria, ora pro nobis, ce territoire nous appartient et celui qui approchera, nous lui arracherons le soyeux, nous lui dévorerons la langue, nous lui couperons les couilles, nous lui ferons sortir la matière grise par l’occiput, nous le découperons en morceaux, nous jetterons le stripes aux hyènes, le cœur aux lions, le poumons aux corbeaux, les reins aux sangliers et l’anus aux rats ! hurlez ! hurlez votre terreur et votre agressivité à la fois, défendez-vous, le Diable n’est pas un seul, c’est sa ruse, il prend la forme de Mephisto, mais il est collectif, le Diable est un nous impitoyable, une hydre sans pitié et sans bornes, le Diable est pareil à l’univers même, Lucifer n’a ni commencement, ni fin, voilà ce que vous devez communiquer, vous devez comprendre l’incompréhensible, Lucifer est l’infini tombé sur Terre, c’est l’exilé du ciel dans un rocher tombé de l’immensité universelle, tel fut le châtiment divin, tu seras infini et immortel sur la Terre finie et mortelle, mais vous, vous ce soir sur la scène du Covent Garden, vous devez chanter comme si vous étiez les alliés de Dieu abandonnés par Dieu, vous devez hurler comme vous aimeriez entendre Dieu hurler parce que son éphèbe favori, son ange de lumière, l’a trahi et que Dieu, e,notre rire et larmes — quel mélodrame que la Bible —, a offert le Diable au monde afin que dans la pierre de finitude se représente la tragédie de l’infini éthéré.

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      Vous devez chanter comme les témoins de Dieu et du Démon, Sancta Maria, ora pro nabis, criez Has, has, Méphisto ! faites fuir le Diable. Sancta Maria, ora pro nabis du, que le cor résonne, que les cloches sonnent, qu’on reconnaisse le métal, la multitude mortelle approche, soyez un chœur, soyez aussi une multitude, une légion qui avance pour vaincre de sa voix le fracas des bombes, nous répétons lumière éteintes, c’est la nuit sur Londres et la Lutwaffe bombarde sans interruption, essaim d’oiseaux noirs qui font jaillir le sang, la grande chevauchée des coursiers du Diable dans le ciel noir, les ailes du Malin nous frappent le visage, vous le sentez ! C’est ça que je veux entendre : un chœur de voix qui supplante le bruit des bombes, ni plus ni moins, Berlioz le mérite, n’oubliez pas que je suis français, chantez jusqu’à faire taire les bombes de Satan, je n’aurais de  furieuse de Berliozcesse que de l’avoir obtenu, vous m’entendez ? Tant que les bombes du dehors supplanteront les voix du dedans, nous continuerons, allez vous faire foutre, mesdames et messieurs*, jusqu’à nous tombions de fatigue, jusqu’à ce que la bombe fatidique tombe sur la salle de concert et que nous soyons effectivement foutus, réduits en bouillie, jusqu’à ce que nous ayons, ensemble, remplacé la cacophonie de la guerre par l’harmonie furieuse de Berlioz, l’artiste qui ne veut gagner aucune guerre, qui veut seulement nous entraîner avec Faust en enfer parce que nous, toi, toi, toi, et moi aussi, nous avosnvendu notre âme collective au Démon, alors chantez comme des bêtes sauvages qui se voient pour la première fois dans un miroir et en savent pas que ce sont elles-mêmes qu’elles voient ! hurlez comme le spectre qui s’ignore, comme le reflet ennemi, criez comme si vous découvriez que l’image de chacun dans le miroir de ma musique était celle de l’ennemi le plus féroce, non pas l’Antéchrist, mais l’Anti-moi, l’antiu-père et l’anti-mère, l’anti-fils, l’anti-amant, la créature aux ongles crasseux de merde et de pus qui voudrait nous mettre la main au cul et dans al bouche, dans le soreilles et dans les yeux, nous ouvrir le canal occipital pour nous infecter le cerveau et dévorer nos songes; hurlez comme les bêtes perdues dans la jungle qui doivent hurler afin que les autres bêtes le sreconnaissent à distance, criez comme le oiseaux pour épouvanter l’adversaire qui veut nous arracher notre nid… !
     — Regardez le monstre que vous ne pouviez imaginer, le frère, le membre de la famille qui, une nuit, ouvre la porte pour nous violer, nous assassiner, mettre le feu au foyer commun…

Carlos Fuentes, L’instinct d’Inez (Instinto de Inez, 2000) – pp.33-36

* en français dans le texte


Hector Berlioz, La Damnation de Faust

La Course à l’Abîme (scène XVIII) & Pandaemonium (scène XIX)

SCÈNE XVIII
Plaines, montagnes et vallées

La course à l’abîme
Faust et Méphistophélès galopant sur deux chevaux noirs.

FAUST

Dans mon cœur retentit sa voix désespérée…
Ô pauvre abandonnée !

PAYSANS (agenouillés devant une croix champêtre)

Sancta Maria, ora pro nobis.
Sancta Magdalena, ora pro nobis.

FAUST

Prends garde à ces enfants, à ces femmes priant
Au pied de cette croix.

MÉPHISTOPHÉLÈS

Eh ! qu’importe ! en avant !

PAYSANS

Sancta Margarita…
(cri d’effroi)
Ah !!!
(Les femmes et les enfants se dispersent épouvantés.)

FAUST

Dieux! un monstre hideux en hurlant nous poursuit !

MÉPHISTOPHÉLÈS

Tu rêves !

FAUST

Quel essaim de grands oiseaux de nuit !
Quels cris affreux!… ils me frappent de l’aile !

MÉPHISTOPHÉLÈS (retenant son cheval)

Le glas des trépassés sonne déjà pour elle.
As-tu peur ? retournons !
(Ils s’arrêtent.)

FAUST

Non, je l’entends, courons !
(Les chevaux redoublent de vitesse.)

MÉPHISTOPHÉLÈS (excitant son cheval)

Hop ! hop ! hop !

FAUST

Regarde, autour de nous, cette ligne infinie
De squelettes dansant!
Avec quel rire horrible ils saluent en passant!

MÉPHISTOPHÉLÈS

Hop! pense à sauver sa vie,
Et ris-toi des morts!
Hop! hop!

FAUST (de plus en plus épouvanté et haletant)

Nos chevaux frémissent,
Leurs crins se hérissent,
Ils brisent leurs mors !
Je vois onduler
Devant nous la terre ;
J’entends le tonnerre
Sous nos pieds rouler !

MÉPHISTOPHÉLÈS

Hop ! hop !

FAUST

Il pleut du sang !!!

MÉPHISTOPHÉLÈS (d’une voix tonnante)

Cohortes infernales !
Sonnez, sonnez vos trompes triomphales,
Il est à nous !
(Ils tombent dans un gouffre.)

FAUST

Horreur ! Ah !

MÉPHISTOPHÉLÈS

Je suis vainqueur !


Possession

     L’appel sur scène la tira de sa méditation.
     Plus de la moitié de l’opéra s’était déjà déroulé, elle ne faisait son entrée que dans la troisième partie, avec une lampe à la min. Faust s’est caché. Méphistophémlès s’est enfui. Marguerite va chanter pour la première fois :

Que l’air et étouffant !
J’ai peur comme une enfant !

    Elle croisa le regard d’Atlas-Ferrara dirigeant l’orchestre d’un air absent, totalement absorbé, très professionnel; les yeux, cependant, démentait cette sérénité, ils dénotaient une cruenté et une terreur qui l’épouvantèrent dés qu’elle entama la seconde strophe, c’est mon rêve d’hier qui m’a toute troublée, et en cet instant, sans cesser de chanter, elle cessa d’écouter sa voix, elle savait qu’elle chantait mais elle ne s’entendait pas, elle n’entendait pas l’orchestre, elle fixait Gabriel tandis qu’un autre chant, à l’intérieur d’Inez, fantôme de l’aria de Marguerite, la séparait d’elle-même, la faisait entrer dans un rite inconnu, s’emparait de son rôle sur scène comme d’une cérémonie secrète que les autres, tous ceux qui avaient payé pour assister à la représentation de la Damnation de Faust à Covent Garden, n’avaient pas le droit de partager : le rite n’appartient qu’à elle, mais elle ne s’écoutait plus, elle ne voyait que le regard hypnotique d’Atlas-Ferrara lui reprochant sa faute professionnelle, que chantait-elle ? que disait-elle ? mon corps n’existe pas, mon corps ne touche pas terre, la terre commence aujourd’hui, jusqu’au moment où elle lance un cri hors du temps, une anticipation de la grande cavalcade infernale qui marque le point culminant de l’œuvre.

Oui, soufflez ouragans, criez, forêts profondes,
Croulez, rochers, torrents !…

       Alors la voix d’Inez Prada sembla se transformer en écho d’elle-même, puis en compagne, puis finalement en voix étrangère, séparée, voix d’une puissance comparable à celle des coursiers noirs, au battement des ailes nocturnes, aux tempêtes aveugles, aux cris des damnés, un voix surgie du fond de l’auditoire, fendant le sangs de spectateurs, d’abord entre les rires, puis à la stupéfaction, bientôt à l’effroi de l’assemblée d’hommes et de femmes d’âge mûr, en habit de soirée, tout pomponnés, poudrés, rasés de près, les hommes secs et pâles ou rouges comme des tomates, leurs épouses en grand décolleté, parfumées, blanches comme du lait caillé ou fraîches comme des roses éphémères, ce public distingué du Cocent garden maintenant debout, se demandant s’il s’agissait d’une audace suprême de l’excentrique chef français, la «grenouille» Atlan-Ferrara, capable de conduire à ces extrêmes la représentation d’une œuvre suspectement « continentale », pour ne pas dire « diabolique »…
       Le chœur se mit à hurler et, comme s’il se faisait subir une apocope, sauta tout la troisième partie pour se précipiter dans la quatrième, la scène des cieux déchaînés, des tempêtes aveugles, des tremblements de terre souterrains, Santa Margarita, Aaaaaaah !

Carlos Fuentes, L’instinct d’Inez (Instinto de Inez, 2000), chap. 6 – pp.176-178


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illustres illustrateurs : illustrations de contes pour enfants et de légendes nordiques par le norvégien Erik Werenskiold


Erik_WerenskioldErik Werenskiold

Erik Theodor Werenskiold (1855-1938) est un peintre et dessinateur norvégien très connu pour ses magnifiques illustrations de contes et de légendes nordiques. 


Fairy Tales from the Far North de Peter Christen Asbjörnsen traduits en anglais par H. L. Braekstdt et  illustrés par Erik Werenskiold – publiés en 1897

Erik Werenskiold - Illustration-page40-Sagobok_för_barnErik Werenskiold – conte The Queen at the Bottom of the Sea : « The man rushed out the house, and the herrings and the broth came pouring out after him like a stream »

Erik Werenskiold - Illustration-page76-Sagobok_för_barn_djvu.jpgErik Werenskiold – conte The Hare who had been married : « Hurrah ! Shouted the hare, as he jumped and skipped along »

Erik Werenskiold - conte Ashiepattle who ate with the troll for a wager .pngErik Werenskiold – conte Ashiepattle who ate with the troll for a wager  : « If you don’t quiet », shouted the lad to the troll  « I’ll squeeze you just as I squeeze the water out of the stone »

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Pour lire le livre en entier (en anglais), c’est ICI

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Illustres illustrateurs : Emily Carr (1871-1945), artiste peintre canadienne au caractère bien trempé


emily-carr-1871-1945Emily Carr (1871-1945)

Touchante et courageuse Emily

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      Emily Carr est une artiste peintre canadienne devenue une véritable icône dans son pays. Son enfance s’est déroulée à Victoria en Colombie britannique où son père, Richard Carr, un émigré britannique avait, après des années d’errance, monté un commerce d’épicerie en gros et de vente d’alcool. Elle était la seconde plus jeune enfant d’une fratrie de neuf enfants.  Sa mère Emily (née Saunders) qui était atteinte de tuberculose ne semble pas avoir joué un rôle important dans sa vie. Elle semblait plus proche de son père jusqu’au moment où un évènement survenu durant son adolescence qu’elle qualifiera pudiquement dans ses mémoires de «révélation brutale» détruisit irrémédiablement leur relation. L’enfant exubérante qui adorait courir dans les champs et jouer avec les animaux va alors s’isoler et se consacrer au dessin puis à la peinture au grand dam de sa famille qui ne la comprenait pas.

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Ses premières aquarelles – paysage près de Plumbers Pass, vers 1895 (3)

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      Elle est âgée de 18 ans à la mort de ses parents et très vite l’autorité de sa sœur aînée qui a endossé le rôle des parents va lui devenir pesante. Elle parvient finalement à échapper à cette tutelle en obtenant l’accord de son tuteur légal pour suivre des études d’art, de 1889 à 1893, à la California School of Design de San Francisco. À l’issue de cette formation, elle retourne à Victoria et peint des aquarelles de paysages de lacs et de montagnes autour de Vancouver (3). Pour se créer quelques revenus, elle aménage une ancienne étable de la propriété familiale pour donner des cours de dessin à des enfants. C’est à cette époque, qu’elle commence à s’intéresser à l’art des peuples autochtones de l’ouest canadien. À l’été 1899, elle s’est rendu en bateau sur la côte ouest de île de Vancouver une école missionnaire à proximité du village d’Ucluelet ou vit la communauté indigène Nuu-chah-nulth et a fait des esquisses (5). Comme le montre ces deux aquarelles, sa peinture n’est alors pas encore personnalisée et son style est très réaliste et académique..

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Emily Carr – Ada and Louisa outside Cedar Canim’s House, Ucluelet, 1899 –  aquarelle (5)


Les années de découverte et de formation : premières nations et Europe

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    Consciente de ses lacunes et soucieuse de s’ouvrir à des expériences artistiques nouvelles, elle quitte en 1899 la Colombie britannique pour l’Angleterre où elle séjournera près de cinq années pour se former.  Après s’être  inscrite à la Westminster School of Art, elle est introduite auprès des peintres de la St Ives School qui promouvaient la peinture en plein air (dessin 6 ci-contre) et prend des cours à l’école créée par le peintre germano-britannique Hubert von Herkomer. Elle est rejointe par sa sœur Alice avec laquelle elle visitera le Devon et la Cornouaille et fera de brefs voyages en Ecosse et à Paris mais elle tombe malade et va devoir séjourner une longue période de 15 mois dans un sanatorium du Suffolk. Elle ne pourra regagner le Canada qu’en 1905.

Emily Carr - Thunderbird of Wawkyas, Pole and Housefront, Alert Bay, vers 1908 .jpg

        Dés son retour, elle continue de manifester son intérêt passé pour la culture autochtone et en juillet 1907 se rend par bateau avec sa sœur Alice en Alaska. Elle découvre à cette occasion l’art monumental des  «First nations» de cette contrée qui va décider de sa vocation : « Ma voie était trouvée. J’allais peindre les mâts totémiques dans les sites où ils étaient implantés dans le but de constituer une collection aussi complète que possible ». En 1908 et 1909, elle effectuera plusieurs voyages auprès des communautés indiennes de Sechelt, Lytton, Hope, Alert Bay et de Campbell River pour étudier leur patrimoine matériel, en particulier les maisons, les mâts totémiques (dessin 7 ci-contre) et les masques tout en continuant à peindre et enseigner l’art à Vancouver. Son séjour formateur en Angleterre l’avait laissé sur sa faim et elle éprouve de nouveau le besoin de parfaire sa formation aussi en juillet 1910, elle rassemble ses économies et décide de se rendre en France compléter sa formation.

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      Après avoir suivi un moment les cours de l’Académie Colarossi qui dispensait un enseignement moins académique que celui dispensé à l’Ecole des beaux-arts de Paris. Elle s’initie au travail des Fauves, ces artistes français surnommés les « bêtes fauves » en raison de leur emploi audacieux de la couleur vive puis elle s’installe en 1911 à Crécy-en-Brie où elle travaille sous la direction du peintre anglais de plein air William Phelan « Harry » Gibb qui aura une grande influence sur sa manière de composer le paysage en jouant sur la perspective, l’échelle et la vibration des couleurs. C’est lui qui lui conseillera de dissocier le traitement du ciel et du paysage par la simple utilisation des effets du pinceau. Avant de rentrer au Canada, elle effectue un dernier séjour de quelques semaines à Concarneau auprès de la peintre néo-zélandaise Frances Mary Hodgkins.
Au dessus à gauche : tableau de Gibb (8) peint en 1912. On retrouve certains éléments caractéristiques du futur style d’Emily Carr. Ci-dessous :  le tableau Arbres (10) fait penser au style de Van Gogh.

Emily Carr – Paysage d’automne en Arbres en France, 1911  –   (9) & (10)


emily-carr-on-horseback-during-a-visite-to-the-cariboo-1904Emily Carr dans les Cariboo Mountains, 1904 (11)

Le retour au Canada

      Elle revient au Canada en 1911, riche d’un acquis artistique précieux à partir duquel  elle a développé un style personnel audacieux et coloré fortement influencé par le fauvisme et le postimpressionnisme. Après un séjour réparateur dans un ranch des Cariboo Mountains appartenant à des amis, elle s’installe dans l’ouest canadien, à Vancouver et, fidèle à ses premiers engagements, s’engage dans le projet ambitieux d’établir une collection de peintures des productions artistiques des villages autochtones de la côte nord-ouest du Pacifique et en particulier des sculptures et des mâts totémiques. L’achèvement de la ligne Canadian Pacific railway en 1886 qui relie les deux extrémités du Canada a eu pour conséquence l’occupation des territoires indiens par des colons britanniques et le bouleversement du mode de vie des autochtones et elle se fixe la mission de fixer sur la toile les dernières traces de leur culture. C’est ainsi qu’en 1912, elle va entreprendre un grand voyage de six semaines pour faire des esquisses dans quinze villages situés sur la côte de la Colombie-Britannique et plus particulièrement ceux des tribus Kwakwaka’wakws (au nord-est de l’île de Vancouver et centre de la colombie britannique) et de l’archipel Haida Gwaii et près de la rivière Skeena au cours duquel elle se documente sur l’art des tribus amérindiennes Haida, Gitksan et Tsimshian. Elle tirera de ce voyage plus de deux cent toiles qu’elle exposera sur place dans différentes villes de l’ouest canadien pour  faire connaitre aux populations nouvellement installées l’héritage et les traditions des autochtones.

   Emily Carr – Totem en Alaska, 1907  (12)   et à Kitsegyukla, 1912  (13)

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Emily Carr – Potlatch Figure (Mimquimlees), 1912 (14)


Ce qu’est le potlatch ( texte de l’Encyclopédie canadienne)

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     « D’un point de vue historique, le potlatch était une cérémonie de remise de cadeaux très élaborée et régie par des rites précis commune à la plupart des peuples autochtones de la côte nord-ouest. Ce rituel était aussi commun dans les groupes dénués ou athapascans de l’intérieur du subarctique de l’ouest, mais les pratiques et la formalité variaient entre tous les groupes. Ces communautés autochtones organisaient des potlatchs pour souligner des événements sociaux d’importance comme les mariages, les naissances et les funérailles.
     Le potlatch, (du mot chinook patshatl, a pour fonction de conférer un statut et un rang à des individus ou à des groupes et des clans apparentés, et de revendiquer des noms, des pouvoirs et des droits sur des territoires de chasse et de pêche. Les individus hauts-gradés accumulent, au fil du temps, voire pendant des années, des richesses sous forme de biens d’utilisation courante comme des armes à feu, des couvertures, des vêtements, des coffres en cèdre sculpté, des canots et de la nourriture et des symboles de prestige comme les esclaves et les cuivres. Les hôtes offrent ensuite ces biens à leurs invités en guise de présents. Ils peuvent aussi les détruire avec grande cérémonie pour démontrer une générosité, un statut et un prestige supérieurs à leurs rivaux. Un grand potlatch peut durer plusieurs jours et comporter un festin, des danses des esprits et des représentations théâtrales. 
     En plus d’avoir des fonctions de redistribution économique et de filiation, le potlatch maintient la solidarité communautaire et les relations hiérarchiques au sein des bandes et des nations et entre celles-ci. Le gouvernement fédéral intolérant adopte une modification à la Loi sur les Indiens pour interdire le potlatch de 1884 à 1951, soi-disant parce que le traitement de la propriété personnelle est perçu comme étant gaspilleur, irresponsable et anti-chrétien. En adoptant cette stratégie d’assimilation, le gouvernement et les partisans de l’interdiction n’ont pas compris l’importance symbolique du potlatch et sa valeur communale (et individuelle) d’échange économique.
      Le dernier grand potlatch, celui de Daniel Cranmer, un Kwakwaka’wakw d’Alerte Bay, en Colombie-Britannique, a lieu en 1921 (9 années après la venue d’Emily Carr sur place). Les biens sont saisis par des agents du ministères des Affaires indiennes et des accusations sont déposées. Au moment de l’abrogation de l’interdiction en 1951, surtout en raison de la difficulté à l’appliquer et du changement des mentalités, les identités autochtones traditionnelles s’étaient effritées et les relations sociales étaient perturbées. »

Emily Carr – Kispiox Village, 1929  (16)  et  Totem Mother, Kitwancool (détail), 1928  (17)


Les années de galère et l’accession à la notoriété

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     Son style avant-gardiste en rupture avec le style académique du moment surprenait une population très conservatrice sur le plan artistique. Ne parvenant pas à vivre de son art, Emily sera contrainte afin d’assurer sa subsistance et grâce au produit de son héritage familial, de monter une petite affaire de location de chambre et de garde et d’élevage d’animaux domestiques (18). Elle cultive des fruits, fait de la poterie et confectionne des tapis décorés de motifs indiens destinés aux touristes. Ces travaux domestiques l’éloigneront malheureusement pour un temps de la peinture, au moins jusqu’à l’année 1927 où un événement providentiel va lui faire retrouver ses pinceaux.

     En effet l’année 1927 est celle d’un brusque et heureux retournement de la situation, Emily a alors 56 ans et vit éloignée de la peinture mais le hasard fait qu’un ethnologue canadien découvre son travail passé sur les populations autochtones et en avertit le Musée des beaux-arts du Canada à Ottawa qui va la sortir de son isolement en l’invitant à présenter ses toiles dans une exposition itinérante sur l’art autochtone prévue débuter en novembre. Le but recherché par les initiateurs de l’exposition était de révéler les liens qui pouvaient relier l’art autochtone à celui des peintres modernes du Canada, alors principalement mené par le groupe des Sept, dans le but d’aider à la définition d’un patrimoine national. L’intérêt des autorités canadiennes pour son œuvre passée, la rencontre avec les membres du Groupe des Sept qui vont la considérer comme leur égale, la découverte de leur peinture novatrice et exaltante vont lui ouvrir des perspectives nouvelles et renouveler son ambition.  » Leurs toiles parlent directement à mon âme « , écrira-t-elle par la suite.  » Grandeur et courage animent ces artistes. Je sais qu’ils élaborent un art digne de notre magnifique pays et je veux apporter ma pierre à l’édifice, faire une marque modeste pour l’Ouest, faire ma part en tant que femme.  » 

carr-on-horseback-during-a-visit-to-the-cariboo-regional-district-british-columbia-c-1909       Son isolement artistique cesse enfin et les dix années qui vont suivre seront celles de sa grande période créatrice.  Elle multiplie les excursions dans l’ouest canadien, peignant des tableaux audacieux quasi hallucinatoires. C’est durant cette période qu’elle tissera des liens étroits avec les peintres Lawren Harris du groupe des Sept (29) qui deviendra son mentor et guide spirituel et Mark Tobey, un peintre américain qui était présent à Seattle en 1922 et à Victoria en 1928 en même temps qu’elle et qui deviendra son ami. Ces peintres exerceront une influence profonde sur son œuvre en l’orientant vers l’expression d’une certaine spiritualité par la mise en scène d’un formalisme de type expressionniste et post-cubiste. Mark Tobey, fasciné par l’Asie (il s’était converti à la foi bahá’íe) avait créé une esthétique très personnelle basée sur les formes abstraites et fluides que généraient la calligraphie chinoise et la stylisation graphique des peuples premiers. Pendant quelques années, c’est dans un style intégrant ces apports riches et variés venus d’horizons divers qu’Emily Carr peindra désormais des totems pour témoigner de ce qu’elle pressentait alors comme une tragédie, celle de la prochaine disparition de l’art autochtone accompagnant le déclin des communautés natives.


Sublimation du paysage canadien : la nature sous tension

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Emily Carr – Vaincu, 1930  –  (20)

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Emily Carr – Above the Gravel Pit, Metchosin, 1934  –  (21)

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   Après 1932, son travail va se déplacer vers un nouveau thème, celui de la représentation des paysages de forêt, de mer, de ciel et de montagne du Canada dans une composition d’ensemble fortement rythmée et calligraphique et dans laquelle apparaissent les lignes de forces qui structurent le paysage. Le résultat est un style personnel très original où l’on retrouve, si on voulait à tout prix comparer son travail à celui de ses collègues américains et européens, des éléments de styles picturaux appartenant à Georgia O’Keeffe (1887-1986) qu’elle avait rencontré en 1930 lors d’un voyage à New York et à Vincent van Gogh (1853-1890) dont elle avait certainement pris connaissance des œuvres lors de son séjour en France.
(22) – Photo de gauche : 1934, dans sa caravane baptisée « Eléphant » durant un voyage de peinture sur le motif avec des amis. Photos ci-dessous : influences Georgia O’Keeffe et Van Gogh.

Van Gogh – Racines et troncs d’arbres, 1890  (23)  et Georgia O’Keeffe – Birch and Pine Tree, 1925  (24)  et Maple and Cedar, 1922  (25)

Tableaux d’Emily Carr faisant référence à Van Gogh  (26)  et Georgia O’Keeffe  ( 27 & 28)

 


art-canada-institute-emily-carr-hr-lismer-carr-and-go7Arthur Lismer, Emily Carr and the Group of Seven, c. 1927 – De gauche à droite : J.E.H. MacDonald, Frederick Varley, Franklin Carmichael, Arthur Lismer, A.Y. Jackson, Lawren Harris, Franz Johnston, and Emily Carr. (29)

Le contexte politique et artistique de l’époque

   C’est juste avant la Première guerre mondiale que de jeunes artistes canadiens se réunissent à Toronto pour jeter les bases d’une pratique artistique qui s’affranchirait de l’académisme de la peinture européenne qui prédominait alors dans le pays et refléterait l’identité canadienne. Ils viennent de visiter à Buffalo l’Exhibition of Contemporary Scandinavian Art qui les a enthousiasmé et sont revenus avec un fervent désir de peindre les territoires sauvages du Nord canadien avec autant de ferveur et d’intensité que les peintres scandinaves peignaient leurs paysages mais il faudra attendre 1920 pour que le groupe ait une existence officielle. Entre temps, certains des membres de ce groupe avaient participé à la guerre en Europe et avaient découverts les courants d’avant-garde de la peinture du vieux continent. Selon eux, l’immensité d’une nature sauvage préservée et pleine de vitalité figurait parmi les caractéristiques essentielles de l’identité canadienne et se devait être exaltée et magnifiée par un style spécifique au formalisme audacieux et vigoureux. Certains d’entre eux renforçaient encore ce style expressionniste par l’utilisation de couleurs vives et crues. Ces jeunes peintres, dont certains étaient animés d’un esprit romantique et même mystique influencé par l’idéologie naturaliste professée aux Etats-Unis par le théoricien Henry David Thoreau et le poète Walt Whitman, formaient ce que l’on a alors appelé le groupe des Sept qui était composé de Franklin Carmichael, Lawren Harris, A. Y. Jackson, Frank Johnston, Arthur Lismer, J.E.H. MacDonald et Frederick Varley, entraînant dans son sillage d’autres peintres qui nourrissaient les mêmes objectifs tel Tom Thomson, J.E.H. MacDonald et Emily Carr, cette dernière se distinguant de ses collègues par l’affirmation d’un style expressionniste marqué dégageant une extrême tension. Ces pionniers seront soutenus dés 1927 par les autorités culturelles canadiennes qui cherchaient comme on l’a vu plus haut à promouvoir un art authentiquement national qui se distinguerait des arts européen et des Etats-Unis et refléterait l’identité canadienne.

Pot pourri tableaux de paysages (30 à 39) (cliquez sur les photos pour les agrandir et les faire défiler)


La forêt canadienne pour Emily carr : une violente mise sous tension…

emily-carr-somberness-sunlit-1838-40Emily Carr – Somberness Sunlit, 1838-40  –  (40)

emilycarr-red-cedar-1931-33Emily Carr – Red Cedar, 1931  –  (41)

Emily Carr, une peintre chamanique

    La forêt présente à l’homme une image trompeuse. A premier abord, elle paraît le plus souvent calme, au repos, chargée d’immobilité. Il y règne le plus souvent un profond silence, à peine troublé par quelques chants d’oiseaux, de soudains bruissements fugitifs de feuillages, de craquements de branches mortes ou le gazouilli d’un ruisseau mais l’homme n’est jamais tout à fait dupe de cette apparence de paix et de sérénité puisqu’il éprouve toujours au contact de la forêt, quand bien même elle apparaîtrait comme le plus pacifique et le plus accueillant des lieux, un vague sentiment d’inquiétude et parfois même une pointe d’angoisse. Tous ceux qui un jour se sont retrouvés seuls au cœur d’une forêt profonde loin des autres hommes savent de quoi je parle. Ce sentiment d’inquiétude provient de loin, il remonte du plus profond de nous-mêmes et constitue sans doute une réminiscence de souvenirs très anciens qui datent des lointaines origines, des temps où nos ancêtres étaient totalement tributaires de la forêt pour survivre et constituaient une proie parmi les proies pour les prédateurs qui la peuplaient. La forêt était alors le siège de puissances terribles capables de provoquer leur perte et ils devaient en conséquence leurs vouer une dévotion craintive et respectueuse. Vivant en symbiose avec la sylve et à l’écoute du temps — non pas le temps accéléré dans lequel nous vivons aujourd’hui — mais le temps élastique des instants présents qui s’étendent,se prolongent et se renouvellent indéfiniment, les premiers hommes avaient su discerner et ressentir la présence de l’énergie colossale née des épousailles du soleil, de l’eau et de la Terre, énergie vitale qui irrigue et anime la nature et la régénére par la naissance et la mort. Cette énergie est le plus souvent invisible car elle circule cachée à l’intérieur des êtres et des choses et ses effets apparaissent lointains quand on les mesure à l’aune de l’échelle si courte du temps humain mais nos ancêtres savaient la percevoir et la ressentir au sein te toute chose, inerte ou animée. Nous avons depuis longtemps déserté les forêts, de notre propre initiative ou contraints, et cet abandon nous a permis d’évoluer et d’être aujourd’hui ce que nous sommes mais cette longue symbiose passée avec la sylve a laissée en nous une empreinte prégnante qui  fait que nous sommes encore aujourd’hui tout à la fois attiré et repoussé par elle et saisis par la même crainte respectueuse qu’elle provoquait auprès de nos ancêtres.

    Emily Carr, dans ses expéditions dans l’ouest canadien a pris conscience de cette fantastique énergie invisible que recelaient les forêts en contemplant les sculptures et les mâts totémiques des populations indiennes du Nord-Ouest du continent américain  qui avaient pour fonction de révéler ces forces et les célébrer. Là où l’homme des villes voyait une nature figée et statique, la jeune femme percevait la lutte menée par les différentes espèces végétales pour la conquête de l’espace vital et la lumière, imaginait le système racinaire des cèdres et des pins géants s’enfoncer profondément dans le sol et s’y cramponner avec ténacité pour équilibrer par une force de résistance égale la poussée exercée par les forces destructrices des tempêtes qui voulaient les abattre (fig.27). Elle imaginait, au cœur même de la matière ligneuse, dans le réseau dense formé par la réunion de millions de minuscules vaisseaux capillaires, la lente remontée jusqu’à la canopée de la sève nourricière qui, à l’échelle de la forêt toute entière, finissait par constituer des fleuves immenses, elle voyait dans l’apparition soudaine de la lumière de l’aube au travers des troncs et des frondaisons, l’irruption violente d’une puissante onde de lumière à la consistance presque matérielle qui, à la manière d’une bourrasque de tempête, secouait la forêt en faisant frémir ses arbres  (fig.26). Enfin, lorsque certains arbres parvenaient, après avoir triomphé de leurs semblables dans la course à la lumière, à se dégager de la masse végétale et à lancer, telles des flèches, leur cimes aiguisées vers les hauteurs, elle voyait ces cimes percer la surface du ciel et, de la même manière que l’extrémité d’une tige de bois ride la surface de l’eau, mettre en branle le ciel tout entier. (fig. 28, 29 & 30). Les titres qu’elle donnait à certains de ses tableaux exprimaient cette vision dynamique et mouvante de la forêt sujette à des forces puissantes que quelqu’un a décrit, pour qualifier son travail de « vortex furieux de vie organique » comme dans le cas des tableaux  « Spiralling Tree » (fig.33) et « Dancing Sunlight » (fig.34). La vitalité de l’arborescence atteint parfois un degré tel que la forêt prend l’aspect d’un enchevêtrement inextricable et envahissant de végétaux comme dans les tableaux « Tangle »  (fig.37) et « Strangled » (fig.38), exubérance qui conduit à une confusion des formes face à laquelle la perception se brouille (fig. 37 & 40). 

     À l’instar des peuples autochtones dont les totems dressés, sculptés dans le bois des grands arbres révélaient les forces et les esprits cachés de la forêt, Emily Carr, par le formalisme puissamment expressif, dynamique et rythmé de sa peinture, nous révélait  son énergie vitale, sa violence contenue, sa sublime beauté et sa générosité. À la manière d’un chaman qui nous fait découvrir les mondes parallèles, elle nous dévoilait ce que nos yeux imparfaits ne nous permettaient pas d’appréhender, une réalité profonde et essentielle qui se cachait sous le calme trompeur des apparences.

Enki sigle


La forêt en transe

Emily Carr – Ciel Bleu, 1936   (42)  et Totems à Kitwancool, 1928  (43)

Emily Carr – Spiralling Tree, 1932-33   (44)  et Dancing Sunlight, vers 1937  (45)

Emily Carr – Ceder, 1931 (46)  et Cedar Sanctuary, 1942  (47)

Emily Carr – Tangle, 1937  (48) et Wood Interior, 1929-30  (49)

Emily Carr – Strangled by Growth (50) et Forest, 1931-32  (51)

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Emily Carr – Restes de coupe, 1935  –  (52)

E. Carr – Scorned as Timber beloved of the Sky, 1935  (53) et Edge of the Forest, 1935  (54)


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Cousin, cousine…


Mimétisme inter-espèces : connaissez-vous votre cousin Kanzi ?

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le bonobo Kanzi , Kanzi signifie « Trésor enfoui» en swahili

    « ce qui m’a surtout frappé chez Kanzi, c’est l’humanité qui transparaît sur son visage. Cet air de famille que l’on retrouve dans sa manière de jouer à cache-cache, de tenter de deviner mes intentions. »  (P. Jost)

      Vous ne connaissez pas Kanzi ? Vous devriez car il fait partie de votre famille étant l’un de vos proches cousins. Vous en doutez ? Vous ne reconnaissez chez lui aucun trait physique caractéristique de votre famille, dites-vous… C’est que vos ancêtres communs vivaient il y a un peu plus de quatre à cinq millions d’années et que depuis cette date les deux familles ont eu tout le loisir de se différencier. Kanzi est un bonobo, une espèce de singe de petite taille proche du chimpanzé qui vit au cœur de l’Afrique dans les forêts congolaises et la différence entre son génome et le nôtre n’est que de 1,6 %. Les bonobos ont en commun avec l’homme d’être bipèdes puisqu’ils utilisent la marche à pied dans 20 à 25 % de leurs déplacements (alors que les chimpanzés utilisent la bipèdie principalement en démonstration de dominance), certains d’entre eux ont une conscience aigüe de la propreté puisqu’ils éprouvent parfois le besoin de laver leur nourriture avant de la manger.

bonobos-vs-hommes

Faites l’amour, pas la guerre !

   À l’instar des humains ils utilisent la sexualité dans un but qui ne se limite pas à la reproduction, par exemple pour le plaisir, pour réduire les tensions aux sein d’un groupe avant qu’elles ne dégénèrent, obtenir certains avantages comme la nourriture ou le statut social en bénéficiant du statut de leur partenaire. Comme les humains, ils peuvent «faire l’amour» face à face et s’embrasser en utilisant leur langue. Un gardien du zoo de San Diego en a fait l’expérience, pas encore initié aux mœurs de ce singe, il avait accepté un jour d’être embrassé par un bonobo. Il pensait que ce serait un baiser chaste mais faillit tomber à la renverse quand il sentit la langue du singe s’immiscer dans sa bouche… Précisons encore que l’utilisation de la sexualité à la résolution des conflits sociaux fait qu’ils sont «pansexuels» car ouvert aux deux sexes. Certains chercheurs (Franz de Waal) présentent les bonobos comme une espèce qui, à la manière des hippies des années soixante, « fait l’amour, pas la guerre » :

bonobos

« Les chimpanzés résolvent les questions sexuelles par le pouvoir, les bonobos les questions de pouvoir par le sexe. Chez les bonobos, les conflits ne prennent jamais d’ampleur : l’activité sexuelle se substitue à l’agressivité. Comme source de plaisir d’abord, mais aussi comme tactique subtile pour apaiser les tensions liées à la nourriture, obtenir une faveur, un épouillage. Un peu comme les couples qui font la paix sur l’oreiller après une dispute. (…) Les bonobos se comportent comme si le contact érotique était la chose la plus normale qui soit pour apaiser les corps et les esprits. Une activité parmi d’autres qui pimente brièvement, mais fréquemment, la vie sociale. En un rien de temps, ils passent de la nourriture au sexe, du sexe au jeu, de l’épouillage à un baiser, et ainsi de suite… »  (Franz de Waal).

      Enfin, des chercheurs ont remarqués qu’en captivité, la paix sociale était maintenue par l’existence d’un «bouc émissaire» (pharmakos) qui permettait la réduction des tensions au sein du groupe. En même temps, on a décelé chez les bonobos des pratiques de contact affectif qu’il soit sollicité par un bonobo en détresse ou offert spontanément par un membre du groupe appartenant généralement aux parents et aux amis ce qui laisserait supposer l’existence d’une pratique de consolation basée comme chez l’homme sur l’empathie (Consolation hypothesis)   Les bonobos utilisent dans certaines circonstances des armes et des outils : branches en cas d’attaque et baguettes pour extraire des insectes d’une termitière. À l’état sauvage, ils communiquent par de nombreuses mimiques faciales et par des vocalisations aiguës. Enfin ils sont capables de s’auto-médicaliser par ingestion de feuilles particulières.

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Kanzi communiquant avec la psychologue Sue Savage-Rumbaugh avec son clavier

       Mais revenons à Kanzi, ce bonobo vit à Des Moines, dans l’Iowa, en compagnie de chercheurs qui l’étudient avec d’autres singes de son espèce depuis plusieurs années. La psychologue Sue Savage-Rumbaugh a tenté dans un premier temps à communiquer avec Matata, la mère du jeune singe à l’aide d’un système de symboles géométriques mais sans succès mais c’est finalement Kanzi qui jouait à proximité qui peu à peu a assimilé les règles du langage par signes. C’est ainsi qu’il a dans un premier temps utilisé sur un clavier 6 symboles, puis 18 et enfin, à l’âge de 26 ans,  348 :

«Les symboles se réfèrent aux objets familiers (le yaourt, la clé, le ventre, la boule…), des activités favorites (la poursuite, les chatouilles…) et même quelques concepts considérés assez abstraits (le présent, ce qui est mal…). Le bonobo, nommé Kanzi, a appris à combiner ces symboles dans ce que les linguistes appellent une « proto-grammaire ». Une fois, lors d’une sortie dans une forêt-laboratoire où il a été élevé, Kanzi a touché les symboles pour « la guimauve » et « le feu ». Quand on lui a donné des allumettes et des guimauves, Kanzi a cassé des brindilles pour préparer un feu, les a allumées avec les allumettes et a grillé les guimauves sur un bâton.»

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abstraction de Kanzi  – C’est aussi beau que du Cy Twombly et on ne lui paye que 1.500 dollars…
(à gauche Kanzy   –   à droite Cy Twombly)

     Mais la capacité de Kanzi à communiquer avec l’homme va encore plus loin puisqu’il connait la signification de 3 000 mots anglais parlés (plus que j’en connais…). Quand Kanzi entend une personne prononcer dans une autre pièce certains mots, il indique alors le symbole approprié sur son clavier d’ordinateur qui transmet l’information à un synthétiseur vocal. Il comprendrait même les mots qui ne font pas partie du vocabulaire de son clavier ; c’est ainsi qu’il peut répondre convenablement aux commandes comme « mets le savon dans l’eau », « porte tel objet dehors » et « ouvrir orange » (mais seulement en anglais). Il s’inquiète aussi de l’heure du repas : « Donne-moi à manger », imagine des jeux : « Poursuivre moi ? », manifeste son affection : « Embrasse-moi ». Il invente aussi de nouveaux mots chargés de poésie : « eau-oiseau » pour décrire un cygne et « eau-écouter » pour désigner l’eau pétillante… Enfin, c’est un peintre accompli (non figuratif…) dont l’une des toiles s’est vendue, au bénéfice du refuge où il vit, 1.500 $….


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    Aujourd’hui Kanzi est capable de faire du feu, cuire un steak et faire fondre un marshmallow au bout d’un bâton. (voir les vidéos de Kanzi sur YouTube à ce sujet)

      « Sue Savage-Rumbaugh assure que cela montre la profonde intelligence du singe, notamment par l’effet d’un mimétisme. En effet, Kanzi a longtemps été fasciné par la manière dont les gardiens de son camp faisaient cuire les aliments, puis on l’a encouragé à interagir avec les humains et à les copier», ajoute-t-elle. Sur une vidéo, on peut le voir faire du feu, en ramassant du bois et des feuilles mortes, tout en tenant compte de la position du vent. Puis saisir une poêle, la mettre sur une grille et laisser le tout mijoter. Bien que les singes bonobos et les chimpanzés utilisent de grandes brindilles et des feuilles comme des outils, aucun n’avait jamais montré une telle habileté pour la cuisson des aliments. Aussi, quand Kanzi a terminé avec le feu, le Docteur Savage-Rumbaugh lui demande de l’éteindre à l’aide d’une bouteille d’eau. Le singe va ainsi verser délicatement le liquide sur le feu jusqu’à ce qu’il s’éteigne. Mais ce n’est pas tout. Par exemple, Kanzi prend une guimauve, la colle au bout d’une brindille et la maintient soigneusement sur les flammes, en s’assurant qu’il ne brûle pas. Sue Savage-Rumbaugh ajoute que cela ne résulte pas du hasard et que «Kanzi fait du feu parce qu’il le souhaite. Très jeune, il a regardé le film La guerre du Feu qui met en scène le premier homme qui lutte pour faire du feu. Il était fasciné par ce film, il l’a regardé des centaines de fois. Et Kanzi s’en est probablement inspiré.»


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Bonobos s’occupant d’un petit

Supériorité du bonobo sur l’homme

     Le journal Daily Mail s’inquiète des capacités imitatives de Kanzi qui préfigurent peut-être l’avenir menaçant pour l’homme mis en scène dans le film La Planète des Singes où ces derniers ont pris le pouvoir et dominent la race humaine : « Qu’arriverait-il s’il était libéré dans la nature, où les autres bonobos pourraient copier son comportement ? Est-ce que les bonobos sauvages pourraient apprendre à maîtriser le feu de façon indépendante tout comme nos propres ancêtres ? ».

    Mais pourquoi les singes voudraient-ils vivre à notre manière alors que leur mode de vie est largement supérieur au nôtre. Supérieur au nôtre ? Eh bien parce que les bonobos passent 50 % de leur temps au repos, à folâtrer, au plaisir du sexe ou à jouer. Les activités d’une journée de bonobo se répartissent ainsi : recherche de nourriture : 20 % du temps, manger : 20 %, déplacements (en moyenne 2 km par jour) : 10 %, repos : 40 % , autres (dont le jeu) 10 %. Que reste t’il a l’homme moderne drogué par le travail et les occupations inutiles comme temps vraiment libre durant lequel il peut s’épanouir ? Dan Everett, parti comme missionnaire en 1977 dans une tribu isolée de l’Amazonie, les Pirahãs, s’est aperçu que ceux-ci parlaient un langage unique dénué de système de numérotation, de couleurs et de références au temps passé et futur. Les Pirahãs ne vivaient que dans le temps présent, privilégiant l’expérience immédiate et jugeant totalement inutile de s’intéresser à ce qu’ils ne connaissaient pas et à se projeter dans le temps. Comme les bonobos, les Pirahãs chassent, pêchent, partagent la nourriture et le reste du temps s’amusent, palabrent et profitent de la vie sans avoir besoin de compter. À tous ceux qui les ont côtoyés, ils sont apparus comme les plus heureux des hommes qu’ils avaient rencontrés jusque là.

     Victime de la dégradation de son habitat naturel par l’homme qui pratique la déforestation et le braconnage, le bonobo comme les autres grands singes est sur la liste rouge des espèces menacées.

            Kansi :  « Trésor enfoui» en swahili, Trésor bientôt enfoui et disparu à jamais ?


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Neil Folberg – Scorpius Milky Way Rising

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       « Après quoi tous, pleins de superbes, s’installent pour la nuit. Leurs feux brûlent, innombrables. Telles, au firmament, autour de la brillante lune, des étoiles luisent, éclatantes, les jours où l’éther est sans vent. Brusquement, toutes les cimes se découvrent, les hauts promontoires, les vallées. L’immense éther s’est déchiré et le berger se sent le cœur en joie. Tels entre les nefs et le cours du Xanthe* luisent les feux qu’ont devant Ilion* allumés les Troyens. Mille feux brûlent dans la plaine et cinquante hommes sont groupés autour de chacune de ces lueurs de feu ardent. Les chevaux, debout près des chars, attendent en mangeant l’orge blanche et l’épeautre. Aurore au trône d’or. »        Homère, L’Iliade, (Chant VIII, 553-565)

 * le Xanthe ou Scamandre est un dieu fleuve proche de Troie.
 * Illion : autre nom de Troie

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Détour par la Grèce antique : de la guerre de Troie au Kosmos

johannes-hevelius-la-constellation-du-scorpion-dans-luranographia-1690       Il me fallait un texte littéraire sur le thème de la voûte étoilée ou de la Voie lactée pour faire contrepoint à cette magnifique photo de la constellation du Scorpion de Neil Folberg et j’ai d’abord cherché dans les poèmes consacrés au Cosmos mais je les ai trouvé tous empreints d’une certaine pesanteur alors que la photographie rend compte à merveille, avec peu de moyen, de la sensation de vide de l’espace, de son caractère infini, de la présence lointaine de mondes merveilleux et mystérieux et de la fuite du temps qu’exprime la présence de la ruine du premier plan. C’est, tout à fait par hasard, en relisant un passage de l’Iliade que j’ai trouvé le texte que je cherchais, celui de la description nocturne par Homère dans des termes simples et poétiques du camp que les Troyens ont installés au pied de leurs murailles et de l’évolution du paysage nocturne qui l’entoure. Comme le décrit Pierre Vidal-Naquet dans son ouvrage Le monde d’Homère : « L’image part des feux de camp et revient aux feux de camp. C’est ce que les savants appellent la composition circulaire. Mais d’un coup on est passé de la terre au ciel, à «l’éther» qui entoure le monde, que les Grecs appelaient le Kosmos et dont la beauté les enchantait, et d’un spectacle de guerre à une image pastorale. Le berger se réjouit à l’apparition des étoiles. » Et effectivement le génie du rédacteur de ce passage de l’Iliade (on sait désormais que « Homère » était pluriel) est d’avoir introduit dans la description de la scène l’image archetypale du berger, grand contemplateur d’étoiles devant l’Eternité qui résume en elle-même tous les rapports complexes qu’entretient l’homme avec le cosmos.  Enfin la référence à l’antiquité grecque nous ramène à la photo de Folberg puisque la constellation du Scorpion qu’elle représente est l’objet de plusieurs légendes de la mythologie grecque. Cette constellation ferait référence au scorpion envoyé par la déesse Artémis ou par son frère Apollon pour tuer le chasseur Orion. Elle se situe près du centre de la Voie lactée dont le nom a été emprunté par l’intermédiaire du latin via lactea au grec Galaxías kyklos, où galaxía désignait une offrande de flan au lait. C’est en voulant rendre le héros Héraclès immortel que Zeus lui fit téter le sein d’Héra endormie. Celle-ci essaya d’arracher Héraclès de son sein, et y parvint non sans avoir laissé s’épandre dans le ciel une giclée de lait qui forma la Voie lactée.


Celestial Nights

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     Né à San Francisco en 1950, Neil Folberg a passé la majeure partie de son enfance dans le Midwest des États-Unis et a commencé à s’intéresser à la photographie vers l’âge de 16 ans. En 1967, il a commencé des études avec Ansel Adams, le célèbre photographe paysagiste américain. L’année suivante, il s’inscrit à l’Université de Californie à Berkeley où il bénéficiera des cours du photographe William Garnett. Il se marie en 1975 et s’installe l’année suivante à Jérusalem où il ouvre sa propre galerie. En 1979, Folberg commence à photographier dans le désert du Sinaï puis s’intéresse aux ruines antiques et aux paysages du Moyen-orient et de Méditerranée. L’apport d’Ansel Adams se révèle dans les photographies en noir et blanc de la série Celestial Nights qui ont fait l’objet d’une publication (Aperture Press, 2001). Les photographies de la série Celestial Nights constituent un dialogue entre l’infini de la voute céleste et des objets terrestres naturels ou créés par la main de l’homme qui occupent le premier plan : ruines qui expriment la fuite inexorable du temps, bosquets, olivier tutélaire, rochers… Les deux représentations de l’infini et de l’éphémère se confrontent, se parlent, se répondent dans un dialogue métaphysique que dramatise l’obscurité de la nuit et les myriades de points lumineux de la voute étoilée.

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Neil Folberg – Celestal Nights portefeuille, Stary grove, 1997

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Neil Folberg – Celestal Nights portefeuille, Olive Tree, 1997

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Neil Folberg – Celestal Nights portefeuille,  Sagittarius, 2000