In limbo


Dans les limbes, Un film de Antoine Viviani

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    Comment filmer Internet ? Comment filmer quelque chose d’aussi abstrait qu’Internet ? J’ai voulu avant tout trouver un langage et une forme propre au film. C’est extrêmement important dans mon travail. Alors j’ai dû inventer une forme pour filmer Internet. Je voulais faire de ce film une immersion dans un rêve ou un cauchemar du réseau. Les gens que l’on y rencontre sont représentés comme des fantômes, des spectres numériques.                                   Antoine Viviani

Le film

     La voix d’un esprit mystérieux, interprétée par Nancy Huston, se réveille dans les méandres des centres de données de notre réseau mondial. C’est comme s’il ne restait plus sur terre que cette immense machine, sans cesse en train d’enregistrer nos souvenirs. En plongeant dans sa mémoire, elle nous emmène à la rencontre de personnages fantomatiques tels que les pères fondateurs d’Internet, les dirigeants de Google ou encore des archivistes numériques et observe le monde de nos souvenirs, fascinée. Que sommes­-nous en train de construire avec ce monde de mémoire numérique ? S’agît-­il d’une nouvelle cathédrale, fondement d’une nouvelle civilisation, ou bien du plus grand cimetière de notre histoire ? Dans les limbes est un conte philosophique qui parcourt Internet comme s’il s’agissait de notre au­-delà…
     C’est en 2015 qu’Antoine Viviani a produit et réalise Dans les Limbes (titre anglais: In Limbo) un essai documentaire qui nous fait voyager dans les limbes de l’Internet, comme si le réseau mondial était en train de rêver de lui-même. Déjà projeté à plusieurs reprises de par le monde dont au CPH : Dox de Copenhague (nov. 2015) où il faisait partie de la compétition internationale, Dans les limbes est l’aboutissement cinématographique de l’expérience In Limbo interactive, disponible sur le site d’ARTE. On y croise une voix incarnée par Nancy Huston, des data centers à la fois beaux et inhumains et des ingénieurs (notamment Gordon Bell et Ray Kurzweil, directeur de l’ingénierie chez Google…) qui sont aussi les acteurs de premier plan de la « révolution numérique ». Pour galvaudée qu’elle soit, l’expression trouve ici une certaine justesse dans la proposition esthétique d’Antoine Viviani, qui s’aventure dans une narration emprunte de poésie visuelle et d’échappées sonores.

sources : présentation officielle et Le blog documentaire


Bande-annonce du film


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     Antoine Viviani est un jeune réalisateur primé. Diplômé de Sciences Po Paris en 2007, il a d’abord produit des documentaires en collaboration avec Vincent Moon (Arcade  Fire  et  R.E.M). Il a également travaillé en compagnie de l’artiste contemporain Pierre Huyghe. En 2009, il fonde une compagnie de production, Providences. En 2011, il produit et réalise In Situ, un long métrage documentaire à propos de l’implication artistique dans le milieu urbain en Europe. Ce film a reçu le prix du Best Digital Documentary au Festival IDFA à Amsterdam en 2011 ainsi que le prix du Meilleur Film au London Doc. Fest en 2012. Il développe actuellement des longs métrages pour les projets cinéma et immersifs.


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Ils ont dit : Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra…


Friedrich Nietzsche : Prologue de Ainsi parlait Zarathoustra (1883-1885) lu par Micheal Londsdale.

Caspar Friedrich - Au-dessus de la Mer de Nuages, 1818
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illustrations : Le voyageur au-dessus des nuages, G. Friedrich (1818) & la grande foule, A. Saura (1963)


Le paradis a existé (pour les hommes…)


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Pierre Clastres (1934-1977)

     Pierre Clastres est un anthropologue et ethnologue français connu pour ses travaux d’anthropologie politique, ses convictions et son engagement libertaire et sa monographie des indiens Guayaki du Paraguay. Sa principale thèse est que les sociétés primitives ne sont pas des sociétés qui n’auraient pas encore découvert le pouvoir et l’État, mais au contraire des sociétés construites pour éviter que l’État n’apparaisse. Pierre Clastres a effectué de nombreux travaux de terrain de 1963 à 1974 en Amérique latine chez les  indiens Guayaki du Paraguay, les Guaranis, les Chulupi et les Yanomami. En 1974 il devient chercheur au  CNRS et publie son œuvre la plus connue, La Société contre l’ÉtatCritique du structuralisme, en conflit direct avec Claude Levi-Strauss, dont il dénonce notamment la vision de la guerre comme échec de l’échange, il quitte le laboratoire d’anthropologie sociale et devient directeur d’études à la cinquième section de L’École pratique des hautes études. Il meurt en 1977 à 43 ans dans un accident de la route, laissant son œuvre inachevée et éparpillée. (crédit Wikipedia)


Le paradis des hommes

       «  C’est ce qui frappa, sans ambiguïté, les premiers observateurs européens des Indiens du Brésil. Grande était leur réprobation à constater que des gaillards pleins de santé préféraient s’attifer comme des femmes de peintures et de plumes au lieu de transpirer sur leurs jardins. Gens donc qui ignoraient délibérément qu’il faut gagner son pain à la sueur de son front. C’en était trop, et cela ne dura pas : on mit rapidement les Indiens au travail, et ils en périrent. Deux axiomes en effet paraissent guider la marche de la civilisation occidentale, dés son aurore : le premier pose que la vraie société se déploie à l’ombre protectrice de l’État; le second énonce un impératif catégorique : il faut travailler.

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      Les Indiens ne consacraient effectivement que peu de temps à ce que l’on appelle le travail. Et ils ne mourraient pas de faim néanmoins. Les chroniques de l’époque sont unanimes à décrire la belle apparence des adultes, la bonne santé de nombreux enfants, l’abondance et la variété des ressources alimentaires. Par conséquent, l’économie de subsistance qui était celle des tribus indiennes n’impliquait nullement la recherche angoissée, à temps complet, de la nourriture. Donc une économie de subsistance est compatible avec une considérable limitation du temps consacré aux activités productives. Soit le cas des tribus sud-américaines d’agriculteurs, les Tupi-Guarani par exemple, dont la fainéantise irritait tant les Français et les Portugais. La vie économique de ces Indiens se fondait principalement sur l’agriculture, accessoirement sur la chasse, la pêche et la collecte. Un même jardin était utilisé pendant quatre à six années consécutives. Après quoi on l’abandonnait, en raison de l’épuisement du sol ou, plus vraisemblablement, de l’invasion de l’espace dégagé par une végétation parasitaire difficile à éliminer. Le gros du travail, effectué par les hommes, consistait à défricher, à la hache de pierre et par le feu, la superficie nécessaire. Cette tâche, accomplie à la fin de la saison des pluies, mobilisait les hommes pendant un ou deux mois. Presque tout le reste du processus agricole — planter, sarcler, récolter — conformément à la division sexuelle du travail, était pris en charge par les femmes. Il en résulte donc cette conclusion joyeuse : les hommes, c’est-à-dire la moitié de la population, travaillaient environ deux mois tous les quatre ans ! Quant au reste du temps, ils le vouaient à des occupations éprouvées non comme peine mais comme plaisir : chasse, pêche ; fêtes et beuveries ; à satisfaire enfin leur goût passionné pour la guerre. »

Pierre Clastres, la société contre l’Etat, 1974. p.165

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Articles liés

  • L’anomalie sauvage par Ivan Segré, 2017 – compte-rendu du livre de Christian Ferrié consacré à Pierre Clastres, le Mouvement inconscient du politique.
  • La Guerre Noire, l’extermination des aborigènes de Tasmanie par Runoko Rashidi (site Monde-histoire-culture générale)

Genre : à l’origine de la domination masculine, de la « valence différentielle des sexes » selon Françoise Héritier à la « domination masculine » selon Pierre Bourdieu


Françoise Héritier : sur quoi repose la hiérarchie entre les sexes ?

      C’est en 1981, dans son ouvrage intitulé L’exercice de la parenté que l’anthropologue Françoise Héritier fait pour la première fois référence au concept de « Valence différentielle des sexes« . Rappelons qu’en chimie on nomme « valence » la mesure des propriétés de substitution, saturation ou combinaison de molécules qui ont la faculté de s’assembler pour composer un élément plus ou moins complexe. Rapporté au domaine psycho-social comme métaphore, cette notion désigne ce qui, chez les individus, fait attraction ou répulsion pour un objet, un sujet, une situation : « Telle une molécule, chacune de nous évolue avec des caractéristiques et des points de vue qui le disposent à ressentir des émotions positives ou négatives dans tel ou tel contexte et à se ressentir en plus ou moins grande capacité à établir des interactions favorables et à trouver une place satisfaisante dans un environnement donné. » (Programme Eve)

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Homme Samo se livrant à une pratique rituelle

Françoise Héritier      Appliquant la méthode structuraliste, Françoise Héritier a découvert au cours de ses recherches sur le terrain et en particulier chez l’ethnie Samo du Burkina Fasso qu’il existe dans toutes les sociétés humaines qu’elle a observée une asymétrie dans le rapport entre germains du sexe opposé, c’est ainsi que le rapport frère/sœur se révèle différent du rapport sœur/frère. Cette différence est flagrante dans le cas des rapports aîné-cadet dans la fratrie quand ils concernent la sœur (aînée) à l’égard de son frère (cadet) : « On ne trouve aucun système de parenté qui, dans sa logique interne, dans le détail de ses règles d’engendrement, de ses dérivations, aboutirait à ce qu’on puisse établir qu’un rapport qui va des femmes aux hommes, des sœurs aux frères, serait traduisible dans un rapport où les femmes seraient aînées et où elles appartiendraient à la génération supérieure ». pour Françoise Héritier, cette « Valence différentielle des sexes »  semble inscrite dans le système de pensée de la différence qui découle de l’observation première de la différence des corps masculin et féminin et qui établit une classification hiérarchique sur le modèle du classement des catégories cognitives telles que gauche/droite, haut/bas, sec/humide, grand/petit, etc… C’est ainsi qu’hommes et femmes partagent des catégories « orientées » pour penser le monde. Or les valeurs masculines sont valorisées et les féminines dévalorisées. Ainsi en Europe, la passivité, assimilée à de la faiblesse, serait féminine tandis que l’activité, associée à la maîtrise du monde, serait masculine. Ce rapport émanerait de la volonté de contrôle de la reproduction de la part des hommes, qui ne peuvent pas faire eux-mêmes leurs fils. Les hommes se sont appropriés et ont réparti les femmes entre eux en disposant de leur corps et en les astreignant à la fonction reproductrice. La chercheuse Agnès Fine  en tire la conclusion suivante :

Femme Samo

     « Il y a là, à mes yeux, une découverte majeure, un peu accablante, celle de l’universalité de ce que l’auteur appelle « la valence différentielle » des sexes. […] C’est ainsi qu’hommes et femmes partagent des catégories « orientées » pour penser le monde. Comment expliquer cette universelle valence différentielle des sexes ? L’hypothèse de Françoise Héritier est qu’il s’agit sans doute là d’une volonté de contrôle de la reproduction de la part de ceux qui ne disposent pas de ce pouvoir si particulier. […]. La manière de penser les rapports entre les sexes est liée à la manière de penser la cosmologie et le monde surnaturel. Incontestablement, la démonstration séduit par sa rigueur logique et la clarté de la langue. Ce livre est une avancée considérable de la réflexion anthropologique sur la hiérarchie entre les sexes. »

Agnès Fine, au sujet de Françoise Héritier (Clio)– Opus cité


« Les hommes et les femmes seront égaux un jour, peut-être …»

     Cette phrase qui traduit un certain scepticisme, Françoise Héritier l’a prononcé dans un entretien accordé à la revue Sciences et Avenir :

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     « Selon les experts du Bureau international du travail (BIT), au rythme où les choses changent en Europe, il faudrait attendre 500 ans pour parvenir à une réelle égalité de salaire, de carrière, etc. Alors imaginez le temps nécessaire pour qu’elle s’installe dans tous les domaines ! Lorsque j’en parle – cela effraie les auditeurs –, je dis que dans quelques millénaires il y aura une égalité parfaite pour hommes et femmes dans le monde entier. Peut-être ! Il faut de la volonté et du temps parce qu’il est plus facile de transmettre ce qui vous a été transmis, que de se remettre en question et changer notre mode d’éducation. Par exemple, nous pensons agir rationnellement en disant aux enfants que  » papa a déposé une graine dans le ventre de maman « . Or, cette explication renvoie à des croyances archaïques, théorisées par Aristote, qui ont toujours cours dans les sociétés dites primitives et que l’on retrouve dans les ouvrages de médecine du XIXe siècle : la mère n’est soit qu’un matériau, soit qu’un réceptacle. L’étincelle, le germe, ce qui apporte la vie, l’identité humaine, l’esprit, l’intelligence et même parfois la religion ou la croyance, tout est contenu dans le sperme !  »

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         Femme Samo allaitant ses jumeaux

    Pour Agnès Fine, cette vision structuraliste du rapport entre le féminin et le masculin pose un problème majeur, celui du rapport entre structure et histoire.  Si la hiérarchie entre les sexes est inscrite dans les outils conceptuels et les catégories cognitives qui structurent l’esprit humain et s’expriment par l’intermédiaire de l’inconscient, de quelle manière sera-t-il possible de faire évoluer cette situation ? Même si Françoise Héritier reconnait que des changements positifs ont eu lieu dans la société occidentale concernant le rapport hommes/femmes depuis le siècle dernier, elle manifeste un certains scepticisme sur la possibilité d’une véritable égalité entre les deux sexes car sa vision structuraliste de l’organisation des société l’incline à penser que les sociétés ne peuvent être construites autrement que sur « cet ensemble d’armatures étroitement soudées les unes aux autres que sont la prohibition de l’inceste, la répartition sexuelle des tâches, une forme légale ou reconnue d’union stable et la valence différentielle des sexes ». C’est ainsi que les progrès effectués sur le plan de l’égalité sont contrecarrés selon elle par l’invention toujours renouvelée des domaines réservés masculins qui reproduit la différence hiérarchique.


Une analyse différente : la domination masculine selon Pierre Bourdieu

Pierre Bourdieu    Françoise Héritier avait forgé ses concepts dans l’étude de la société Samo du Burkina Fasso, Pierre Bourdieu les forgera à partir de sa première étude d’ethnologue dans l’étude de la société kabyle.  Plutôt que « Valence différentielle des sexes » et soucieux d’intégrer à la réflexion le jeu des agents sociaux et de l’histoire, il préfèrera parler des structures de « domination masculine » qui sont certes largement intériorisées de manière inconsciente et partagées par les femmes mais qui se trouvent être « le produit d’un travail incessant (donc historique) de reproduction auquel contribuent des agents singuliers (dont les hommes avec des armes comme la violence physique et la violence symbolique) et des institutions, familles, Église, État, École » (La domination masculine, 1998). Cette action sociale permanente liée au sexe produite par nos structures cognitives et perpétue la domination masculine au travail, à la maison, à l’école et dans tous les domaines de la vie quotidienne a été nommée par les féministes et les sociologues américains doing gender. Pour Pierre Bourdieu le doing gender est une vision du monde sexuée qui s’inscrit dans nos habitus.

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                Famille Kabyle, vers 1890

      L’habitus est un concept sur lequel le sociologue allemand Norbert Elias avait travaillé en 1939 en travaillant sur le prestige qui résultait sur les stratégies d’adoption des habitus caractéristiques de la classe sociale supérieure et que Bourdieu a repris et développé dans les années 2000 et qui se défini comme une règle acquise dont les fondements conscients et inconscients sont partagés par un groupe et qui structure de manière rigide les comportements dans le temps et l’espace. Les variations de l’habitus ne sont tolérées par le groupe que si elles s’effectuent dans l’application de codes connus et partagés, compris et acceptés, sous peine d’être considérées comme des déviances. Ce faisant, il rejoignait les thèses de C. Levi-Strauss concernant les systèmes d’organisation sociales selon lesquelles la diffusion de pratiques sociales nouvelles s’effectue dans le cadre d’une sélection rigoureuse imposée par le groupe. Pour Bourdieu, la société kabyle traditionnelle avec ses hommes actifs et ses femmes passives, son opposition entre les vertus féminines de pudeur, d’attente et de soumission et les valeurs masculines d’honneur et de domination est un bon exemple de société forgée par l’habitus.

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     « (l’habitus) : une loi immanente, déposée en chaque agent par la prime éducation, qui est la condition non seulement de la concertation des pratiques mais aussi des pratiques de concertation, puisque les redressements et les ajustements consciemment opérés par les agents eux-mêmes supposent la maîtrise d’un code commun et que les entreprises de mobilisation collective ne peuvent réussir sans un minimum de concordance entre l’habitus des agents mobilisateurs (e. g. prophète, chef de parti, etc.) et les dispositions de ceux dont ils s’efforcent d’exprimer les aspirations. »  (Bourdieu, 2000)
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Photo : guerrier kabyle


Le concept de « violence symbolique » faite aux femmes.

    Dans son ouvrage La domination masculine, Pierre Bourdieu a travaillé sur les processus de fonctionnement et de reproduction de la domination des hommes sur les femmes. C’est par l’instauration dans l’organisation sociale de deux classes d’habitus différentes qui conduisent à classer les choses et les pratiques sociales en référence à l’opposition entre féminin et masculin que s’organisent et se perpétuent les mécanismes de domination et d’exploitation. Dans les sociétés patriarcales la domination masculine a, par la différentiation sexuelle du travail, la structuration de l’espace autour d’une opposition public/privé, produit un ordre social qui sera intériorisé par les bénéficiaires et leur victimes et reproduit par ce que le chercheur qualifie de technique de dressage.  Par l’éducation, les institutions (famille, Eglise, Etat), les rituels sociaux et familiaux et la pression permanente du groupe, le corps humain est dressé pour imposer et conditionner l’expression de la personne dans le cadre de l’habitus. Sa gestuelle est organisée en langage et les techniques du corps vont dépendre de la place qu’occupe la personne dans le groupe et s’exprimer en conséquence.
   Dans ces conditions, les femmes qui auront intériorisé cette structuration du rapport entre les sexes ne disposeront pour réagir contre cette injustice qui leur est imposée que des armes fournies par la ruse, le mensonge, la passivité et l’intuition, propriétés que l’homme a considéré comme négatives et inhérentes à leur nature féminine. Le rapport domination sur le dominé est ainsi justifié par la référence à un principe naturel. Pour Bourdieu, les femmes ont dans le passé intégré mentalement cette domination  masculine et ont en quelque sorte « consenti » à son exercice et sa perpétuation. C’est à ce niveau que se situe la « violence symbolique » faite aux femmes que le chercheur assimile à une « magie » : 

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      « C’est ainsi que, pour le sociologue français, la violence symbolique qu’il identifie comme étant une “ magie ”, est consentie par la femme et confère à l’homme une supériorité qui offre à cette femme, par ricochet, une “ valorisation ”. L’objétisation des femmes participerait, au sein de l’économie des biens symboliques, à la perpétuation ou à l’augmentation du capital symbolique de l’homme et au renforcement de la différenciation sexuelle. Il insiste sur la femme comme être humain perçu par autrui : elle est définie par la perception qu’autrui a de ce corps féminin et qu’il lui renvoie.
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    C’est un des facteurs de la dépendance symbolique des femmes au pouvoir des hommes, lesquels ont pour objet, selon Bourdieu, de “ placer (les femmes) dans un état permanent d’insécurité corporelle ou, mieux, de dépendance symbolique : elles existent d’ailleurs par et pour le regard des autres, c’est-à-dire en tant qu’objets accueillants, attrayants, disponibles. On attend d’elles qu’elles soient “ féminines ”, c’est-à-dire souriantes, sympathiques, attentionnées, soumises, discrètes, retenues, voire effacées. Et la prétendue “ féminité ” n’est souvent pas autre chose qu’une forme de complaisance à l’égard des attentes masculines, réelles ou supposées, notamment en matière d’agrandissement de l’ego.

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      En conséquence, le rapport de dépendance à l’égard des autres (et pas seulement des hommes) tend à devenir constitutif de leur être ”. Ce désir d’attirer et de plaire qu’il désigne par “ hétéronomie ”, selon lui, dicté par les normes établies par autrui et par la société, suppose l’intervention permanente d’un tiers (individuel et collectif) qui façonne les actions corporelles féminines, en vue d’un bénéfice apporté par les hommes. Ceci suppose qu’une femme ne peut avoir de goûts propres et qu’elle ne peut “ se faire belle ” pour son plaisir et pour elle-même. Nous ne pouvons ici adhérer à l’idée qu’une femme ne puisse être indépendante dans ses choix et que chacune de ses actions puisse être “ téléguidée” par autrui, tout en étant conscients qu’il existe malheureusement des femmes dont la liberté (de choix, de mouvements, d’expression… ) est restreinte et placée sous l’autorité masculine. »

Thèse.univv-lyon2-Bardelot, La domination masculine intériorisée pour Bourdieu, opus cité.


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      Ces deux ouvrages de Françoise Héritier (L’exercice de la parenté , 1981) et de Pierre Bourdieu (La domination masculine, 1982) ont d’emblée suscité un tollé de critiques chez les féministes. L’ouvrage de Françoise Héritier semblait expliquer sinon justifier la domination masculine par des données anthropologiques et les doutes qu’elle émettait sur la possibilité de sortir de cette situation semblait aller dans le sens de cette interprétation. L’ouvrage de Pierre Bourdieu faisait le même constat que Françoise Héritier de l’action des structures mentales (habitus) dans la perpétuation de la domination masculine mais en plaçant ce processus dans une perspective historique, il ouvrait la voie à une possibilité de remise en cause et d’évolution des rapports entre les sexes mais c’est le concept de « violence symbolique » qui serait intériorisé par les femmes pour expliquer l’effet de domination dont elles sont victimes qui a fait polémique, les féministes niant tout « consentement » même inconscient et préférant expliquer la domination masculine par l’exercice d’une « violence physique ».

à suivre…


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Sortilèges


Duo de fleurs fatales…

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Le « Duo des fleurs » (1883) est l’air le plus connu de l’opéra en trois actes Lakmé du compositeur français Léo Delibes inspiré du roman de Pierre LotiRarahu ou le Mariage de Loti (1880) et créé le 14 avril 1883 à l’Opéra-Comique de Paris qui conte l’amour tragique de Lakmé, une jeune princesse hindoue pour un officier britannique. L’air qui accompagne une scène qui se passe dans l’enceinte sacrée d’un temple que la princesse s’apprête à quitter pour aller cueillir des fleurs en compagnie de sa servante Mallika est interprété ici par les cantatrices Anna Netrebko & Elina Garanca – Les illustrations sont tirées du tableau de Francis Auburtin, Les Nymphes, la forêt et la mer (1886-1924).


Le livret

Lakmé

Viens, Mallika, les lianes en fleurs
Jettent déjà leur ombre
Sur le ruisseau sacré, qui coule calme et sombre,
Éveillé par le chant des oiseaux tapageurs !

Mallika

Oh ! maîtresse,
C’est l’heure où je te vois sourire,
L’heure bénie où je puis lire
Dans le cœur toujours fermé de Lakmé !


                           Lakmé                                  Mallika

Dôme épais le jasmin                  Sous le dôme épais où le blanc jasmin
À la rose s’assemble,                    
À la rose s’assemble,
Rive en fleurs, frais matin,         
Sur la rive en fleurs, riant au matin,
Nous appellent ensemble.          
Viens, descendons ensemble.
Ah ! glissons en suivant              
Doucement glissons; De son flot charmant
Le courant fuyant;                       
Suivons le courant fuyant;
Dans l’onde frémissante,           
Dans l’onde frémissante,
D’une main nonchalante,          
D’une main nonchalante,
Gagnons le bord,                         
Viens, gagnons le bord
Où l’oiseau chante,                      
Où la source dort.
l’oiseau, l’oiseau chante.            
Et l’oiseau, l’oiseau chante.
Dôme épais, blanc jasmin,        
Sous le dôme épais, Sous le blanc jasmin,
Nous appellent ensemble !       
Ah ! descendons ensemble !


Lakmé

Mais, je ne sais quelle crainte subite,
S’empare de moi,
Quand mon père va seul à leur ville maudite;
Je tremble, je tremble d’effroi !

Mallika

Pour que le dieu Ganeça le protège,
Jusqu’à l’étang où s’ébattent joyeux
Les cygnes aux ailes de neige,
Allons cueillir les lotus bleus.

Lakmé

Oui, près des cygnes
Aux ailes de neige,
Allons cueillir les lotus bleus

***


Cinéma

Les_Predateurs.jpg     Une séquence magnifique et torride du film « The Hunger » (Les Prédateurs) réalisé en 1983 par Tony Scott à partir du roman de Whitley Strieber mettant en scène Catherine Deneuve et Suzanne Sarendon (on y voit aussi David Bowie) utilise de manière heureuse en bande sonore ce morceau de l’opéra de Léo Delibes interprété par Anna Netrebko & Elina Garanca. Le rythme lancinant de la mélodie accompagne merveilleusement la scène d’amour entre les deux femmes, rythme qui va peu à peu être altéré par une cacophonie angoissante et s’accroître jusqu’à devenir insupportable lors de la scène finale de la morsure de la vampire (voir ci-dessous la suite).


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Regards croisés : sirènes et dauphins


Peintures de Benes Knüpfer (1848-1910) & photos de Todd Essik


Le rêve d’Henri ( Henri d’Ofterdingen de Novalis )

     A l’approche du matin, lorsque au-dehors l’aube se mit à poindre, le calme revint enfin dans son âme, les images se firent plus nettes et plus stables. Alors il lui sembla qu’il marchait seul dans une forêt obscure. Le jour ne perçait qu’à de rares intervalles le vert réseau du feuillage. Bientôt il arriva devant une gorge rocheuse qui montait à flanc de coteau. Il lui fallut escalader des blocs couverts de mousse qu’un ancien torrent y avait entraînés. A mesure qu’il grimpait, la forêt s’éclaircissait. Il parvint enfin jusqu’à une verte prairie qui s’étendait au flanc de la montagne. Au-delà de cette prairie s’élevait une falaise abrupte, au pied de laquelle il aperçut une ouverture qui semblait être l’entrée d’une galerie taillée dans le roc. Il suivit un certain temps ce couloir souterrain qui le conduisit sans difficulté vers une grande salle d’où lui parvenait de loin l’éclat d’une vive clarté. En y entrant, il vit un puissant jet d’eau qui, paraissant s’échapper d’une fontaine jaillissante, s’élevait jusqu’à la paroi supérieure de la voûte et s’y pulvérisait en mille paillettes étincelantes qui retombaient toutes dans un vaste bassin; la gerbe resplendissait comme de l’or en fusion; on n’entendait pas le moindre bruit ; un silence religieux entourait ce spectacle grandiose. Il s’approcha de la vasque qui ondoyait et frissonnait dans un chatoiement de couleurs innombrables. Les parois de la grotte étaient embuées de ce même liquide qui n’était pas chaud, mais glacé, et n’émettait sur ces murailles qu’une lueur mate et bleuâtre. Il plongea sa main dans la vasque et humecta ses lèvres. Ce fut comme si un souffle spirituel le pénétrait : au plus profond de lui-même il sentit renaître la force et la fraîcheur. Il lui prit une envie irrésistible de se baigner : il se dévêtit et descendit dans le bassin. Alors il lui sembla qu’un des nuages empourprés du crépuscule l’enveloppait; un flot de sensations célestes inondait son cœur; mille pensées s’efforçaient, avec une volupté profonde, de se rejoindre en son esprit; des images neuves, non encore contemplées, se levaient tout à coup pour se fondre à leur tour les unes dans les autres et se métamorphoser autour de lui en créatures visibles; et chaque ondulation du suave élément se pressait doucement contre lui, comme un sein délicat. Le flot semblait avoir dissous des formes charmantes de jeunes filles qui reprenaient corps instantanément au contact du jeune homme. Dans une ivresse extatique, et pourtant conscient de la moindre impression, il se laissa emporter par le torrent lumineux qui, au sortir du bassin, s’engloutissait dans le rocher. Une sorte de douce somnolence s’empara de lui, et il rêva d’aventures indescriptibles.


Narcisse – Regards croisés : 2) Essai d’interprétation du mythe


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      Narcisse se mirant dans l’eau-miroir d’un ruisseau dans le tableau du Caravage, Jean Seberg posant ses lèvres sur le reflet de celles-ci dans l’eau d’une rivière dans le film de Robert Rossen, Lilith. Deux images chocs fortement représentatives de cet état mental représenté de manière ambigüe et presque schizophrène dans la société d’aujourd’hui : le narcissisme. D’un côté, on valorise l’individualisme à tout crin et de l’autre on diabolise l’une de ses formes, le narcissisme, qui ne constitue après tout qu’un développement dévoyé de l’homéostasie, cet instinct de survie manifesté par tout organisme vivant qui implique par définition à l’origine une certaine forme d’amour de soi.
      Ne me sentant pas totalement exempt des atteintes de ce que l’on pourrait  qualifier de « nouveau mal du siècle », j’ai éprouvé le besoin de me pencher sur ce qu’il recouvre, signifie et représente dans des domaines aussi variés que l’art, le psychisme et l’anthropologie. Le premier des thèmes traités et qui a fait l’objet d’un premier article (c’est  ICI ) a été celui du mythe grec de Narcisse, ou tout au moins de ses variantes telles qu’elles nous ont été léguées par les philosophes et écrivains de l’Antiquité. Le second article présenté ci-après est un essai personnel d’interprétation. d’autres analyse de thèmes suivront. Au cours de cette recherche, je reviendrais à plusieurs reprise au tableau du Caravage et au film de Robert Rossen sans m’interdire de m’intéresser à d’autres œuvres artistiques, qu’elles soient picturales, cinématographiques ou littéraires…


  La symbolique de l’eau

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Le fleuve Céphise, à Livadiá

     Le personnage de Narcisse est lié par sa paternité à l’eau, il avait pour père un dieu-fleuve : Céphise, personnification du fleuve homonyme qui coule en Grec en Phocide et en Béotie qui était l’un des 3.000 fils du Titan Océan et de la déesse marine Thétys et frère des Océanides qui étaient des nymphes aquatiques (au nombre de 3.000 elles-aussi). L’eau est symbole ambivalent, elle peut être dormante ou violente. C’est le cas du fleuve Céphise puisque que la nymphe Liriope, célèbre par sa grande beauté, étant venue consulter le dieu-fleuve réputé pour la pertinence de ses oracles, celui-ci ébloui par sa personne « l’enlaça de ses flots sinueux, et, la tenant enchaînée dans son onde, triompha de sa pudeur par la violence ». De ce viol aquatique naîtra Narcisse qui, dit-on, héritera de la beauté de sa mère (Ovide, Métamorphoses).

    Un autre personnage, lié on le verra à Narcisse, a affaire avec la symbolique de l’eau. C’est Tirésias, un jeune chasseur qui deviendra plus tard un devin célèbre; alors qu’il chassait sur l’Hélicon, un mont proche du fleuve Céphise, l’infortuné avait surpris sa mère, la nymphe Charilico et la déesse Athéna se baignant nues dans la fontaine sacrée d’Hippocrène, la source des muses, celle-là même qu’un coup de sabot du cheval Pégase avait fait jaillir du rocher.

Hippocrenesource.jpgla source d’Hippocène sur le mont Hélicon

      Dans la Grèce antique la vision par un simple mortel d’un dieu en dehors de la volonté de celui-ci était frappée d’interdit et sa transgression était punie de la perte de la vue. C’est ce châtiment cruel qui fut infligé par Athéna à Tirésias mais en réponse aux suppliques de sa mère Charilico qui implorait sa clémence, la déesse adoucit la punition en accordant au jeune homme des dons merveilleux, ceux de pouvoir se diriger grâce aux vertus d’un bâton de cornouiller magique, de comprendre le langage des oiseaux après qu’elle lui eut eu « purifier » les oreilles, c’est cette opération qui lui apportera le don de prophétie. Comme dernière faveur, il lui fut permis de vivre beaucoup plus longtemps que le commun des mortels (pendant la durée de sept générations) et de conserver ses dons lorsqu’il sera aux Enfers. Une autre version de la légende de Tirésias, racontée par Ovide, le montre se promenant sur le mont Cyllène et séparer de son bâton l’accouplement de deux serpents, ce qui eut pour effet immédiat de le transformer en femme. Sa métamorphose dura sept années et cessa après qu’il ait eut l’occasion de répéter la scène de séparation des deux serpents. Il reprit alors son apparence d’homme. La légende dit que durant sa longue existence, il aura subi pas moins de six passages d’un sexe à l’autre.

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Je n’ai pas trouvé d’illustration pour la scène de Diane au bain surprise par
Tirésias. J’ai par contre trouvé un tableau de Delacroix portant sur un thème
semblable, celui de Diane surprise par le chasseur Actéon. La gravure de droite
présente la scène des deux serpents, celle où Tirésias devenu femme va pouvoir
recouvrer son apparence d’homme (auteur : Johann Ulrich Krauss, vers 1690)

     Mais dans la mythologie grecque, chaque événement, même le plus anodin, a toujours des conséquences. Il n’y a aucune place pour le hasard. Par le fait d’avoir été Homme et femme, Tirésias avait connu une certaine célébrité aussi fut-il invité un jour par les dieux pour trancher un débat important entre tous, celui de savoir qui prenait le plus de plaisir pendant l’acte sexuel entre l’homme et la femme. Zeus prétendait que c’était la femme et son épouse Héra pensait le contraire. Tirésias, qui avait connu les deux états ,prit le parti de Zeus, ce qui lui attira les foudres d’Héra qui le puni en lui ôtant la vue.
   Tirésias n’aura pas de chance avec les sources. S’étant désaltéré après sa fuite de Thèbes avec l’eau trop froide de la source gardée par la nymphe Tilphoussa, il en mourut.
    Dans le mythe de Narcisse, Tirésias est connu pour avoir mis en garde la nymphe Liriope qui lui avait demandé si son fils parviendrait à une longue vieillesse : « Oui, s’il ne se connaît pas », avait-il répondu. La condition de la longévité pour Narcisse était donc d’ignorer sa vrai nature. Jusqu’où devait aller cette ignorance ? Ignorer sa grande beauté ? Ignorer les conditions de sa naissance ? Ovide est peu disert sur ce sujet et cette incertitude nous empêche d’analyser les causes du drame final qui va se nouer.


    Dans la version d’Ovide, l’arrivée de Narcisse à la source fatale se situe juste après  l’anathème jeté contre lui par le garçon éconduit et l’approbation de la déesse Nemesis. Il n’est donc pas interdit de penser que ce qui va suivre et en particulier sa découverte de la source est l’œuvre de la déesse. Le caractère particulier de la source est mis en valeur par Ovide lorsqu’il la décrit comme n’ayant jamais été souillée par l’homme ou les animaux et même pas par les déchets végétaux. La source ne se situe pas dans le domaine profane qui est celui des hommes et des animaux. C’est une source d’eau pure et limpide, de caractère sacré.  En même temps un détail énoncé par Ovide nous interpelle : « et cet endroit, la forêt ne laisserait aucun soleil l’échauffer. » La source ne se situe pas en pleine lumière du soleil mais dans l’ombre des grands arbres, ce qui entre en contradiction avec la description précédemment énoncée de ses ondes « brillantes et argentées » mais quand les dieux veulent arriver à leurs fins, ils ne sont pas à une contradiction près. Leur objectif, c’est de réaliser la prédiction énoncée par Tirésias dans sa réponse à la nymphe Liriope : « Oui, ton fils vivra longtemps s’il ne se connaît pas…»  (une autre traduction indique « s’il ne se voit pas » .) Mais Narcisse avait-il vraiment le choix ? Et comment peut-on ne pas se connaître ? Il y a de la perversité dans l’affirmation que celui dont le destin est déjà tout tracé pourrait échapper à ce destin. On veut faire croire que Narcisse aurait pu ne pas s’arrêter sur le bord de cette source et se mirer dans son miroir de la même manière qu’Œdipe, en partance de Thèbes pour Corinthe aurait pu prendre une autre route ou bien ne pas se quereller avec un inconnu qui s’avérera être son père et le tuer… Pourtant, c’est bien le destin et donc la main des dieux qui ont créé les conditions de ces rencontres.

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°°°
Ainsi Narcisse s’était-il joué d’Écho et d’autres nymphes
issues des eaux ou des montagnes, de même que de groupes de garçons ;
un jour l’un d’eux, qu’il avait dédaigné, levant les mains vers le ciel :
« Puisse-t-il tomber amoureux lui-même, et ne pas posséder l’être aimé ! »,
avait-il dit. La déesse de Rhamnonte (Nemesis) approuva cette juste prière.
Il existait une source limpide, aux ondes brillantes et argentées ;
ni bergers ni chèvres paissant dans la montagne
ni autre troupeau ne l’avaient touchée ; nul oiseau,
nulle bête sauvage, nul rameau mort ne l’avaient troublée.
Elle était entourée d’un gazon nourri de l’eau toute proche,
et cet endroit, la forêt ne laisserait aucun soleil l’échauffer.

°°°
le sortilège du miroir

    D’ailleurs, tout, dans ce passage où Ovide décrit le cheminement de Narcisse vers la chute sous l’action de la force négative que représente l’élément liquide qui sert le sombre dessein des dieux. C’est par une force qui n’appartient qu’à l’élément liquide, la soif, que Narcisse est capté par le sortilège du miroir qui va lui révéler la sublimité de la beauté de ce visage qu’il découvre dans les eaux.  Cette découverte prend la forme d’un saisissement de tout son être, à la façon dont la Méduse fige et pétrifie ceux qui ont eu le malheur de croiser son regard. La beauté poussée à son paroxysme devient monstrueuse et, telle la Méduse, détruit ceux qui osent la contempler et vouloir en jouir.

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et tandis qu’il désire apaiser sa soif, une autre soif grandit en lui :
en buvant, il est saisi par l’image de la beauté qu’il aperçoit.
Il aime un espoir sans corps, prend pour corps une ombre.
Il est ébloui par sa propre personne et, visage immobile,
reste cloué sur place, telle une statue en marbre de Paros.

    À ce stade, la prophétie ne s’est pas encore accomplie car si Narcisse est fasciné et submergé par la beauté du visage insaisissable qui tout à la fois s’offre et se refuse à lui,  il ignore encore que ce visage est le sien. Il est frappant de constater qu’au fur et à mesure que le sortilège s’empare du lui, ce sont paradoxalement des sensations de chaleur et de brûlure qui s’expriment : « il embrase et brûle tout à la fois », « ce qu’il voit le consume », « Vous souvenez-vous que quelqu’un se soit ainsi consumé ? ». C’est que depuis le saisissement « médusien », l’élément liquide ne joue plus le rôle principal, c’est un processus mortel de destruction qui est en cours et ce processus n’agit pas par l’eau mais par le feu, le feu purificateur. Il redoublera d’intensité quand Narcisse prendra conscience que le visage aimé est le sien : « je me consume d’amour pour moi : je provoque la flamme que je porte. », « je m’éteins », « il se dissout et peu à peu devient la proie d’un feu caché ».


Le thème de l’engourdissement

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     En grec ancien, le nom Narcisse est lié aux mots ναρκωτικός, narkôtikóqui signifie « qui a la propriété de provoquer la torpeur,  ce qui fascine et engourdit, narcotique, soporifique » et νάρκωσις, nárkôsis qui signifie « endormissement ». La légende dit qu’à la mort de Narcisse son sang s’écoula dans la terre et qu’il naquit un narcisse blanc à corolle rouge. Cette plante que l’on connait aujourd’hui sous le nom de la Narcisse des poètes (Narcissus poeticusest une plante à bulbe de la famille des liliacées connue depuis l’Antiquité pour ses vertus médicinales. Le narkissos que le médecin grec Dioscoride déclarait utiliser pour ses remèdes contre les brûlures, luxation, abcès et douleurs rhumatismales est bien la narcisse des poètes. Il utilisait pour cela les les bulbes de cette plante qu’il. appliquait en cataplasme après les avoir cuits et broyés. Mais c’est pour un autre de ses effets que le narcisse était surtout connu dans l’Antiquité et joue un rôle dans le mythe qui nous intéresse, la plante avait également la réputation d’engourdir et de plongerdans la torpeur ceux qui la respirait  : « parce qu’il (le narcisse) engourdit les nerfs et provoque une pesante torpeur » (narkôdeis), nous expliquait Plutarque. Quant à Pline l’ancien, il déclarait qu’elle alourdissait l’esprit et rendait idiot. Le chanoine-botaniste Paul-Victor Fournier, auteur de nombreux ouvrages de botanique disait à son propos que « le seul parfum [du narcisse] est déjà narcotique », c’est la raison pour laquelle il est déconseillé de la placer en bouquet dans une chambre à coucher hermétiquement close. Les qualités odorantes de la fleur sont encore utilisées de nos jours dans la parfumerie de luxe par l’extraction du produit très rare qu’est l’huile de narcisse (elle nécessite une tonne de fleurs pour n’en obtenir qu’à peine 70 g soit un rendement de 0,007 % !)On sait aujourd’hui que cette faculté est causée par un alcaloïde paralysant, la narcissine ainsi qu’une substance amère, drastique et toxicardiaque, la scillaïne que contient la plante. L’ingestion par l’homme d’une dizaine de grammes d’extrait de narcisse est neurotoxique et déclenche les symptomes d’intoxication tels que constriction de la gorge, nausée, diarrhée, inflammation des voies digestives, paralysie, défaillance, sueurs froides, douleurs dans les membres, engourdissement général.

      Cette plante au caractère ambivalent a joué un rôle clé dans le déroulement de divers mythes et coutumes de la Grèce antique :

  • l’enlèvement de Perséphone par Hadès alors qu’elle cueillait des narcisses. le parfum de la plante envoûta la déesse qui ne put opposer de résistance au dieu du monde souterrain.
  • on plantait le narcisse sur les tombes pour symboliser l’engourdissement de la mort.
  • on l’offrait aux au Érinyes (ou Furies à Rome) pour paralyser le criminel mais aussi pour les apaiser.
  • la plante était liée au printemps par sa renaissance, aux rythmes des saisons, à la fécondité

Synthèse

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     Que veut nous dire ce mythe ? Les grecs de l’antiquité se méfiaient de la démesure, ce sentiment violent inspiré par l’orgueil et les passions et  qui menait au désordre et à la folie. Ils lui avaient donné le nom d’hybris. La démesure, l’hybris, c’était le privilège des dieux et en aucun cas celui des hommes qui devaient eux faire preuve de tempérance et de modération. Ce n’est pas un hasard si c’est la déesse Némésis, déesse de la juste colère et de la rétribution céleste, dont le nom signifie en grec ancien « répartir équitablement, distribuer ce qui est dû » qui approuve l’anathème lancé par le prétendant éconduit et qui certainement tire les ficelles du drame qui se joue. Ovide veut peut-être nous le laisser entrevoir lorsque, décrivant le saisissement de Narcisse, il le présente comme restant « cloué sur place, telle une statue en marbre de Paros ». Un sanctuaire consacré à Némésis était implanté à Rhamnonte en Attique où on honorait une statue de la déesse exécutée dans un bloc de marbre de Paros.

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     Ce qui est reproché à Narcisse, c’est sa sublime beauté, source d’hybris. Cette beauté, il l’a hérité de sa mère qui elle-même a du en payer le prix puisqu’elle a été violée par  le dieu-fleuve Céphise. Une trop grande beauté jette le trouble dans la communauté des hommes, elle fait naître la convoitise et la jalousie, surtout si celui qui en est porteur refuse de se plier aux règles de la cité et ainsi perpétue et attise la division. Une trop grande beauté est inacceptable car elle a le pouvoir d’agir sur les êtres à la manière de la Méduse, en les foudroyant et les annihilant. Narcisse est le fruit de l’hybris, il est porteur de l’hybris et représente une menace pour la communauté, il doit être sacrifié. Selon ce point de vue, le thème du narcissisme, au sens moderne du concept, apparaît secondaire dans le mythe. Qu’il est été ou non amoureux de lui-même, Narcisse aurait été sacrifié. Le fait qu’il se soit épris de sa propre personne est une mise en situation habile de la part d’Ovide, ce fait n’a d’ailleurs n’a apparemment pas été recoupé par d’autres versions du mythe. Ce n’est que longtemps plus tard, à la fin du Moyen-Âge, en conséquence de l’évolution des mœurs et de l’affirmation de la primauté de l’individu sur la religion et le collectif, qu’artistes et écrivains privilégieront cet aspect du mythe inventé (ou mis en valeur) par Ovide. Comparé aux représentations qui l’ont précédées, le tableau du Caravage est tout à fait éloquent sur ce sujet. Son analyse donnera lieu à un prochain article.

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