Walkürenritt


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Carl Engel – Walkürenritt (actif vers 1850)

      Enfin un peintre qui nous représente les Walkyries de manière non académique et échappe à l’art «pompier». Assez des mégères cuirassées aux fortes hanches et aux larges épaules coiffées de casques à cornes ou ailés qui chevauchent des montures essoufflées ployant sous leur charge ! 


Apocalypse Now


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Peter Nicolai Arbo – La Chevauchée des Walkyries, 1865

    La Chevauchée des Walkyries est l’appellation populaire qui désigne le prélude de l’acte III de l’opéra Die Walküre de Richard Wagner. L’opéra s’inspire des légendes nordiques qui mettent en scène des vierges guerrières obéissant aux ordres du dieu Odin. Le tableau du peintre norvégien Peter Nicolai Arbo les montre retourner au Valhalla, le paradis viking avec les âmes de leurs victimes. 


Homo demens

   Le thème musical de l’acte III est fréquemment utilisé au cinéma et notamment dans la scène du raid des hélicoptères dans le film Apocalypse Now de Francis Ford Coppola ci-dessus présenté. Un groupe d’assaut allemand aurait joué la Chevauchée sur ondes courtes avant de lancer les offensives de la Seconde Guerre mondiale.


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conte du Dragon : « les cygnes sauvages » de Hans Christian Andersen

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Statue de Hans Christian Andersen (1805-1875) à Central Park, New-York.

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Une publication du conte illustrée par André Pécoud : la jeune princesse est transportée au-dessus de la mer par ses frères-cygnes.

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     Le conte Les Cygnes sauvages est paru en 1838 est inspiré d’un conte traditionnel danois publié en 1823 par un autre danois, Matthias Winther.      Il raconte l’histoire d’une jeune princesse nommée Elisa et des ses onze frères qui, après la mort de leur mère et le remariage du Roi leur père, sont victimes de la méchanceté de leur belle-mère à demi sorcière. Elisa sera placée à la campagne chez des paysans et ses onze frères transformés en cygnes qui s’envolent et disparaissent.      A l’âge de quinze ans, la jeune princesse qui n’a pas oublié ses frères décide de partir à leur recherche. Elle les retrouve enfin mais ceux-ci lui explique qu’ils ne sont humains que la nuit, l’orée du jour les voit se transformer de nouveaux en oiseaux. Mais une fée vient la nuit à son secours en lui expliquant dans l’un de ses rêves comment rompre le sortilège : elle doit leur confectionner onze cottes de mailles à manches longues et les jeter sur eux à midi mais pour que le remède réussisse, elle doit garder absolument le silence tant que son travail n’est pas achevé. Elle entreprend aussitôt son travail.      En ramassant des orties dans la forêt, elle rencontre une chasse conduite par le roi du pays voisin qui tombe immédiatement amoureux d’elle et l’emmène sur son cheval dans son royaume pour l’épouser. En attendant le jour du mariage, elle continue à tisser et coudre les cotes de mailles pour ses frères mais une nuit qu’elle ramassait des orties dans un cimetière parce qu’elle n’avait plus de lin, elle est surprise par l’archevêque qui la traite de sorcière et est condamnée à être brûlée vive. Obligée de se taire pour sauver ses frères, elle ne pu se défendre.      Dans l’attente de son supplice, la brave jeune fille continue de confectionner ses cottes de mailles en espérant parvenir à les achever avant son supplice. C’est heureusement ce qui se produira… Le jour où elle est conduite au bûcher, onze cygnes se posent près d’elle et se transforment en beaux jeunes hommes. Tout le monde s’explique, la princesse épousera son roi et ils vivront heureux et auront beaucoup d’enfants…

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la jeune princesse retrouve enfin ses frères... Illustration d’André Pécoud

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Les Cygnes sauvages

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    Bien loin d’ici, là où s’envolent les hirondelles quand nous sommes en hiver, habitait un roi qui avait onze fils et une fille, Elisa. Les onze fils, quoique princes, allaient à l’école avec décorations sur la poitrine et sabre au côté ; ils écrivaient sur des tableaux en or avec des crayons de diamant et apprenaient tout très facilement, soit par cœur soit par leur raison ; on voyait tout de suite que c’étaient des princes. Leur sœur Elisa était assise sur un petit tabouret de cristal et avait un livre d’images qui avait coûté la moitié du royaume. Ah ! ces enfants étaient très heureux, mais ça ne devait pas durer toujours.

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Illustrations de Anton Lomaev.

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     Leur père, roi du pays, se remaria avec une méchante reine, très mal disposée à leur égard. Ils s’en rendirent compte dès le premier jour : tout le château était en fête ; comme les enfants jouaient « à la visite », au lieu de leur donner, comme d’habitude, une abondance de gâteaux et de pommes au four, elle ne leur donna que du sable dans une tasse à thé en leur disant « de faire semblant ».      La semaine suivante, elle envoya Elisa à la campagne chez quelque paysan et elle ne tarda guère à faire croire au roi tant de mal sur les pauvres princes que Sa Majesté ne se souciait plus d’eux le moins du monde.     – Envolez-vous dans le monde et prenez soin de vous-même ! dit la méchante reine, volez comme de grands oiseaux, mais muets.      Elle ne put cependant leur jeter un sort aussi affreux qu’elle l’aurait voulu : ils se transformèrent en onze superbes cygnes sauvages et, poussant un étrange cri, ils s’envolèrent par les fenêtres du château vers le parc et la forêt.

0_80b0c_a67a687e_orig-1Illustration par N. Goltz – 2006

     Ce fut le matin, de très bonne heure qu’ils passèrent au-dessus de l’endroit où leur sœur Elisa dormait dans la maison du paysan ; ils planèrent au-dessus du toit, tournant leurs longs cous de tous côtés, battant des ailes, mais personne ne les vit ni ne les entendit, alors il leur fallut poursuivre très haut, près des nuages, loin dans le vaste monde. Ils atteignirent enfin une sombre forêt descendant jusqu’à la grève. La pauvre petite Elisa restait dans la salle du paysan à jouer avec une feuille verte – elle n’avait pas d’autre jouet       –, elle s’amusait à piquer un trou dans la feuille et à regarder le soleil au travers, il lui semblait voir les yeux clairs de ses frères.      Lorsqu’elle eut quinze ans, elle rentra au château de son père et quand la méchante reine vit combien elle était belle, elle entra en grande colère et se prit à la haïr, elle l’aurait volontiers changée en cygne sauvage comme ses frères, mais elle n’osa pas tout d’abord, le roi voulant voir sa fille.      De bonne heure, le lendemain, la reine alla au bain, fait de marbre et garni de tentures de toute beauté. Elle prit trois crapauds. Au premier, elle dit :     – Pose-toi sur la tête d’Elisa quand elle entrera dans le bain, afin qu’elle devienne engourdie comme toi.      – Pose-toi sur son front, dit-elle au second, afin qu’elle devienne aussi laide que toi et que son père ne la reconnaisse pas.      – Pose-toi sur son cœur, dit-elle au troisième, afin qu’elle devienne méchante et qu’elle en souffre.

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« Elle lâcha les crapauds dans l’eau claire qui prit aussitôt une teinte verdâtre, appela Elisa, la dévêtit et la fit descendre dans l’eau » – Illustration par N. Goltz – 2006

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« A l’instant le premier crapaud se posa dans ses cheveux, le second sur son front, le troisième sur sa poitrine, sans qu’Elisa eût l’air seulement de s’en apercevoir. »

      Elle lâcha les crapauds dans l’eau claire qui prit aussitôt une teinte verdâtre, appela Elisa, la dévêtit et la fit descendre dans l’eau. A l’instant le premier crapaud se posa dans ses cheveux, le second sur son front, le troisième sur sa poitrine, sans qu’Elisa eût l’air seulement de s’en apercevoir. Dès que la jeune fille fut sortie du bain, trois coquelicots flottèrent à la surface ; si les bêtes n’avaient pas été venimeuses, elles se seraient changées en roses pourpres, mais fleurs elles devaient tout de même devenir d’avoir reposé sur la tête et le cœur d’Elisa, trop innocente pour que la magie pût avoir quelque pouvoir sur elle.

nouvelle_image__197248       Voyant cela, la méchante reine se mit à la frotter avec du brou de noix, enduisit son joli visage d’une pommade nauséabonde et emmêla si bien ses superbes cheveux qu’il était impossible de reconnaître la belle Elisa.      Son père en la voyant en fut tout épouvanté et ne voulut croire que c’était là sa fille, personne ne la reconnut, sauf le chien de garde et les hirondelles, mais ce sont d’humbles bêtes dont le témoignage n’importe pas.

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Le Roi ne reconnaît pas sa fille et la chasse…

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« personne ne la reconnut, sauf le chien de garde et les hirondelles, mais ce sont d’humbles bêtes dont le témoignage n’importe pas. »

     Alors la pauvre Elisa pleura en pensant à ses onze frères, si loin d’elle. Désespérée, elle se glissa hors du château et marcha tout le jour à travers champs et marais vers la forêt. Elle ne savait où aller, mais dans sa grande tristesse et son regret de ses frères, qui chassés comme elle erraient sans doute de par le monde, elle résolut de les chercher, de les trouver.      La nuit tomba vite dans la forêt, elle ne voyait ni chemin ni sentier, elle s’étendit sur la mousse moelleuse et appuya sa tête sur une souche d’arbre.

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Anna et Elena Balbusso : illustration ses Cygnes sauvages d’Andersen : « Toute la nuit, elle rêva de ses frères. »

    Toute la nuit, elle rêva de ses frères. Ils jouaient comme dans leur enfance, écrivaient avec des crayons en diamants sur des tableaux d’or et feuilletaient le merveilleux livre d’images qui avait coûté la moitié du royaume ; mais sur les tableaux d’or ils n’écrivaient pas comme autrefois seulement des zéros et des traits, mais les hardis exploits accomplis, tout ce qu’ils avaient vu et vécu.      Lorsqu’elle s’éveilla, le soleil était haut dans le ciel, elle ne pouvait le voir car les grands arbres étendaient leurs frondaisons épaisses, mais ses rayons jouaient là-bas comme une gaze d’or ondulante.      Elle entendait un clapotis d’eau, de grandes sources coulaient toutes vers un étang au fond de sable fin. Des buissons épais l’entouraient mais, à un endroit, les cerfs avaient percé une large ouverture par laquelle Elisa put s’approcher de l’eau si limpide que, si le vent n’avait fait remuer les branches et les buissons, elle aurait pu les croire peints seulement au fond de l’eau, tant chaque feuille s’y reflétait clairement.      Dès qu’elle y vit son propre visage, elle fut épouvantée, si noir et si laid ! Mais quand elle eut mouillé sa petite main et s’en fut essuyé les yeux et le front, sa peau blanche réapparut. Alors elle retira tous ses vêtements et entra dans l’eau fraîche et vraiment, telle qu’elle était là, elle était la plus charmante fille de roi qui se pût trouver dans le monde.

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Illustration par N. Goltz – 2006

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« Alors elle retira tous ses vêtements et entra dans l’eau fraîche et vraiment, telle qu’elle était là, elle était la plus charmante fille de roi qui se pût trouver dans le monde. »

     Une fois rhabillée, quand elle eut tressé ses longs cheveux, elle alla à la source jaillissante, but dans le creux de sa main et s’enfonça plus profondément dans la forêt sans savoir elle-même où aller.      Elle pensait toujours à ses frères, elle pensait à Dieu, si bon, qui ne l’abandonnerait sûrement pas, lui qui fait pousser les pommes sauvages pour nourrir ceux qui ont faim. Et justement il lui fit voir un de ces arbres dont les branches ployaient sous le poids des fruits ; elle en fit son repas, plaça un tuteur pour soutenir les branches et s’enfonça au plus sombre de la forêt. Le silence était si total qu’elle entendait ses propres pas et le craquement de chaque petite feuille sous ses pieds. Nul oiseau n’était visible, nul rayon de soleil ne pouvait percer les ramures épaisses, et les grands troncs montaient si serrés les uns près des autres, qu’en regardant droit devant elle, elle eût pu croire qu’une grille de poutres l’encerclait. Jamais elle n’avait connu pareille solitude ! La nuit fut très sombre, aucun ver luisant n’éclairait la mousse. Elle se coucha pour dormir. Alors il lui sembla que les frondaisons s’écartaient, que Notre-Seigneur la regardait d’en haut avec des yeux très tendres, que de petits anges passaient leur tête sous son bras. Elle ne savait, en s’éveillant, si elle avait rêvé ou si c’était vrai.

49720c64c6afe0bc792671a0f333d98b« Elle pensait toujours à ses frères »

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0_80b0f_1b90072b_origIllustration par N. Goltz – 2006

www.digilibraries.com@3@2@5@7@32572@32572-h@images@p049i      Elle fit quelques pas et rencontra une vieille femme portant des baies dans un panier et qui lui en offrit. Elisa lui demanda si elle n’avait pas vu onze princes chevauchant à travers la forêt.      – Non, dit la vieille, mais hier j’ai vu onze cygnes avec des couronnes d’or sur la tête nageant sur la rivière tout près d’ici.      Elle conduisit Elisa un bout de chemin jusqu’à un talus au pied duquel serpentait la rivière. Les arbres sur ses rives étendaient les unes vers les autres leurs branches touffues.      Elisa dit adieu à la vieille femme et marcha le long de la rivière jusqu’à son embouchure sur le rivage.       Toute l’immense mer splendide s’étendait devant la jeune fille, mais aucun voilier n’était en vue ni le moindre bateau. Comment pourrait-elle aller plus loin ? Elle considéra les innombrables petits galets sur la grève, l’eau les avait tous polis et arrondis en les roulant.      – L’eau roule inlassablement et par elle ce qui est dur s’adoucit, moi, je veux être tout aussi inlassable qu’elle. Merci à vous pour cette leçon, vagues claires qui roulez ! Un jour, mon cœur me le dit, vous me porterez jusqu’à mes frères chéris.      Sur le varech rejeté par la mer, onze plumes de cygne blanches étaient tombées, elle en fit un bouquet, des gouttes d’eau s’y trouvaient, rosée ou larmes, qui eût pu le dire ? La plage était déserte mais Elisa ne sentait pas sa solitude, car la mer est éternellement changeante, bien plus différente en quelques heures qu’un lac intérieur en une année.      Vers la fin du jour, Elisa vit onze cygnes sauvages avec des couronnes d’or sur la tête. Ils volaient vers la terre l’un derrière l’autre, et formaient un long ruban blanc. Vite, la jeune fille remonta le talus et se cacha derrière un buisson, les cygnes se posèrent tout près d’elle et battirent de leurs grandes ailes blanches.      Mais à l’instant où le soleil disparut dans les flots, leur plumage de cygne tomba subitement et elle vit devant elle onze charmants princes : ses frères.

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Anna et Elena Balbusso : illustration des Cygnes sauvages d’Andersen : « Sur le varech rejeté par la mer, onze plumes de cygne blanches étaient tombées, elle en fit un bouquet. »

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Illustration de Anton Lomaev.

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 » Vers la fin du jour, Elisa vit onze cygnes sauvages avec des couronnes d’or sur la tête. Ils volaient vers la terre l’un derrière l’autre, et formaient un long ruban blanc. »

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les cygnes sauvages d'Andersen - illustration de Anna & Elena Balbusso

Anna et Elena Balbusso : illustration ses Cygnes sauvages d’Andersen : « Mais à l’instant où le soleil disparut dans les flots, leur plumage de cygne tomba subitement et elle vit devant elle onze charmants princes : ses frères. »

     Elisa poussa un grand cri, ils avaient certes beaucoup changé mais … elle savait que c’était eux, son cœur lui disait que c’était eux, elle se jeta dans leurs bras, les appela par leurs noms et ils eurent une immense joie de reconnaître leur petite sœur, devenue une grande et ravissante jeune fille. Ils riaient et pleuraient.      – Nous, tes frères, dit l’aîné, nous volons comme cygnes sauvages tant que dure le jour, mais lorsque vient la nuit, nous reprenons notre apparence humaine, c’est pourquoi il nous faut toujours au coucher du soleil prendre soin d’avoir une terre où poser nos pieds car si nous volions à ce moment dans les nuages, en devenant des hommes, nous serions précipités dans l’océan profond.      Nous n’habitons pas ici, de l’autre côté de l’océan existe un aussi beau pays mais le chemin pour y aller est fort long, il nous faut traverser la mer et il n’y a pas d’île sur le parcours où nous puissions passer la nuit, un rocher seulement émerge de l’eau, si petit qu’il nous faut nous serrer l’un contre l’autre pour nous y reposer et quand la mer est forte, l’eau rejaillit même par-dessus nous, mais nous remercions cependant Dieu pour ce rocher. Nous y passons la nuit sous notre forme humaine, s’il n’était pas là nous ne pourrions pas revoir notre chère patrie car il nous faut deux jours – et les deux plus longs de l’année – pour faire ce voyage.      Une fois par an seulement il nous est permis de visiter le pays de nos aïeux. Nous pouvons y rester onze jours ! onze jours pour survoler notre grande forêt et apercevoir de loin notre château natal où vit notre père, la haute tour de l’église où repose notre mère. Les arbres, les buissons nous sont ici familiers, ici les chevaux sauvages courent sur la plaine comme au temps de notre enfance, ici le charbonnier chante encore les vieux airs sur lesquels nous dansions, ici est notre chère patrie, ici enfin nous t’avons retrouvée, toi notre petite sœur chérie. Nous ne pouvons plus rester que deux jours ici, puis il faudra nous envoler pardessus la mer vers un pays certes beau, mais qui n’est pas notre pays. Et comment t’emmènerons-nous ? Nous qui n’avons ni barque, ni bateau ?      – Et comment pourrai-je vous sauver ? demanda leur petite sœur.      Ils en parlèrent presque toute la nuit.      Elisa s’éveilla au bruissement des ailes des cygnes. Les frères de nouveau métamorphosés volaient au-dessus d’elle, puis s’éloignèrent tout à fait ; un seul, le plus jeune, demeura en arrière, il posa sa tête sur les genoux de la jeune fille qui caressa ses ailes blanches. Tout le jour ils restèrent ensemble, le soir les autres étaient de retour, et une fois le soleil couché ils avaient repris leur forme réelle.      – Demain, nous nous envolerons d’ici pour ne pas revenir de toute une année, mais nous ne pouvons pas t’abandonner ainsi. As-tu le courage de venir avec nous ? Mon bras est assez fort pour te porter à travers le bois, comment tous ensemble n’aurions-nous pas des ailes assez puissantes pour voler avec toi par dessus la mer ?      – Oui, emmenez-moi ! dit Elisa.      Ils passèrent toute la nuit à tresser un filet de souple écorce de saule et de joncs résistants. Ce filet devint grand et solide, Elisa s’y étendit et lorsque parut le soleil et que les frères furent changés en cygnes, ils saisirent le filet dans leurs becs et s’envolèrent très haut, vers les nuages, portant leur sœur chérie encore endormie. Comme les rayons du soleil tombaient juste sur son visage, l’un des frères vola au-dessus de sa tête pour que ses larges ailes étendues lui fassent ombrage.

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Les cygnes sauvages d’Andersen – illustration de Lowell Heiss

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     Ils étaient loin de la terre lorsque Elisa s’éveilla, elle crut rêver en se voyant portée au-dessus de l’eau, très haut dans l’air. A côté d’elle étaient placées une branche portant de délicieuses baies mûres et une botte de racines savoureuses, le plus jeune des frères était allé les cueillir et les avait déposées près d’elle, elle lui sourit avec reconnaissance car elle savait bien que c’était lui qui volait au-dessus de sa tête et l’ombrageait de ses ailes.

     – Ils volaient si haut que le premier voilier apparu au-dessous d’eux semblait une mouette posée sur l’eau. Un grand nuage passait derrière eux, une véritable montagne sur laquelle Elisa vit l’ombre d’elle-même et de ses onze frères en une image gigantesque, ils formaient un tableau plus grandiose qu’elle n’en avait jamais vu, mais à mesure que le soleil montait et que le nuage s’éloignait derrière eux, ces ombres fantastiques s’effaçaient.      Tout le jour, ils volèrent comme une flèche sifflant dans l’air, moins vite pourtant que d’habitude puisqu’ils portaient leur sœur. Un orage se préparait, le soir approchait ; inquiète, Elisa voyait le soleil décliner et le rocher solitaire n’était pas encore en vue. Il lui parut que les battements d’ailes des cygnes étaient toujours plus vigoureux. Hélas ! c’était sa faute s’ils n’avançaient pas assez vite. Quand le soleil serait couché, ils devaient redevenir des hommes, tomber dans la mer et se noyer.

     Alors, du plus profond de son cœur monta vers Dieu une ardente prière. Cependant elle n’apercevait encore aucun rocher, les nuages se rapprochaient, des rafales de vent de plus en plus violentes annonçaient la tempête, les nuages s’amassaient en une seule énorme vague de plomb qui s’avançait menaçante.

     Le soleil était maintenant tout près de toucher la mer, le cœur d’Elisa frémit, les cygnes piquèrent une descente si rapide qu’elle crut tomber, mais très vite ils planèrent de nouveau. Maintenant le soleil était à moitié sous l’eau, alors seulement elle aperçut le petit récif au-dessous d’elle, pas plus grand qu’un phoque qui sortirait la tête de l’eau. Le soleil s’enfonçait si vite, il n’était plus qu’une étoile – alors elle toucha du pied le sol ferme – et le soleil s’éteignit comme la dernière étincelle d’un papier qui brûle. Coude contre coude, ses frères se tenaient debout autour d’elle, mais il n’y avait de place que pour eux et pour elle. La mer battait le récif, jaillissait et retombait sur eux en cascades, le ciel brûlait d’éclairs toujours recommencés et le tonnerre roulait ses coups répétés.

tumblr_m5nabtnPb61qemrmro1_500 « Le soleil était maintenant tout près de toucher la mer »

0_80e82_68f4021_orig-2Illustration de Anton Lomaev.

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« Maintenant le soleil était à moitié sous l’eau, alors seulement elle aperçut le petit récif au-dessous d’elle, pas plus grand qu’un phoque qui sortirait la tête de l’eau. » – Illustration de Svend Otto S.

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Elisa et ses frères-cygnes sur le récif se protégeant de la tempête – illustration de Anna & Elena Balbusso : « Coude contre coude, ses frères se tenaient debout autour d’elle, mais il n’y avait de place que pour eux et pour elle. La mer battait le récif, jaillissait et retombait sur eux en cascades, le ciel brûlait d’éclairs toujours recommencés et le tonnerre roulait ses coups répétés. »

0_80b10_1983af08_origIllustration par N. Goltz – 2006

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Illustration de Anton Lomaev.

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     Alors la sœur et les frères, se tenant par la main, chantèrent un cantique où ils retrouvèrent courage.      A l’aube, l’air était pur et calme, aussitôt le soleil levé les cygnes s’envolèrent avec Elisa. La mer était encore forte et lorsqu’ils furent très haut dans l’air, l’écume blanche sur les flots d’un vert sombre semblait des millions de cygnes nageant.

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« Lorsque le soleil fut plus haut, Elisa vit devant elle, flottant à demi dans l’air, un pays de montagnes avec des glaciers brillants parmi les rocs et un château d’au moins une lieue de long, orné de colonnades les unes au-dessus des autres » – Illustration de Anton Lomaev.

     Lorsque le soleil fut plus haut, Elisa vit devant elle, flottant à demi dans l’air, un pays de montagnes avec des glaciers brillants parmi les rocs et un château d’au moins une lieue de long, orné de colonnades les unes au-dessus des autres. A ses pieds se balançaient des forêts de palmiers avec des fleurs superbes, grandes comme des roues de moulin. Elle demanda si c’était là le pays où ils devaient aller, mais les cygnes secouèrent la tête, ce qu’elle voyait, disaient-ils, n’était qu’un joli mirage, le château de nuées toujours changeant de la fée Morgane où ils n’oseraient jamais amener un être humain. Tandis qu’Elisa le regardait, montagnes, bois et château s’écroulèrent et voici surgir vingt églises altières, toutes semblables, aux hautes tours, aux fenêtres pointues. Elle croyait entendre résonner l’orgue mais ce n’était que le bruit de la mer. Bientôt les églises se rapprochèrent et devinrent une flotte naviguant au-dessous d’eux, et alors qu’elle baissait les yeux pour mieux voir, il n’y avait que la brume marine glissant à la surface.      

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Illustrations de Anton Lomaev.

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     Mais bientôt elle aperçut le véritable pays où ils devaient se rendre, pays de belles montagnes bleues, de bois de cèdres, de villes et de châteaux. Bien avant le coucher du soleil, elle était assise sur un rocher devant l’entrée d’une grotte tapissée de jolies plantes vertes grimpantes, on eût dit des tapis brodés.      – Nous allons bien voir ce que tu vas rêver, cette nuit, dit le plus jeune des frères en lui montrant sa chambre.      – Si seulement je pouvais rêver comment vous aider ! répondit-elle. Et cette pensée la préoccupait si fort, elle suppliait si instamment Dieu de l’aider que, même endormie, elle poursuivait sa prière. Alors il lui sembla qu’elle s’élevait très haut dans les airs jusqu’au château de la fée Morgane qui venait elle-même à sa rencontre, éblouissante de beauté et cependant semblable à la vieille femme qui lui avait offert des baies dans la forêt.

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« Alors il lui sembla qu’elle s’élevait très haut dans les airs jusqu’au château de la fée Morgane qui venait elle-même à sa rencontre, éblouissante de beauté »

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     – Tes frères peuvent être sauvés ! dit la fée, mais auras-tu assez de courage et de patience? Si la mer est plus douce que tes mains délicates, elle façonne pourtant les pierres les plus dures, mais elle ne ressent pas la douleur que tes doigts souffriront, elle n’a pas de cœur et ne connaît pas l’angoisse et le tourment que tu auras à endurer.      «Vois cette ortie que je tiens à la main, il en pousse beaucoup de cette sorte autour de la grotte où tu habites, mais celle-ci seulement et celles qui poussent sur les tombes du cimetière sont utilisables – cueille-les malgré les cloques qui brûleront ta peau, piétine-les pour en faire du lin que tu tordras, puis tresse-les en onze cottes de mailles aux manches longues, tu les jetteras sur les onze cygnes sauvages et le charme mauvais sera rompu. Mais n’oublie pas qu’à l’instant où tu commenceras ce travail, et jusqu’à ce qu’il soit terminé, même s’il faut des années, tu ne dois prononcer aucune parole, le premier mot que tu diras, comme un poignard meurtrier frappera le cœur de tes frères, de ta langue dépend leur vie. N’oublie pas ! »      La fée effleura de l’ortie la main d’Elisa et la brûlure l’éveilla. Il faisait grand jour, et tout près de l’endroit où elle avait dormi, il y avait une ortie pareille à celle de son rêve. Alors elle tomba à, genoux et remercia Notre-Seigneur puis elle sortit de la grotte pour commencer son travail.      De ses mains délicates, elle arrachait les orties qui brûlaient comme du feu formant de grosses cloques douloureuses sur ses mains et ses bras mais elle était contente de souffrir pourvu qu’elle pût sauver ses frères. Elle foula chaque ortie avec ses pieds nus et tordit le lin vert.

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« De ses mains délicates, elle arrachait les orties qui brûlaient comme du feu formant de grosses cloques douloureuses sur ses mains et ses bras mais elle était contente de souffrir pourvu qu’elle pût sauver ses frères. »

     Au coucher du soleil les frères rentrèrent. Ils s’effrayèrent de la trouver muette, craignant un autre mauvais sort jeté par la méchante belle-mère, mais voyant ses mains, ils se rendirent compte de ce qu’elle faisait pour eux. Le plus jeune des frères se prit à pleurer et là où tombaient ses larmes, Elisa ne sentait plus de douleur, les cloques brûlantes s’effaçaient.       Elle passa la nuit à travailler n’ayant de cesse qu’elle n’eût sauvé ses frères chéris et tout le jour suivant, tandis que les cygnes étaient absents, elle demeura à travailler solitaire mais jamais le temps n’avait volé si vite. Une cotte de mailles était déjà terminée, elle commençait la seconde.

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« elle demeura à travailler solitaire mais jamais le temps n’avait volé si vite. Une cotte de mailles était déjà terminée, elle commençait la seconde. »

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      Alors un cor de chasse sonna dans les montagnes, elle en fut tout inquiète, le bruit se rapprochait, elle entendait les abois des chiens. Effrayée, elle se réfugia dans la grotte, lia en botte les orties qu’elle avait cueillies et démêlées et s’assit dessus.      A ce moment un grand chien bondit hors du hallier suivi d’un autre et d’un autre encore. Ils aboyaient très fort, couraient de tous côtés, au bout de quelques minutes tous les chasseurs étaient là devant la grotte et le plus beau d’entre eux, le roi du pays, s’avança vers Elisa. Jamais il n’avait vu fille plus belle.      – Comment es-tu venue ici, adorable enfant ? s’écria-t-il.      Elisa secoua la tête, elle n’osait parler, le salut et la vie de ses frères en dépendaient. Elle cacha ses jolies mains sous son tablier pour que le roi ne vît pas sa souffrance.      – Viens avec moi, dit le roi, ne reste pas ici. Si tu es aussi bonne que belle, je te vêtirai de soie et de velours, je mettrai une couronne d’or sur ta tête et tu habiteras le plus riche de mes palais !      Il la souleva et la plaça sur son cheval, mais elle pleurait et se tordait les mains, alors le roi lui dit :      – Je ne veux que ton bonheur, un jour tu me remercieras !       Et il s’élança à travers les montagnes, la tenant devant lui sur son cheval et suivi au galop par les autres chasseurs.

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 « Et il s’élança à travers les montagnes, la tenant devant lui sur son cheval et suivi au galop par les autres chasseurs. »

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Anna et Elena Balbusso : illustration ses Cygnes sauvages d'Andersen

« Au soleil couchant la magnifique ville royale avec ses églises et ses coupoles s’étalait devant eux. » – Illustration Anna et Elena Balbusso.

      Au soleil couchant la magnifique ville royale avec ses églises et ses coupoles s’étalait devant eux. Le roi conduisit la jeune fille dans le palais où les jets d’eau jaillissaient dans les salles de marbre, où les murs et les plafonds rutilaient de peintures, mais elle n’avait pas d’yeux pour ces merveilles; elle pleurait et se désolait. Indifférente, elle laissa les femmes la parer de vêtements royaux, tresser ses cheveux et passer des gants très fins sur ses doigts brûlés.        Alors, dans ces superbes atours, elle était si resplendissante de beauté que toute la cour s’inclina profondément devant elle et que le roi l’élut pour fiancée, malgré l’archevêque qui hochait la tête et murmurait que cette belle fille des bois ne pouvait être qu’une sorcière qui séduisait le cœur du roi.

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Illustration de Anton Lomaev.

     Le roi ne voulait rien entendre, il commanda la musique et les mets les plus rares. Les filles les plus ravissantes dansèrent pour elle. On la conduisit à travers des jardins embaumés dans des salons superbes, mais pas le moindre sourire ne lui venait aux lèvres ni aux yeux, la douleur seule semblait y régner pour l’éternité. Le roi ouvrit alors la porte d’une petite pièce attenante à celle où elle devait dormir, qui était ornée de riches tapisseries vertes rappelant tout à fait la grotte où elle avait habité. La botte de lin qu’elle avait filée avec les orties était là sur le parquet et au plafond pendait la cotte de mailles déjà terminée, – un des chasseurs avait emporté tout ceci comme curiosité.      – Ici tu pourras rêver que tu es encore dans ton ancien logis, dit le roi, voici ton ouvrage qui t’occupait alors, ici, au milieu de tout ton luxe, tu t’amuseras à repenser à ce temps-là.      Quand Elisa vit ces choses qui lui tenaient tant à cœur, un sourire joua sur ses lèvres et le sang lui revint aux joues. Elle pensait au salut de ses frères et baisa la main du roi qui la pressa sur son cœur et ordonna de sonner toutes les cloches des églises. L’adorable fille muette des bois allait devenir reine.      L’archevêque avait beau murmurer de méchants propos aux oreilles du roi, ils n’allaient pas jusqu’à son cœur, la noce devait avoir lieu. C’est l’archevêque lui-même qui devait mettre la couronne sur la tête de la mariée et, dans sa malveillance, il enfonça avec tant de force le cercle étroit sur le front d’Elisa qu’il lui fit mal, mais une douleur autrement lourde lui serrait le cœur, le chagrin qu’elle avait pour ses frères. Sa bouche demeurait muette puisqu’un seul mot trancherait leur vie, mais ses yeux exprimaient un amour profond pour ce roi si bon et si beau qui ordonnait tout pour son plaisir. Jour après jour, elle s’attachait à lui davantage. Oh ! si elle osait seulement se confier à lui, lui dire sa souffrance, mais non, il lui fallait être muette, muette elle devait achever son ouvrage. Aussi se glissait-elle la nuit hors de leur lit pour aller dans la petite chambre décorée comme la grotte et là, elle tricotait une cotte de mailles après l’autre. Quand elle fut à la septième, il ne lui restait plus de lin.

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« Aussi se glissait-elle la nuit hors de leur lit pour aller dans la petite chambre décorée comme la grotte et là, elle tricotait une cotte de mailles après l’autre. Quand elle fut à la septième, il ne lui restait plus de lin. »

      Elle savait que les orties qu’il lui fallait employer poussaient au cimetière, mais elle devait les cueillir elle-même, comment pourrait-elle sortir ?      «Oh ! qu’est-ce que la souffrance à mes doigts à côté du tourment de mon cœur, pensait-elle, il faut que j’ose, Dieu ne m’abandonnera pas ! » Le cœur battant comme si elle commettait une mauvaise action, elle sortit dans la nuit éclairée par la lune, descendit au jardin, suivit les longues allées et les rues désertes jusqu’au cimetière. Là elle vit sur une des plus larges pierres tombales un groupe de hideuses sorcières. Elisa était obligée de passer à côté d’elles et elles la fixaient de leurs yeux mauvais, mais la jeune fille récita sa prière, cueillit des orties brûlantes et rentra au château.

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« elle sortit dans la nuit éclairée par la lune, descendit au jardin, suivit les longues allées et les rues désertes jusqu’au cimetière. Là elle vit sur une des plus larges pierres tombales un groupe de hideuses sorcières. »

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« Une seule personne l’avait vue : l’archevêque resté debout tandis que les autres dormaient. »

     Une seule personne l’avait vue : l’archevêque resté debout tandis que les autres dormaient. Ainsi il avait donc eu raison dans ses soupçons malveillants sur la reine, elle n’était qu’une sorcière !      Dans le secret du confessionnal, il dit au roi ce qu’il avait vu, ce qu’il craignait et quand ces paroles si dures sortirent de sa bouche, les saints de bois sculptés secouaient la tête comme s’ils voulaient dire que ce n’était pas vrai, qu’Elisa était innocente.       Des larmes amères coulaient sur les joues du roi, il rentra chez lui avec un doute au cœur. Maintenant, la nuit, il faisait semblant de dormir mais il ne trouvait pas le sommeil, il remarquait qu’Elisa se levait chaque nuit et chaque nuit il la suivait et la voyait disparaître dans sa petite chambre.       Jour après jour, il devenait plus sombre, Elisa le voyait bien mais ne se l’expliquait pas ; elle s’inquiétait cependant et que ne souffrit-elle alors en son cœur pour ses frères ! Ses larmes coulaient sur le velours et la pourpre royale, elles y tombaient comme des diamants scintillants, et les dames de la cour qui voyaient toute cette magnificence eussent bien voulu être reines à sa place.       Cependant, elle devait être bientôt au terme de son ouvrage, il ne manquait plus qu’une cotte de mailles, encore une fois elle n’avait plus de lin et plus une seule ortie. Il lui fallait encore une fois, la dernière, s’en aller au cimetière en cueillir quelques poignées. Elle redoutait cette course solitaire et les terribles sorcières, mais sa volonté restait ferme et aussi sa confiance en Dieu.       Elisa partit donc, mais le roi et l’archevêque la suivaient ; ils la virent disparaître à la grille du cimetière et, quand eux-mêmes s’en approchèrent, ils virent les affreuses sorcières assises sur la dalle comme Elisa les avait vues. Alors le roi s’en retourna, il se la figurait parmi les sorcières, elle dont la tête avait, ce même soir, reposé sur sa poitrine.      – C’est le peuple qui la jugera, dit-il.

0_80b13_beab1a28_origIllustration par N. Goltz – 2006

     Le peuple la condamna, elle devait être brûlée vive.      Arrachée aux magnifiques salons royaux, Elisa fut jetée dans un cachot sombre et humide où le vent soufflait à travers les barreaux de la fenêtre ; au lieu du velours et de la soie, on lui donna, pour poser sa tête, la botte d’orties qu’elle avait cueillie, les rudes cottes de mailles brûlantes qu’elle avait tricotées devaient lui servir de couvertures et de couette, mais aucun présent ne pouvait lui être plus cher. Elle se remit à son ouvrage en priant Dieu.

les cygnes sauvages d'Andersen - illustration de Anna & Elena Balbusso

les cygnes sauvages d’Andersen – illustration de Anna & Elena Balbusso :  » le soir elle entendit un bruissement d’ailes de cygnes devant les barreaux : c’était le plus jeune des frères qui l’avait retrouvée. »

      le soir elle entendit un bruissement d’ailes de cygnes devant les barreaux : c’était le plus jeune des frères qui l’avait retrouvée. Alors elle sanglota de joie et pourtant elle savait que cette nuit serait sans doute la dernière de sa vie. Mais maintenant, l’ouvrage était presque achevé et ses frères étaient là …      L’archevêque arriva pour passer les heures ultimes avec elle – il l’avait promis au roi – mais elle, secouant la tête, le pria par ses regards et sa mimique de s’en aller, cette nuit même il fallait que son travail fût terminé, sinon tout aurait été inutile, sa douleur, ses larmes et ses nuits sans sommeil. L’archevêque la quitta sur quelques méchantes paroles, mais continua sa besogne.      Les petites souris couraient sur le plancher et traînaient des orties jusqu’à ses pieds afin de l’aider de leur mieux, et un merle se posa devant la fenêtre et siffla toute la nuit pour qu’elle ne perdît pas courage.

0_80b14_ab4f5d16_origIllustration par N. Goltz – 2006

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Illustration de Anton Lomaev.

     Ce n’était pas encore l’aube – le soleil ne se lèverait qu’une heure plus tard – quand les onze frères se présentèrent au portail du château. Ils demandaient qu’on les mène auprès du souverain mais on leur répondit que c’était tout à fait impossible. Sa majesté dormait et nul n’eût osé le réveiller. Ils supplièrent, ils menacèrent jusqu’à ce que la garde parût et le roi lui-même. A cet instant, le soleil se leva, plus de frères, mais au-dessus du palais, onze cygnes sauvages volaient à tire-d’aile.  www.digilibraries.com@3@2@5@7@32572@32572-h@images@p069i     Maintenant la foule se pressait aux portes de la ville, tout le peuple voulait voir brûler la sorcière. Une vieille haridelle traînait la charrette où on l’avait assise vêtue d’une blouse de grosse toile à sac, ses admirables cheveux tombaient autour de son visage d’une mortelle pâleur, ses lèvres remuaient doucement tandis que ses doigts tordaient le lin vert. Même sur le chemin de la mort, elle n’abandonnerait pas l’œuvre commencée, dix cottes de mailles étaient posées à ses pieds, elle tricotait la onzième.      Voyez la sorcière, qu’est-ce qu’elle marmonne, elle n’a bien sûr pas de livre de psaumes dans les mains, mais bien toutes ses sorcelleries, arrachez-lui ça, mettez tout en pièces.

     Ils se ruaient et pressaient pour l’atteindre, mais voici venir par les airs onze cygnes blancs, ils se posèrent autour d’elle dans la charrette en battant de leurs larges ailes. La foule, épouvantée recula.      – C’est un avertissement du ciel, elle est innocente, murmurait-on tout bas, pourtant, personne n’osait le dire tout haut.      Déjà le bourreau saisissait sa main, alors en toute hâte, elle jeta les onze cotes de mailles sur les cygnes et à leur place parurent onze princes délicieux, le plus jeune avait une aile de cygne à la place d’un de ses bras car il manquait encore une manche à la dernière tunique qu’elle n’avait pu terminer.      – Maintenant j’ose parler, s’écria-t-elle, je suis innocente.

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Illustration par N. Goltz – 2006

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Illustrations de Anton Lomaev.

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« Déjà le bourreau saisissait sa main, alors en toute hâte, elle jeta les onze cotes de mailles sur les cygnes et à leur place parurent onze princes délicieux, le plus jeune avait une aile de cygne à la place d’un de ses bras car il manquait encore une manche à la dernière tunique qu’elle n’avait pu terminer. – Maintenant j’ose parler, s’écria-t-elle, je suis innocente. »

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     Et le peuple ayant vu le miracle s’inclina devant elle comme devant une sainte, mais elle tomba inanimée dans les bras de ses frères, brisée par l’attente, l’angoisse et la douleur.      – Oui, elle est innocente ! dit l’aîné des frères. Il raconta tout ce qui était arrivé et, tandis qu’il parlait, un parfum se répandait comme des millions de roses. Chaque morceau de bois du bûcher avait pris racine et des branches avaient poussé formant un grand buisson de roses rouges. A sa cime, une fleur blanche resplendissait de lumière comme une étoile, le roi la cueillit et la posa sur la poitrine d’Elisa. Alors elle revint à elle, la paix et la béatitude dans le cœur.      Toutes les cloches des églises se mirent à sonner d’elles-mêmes et les oiseaux arrivèrent volent en grandes troupes. Le retour au château fut un nouveau cortège nuptial comme aucun roi au monde n’en avait jamais vu.

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« un nouveau cortège nuptial comme aucun roi au monde n’en avait jamais vu. »

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Pour la version du conte avec beaucoup plus d’illustrations (thème Illustres illustrateurs), c’est ICI.

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–––– Et la version du conte en anglais –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

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     Far away, in the land to which the swallows fly when it is winter, dwelt a king who had eleven sons, and one daughter, named Eliza.

     The eleven brothers were princes, and each went to school with a star on his breast and a sword by his side. They wrote with diamond pencils on golden slates and learned their lessons so quickly and read so easily that every one knew they were princes. Their sister Eliza sat on a little stool of plate-glass and had a book full of pictures, which had cost as much as half a kingdom.

     Happy, indeed, were these children; but they were not long to remain so, for their father, the king, married a queen who did not love the children, and who proved to be a wicked sorceress.

     The queen began to show her unkindness the very first day. While the great festivities were taking place in the palace, the children played at receiving company; but the queen, instead of sending them the cakes and apples that were left from the feast, as was customary, gave them some sand in a teacup and told them to pretend it was something good. The next week she sent the little Eliza into the country to a peasant and his wife. Then she told the king so many untrue things about the young princes that he gave himself no more trouble about them.

     « Go out into the world and look after yourselves, » said the queen. « Fly like great birds without a voice. » But she could not make it so bad for them as she would have liked, for they were turned into eleven beautiful wild swans.

     With a strange cry, they flew through the windows of the palace, over the park, to the forest beyond. It was yet early morning when they passed the peasant’s cottage where their sister lay asleep in her room. They hovered over the roof, twisting their long necks and flapping their wings, but no one heard them or saw them, so they at last flew away, high up in the clouds, and over the wide world they sped till they came to a thick, dark wood, which stretched far away to the seashore.

     Poor little Eliza was alone in the peasant’s room playing with a green leaf, for she had no other playthings. She pierced a hole in the leaf, and when she looked through it at the sun she seemed to see her brothers’ clear eyes, and when the warm sun shone on her cheeks she thought of all the kisses they had given her.

     One day passed just like another. Sometimes the winds rustled through the leaves of the rosebush and whispered to the roses, « Who can be more beautiful than you? » And the roses would shake their heads and say, « Eliza is. » And when the old woman sat at the cottage door on Sunday and read her hymn book, the wind would flutter the leaves and say to the book, « Who can be more pious than you? » And then the hymn book would answer, « Eliza. » And the roses and the hymn book told the truth.

     When she was fifteen she returned home, but because she was so beautiful the witch-queen became full of spite and hatred toward her. Willingly would she have turned her into a swan like her brothers, but she did not dare to do so for fear of the king.

     Early one morning the queen went into the bathroom; it was built of marble and had soft cushions trimmed with the most beautiful tapestry. She took three toads with her, and kissed them, saying to the first, « When Eliza comes to bathe seat yourself upon her head, that she may become as stupid as you are. » To the second toad she said, « Place yourself on her forehead, that she may become as ugly as you are, and that her friends may not know her. » « Rest on her heart, » she whispered to the third; « then she will have evil inclinations and suffer because of them. » So she put the toads into the clear water, which at once turned green. She next called Eliza and helped her undress and get into the bath.

     As Eliza dipped her head under the water one of the toads sat on her hair, a second on her forehead, and a third on her breast. But she did not seem to notice them, and when she rose from the water there were three red poppies floating upon it. Had not the creatures been venomous or had they not been kissed by the witch, they would have become red roses. At all events they became flowers, because they had rested on Eliza’s head and on her heart. She was too good and too innocent for sorcery to have any power over her.

     When the wicked queen saw this, she rubbed Eliza’s face with walnut juice, so that she was quite brown; then she tangled her beautiful hair and smeared it with disgusting ointment until it was quite impossible to recognize her.

     The king was shocked, and declared she was not his daughter. No one but the watchdog and the swallows knew her, and they were only poor animals and could say nothing. Then poor Eliza wept and thought of her eleven brothers who were far away. Sorrowfully she stole from the palace and walked the whole day over fields and moors, till she came to the great forest. She knew not in what direction to go, but she was so unhappy and longed so for her brothers, who, like herself, had been driven out into the world, that she was determined to seek them.

     She had been in the wood only a short time when night came on and she quite lost the path; so she laid herself down on the soft moss, offered up her evening prayer, and leaned her head against the stump of a tree. All nature was silent, and the soft, mild air fanned her forehead. The light of hundreds of glowworms shone amidst the grass and the moss like green fire, and if she touched a twig with her hand, ever so lightly, the brilliant insects fell down around her like shooting stars.

     All night long she dreamed of her brothers. She thought they were all children again, playing together. She saw them writing with their diamond pencils on golden slates, while she looked at the beautiful picture book which had cost half a kingdom. They were not writing lines and letters, as they used to do, but descriptions of the noble deeds they had performed and of all that they had discovered and seen. In the picture book, too, everything was living. The birds sang, and the people came out of the book and spoke to Eliza and her brothers; but as the leaves were turned over they darted back again to their places, that all might be in order.

     When she awoke, the sun was high in the heavens. She could not see it, for the lofty trees spread their branches thickly overhead, but its gleams here and there shone through the leaves like a gauzy golden mist. There was a sweet fragrance from the fresh verdure, and the birds came near and almost perched on her shoulders. She heard water rippling from a number of springs, all flowing into a lake with golden sands. Bushes grew thickly round the lake, and at one spot, where an opening had been made by a deer, Eliza went down to the water.

     The lake was so clear that had not the wind rustled the branches of the trees and the bushes so that they moved, they would have seemed painted in the depths of the lake; for every leaf, whether in the shade or in the sunshine, was reflected in the water.

     When Eliza saw her own face she was quite terrified at finding it so brown and ugly, but after she had wet her little hand and rubbed her eyes and forehead, the white skin gleamed forth once more; and when she had undressed and dipped herself in the fresh water, a more beautiful king’s daughter could not have been found anywhere in the wide world.

     As soon as she had dressed herself again and braided her long hair, she went to the bubbling spring and drank some water out of the hollow of her hand. Then she wandered far into the forest, not knowing whither she went. She thought of her brothers and of her father and mother and felt sure that God would not forsake her. It is God who makes the wild apples grow in the wood to satisfy the hungry, and He now showed her one of these trees, which was so loaded with fruit that the boughs bent beneath the weight. Here she ate her noonday meal, and then placing props under the boughs, she went into the gloomiest depths of the forest.

     It was so still that she could hear the sound of her own footsteps, as well as the rustling of every withered leaf which she crushed under her feet. Not a bird was to be seen, not a sunbeam could penetrate the large, dark boughs of the trees. The lofty trunks stood so close together that when she looked before her it seemed as if she were enclosed within trelliswork. Here was such solitude as she had never known before!

     The night was very dark. Not a glowworm was glittering in the moss. Sorrowfully Eliza laid herself down to sleep. After a while it seemed to her as if the branches of the trees parted over her head and the mild eyes of angels looked down upon her from heaven.

     In the morning, when she awoke, she knew not whether this had really been so or whether she had dreamed it. She continued her wandering, but she had not gone far when she met an old woman who had berries in her basket and who gave her a few to eat. Eliza asked her if she had not seen eleven princes riding through the forest.

     « No, » replied the old woman, « but I saw yesterday eleven swans with gold crowns on their heads, swimming in the river close by. » Then she led Eliza a little distance to a sloping bank, at the foot of which ran a little river. The trees on its banks stretched their long leafy branches across the water toward each other, and where they did not meet naturally the roots had torn themselves away from the ground, so that the branches might mingle their foliage as they hung over the water.

     Eliza bade the old woman farewell and walked by the flowing river till she reached the shore of the open sea. And there, before her eyes, lay the glorious ocean, but not a sail appeared on its surface; not even a boat could be seen. How was she to go farther? She noticed how the countless pebbles on the shore had been smoothed and rounded by the action of the water. Glass, iron, stones, everything that lay there mingled together, had been shaped by the same power until they were as smooth as her own delicate hand.

     « The water rolls on without weariness, » she said, « till all that is hard becomes smooth; so will I be unwearied in my task. Thanks for your lesson, bright rolling waves; my heart tells me you will one day lead me to my dear brothers. »

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     On the foam-covered seaweeds lay eleven white swan feathers, which she gathered and carried with her. Drops of water lay upon them; whether they were dewdrops or tears no one could say. It was lonely on the seashore, but she did not know it, for the ever-moving sea showed more changes in a few hours than the most varying lake could produce in a whole year. When a black, heavy cloud arose, it was as if the sea said, « I can look dark and angry too »; and then the wind blew, and the waves turned to white foam as they rolled. When the wind slept and the clouds glowed with the red sunset, the sea looked like a rose leaf. Sometimes it became green and sometimes white. But, however quietly it lay, the waves were always restless on the shore and rose and fell like the breast of a sleeping child.

     When the sun was about to set, Eliza saw eleven white swans, with golden crowns on their heads, flying toward the land, one behind the other, like a long white ribbon. She went down the slope from the shore and hid herself behind the bushes. The swans alighted quite close to her, flapping their great white wings. As soon as the sun had disappeared under the water, the feathers of the swans fell off and eleven beautiful princes, Eliza’s brothers, stood near her.

     She uttered a loud cry, for, although they were very much changed, she knew them immediately. She sprang into their arms and called them each by name. Very happy the princes were to see their little sister again; they knew her, although she had grown so tall and beautiful. They laughed and wept and told each other how cruelly they had been treated by their stepmother.

     « We brothers, » said the eldest, « fly about as wild swans while the sun is in the sky, but as soon as it sinks behind the hills we recover our human shape. Therefore we must always be near a resting place before sunset; for if we were flying toward the clouds when we recovered our human form, we should sink deep into the sea.

     « We do not dwell here, but in a land just as fair that lies far across the ocean; the way is long, and there is no island upon which we can pass the night—nothing but a little rock rising out of the sea, upon which, even crowded together, we can scarcely stand with safety. If the sea is rough, the foam dashes over us; yet we thank God for this rock. We have passed whole nights upon it, or we should never have reached our beloved fatherland, for our flight across the sea occupies two of the longest days in the year.

     « We have permission to visit our home once every year and to remain eleven days. Then we fly across the forest to look once more at the palace where our father dwells and where we were born, and at the church beneath whose shade our mother lies buried. The very trees and bushes here seem related to us. The wild horses leap over the plains as we have seen them in our childhood. The charcoal burners sing the old songs to which we have danced as children. This is our fatherland, to which we are drawn by loving ties; and here we have found you, our dear little sister. Two days longer we can remain here, and then we must fly away to a beautiful land which is not our home. How can we take you with us? We have neither ship nor boat. »

     « How can I break this spell? » asked the sister. And they talked about it nearly the whole night, slumbering only a few hours.

     Eliza was awakened by the rustling of the wings of swans soaring above her. Her brothers were again changed to swans. They flew in circles, wider and wider, till they were far away; but one of them, the youngest, remained behind and laid his head in his sister’s lap, while she stroked his wings. They remained together the whole day.

     Towards evening the rest came back, and as the sun went down they resumed their natural forms. « To-morrow, » said one, « we shall fly away, not to return again till a whole year has passed. But we cannot leave you here. Have you courage to go with us? My arm is strong enough to carry you through the wood, and will not all our wings be strong enough to bear you over the sea? »

     « Yes, take me with you, » said Eliza. They spent the whole night in weaving a large, strong net of the pliant willow and rushes. On this Eliza laid herself down to sleep, and when the sun rose and her brothers again became wild swans, they took up the net with their beaks, and flew up to the clouds with their dear sister, who still slept. When the sunbeams fell on her face, one of the swans soared over her head so that his broad wings might shade her.

     They were far from the land when Eliza awoke. She thought she must still be dreaming, it seemed so strange to feel herself being carried high in the air over the sea. By her side lay a branch full of beautiful ripe berries and a bundle of sweet-tasting roots; the youngest of her brothers had gathered them and placed them there. She smiled her thanks to him; she knew it was the same one that was hovering over her to shade her with his wings. They were now so high that a large ship beneath them looked like a white sea gull skimming the waves. A great cloud floating behind them appeared like a vast mountain, and upon it Eliza saw her own shadow and those of the eleven swans, like gigantic flying things. Altogether it formed a more beautiful picture than she had ever before seen; but as the sun rose higher and the clouds were left behind, the picture vanished.

     Onward the whole day they flew through the air like winged arrows, yet more slowly than usual, for they had their sister to carry. The weather grew threatening, and Eliza watched the sinking sun with great anxiety, for the little rock in the ocean was not yet in sight. It seemed to her as if the swans were exerting themselves to the utmost. Alas! she was the cause of their not advancing more quickly. When the sun set they would change to men, fall into the sea, and be drowned.

     Then she offered a prayer from her inmost heart, but still no rock appeared. Dark clouds came nearer, the gusts of wind told of the coming storm, while from a thick, heavy mass of clouds the lightning burst forth, flash after flash. The sun had reached the edge of the sea, when the swans darted down so swiftly that Eliza’s heart trembled; she believed they were falling, but they again soared onward.

     Presently, and by this time the sun was half hidden by the waves, she caught sight of the rock just below them. It did not look larger than a seal’s head thrust out of the water. The sun sank so rapidly that at the moment their feet touched the rock it shone only like a star, and at last disappeared like the dying spark in a piece of burnt paper. Her brothers stood close around her with arms linked together, for there was not the smallest space to spare. The sea dashed against the rock and covered them with spray. The heavens were lighted up with continual flashes, and thunder rolled from the clouds. But the sister and brothers stood holding each other’s hands, and singing hymns.

     In the early dawn the air became calm and still, and at sunrise the swans flew away from the rock, bearing their sister with them. The sea was still rough, and from their great height the white foam on the dark-green waves looked like millions of swans swimming on the water. As the sun rose higher, Eliza saw before her, floating in the air, a range of mountains with shining masses of ice on their summits. In the center rose a castle that seemed a mile long, with rows of columns rising one above another, while around it palm trees waved and flowers as large as mill wheels bloomed. She asked if this was the land to which they were hastening. The swans shook their heads, for what she beheld were the beautiful, ever-changing cloud-palaces of the Fata Morgana, into which no mortal can enter.

     Eliza was still gazing at the scene, when mountains, forests, and castles melted away, and twenty stately churches rose in their stead, with high towers and pointed Gothic windows. She even fancied she could hear the tones of the organ, but it was the music of the murmuring sea. As they drew nearer to the churches, these too were changed and became a fleet of ships, which seemed to be sailing beneath her; but when she looked again she saw only a sea mist gliding over the ocean.

     One scene melted into another, until at last she saw the real land to which they were bound, with its blue mountains, its cedar forests, and its cities and palaces. Long before the sun went down she was sitting on a rock in front of a large cave, the floor of which was overgrown with delicate green creeping plants, like an embroidered carpet.

     « Now we shall expect to hear what you dream of to-night, » said the youngest brother, as he showed his sister her bedroom.

     « Heaven grant that I may dream how to release you! » she replied. And this thought took such hold upon her mind that she prayed earnestly to God for help, and even in her sleep she continued to pray. Then it seemed to her that she was flying high in the air toward the cloudy palace of the Fata Morgana, and that a fairy came out to meet her, radiant and beautiful, yet much like the old woman who had given her berries in the wood, and who had told her of the swans with golden crowns on their heads.

     « Your brothers can be released, » said she, « if you only have courage and perseverance. Water is softer than your own delicate hands, and yet it polishes and shapes stones. But it feels no pain such as your fingers will feel; it has no soul and cannot suffer such agony and torment as you will have to endure. Do you see the stinging nettle which I hold in my hand? Quantities of the same sort grow round the cave in which you sleep, but only these, and those that grow on the graves of a churchyard, will be of any use to you. These you must gather, even while they burn blisters on your hands. Break them to pieces with your hands and feet, and they will become flax, from which you must spin and weave eleven coats with long sleeves; if these are then thrown over the eleven swans, the spell will be broken. But remember well, that from the moment you commence your task until it is finished, even though it occupy years of your life, you must not speak. The first word you utter will pierce the hearts of your brothers like a deadly dagger. Their lives hang upon your tongue. Remember all that I have told you. »

     And as she finished speaking, she touched Eliza’s hand lightly with the nettle, and a pain as of burning fire awoke her.

     It was broad daylight, and near her lay a nettle like the one she had seen in her dream. She fell on her knees and offered thanks to God. Then she went forth from the cave to begin work with her delicate hands. She groped in amongst the ugly nettles, which burned great blisters on her hands and arms, but she determined to bear the pain gladly if she could only release her dear brothers. So she bruised the nettles with her bare feet and spun the flax.

     At sunset her brothers returned, and were much frightened when she did not speak. They believed her to be under the spell of some new sorcery, but when they saw her hands they understood what she was doing in their behalf. The youngest brother wept, and where his tears touched her the pain ceased and the burning blisters vanished. Eliza kept to her work all night, for she could not rest till she had released her brothers. During the whole of the following day, while her brothers were absent, she sat in solitude, but never before had the time flown so quickly.

     One coat was already finished and she had begun the second, when she heard a huntsman’s horn and was struck with fear. As the sound came nearer and nearer, she also heard dogs barking, and fled with terror into the cave. She hastily bound together the nettles she had gathered, and sat upon them. In a moment there came bounding toward her out of the ravine a great dog, and then another and another; they ran back and forth barking furiously, until in a few minutes all the huntsmen stood before the cave. The handsomest of them was the king of the country, who, when he saw the beautiful maiden, advanced toward her, saying, « How did you come here, my sweet child? »

     Eliza shook her head. She dared not speak, for it would cost her brothers their deliverance and their lives. And she hid her hands under her apron, so that the king might not see how she was suffering.

    « Come with me, » he said; « here you cannot remain. If you are as good as you are beautiful, I will dress you in silk and velvet, I will place a golden crown on your head, and you shall rule and make your home in my richest castle. » Then he lifted her onto his horse. She wept and wrung her hands, but the king said: « I wish only your happiness. A time will come when you will thank me for this. »

     He galloped away over the mountains, holding her before him on his horse, and the hunters followed behind them. As the sun went down they approached a fair, royal city, with churches and cupolas. On arriving at the castle, the king led her into marble halls, where large fountains played and where the walls and the ceilings were covered with rich paintings. But she had no eyes for all these glorious sights; she could only mourn and weep. Patiently she allowed the women to array her in royal robes, to weave pearls in her hair, and to draw soft gloves over her blistered fingers. As she stood arrayed in her rich dress, she looked so dazzlingly beautiful that the court bowed low in her presence.

     Then the king declared his intention of making her his bride, but the archbishop shook his head and whispered that the fair young maiden was only a witch, who had blinded the king’s eyes and ensnared his heart. The king would not listen to him, however, and ordered the music to sound, the daintiest dishes to be served, and the loveliest maidens to dance before them.

     Afterwards he led her through fragrant gardens and lofty halls, but not a smile appeared on her lips or sparkled in her eyes. She looked the very picture of grief. Then the king opened the door of a little chamber in which she was to sleep. It was adorned with rich green tapestry and resembled the cave in which he had found her. On the floor lay the bundle of flax which she had spun from the nettles, and under the ceiling hung the coat she had made. These things had been brought away from the cave as curiosities, by one of the huntsmen.

     « Here you can dream yourself back again in the old home in the cave, » said the king; « here is the work with which you employed yourself. It will amuse you now, in the midst of all this splendor, to think of that time. »

     When Eliza saw all these things which lay so near her heart, a smile played around her mouth, and the crimson blood rushed to her cheeks. The thought of her brothers and their release made her so joyful that she kissed the king’s hand. Then he pressed her to his heart.

      Very soon the joyous church bells announced the marriage feast; the beautiful dumb girl of the woods was to be made queen of the country. A single word would cost her brothers their lives, but she loved the kind, handsome king, who did everything to make her happy, more and more each day; she loved him with her whole heart, and her eyes beamed with the love she dared not speak. Oh! if she could only confide in him and tell him of her grief. But dumb she must remain till her task was finished.

     Therefore at night she crept away into her little chamber which had been decked out to look like the cave and quickly wove one coat after another. But when she began the seventh, she found she had no more flax. She knew that the nettles she wanted to use grew in the churchyard and that she must pluck them herself. How should she get out there? « Oh, what is the pain in my fingers to the torment which my heart endures? » thought she. « I must venture; I shall not be denied help from heaven. »

     Then with a trembling heart, as if she were about to perform a wicked deed, Eliza crept into the garden in the broad moonlight, and passed through the narrow walks and the deserted streets till she reached the churchyard. She prayed silently, gathered the burning nettles, and carried them home with her to the castle.

      One person only had seen her, and that was the archbishop—he was awake while others slept. Now he felt sure that his suspicions were correct; all was not right with the queen; she was a witch and had bewitched the king and all the people. Secretly he told the king what he had seen and what he feared, and as the hard words came from his tongue, the carved images of the saints shook their heads as if they would say, « It is not so; Eliza is innocent. »

     But the archbishop interpreted it in another way; he believed that they witnessed against her and were shaking their heads at her wickedness. Two tears rolled down the king’s cheeks. He went home with doubt in his heart, and at night pretended to sleep. But no real sleep came to his eyes, for every night he saw Eliza get up and disappear from her chamber. Day by day his brow became darker, and Eliza saw it, and although she did not understand the reason, it alarmed her and made her heart tremble for her brothers. Her hot tears glittered like pearls on the regal velvet and diamonds, while all who saw her were wishing they could be queen.

     In the meantime she had almost finished her task; only one of her brothers’ coats was wanting, but she had no flax left and not a single nettle. Once more only, and for the last time, must she venture to the churchyard and pluck a few handfuls. She went, and the king and the archbishop followed her. The king turned away his head and said, « The people must condemn her. » Quickly she was condemned to suffer death by fire.

     Away from the gorgeous regal halls she was led to a dark, dreary cell, where the wind whistled through the iron bars. Instead of the velvet and silk dresses, they gave her the ten coats whichshe had woven, to cover her, and the bundle of nettles for a pillow. But they could have given her nothing that would have pleased her more. She continued her task with joy and prayed for help, while the street boys sang jeering songs about her and not a soul comforted her with a kind word.

     Toward evening she heard at the grating the flutter of a swan’s wing; it was her youngest brother. He had found his sister, and she sobbed for joy, although she knew that probably this was the last night she had to live. Still, she had hope, for her task was almost finished and her brothers were come.

     Then the archbishop arrived, to be with her during her last hours as he had promised the king. She shook her head and begged him, by looks and gestures, not to stay; for in this night she knew she must finish her task, otherwise all her pain and tears and sleepless nights would have been suffered in vain. The archbishop withdrew, uttering bitter words against her, but she knew that she was innocent and diligently continued her work.

     Little mice ran about the floor, dragging the nettles to her feet, to help as much as they could; and a thrush, sitting outside the grating of the window, sang to her the whole night long as sweetly as possible, to keep up her spirits.

     It was still twilight, and at least an hour before sunrise, when the eleven brothers stood at the castle gate and demanded to be brought before the king. They were told it could not be; it was yet night; the king slept and could not be disturbed. They threatened, they entreated, until the guard appeared, and even the king himself, inquiring what all the noise meant. At this moment the sun rose, and the eleven brothers were seen no more, but eleven wild swans flew away over the castle.

     Now all the people came streaming forth from the gates of the city to see the witch burned. An old horse drew the cart on which she sat. They had dressed her in a garment of coarse sackcloth. Her lovely hair hung loose on her shoulders, her cheeks were deadly pale, her lips moved silently while her fingers still worked at the green flax. Even on the way to death she would not give up her task. The ten finished coats lay at her feet; she was working hard at the eleventh, while the mob jeered her and said: « See the witch; how she mutters! She has no hymn book in her hand; she sits there with her ugly sorcery. Let us tear it into a thousand pieces. »

     They pressed toward her, and doubtless would have destroyed the coats had not, at that moment, eleven wild swans flown over her and alighted on the cart. They flapped their large wings, and the crowd drew back in alarm.

     « It is a sign from Heaven that she is innocent, » whispered many of them; but they did not venture to say it aloud.

     As the executioner seized her by the hand to lift her out of the cart, she hastily threw the eleven coats over the eleven swans, and they immediately became eleven handsome princes; but the youngest had a swan’s wing instead of an arm, for she had not been able to finish the last sleeve of the coat.

    « Now I may speak, » she exclaimed. « I am innocent. »

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     Then the people, who saw what had happened, bowed to her as before a saint; but she sank unconscious in her brothers’ arms, overcome with suspense, anguish, and pain.

     « Yes, she is innocent, » said the eldest brother, and related all that had taken place. While he spoke, there rose in the air a fragrance as from millions of roses. Every piece of fagot in the pile made to burn her had taken root, and threw out branches until the whole appeared like a thick hedge, large and high, covered with roses; while above all bloomed a white, shining flower that glittered like a star. This flower the king plucked, and when he placed it in Eliza’s bosom she awoke from her swoon with peace and happiness in her heart. Then all the church bells rang of themselves, and the birds came in great flocks. And a marriage procession, such as no king had ever before seen, returned to the castle.

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Sturm und Drang : Gottfried August Bürger, la ballade de Lenore (1773)

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220px-Goe.Skulptur.Bürgerstr.CA.Bürger02.detail   Gottfried August Bürger (1747-1794)

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   Gottfried August Bürger est le prototype du poète romantique allemand maudit ; sa vie aura été marquée par une longue suite de drames et de tourments. Fils de pasteur, il commence par étudier la théologie à Halle, puis le droit à Göttingen où il découvre la jeune poésie allemande alors influencée par Klopstock et Wieland.

   Marié avec Dorothea Mariann Leonart, il tombe amoureux de sa belle-sœur, Augusta Maria Wilhelmine Eva (« Molly ») qu’il finira par épouser après la mort de sa femme. Mais après un an de mariage, celle-ci meurt en couche. Titulaire d’un emploi médiocre, il sombre alors dans la dépression et la misère. Son troisième mariage avec une jeune fille de Stuttgart, Elise Hahn, qui s’était offerte à lui dans dans une épitre en vers, se termine par un divorce.

   Miné par les problèmes matériels, les critiques de ses pairs, notamment Schiller, et pour finir la tuberculose, il se pend à Göttingen à l’âge de 47 ans.

   Ses écrits les plus connus sont  la ballade de Lenore (1773), (l’Elégie (1776), une traduction de Macbeth (1783), la version allemande des Aventures du baron de Münchhausen (1786),  la petite fleur enchantée (1789),

     En 1773, année de la parution de sa ballade la plus célèbre, Lenore, Bürger fréquente à Göttingen le cercle littéraire du….composé des poètes Voss, Cramer, Leisewitz. Bürger se passionne à l’époque comme beaucoup de poètes de sa génération pour les contes populaires de l’Europe du nord; il a pour livre de chevet à cette époque un recueil de ballades écossaises,  Relicts of ancient poetry publié en 1765 en Angleterre par un ecclésiastique, B. Percy et recueille les légendes et récits populaires. La légende veut que ce serait au cours d’un voyage dans sa patrie qu’il aurait eu l’idée de cette ballade en entendant une jeune paysanne chanter les vers suivants :

La lune est claire
Les morts vont si vite à cheval
Dis, chère amie, ne frissonnes-tu pas?  

    Mais il existe dans le recueil édité par Percy une ballade au thème semblable « l’esprit de Sweet William » et l’homme de lettres William Taylor qui devait éditer plus tard la première version anglaise de Lenore rapproche pour sa part cette ballade d’une « obscure ballade anglaise » appelée « The Suffolk Miracle « .

La forme littéraire choisie par Bürger sera la ballade, dont il créera le genre en Allemagne et qui sera repris ensuite par de nombreux poètes comme Gœthe, Schiller, Uhland, Wielnad.

     A la fin de 1803, Madame de Staël se rend en Allemagne avec son compagnon d’alors Benjamin Constant où elle est reçue avec tous les honneurs, elle découvre ainsi la littérature de ce pays alors totalement inconnue en France et en particulier la ballade de Bürger alors très en vogue. De ce voyage naîtra quelques années plus tard son essai « De l’Allemagne » publié pour la première fois à Londres en 1813 et en France en 1814 (après la destruction des épreuves de la première édition de 1810 par Napoléon) qui décrit une Allemagne sentimentale et candide qui aura une grande influence sur le regard que les Français porteront sur ce pays au XIXe siècle.

     Voici ce qu’écrivait Madame de Staël au sujet de l’œuvre de Bürger :

     « en Allemagne, la terreur, les revenants et les sorciers plaisent au peuple comme aux hommes éclairés; c’est un reste de la mythologie du Nord; c’est une disposition qu’inspirent assez naturellement les longues nuits des climats septentrionaux.
      Bürger est celui qui a le mieux saisi cette veine de superstition qui conduit si loin dans le fond du cœur. Celui qui n’a pas lu Lenore dans le texte ne peut se faire une idée du mérite étonnant de cette romance : toutes les images, tous les bruits en rapports avec la situation de l’âme, sont merveilleusement exprimés par la poésie : les syllabes, les rythmes, tout l’art des paroles et de leur  sens est employé pour exciter la terreur. La rapidité des pas du cheval semble plus solennelle et plus lugubre que la lenteur même d’une marche funèbre. L’énergie avec laquelle le cheval hâte sa course, cette pétulance de la mort cause un trouble inexprimable; et l’on se croit emporté par le fantôme, comme la malheureuse qu’il entraîne avec lui dans l’abîme ».

      La ballade de Lenore a eu une influence profonde sur le développement de la littérature romantique en Europe en particulier en Angleterre où elle favorise le renouveau du mode littéraire de la ballade à la fin du XVIIIe siècle. Selon le germaniste John George Robertson :

« [Lenore] a exercé dans la littérature mondiale une influence plus étendue que peut-être tout autre poème. […] Comme une traînée de poudre, cette ballade remarquable a balayé l’Europe, de l’Ecosse à la Pologne et à la Russie , de la Scandinavie à l’Italie . L’image fantastique de l’étrange cavalier au cheval fantomatique qui porte Lenore à sa perte a retenti dans toutes les littératures et a constitué pour beaucoup de jeunes âmes sensibles la révélation d’une nouvelle forme poétique.  Aucune autre production du mouvement artistique du  » Sturm und Drang «  – pas même le Werther de Goethe, paru quelques mois plus tard – n’a eu des effets aussi profonds sur les autres littératures que le Lenore de Bürger, il a puissamment participé à la naissance du mouvement romantique en Europe».

    De la même manière,le spécialiste de la littérature britannique Marti Lee écrit que Bürger, grâce à son œuvre, est l’un des pères fondateurs de la production artistique du XIXe et XXe siècle basée sur l’exploitation du fantastique morbide et du sentiment de l’horreur et notamment les œuvres mettant en scène des revenants et des vampires.

     La première traduction anglaise de la ballade de Bürger a été réalisée en 1790 par l’homme de lettres William Taylor et été éditée en mars 1796. Elle sera suivie de nombreuses autres traductions, celles de Walter Scott en 1794,  celles de William Robert Spencer , Henry James Pye et John Thomas Stanley en 1796 et enfin des traductions de James Beresford et Dante Gabriel Rossetti publiées respectivement en 1800 et 1844, et qui sont considérées comme les traductions les plus fidèles de l’œuvre de Bürger.

      Il faudra attendre 1827 pour connaître la première traduction de la ballade en français réalisée parle journaliste et homme politique français  Ferdinand Flocon. Gérard de Nerval qui était obsédé par le texte a publié cinq traductions successives : deux en prose et trois en vers.

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–––– La ballade de Lénore, 1ère traduction en prose de Gérard de Nerval en 1829 ––––––––––––––––

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    Lénore se lève au point du jour, elle échappe à de tristes rêves : « Wilhelm, mon époux ! es-tu mort ? es-tu parjure ? Tarderas-tu longtemps encore ? » Le soir même de ses noces il était parti pour la bataille de Prague, à la suite du roi Frédéric, et n’avait depuis donné aucune nouvelle de sa santé.

    Mais le roi et l’impératrice, las de leurs querelles sanglantes, s’apaisant peu à peu, conclurent enfin la paix ; et cling ! et clang ! au son des fanfares et des timbales, chaque armée, se couronnant de joyeux feuillages, retourna dans ses foyers.

Lenore - William Blake - 1796

Lenore – William Blake – 1796

    Et partout et sans cesse, sur les chemins, sur les ponts, jeunes et vieux, fourmillaient à leur rencontre. « Dieu soit loué ! » s’écriaient maint enfant, mainte épouse. « Sois le bien venu ! » s’écriait mainte fiancée. Mais, hélas ! Lénore seule attendait en vain le baiser du retour.

    Elle parcourt les rangs dans tous les sens ; partout elle interroge. De tous ceux qui sont revenus, aucun ne peut lui donner de nouvelles de son époux bien aimé. Les voilà déjà loin : alors, arrachant ses cheveux , elle se jette à terre et s’y roule avec délire.

Lénore - illustration de Franz Kolbrand - 1920

Lénore – illustration de Franz Kolbrand – 1920

    Sa mère accourt : « Ah ! Dieu t’assiste ! Qu’est-ce donc, ma pauvre enfant ? » et elle la serre dans ses bras. « Oh ! ma mère, ma mère, il est mort ! mort ! que périsse le monde et tout ! Dieu n’a point de pitié ! Malheur ! malheur à moi !

    — » Dieu nous aide et nous fasse grâce ! Ma fille, implore notre père : ce qu’il fait est bien fait, et jamais il ne nous refuse son secours. — Oh ! ma mère, ma mère ! vous vous trompez Dieu m’a abandonnée : à quoi m’ont servi mes prières ? à quoi me serviront-elles ?

    — » Mon Dieu ! ayez pitié de nous ! Celui qui connait le père sait bien qu’il n’abandonne pas ses enfants : le Très-Saint-Sacrement calmera toutes tes peines! — Oh ! ma mère, ma mère !…. Aucun sacrement ne peut rendre la vie aux morts !…..

    — » Mon Dieu ! ayez pitié de nous. N’entrez point en jugement avec ma pauvre enfant ; elle ne sait pas la valeur de ses paroles….. ne les lui comptez pas pour des péchés ! Ma fille, oublie les chagrins de la terre ; pense à Dieu et au bonheur céleste ; car il te reste un époux dans le ciel !

Le Blasphème ou Lénore - Octave Penguilly gravure Louis - 1842

Le Blasphème ou Lénore – Octave Penguilly gravure Louis – 1842

    — » Oh ! ma mère , qu’est-ce que le bonheur ? Ma mère, qu’est-ce que l’enfer ?….. Le bonheur est avec Wilhelm, et l’enfer sans lui ! Éteins-toi, flambeau de ma vie, éteins-toi dans l’horreur des ténèbres ! Dieu n’a point de pitié…. Oh ! malheureuse que je suis ! »

    Ainsi le fougueux désespoir déchirait son cœur et son âme, et lui faisait insulter à la providence de Dieu. Elle se meurtrit le sein, elle se tordit les bras jusqu’au coucher du soleil, jusqu’à l’heure où les étoiles dorées glissent sur la voûte des cieux.

    Mais au dehors quel bruit se fait entendre ? Trap ! trap ! trap !….. C’est comme le pas d’un cheval. Et puis il semble qu’un cavalier en descende avec un cliquetis d’armures ; il monte les degrés…. Écoutez ! écoutez !… La sonnette a tinté doucement… Klinglingling ! et, à travers la porte, une douce voix parle ainsi :

— » Holà ! holà ! ouvre-moi, mon enfant ! Veilles-tu ? ou dors-tu ? Es-tu dans la joie ou dans les pleurs ? — Ah ! Wilhelm ! c’est donc toi ! si tard dans la nuit !… Je veillais et je pleurais….. Hélas ! j’ai cruellement souffert…. D’où viens-tu donc sur ton cheval ?

    — » Nous ne montons à cheval qu’à minuit; et j’arrive du fond de la Bohême : c’est pourquoi je suis venu tard, pour te remmener avec moi. — Ah! Wilhelm, entre ici d’abord ; car j’entends le vent siffler dans la forêt…..

     — » Laisse le vent siffler dans la forêt, enfant ; qu’importe que le vent siffle. Le cheval gratte la terre, les éperons résonnent ; je ne puis pas rester ici. Viens, Lénore, chausse-toi, saute en croupe sur mon cheval ; car nous avons cent lieues à faire pour atteindre à notre demeure.

Lénore - illustration 1796

Lénore – illustration 1796

     — » Hélas ! comment veux-tu que nous fassions aujourd’hui cent lieues, pour atteindre à notre demeure ? Écoute ! la cloche de minuit vibre encore. — Tiens ! tiens ! comme la lune brille !…. Nous et les morts, nous allons vite ; je gage que je t’y conduirai aujourd’hui même.

    — Dis-moi donc où est ta demeure ?

    Y a-t-il place pour moi ? — Pour nous deux. Viens, Lénore, saute en croupe : le banquet de noces est préparé, et les conviés nous attendent. »

    La jeune fille se chausse, s’élance, saute en croupe sur le cheval ; et puis en avant ; hop ! hop ! hop ! Ainsi retentit le galop…. Cheval et cavalier respiraient à peine ; et, sous leurs pas, les cailloux étincelaient.

     Oh ! comme à droite, à gauche, s’envolaient à leur passage, les prés, les bois et les campagnes ; comme sous eux les ponts retentissaient ! « — A-t-elle peur, ma mie ? La lune brille….. Hurra ! les morts vont vite. A-t-elle peur des morts ? — Non….. Mais laisse les morts en paix !

Lénore. Les morts vont vite - Ary Scheffer - début XIXe siècle

Lénore. Les morts vont vite – Ary Scheffer – début XIXe siècle

     » Qu’est-ce donc là-bas que ce bruit et ces chants ? Où volent ces nuées de corbeaux ? Écoute….. c’est le bruit d’une cloche ; ce sont les chants des funérailles : « Nous avons un mort à ensevelir. » Et le convoi s’approche accompagné de chants qui semblent les rauques accents des hôtes des marécages.

     ― » Après minuit vous ensevelirez ce corps avec tout votre concert de plaintes et de chants sinistres : moi, je conduis mon épousée, et je vous invite au banquet de mes noces. Viens, chantre, avance avec le chœur, et nous entonne l’hymne du mariage. Viens, prêtre, tu nous béniras.

Lénore - illustration tirée du Deutsches Balladenbuch, 1852 réalisé par Adolph Ehrard, Theobald con Oer, Hermann Plüddermann, Ludwig Richter et Carl Schurig

Lénore – illustration tirée du Deutsches Balladenbuch, 1852 réalisé par Adolph Ehrard, Theobald con Oer, Hermann Plüddermann, Ludwig Richter et Carl Schurig

    Plaintes et chants , tout a cessé….. la bière a disparu….. Sensible à son invitation , voilà le convoi qui les suit….. Hurra ! hurra ! Il serre le cheval de près, et puis en avant ! Hop ! hop ! hop ! ainsi retentit le galop….. Cheval et cavalier respiraient à peine, et sous leurs pas les cailloux étincelaient.

Léonore - Horace Vernet - 1839

Léonore – Horace Vernet – 1839

     Oh! comme à droite, à gauche s’envolaient à leur passage les prés, les bois et les campagnes. Et comme à gauche, à droite, s’envolaient les villages, les bourgs et les villes. — « A-t-elle peur, ma mie ? La lune brille Hurra! les morts vont vite….. A-t-elle peur des morts ? — Ah ! laisse donc les morts en paix.

     ― » Tiens ! tiens ! vois-tu s’agiter, auprès de ces potences, des fantômes aériens, que la lune argente et rend visibles ? Ils dansent autour de la roue. Çà ! coquins, approchez ; qu’on me suive et qu’on danse le bal des noces….. Nous allons au banquet joyeux. »

Leonora - William Blake - 1796

Leonora – William Blake – 1796

     Husch ! husch ! husch ! toute la bande s’élance après eux, avec le bruit du vent, parmi les feuilles desséchées : et puis en avant ! Hop ! hop ! hop ! ainsi retentit le galop. Cheval et cavalier respiraient à peine, et sous leurs pas les cailloux étincelaient.

     Oh ! comme s’envolait, comme s’envolait au loin tout ce que la lune éclairait autour d’eux !…. Comme le ciel et les étoiles fuyaient au-dessus de leurs têtes! » — A-t-elle peur, ma mie ? La lune brille…. Hurra ! les morts vont vite….. — Oh mon Dieu ! laisse en paix les morts.

Lénore - illustration de Uwe Pfeiffer

Lénore – illustration de Uwe Pfeiffer

     — » Courage, mon cheval noir. Je crois que le coq chante : le sablier bientôt sera tout écoulé….. Je sens l’air du matin Mon cheval , hâte-toi….. Finie , finie est notre course ! J’aperçois notre demeure…. Les morts vont vite….. Nous voici ! »

     Il s’élance à bride abattue contre une grille en fer, la frappe légèrement d’un coup de cravache….. Les verroux se brisent, les deux battants se retirent en gémissant. L’élan du cheval l’emporte parmi des tombes qui, à l’éclat de la lune, apparaissent de tous côtés.

Lenore - illustration de  Frank Kirchbach - 1896

Lenore – illustration de  Frank Kirchbach – 1896

     Ah ! voyez !… au même instant s’opère un effrayant prodige : hou ! hou ! le manteau du cavalier tombe pièce à pièce comme de l’amadou brûlée ; sa tête n’est plus qu’une tête de mort décharnée, et son corps devient un squelette qui tient une faux et un sablier.

     Le cheval noir se cabre furieux, vomit des étincelles, et soudain….. hui ! s’abîme et disparaît dans les profondeurs de la terre : des hurlements , des hurlements descendent des espaces de l’air, des gémissements s’élèvent des tombes souterraines….. Et le cœur de Lénore palpitait de la vie à la mort.

Lénore - illustration 1796

Lénore – illustration 1796

      Et les esprits, à la clarté de la lune, se formèrent en rond autour d’elle, et dansèrent chantant ainsi : « Patience ! patience ! quand la peine brise ton cœur, ne blasphème[1] jamais le Dieu du ciel ! Voici ton corps délivré….. que Dieu fasse grâce à ton âme ! »

Le cimetière ou Lénore - Octave Penguilly gravure Louis - 1842

Le cimetière ou Lénore – Octave Penguilly gravure Louis – 1842

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Pour connaître la version originale allemande de Bürger, la version anglaise et de nombreuses illustrations réalisées sur le thème, c’est ICI.

Pour connaître les différentes versions françaises et le texte original (Publication du groupe « Ebooks libres et gratuits »), c’est ICI.

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Illustrations du conte « les cygnes sauvages » de Hans Christian Andersen

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Statue de Hans Christian Andersen (1805-1875) à Central Park, New-York.

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     Le conte Les Cygnes sauvages est paru en 1838 est inspiré d’un conte traditionnel danois publié en 1823 par un autre danois, Matthias Winther.      Il raconte l’histoire d’une jeune princesse nommée Elisa et des ses onze frères qui, après la mort de leur mère et le remariage du Roi leur père, sont victimes de la méchanceté de leur belle-mère à demi sorcière. Elisa sera placée à la campagne chez des paysans et ses onze frères transformés en cygnes qui s’envolent et disparaissent.      A l’âge de quinze ans, la jeune princesse qui n’a pas oublié ses frères décide de partir à leur recherche. Elle les retrouve enfin mais ceux-ci lui explique qu’ils ne sont humains que la nuit, l’orée du jour les voit se transformer de nouveaux en oiseaux. Mais une fée vient la nuit à son secours en lui expliquant dans l’un de ses rêves comment rompre le sortilège : elle doit leur confectionner onze cottes de mailles à manches longues et les jeter sur eux à midi mais pour que le remède réussisse, elle doit garder absolument le silence tant que son travail n’est pas achevé. Elle entreprend aussitôt son travail.      En ramassant des orties dans la forêt, elle rencontre une chasse conduite par le roi du pays voisin qui tombe immédiatement amoureux d’elle et l’emmène sur son cheval dans son royaume pour l’épouser. En attendant le jour du mariage, elle continue à tisser et coudre les cotes de mailles pour ses frères mais une nuit qu’elle ramassait des orties dans un cimetière parce qu’elle n’avait plus de lin, elle est surprise par l’archevêque qui la traite de sorcière et est condamnée à être brûlée vive. Obligée de se taire pour sauver ses frères, elle ne pu se défendre.      Dans l’attente de son supplice, la brave jeune fille continue de confectionner ses cottes de mailles en espérant parvenir à les achever avant son supplice. C’est heureusement ce qui se produira… Le jour où elle est conduite au bûcher, onze cygnes se posent près d’elle et se transforment en beaux jeunes hommes. Tout le monde s’explique, la princesse épousera son roi et ils vivront heureux et auront beaucoup d’enfants…

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 illustration  Anna et Elena Balbusso

Les Cygnes sauvages - illustration Susan Jeffers

Les Cygnes sauvages – illustration Susan Jeffers

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 » Bien loin d’ici, là où s’envolent les hirondelles quand nous sommes en hiver, habitait un roi qui avait onze fils et une fille, Elisa. Les onze fils, quoique princes, allaient à l’école avec décorations sur la poitrine et sabre au côté ; ils écrivaient sur des tableaux en or avec des crayons de diamant et apprenaient tout très facilement, soit par cœur soit par leur raison ; on voyait tout de suite que c’étaient des princes. »

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Illustrations de Anton Lomaev.

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 « Leur sœur Elisa était assise sur un petit tabouret de cristal et avait un livre d’images qui avait coûté la moitié du royaume. Ah ! ces enfants étaient très heureux, mais ça ne devait pas durer toujours. »

les Cygnes sauvages - illustration Anton Lomaevles Cygnes sauvages – illustration Anton Lomaev

 » La semaine suivante, elle envoya Elisa à la campagne chez quelque paysan et elle ne tarda guère à faire croire au roi tant de mal sur les pauvres princes que Sa Majesté ne se souciait plus d’eux le moins du monde. »

     Leur père, roi du pays, se remaria avec une méchante reine, très mal disposée à leur égard. Ils s’en rendirent compte dès le premier jour : tout le château était en fête ; comme les enfants jouaient « à la visite », au lieu de leur donner, comme d’habitude, une abondance de gâteaux et de pommes au four, elle ne leur donna que du sable dans une tasse à thé en leur disant « de faire semblant ».      La semaine suivante, elle envoya Elisa à la campagne chez quelque paysan et elle ne tarda guère à faire croire au roi tant de mal sur les pauvres princes que Sa Majesté ne se souciait plus d’eux le moins du monde.     – Envolez-vous dans le monde et prenez soin de vous-même ! dit la méchante reine, volez comme de grands oiseaux, mais muets.      Elle ne put cependant leur jeter un sort aussi affreux qu’elle l’aurait voulu : ils se transformèrent en onze superbes cygnes sauvages et, poussant un étrange cri, ils s’envolèrent par les fenêtres du château vers le parc et la forêt.

Les Cygnes sauvages - illustration Susan JeffersLes Cygnes sauvages – illustration Susan Jeffers

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 Illustration par N. Goltz – 2006

« – Envolez-vous dans le monde et prenez soin de vous-même ! dit la méchante reine, volez comme de grands oiseaux, mais muets. Elle ne put cependant leur jeter un sort aussi affreux qu’elle l’aurait voulu : ils se transformèrent en onze superbes cygnes sauvages et, poussant un étrange cri, ils s’envolèrent par les fenêtres du château vers le parc et la forêt. »

les cygnes sauvages - illustration Yvonne Gilbertles cygnes sauvages – illustration Yvonne Gilbert

les Cygnes sauvages - illustration Jennie Harbour

les Cygnes sauvages – illustration Jennie Harbour

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les Cygnes sauvages - illustration Anton Lomaev

les Cygnes sauvages – illustration Anton Lomaev

     Ce fut le matin, de très bonne heure qu’ils passèrent au-dessus de l’endroit où leur sœur Elisa dormait dans la maison du paysan ; ils planèrent au-dessus du toit, tournant leurs longs cous de tous côtés, battant des ailes, mais personne ne les vit ni ne les entendit, alors il leur fallut poursuivre très haut, près des nuages, loin dans le vaste monde. Ils atteignirent enfin une sombre forêt descendant jusqu’à la grève. La pauvre petite Elisa restait dans la salle du paysan à jouer avec une feuille verte – elle n’avait pas d’autre jouet       –, elle s’amusait à piquer un trou dans la feuille et à regarder le soleil au travers, il lui semblait voir les yeux clairs de ses frères.      Lorsqu’elle eut quinze ans, elle rentra au château de son père et quand la méchante reine vit combien elle était belle, elle entra en grande colère et se prit à la haïr, elle l’aurait volontiers changée en cygne sauvage comme ses frères, mais elle n’osa pas tout d’abord, le roi voulant voir sa fille.      De bonne heure, le lendemain, la reine alla au bain, fait de marbre et garni de tentures de toute beauté. Elle prit trois crapauds. Au premier, elle dit :     – Pose-toi sur la tête d’Elisa quand elle entrera dans le bain, afin qu’elle devienne engourdie comme toi.      – Pose-toi sur son front, dit-elle au second, afin qu’elle devienne aussi laide que toi et que son père ne la reconnaisse pas.      – Pose-toi sur son cœur, dit-elle au troisième, afin qu’elle devienne méchante et qu’elle en souffre.

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Illustration par N. Goltz – 2006

« De bonne heure, le lendemain, la reine alla au bain, fait de marbre et garni de tentures de toute beauté. Elle prit trois crapauds. Au premier, elle dit :     – Pose-toi sur la tête d’Elisa quand elle entrera dans le bain, afin qu’elle devienne engourdie comme toi.      – Pose-toi sur son front, dit-elle au second, afin qu’elle devienne aussi laide que toi et que son père ne la reconnaisse pas.      – Pose-toi sur son cœur, dit-elle au troisième, afin qu’elle devienne méchante et qu’elle en souffre. »Elle lâcha les crapauds dans l’eau claire qui prit aussitôt une teinte verdâtre, appela Elisa, la dévêtit et la fit descendre dans l’eau ».

les cygnes sauvages - illustration Yvonne Gilbert

les cygnes sauvages – illustration Yvonne Gilbert : la méchante Reine

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 illustration  Anna et Elena Balbusso

 illustration  Anna et Elena Balbusso

« A l’instant le premier crapaud se posa dans ses cheveux, le second sur son front, le troisième sur sa poitrine, sans qu’Elisa eût l’air seulement de s’en apercevoir. Dès que la jeune fille fut sortie du bain, trois coquelicots flottèrent à la surface »

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les cygnes sauvages - illustration Yvonne Gilbertles cygnes sauvages – illustration Yvonne Gilbert

Les Cygnes sauvages - illustration Susan Jeffers

Les Cygnes sauvages – illustration Susan Jeffers

les Cygnes sauvages - illustration Anton Lomaev

les Cygnes sauvages – illustration Anton Lomaev

      Elle lâcha les crapauds dans l’eau claire qui prit aussitôt une teinte verdâtre, appela Elisa, la dévêtit et la fit descendre dans l’eau. A l’instant le premier crapaud se posa dans ses cheveux, le second sur son front, le troisième sur sa poitrine, sans qu’Elisa eût l’air seulement de s’en apercevoir. Dès que la jeune fille fut sortie du bain, trois coquelicots flottèrent à la surface ; si les bêtes n’avaient pas été venimeuses, elles se seraient changées en roses pourpres, mais fleurs elles devaient tout de même devenir d’avoir reposé sur la tête et le cœur d’Elisa, trop innocente pour que la magie pût avoir quelque pouvoir sur elle.

nouvelle_image__197248       Voyant cela, la méchante reine se mit à la frotter avec du brou de noix, enduisit son joli visage d’une pommade nauséabonde et emmêla si bien ses superbes cheveux qu’il était impossible de reconnaître la belle Elisa. Son père en la voyant en fut tout épouvanté et ne voulut croire que c’était là sa fille, personne ne la reconnut, sauf le chien de garde et les hirondelles, mais ce sont d’humbles bêtes dont le témoignage n’importe pas.

 illustration  Anna et Elena Balbusso illustration  Anna et Elena Balbusso

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Les Cygnes sauvages – illustration Susan Jeffers

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 » Alors la pauvre Elisa pleura en pensant à ses onze frères, si loin d’elle. Désespérée, elle se glissa hors du château et marcha tout le jour à travers champs et marais vers la forêt. Elle ne savait où aller, mais dans sa grande tristesse et son regret de ses frères, qui chassés comme elle erraient sans doute de par le monde, elle résolut de les chercher, de les trouver. »

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Illustration par N. Goltz – 2006

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  illustration  Anna et Elena Balbusso

 » La nuit tomba vite dans la forêt, elle ne voyait ni chemin ni sentier, elle s’étendit sur la mousse moelleuse et appuya sa tête sur une souche d’arbre.Toute la nuit, elle rêva de ses frères. »

Les cygnes sauvages - illustration par Yvonne Gilbert

Les cygnes sauvages – illustration Yvonne Gilbert

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les Cygnes sauvages - illustration Anton Lomaevles Cygnes sauvages – illustration Anton Lomaev

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« Toute la nuit, elle rêva de ses frères. Ils jouaient comme dans leur enfance, écrivaient avec des crayons en diamants sur des tableaux d’or et feuilletaient le merveilleux livre d’images qui avait coûté la moitié du royaume ; mais sur les tableaux d’or ils n’écrivaient pas comme autrefois seulement des zéros et des traits, mais les hardis exploits accomplis, tout ce qu’ils avaient vu et vécu. »

 illustration  Anna et Elena Balbusso

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« Lorsqu’elle s’éveilla, le soleil était haut dans le ciel, elle ne pouvait le voir car les grands arbres étendaient leurs frondaisons épaisses, mais ses rayons jouaient là-bas comme une gaze d’or ondulante. Elle entendait un clapotis d’eau, de grandes sources coulaient toutes vers un étang au fond de sable fin. Des buissons épais l’entouraient mais, à un endroit, les cerfs avaient percé une large ouverture par laquelle Elisa put s’approcher de l’eau si limpide que, si le vent n’avait fait remuer les branches et les buissons, elle aurait pu les croire peints seulement au fond de l’eau, tant chaque feuille s’y reflétait clairement.      Dès qu’elle y vit son propre visage, elle fut épouvantée, si noir et si laid ! Mais quand elle eut mouillé sa petite main et s’en fut essuyé les yeux et le front, sa peau blanche réapparut. Alors elle retira tous ses vêtements et entra dans l’eau fraîche et vraiment, telle qu’elle était là, elle était la plus charmante fille de roi qui se pût trouver dans le monde. »

les cygnes sauvages - illustration Yvonne Gilbertles cygnes sauvages – illustration Yvonne Gilbert

     Une fois rhabillée, quand elle eut tressé ses longs cheveux, elle alla à la source jaillissante, but dans le creux de sa main et s’enfonça plus profondément dans la forêt sans savoir elle-même où aller.      Elle pensait toujours à ses frères, elle pensait à Dieu, si bon, qui ne l’abandonnerait sûrement pas, lui qui fait pousser les pommes sauvages pour nourrir ceux qui ont faim. Et justement il lui fit voir un de ces arbres dont les branches ployaient sous le poids des fruits ; elle en fit son repas, plaça un tuteur pour soutenir les branches et s’enfonça au plus sombre de la forêt. Le silence était si total qu’elle entendait ses propres pas et le craquement de chaque petite feuille sous ses pieds. Nul oiseau n’était visible, nul rayon de soleil ne pouvait percer les ramures épaisses, et les grands troncs montaient si serrés les uns près des autres, qu’en regardant droit devant elle, elle eût pu croire qu’une grille de poutres l’encerclait. Jamais elle n’avait connu pareille solitude ! La nuit fut très sombre, aucun ver luisant n’éclairait la mousse. Elle se coucha pour dormir. Alors il lui sembla que les frondaisons s’écartaient, que Notre-Seigneur la regardait d’en haut avec des yeux très tendres, que de petits anges passaient leur tête sous son bras. Elle ne savait, en s’éveillant, si elle avait rêvé ou si c’était vrai.

 

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« Jamais elle n’avait connu pareille solitude ! La nuit fut très sombre, aucun ver luisant n’éclairait la mousse. Elle se coucha pour dormir. Alors il lui sembla que les frondaisons s’écartaient, que Notre-Seigneur la regardait d’en haut avec des yeux très tendres, que de petits anges passaient leur tête sous son bras. Elle ne savait, en s’éveillant, si elle avait rêvé ou si c’était vrai. »

0_80b0f_1b90072b_orig« Elle fit quelques pas et rencontra une vieille femme portant des baies dans un panier et qui lui en offrit. Elisa lui demanda si elle n’avait pas vu onze princes chevauchant à travers la forêt.      – Non, dit la vieille, mais hier j’ai vu onze cygnes avec des couronnes d’or sur la tête nageant sur la rivière tout près d’ici. » Illustration par N. Goltz – 2006

Les Cygnes sauvages - illustration Susan JeffersLes Cygnes sauvages – illustration Susan Jeffers

www.digilibraries.com@3@2@5@7@32572@32572-h@images@p049i      Elle fit quelques pas et rencontra une vieille femme portant des baies dans un panier et qui lui en offrit. Elisa lui demanda si elle n’avait pas vu onze princes chevauchant à travers la forêt.      – Non, dit la vieille, mais hier j’ai vu onze cygnes avec des couronnes d’or sur la tête nageant sur la rivière tout près d’ici.      Elle conduisit Elisa un bout de chemin jusqu’à un talus au pied duquel serpentait la rivière. Les arbres sur ses rives étendaient les unes vers les autres leurs branches touffues.      Elisa dit adieu à la vieille femme et marcha le long de la rivière jusqu’à son embouchure sur le rivage.       Toute l’immense mer splendide s’étendait devant la jeune fille, mais aucun voilier n’était en vue ni le moindre bateau. Comment pourrait-elle aller plus loin ? Elle considéra les innombrables petits galets sur la grève, l’eau les avait tous polis et arrondis en les roulant.      – L’eau roule inlassablement et par elle ce qui est dur s’adoucit, moi, je veux être tout aussi inlassable qu’elle. Merci à vous pour cette leçon, vagues claires qui roulez ! Un jour, mon cœur me le dit, vous me porterez jusqu’à mes frères chéris.      Sur le varech rejeté par la mer, onze plumes de cygne blanches étaient tombées, elle en fit un bouquet, des gouttes d’eau s’y trouvaient, rosée ou larmes, qui eût pu le dire ? La plage était déserte mais Elisa ne sentait pas sa solitude, car la mer est éternellement changeante, bien plus différente en quelques heures qu’un lac intérieur en une année.      Vers la fin du jour, Elisa vit onze cygnes sauvages avec des couronnes d’or sur la tête. Ils volaient vers la terre l’un derrière l’autre, et formaient un long ruban blanc. Vite, la jeune fille remonta le talus et se cacha derrière un buisson, les cygnes se posèrent tout près d’elle et battirent de leurs grandes ailes blanches.      Mais à l’instant où le soleil disparut dans les flots, leur plumage de cygne tomba subitement et elle vit devant elle onze charmants princes : ses frères.

0_80e7c_fb2220e7_origIllustration de Anton Lomaev.

« Toute l’immense mer splendide s’étendait devant la jeune fille, mais aucun voilier n’était en vue ni le moindre bateau. Comment pourrait-elle aller plus loin ? Elle considéra les innombrables petits galets sur la grève, l’eau les avait tous polis et arrondis en les roulant.      – L’eau roule inlassablement et par elle ce qui est dur s’adoucit, moi, je veux être tout aussi inlassable qu’elle. Merci à vous pour cette leçon, vagues claires qui roulez ! Un jour, mon cœur me le dit, vous me porterez jusqu’à mes frères chéris. »

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 » Sur le varech rejeté par la mer, onze plumes de cygne blanches étaient tombées, elle en fit un bouquet, des gouttes d’eau s’y trouvaient, rosée ou larmes, qui eût pu le dire ?  »  –  illustration

les Cygnes sauvages - illustration Juan Diaz-Toledo. les Cygnes sauvages – illustration Juan Diaz-Toledo

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 » Vers la fin du jour, Elisa vit onze cygnes sauvages avec des couronnes d’or sur la tête. Ils volaient vers la terre l’un derrière l’autre, et formaient un long ruban blanc.  Vite, la jeune fille remonta le talus et se cacha derrière un buisson, les cygnes se posèrent tout près d’elle et battirent de leurs grandes ailes blanches. »

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Illustration André Pécoud

illustration, N.C. Wyeth

illustration, N.C. Wyeth

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les Cygnes sauvages - illustration, Maxwell Armfield - 1910

les Cygnes sauvages – illustration, Maxwell Armfield – 1910

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illustration, Mabel Lucie Attwell

les Cygnes sauvages

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les cygnes sauvages d'Andersen - illustration de Anna & Elena Balbusso

« Mais à l’instant où le soleil disparut dans les flots, leur plumage de cygne tomba subitement et elle vit devant elle onze charmants princes : ses frères. »  –  illustration Anna et Elena Balbusso.

     Elisa poussa un grand cri, ils avaient certes beaucoup changé mais … elle savait que c’était eux, son cœur lui disait que c’était eux, elle se jeta dans leurs bras, les appela par leurs noms et ils eurent une immense joie de reconnaître leur petite sœur, devenue une grande et ravissante jeune fille. Ils riaient et pleuraient.      – Nous, tes frères, dit l’aîné, nous volons comme cygnes sauvages tant que dure le jour, mais lorsque vient la nuit, nous reprenons notre apparence humaine, c’est pourquoi il nous faut toujours au coucher du soleil prendre soin d’avoir une terre où poser nos pieds car si nous volions à ce moment dans les nuages, en devenant des hommes, nous serions précipités dans l’océan profond.      Nous n’habitons pas ici, de l’autre côté de l’océan existe un aussi beau pays mais le chemin pour y aller est fort long, il nous faut traverser la mer et il n’y a pas d’île sur le parcours où nous puissions passer la nuit, un rocher seulement émerge de l’eau, si petit qu’il nous faut nous serrer l’un contre l’autre pour nous y reposer et quand la mer est forte, l’eau rejaillit même par-dessus nous, mais nous remercions cependant Dieu pour ce rocher. Nous y passons la nuit sous notre forme humaine, s’il n’était pas là nous ne pourrions pas revoir notre chère patrie car il nous faut deux jours – et les deux plus longs de l’année – pour faire ce voyage.      Une fois par an seulement il nous est permis de visiter le pays de nos aïeux. Nous pouvons y rester onze jours ! onze jours pour survoler notre grande forêt et apercevoir de loin notre château natal où vit notre père, la haute tour de l’église où repose notre mère. Les arbres, les buissons nous sont ici familiers, ici les chevaux sauvages courent sur la plaine comme au temps de notre enfance, ici le charbonnier chante encore les vieux airs sur lesquels nous dansions, ici est notre chère patrie, ici enfin nous t’avons retrouvée, toi notre petite sœur chérie. Nous ne pouvons plus rester que deux jours ici, puis il faudra nous envoler pardessus la mer vers un pays certes beau, mais qui n’est pas notre pays. Et comment t’emmènerons-nous ? Nous qui n’avons ni barque, ni bateau ?      – Et comment pourrai-je vous sauver ? demanda leur petite sœur.      Ils en parlèrent presque toute la nuit.      Elisa s’éveilla au bruissement des ailes des cygnes. Les frères de nouveau métamorphosés volaient au-dessus d’elle, puis s’éloignèrent tout à fait ; un seul, le plus jeune, demeura en arrière, il posa sa tête sur les genoux de la jeune fille qui caressa ses ailes blanches. Tout le jour ils restèrent ensemble, le soir les autres étaient de retour, et une fois le soleil couché ils avaient repris leur forme réelle.      – Demain, nous nous envolerons d’ici pour ne pas revenir de toute une année, mais nous ne pouvons pas t’abandonner ainsi. As-tu le courage de venir avec nous ? Mon bras est assez fort pour te porter à travers le bois, comment tous ensemble n’aurions-nous pas des ailes assez puissantes pour voler avec toi par dessus la mer ?      – Oui, emmenez-moi ! dit Elisa.    

Les Cygnes sauvages - illustration Susan Jeffers

Les Cygnes sauvages – illustration Susan Jeffers

« Ils passèrent toute la nuit à tresser un filet de souple écorce de saule et de joncs résistants. Ce filet devint grand et solide, Elisa s’y étendit et lorsque parut le soleil et que les frères furent changés en cygnes, ils saisirent le filet dans leurs becs et s’envolèrent très haut, vers les nuages, portant leur sœur chérie encore endormie. Comme les rayons du soleil tombaient juste sur son visage, l’un des frères vola au-dessus de sa tête pour que ses larges ailes étendues lui fassent ombrage. »

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illustration André Pécoud

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les cygnes sauvages - illustration Yvonne Gilbert

les cygnes sauvages – illustration Yvonne Gilbert

les cygnes sauvages - illustration Yvonne Gilbert

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Les cygnes sauvages d’Andersen – illustration de Lowell Heiss

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Les Cygnes sauvages - illustration Susan Jeffers

Les Cygnes sauvages – illustration Susan Jeffers

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 « Ils volaient si haut que le premier voilier apparu au-dessous d’eux semblait une mouette posée sur l’eau. Un grand nuage passait derrière eux, une véritable montagne sur laquelle Elisa vit l’ombre d’elle-même et de ses onze frères en une image gigantesque »

les cygnes sauvages - illustration Yvonne Gilbertles cygnes sauvages – illustration Yvonne Gilbert

     Ils étaient loin de la terre lorsque Elisa s’éveilla, elle crut rêver en se voyant portée au-dessus de l’eau, très haut dans l’air. A côté d’elle étaient placées une branche portant de délicieuses baies mûres et une botte de racines savoureuses, le plus jeune des frères était allé les cueillir et les avait déposées près d’elle, elle lui sourit avec reconnaissance car elle savait bien que c’était lui qui volait au-dessus de sa tête et l’ombrageait de ses ailes.

     – Ils volaient si haut que le premier voilier apparu au-dessous d’eux semblait une mouette posée sur l’eau. Un grand nuage passait derrière eux, une véritable montagne sur laquelle Elisa vit l’ombre d’elle-même et de ses onze frères en une image gigantesque, ils formaient un tableau plus grandiose qu’elle n’en avait jamais vu, mais à mesure que le soleil montait et que le nuage s’éloignait derrière eux, ces ombres fantastiques s’effaçaient.      Tout le jour, ils volèrent comme une flèche sifflant dans l’air, moins vite pourtant que d’habitude puisqu’ils portaient leur sœur. Un orage se préparait, le soir approchait ; inquiète, Elisa voyait le soleil décliner et le rocher solitaire n’était pas encore en vue. Il lui parut que les battements d’ailes des cygnes étaient toujours plus vigoureux. Hélas ! c’était sa faute s’ils n’avançaient pas assez vite. Quand le soleil serait couché, ils devaient redevenir des hommes, tomber dans la mer et se noyer.

     Alors, du plus profond de son cœur monta vers Dieu une ardente prière. Cependant elle n’apercevait encore aucun rocher, les nuages se rapprochaient, des rafales de vent de plus en plus violentes annonçaient la tempête, les nuages s’amassaient en une seule énorme vague de plomb qui s’avançait menaçante.

     Le soleil était maintenant tout près de toucher la mer, le cœur d’Elisa frémit, les cygnes piquèrent une descente si rapide qu’elle crut tomber, mais très vite ils planèrent de nouveau. Maintenant le soleil était à moitié sous l’eau, alors seulement elle aperçut le petit récif au-dessous d’elle, pas plus grand qu’un phoque qui sortirait la tête de l’eau. Le soleil s’enfonçait si vite, il n’était plus qu’une étoile – alors elle toucha du pied le sol ferme – et le soleil s’éteignit comme la dernière étincelle d’un papier qui brûle. Coude contre coude, ses frères se tenaient debout autour d’elle, mais il n’y avait de place que pour eux et pour elle. La mer battait le récif, jaillissait et retombait sur eux en cascades, le ciel brûlait d’éclairs toujours recommencés et le tonnerre roulait ses coups répétés.

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Illustration, Harry Rountree

 « Le soleil était maintenant tout près de toucher la mer »

Les Cygnes sauvages - illustration Susan Jeffers

Les Cygnes sauvages – illustration Susan Jeffers

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« les cygnes piquèrent une descente si rapide qu’elle crut tomber » – Illustration de Harry Clarke – 1916.

0_80e82_68f4021_orig-2Illustration de Anton Lomaev.

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 Illustration de Svend Otto S.

« Maintenant le soleil était à moitié sous l’eau, alors seulement elle aperçut le petit récif au-dessous d’elle, pas plus grand qu’un phoque qui sortirait la tête de l’eau. »

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Les Cygnes sauvages - illustration Susan JeffersLes Cygnes sauvages – illustration Susan Jeffers

« alors elle toucha du pied le sol ferme – et le soleil s’éteignit comme la dernière étincelle d’un papier qui brûle. Coude contre coude, ses frères se tenaient debout autour d’elle, mais il n’y avait de place que pour eux et pour elle »

les cygnes sauvages d'Andersen - illustration de Anna & Elena Balbusso

Elisa et ses frères-cygnes sur le récif se protégeant de la tempête – illustration de Anna & Elena Balbusso : « Coude contre coude, ses frères se tenaient debout autour d’elle, mais il n’y avait de place que pour eux et pour elle. La mer battait le récif, jaillissait et retombait sur eux en cascades, le ciel brûlait d’éclairs toujours recommencés et le tonnerre roulait ses coups répétés. »

0_80b10_1983af08_origIllustration par N. Goltz – 2006

les Cygnes sauvages - illustration Anton Lomaev

les Cygnes sauvages – illustration Anton Lomaev

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Illustration de Anton Lomaev.

les Cygnes sauvages - illustration Anton Lomaev

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Alors la sœur et les frères, se tenant par la main, chantèrent un cantique où ils retrouvèrent courage.      A l’aube, l’air était pur et calme, aussitôt le soleil levé les cygnes s’envolèrent avec Elisa. La mer était encore forte et lorsqu’ils furent très haut dans l’air, l’écume blanche sur les flots d’un vert sombre semblait des millions de cygnes nageant.

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« l’écume blanche sur les flots d’un vert sombre semblait des millions de cygnes nageant. »

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« Lorsque le soleil fut plus haut, Elisa vit devant elle, flottant à demi dans l’air, un pays de montagnes avec des glaciers brillants parmi les rocs et un château d’au moins une lieue de long, orné de colonnades les unes au-dessus des autres » – Illustration de Anton Lomaev.

     Lorsque le soleil fut plus haut, Elisa vit devant elle, flottant à demi dans l’air, un pays de montagnes avec des glaciers brillants parmi les rocs et un château d’au moins une lieue de long, orné de colonnades les unes au-dessus des autres. A ses pieds se balançaient des forêts de palmiers avec des fleurs superbes, grandes comme des roues de moulin. Elle demanda si c’était là le pays où ils devaient aller, mais les cygnes secouèrent la tête, ce qu’elle voyait, disaient-ils, n’était qu’un joli mirage, le château de nuées toujours changeant de la fée Morgane où ils n’oseraient jamais amener un être humain. Tandis qu’Elisa le regardait, montagnes, bois et château s’écroulèrent et voici surgir vingt églises altières, toutes semblables, aux hautes tours, aux fenêtres pointues. Elle croyait entendre résonner l’orgue mais ce n’était que le bruit de la mer. Bientôt les églises se rapprochèrent et devinrent une flotte naviguant au-dessous d’eux, et alors qu’elle baissait les yeux pour mieux voir, il n’y avait que la brume marine glissant à la surface.      

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Illustrations de Anton Lomaev.

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     Mais bientôt elle aperçut le véritable pays où ils devaient se rendre, pays de belles montagnes bleues, de bois de cèdres, de villes et de châteaux. Bien avant le coucher du soleil, elle était assise sur un rocher devant l’entrée d’une grotte tapissée de jolies plantes vertes grimpantes, on eût dit des tapis brodés.      – Nous allons bien voir ce que tu vas rêver, cette nuit, dit le plus jeune des frères en lui montrant sa chambre.      – Si seulement je pouvais rêver comment vous aider ! répondit-elle. Et cette pensée la préoccupait si fort, elle suppliait si instamment Dieu de l’aider que, même endormie, elle poursuivait sa prière. Alors il lui sembla qu’elle s’élevait très haut dans les airs jusqu’au château de la fée Morgane qui venait elle-même à sa rencontre, éblouissante de beauté et cependant semblable à la vieille femme qui lui avait offert des baies dans la forêt.

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« Alors il lui sembla qu’elle s’élevait très haut dans les airs jusqu’au château de la fée Morgane qui venait elle-même à sa rencontre, éblouissante de beauté  – Tes frères peuvent être sauvés ! dit la fée, mais auras-tu assez de courage et de patience? Si la mer est plus douce que tes mains délicates, elle façonne pourtant les pierres les plus dures, mais elle ne ressent pas la douleur que tes doigts souffriront, elle n’a pas de cœur et ne connaît pas l’angoisse et le tourment que tu auras à endurer. – Vois cette ortie que je tiens à la main, il en pousse beaucoup de cette sorte autour de la grotte où tu habites, mais celle-ci seulement et celles qui poussent sur les tombes du cimetière sont utilisables – cueille-les malgré les cloques qui brûleront ta peau, piétine-les pour en faire du lin que tu tordras, puis tresse-les en onze cottes de mailles aux manches longues, tu les jetteras sur les onze cygnes sauvages et le charme mauvais sera rompu. Mais n’oublie pas qu’à l’instant où tu commenceras ce travail, et jusqu’à ce qu’il soit terminé, même s’il faut des années, tu ne dois prononcer aucune parole, le premier mot que tu diras, comme un poignard meurtrier frappera le cœur de tes frères, de ta langue dépend leur vie. N’oublie pas ! – « 

Les Cygnes sauvages - illustration Susan JeffersLes Cygnes sauvages – illustration Susan Jeffers

les Cygnes sauvages - illustration Anton Lomaev

les Cygnes sauvages – illustration Anton Lomaev

notice_1260 – Tes frères peuvent être sauvés ! dit la fée, mais auras-tu assez de courage et de patience? Si la mer est plus douce que tes mains délicates, elle façonne pourtant les pierres les plus dures, mais elle ne ressent pas la douleur que tes doigts souffriront, elle n’a pas de cœur et ne connaît pas l’angoisse et le tourment que tu auras à endurer.      «Vois cette ortie que je tiens à la main, il en pousse beaucoup de cette sorte autour de la grotte où tu habites, mais celle-ci seulement et celles qui poussent sur les tombes du cimetière sont utilisables – cueille-les malgré les cloques qui brûleront ta peau, piétine-les pour en faire du lin que tu tordras, puis tresse-les en onze cottes de mailles aux manches longues, tu les jetteras sur les onze cygnes sauvages et le charme mauvais sera rompu. Mais n’oublie pas qu’à l’instant où tu commenceras ce travail, et jusqu’à ce qu’il soit terminé, même s’il faut des années, tu ne dois prononcer aucune parole, le premier mot que tu diras, comme un poignard meurtrier frappera le cœur de tes frères, de ta langue dépend leur vie. N’oublie pas ! »      La fée effleura de l’ortie la main d’Elisa et la brûlure l’éveilla. Il faisait grand jour, et tout près de l’endroit où elle avait dormi, il y avait une ortie pareille à celle de son rêve. Alors elle tomba à, genoux et remercia Notre-Seigneur puis elle sortit de la grotte pour commencer son travail.      De ses mains délicates, elle arrachait les orties qui brûlaient comme du feu formant de grosses cloques douloureuses sur ses mains et ses bras mais elle était contente de souffrir pourvu qu’elle pût sauver ses frères. Elle foula chaque ortie avec ses pieds nus et tordit le lin vert.

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« De ses mains délicates, elle arrachait les orties qui brûlaient comme du feu formant de grosses cloques douloureuses sur ses mains et ses bras mais elle était contente de souffrir pourvu qu’elle pût sauver ses frères. »

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illustration Elenore Abbott

les Cygnes sauvages - illustration, Kaarina Kaila

les Cygnes sauvages – illustration, Kaarina Kaila

Les Cygnes sauvages - illustration Susan Jeffers

Les Cygnes sauvages – illustration Susan Jeffers

     Au coucher du soleil les frères rentrèrent. Ils s’effrayèrent de la trouver muette, craignant un autre mauvais sort jeté par la méchante belle-mère, mais voyant ses mains, ils se rendirent compte de ce qu’elle faisait pour eux.

Les Cygnes sauvages - illustration Susan JeffersLes Cygnes sauvages – illustration Susan Jeffers

« Le plus jeune des frères se prit à pleurer et là où tombaient ses larmes, Elisa ne sentait plus de douleur, les cloques brûlantes s’effaçaient. »

les Cygnes sauvages - illustration Juan Diaz-Toledo. les Cygnes sauvages – illustration Juan Diaz-Toledo

The Wild Swans – Rudolf Koivu

The Wild Swans – Rudolf Koivu

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      Elle passa la nuit à travailler n’ayant de cesse qu’elle n’eût sauvé ses frères chéris et tout le jour suivant, tandis que les cygnes étaient absents, elle demeura à travailler solitaire mais jamais le temps n’avait volé si vite. Une cotte de mailles était déjà terminée, elle commençait la seconde.

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« elle demeura à travailler solitaire mais jamais le temps n’avait volé si vite. Une cotte de mailles était déjà terminée, elle commençait la seconde. »

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« Alors un cor de chasse sonna dans les montagnes, elle en fut tout inquiète, le bruit se rapprochait, elle entendait les abois des chiens. Effrayée, elle se réfugia dans la grotte, lia en botte les orties qu’elle avait cueillies et démêlées et s’assit dessus.      A ce moment un grand chien bondit hors du hallier suivi d’un autre et d’un autre encore. Ils aboyaient très fort, couraient de tous côtés, »

Les Cygnes sauvages - illustration Susan JeffersLes Cygnes sauvages – illustration Susan Jeffers

« au bout de quelques minutes tous les chasseurs étaient là devant la grotte et le plus beau d’entre eux, le roi du pays, s’avança vers Elisa. Jamais il n’avait vu fille plus belle.      – Comment es-tu venue ici, adorable enfant ? s’écria-t-il.  Elisa secoua la tête, elle n’osait parler, le salut et la vie de ses frères en dépendaient. Elle cacha ses jolies mains sous son tablier pour que le roi ne vît pas sa souffrance.      – Viens avec moi, dit le roi, ne reste pas ici. Si tu es aussi bonne que belle, je te vêtirai de soie et de velours, je mettrai une couronne d’or sur ta tête et tu habiteras le plus riche de mes palais ! « 

Les Cygnes sauvages - illustration Susan JeffersLes Cygnes sauvages – illustration Susan Jeffers

« Il la souleva et la plaça sur son cheval, mais elle pleurait et se tordait les mains, alors le roi lui dit :      – Je ne veux que ton bonheur, un jour tu me remercieras !       Et il s’élança à travers les montagnes, la tenant devant lui sur son cheval et suivi au galop par les autres chasseurs. »

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 « Et il s’élança à travers les montagnes, la tenant devant lui sur son cheval et suivi au galop par les autres chasseurs. »

4136572728_00cf091fee_oles Cygnes sauvages - illustration Anton Lomaev

les Cygnes sauvages – illustration Anton Lomaev

Anna et Elena Balbusso : illustration ses Cygnes sauvages d'Andersen

 Illustration Anna et Elena Balbusso.

« Au soleil couchant la magnifique ville royale avec ses églises et ses coupoles s’étalait devant eux. »

Les Cygnes sauvages - illustration Susan JeffersLes Cygnes sauvages – illustration Susan Jeffers

      Au soleil couchant la magnifique ville royale avec ses églises et ses coupoles s’étalait devant eux. Le roi conduisit la jeune fille dans le palais où les jets d’eau jaillissaient dans les salles de marbre, où les murs et les plafonds rutilaient de peintures, mais elle n’avait pas d’yeux pour ces merveilles; elle pleurait et se désolait. Indifférente, elle laissa les femmes la parer de vêtements royaux, tresser ses cheveux et passer des gants très fins sur ses doigts brûlés.        Alors, dans ces superbes atours, elle était si resplendissante de beauté que toute la cour s’inclina profondément devant elle et que le roi l’élut pour fiancée, malgré l’archevêque qui hochait la tête et murmurait que cette belle fille des bois ne pouvait être qu’une sorcière qui séduisait le cœur du roi.

0_80b11_34e250db_orig-1Illustration par N. Goltz – 2006

« Alors, dans ces superbes atours, elle était si resplendissante de beauté que toute la cour s’inclina profondément devant elle et que le roi l’élut pour fiancée, malgré l’archevêque qui hochait la tête et murmurait que cette belle fille des bois ne pouvait être qu’une sorcière qui séduisait le cœur du roi. »

Les Cygnes sauvages - illustration Susan JeffersLes Cygnes sauvages – illustration Susan Jeffers

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Illustration de Anton Lomaev.

     Le roi ne voulait rien entendre, il commanda la musique et les mets les plus rares. Les filles les plus ravissantes dansèrent pour elle. On la conduisit à travers des jardins embaumés dans des salons superbes, mais pas le moindre sourire ne lui venait aux lèvres ni aux yeux, la douleur seule semblait y régner pour l’éternité. Le roi ouvrit alors la porte d’une petite pièce attenante à celle où elle devait dormir, qui était ornée de riches tapisseries vertes rappelant tout à fait la grotte où elle avait habité. La botte de lin qu’elle avait filée avec les orties était là sur le parquet et au plafond pendait la cotte de mailles déjà terminée, – un des chasseurs avait emporté tout ceci comme curiosité.      – Ici tu pourras rêver que tu es encore dans ton ancien logis, dit le roi, voici ton ouvrage qui t’occupait alors, ici, au milieu de tout ton luxe, tu t’amuseras à repenser à ce temps-là.      Quand Elisa vit ces choses qui lui tenaient tant à cœur, un sourire joua sur ses lèvres et le sang lui revint aux joues. Elle pensait au salut de ses frères et baisa la main du roi qui la pressa sur son cœur et ordonna de sonner toutes les cloches des églises. L’adorable fille muette des bois allait devenir reine.      L’archevêque avait beau murmurer de méchants propos aux oreilles du roi, ils n’allaient pas jusqu’à son cœur, la noce devait avoir lieu. C’est l’archevêque lui-même qui devait mettre la couronne sur la tête de la mariée et, dans sa malveillance, il enfonça avec tant de force le cercle étroit sur le front d’Elisa qu’il lui fit mal, mais une douleur autrement lourde lui serrait le cœur, le chagrin qu’elle avait pour ses frères. Sa bouche demeurait muette puisqu’un seul mot trancherait leur vie, mais ses yeux exprimaient un amour profond pour ce roi si bon et si beau qui ordonnait tout pour son plaisir. Jour après jour, elle s’attachait à lui davantage. Oh ! si elle osait seulement se confier à lui, lui dire sa souffrance, mais non, il lui fallait être muette, muette elle devait achever son ouvrage. Aussi se glissait-elle la nuit hors de leur lit pour aller dans la petite chambre décorée comme la grotte et là, elle tricotait une cotte de mailles après l’autre. Quand elle fut à la septième, il ne lui restait plus de lin.

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« Aussi se glissait-elle la nuit hors de leur lit pour aller dans la petite chambre décorée comme la grotte et là, elle tricotait une cotte de mailles après l’autre. Quand elle fut à la septième, il ne lui restait plus de lin. »

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      Elle savait que les orties qu’il lui fallait employer poussaient au cimetière, mais elle devait les cueillir elle-même, comment pourrait-elle sortir ?      «Oh ! qu’est-ce que la souffrance à mes doigts à côté du tourment de mon cœur, pensait-elle, il faut que j’ose, Dieu ne m’abandonnera pas ! »

Les Cygnes sauvages - illustration Susan JeffersLes Cygnes sauvages – illustration Susan Jeffers

Les Cygnes sauvages - illustration Susan Jeffers

« Le cœur battant comme si elle commettait une mauvaise action, elle sortit dans la nuit éclairée par la lune, descendit au jardin, suivit les longues allées et les rues désertes jusqu’au cimetière. Là elle vit sur une des plus larges pierres tombales un groupe de hideuses sorcières. Elisa était obligée de passer à côté d’elles et elles la fixaient de leurs yeux mauvais, mais la jeune fille récita sa prière, cueillit des orties brûlantes et rentra au château. »

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 illustration  Anna et Elena Balbusso

 illustration  Anna et Elena Balbusso

0_80b12_f30c52b6_origIllustration par N. Goltz – 2006

« elle sortit dans la nuit éclairée par la lune, descendit au jardin, suivit les longues allées et les rues désertes jusqu’au cimetière. Là elle vit sur une des plus larges pierres tombales un groupe de hideuses sorcières. »

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« Une seule personne l’avait vue : l’archevêque resté debout tandis que les autres dormaient. »

     Une seule personne l’avait vue : l’archevêque resté debout tandis que les autres dormaient. Ainsi il avait donc eu raison dans ses soupçons malveillants sur la reine, elle n’était qu’une sorcière !      Dans le secret du confessionnal, il dit au roi ce qu’il avait vu, ce qu’il craignait et quand ces paroles si dures sortirent de sa bouche, les saints de bois sculptés secouaient la tête comme s’ils voulaient dire que ce n’était pas vrai, qu’Elisa était innocente.       Des larmes amères coulaient sur les joues du roi, il rentra chez lui avec un doute au cœur. Maintenant, la nuit, il faisait semblant de dormir mais il ne trouvait pas le sommeil, il remarquait qu’Elisa se levait chaque nuit et chaque nuit il la suivait et la voyait disparaître dans sa petite chambre.       Jour après jour, il devenait plus sombre, Elisa le voyait bien mais ne se l’expliquait pas ; elle s’inquiétait cependant et que ne souffrit-elle alors en son cœur pour ses frères ! Ses larmes coulaient sur le velours et la pourpre royale, elles y tombaient comme des diamants scintillants, et les dames de la cour qui voyaient toute cette magnificence eussent bien voulu être reines à sa place.       Cependant, elle devait être bientôt au terme de son ouvrage, il ne manquait plus qu’une cotte de mailles, encore une fois elle n’avait plus de lin et plus une seule ortie. Il lui fallait encore une fois, la dernière, s’en aller au cimetière en cueillir quelques poignées. Elle redoutait cette course solitaire et les terribles sorcières, mais sa volonté restait ferme et aussi sa confiance en Dieu.       Elisa partit donc, mais le roi et l’archevêque la suivaient ; ils la virent disparaître à la grille du cimetière et, quand eux-mêmes s’en approchèrent, ils virent les affreuses sorcières assises sur la dalle comme Elisa les avait vues. Alors le roi s’en retourna, il se la figurait parmi les sorcières, elle dont la tête avait, ce même soir, reposé sur sa poitrine.      – C’est le peuple qui la jugera, dit-il.

0_80b13_beab1a28_origIllustration par N. Goltz – 2006

Les Cygnes sauvages - illustration Susan Jeffers

Les Cygnes sauvages – illustration Susan Jeffers

« Le peuple la condamna, elle devait être brûlée vive.      Arrachée aux magnifiques salons royaux, Elisa fut jetée dans un cachot sombre et humide où le vent soufflait à travers les barreaux de la fenêtre »

au lieu du velours et de la soie, on lui donna, pour poser sa tête, la botte d’orties qu’elle avait cueillie, les rudes cottes de mailles brûlantes qu’elle avait tricotées devaient lui servir de couvertures et de couette, mais aucun présent ne pouvait lui être plus cher. Elle se remit à son ouvrage en priant Dieu.

les cygnes sauvages d'Andersen - illustration de Anna & Elena Balbusso

 illustration de Anna & Elena Balbusso

 » le soir elle entendit un bruissement d’ailes de cygnes devant les barreaux : c’était le plus jeune des frères qui l’avait retrouvée. »

      le soir elle entendit un bruissement d’ailes de cygnes devant les barreaux : c’était le plus jeune des frères qui l’avait retrouvée. Alors elle sanglota de joie et pourtant elle savait que cette nuit serait sans doute la dernière de sa vie. Mais maintenant, l’ouvrage était presque achevé et ses frères étaient là …      L’archevêque arriva pour passer les heures ultimes avec elle – il l’avait promis au roi – mais elle, secouant la tête, le pria par ses regards et sa mimique de s’en aller, cette nuit même il fallait que son travail fût terminé, sinon tout aurait été inutile, sa douleur, ses larmes et ses nuits sans sommeil. L’archevêque la quitta sur quelques méchantes paroles, mais continua sa besogne.      Les petites souris couraient sur le plancher et traînaient des orties jusqu’à ses pieds afin de l’aider de leur mieux, et un merle se posa devant la fenêtre et siffla toute la nuit pour qu’elle ne perdît pas courage.

0_80b14_ab4f5d16_origIllustration par N. Goltz – 2006

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Illustration de Anton Lomaev.

Les Cygnes sauvages - illustration Susan Jeffers

Les Cygnes sauvages – illustration Susan Jeffers

« Ce n’était pas encore l’aube – le soleil ne se lèverait qu’une heure plus tard – quand les onze frères se présentèrent au portail du château. Ils demandaient qu’on les mène auprès du souverain mais on leur répondit que c’était tout à fait impossible. Sa majesté dormait et nul n’eût osé le réveiller. Ils supplièrent, ils menacèrent jusqu’à ce que la garde parût et le roi lui-même. A cet instant, le soleil se leva, plus de frères, mais au-dessus du palais, onze cygnes sauvages volaient à tire-d’aile. »  www.digilibraries.com@3@2@5@7@32572@32572-h@images@p069i

« Maintenant la foule se pressait aux portes de la ville, tout le peuple voulait voir brûler la sorcière. Une vieille haridelle traînait la charrette où on l’avait assise vêtue d’une blouse de grosse toile à sac, ses admirables cheveux tombaient autour de son visage d’une mortelle pâleur, ses lèvres remuaient doucement tandis que ses doigts tordaient le lin vert. Même sur le chemin de la mort, elle n’abandonnerait pas l’œuvre commencée, dix cottes de mailles étaient posées à ses pieds, elle tricotait la onzième.  Voyez la sorcière, qu’est-ce qu’elle marmonne, elle n’a bien sûr pas de livre de psaumes dans les mains, mais bien toutes ses sorcelleries, arrachez-lui ça, mettez tout en pièces. »

Les Cygnes sauvages - illustration Susan JeffersLes Cygnes sauvages – illustration Susan Jeffers

 » Ils se ruaient et pressaient pour l’atteindre, mais voici venir par les airs onze cygnes blancs, ils se posèrent autour d’elle dans la charrette en battant de leurs larges ailes. La foule, épouvantée recula. »

Les Cygnes sauvages - illustration Susan JeffersLes Cygnes sauvages – illustration Susan Jeffers

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les Cygnes sauvages – illustration, N. Goltz, 2006

Les Cygnes sauvages - illustration, Nadezhda Illarionova

Les Cygnes sauvages – illustration, Nadezhda Illarionova

     – C’est un avertissement du ciel, elle est innocente, murmurait-on tout bas, pourtant, personne n’osait le dire tout haut.      Déjà le bourreau saisissait sa main, alors en toute hâte, elle jeta les onze cotes de mailles sur les cygnes et à leur place parurent onze princes délicieux, le plus jeune avait une aile de cygne à la place d’un de ses bras car il manquait encore une manche à la dernière tunique qu’elle n’avait pu terminer.      – Maintenant j’ose parler, s’écria-t-elle, je suis innocente.

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Illustration par N. Goltz – 2006

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Illustrations de Anton Lomaev.

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 illustration  Anna et Elena Balbusso

 illustration  Anna et Elena Balbusso

Les Cygnes sauvages - illustration Susan Jeffers

Les Cygnes sauvages – illustration Susan Jeffers

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« Déjà le bourreau saisissait sa main, alors en toute hâte, elle jeta les onze cotes de mailles sur les cygnes et à leur place parurent onze princes délicieux, le plus jeune avait une aile de cygne à la place d’un de ses bras car il manquait encore une manche à la dernière tunique qu’elle n’avait pu terminer. – Maintenant j’ose parler, s’écria-t-elle, je suis innocente. »

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     Et le peuple ayant vu le miracle s’inclina devant elle comme devant une sainte, mais elle tomba inanimée dans les bras de ses frères, brisée par l’attente, l’angoisse et la douleur.      – Oui, elle est innocente ! dit l’aîné des frères. Il raconta tout ce qui était arrivé et, tandis qu’il parlait, un parfum se répandait comme des millions de roses. Chaque morceau de bois du bûcher avait pris racine et des branches avaient poussé formant un grand buisson de roses rouges. A sa cime, une fleur blanche resplendissait de lumière comme une étoile, le roi la cueillit et la posa sur la poitrine d’Elisa. Alors elle revint à elle, la paix et la béatitude dans le cœur.      Toutes les cloches des églises se mirent à sonner d’elles-mêmes et les oiseaux arrivèrent volent en grandes troupes. Le retour au château fut un nouveau cortège nuptial comme aucun roi au monde n’en avait jamais vu.

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« Alors elle revint à elle, la paix et la béatitude dans le cœur.      Toutes les cloches des églises se mirent à sonner d’elles-mêmes et les oiseaux arrivèrent volent en grandes troupes. Le retour au château fut un nouveau cortège nuptial comme aucun roi au monde n’en avait jamais vu. »

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« un nouveau cortège nuptial comme aucun roi au monde n’en avait jamais vu. »

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poésie et illustrateurs du romantisme allemand : Der Erlköning de Goethe (le roi des aulnes), 1782.

–––– Erlkönig ou Ellerkonge ? –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Le terme allemand de Erlkönig « le roi des aulnes » serait une erreur de traduction remontant au XVIIIe siècle du danois Ellerkonge ou Elverkonge « le roi des Elfes ». Dans les légendes et les littératures scandinaves et germaniques, il existe une créature féminine séduisante mais maléfique, la Ellerkongens datter « la fille du roi des Elfes » ou ellerkone « femelle elfe » dotée d’une beauté remarquable mais qui entraîne les humains vers le mal et la mort. Cette créature n’est en fait qu’une variante de l’archétype européen commun de la Sirène ou de la fée. Certains rattachent cette créature à l’ancienne déesse grecque de la mort Alphito (la déesse blanche) et même à Lilith , la divinité d’origine assyro-babylonienne sortie des eaux, qui aurait été la première femme d’Adam et serait devenue par la suite un démon.

HerderLe premier à avoir introduit le personnage de la Ellerkongens datter dans la littérature allemande est l’écrivain Johann Gottfried von Herder dans  Erlkönigs Tochter, une ballade publiée en 1778 et qui conte l’histoire d’un cavalier, Sir Oluf, chevauchant vers sa bien-aimée pour l »épouser mais qui est détourné de son but par la musique des Elfes. Une Elfe vierge, la fille du roi, l’invite à danser et lui offre ne nombreuses richesses. Fidèle à sa promise, il refuse ses avances et sera frappé par la jeune elfe et s’effondre à terre. Sa bien-aimée le trouveras le lendemain, jour prévu pour le mariage, mort, enveloppé dans son manteau écarlate. On ne sait pas si le changement, par von Herder, du nom Ellerkonge « le roi des Elfes » en Erlkönig « le roi des aulnes » est le résultat d’une erreur ou d’un choix délibéré pour privilégier la forme « démon des bois » du père de la jeune démone. Il n’est pas étonnant que les Scandinaves, peuples de la mer, aient choisi la sirène comme personnage emblématique; l’Allemagne, pays à l’imaginaire marqué par la mythologie des forêts profondes trouvait dans le personnage de la fille du roi des bois une figure plus adaptée à sa spécificité.

Herr Oluf reitet spät und weit,
Zu bieten auf seine Hochzeitsleut;

Da tanzen die Elfen auf grünem Land,
Erlkönigs Tochter reicht ihm die Hand.

« Willkommen, Herr Oluf! Was eilst von hier?
Tritt her in den Reihen und tanz mit mir. »

« Ich darf nicht tanzen, nicht tanzen ich mag,
Frühmorgen ist mein Hochzeittag. »

« Hör an, Herr Oluf, tritt tanzen mit mir,
Zwei güldne Sporne schenk ich dir.

Ein Hemd von Seide so weiß und fein,
Meine Mutter bleicht’s mit Mondenschein. »

« Ich darf nicht tanzen, nicht tanzen ich mag,
Frühmorgen ist mein Hochzeitstag. »

« Hör an, Herr Oluf, tritt tanzen mit mir,
Einen Haufen Goldes schenk ich dir. »

« Einen Haufen Goldes nähm ich wohl;
Doch tanzen ich nicht darf noch soll. »

« Und willt, Herr Oluf, nicht tanzen mit mir,
Soll Seuch und Krankheit folgen dir. »

Sie tät einen Schalg ihm auf sein Herz,
Noch nimmer fühlt er solchen Schmerz.

Sie hob ihn bleichend auf sein Pferd.
« Reit heim nun zu deine’m Fräulein wert. »

Und als er kam vor Hauses Tür,
Seine Mutter zitternd stand dafür.

« Hör an, mein Sohn, sag an mir gleich,
Wie ist dein’ Farbe blaß und bleich? »

« Und sollt sie nicht sein blaß und bleich,
Ich traf in Erlenkönigs Reich. »

« Hör an, mein Sohn, so lieb und traut,
Was soll ich nun sagen deiner Braut? »

« Sagt ihr, ich sei im Wald zur Stund,
Zu proben da mein Pferd und Hund. »

Frühmorgen und als es Tag kaum war,
Da kam die Braut mit der Hochzeitschar.

« Sie schenkten Met, sie schenkten Wein;
Wo ist Herr Oluf, der Bräutigam mein? »

« Herr Oluf, er ritt in Wald zur Stund,
Er probt allda sein Pferd und Hund. »

Die Braut hob auf den Scharlach rot,
Da lag Herr Oluf, und er war tot.

–––– le Erlkönig de Gœthe ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––————–––––––––––––

Johann_Wolfgang_von_GoetheDans son poème écrit en 1782 quatre années après la parution du poème de Von Herder, Gœthe prend de grandes libertés avec le fond traditionnel de la légende : il conserve l’appellation Erlkönig ou Erlenköning « roi des aulnes » choisi par Von Herder plutôt que celle d’origine de  « roi des elfes » mais le personnage principal n’est plus la fille du roi mais le roi lui-même, ses filles ne jouant plus qu’un rôle secondaire. Enfin, la victime n’est plus un adulte du sexe opposé mais un enfant, ce faisant, Gœthe a privilégié la représentation des forces de mort de la tradition germanique.

C’est dans la forêt mystérieuse là où, la nuit, les arbres s’anthropomorphisent parfois en formes étranges et menaçantes, que se déroule l’histoire décrite par le poème.

Pour Thérèse Delpech (L’homme sans passé : Freud et la tragédie historique) le maintien de l’appellation de Erlkönig par Goethe ne résulterait pas d’une méprise mais aurait été effectuée de manière consciente. Lilith , la divinité primitive d’origine assyro-babylonienne sortie des eaux qui pourrait être le modèle des Elfes maléfiques car dans la Bible elle dévore les enfants par jalousie car elle perdu les siens. lui était familière puisque il l’avait évoqué dans Faust lorsque Méphisto « dans un texte qui rappelle le Roi des Aulnes, recommande à Faust de se méfier de Lilith car elle enlève les jeunes gens avec sa longue chevelure ».

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'Erlkönig' byF. Jung. Wia-Künstlerkarten-Verlag, Postcard, 1920

‘Erlkönig’ byF. Jung.
Wia-Künstlerkarten-Verlag, Postcard, 1920

'Wer reitet so spät durch Nacht und Wind Mit Noten'. Eckart-Verlag, Wien, VIII., Fuhrmannsgasse 18

‘Wer reitet so spät durch Nacht und Wind Mit Noten’.
Eckart-Verlag, Wien, VIII., Fuhrmannsgasse 18

Der Erlkonig, Julius von Klever, autour de 1887

Der Erlkonig, Julius Sergius von Klever, autour de 1887.

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Friedrich Bodenstedt, 1877

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Erlkoenig, illustration de Moritz von Schwind, 1917Der Erlkoenig, illustrations de Moritz Ludwig von Schwind, 1917 – Osterreichische Galerie Belvedere, Vienne

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Der Erkönig, Ludwig Ferdinand Schnorr von Carosfeld, vers 1833

Bernhard Neher [1806-1886]: Erlkönig, 1846

Bernhard Neher [1806-1886]: Erlkönig, 1846

Erlkoenig, illustration de Albert Sterner, vers 1910

Der Erlkoenig, illustration de Albert Sterner, vers 1910

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Edmund Brüning (1865-?), postcard, n.d.

Erlkönig, Gustav Heinrich Naeke, 1827-1834

Erlkönig, Gustav Heinrich Naeke, 1827-1834

Georg Wigand 1876. Erlkönig illustration de Hermann Plüddemann [1809-1868]

Georg Wigand 1876. Erlkönig illustration de Hermann Plüddemann [1809-1868]

      Erkönig                                                                                  Le roi des aulnes

Wer reitet so spät                                                                 Quel est ce chevalier qui file si tard
durch Nacht und Wind ?
                                                    dans la nuit et le vent ?
Es ist der Vater mit seinem Kind.                                      C’est le père avec son enfant ;
Er hat den Knaben wohl in dem Arm,                               Il serre le petit garçon dans son bras,
Er fasst ihn sicher, er hält ihn warm.                                Il le serre bien , il lui tient chaud.

Mein Sohn, was birgst du so bang                                 « Mon fils, pourquoi caches-tu avec
dein Gesicht ?                                                                        tant d’effroi ton visage ?
— Siehst Vater, du den Erlkönig nicht !
                      — Père, ne vois-tu pas le Roi des Aulnes ?
    Den Erlenkönig mit Kron’ und Schweif ?                      Le Roi des Aulnes avec sa traîne et sa couronne ?
— Mein Sohn, es ist ein Nebelstreif.                            — Mon fils, c’est un banc de brouillard.

— Du liebes Kind, komm geh’ mit mir !
                      — Cher enfant, viens, pars avec moi !
    Gar schöne Spiele, spiel ich mit dir,
                              Je jouerai à de très beaux jeux avec toi,
    Manch bunte Blumen sind an dem Strand,
                  Il y a de nombreuses fleurs de toutes les couleurs                                                                                                        sur le rivage,
    Meine Mutter hat manch gülden Gewand.“                 Et ma mère possède de nombreux habits d’or.

— Mein Vater, mein Vater, und hörest du nicht,
        — Mon père, mon père, et n’entends-tu pas
    Was Erlenkönig mir leise verspricht ?
                           Ce que le Roi des Aulnes me promet à voix basse ?
— Sei ruhig, bleibe ruhig, mein Kind,
                          — Sois calme, reste calme, mon enfant !
     In dürren Blättern säuselt der Wind.                             C’est le vent qui murmure dans les feuilles mortes.

— Willst feiner Knabe du mit mir geh’n ?
                    — Veux-tu, gentil garçon, venir avec moi ?
     Meine Töchter sollen dich warten schön,
                       Mes filles s’occuperont bien de toi
     Meine Töchter führen den nächtlichen Reihn,
             Mes filles mèneront la ronde toute la nuit,
     Und wiegen und tanzen und singen dich ein.“            Elles te berceront de leurs chants et leurs danses

— Mein Vater, mein Vater, und siehst du nicht dort
  — Mon père, mon père, et ne vois-tu pas là-bas
    Erlkönigs Töchter am düsteren Ort ?                           Les filles du Roi des Aulnes dans ce lieu sombre ?
— Mein Sohn, mein Sohn, ich seh’ es genau,
               — Mon fils, mon fils, je vois bien :
    Es scheinen die alten Weiden so grau. –                         Ce sont les vieux saules qui paraissent si gris.

— Ich liebe dich, mich reizt deine schöne Gestalt,
      — Je t’aime, ton joli visage me charme,
    Und bist du nicht willig, so brauch ich Gewalt !           Et si tu ne veux pas, j’utiliserai la force.
—Mein Vater, mein Vater, jetzt fasst er mich an,
      — Mon père, mon père, maintenant il m’empoigne !
     Erlkönig hat mir ein Leids getan.                                   Le Roi des Aulnes m’a fait mal ! »

Dem Vater grauset’s, er reitet geschwind,
                        Le père frissonne d’horreur, il galope à vive allure,
Er hält in Armen das ächzende Kind,
                                Il tient dans ses bras l’enfant gémissant,
Erreicht den Hof mit Mühe und Not,
                                 Il arrive à grand-peine à son port ;
In seinen Armen das Kind war tot.                                     Dans ses bras l’enfant était mort.

    Texte original                                                                       adaptation par Charles Nodier

Erlkoenig_Peschel__732x500_Erlkoenig, détail d’une fresque de Carl Gottlieb Peschel, 1840

Erlkoenig, détail d'une fresque de Crl Gottlieb Peschel

Erlkoenig, illustration du lieder de Schuber par Ernst Kutzer, 1914

Erlkönig, illustration du lieder de Schuber par Ernst Kutzer, 1914

Carl Gustav Carus (1789-1869): 'Der Erlkönig'

Carl Gustav Carus (1789-1869): ‘Der Erlkönig’

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Erlkönig, Brüder Kohn, Vienne

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Die Gartenlaube, illustration du livre édité par Ernst Keil en 1872Die Gartenlaube, illustration du livre édité par Ernst Keil en 1872

Erlkoenig, Eugen Neureuther, 1855

Erlkoenig, 1855,  Eugen Neureuther (1806-1882)

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Erlkoenig, Schwind  - Otto Weigmann, 1906

Erlkoenig, Schwind, Otto Weigmann, 1906

'Erlkönig' byF. Jung. Wia-Künstlerkarten-Verlag, Postcard, 1920

‘Erlkönig’ byF. Jung.
Wia-Künstlerkarten-Verlag, Postcard, 1920

‘Wer reitet so spät durch Nacht und Wind Mit Noten’.
Eckart-Verlag, Wien, VIII., Fuhrmannsgasse 18

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–––– Der Erlkönig, lied de Schubert –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Franz+SchubertLe lied Der Erlkönig fut composé un après-midi d’automne de 1813 par Schubert âgé à peine de 16 ans. Il ne sera toutefois édité que huit années plus tard, en 1821, après avoir été remanié. C’est le baryton Johann Michael Vogl qui l’interprètera de manière triomphale pour la première fois le 7 mars 1821. 

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Transcription pour piano seul

Der Erlkönig interprété par Jessye Norman

Der Erlkönig interprété par Thomas Quasthoff

Et en français par Georges Thill. Dommage ! J’aimais beaucoup cette version de ce ténor français né en 1897 à Paris qui avait été l’élève du célèbre De Lucia à Naples, spécialiste du Bel canto avant de rejoindre en 1924 l’Opéra de Paris et devenir pour un temps le maître incontesté de l’opéra français. Pour l’écouter vous reporter directement sur le site YouTube par ce lien : Erlkonig (Schubert ) – George Thill et al – YouTube

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–––– autres versions françaises du poème de Goethe ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Adaptation du poème par Jacques Porchat (1861)

Qui chevauche si tard à travers la nuit et le vent ?
C’est le père avec son enfant.
Il porte l’enfant dans ses bras,
Il le tient ferme, il le réchauffe.

« Mon fils, pourquoi cette peur, pourquoi te cacher ainsi le visage ?
Père, ne vois-tu pas le roi des Aulnes,
Le roi des Aulnes, avec sa couronne et ses longs cheveux ?
— Mon fils, c’est un brouillard qui traîne.

— Viens, cher enfant, viens avec moi !
Nous jouerons ensemble à de si jolis jeux !
Maintes fleurs émaillées brillent sur la rive ;
Ma mère a maintes robes d’or.

— Mon père, mon père, et tu n’entends pas
Ce que le roi des Aulnes doucement me promet ?
— Sois tranquille, reste tranquille, mon enfant :
C’est le vent qui murmure dans les feuilles sèches.

— Gentil enfant, veux-tu me suivre ?
Mes filles auront grand soin de toi ;
Mes filles mènent la danse nocturne.
Elles te berceront, elles t’endormiront, à leur danse, à leur chant.

— Mon père, mon père, et ne vois-tu pas là-bas
Les filles du roi des aulnes à cette place sombre ?
— Mon fils, mon fils, je le vois bien :
Ce sont les vieux saules qui paraissent grisâtres.

— Je t’aime, ta beauté me charme,
Et, si tu ne veux pas céder, j’userai de violence.
— Mon père, mon père, voilà qu’il me saisit !
Le roi des aulnes m’a fait mal ! »

Le père frémit, il presse son cheval,
Il tient dans ses bras l’enfant qui gémit ;
Il arrive à sa maison avec peine, avec angoisse :
L’enfant dans ses bras était mort.

                         °°°

Et de Jean Malaplate tirée du livre Ballades et autres poèmes aux Editions Aubier, Domaine Allemand billingue.
Qui passe à cheval, dans la nuit, le vent,
Si tard? C’est le père avec son enfant.
Il serre son fils dans son grand manteau,
Pour le protéger, pour lui tenir chaud.
 
-As-tu peur mon fils? Pourquoi te cacher?
-Le Roi des Aulnes, là, le vois-tu s’approcher?
Le Roi, sa couronne, et sa traîne aussi!
-C’est la brume, enfant, qui se tord ainsi.
 
-Viens, mon bel enfant, suis-moi, si tu veux,
Je sais tant de jeux, de jeux merveilleux!
Mille belles fleurs croissent sur nos bords,
Ma mère a pour toi des vêtements d’or!
 
-Mon père, oh, mon père, tu n’entends donc pas
Tout ce que le roi me promet tout bas?
-Calme-toi, mon fils, sois tranquille, enfant :
Dans les feuilles mortes murmure le vent.
 
-Viens, mon beau garçon, suis-moi loin, bien loin,
Mes filles de toi sauront prendre soin,
Mes filles, la nuit, qui dansent en rond,
Pour toi chanteront et t’endormiront.
 
 -Mon père, mon père, là tu dois les voir,
Les filles du roi, dans ce coin tout noir!
Je vois bien, ce sont seulement, mon fils
Les ombres que font les vieux saules gris.
 
-Je t’aime, ta beauté me donne envie de toi,
Viens, où je te prends de force avec moi!
-Mon père, il m’a saisi, oh! mon père, il me prend!
Le roi des Aulnes m’a fait du mal à présent.
 
Le père presse alors son cheval; il frémit,
Il étreint dans ses bras le garçon qui gémit,
Parvient au logis, d’un ultime effort;
L’enfant dans ses bras… l’enfant était mort.
°°°

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le roi des aulnes par René Baumer

le roi des aulnes par René Baumer

Philippe Martineau a réalisé une version très libre du poème de Gœthe

Alors que la nuit tombe et que l’ombre s’étend
un cavalier s’arrête au milieu de l’aulnaie.
De près, on voit que c’est un père et son enfant
et qu’au fond de leurs yeux une inquiétude naît.

Pourquoi, mon fils, te masques-tu soudain la face ?
― Père, ne vois-tu pas qu’une forme s’exhume
et que c’est le Roi des Aulnes prêt à la chasse ?
― Allons, mon fils, il n’y a là que de la brume.

― Bel enfant, dit le maître des lieux, rejoins-moi ;
sous mon règne on ne fait que des jeux et des rêves…
― Père, n’entends-tu pas ce que souffle le roi ?
― Allons, mon fils, ce n’est que le vent qui se lève.

― Bel enfant, mes deux filles sont tristes sans toi
et de leurs longs cheveux sans attendre t’effleurent…
― Père, je sens déjà les deux filles du roi !
― Allons, mon fils, tu ne sens là qu’un saule en pleur.

Alors que le vent souffle de plus en plus fort
et que l’enfant sanglote au milieu de la nuit,
le cavalier repart sans attendre l’aurore,
sans se soucier de voir où cela le conduit.

Bel enfant, rejoins-nous ! il est temps de conclure.
― Père ! on s’agrippe à moi ; vite, cravache encore !
Mais le père, alarmé, a beau presser l’allure
et s’enfuir au galop, le bel enfant est mort.

Le cavalier s’en veut d’être le survivant,
tout en creusant l’écart entre l’aulnaie et lui.
De loin, on ne voit plus qu’il ‘treint son enfant
et qu’au fond de ses yeux plus grand-chose ne luit.


Le Roi des Aulnes (Traduction de M. Boens)

Qui galope si tard au vent du soir?
Un père et son fils au désespoir,
Il tient le petit bien dans ses bras,
Serré contre lui, pour qu’il n’ait froid.

Mon fils, d’où vient cette peur qui te glace?
Père, as-tu vu, surgir juste en face,
Le Roi des Aulnes, en grand costume?
Mon fils, ce n’est qu’un trait de brume.

Ô doux enfant, viens avec moi!
Jouons à des jeux, moi seul avec toi,
Viens cueillir ces lys près de l’eau qui dort,
Pour ces fleurs ma mère offrira des habits d’or.

Mon père, mon père, n’entends-tu donc pas,
Ce que ce seigneur me promet tout bas?
Mon garçon, reste sage, bien sage,
Ce n’est que le vent dans le feuillage.

Veux-tu, bel enfant, me suivre là-bas?
Mes filles devraient t’attendre déjà,
Mes filles sauront grâce à leur chant divin,
Te bercer et danser la ronde sans fin.

Mon père, mon père, ne peux-tu donc voir
Les princesses du roi dans le noir?
Mon fils, mon fils, je crois voir aussi,
Là se balancer de vieux saules gris.

Je t’aime tant, séduit par ta douce innocence,
Mais si tu ne me suis, je ferai violence.
Mon père, mon père, voilà qu’il m’étreint!
Ce méchant roi m’a fait mal pour rien!

Au triple galop, le cœur frémissant,
Tenant du petiot le corps gémissant,
Le père arrive à bout d’effort,
Mais entre ses bras l’enfant est mort.

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Le Roi des Aulnes (Traduction de M. Edouard Bouscatel )

Sinistre est la nuit, furieux le vent,
et le coursier vole et fuit haletant,
tel qu’un fantôme du noir royaume;
il passe emportant le père et l’enfant.
Mon fils, mon fils, tu frissonnes; le froid te glace!
Mon père, mon père, je le vois face à face!
Le roi des Aulnes, ce sombre vieillard.
Mon fils, ce n’est qu’un jeu du brouillard.
Viens, mon enfant, reprends courage,
viens, viens, j’ai semé des fleurs sur le rivage.
A toi jouets, perles, beaux habits d’or.
Viens, viens, enfant, à toi mon trésor!
Mon père, mon père, hélas! N’entends tu pas?
C’est lui, c’est lui qui me parle tout bas?
Non mon fils, je n’entends d’autre voix
que celle du vent soufflant dans le bois.
Veux-tu, bel enfant, veux-tu suivre mes pas?
Mes filles resplendissantes, éblouissantes et caressantes,
viendront te bercer, t’enlacer de leurs bras,
tu partageras leurs joyeux ébats.
Mon père, mon père, vois tu de leurs yeux
jaillir ces éclairs et ces sombres feux?
Mon fils, je vois sur les pins tremblants
la lune qui sort des nuages blancs.
Je t’aime! Et pour toi j’ai franchi l’espace.
Oh! Viens, à tout prix tu seras à moi!
Mon père, mon père, son souffle est de glace!
Son baiser tue, et je meurs d’effroi!
Et l’enfant haletant râle avec effort…
le père frémit, lui parle, le caresse…
il arrive. Affreuse détresse!
Entre ses bras l’enfant est mort.

Cette version est chantée par Gilles-Claude Thériault

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–––– Le roi des aulnes vu par André Tournier –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Michel TournierMichel Tournier, né à paris en 1924, a obtenu le Grand Prix du Roman de l’Académie française pour Vendredi ou les limbes du pacifique et le prix Goncourt pour le roi des Aulnes. Il a été élu membre de l’Académie Goncourt en 1972.

Le seul titre du Roi des Aulnes est un appel à la mythologie germanique, à ses symboles profonds. Mais le roman rejoint aussi un mythe plus universel, celui de l’ogre.
Une enfance frustrée de tendresse, une adolescence humiliée, un métier qu’il juge au-dessous de lui-même ont contribué à faire d’Abel Tiffauges l’ennemi de la société et des hommes qui l’incarnent. Mais un épisode de sa vie d’écolier lui a donné la conviction qu’il existe une secrète complicité entre le cours des choses et son destin personnel : parce qu’il devait ce matin-là comparaître devant le conseil de discipline, il a fait des vœux pour que le collège soit détruit par un incendie. Or tandis que dans les cas ordinaires ce genre de prière demeure sans effet, cette fois l’incendie libérateur a eu lieu.
Il y a en Tiffauges du mage et de l’ogre, le premier guidant et secourant le second. C’est ainsi qu’une affaire de viol menaçant de l’envoyer au bagne, la mobilisation de 1939 lui vaut un non-lieu : l’école a encore brûlé !
Fait prisonnier en 1940, il est acheminé en Prusse-Orientale. Mais alors que ses compagnons sont accablés par cette plaine infinie et désolée, Tiffauges y voit la terre magique qu’il attendait, et il trouve une étrange libération dans sa captivité.
Deux ogres majeurs règnent déjà sur ces forêts et sur ses marécages : Göring, l’Ogre de Rominten, grand tueur de cerfs et mangeur de venaison, et Hitler, l’Ogre de Rastenburg, qui pétrit sa chair à canon avec les enfants allemands. Tiffauges devient l’Ogre de Kaltenborn, une ancienne forteresse teutonique où sont sélectionnés et dressés les jeunes garçons appelés à devenir la fine fleur du IIIe Reich. (…)
       (Philippe de Monès : postface de l’édition de 1975, Edition Gallimard – collection Follio du Roi des Aulnes.)

Qui chevauche si tard dans la nuit et le vent?
C’est le père et son enfant .
Il serre le jeune garçon dans ses bras,
Il le tient au chaud, il le protège .
– Mon fils, pourquoi caches-tu peureusement ton visage?
– Mon père, ne vois-tu pas le roi des aulnes?
Le roi des aulnes avec sa couronne et sa traîne?
– Mon fils, c’est un traînée de brume.
– Cher enfant, viens, partons ensemble !
Je jouerai tant de jolis jeux avec toi !
Tant de fleurs émaillent le rivage !
Ma mère a de beaux vêtements d’or.
– Mon père, mon père, mais n’entends-tu pas,
Ce que le roi des aulnes me promet tout bas?
– Du calme, rassure-toi, mon enfant,
C’est le bruit du vent dans les feuilles sèches.
 – Veux, fin jeune garçon, -tu venir avec moi?
Mes filles s’occuperont de toi gentiment.
Ce sont elles qui mènent la ronde nocturne,
Elles te berceront par leurs danses et leurs chants.
– Mon père, mon père, ne vois-tu pas là-bas,
Danser dans l’ombre les filles du roi des aulnes?
– Mon fils, mon fils, je vois bien en effet,
Ces ombres grises ce sont de vieux saules.
– Je t’aime, ton beau corps me tente,
Si tu n’es pas consentant, je te fais violence !
– Père, père, voilà qu’il me prend !
Le roi des aulnes m’a fait mal !
Le père frissonne, il presse son cheval,
Il serre sur la poitrine l’enfant qui gémit.
À grand-peine, il arrive à la ferme.
Dans ses bras, l’enfant était mort.

(Dans : “Le roi des Aulnes”, roman de Michel Tournier, Folio pages 583-4)

Michel Tournier a donné quelques précisions sur cette version du Roi des Aulnes :

«La passion pédophile du roi des aulnes est certes amoureuse, charnelle même. Il s’en faut qu’elle soit pédérastique, bien qu’il s’agisse en l’occurrence d’un jeune garçon (mais c’était également à des jeunes garçons qu’en avait l’ogre de Perrault, et, s’il égorge finalement des filles, ce sont les siennes, et c’est par l’effet d’une terrible méprise). Le vers de la ballade le plus ambigu et le plus difficile à traduire est évidemment le fameux : “Ich liebe dich. Mich reizt deine schöne Gestalt.” que l’on affadit traditionnellement en traduisant : “Je t’aime. Ton doux visage me charme.” Alors qu’un mot à mot autoriserait : “Je t’aime. Ton beau corps m’excite.” Car en effet “exciter” est proposé dans tous les dictionnaires comme le premier équivalent français de “reizen”. Mais ce serait à coup sûr outrer l’intention de Goethe. C’est pourquoi dans ma traduction, je propose pour ce vers : “Je t’aime. Ton beau corps me tente.” dont la gourmandise permet toutes les interprétations sans en imposer aucune.» (“Le vent Paraclet”, chapitre sur le roman “Le roi des aulnes”, p.119-120). 

André Durand, dans sa présentation de l’œuvre de Gœthe (Le Comptoir littéraire, voir ICI) ajoute que Michel Tournier a également mieux rendu, dans sa traduction, par «traîne» et «traînée» (à comparer avec «banc de brume»), l’effet obtenu par Goethe par la présence à la rime des deux mots «Schweif» et «Nebelstreif».


 

poésie et illustrateurs du romantisme allemand : la ballade de Lenore de Bürger

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220px-Goe.Skulptur.Bürgerstr.CA.Bürger02.detail   Gottfried August Bürger (1747-1794)

   Gottfried August Bürger est le prototype du poète romantique allemand maudit ; sa vie aura été marquée par une longue suite de drames et de tourments. Fils de pasteur, il commence par étudier la théologie à Halle, puis le droit à Göttingen où il découvre la jeune poésie allemande alors influencée par Klopstock et Wieland.

   Marié avec Dorothea Mariann Leonart, il tombe amoureux de sa belle-sœur, Augusta Maria Wilhelmine Eva (« Molly ») qu’il finira par épouser après la mort de sa femme. Mais après un an de mariage, celle-ci meurt en couche. Titulaire d’un emploi médiocre, il sombre alors dans la dépression et la misère. Son troisième mariage avec une jeune fille de Stuttgart, Elise Hahn, qui s’était offerte à lui dans dans une épitre en vers, se termine par un divorce.

   Miné par les problèmes matériels, les critiques de ses pairs, notamment Schiller, et pour finir la tuberculose, il se pend à Göttingen à l’âge de 47 ans.

   Ses écrits les plus connus sont  la ballade de Lenore (1773), (l’Elégie (1776), une traduction de Macbeth (1783), la version allemande des Aventures du baron de Münchhausen (1786),  la petite fleur enchantée (1789),

En 1773, année de la parution de sa ballade la plus célèbre, Lenore, Bürger fréquente à Göttingen le cercle littéraire du….composé des poètes Voss, Cramer, Leisewitz. Bürger se passionne à l’époque comme beaucoup de poètes de sa génération pour les contes populaires de l’Europe du nord; il a pour livre de chevet à cette époque un recueil de ballades écossaises,  Relicts of ancient poetry by B. Percy et recueille les légendes et récits populaires. C’est au cours d’un voyage dans sa patrie qu’il aurait recueilli dans un cabaret auprès de paysans le thème de Lenore.

La forme littéraire choisie sera la ballade, dont il créera le genre en Allemagne et qui sera repris ensuite par de nombreux poètes comme Gœthe, Schiller, Uhland, Wielnad.

     « en Allemagne, la terreur, les revenants et les sorciers plaisent au peuple comme aux hommes éclairés; c’est un reste de la mythologie du Nord; c’est une disposition qu’inspirent assez naturellement les longues nuits des climats septentrionaux.
      Bürger est celui qui a le mieux saisi cette veine de superstition qui conduit si loin dans le fond du cœur. Celui qui n’a pas lu Lenore dans le texte ne peut se faire une idée du mérite étonnant de cette romance : toutes les images, tous les bruits en rapports avec la situation de l’âme, sont merveilleusement exprimés par la poésie : les syllabes, les rythmes, tout l’art des paroles et de leur  sens est employé pour exciter la terreur. La rapidité des pas du cheval semble plus solennelle et plus lugubre que la lenteur même d’une marche funèbre. L’énergie avec laquelle le cheval hâte sa course, cette pétulance de la mort cause un trouble inexprimable; et l’on se croit emporté par le fantôme, comme la malheureuse qu’il entraîne avec lui dans l’abîme ».

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Lénore, traduction française de Gérard de Nerval et anglaise de Dante Gabriel Rossetti

–––– strophe 1 –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Lénore - illustration de J. Chr. Ruhl - 1827Lénore – illustration de J. Chr. Ruhl – 1827

Lénore - illustration de Moritz Retzsch - 1840

Lénore – illustration de Moritz Retzsch – 1840

Lenore - 1796Lenore – 1796

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Lénore - Octave Penguilly - 1842

Lénore – Octave Penguilly – 1842

Lenore fuhr ums Morgenrot
Empor aus schweren Träumen:
« Bist untreu, Wilhelm, oder tot?
Wie lange willst du säumen? » –
Er war mit König Friedrichs Macht
Gezogen in die Prager Schlacht,
Und hatte nicht geschrieben:
Ob er gesund geblieben.

Lénore au point du jour se lève,
L’oeil en pleur, le coeur oppressé ;
Elle a vu passer dans un rêve,
Pâle et mourant, son fiancé !
Wilhelm était parti naguère
Pour Prague, où le roi Frédéric
Soutenait une rude guerre,
Si l’on en croit le bruit public.

Up rose Lenore as the red morn wore,
From weary visions starting;
« Art faithless, William, or, William, art dead?
‘Tis long since thy departing. »
For he, with Frederick’s men of might,
In fair Prague waged the uncertain fight;
Nor once had he writ in the hurry of war,
And sad was the true heart that sickened afar.

Leonora - William Blake

Leonora – William Blake

Lénore - illustration d'Eugène Forest - 1843

Lénore – illustration d’Eugène Forest – 1843

Lénora - illustration de Daniel Maclise - 1847

Lénora – illustration de Daniel Maclise – 1847

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–––– strophe 2 –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Lénore - illustration de J. Chr. Ruhl - 1827Lénore – illustration de J. Chr. Ruhl – 1827

Der König und die Kaiserin,
Des langen Haders müde,
erweichten ihren harten Sinn,
Und machten endlich Friede;
Und jedes Heer, mit Sing und Sang,
Mit Paukenschlag und Kling und Klang,
Geschmückt mit grünen Reisern,
Zog heim zu seinen Häusern.

Enfin, ce prince et la tsarine,
Las de batailler sans succès,
Ont calmé leur humeur chagrine
Et depuis peu conclu la paix ;
Et cling ! et clang ! les deux armées,
Au bruit des instruments guerriers,
Mais joyeuses et désarmées,
Rentrent gaîment dans leurs foyers.

The Empress and the King,
With ceaseless quarrel tired,
At length relaxed the stubborn hate
Which rivalry inspired:
And the martial throng, with laugh and song,
Spoke of their homes as they rode along,
And clank, clank, clank! came every rank,
With the trumpet-sound that rose and sank.

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–––– strophe 3 –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Le retour ou Lénore - Octave Penguilly gravure Louis - 1842 Le retour ou Lénore – Octave Penguilly gravure Louis – 1842 

Lenore - William Blake - 1796Lenore – William Blake – 1796

Und überall all überall,
Auf Wegen und auf Stegen,
Zog Alt und Jung dem Jubelschall
Der Kommenden entgegen.
Gottlob! rief Kind und Gattin laut,
Willkommen! manche frohe Braut.
Ach! aber für Lenoren
War Gruß und Kuß verloren.

Ah ! partout, partout quelle joie !
Jeunes et vieux, filles, garçons,
La foule court et se déploie
Sur les chemins et sur les ponts.
Quel moment d’espoir pour l’amante,
Et pour l’épouse quel beau jour !
Seule, hélas ! Lénore tremblante
Attend le baiser du retour.

And here and there and everywhere,
Along the swarming ways,
Went old man and boy, with music of joy,
On the gallant bands to gaze;
And the young child shouted to spy the vaward,
And trembling and blushing the bride pressed forward:
But ah! for the sweet lips of Lenore
The kiss and the greeting are vanished and o’er.

Léonore - illustration de Wilhelm Emelé -1884Léonore – illustration de Wilhelm Emelé -1884

Lénora - illustration de Daniel Maclise - 1847

Lénora – illustration de Daniel Maclise – 1847

–––– strophe 4 –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Lenore - illustration de Moritz Retzch - 1840Lenore – illustration de Moritz Retzch – 1840

Lénore - dessin de Carl Friedrioch LessingLénore – dessin de Carl Friedrioch Lessing

Sie frug den Zug wohl auf und ab, 
Und frug nach allen Namen; 
Doch keiner war, der Kundschaft gab, 
Von allen, so da kamen. 
Und als das Heer vorüber war, 
Zerraufte sie ihr Rabenhaar, 
Und warf sich hin zur Erde, 
Mit wütiger Gebärde.

Elle s’informe, crie, appelle,
Parcourt en vain les rangs pressés.
De son amant point de nouvelle…
Et tous les soldats sont passés !
Mais sur la route solitaire,
Lénore en proie au désespoir
Tombe échevelée… et sa mère
L’y retrouva quand vint le soir.

From man to man all wildly she ran
With a swift and searching eye;
But she felt alone in the mighty mass,
As it crushed and crowded by:
On hurried the troop, – a gladsome group,
And proudly the tall plumes wave and droop:
She tore her hair and she turned her round,
And madly she dashed her against the ground.

–––– strophe 5 –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Lenore - illustration de Moritz Retzch - 1840Lenore – illustration de Moritz Retzch – 1840

Lénora - illustration de Daniel Maclise - 1847Lénora – illustration de Daniel Maclise – 1847

Die Mutter lief wohl hin zu ihr: – 
« Ach, dass sich Gott erbarme! 
Du trautes Kind, was ist mit dir? » – 
Und schloß sie in die Arme. – 
« Oh Mutter, oh Mutter! hin ist hin! 
Nun fahre Welt und alles hin! 
Bei Gott ist kein Erbarmen. 
O weh, o weh mir Armen – ! »

– Ah ! le Seigneur nous fasse grâce !
Qu’as-tu ? qu’as-tu, ma pauvre enfant ?…
Elle la relève, l’embrasse,
Contre son coeur la réchauffant ;
Que le monde et que tout périsse,
Ma mère ! Il est mort ! il est mort !
Il n’est plus au ciel de justice
Mais je veux partager son sort.

Her mother clasped her tenderly
With soothing words and mild:
« My child, may God look down on thee,
God comfort thee, my child. »
« Oh! mother, mother! gone is gone!
I reck no more how the world runs on:
What pity to me does God impart?
Woe, woe, woe! for my heavy heart! »

Le Blasphème ou Lénore - Octave Penguilly gravure Louis - 1842 Le Blasphème ou Lénore – Octave Penguilly gravure Louis – 1842 

Lénore - illustration de Charles Rochussen

Lénore – illustration de Charles Rochussen

rochussen_teil

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–––– strophe 6 ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Lénore - illustration de Franz Kolbrand - 1920Lénore – illustration de Franz Kolbrand – 1920

Hilf Gott, hilf! Sieh uns gnädig an!
Kind, bet´ ein Vaterunser!
Was Gott thut, das ist wohlgethan.
Gott, Gott erbarmt sich Unser!” –
“OMutter, Mutter! Eitler Wahn!
Gott hat an mir nicht wohlgethan!
Was half, was half mein Beten?
Nun ist´s nicht mehr vonnöthen.”-

– Mon Dieu ! mon Dieu ! quelle démence !
Enfant, rétracte un tel souhait ;
Du ciel implore la clémence,
Le bon Dieu fait bien ce qu’il fait.
– Vain espoir ! ma mère ! ma mère !
Dieu n’entend rien, le ciel est loin…
À quoi servira ma prière,
Si Wilhelm n’en a plus besoin ?

« Help, Heaven, help and favour her!
Child, utter an Ave Marie!
Wise and great are the doings of God;
He loves and pities thee. »
« Out, mother, out, on the empty lie!
Doth he heed my despair, – doth he list to my cry?
What boots it now to hope or to pray?
The night is come, – there is no more day. »

–––– strophe 7 –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

« Hilf Gott, hilf! Wer den Vater kennt, 
Der weiß, er hilft den Kindern. 
Das hochgelobte Sakrament 
Wird deinen Jammer lindern. » – 
« O Mutter, Mutter! was mich brennt, 
Das lindert mir kein Sakrament! 
Kein Sakrament mag Leben 
Den Toten wiedergeben. » –

– Qui connaît le père, d’avance
Sait qu’il aidera son enfant :
Va, Dieu guérira ta souffrance
Avec le très-saint sacrement !
– Ma mère ! pour calmer ma peine,
Nul remède n’est assez fort,
Nul sacrement, j’en suis certaine,
Ne peut rendre à la vie un mort !

« Help, Heaven, help! who knows the Father
Knows surely that he loves his child:
The bread and the wine from the hand divine
Shall make thy tempered grief less wild. »
« Oh! mother, dear mother! the wine and the bread
Will not soften the anguish that bows down my head;
For bread and for wine it will yet be as late
That his cold corpse creeps from the grim grave’s gate. »

–––– strophe 8 ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

« Hör Kind! Wie, wenn der falsche Mann,
Im fernen Ungerlande,
Sich seines Glaubens abgetan,
Zum neuen Ehebande?
Laß fahren, Kind, sein Herz dahin!
Er hat es nimmermehr Gewinn!
Wann Seel’ und Leib sich trennen,
Wird ihn sein Meineid brennen. » –

– Ces mots à ma fille chérie
Par la douleur sont arrachés…
Mon Dieu, ne va pas, je t’en prie,
Les lui compter pour des péchés !
Enfant, ta peine est passagère,
Mais songe au bonheur éternel ;
Tu perds un fiancé sur terre,
Il te reste un époux au ciel.

« What if the traitor’s false faith failed,
By sweet temptation tried, —
What if in distant Hungary
He clasp another bride? —
Despise the fickle fool, my girl,
Who hath ta’en the pebble and spurned the pearl:
While soul and body shall hold together
In his perjured heart shall be stormy weather. »

–––– strophe 9 ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Lénore - illustration de J. Chr. Ruhl - 1827Lénore – illustration de J. Chr. Ruhl – 1827

« O Mutter, Mutter! Hin ist hin!
Verloren ist verloren!
Der Tod, der Tod ist mein Gewinn!
O wär’ ich nie geboren!
Lisch aus mein Licht, auf ewig aus!
Sirb hin, stirb hin in Nacht und Graus!
Bei Gott ist kein Erbarmen.
O weh, o weh, mir Armen! »

strophe non traduite par Gérard de Nerval

« Oh! mother, mother! gone is gone,
And lost will still be lost!
Death, death is the goal of my weary soul,
Crushed and broken and crost.
Spark of my life! down, down to the tomb:
Die away in the night, die away in the gloom!
What pity to me does God impart?
Woe, woe, woe! for my heavy heart! »

–––– strophe 10 ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

« Hilf Gott, hilf! Geh nicht ins Gericht
Mit deinem armen Kinde!
Sie weiß nicht, was die Zunge spricht.
Behalt ihr nicht die Sünde!
Ach, Kind, vergiß dein irdisch Leid,
Und denk an Gott und Seligkeit!
So wird doch deiner Seelen
Der Bräutigam nicht fehlen. » –

strophe non traduite par Gérard de Nerval

« Help, Heaven, help, and heed her not,
For her sorrows are strong within;
She knows not the words that her tongue repeats, —
Oh! count them not for sin!
Cease, cease, my child, thy wretchedness,
And think on thy promised happiness;
So shall thy mind’s calm ecstasy
Be a hope and a home and a bridegroom to thee. »

–––– strophe 11 ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

« O Mutter! Was ist Seligkeit?
O Mutter! Was ist Hölle?
Bei ihm, bei ihm ist Seligkeit!
Und ohne Wilhelm Hölle! –
Lisch aus, mein Licht, auf ewig aus!
Stirb hin in Nacht und Graus!
Ohn’ ihn mag ich auf Erden,
Mag dort nicht selig werden. » – – –

– Qu’est-ce que le bonheur céleste
Ma mère ? qu’est-ce que l’enfer ?
Avec lui le bonheur céleste,
Et sans lui, sans Wilhelm, l’enfer ;
Que ton éclat s’évanouisse,
Flambeau de la vie, éteins-toi !
Le jour me serait un supplice,
Puisqu’il n’est plus d’espoir pour moi 

« My mother, what is happiness?
My mother, what is Hell?
With William is my happiness —
Without him is my Hell!
Spark of my life! down, down to the tomb:
Die away in the night, die away in the gloom!
Earth and Heaven, and Heaven and earth,
Reft of William are nothing worth. »

–––– strophe 12 –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

So wütete Verzweifelung
Ihr in Gehirn und Adern.
Sie fuhr mit Gottes Fürsehung
Vermessen fort zu hadern;
Zerschlug den Busen, und zerrang
Die Hand, bis Sonnenuntergang,
Bis auf am Himmelsbogen
Die goldnen Sterne zogen.

Ainsi, dans son coeur, dans son âme,
Se ruait un chagrin mortel :
Longtemps encore elle se pâme,
Se tord les mains, maudit le ciel,
Jusqu’à l’heure où de sombres voiles
Le soleil obscurcit ses feux,
À l’heure où les blanches étoiles
Glissent en paix sur l’arc des cieux.

Thus grief racked and tore the breast of Lenore,
And was busy at her brain;
Thus rose her cry to the Power on high,
o question and arraign:
Wringing her hands and beating her breast,
Tossing and rocking without any rest;
Till from her light veil the moon shone thro’,
And the stars leapt out on the darkling blue.

–––– strophe 13 –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Lénore - illustration de J. Chr. Ruhl - 1827Lénore – illustration de J. Chr. Ruhl – 1827

Und außen, horch! Ging’s trap trap trap,
Als wie von Rosseshufen;
Und klirrend stieg ein Reiter ab,
An des Geländers Stufen;
Und horch! Und horch! Den Pfortenring
Ganz lose, leise, klingeling!
Dann kamen durch die Pforte
Vernehmlich diese Worte:

Tout à coup, trap ! trap ! trap ! Lénore
Reconnaît le pas d’un coursier,
Bientôt une armure sonore
En grinçant monte l’escalier…
Et puis, écoutez ! la sonnette,
Klinglingling ! tinte doucement…
Par la porte de la chambrette
Ces mots pénètrent sourdement :

But hark to the clatter and the pat pat patter!
Of a horse’s heavy hoof!
How the steel clanks and rings as the rider springs!
How the echo shouts aloof!
While silently and lightly the gentle bell
Tingles and jingles softly and well;
And low and clear through the door plank thin
Comes the voice without to the ear within:

–––– stophe 14 –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Lénora - illustration de Daniel Maclise - 1847

Lénora – illustration de Daniel Maclise – 1847

« Holla, Holla! Tu auf mein Kind!
Schläfst Liebchen oder wachst du?
Wie bist noch gegen mich gesinnt?
Und weinest oder lachst du? » –
« Ach, Wilhelm, du? – – So spät bei Nacht? – –
Geweinet hab’ ich und gewacht;
Ach, großes Leid erlitten!
Wo kommst du hergeritten? » –

– Holà ! holà ! c’est moi, Lénore !
Veilles-tu, petite, ou dors-tu ?
Me gardes-tu ton coeur encore,
Es-tu joyeuse ou pleures-tu ?
– Ah ! Wilhelm, Wilhelm, à cette heure !
Ton retard m’a fait bien du mal,
Je t’attends, je veille, et je pleure…
Mais d’où viens-tu sur ton cheval ?

« Holla! holla! unlock the gate;
Art waking, my bride, or sleeping?
Is thy heart still free and faithful to me?
Art laughing, my bride, or weeping? »
« Oh! wearily, William, I’ve waited for you,
Woefully watching the long day thro’,
With a great sorrow sorrowing
For the cruelty of your tarrying. »

–––– strophe 15 ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Lenore - illustration de Moritz Retzch - 1840Lenore – illustration de Moritz Retzch – 1840

Lénore - illustration de Friedrich Gesellschap - 1866 Lénore – illustration de Friedrich Gesellschap – 1866 

« Wir satteln nur um Mitternacht.
Weit ritt ich her von Böhmen.
Ich habe spät mich aufgemacht,
Und will dich mit mir nehmen. » –
« Ach, Wilhelm, erst herein geschwind!
Den Hagedorn umsaust der Wind,
Herein, in meinen Armen,
Herzallerliebster, zu erwarmen! » –

– Je viens du fond de la Bohême,
Je ne suis parti qu’à minuit,
Et je veux si Lénore m’aime
Qu’elle m’y suive cette nuit.
– Entre ici d’abord, ma chère âme,
J’entends le vent siffler dehors,
Dans mes bras, sur mon sein de flamme,
Viens que je réchauffe ton corps.

« Till the dead midnight we saddled not,
I have journeyed far and fast
And hither I come to carry thee back
Ere the darkness shall be past. »
« Ah! rest thee within till the night’s more calm;
Smooth shall thy couch be, and soft, and warm:
Hark to winds, how they whistle and rush
Thro’ the twisted twine of the hawthorn-bush. »

–––– strophe 16 ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Le Départ ou Lénore - Octave Penguilly gravure Louis - 1842 Le Départ ou Lénore – Octave Penguilly gravure Louis – 1842 

Lénore - illustration 1796Lénore – illustration 1796

« Laß sausen durch den Hagedorn,
Laß sausen, Kind, laß sausen!
Der Rappe scharrt ; es klingt der Sporn.
Ich darf allhier nicht hausen.
Komm, schürze, spring’ und schwinge dich
Auf meinen Rappen hinter mich!
Muß heut noch hundert Meilen
Mit dir ins Brautbett eilen. » –

– Laisse le vent siffler, ma chère,
Qu’importe à moi le mauvais temps,
Mon cheval noir gratte la terre,
Je ne puis rester plus longtemps :
Allons ! chausse tes pieds agiles,
Saute en croupe sur mon cheval,
Nous avons à faire cent milles
Pour gagner le lit nuptial.

« Thro’ the hawthorn-bush let whistle and rush,
Let whistle, child, let whistle!
Mark the flash fierce and high of my steed’s bright eye,
And his proud crest’s eager bristle.
Up, up and away! I must not stay:
Mount swiftly behind me! up, up and away!
An hundred miles must be ridden and sped
Ere we may lie down in the bridal-bed. »

–––– strophe 17 –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Lénora - illustration de Daniel Maclise - 1847Lénora – illustration de Daniel Maclise – 1847

« Ach, wollest hundert Meilen noch
Mich heut ins Brautbett’ tragen?
Und horch! Es brummt die Glocke noch,
Die elf schon angeschlagen. » –
« Sieh hin, sieh her! Der Mond scheint hell.
Wir und die Toten reiten schnell.
Ich bringe dich, zur Wette,
Noch heut ins Hochzeitsbette. » –

– Quoi ! cent milles à faire encore
Avant la fin de cette nuit ?
Wilhelm, la cloche vibre encore
Du douzième coup de minuit…
– Vois la lune briller, petite,
La lune éclairera nos pas ;
Nous et les morts, nous allons vite,
Et bientôt nous serons là-bas.

« What! ride an hundred miles to-night,
By thy mad fancies driven!
Dost hear the bell with its sullen swell,
As it rumbles out eleven? »
« Look forth! look forth! the moon shines bright:
We and the dead gallop fast thro’ the night.
‘Tis for a wager I bear thee away
To the nuptial couch ere break of day. »

–––– strophe 18 –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

« Sag an, wo ist dein Kämmerlein?
Wo? Wie dein Hochzeitsbettchen? » –
« Weit, weit von hier! – – Still, kühl und klein! – –
Sechs Bretter und zwei Brettchen! » –
« Hat’s Raum für mich? » – « Für dich und mich!
Komm, schürze, spring’ und schwinge dich!
Die Hochzeitsgäste hoffen;
Die Kammer steht uns offen. » –

Mais où sont et comment sont faites
Ta demeure et ta couche ? – Loin :
Le lit est fait de deux planchettes
Et de six planches…. dans un coin
Étroit, silencieux, humide.
– Y tiendrons-nous bien ? – Oui, tous deux ;
Mais viens, que le cheval rapide
Nous emporte au festin joyeux !

« Ah! where is the chamber, William dear,
And William, where is the bed? »
« Far, far from here: still, narrow, and cool:
Plank and bottom and lid. »
« Hast room for me? » – « For me and thee;
Up, up to the saddle right speedily!
The wedding-guests are gathered and met,
And the door of the chamber is open set. »

–––– strophe 19 –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Lénore - illustration de J. Chr. Ruhl - 1827Lénore – illustration de J. Chr. Ruhl – 1827

La Course ou Lénore - Octave Penguilly gravure Louis - 1842

La Course ou Lénore – Octave Penguilly gravure Louis – 1842 

Schön Liebchen schürzte, sprang und schwang
Sich auf das Roß behende;
Wohl um den trauten Reiter schlang
Sie ihre Liljenhände;
Und hurre hurre, hop hop hop!
Ging’s fort in sausendem Galopp,
Daß Roß und Reiter schnoben,
Und Kies und Funken stoben.

Lénore se chausse et prend place
Sur la croupe du noir coursier,
De ses mains de lis elle embrasse
Le corps svelte du cavalier…
Hop ! hop ! hop ! ainsi dans la plaine
Toujours le galop redoublait ;
Les amants respiraient à peine,
Et sous eux le chemin brûlait.

She busked her well, and into the selle
She sprang with nimble haste,
And gently smiling, with a sweet beguiling,
Her white hands clasped his waist:
And hurry, hurry! ring, ring, ring!
To and fro they sway and swing;
Snorting and snuffing they skim the ground,
And the sparks fly up, and the stones run round.

–––– strophe 20 ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Lenore - illustration de Moritz Retzch - 1840Lenore – illustration de Moritz Retzch – 1840

Lénore - illustration de CL. KohlLénore – illustration de CL. Kohl

Lénore - détail de l'illustration de CL. Kohl

Lénore - illustration de J. Chr. Ruhl - 1827

Lénore – illustration de J. Chr. Ruhl – 1827

la Ronde du sabbat ou Lénore - Louis Boulanger - 1828

la Ronde du sabbat ou Lénore – Louis Boulanger – 1828

La course des suppliciés ou Lénore - Octave Penguilly gravure Louis - 1842

La course des suppliciés ou Lénore – Octave Penguilly gravure Louis – 1842 

Lénore - illustration de Neureuther - 1855

Lénore – illustration de Neureuther – 1855

Zur rechten und zur linken Hand,
Vorbei an ihren Blicken,
Wie flogen Anger, Haid’ und Land!
Wie donnerten die Brücken! –
« Graut’ Liebchen auch? – – – Der Mond scheint hell!
Hurra! Die Toten reiten schnell!
Graut Liebchen auch vor Toten? » –
« Ach nein! – – Doch laß die Toten! » –

Comme ils voyaient, devant, derrière,
À droite, à gauche, s’envoler
Steppes, forêts, champs de bruyère,
Et les cailloux étinceler !
– Hourrah ! hourrah ! la lune est claire,
Les morts vont vite par le frais,
En as-tu peur, des morts, ma chère ?
– Non !… Mais laisse les morts en paix !

Here to the right and there to the left
Flew fields of corn and clover,
And the bridges flashed by to the dazzled eye,
As rattling they thundered over.
« What ails my love? the moon shines bright:
Bravely the dead men ride through the night.
Is my love afraid of the quiet dead? »
« Ah! no; – let them sleep in their dusty bed! »

Léonore - Gustave Moreau -1885

Léonore – Gustave Moreau -1885

Léonore - Horace Vernet - 1839

Léonore – Horace Vernet – 1839

–––– strophe 21 ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Lénore - illustration de J. Chr. Ruhl - 1827Lénore – illustration de J. Chr. Ruhl – 1827

Lénore - illustration 1796Lénore – illustration 1796

Was klang dort für Gesang und Klang?
Was flatterten die Raben? – –
Horch Glockenklang! Horch Totensang:
« Laßt uns den Leib begraben! »
Und näher zog ein Leichenzug,
Der Sarg und Totenbahre trug.
Das Lied war zu vergleichen
Dem Unkenruf in Teichen.

– Pourquoi ce bruit, ces chants, ces plaintes,
Ces prêtres ?… – C’est le chant des morts,
Le convoi, les prières saintes ;
Et nous portons en terre un corps. –
Tout se rapproche : enfin la bière
Se montre à l’éclat des flambeaux…
Et les prêtres chantaient derrière
Avec une voix de corbeaux.

On the breeze cool and soft what tune floats aloft,
While the crows wheel overhead?
Ding dong! ding dong! ’tis the sound, ’tis the song,
« Room, room for the passing dead! »
Slowly the funeral-train drew near,
Bearing the coffin, bearing the bier;
And the chime of their chant was hissing and harsh,
Like the note of the bull-frog within the marsh.

–––– strophe 22 –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

« Nach Mitternacht begrabt den Leib,
Mit Sang und Klang und Klage!
Jetzt führ’ ich heim mein junges Weib.
Mit, mit zum Brautgelage!
Komm, Küster, hier! Komm mit dem Chor,
und gurgle mir das Brautlied vor!
Komm, Pfaff’, und sprich den Segen,
Eh wir zu Bett’ uns legen! » –

– Votre tâche n’est pas pressée,
Vous finirez demain matin ;
Moi j’emmène ma fiancée,
Et je vous invite au festin :
Viens, chantre, que du mariage
L’hymne joyeux nous soit chanté ;
Prêtre, il faut au bout du voyage
Nous unir pour l’éternité ! –

« You bury your corpse at the dark midnight,
With hymns and bells and wailing;
But I bring home my youthful wife
To a bride-feast’s rich regaling.
Come, chorister, come with thy choral throng,
And solemnly sing me a marriage-song;
Come, friar, come, – let the blessing be spoken,
That the bride and the bridegroom’s sweet rest be unbroken. »

–––– strophe 23 –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Still Klang und Sang. – – Die Bahre schwand. – –
Gehorsam seinem Rufen,
Kam’s hurre hurre! nachgerannt,
Hart hinters Rappen Hufen.
Und immer weiter, hop hop hop!
Ging’s fort in sausendem Galopp,
Daß Roß und Reiter schnoben,
Und Kies und Funken stoben.

Ils obéissent en silence
Au mystérieux cavalier :
– Hourrah ! – Tout le convoi s’élance,
Sur les pas ardents du coursier…
Hop ! hop ! hop ! ainsi dans la plaine
Toujours le galop redoublait ;
Les amants respiraient à peine,
Et sous eux le chemin brûlait.

Died the dirge and vanished the bier:
Obedient to his call,
Hard hard behind, with a rush like the wind,
Came the long steps’ pattering fall:
And ever further! ring, ring, ring!
To and fro they sway and swing;
Snorting and snuffing they skim the ground,
And the sparks spurt up, and the stones run round.

–––– strophe 24 –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Wie flogen rechts, wie flogen links,
Gebirge, Bäum´ und Hecken!
Wie flogen links, und rechts, und links
Die Dörfer, Städt´ und Flecken!
“Graut Liebchen auch? – – Der Mond scheint hell!
Hurrah! die Todten reiten schnell!
Graut Liebchen auch vor Todten?” –
“Ach! Laß sie ruhn, die Todten!” –

Ô comme champs, forêts, herbages,
Devant et derrière filaient !
Ô comme villes et villages
À droite, à gauche, s’envolaient ! –
Hourrah ! hourrah ! les morts vont vite,
La lune brille sur leurs pas…
En as-tu peur, des morts, petite ?
– Ah ! Wilhelm, ne m’en parle pas !

How flew to the right, how flew to the left,
Trees, mountains in the race!
How to the left, and the right and the left,
Flew town and market-place!
« What ails my love? the moon shines bright:
Bravely the dead men ride thro’ the night.
Is my love afraid of the quiet dead? »
« Ah! let them alone in their dusty bed! »

–––– strophe 25 ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Lénore -   - vers 1860Lénore –   – vers 1860

Lénore - illustration tirée du Deutsches Balladenbuch, 1852 réalisé par Adolph Ehrard, Theobald con Oer, Hermann Plüddermann, Ludwig Richter et Carl SchurigLénore – illustration tirée du Deutsches Balladenbuch, 1852 réalisé par Adolph Ehrard, Theobald con Oer, Hermann Plüddermann, Ludwig Richter et Carl Schurig

Lénore - illustration de Franz Kolbrand - 1920

Lénore – illustration de Franz Kolbrand – 1920

Sie da! sieh da! Am Hochgericht
Tanzt´ um des Rades Spindel
Halb sichtbarlich bey Mondenlicht,
Ein luftiges Gesindel. –
“Sasa! Gesindel, hier! Komm hier!
Gesindel, komm und folge mir!
Tanz´ uns den Hochzeitreigen,
Wann wir zu Bette steigen!” –

Tiens, tiens ! aperçois-tu la roue ?
Comme on y court de tous côtés !
Sur l’échafaud on danse, on joue,
Vois-tu ces spectres argentés ? –
Ici, compagnons, je vous prie,
Suivez les pas de mon cheval ;
Bientôt, bientôt je me marie,
Et vous danserez à mon bal.

See, see, see! by the gallows-tree,
As they dance on the wheel’s broad hoop,
Up and down, in the gleam of the moon
Half lost, an airy group:
« Ho, ho! mad mob, come hither amain,
And join in the wake of my rushing train;
Come, dance me a dance, ye dancers thin,
Ere the planks of the marriage bed close us in. »

Lénore - illustration de Heinrich Jenny - 1904Lénore – illustration de Heinrich Jenny – 1904

–––– strophe 26 –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Lénore - illustration 1796Lénore – illustration 1796

Leonora - William Blake - 1796

Leonora – William Blake – 1796

Und das Gesindel husch husch husch!
Kam hinten nachgeprasselt,
Wie Wirbelwind am Haselbusch
Durch dürre Blätter rasselt.
Und weiter, weiter, hop hop hop!
Ging’s fort in sausendem Galopp,
Daß Roß und Reiter schnoben,
Und Kies und Funken stoben.

– Houch ! houch ! houch ! les spectres en foule
À ces mots se sont rapprochés
Avec le bruit du vent qui roule
Dans les feuillages desséchés :
Hop ! hop ! hop ! ainsi dans la plaine
Toujours le galop redoublait ;
Les amants respiraient à peine,
Et sous eux le chemin brûlait.

And hush, hush, hush! the dreamy rout
Came close with a ghastly bustle,
Like the whirlwind in the hazel-bush,
When it makes the dry leaves rustle:
And faster, faster! ring, ring, ring!
To and fro they sway and swing;
Snorting and snuffing they skim the ground,
And the sparks spurt up, and the stones run round.

Lénore - illustration de Alfred W Elmore - 1871

Lénore – illustration de Alfred W. Elmore – 1871

–––– strophe 27 ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Wie flog, was rund der Mond beschien, 
Wie flog es in die Ferne! 
Wie flogen oben über hin 
Der Himmel und die Sterne! – 
« Graut Liebchen auch? – – – Der Mond scheint hell! 
Hurra! Die Toten reiten schnell! 
Graut Liebchen auch vor Toten? » – 
« O weh! Laß ruhn die Toten! » – – –

strophe non traduite par Gérard de Nerval

How flew the moon high overhead,
In the wild race madly driven!
In and out, how the stars danced about,
And reeled o’er the flashing heaven!
« What ails my love? the moon shines bright:
Bravely the dead men ride thro’ the night.
Is my love afraid of the quiet dead? »
« Alas! let them alone in their dusty bed! »

–––– strophe 28 –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Lénore. Les morts vont vite - Ary Scheffer - début XIXe siècleLénore. Les morts vont vite – Ary Scheffer – début XIXe siècle

Rapp´! Rapp´! Mich dünkt der Hahn schon ruft.
Bald wird der Sand verrinnen
Rapp´! Rapp´! Ich wittre Morgenluft
Rapp´! Tummle dich von hinnen !
Vollbracht, vollbracht ist unser Lauf !
Das Hochzeitbette thut sich auf !
Die Todten reiten schnelle !
Wir sind, wir sind zur Stelle.”

– Mon cheval ! Mon noir !… Le coq chante,
Mon noir ! Nous arrivons enfin,
Et déjà ma poitrine ardente
Hume le vent frais du matin…
Au but ! au but ! Mon coeur palpite,
Le lit nuptial est ici ;
Au but ! au but ! Les morts vont vite,
Les morts vont vite. Nous voici ! –

« Horse, horse! meseems ’tis the cock’s shrill note,
And the sand is well nigh spent;
Horse, horse, away! ’tis the break of day,
‘Tis the morning air’s sweet scent.
Finished, finished is our ride:
Room, room for the bridegroom and the bride!
At last, at last, we have reached the spot,
For the speed of the dead man has slackened not! »

Lénore - illustration de Uwe PfeifferLénore – illustration de Uwe Pfeiffer

–––– strophe 29 –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Lénore - illustration de Peter carl Geissler - 1812Lénore – illustration de Peter carl Geissler – 1812

Lénore - illustration de J. Chr. Ruhl - 1827

Lénore – illustration de J. Chr. Ruhl – 1827

Lenore - illustration de  Frank Kirchbach - 1896

Lenore – illustration de  Frank Kirchbach – 1896

Lenore - détail de l'illustration de  Frank Kirchbach - 1896

Rasch auf ein eisern Gitterthor
Ging´s mit verhängtem Zügel.
Mit schwanker Gert´ein Schlag davor
Zersprengte Schloß und Riegel.
Die Flügel flogen klirrend auf,
Und über Gräber ging der Lauf.
Es blinkten Leichensteine
Rund um im Mondenscheine.

”Une grille en fer les arrête :
Le cavalier frappe trois coups
Avec sa légère baguette. –
Les serrures et les verrous
Craquent… Les deux battants gémissent,
Se retirent. – Ils sont entrés ;
Des tombeaux autour d’eux surgissent
Par la lune blanche éclairés.

And swiftly up to an iron gate
With reins relaxed they went;
At the rider’s touch the bolts flew back,
And the bars were broken and bent;
The doors were burst with a deafening knell,
And over the white graves they dashed pell mell:
The tombs around looked grassy and grim,
As they glimmered and glanced in the moonlight dim.

Lénore - aquarelle de Daniel Chodowiecki - 1784Lénore – aquarelle de Daniel Chodowiecki – 1784

Lenore - illustration de Carl von Heudeck.

Lenore – illustration de Carl von Heudeck.

Lénore - illustration de Daniel Chodowiecki - 1789

Lénore – illustration de Daniel Chodowiecki – 1789

–––– strophe 30 –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Lénore - illustration de J. Chr. Ruhl - 1827Lénore – illustration de J. Chr. Ruhl – 1827

Ha sieh! Ha sieh! Im Augenblick,
Huhu! Ein grässlich Wunder!
Des Reiters Koller, Stück für Stück,
Fiel ab wie mürber Zunder.
Zum Schädel, ohne Zopf und Schopf,
Zum nackten Schädel ward sein Kopf;
Sein Körper zum Gerippe,
Mit Stundenglas und Hippe.

Le cavalier près d’une tombe
S’arrête en ce lieu désolé : –
Pièce à pièce son manteau tombe
Comme de l’amadou brûlé…
Hou ! hou !… Voici sa chair encore
Qui s’envole, avec ses cheveux,
Et de tout ce qu’aimait Lénore
Ne laisse qu’un squelette affreux.

But see! But see! in an eyelid’s beat,
Towhoo! a ghastly wonder!
The horseman’s jerkin, piece by piece,
Dropped off like brittle tinder!
Fleshless and hairless, a naked skull,
The sight of his weird head was horrible;
The lifelike mask was there no more,
And a scythe and a sandglass the skeleton bore.

–––– strophe 31 –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Lenore - illustration de Dabiel Chodowiecki - 1789Lenore – illustration de Dabiel Chodowiecki – 1789

Lénore - illustration 1796

Lénore – illustration 1796

Lénore - illustration 1796

Lénore - illustration de Franz Kolbrand - 1920

Lénore – illustration de Franz Kolbrand – 1920

Lénore - illustration de Neureuther - 1855

Lénore – illustration de Neureuther – 1855

Hoch bäumte sich, wild schnob der Rapp`,
Und sprühte Feuerfunken;
Und hui! war´s unter ihr hinab
Verschwunden und versunken.
Geheul! Geheul aus hoher Luft,
Gewinsel kam aus tiefer Gruft.
Lenorens Herz, mit Beben,
Rang zwischen Tod und Leben.

Le cheval disparaît en cendre
Avec de longs hennissements….
Du ciel en feu semblent descendre
Des hurlements ! des hurlements !
Lénore entend des cris de plainte
Percer la terre sous ses pas….
Et son coeur, glacé par la crainte,
Flotte de la vie au trépas.

Loud snorted the horse as he plunged and reared,
And the sparks were scattered round:
What man shall say if he vanished away,
Or sank in the gaping ground?
Groans from the earth and shrieks in the air!
Howling and wailing everywhere!
Half dead, half living, the soul of Lenore
Fought as it never had fought before.

Lénora - illustration de Daniel Maclise - 1847Lénora – illustration de Daniel Maclise – 1847

Lenore - illustration de Moritz Retzch - 1840

Lenore – illustration de Moritz Retzch – 1840

–––– strophe 32 –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Lénore - illustration de J. Chr. Ruhl - 1827Lénore – illustration de J. Chr. Ruhl – 1827

Lénore - Octave Penguilly - 1842Lénore – Octave Penguilly – 1842

Lénore - illustration de Franz Kolbrand - 1920

Lénore – illustration de Franz Kolbrand – 1920

Nun tanzen wohl bey Mondenglanz,
Rund um herum im Kreise,
Die Geister einen Kettentanz,
Und heulten diese Weise:
“Geduld! Geduld! Wenn´s Herz auch bricht!
Mit Gott im Himmel hadre nicht!
Des Leibes bist du ledig;
Gott sey der Seele gnädig!”

C’est le bal des morts qui commence,
La lune brille… les voici !
Ils se forment en ronde immense,
Puis ils dansent, chantant ceci :
– Dans sa douleur la plus profonde,
Malheur à qui blasphémera !… –
Ce corps vient de mourir au monde…
Dieu sait où l’âme s’en ira !

he churchyard troop, – a ghostly group,
Close round the dying girl;
Out and in they hurry and spin
Through the dancer’s weary whirl:
« Patience, patience, when the heart is breaking;
With thy God there is no question-making:
Of thy body thou art quit and free:
Heaven keep thy soul eternally! »

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Le cimetière ou Lénore - Octave Penguilly gravure Louis - 1842 Le cimetière ou Lénore – Octave Penguilly gravure Louis – 1842

Lénore - illustration de Neureuther - 1855Lénore – illustration de Neureuther – 1855

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