Au commencement était l’axe de symétrie…


Architecture parfaite

 « L’architecture est le jeu savant, correct et magnifique des
    volumes assemblés sous la lumière. »     Le Corbusier

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Walter Crane – The Renaissance of Venus (détail), 1877


Circé sous les traits de l’actrice Tilla Durieux par Franz von Stuck (1913)


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Franz von Stuck – Tilla Durieux comme Circé, vers 1913.

     Dans la mythologie grecque, Circé, fille d’Hélios (le Soleil) et de l’Océanide Perséis était une magicienne très puissante à la réputation de sorcière et d’enchanteresse. Son nom en grec signifie « oiseau de proie » (Kirkê en grec ancien). Homère qui la qualifiait de polyphàrmakos, c’est à dire « experte en drogues et poisons propres à opérer des métamorphoses » la fait apparaître au chant X de l’Odyssée où elle habite un palais situé dans une clairière de l’île d’Ééa gardé par des bêtes féroces, anciennement des hommes qu’elle a ensorcelé. À l’arrivé d’Ulysse dans son île, la magicienne, après avoir attiré une partie de ses compagnons dans son palais par un chant mélodieux leur fait boire un breuvage qui aura pour effet de les transformer en pourceaux. Prévenu par l’un de ses hommes, Ulysse, avec l’aide du dieu Hermès, va éviter les pièges de Circé et partagera sa couche après que ses compagnons aient retrouver leurs apparence humaine. Au bout d’une année, elle le laissera partir et l’aidera à poursuivre son voyage.

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Photographies de studio

Circé, l’archétype de la femme fatale et bras armé du Destin

    Si Circé est présentée comme déesse et magicienne dans l’Odyssée d’Homère, elle est aussi décrite dans d’autres récits et légendes comme sorcière et enchanteresse. Ces descriptions renvoient toutes à l’archétype de la Femme fatale qui trouve son origine dans des mythes anciens dans lesquelles certaines femmes jouent le rôle de tentatrices « pour perdre, ou plus communément, séduire ceux qui les approchent ». Ces femmes, bras armés du Destin (le Fatum latin) vont jouer de leur charme et de leur sensualité pour égarer et conduire les victimes désignées à leur destinée. La mythologie grecque possède de nombreux exemples de ces créatures : Outre Circé qui possède le pouvoir de métamorphoser les hommes en animaux, on peut citer la nymphe Calypso, les Sirènes qui attirent les marins par leurs chants (comme le fait aussi Circé dans l’Odyssée…), la figure de Méduse qui pétrifie tous ceux qui croisent son regard;  à croire que la figure de la femme est une des pièces maîtresses de l’exécution du destin qui est l’œuvre des Parques qui sont elles-aussi des femmes. Les textes sacrés, la littérature et plus tard le cinéma ont souvent mis en scène ces figures féminines qui de Judith ou Salomé aux actrices « mangeuses d’hommes » de l’époque moderne consacrées par Hollywood sont l’expression d’une certaine dangerosité féminine. Comme l’écrit Thierry Pelte, avec la libération des mœurs, « la femme n’est plus cet être domestique et soumis que la bourgeoisie a créé à partir du XVIIIème siècle. Ce type de femme apparaît donc dans les lieux de spectacle, seule, hors de tout cadre social, objet de désir et individu libre.  Libre d’être abordée, libre d’accepter ou de refuser, libre de poursuivre ou d’arrêter une aventure.  Devant autant d’incertitude, l’homme est inquiet, énervé et inquiet.  La femme pourrait lui être fatale. » Les milieux artistiques décadents de la fin du XIXe siècle ont alors ajouté à la dangerosité de la femme, jusque là simple instrument de l’exécution du  « Fatum » mythique, « la perversion qu’elle semble mettre à faire souffrir son amant.  Le jeu de l’amour devient un jeu cruel, fait d’un peu de sadisme. ».  Voici comment analyse Simone de Beauvoir cette image duelle de la femme dans le Deuxième Sexe : « La femme qui exerce librement son charme : aventurière, vamp, femme fatale, demeure un type inquiétant. Dans la mauvaise femme des films de Hollywood survit la figure de Circé. Des femmes ont été brûlées comme sorcières simplement parce qu’elles étaient belles. Et dans le prude effarouchement des vertus de province, en face des femmes de mauvaise vie se perpétue une vieille épouvante. »
     Ainsi, dans l’inconscient collectif masculin, deux figures de la femme s’opposent : celle de la femme vertueuse ou angélique qui rassure à laquelle s’apparente l’épouse d’Ulysse, Pénélope, symbole de patience et de fidélité et celle de la femme dangereuse voire perverse et cruelle qui conduit les hommes à leur perte. Parmi ces dernières, Circé est particulièrement emblématique.
     L’universitaire Sandra Gondouin *, dans son étude sur Circé et son influence dans la littérature hispano-américaine, à contre-courant de cette définition de la femme fatale, nous la présente comme une déesse « ambiguë » qui, dans l’Odyssée, après avoir transformé les compagnons d’Ulysse en pourceaux, les libère, leur offre l’hospitalité de son île durant une année (et accessoirement sa couche à Ulysse), permet à celui-ci de descendre aux Enfers pour trouver le devin Tirésias et lui explique comment, après son départ, il pourra échapper aux Sirènes, brossant ainsi une image positive de la déesse mais elle oublie que cette attitude a été induite par l’action d’une divinité plus puissante qu’elle-même, le dieu Hermés, qui a communiqué à Ulysse les moyens de la vaincre et d’en faire son alliée.

*  Circé l’ambiguë par Sandra Gondouin (Cahier d’études romanes)


Franz von Stuck (1863-1928)

220px-Franz_von_Stuck_Selbstbildnis_im_Atelier    Franz von Stuck est un peintre symboliste et expressionniste allemand qui a souvent représenté dans ses peintures des figures allégoriques féminines. Pour représenter la magicienne Circé, il a choisi comme modèle l’actrice autrichienne Tilla Durieux dont la renommée, le fort caractère, les traits expressionniste de son visage et la réputation sulfureuse (elle a divorcé à deux reprises et son deuxième mari s’est suicidé après son divorce) la classait parmi les femmes fatales de son époque. Dans les trois tableaux représentant Circé, le peintre a demandé à son modèle, comme le montrent les photos de studio réalisées, d’arborer sur son visage un regard à la fois machiavélique et jouisseur : c’est une Circé cruelle qui jouit déjà de son forfait à venir qui nous est présentée. Les cheveux sont d’un roux éclatant, presque rouge, couleur symbolisant le sang, la violence et la passion. Le jaune acide, couleur dans l’un des tableaux de la coupe de poison tendue à la victime et de la peau et de la robe de la magicienne dans un autre fait référence à la couleur du souffre qui est associé au feu. Dans le tableau où la magicienne présente la coupe, sa peau est d’une teinte blafarde comme celle d’un cadavre. Troisième couleur utilisée : un bleu de Prusse intense pour la robe ou pour le fond de tableau qui symbolise et annonce l’obscurité présente comme fond de tableau pour la représentation principale.

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Autres représentations de Circé par Franz von Stuck

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     Tilla Durieux (1880-1971) de son vrai nom Ottilie Godefroy était une actrice autrichienne de cinéma et de théâtre. Sa famille paternelle était d’origine huguenote de La Rochelle. Durieux était le nom de jeune fille de l’une de ses grand-mères. Après quelques menus engagements à Stuttgart et Breslau, elle s’installe à Berlin en 1903 où elle deviendra une actrice célèbre au temps du cinéma muet et de la Belle Époque, elle a travaillé avec les metteurs en scène Max Reinhardt et Erwin Piscator puis avec les réalisateurs Max Mack et Fritz Lang. Après un premier mariage en 1904 avec le peintre Eugène Spiro, membre du groupe d’artiste Berliner Secession, elle épouse en 1910 en seconde noce le marchand d’art et mécène Paul Cassirer dont elle divorcera également et qui se suicidera en 1926. C’est durant cette période berlinoise qu’elle a posé pour de nombreux peintres tels que Oskar Kokoscha en 1910,  Max Oppenheimer en  1912,  Auguste Renoir lors d’un passage à Paris en 1914, Après son troisième mariage avec l’industriel juif Ludwig Katzenellenbogen, elle fuit l’Allemagne en 1933 pour échapper au régime nazi et s’installe en Suisse, puis en Yougoslavie en 1937. Après l’invasion de ce pays par l’armée allemande, elle s’engage dans la résistance yougoslave. Après la guerre, elle restera dans ce pays et travaillera comme assistante dans un théâtre de marions. Après son retour en Allemagne en 1952, elle a repris sa carrière d’actrice et joué  dans de nombreux rôles de théâtre et de film ainsi que sur des émissions de télévision et de radio.  

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     Max Oppenheimer – Très beau portrait de Tilla Durieux peint en 1912


Pour en savoir plus :


« Trouver l’objet même qui se fait contempler sans fin » – L’Esclave : un conte sensuel de Paul Valéry


Paul Valéry (1871-1945)

   Sète, « l’île singulière » donnerait-elle naissance à des êtres singuliers ? C’est en visitant le musée Paul Valéry, bâti au-dessus du cimetière marin que le poète a immortalisé dans l’un de ses poèmes et où il est enterré que j’ai découvert avec stupéfaction et enthousiasme en lisant son essai la Jeune Parque la singularité poétique de cet auteur complexe et exigeant que j’avais jusque là à peine lu (poèmes Le cimetière marin et quelques autres). L’extrait présenté ci après du conte L’Esclave, inachevé comme le sont plusieurs des écrits de la Jeune Parque, aborde avec sensualité plusieurs des thèmes favoris de l’auteur : les caractères de la nymphe Calypso et de Narcisse, l’amour passion et la fonction et le pouvoir de la parole.


Jean-Auguste-Dominique Ingres, The Grand Odalisque, 1814,

Jean-Auguste-Dominique Ingres – La Grande Odalisque, 1814

L’esclave (La Jeune Parque), extrait.

     J’étais esclave, et le plus heureux des philosophes. On m’avait pris sur la mer, ivre de vent, de fatigue et de veilles; ivre de vide, sourd, et les membres rompus de coups par les bonds et par les écarts innombrables du navire, qui me rendait de tout son poids les durs transports d’une tempête interminable. Je fus recueilli et remis à terre. À peine sur la rive, ceux qui m’ont sauvé m’ont lié sur-le-champ pour être vendu. Mais la reine de leur pays, sur la rumeur qui vint jusqu’à elle que j’étais de Byzance, et le disciple des disciples de Métrodore, m’ayant longuement considéré, me retint pour soi seule. Elle fit mettre à mon col une petite chaine d’or que j’ai sucée bien des fois et mordue. Bientôt je pus douter si j’étais esclave de son sceptre, ou la chose (le captif) de ses regards absolus et des ses membres éclatants. Je ne songeais plus à ma patrie. Lorsqu’un homme intérieur trouve dans le monde sensible l’objet même qui se fait contempler sans fin, il se détache aisément de son histoire antérieure. Mes jours nouveaux croissaient et se multipliaient comme des plantes épaisses, entre ma mémoire et mon cœur.

     La bizarre souveraine n’était jamais lasse de m’entendre. Elle m’ordonnait de parler de toutes choses. Je m’asseyais sur mes talons, sous la domination de son visage. Cette femme couchée était d’une forme longue qui s’allongeait comme une presqu’île jusqu’aux pieds merveilleusement clairs et colorés (coquillages) qui l’achevaient. Parfois je ne savais plus ce que je disais, à cause de ces extrémités délicates. Elle aimait que je me perdisse devant elle dans les raisonnements de mes démons que je faisais battre sur mes lèvres. Ses yeux obscurs buvaient ma bouche fabuleuse, et il arrivait que la sienne tout à coup s’abattît sur le plus beau de mon discours. Elle m’enjoignait sous peine de la vie de ne jamais converser qu’avec soi seule. Même l’idée de mon passé la tourmentait. Elle ne pouvait imaginer sans amertume que j’eusse vécu avant de la connaître. Il lui était odieux de penser que j’eusse montré jadis les éléments de la logique aux Amazones, et enseigné le principes de la lyre aux jeunes oisifs de Phocée. Elle me fit battre de verges pour lui avoir confié avec une certaines complaisance quelques chose de ces époques de ma vie. Ensuite elle baisa mes plaies en murmurant : « J’attacherais ces maux cuisants à tes bons souvenirs »

Paul Valéry, conte L’Esclave – Histoires brisées – La Jeune Parque, édit. nef poésie Gallimard – pp.78-80


Pour d’autres articles sur Paul Valéry


chronique d’une randonnée suivie d’une ascension : le mont Charvin dans la vallée de Manigod (Haute-Savoie)

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Vendredi 19 août 2016 : randonnée vers les sources du Fier et ascension du Mont Charvin (2.409 m)

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       Le mont Charvin est pour moi un sommet mythique, il se détache fortement dans le paysage des sommets environnants, est souvent nimbé de nuages et j’apprécie tout particulièrement sa silhouette d’aile de requin émergeant de l’océan de vagues pétrifiées des montagnes qui l’entourent.

les photos d’Enki

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Vue du mont Charvin (c’est la pyramide située au centre contre laquelle colle un nuage) un peu avant le parking de Sous l’Aiguille qui marque la fin de la route qui suit le cours du Fier au fond de la vallée de Manigod.

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Sur le chemin d’accès aux alpages de l’Aulp et du lac du mont Charvin : vue de l’extrémité de la vallée du Fier et les sommets du massif des Aravis qui la bordent.

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Un lieu magique : « le Vargne à Reydet »

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Le « Vargne à Reydet  » avec en arrière-plan le chalet et au pied du vargne, ma chienne Gracie.

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       Un lieu magique : « le Vargne à Reydet » et son chalet de madriers massifs sur le chemin d’accès aux alpages avec ma chienne Gracie qui prend la pose. « Vargne » ou « vuargne » est le nom en patois savoyard (franco-provençal) d’un conifère, le sapin (Abies alba) qui recherche l’ombre et l’humidité et ne dépasse pas l’altitude de 1.500 m. Occupant 15% du couvert forestier cette essence est beaucoup moins répandue que son cousin la « pesse », nom savoyard de l’épicéa (Picea abies) qui en occupe 55%. Le reste du couvert est occupé par des feuillus. Reydet est le nom d’une famille anoblie au XVe siècle par le Comte de Genève, les Reydet de Vulpillières, qui possédait de nombreux biens en Savoie dont la seigneurie de Manigod (acquise en 1579 ou 1610 selon les sources). L’appellation « le Vargne à Reydet » pourrait donc être en relation avec cette famille. C’est un arbre monumental dont la circonférence atteint 4,60 m à 1,5 m du sol. Une méthode de calcul très approximative de son âge à partir de son diamètre lui donnerait un âge de trois siècles et demi (formule : 460 cm / π 3,1416 x coeff.2,5 = 366 ans), ce qui nous ramènerait à l’an 1650, date très proche de celle à laquelle les seigneurs de Reydet possédaient effectivement la vallée.
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      La magie du lieu réside dans la taille démesurée du vargne avec son pied impressionnant et sa grande hauteur qui projette sa cime bien au-dessus des arbres environnants. C’est un colosse dont la longévité nous projette dans les temps les plus anciens. Avec son chalet traditionnel fait de madriers massifs, sa fontaine rustique en bois et son environnement de montagnes, il pourrait servir de décor à une scène du Seigneur des Anneaux. Le Vargne à Reydet nous fait comprendre l’importance dans nos paysages des très vieux arbres monumentaux qui sont autant de ponts avec notre passé le plus ancien et structure d’une dimension temporelle le paysage.

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Rencontre inopportune

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     J’avais préféré quitter un moment la voie d’alpage caillouteuse et emprunter un ancien sentier très raide à travers les prairies et les bois. Il fallait pour cela franchir une clôture électrifiée qui laissait supposer la présence d’un troupeau. Effectivement, après 10 minutes de marche, je me suis soudain trouvé nez à nez avec une tarine de taille imposante qui se tenait debout sur le sentier comme si elle montait la garde et qui sembla surprise de me voir. À priori, je n’ai pas peur des vaches, à condition que ce soit bien des vaches et non pas des taureaux — ceci en référence à un événement malheureux qui s’était produit dans ma jeunesse — J’examinais donc illico les attributs pendentifs de la bestiole : c’était bien une vache si l’on en croyait la mamelle gonflée qui pendait entre ses pattes. Cela dit, les vaches ont en commun avec les taureaux d’avoir des cornes et celle ci était sur ce plan particulièrement bien montée. Ce qui m’inquiétait, c’était l’immobilité dont elle faisait preuve et la nature de son regard qui me semblait différent de celui que les tarines arborent habituellement et que je trouve pour ma part particulièrement gracieux et même un tantinet enjôleur. Cette fois, le regard semblait chargé de circonspection à mon égard et me communiquait l’impression somme toute déplaisante de vouloir me jauger. Peut-être, dans son raisonnement limité de vache, me considérait-elle comme un intrus qui violait son territoire… De ma longue expérience de rencontre alpestre avec les vaches, j’avais appris que celles-ci commençaient par manifester une certaine curiosité à votre égard puis, après un moment d’inertie dû sans doute à leur caractère placide et à l’énormité de la masse qu’elles avaient à déplacer, finissaient toujours par reconnaître la prééminence de l’homme et s’écartaient pour lui laisser le passage. Mais celle-ci semblait avoir un caractère différent et vouloir s’affranchir des règles et coutumes habituelles. Qui sait ? Peut-être était-elle la reine du troupeau qui voulait manifester les prérogatives dues à son rang… Contre toute attente, à mon approche elle restait plantée bien fermement sur ses quatre sabots et continuait à me fixer avec intensité au détail près que ses yeux ne me parurent plus exprimer la curiosité et la circonspection mais bien une attitude de défi. Ainsi, il semblait bien que cet animal n’avait aucune intention de se déplacer et me défiait ! peut-être même souhaitait-il en découdre… Cette constatation provoqua immédiatement un changement dans le déroulement de mes fonctions cognitives : la partie reptilienne de mon cerveau prit d’autorité la direction des opérations et, sans m’en avoir préalablement référé, orienta mon regard vers la paire de cornes bien aiguisées que la bête arborait fièrement sur le sommet du crâne. Un avertissement sonore  et lumineux répétitif fut alors enclenché dans mon cerveau : DANGER ! DANGER ! et je sentis que mes jambes s’apprêtaient à me propulser dans une fuite éperdue. Mais, Dieu merci, après ce moment d’égarement, ma raison, bien secondée par l’émergence d’un sentiment profond d’indignation et d’une prise de conscience des responsabilités qui m’incombaient en tant qu’humain reprit la situation bien en main. J’étais en ce lieu le représentant de la glorieuse race des Hommes et il ne sera pas dit que je devrais m’incliner devant la volonté d’un animal réduit à une vulgaire et méprisable usine à lait sur pattes qui ne trouvait pas mieux à occuper son temps que de mâcher de l’herbe à longueur de journée. J’élaborais donc une stratégie : tout d’abord, il convenait avant tout de chasser la peur de mes pensées car on sait bien que les animaux possèdent un sens inné qui leur permet de connaître votre état d’âme et il ne fallait surtout pas que dans le processus de confrontation qui venait de s’amorcer, la bestiole puisse ressentir le fait qu’elle m’inspirait la moindre crainte. Il fallait que la peur change de camp et pour cela je devais paraître sûr de moi, volontariste et dominateur. Je bombais donc le torse, pris l’air le plus viril qui soit et marchais fermement vers la bête d’un pas décidé, en opposant à son sombre regard vitreux, mon propre regard empreint d’une froide détermination. Cette rencontre avait pris un tour inattendu et une importance considérable : elle était devenue une confrontation emblématique anthropologique et cosmologique de deux volontés farouches : l’Homme contre l’animal, la pensée contre la sauvagerie, l’ordre du monde contre le chaos… Ma responsabilité était donc immense et je poursuivis mon avancée de manière déterminée vers la bête insolente mais mon action ne sembla malheureusement pas aboutir au résultat escompté : celle-ci restait immobile et ne paraissait aucunement intimidée. Bon sang, mais où était passé ma chienne Gracie ? Pourquoi n’était-elle pas à ce moment précis où j’avais besoin d’elle, à mes côtés pour me seconder : un bouvier bernois est après-tout un chien de troupeau qui gardait anciennement et même encore aujourd’hui les vaches dans l’Oberland bernois. Il est vrai que Gracie, animal citadin, a peur des vaches et, petite, se réfugiait dans mes bras pour s’en protéger… La tension avait atteint son comble lorsque j’arrivais à la hauteur de la tarine. Peut-être devrais-je dire la tsarine ? Que devais-je faire : élever la voix ? Gesticuler de manière menaçante ? Saisir ses deux cornes comme le font les cow-boys et lui faire un croc en jambe pour la déséquilibrer ? la frapper ? ou bien peut-être la contourner benoîtement en ravalant ma fierté ce qui aurait été une défaite cuisante et lourde de conséquence pour toute l’espèce humaine… On en était à ce moment fatidique où le battement d’une aile de papillon peut provoquer un cyclone dévastateur à l’autre bout du monde, où le sort des batailles, des peuples, des civilisations, des espèces même se joue, où tout peut basculer d’un côté ou d’un autre. C’est à ce moment précis que la bête, ayant enfin pris la mesure de son infériorité sinon physique mais du moins mentale et prise de vertige sans doute devant les conséquences dramatiques d’un vacillement de l’ordre du monde que son attitude risquait de créer, détourna son regard et après avoir un peu hésité, se retourna et quitta le sentier pour me laisser la voie libre dans laquelle je m’engageais, triomphant… Ouf !

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l’œuvre des trolls ?

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       Vision étonnante sur la voie de l’alpage que cette excavation réalisée dans un immense rocher cubique. Lors de mon dernier passage il y a deux années à cet endroit, l’excavation était moins profonde et la construction de bois n’avait pas encore été réalisée. Quelqu’un s’est donc lancé patiemment depuis plusieurs années dans la réalisation d’un projet étonnant et fastidieux : creuser une cavité dans une roche très dure et l’aménager. Dans quel but ? créer un abri pour animaux ? une buvette à l’intention des randonneurs et des habitants de la vallée ? Il aurait été plus économique de bâtir une construction nouvelle mais voilà, des constructions qui ne seraient pas nécessaires aux activités agricoles ne sont pas permises dans cet espace naturel protégé alors que rien n’interdit, semble-t-il, de réaliser une cavité dans un rocher… À moins que ce soit l’œuvre d’un Troll…

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le mont Charvin finit par apparaître dans toute sa majesté (à droite de l’image)

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Une vision surréaliste 

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Une répétition du mythe grec de la création du sanctuaire d’Apollon à Delphes ?

      À tout instant de la journée, même dans les situations les plus banales, la magie, la poésie et le rêve peuvent surgir et créer un monde de merveilles et d’enchantement. À un moment de la longue marche qui me conduisait aux alpages je rencontrais un troupeau de chèvres qui s’étaient établies sur la ligne de crête d’un alignement de rochers dont la base abritait une excavation. Quoi de plus « bateau » que de photographier un troupeau de chèvres ? De plus la scène était à contre-jour : les rayons du soleil auraient causé des effets parasites et le premier plan aurait été sombre et illisible. L’intérêt de l’Iphone est que la prise de vue est rapide et ne nécessite pas de préparation. Je prenais donc la résolution de prendre malgré tout quelque photos et bien m’en a pris. C’est lorsque je vis la scène dans le viseur que je fus littéralement ébloui par l’étrangeté et la beauté de la scène. Les silhouettes de chèvres se détachaient en ombres chinoises sur le blanc lumineux d’un nuage qui avait eu la bonne idée de se trouver là au bon moment. Pour ma part, ces photos, surtout celle où le soleil apparaît en contre-jour, prenaient une dimension mythologique qui m’a ramené à la Grèce antique.

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la chèvre, animal sacré de la mythologie grecque

   Dans la mythologie grecque, certaine sources indiquent que ce serait des chèvres qui auraient indiqué le site où devait être édifier à Delphes le temple dédié à Apollon, le dieu du soleil et de la lumière. Une chèvre était d’ailleurs utilisée par les prêtres pour définir l’ordre de passage des pèlerins : des gouttes d’eau froide étaient jetées sur elle qui, si elle ne tremblait pas, faisait perdre son tour au pèlerin. Un oracle de Delphes aurait également guidé Caranos, de la race des Héraclides (les descendants d’Héraclés), à fonder le royaume de Macédoine en l’incitant de se laisser guider par  un troupeau de chèvres dans la recherche d’une terre d’accueil : « Songe, ô divin Caranos, et garde en ton esprit mes paroles: quitte Argos et la Grèce aux belles femmes et gagne les sources de l’Haliacmon ; et là, si tu aperçois d’abord des chèvres en train de brouter, c’est là précisément qu’il faut que tu mènes une existence digne d’envie, toi-même et toute ta lignée ». Dans un autre mythe, Amalthée est une chèvre qui allaita Zeus lorsqu’il était enfant, aidée par des abeilles qui le nourrissaient de miel. Zeus l’aurait par la suite  récompensée en en faisant une constellation dans le ciel  (constellation du capricorne), ou encore comme la plus grande des étoiles de la constellation du Cocher (Capella « la chèvre », c’est-à-dire α du Cocher). Cette « étoile de la chèvre » est une super géante qui fait deux mille fois la taille du soleil. C’est suite de ce mythe que la chèvre a reçu le surnom de « fille du Soleil ». Selon d’autres traditions, à la mort de la chèvre, Zeus aurait pris sa peau pour en revêtir son arme merveilleuse, symbole de la puissance souveraine, l’égide : le terme grec αἰγίς / aigís signifie en effet également « peau de chèvre ». La déesse Athéna utilisait une peau de chèvre, appelée également Egide, à la façon d’une voile pour être portée par les vents. Chez le poète latin Ovide, Amalthée est personnifiée en naïade qui a pris soin de Zeus en le nourrissant de lait de chèvre par l’intermédiaire d’une corne de chèvre brisée : « Amalthée ramassa cette corne brisée, l’entoura d’herbes fraîches, la remplit de fruits, et la présenta ainsi aux lèvres de [Zeus] ». Cette légende serait à l’origine de la corne d’abondance.

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Le versant nord-ouest du  mont Charvin (2.409 m). Le lac éponyme se situe sur le plateau situé à gauche et la voie d’accès au sommet sur l’autre versant après avoir gravi le col situé sur la gauche. Gracie a pris de l’avance et m’attends, étendue dans l’herbe.

stratigraphie des faces N-O et N-E du mont Charvin

    Lors de ma dernière visite sur le site, il y a deux années, je n’avais pas remarqué les strates rocheuses resserrées au pendage presque vertical de la pointe nord-ouest de cette montagne qui forme une pyramide presque parfaite. La face nord-ouest de la pyramide a été formée après l’effondrement, puis l’érosion d’une partie la couche rocheuse originelle qui a mis à jour la paroi extérieure de l’une des strates et formé la grande dalle lisse aujourd’hui apparente alors que la face nord-est qui lui est adjacente fait apparaître en coupe les strates rocheuses qui se succèdent en rang serré. Le guide géologique précise que la roche est constituée de calcaires argileux clairs du Sénonien qui se sont formés par des dépôts crayeux marins pendant la période du Crétacé supérieur entre 90 et 66 millions d’années. Le lac Charvin a été créé par un effet de surcreusement à l’ère glaciaire qui a laissé en place un verrou rocheux retenant les eaux du lac après la fonte des glaces

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     Le lac Charvin (2.011 m) est une étape incontournable sur la route du sommet. On pourrait penser qu’il ne reste plus qu’une dénivellation de 400 m à grimper mais ce serait négliger la descente du col à venir et la remontée équivalente sur l’autre face de la montagne qui en découle soit un dénivelle supplémentaire d’environ 320 m ce qui veut dire qu’il reste en fait encore 720 m à monter. Ainsi, en ajoutant les 100 m supplémentaires de dénivellation montés pour accéder au lac, c’est une dénivellation totale de plus de 1600 m qu’il aura fallu monter depuis le parking de Sous l’Aiguille…

     Sur les pentes descendant vers les rives du lac, un certain Manu (c’est du moins sa signature) s’est livré à une entreprise de land art ou plutôt de calligraphie caillouteuse exprimant sa vision philosophico-politique du monde : la devise « Ni dieu, ni maître », écrite en lettres géantes à l’aide de cailloux gris, tranche sur l’herbe verte et paraît totalement incongrue dans ce décor. Cela parait d’assez mauvais goût car la montagne est un endroit que l’on voudrait voir préservé de la confusion du monde. Ce monde que nous avons quitté se rappelle à nous comme il s’était rappelé à l’occasion du passage d’un bruyant petit avion qui s’est attardé au-dessus du site…

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Gracie

la devise de Gracie : « Pas de dieu, mais un maître »
C’est fini pour aujourd’hui… Ouaf ! Ouaf !

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« Il faut imaginer Sisyphe heureux » selon Kuki Shuzo et Albert Camus

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Sisyphus_by_von_Stuck

Franz von Stuck – Sisyphe, 1920

Le mythe de Sisyphe 

    Condamné par les dieux à pousser pour l’éternité au sommet d’une montagne un rocher, qui au moment où il atteignait son but dévalait inéluctablement vers son point de départ sous l’effet de son propre poids, le héros grec Sisyphe, « le plus astucieux des hommes », était confronté à une situation qui apparaissait au premier abord absurde. C’est bien ce qu’avaient recherché les dieux qui avaient sans doute pensé qu’il n’existait pas de punition plus terrible que l’accomplissement répété d’un travail inutile et sans  espoir. Il est vrai que par ses nombreuses frasques, le héros l’avait bien cherché : il avait méprisé les dieux et n’avait pas hésité à livrer leurs secrets; haïssant la Mort, il avait réussi à l’enchaîner et avait en conséquence vidé les enfers; enfin, il aimait tellement la vie, le monde, l’eau, le soleil, la mer qu’à l’occasion d’une sortie par ruse de l’Hadès, il était resté chez les vivants et on avait dut l’y reconduire de force. Certains ont vu dans ce mythe, le châtiment d’un humain qui avait eu la volonté folle de s’affranchir de la Mort et d’atteindre ainsi l’immortalité. La pierre gigantesque qui monte et qui descend de manière répétée la montagne serait une métaphore du cycle annuel des saisons et de la succession des solstice d’hiver et d’été.

Capture d’écran 2016-07-24 à 15.13.35     Dans son essai Le Mythe de Sisyphe, Albert Camus fait de Sisyphe un  héros absurde. À l’encontre de Pascal pour qui le caractère infini et silencieux du monde était une source d’angoisse et d’effroi et qui préconisait à l’homme d’accepter sa condition misérable, de tourner le dos au monde et de se vouer de manière exclusive à Dieu, Albert Camus, bien que interpellé lui aussi par le silence d’un monde absurde qui se montrait imperméable aux tentatives légitimes des hommes d’en comprendre le sens (« L’absurde naît de cette confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde »), invitait tout au contraire ceux-ci à refuser le suicide et à assumer leur présence au monde par la prise de conscience de leur aliénation et par le choix d’une attitude de défi et de révolte fondatrice de liberté et de dignité et qui seule pourra permettre une exaltation de la vie (« dans cette conscience et dans cette révolte au jour le jour, il témoigne de sa seule vérité qui est le défi »). Ainsi l’absurdité qui s’attache à l’antinomie de l’homme et du monde peut déboucher sur une notion positive car l’homme, en prenant conscience de sa condition misérable va conquérir sa liberté. Comme le répète Camus « être privé d’espoir, ce n’est pas désespérer ». L’homme absurde, par sa prise de conscience « a désappris d’espérer » et sachant que sa situation ne pourra changer de manière fondamentale, il va s’attacher à apprécier le plus intensément possible le peu qui lui est malgré tout donné. Il faut donc continuer à vivre avec « la passion d’épuiser tout ce qui est donné ». Malgré les contradictions, le bonheur reste dans ce monde et il est vain de vouloir le trouver comme le propose Pascal, après la mort, dans un monde idéal et irréel situé dans l’au-delà.

     C’est donc à un hédonisme raisonné (Michel Onfray parle d’hédonisme tragique et rattache Camus à la gauche dionysienne) que nous invite Camus. En dépit et à cause de son absurdité, Il faut multiplier les expériences de vie et « être en face du monde le plus souvent possible ».

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Titien – Sisyphe, 1548-1549

Le Mythe de Sisyphe, extrait

le Mythe de Sisyphe      « Les mythes sont faits pour que l’imagination les anime . Pour celui-ci on voit seulement tout l’effort d’un corps tendu pour soulever l’énorme pierre, la rouler et l’aider à gravir une pente cent fois recommencée ; on voit le visage crispé, la joue collée contre la pierre, le secours d’une épaule qui reçoit la masse couverte de glaise, d’un pied qui la cale , la reprise à bout de bras, la sûreté toute humaine de deux mains pleines de terre. Tout au bout de ce long effort mesuré par l’espace sans ciel et le temps sans profondeur, le but est atteint. Sisyphe regarde alors la pierre dévaler en quelques instants vers ce monde inférieur d’où il faudra la remonter vers les sommets. Il redescend vers la plaine.
     C’est pendant ce retour, cette pause, que Sisyphe m’intéresse. Un visage qui peine si près des pierres est déjà pierre lui-même. Je vois cet homme redescendre d’un pas lourd mais égal vers le tourment dont il ne connaîtra pas la fin. Cette heure qui est comme une respiration et qui revient aussi sûrement que son malheur, cette heure est celle de la conscience. A chacun de ces instants, où il quitte les sommets et s’enfonce peu à peu vers les tanières des Dieux, il est supérieur à son destin. Il est plus fort que son rocher.
     Si ce mythe est tragique, c’est que son héros est conscient. Où serait en effet sa peine, si à chaque pas l’espoir de réussir le soutenait ? L’ouvrier d’aujourd’hui travaille tous les jours de sa vie, aux mêmes tâches, et ce destin n’en est pas moins absurde. Mais il n’est tragique qu’aux rares moments où il devient conscient. Sisyphe, prolétaire des Dieux, impuissant et révolté, connaît toute l’étendue de sa misérable condition : c’est à elle qu’il pense pendant sa descente. La clairvoyance qui devrait faire son tourment consomme du même coup sa victoire. Il n’est pas destin qui ne se surmonte par le mépris.
     (….)  Sisyphe enseigne la fidélité supérieure qui nie les dieux et soulève les rochers. Lui aussi juge que tout est bien. Cet univers désormais sans maître ne lui paraît ni stérile ni fertile. Chacun des grains de cette pierre, chaque éclat minéral de cette montagne pleine de nuit , à lui seul forme un monde. La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux. »   –   Albert Camus, Le mythe de Sisyphe , publié en 1942.

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Gustave Doré - Avares et prodigues - illustration de pour L’Enfer de Dante, 1861

Gustave Doré – Avares et prodigues – illustration pour  L’Enfer de Dante, 1861

 « Il faut imaginer Sisyphe heureux. »

Kuki Shuzo (1888-1941)     Cette phrase identifie Sisyphe à une action à accomplir qui lui est imposée mais à laquelle il parvient tout de même à trouver du bonheur en la considérant comme une fin en soi. Camus l’aurait emprunté au philosophe japonais Kuki Shuzo, spécialiste de Bergson et de Heidegger dont il fut l’élève en 1927 à Fribourg. Dans son essai Propos sur le temps publié en 1928, ce philosophe avait manifesté son étonnement devant l’interprétation qui était généralement faite en occident de la damnation de Sisyphe et de l’état de malheur que l’on prêtait au héros grec  : « Y a-t-il du malheur, y-a-t-il de la punition dans ce fait ? Je ne crois pas. Sisyphe devrait être heureux, étant capable de la répétition perpétuelle de l’insatisfaction. C’est un homme passionné par le sentiment moral. ». Évoquant la reconstruction de Tokyo après le tremblement de terre de 1923, il avait à cette occasion revisité le Mythe de Sisyphe qu’il considérait comme « un homme passionné par le sentiment moral. Il n’est pas dans l’enfer, il est au ciel » car « sa bonne volonté, la volonté ferme et sûre de se renouveler toujours, de toujours rouler le roc, trouve dans cette répétition même toute la morale, en conséquence tout son bonheur ». À la vision négative d’un Sisyphe vaincu et irrémédiablement malheureux, Kuki Shuzo oppose une attitude qui s’apparente au Bushido, cet idéal moral des samouraïs qui choisissaient de vivre selon des règles très strictes où étaient magnifiées l’endurance stoïque, l’acceptation et le respect du danger et de la mort, le culte religieux de la Patrie et de l’Empereur, l’attachement et la fidélité à la famille et au clan.        

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Illustres illustrateurs : Daphnis et Chloé

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la naissance de l’Amour

François Boucher - daphnis et Chloé, 1743

François Boucher – Daphnis et Chloé, 1743

François Boucher - daphnis et Chloé

détail

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François-Louis Français – Paysage avec Daphnis et Chloé, 1897

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Détail

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Harold Speed – Daphnis et Chloé

Louis Hersent - daphnis et Chloé, le Tireur d'épine, vers 1820

Louis Hersent – Daphnis et Chloé, le Tireur d’épine, vers 1820

Jean-Baptiste Carpeaux - Dapnis et Chloé, plâtre patiné, 1873

Jean-Baptiste Carpeaux – Daphnis et Chloé, plâtre patiné, 1873.

Gaston Renault - Daphnis et Chloé, 1881

Gaston Renault – Daphnis et Chloé, 1881

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Marc Chagall – Daphnis et Chloé, la Grotte des Nymphes

Yves Decompoix - Daphnis au bain, 1997-2000

Yves Decompoix – Daphnis au bain

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