Arno Rafael Minkkinen ou la fusion-transmutation avec le paysage


S’affranchir de la gravité

balanced-equation-11.jpgArno Rafael Minkkinen  – Lawrence, Ta’cec, Malta, 2002

L’une de mes photographies préférées qui me fait irrésistiblement
penser à la Création d’Adam de Léonard de Vinci

leonard-de-vinci

069e1b7d9ebf77fc5fa5ad0cd58c34e9.pngArno Rafael Minkkinen – Self-portrait with Tuovi, Karjusaari, Lahti, Finland, 1992.

La femme

    « Quant à mon travail réalisé avec des femmes, il a été crucial dans ma carrière. La première d’entre elles a été mon épouse, avant que je ne photographie également d’autres femmes. J’ai l’espoir que mes images expriment un amour profond pour les femmes. La nature romantique d’un tel projet est inévitable. Connaître les circonstances de ma naissance peut aider à mieux comprendre mon travail. Evidemment, un bec-de-lièvre est un moindre mal en comparaison de handicaps du visage bien plus lourds, mais pour l’adolescent follement amoureux des femmes que j’étais, il a fallu attendre l’université pour connaître mon premier baiser…»

Abbaye de Montmajour, Arles, France, 1983.jpgArno Rafael Minkkinen  – Abbaye de Montmajour, Arles, France, 1983

Arno Rafael Minkkinen, Grand Canyon, 1995Arno Rafael Minkkinen, Grand Canyon, 1995

      Les photographies d’Arno Rafael Minkkinen m’ont permis de comprendre que lorsque nous regardons un paysage, que ce soit dans la réalité ou en représentation, nous ne pouvons nous empêcher de projeter à l’intérieur de celui-ci la présence de l’homme. Lorsque nous contemplons une vaste étendue comme le Grand Canyon à partir d’un point de vue situé en bordure de vide et que nous éprouvons une sensation de vertige, ce sentiment de vertige n’est pas inhérent au précipice en tant que tel mais se produit au plus profond de nous-même parce que nous nous imaginons chuter dans le vide. L’image de cette chute de notre corps dans le vide est inscrite de manière inconsciente dans notre esprit telle une image subliminale. Arthur London dans l’un de ses romans a défendu l’idée que cette peur, inscrite dans nos gènes, remontait aux temps anciens où nos lointains ancêtres vivaient dans les arbres. Ils avaient alors tous ressentis au moins une fois l’expérience tragique de la chute et par conséquent la crainte de celle-ci les accompagnait à chaque instant, même et surtout, pendant les périodes de sommeil au cours desquelles ils étaient le plus vulnérables. Arno Rafael Minkkinen ne fait par la mise en scène de sa présence dans le paysage que « révéler » cette image subliminale.

Enki sigle

Arno Rafael Minkkinen, Dead Horse Point Utah,, 1997.jpgArno Rafael Minkkinen – Dead Horse Point Utah,, 1997

      Cette photographie m’a tout de suite fait penser au Christ de saint Jean de la Croix de Salvador Dalí qui déclarait : « Le Ciel, voilà ce que mon âme éprise d’absolu a cherché tout au long d’une vie qui a pu paraître à certains confuse et, pour tout dire parfumée au soufre du démon. Le Ciel ! Malheur à celui qui ne comprendra pas cela. […] Le Ciel ne se trouve ni en haut, ni en bas, ni à droite, ni à gauche, le Ciel est exactement au centre de la poitrine de l’homme qui a la Foi. »

Christ de saint Jean de la Croix de Salvador Dalí


250x250_2015Arno Rafael Minkkinen

     Il y a un aspect ontologique dans les photographies de l’américain d’origine finlandaise Arno Rafael Minkkinen. Le sujet essentiel de son œuvre, l’homme, toujours en relation avec le paysage, y apparaît nu, le plus souvent de manière tronquée et sans tête ni visage. Dans ces photographies ce n’est pas à un individu, en l’occurrence lui-même, que l’on a à faire mais à un homme désincarné traité comme une abstraction qui entretient avec le paysage une relation de nature surnaturelle et ambiguë par sa propension à s’affranchir des lois de la Nature que sont la gravité, la notion d’échelle, la différenciation et la spécificité des formes. Les corps apparaissent suspendus dans les airs, en état de lévitation et leurs formes épousent exactement le tracé des montagnes ou des vallées. C’est en cela que les photographies d’Arno Rafael Minkkinen dégagent une transcendance de nature presque religieuse. On y perçoit une présence qui s’apparente au sacré comme dans cette photo extraordinaire présentée ci-dessus de pieds suspendus dans le vide qui font penser à une crucifixion ou bien à celle présentée ci-dessous d’un gisant dont on ne distingue pas le visage étendu dans un esquif à l’allure d’aéronef qui semble sur le point de décoller pour le conduire vers un autre monde. Le parcours de sa vie personnelle (il a du être opéré très jeune d’un bec de lièvre) et les études de philosophie et de religion qu’il a mené à New York y sont sans doute pour quelque chose.

      Né en 1945 à Helsinki, Arno Rafael Minkkinen a émigré avec sa famille aux États-Unis en 1951. En 1963, il entre à l’Université Wagner pour y étudier la philosophie et la religion puis de 1972 à 1974, il étudie à la Rhode Island School of Design avec Harry Callahan. À l’occasion d’un emploi dans une agence de publicité, il étudie la photographie auprès de Ken Heyman et John Benson. Il fréquente les milieux photographiques et développe sa sensibilité au fur et à mesure de ses rencontres avec des artistes comme  Ralph Gibson, Harry Callahan, Aaron Siskind, Minor White et Lisette Model.  Il est actuellement professeur d’art à l’université du Massachussetts Lowell et professeur associé à l’université d’Aalto à Helsinki et poursuit ses autoportraits : des images non retouchées de la silhouette humaine dans des paysages naturels et urbains. Il a exposé aux Rencontres d’Arles en 1983 et en 2013.

Enki sigle

    

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Le choix du Noir et Blanc

        « De temps en temps, il m’est arrivé de réaliser quelques travaux en couleur, mais je me suis aperçu que j’avais l’air complètement nu, en couleur. Je redevenais Arno et non plus cette figure marchant sur l’eau. La nudité, en soi, ne me gêne pas, mais la couleur conduit mon travail dans un registre différent, plus documentaire. Le fondement créatif de mon travail reste le fait que rien n’y est manipulé. Ce que vous voyez dans l’image s’est passé devant l’objectif. Pourtant, en y réfléchissant vraiment, le choix du noir & blanc, en termes purement techniques, est une forme suprême de manipulation, puisque la scène s’est à l’origine jouée en couleur. »

La non représentation de la tête

      « Commençons par distinguer une tête d’un visage. Une tête peut être anonyme ; un visage l’est rarement. Montrer ma tête dans mes photographies ne changerait pas radicalement les choses quant à la question de l’identité, mais rendre mon visage visible rapprocherait mon travail de la tradition de l’autoportrait, ce qui n’a jamais vraiment été mon but. J’ai toujours voulu orienter mon travail vers des thèmes plus universels. Il y a une forme d’anonymat suffisante à ne pas montrer ma tête, quand au même moment l’ensemble de mon travail peut être considéré comme un autoportrait. »

* La plupart des textes d’Arno Rafael Minkkinen présentés dans ces pages sont tirés d’une interview réalisée par Anna Serwanska de la revue ENTRE en août 2013. C’est ICI.


Epouser le paysage

entretien_-_minkkinen_1Arno Rafael Minkkinen – Maroon Bells Sunrise, Aspen, Colorado 2012

       « Je n’avais jamais vraiment pensé à mon corps comme à un instrument, mais d’une certaine façon cela est vrai. Si, quand je me regarde dans un miroir, je suis quelqu’un d’autre, quand je me regarde avec mes yeux, je tiens l’instrument qui fait que toutes ces images ont lieu. Je ne peux pas voir ma nuque, mon dos, mes fesses, mais toutes les autres parties du corps sont visibles à mes yeux, ce qui me permet ainsi d’essayer toutes sortes d’images possibles. Les réaliser requiert évidemment une forme de tension, et parfois des contorsions de toutes sortes. Mais ce n’est pas dans mon intention de montrer cette tension, ces contorsions. Ce que subit mon corps n’est rien d’autre qu’un moyen d’atteindre un ailleurs, un autre monde, un nouveau concept de la figure humaine. Quelles sont mes limites ? Si je suis sur une falaise, c’est la force de la corde enroulée à l’arbre qui me retient, la force des racines qui retiennent l’arbre au bord de la falaise, la force de mes orteils sur la glace glissante qui m’empêchent de plonger vers ma mort dans la mer froide. »

entretien_-_minkkinen_2Arno Rafael Minkkinen – Continental Divide at Independence Pass, Colorado, États-Unis, 2013

featured_Arno-Minkkinen–Geiranger-Fjord-I-2006.jpgArno Rafael Minkkinen – Geiranger Fjord, 2006

Arno-Minkkinen_Stranda-Horizon-Norway-2006.jpgArno Rafael Minkkinen – Stranda Horizon, Norway, 2006

Arno Rafael Minkkinen - Bird of Lianzhou, Lianzhou, China, 2006.jpgArno Rafael Minkkinen – Bird of Lianzhou, Lianzhou, China, 2006

      « Changer d’échelle, se rendre compte à quel point nous pouvons être grand ou petit par rapport à notre environnement, pourrait être une métaphore de l’esprit humain, un moyen d’exprimer nos états émotionnels, nos craintes et nos désirs, tout en étant certain de se souvenir de l’immensité de l’univers qui nous entoure. »

Capture d_écran 2017-04-02 à 01.55.34Arno Rafael Minkkinen, Oulunjärvi Afternoon, Kajaani, Finland, 2009

Quand à cette photographie du corps ramassé de Minkkinen flottant entre air et eau, c’est au célèbre tableau de Magritte, le château dans les Pyrénées qu’elle me fait penser.

Magritte - le château des Pyrénées

Arno Rafael Minkkinen, Santa Fe, USA, 2000Arno Rafael Minkkinen, Santa Fe, USA, 2000

Belle illustration de la boutade qu’il me plait de répéter selon laquelle, en ce qui me concerne, « je vois dans les paysages des corps de femmes et dans le corps des femmes des paysages. »


Portraits de famille de Borja Guillot


Et les plus beaux pour la fin…


Borga Guillot est un illustrateur installé en Irlande qui publie quatre blogs :


illustres illustrateurs : illustrations de contes pour enfants et de légendes nordiques par le norvégien Erik Werenskiold


Erik_WerenskioldErik Werenskiold

Erik Theodor Werenskiold (1855-1938) est un peintre et dessinateur norvégien très connu pour ses magnifiques illustrations de contes et de légendes nordiques. 


Fairy Tales from the Far North de Peter Christen Asbjörnsen traduits en anglais par H. L. Braekstdt et  illustrés par Erik Werenskiold – publiés en 1897

Erik Werenskiold - Illustration-page40-Sagobok_för_barnErik Werenskiold – conte The Queen at the Bottom of the Sea : « The man rushed out the house, and the herrings and the broth came pouring out after him like a stream »

Erik Werenskiold - Illustration-page76-Sagobok_för_barn_djvu.jpgErik Werenskiold – conte The Hare who had been married : « Hurrah ! Shouted the hare, as he jumped and skipped along »

Erik Werenskiold - conte Ashiepattle who ate with the troll for a wager .pngErik Werenskiold – conte Ashiepattle who ate with the troll for a wager  : « If you don’t quiet », shouted the lad to the troll  « I’ll squeeze you just as I squeeze the water out of the stone »

Erik Werenskiold - conte The Golden Bird - Ha, Ha, Ha ! The trolls laughed and held on to one another.pngErik Werenskiold – conte The Golden Bird – « Ha, Ha, Ha ! The trolls laughed and held on to one another »

Erik Werenskiold - Illustration-page78-Sagobok_för_barn_djvuErik Werenskiold – conte The sSquire’s Bride

Erik Werenskiold - Illustration-page81-Sagobok_för_barn_djvuErik Werenskiold – conte The Squire’s Bride : « The boy rode home on the bay mare at full galop »

Erik Werenskiold - Illustration-page82-Sagobok_för_barn_djvuErik Werenskiold – conte The Squire’s Bride : « Some pulled at the Bead and the fore legs of the mare and others pushed behind »

Erik Werenskiold - Illustration-page84-Sagobok_för_barn_djvuErik Werenskiold – conte The Squire’s Bride : « The door opened and the squire’s bride entered the parlour »

Erik Werenskiold - Illustration-page110-Sagobok_för_barn_djvuErik Werenskiold – illustration conte pour enfant, page 110

Erik Werenskiold - Illustration-page114-Sagobok_för_barn_djvuErik Werenskiold – conte Squire Peter :  « They then came a great big drove of horses »

Erik Werenskiold - conte Ashiepattle and His Goodly crew – To the end of the world in less than five minutes

Erik Werenskiold – conte Ashiepattle and His Goodly crew :  « To the end of the world in less than five minutes »

Erik Werenskiold - conte The Twelve Wild Ducks  She was on the moor gathering cotton-grass.pngErik Werenskiold – conte The Twelve Wild Ducks : « She was on the moor gathering cotton-grass »

Erik Werenskiold - conte The Bear and the Fox - What nice thing have you got there ? asked the fox. Pork, said the bearErik Werenskiold – conte The Bear and the Fox – « What nice thing have you got there ? » asked the fox. « Pork », said the bear 


Pour lire le livre en entier (en anglais), c’est ICI

Articles liés

  • Alexander Goudie (1933-2004), peintre figuratif écossais, portraitiste et illustrateur de poèmes et de livres – illustrations du poème de Robert Burns,  Tam o ‘Shanter.

Père et fils


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Erik Werenskiold avec son fils Dagfinn dans les bras, vers 1910

    Sans commentaire…

Erik Theodor Werenskiold (1855-1938) est un peintre et dessinateur norvégien très connu pour ses magnifiques illustrations de contes et de légendes nordiques. Je présenterais prochainement quelques-unes de ses œuvres


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L’infini roulé blanc de ta nuque à tes reins


Un simple quatrain d’Arthur Rimbaud transmis par Verlaine

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    L’étoile a pleuré rose … (1871)

L’étoile a pleuré rose au cœur de tes oreilles,
L’infini roulé blanc de ta nuque à tes reins
La mer a perlé rousse à tes mammes vermeilles
Et l’Homme saigné noir à ton flanc souverain.

Arthur Rimbaud

Pour un commentaire très complet de ce poème, c’est ICI

J’aurais pu également utiliser comme légende de cette photo (dont je ne connais pas l’auteur) ces vers d’André Breton :

Ma femme au dos d’oiseau qui fuit vertical
Au dos de vif-argent
Au dos de lumière
À la nuque de pierre roulée et de craie mouillée
Et de chute d’un verre dans lequel on vient de boire
Ma femme aux hanches de nacelle
Aux hanches de lustre et de pennes de flèche
Et de tiges de plumes de paon blanc
De balance insensible
Ma femme aux fesses de grès et d’amarante
Ma femme aux fesses de dos de cygne
Ma femme aux fesses de printemps

André Breton, Clair de Terre (extrait), 1931