Ils ont dit… Roland Gori – La fabrique des imposteurs


220.jpgDessin de Paul Weber

Sociétés de la norme et du contrôle

      Extraits (remaniés) de la conférence « La Fabrique des Imposteurs » prononcée par  le psychanalyste Roland Gori dans le cadre des conférences de l’Université permanente de l’Université de Nantes en référence à son ouvrage « La Fabrique des Imposteurs » (Actes sud, 2015)


PENSER : Textes de Roland Gori sur une citation du philosophe Jean-François Léotard…

« Dans un univers où le succès est de gagner du temps, penser n’a qu’un défaut mais incorrigible; c’est d’en faire perdre »   – Jean-François Léotard.

    « Aujourd’hui tous les dispositifs d’initiation sociale, d’éducation, de soins, de travail social ont pour objectif de vous éviter d’avoir à penser, de vous économiser d’avoir à penser.  Vous ne pouvez pas vous imaginer à quel point   Penser n’est pas autant désiré que cela par les individus. Penser, comme décider d’ailleurs, ça mobilise de l’angoisse, l’angoisse de l’imprévu, de l’avenir, de la liberté, de la décision. Décider c’est renoncer et on n’aime pas renoncer et renoncer d’une certaine manière dans culpabilité ; C’est peut-être ce qui fait finalement que l’on se coule  relativement facilement dans tous ces dispositifs de colonisation des mœurs qui sont des espèces de programmes de vie, de modes d’emplois, de protocoles calibrés.
     Cela d’autant plus que les discours de légitimation sociale, les discours dominants qui fondent la fabrique de l’opinion publique et font la pensée du jour, les discours de légitimation sociale de pilotage des individus et des sociétés sont aujourd’hui de plus en plus passés d’un pilotage par de grands récits, récits mythiques, religieux ou politiques, du côté des chiffres et des lettres. Finalement, tous les dispositifs d’évaluation, qu’il s’agisse des agences d’évaluation de la recherche, de l’enseignement supérieur, de la santé, de la culture de l’information fonctionnent à peu près sur le modèle des systèmes d’évaluations financières qui déterminent le crédit que l’on peut accorder à une entreprise, à une collectivité territoriale, à un pays, cette pratique a pour effet de limiter la conception de la valeur. La valeur l’est plus que ce qui est soluble dans la pensée du droit des affaires, dans finalement ce qui peut se mesurer, se financiariser, se  monétiser, ou ce qui peut demeurer conforme à des procédure. »


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Aliénation : sur une citation du philosophe Giorgio Agamben.

    « Le citoyen libre des sociétés démocratico-technologiques, les nôtres, est un être qui obéit sans cesse dans le geste même par lequel il donne un commandement »  – Giorgio Agamben.

     « Nous sommes pris dans une chaîne de production des comportements, dans un système qui nous assigne à des places qui sont des places fonctionnelles, des places instrumentales qui ne requiert pas d’avoir à penser, d’avoir même un état d’âme. C’est le gros problème de nos sociétés techniques. C’est que l’emprise de la technique est telle que la technique ne requiert pas de penser et n’exige pas de réfléchir, de réflexion morale, elle n’a pas d’état d’âme. La technique exige une exécution et donc même une fonction de commandement est une fonction de servitude. »

    « Proposer pour les sociétés humaines dans leur recherche de toujours plus d’organisation, le modèle de l’organisme, c’est au fond, rêver d’un retour non pas même aux sociétés archaïques mais aux sociétés animales »  – Georges Canghillem.


L’imposture

    « L’imposteur est aujourd’hui dans nos sociétés comme un poisson dans l’eau : faire prévaloir la forme sur le fond, valoriser les moyens plutôt que les fins, se fier à l’apparence et à la réputation plutôt qu’au travail et à la probité, préférer l’audience au mérite, opter pour le pragmatisme avantageux plutôt que pour le courage de la vérité, choisir l’opportunisme de l’opinion plutôt que tenir bon sur les valeurs, pratiquer l’art de l’illusion plutôt que s’émanciper par la pensée critique, s’abandonner aux fausses sécurités des procédures plutôt que se risquer à l’amour et à la création. Voilà le milieu où prospère l’imposture ! Notre société de la norme, même travestie sous un hédonisme de masse et fardée de publicité tapageuse, fabrique des imposteurs. L’imposteur est un authentique martyr de notre environnement social, maître de l’opinion, éponge vivante des valeurs de son temps, fétichiste des modes et des formes.


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      « Là où le monde se change en simples images, les images deviennent des êtres réels et les motivations d’un comportement hypnotique. Le spectacle est le contraire du dialogue »  – Guy Debord.

     « Nous avons remplacé le dialogue par le communiqué. »  –  Albert Camus.

L’imposteur vit à crédit, au crédit de l’Autre.

     Soeur siamoise du conformisme, l’imposture est parmi nous. Elle emprunte la froide logique des instruments de gestion et de procédure, les combines de papier et les escroqueries des algorithmes, les usurpations de crédits, les expertises mensongères et l’hypocrisie des bons sentiments. De cette civilisation du faux-semblant, notre démocratie de caméléons est malade, enfermée dans ses normes et propulsée dans l’enfer d’un monde qui tourne à vide. Seules l’ambition de la culture et l’audace de la liberté partagée nous permettraient de créer l’avenir. »


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     Roland Gori est psychanalyste à Marseille et professeur de psychologie et de psychopathologie cliniques à l’université d’Aix-Marseille 1. Il est l’auteur de nombreux ouvrages de psychanalyse. Fils unique d’un père d’origine toscane «hyperdoué», chef des services techniques sur le port de Marseille et communiste militant, et d’une mère catholique dont le cœur penche à droite, il grandit entre crucifix et volonté d’apprendre, heureux et choyé sous l’ombre portée de la guerre, dans une atmosphère à la Cavanna des Ritals. Ses parents sont pourtant tous deux marqués par le deuil, l’un ayant perdu son père à l’âge de neuf ans, l’autre sa sœur jumelle. Leur tristesse laisse sur lui une empreinte qu’il estime bienfaisante . Après une enfance de rêve, les choses se gâtent à l’entrée au lycée où son «étrangeté» de fils du peuple s’affronte aux moqueries de la bourgeoisie. Sauf que Roland, lui, s’en sort en fréquentant des petites bandes de quartier qui renforcent son goût du collectif. Contre son père, qui le rêve ingénieur, il abandonne la filière scientifique et passe un bac philo. Puis il enchaîne les petits boulots, fait des remplacements d’instituteur.
     Monté à Paris il effectue sa première année de thèse avec Didier Anzieu et assiste à Nanterre aux événements de Mai 68. C’est pourtant à cette époque que, psychothérapeute, il entreprend une psychanalyse afin de mieux comprendre ses patients.
     De retour dans le Sud, il enseigne comme assistant puis maître-assistant à Aix et Montpellier et commence une longue carrière d’expert universitaire. Dès 1990, il s’alarme de la « philosophie de la rentabilité » qui, au nom des valeurs perdues, prône l’Evaluation et défigure la science, préparant la descente aux enfers de la psychanalyse. Avec Pierre Fédida et Elisabeth Roudinesco, il organise la riposte et sera très actif lors de l’amendement Accoyer. En 1996, il publie un traité d’épistémologie de la psychanalyse, la Preuve par la parole, et en 2002, Logique des passions, son livre le plus personnel, « la livre de chair » de son parcours existentiel, sans doute induit par sa rencontre avec Marie-José Del Volgo et l’amour.
(Présentation retouchée de Camille Laurent, écrivain, à partir des sources Wikipedia et Libération dans Babelio, citations et extraits, c’est ICI)


la mort du loup – Alfred de Vigny


1311309-Alfred_de_Vigny_les_Destinées-1.jpgLa mort de loup d’Alfred de Vigny – Lithographie d’André Dubois

« Seul le silence est grand ; tout le reste est faiblesse […]
Gémir, pleurer, prier est également lâche.
Fais énergiquement ta longue et lourde tâche.
Dans la voie où le sort a voulu t’appeler,
puis après, comme moi, souffre et meurt sans parler »

Alfred de Vigny, La mort du loup extrait du recueil Les Destinées,
cf Lagarde et Michard, tome 5


Stoïcisme tragique

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    Un poème dont j’avais, adolescent, appris par cœur un extrait… Souvenir ému des années de lycée et des six volumes du célèbre manuel de biographies d’auteurs et de textes littéraires français écrits par André Lagarde et Laurent Michard  et publié par les éditions Bordas qui m’avait fait découvrir ainsi qu’à des millions d’adolescents les trésors de la littérature française (20 millions d’exemplaires ont été tirés !). Je les conserve en bonne place dans ma bibliothèque et leur voue une dévotion comme à des reliques…

Parmi les nombreux audios de ce poème, j’ai choisi celui énoncé par le talentueux
acteur et conteur canadien Gilles Claude Thériault qui nous a quitté récemment.


La mort du loup

Les nuages couraient sur la lune enflammée
Comme sur l’incendie on voit fuir la fumée,
Et les bois étaient noirs jusques à l’horizon.
Nous marchions sans parler, dans l’humide gazon,
Dans la bruyère épaisse et dans les hautes brandes,
Lorsque, sous des sapins pareils à ceux des Landes,
Nous avons aperçu les grands ongles marqués
Par les loups voyageurs que nous avions traqués.
Nous avons écouté, retenant notre haleine
Et le pas suspendu. — Ni le bois, ni la plaine
Ne poussait un soupir dans les airs ; Seulement
La girouette en deuil criait au firmament ;
Car le vent élevé bien au dessus des terres,
N’effleurait de ses pieds que les tours solitaires,
Et les chênes d’en-bas, contre les rocs penchés,
Sur leurs coudes semblaient endormis et couchés.
Rien ne bruissait donc, lorsque baissant la tête,
Le plus vieux des chasseurs qui s’étaient mis en quête
A regardé le sable en s’y couchant ; Bientôt,
Lui que jamais ici on ne vit en défaut,
A déclaré tout bas que ces marques récentes
Annonçait la démarche et les griffes puissantes
De deux grands loups-cerviers et de deux louveteaux.
Nous avons tous alors préparé nos couteaux,
Et, cachant nos fusils et leurs lueurs trop blanches,
Nous allions pas à pas en écartant les branches.
Trois s’arrêtent, et moi, cherchant ce qu’ils voyaient,
J’aperçois tout à coup deux yeux qui flamboyaient,
Et je vois au delà quatre formes légères
Qui dansaient sous la lune au milieu des bruyères,
Comme font chaque jour, à grand bruit sous nos yeux,
Quand le maître revient, les lévriers joyeux.
Leur forme était semblable et semblable la danse ;
Mais les enfants du loup se jouaient en silence,
Sachant bien qu’à deux pas, ne dormant qu’à demi,
Se couche dans ses murs l’homme, leur ennemi.
Le père était debout, et plus loin, contre un arbre,
Sa louve reposait comme celle de marbre
Qu’adorait les romains, et dont les flancs velus
Couvaient les demi-dieux Rémus et Romulus.
Le Loup vient et s’assied, les deux jambes dressées
Par leurs ongles crochus dans le sable enfoncées.
Il s’est jugé perdu, puisqu’il était surpris,
Sa retraite coupée et tous ses chemins pris ;
Alors il a saisi, dans sa gueule brûlante,
Du chien le plus hardi la gorge pantelante
Et n’a pas desserré ses mâchoires de fer,
Malgré nos coups de feu qui traversaient sa chair
Et nos couteaux aigus qui, comme des tenailles,
Se croisaient en plongeant dans ses larges entrailles,
Jusqu’au dernier moment où le chien étranglé,
Mort longtemps avant lui, sous ses pieds a roulé.
Le Loup le quitte alors et puis il nous regarde.
Les couteaux lui restaient au flanc jusqu’à la garde,
Le clouaient au gazon tout baigné dans son sang ;
Nos fusils l’entouraient en sinistre croissant.
Il nous regarde encore, ensuite il se recouche,
Tout en léchant le sang répandu sur sa bouche,
Et, sans daigner savoir comment il a péri,
Refermant ses grands yeux, meurt sans jeter un cri.

II

J’ai reposé mon front sur mon fusil sans poudre,
Me prenant à penser, et n’ai pu me résoudre
A poursuivre sa Louve et ses fils qui, tous trois,
Avaient voulu l’attendre, et, comme je le crois,
Sans ses deux louveteaux la belle et sombre veuve
Ne l’eût pas laissé seul subir la grande épreuve ;
Mais son devoir était de les sauver, afin
De pouvoir leur apprendre à bien souffrir la faim,
A ne jamais entrer dans le pacte des villes
Que l’homme a fait avec les animaux serviles
Qui chassent devant lui, pour avoir le coucher,
Les premiers possesseurs du bois et du rocher.

Hélas ! ai-je pensé, malgré ce grand nom d’Hommes,
Que j’ai honte de nous, débiles que nous sommes !
Comment on doit quitter la vie et tous ses maux,
C’est vous qui le savez, sublimes animaux !
A voir ce que l’on fut sur terre et ce qu’on laisse
Seul le silence est grand ; tout le reste est faiblesse.
– Ah ! je t’ai bien compris, sauvage voyageur,
Et ton dernier regard m’est allé jusqu’au coeur !
Il disait :  » Si tu peux, fais que ton âme arrive,
A force de rester studieuse et pensive,
Jusqu’à ce haut degré de stoïque fierté
Où, naissant dans les bois, j’ai tout d’abord monté.
Gémir, pleurer, prier est également lâche.
Fais énergiquement ta longue et lourde tâche
Dans la voie où le Sort a voulu t’appeler,
Puis après, comme moi, souffre et meurs sans parler. «

Alfred de Vigny, La mort du loup extrait du recueil Les Destinées.


Erika Pluhar – Hotel zur Einsamkeit, 1976


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   Chère Erika Pluhar, actrice et chanteuse autrichienne, vamp et femme fatale à ses débuts, devenue l’une des égéries des années soixante dix lorsqu’elle soutenait la révolution des œillets du Portugal et chantait de sa voix suave les chansons de Wolf Bierman, ce chanteur contestataire d’Allemagne de l’Est écartelé entre sa foi dans l’idéal communiste et la réalité tragique de ce qu’était alors la RDA et dont le moindre défaut est d’avoir eu comme belle-fille la chanteuse punk Nina Hagen. C’est aujourd’hui devenue une vieille dame de plus de quatre-vingt années, encore vive et alerte. La chanson d’Erika Pluhar  que j’ai choisi de vous présenter est Hotel zur Einsamkeit (Hôtel sur solitude), une interprétation de 1976 de la chanson française Hôtel des voyageurs crée en 1972 par le compositeur français Jacques Datin pour Serge Reggiani.

Hotel zur Einsamkeit

Auf den Stühlen welken unsere Kleider
Und der Morgen, dieser Ehrabschneider
Steht vor dem Fenster wie ein Baum
Und füllt mit Vogellärm den Raum
Die frischen Narben deiner Haut
Sind Schatten die die Sonne baut

Du träumst deinen Traum noch zu Ende
Mir zittert schon die Hand
Oh wie du lügst, wenn du schläfst
Geliebter, du mein Feind

Hotel zur Einsamkeit, Zimmer mit Bad
Blick auf den Park, und jede Nacht
Herr Sowieso, der seine Polonaise spielt
Hotel zur Einsamkeit, hier war es früher
Einmal schön, ich hasse die Erinnerung und den Selbstbetrug

Ein paar Mücken stoßen an die Decke. Plötzlich friert
Mich so, dass ich erschrecke. Die Worte möchte ich zurück,
Von gestern Abend, Stück für Stück, als ich dich bat
Nicht fortzugehen, jetzt, jetzt schäm’ ich mich so für
Mein Flehen.

Ich kann auch ohne dich leben, ich weiß bloß noch
Nicht wie. Mit der Zeit wird es sich geben
Glaub’ mir, Geliebter mein Feind

Hotel zur Einsamkeit, Zimmer mit Bad, Blick auf den Park,
Und jede Nacht Herr Sowieso, der seine Polonaise spielt
Hotel zur Einsamkeit, mein Gott, es ist wirklich wahr
Es ist das letzte Atemholen vor der Gleichgültigkeit

Die Komödie bricht hier ab. Die Helden bleiben beieinander
Und man applaudiert nicht. Ein lächerliches Wunder, so wie
Die Schauspieler nach Hause gehen, obwohl sie gerade eben
Gestorben sind
Ich bin deine Gewohnheit, bald wirst du meine Gewohnheit
Sein. Wenn ich die Koffer packe, wirst du mir auftragen
Auch deine Hemden hineinzugeben. Nie
Nie werden wir uns auf einem Bahnsteig trennen,
Einfach in verschiedene Züge einsteigen, wir sind erbärmlich
Mein Geliebter, mein Feind

Hotel zur Einsamkeit, Zimmer mit Bad, Blick auf den Park, es
Ist doch alles nicht mehr wahr, ich lieb’ dich nicht
Ich lieb’ dich doch, was ist denn noch wahr
Hotel zur Einsamkeit, Zimmer mit Bad, Block auf den Park
Und jede Nacht Herr sowieso, der seine Polonaise spielt.

Musique :  Jacques Datin


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    Damage

    I found the way
    By the sound of your voice
    So many things to say
    But these are only words
    Now I’ve only words
    Once there was a choice

    Did I give you much?
    Well, you gave me things
    You gave me stars to hold
    Songs to sing

    I only want to be loved

    And I hurt and I hurt
    And the damage is done
    You gave me songs to sing
    Shadow and sun
    Earthbound, starblind
    Tied to someone

    Why didn’t I stay?
    Why couldn’t I?
    So many lives to cross
    Well, I just had to leave
    There goes everything
    Everything

    Can I meet you there?
    God knows the place
    And I’ll touch your hand
    Kiss your face

    We only want to be loved
    We only want to be loved

    I only want to be loved
    And I hurt and I hurt
    And the damage is done
    You gave me songs to sing
    Shadow and sun
    Earthbound, starblind
    Tied to someone

    ***


    David Sylvian et Robert Fripp.jpg

         La magnifique chanson Damage interprétée par le duo de musiciens hors pair David Sylvian et Robert Fripp fait partie de l’album Live éponyme paru en 1994 qui avait été enregistré par les deux musiciens lors du dernier concert donné lors leur tournée commune de 1993 et mixé par Fripp. Il a été réédité de manière heureuse en 2001 avec une qualité de son nettement améliorée par David Sylvian (Label Virgin). 


    Pourquoi les femmes sont-elles devenues méchantes ou le désespoir du bourdon…


    Télérama_1991_Marc-Charvez.jpgGérard Manset (Photo Marc Charvez, 1991)

       Eh oui, cher Gérard, va falloir que tu te fasse une raison ! Ça ne sera jamais plus comme avant. Le grand coït poétique et romantique en plein vol est passé de mode… Au grand dam des bourdons, les Reines sont devenues terre-à-terre et se contentent trop souvent de n’être que des butineuses…

    Gérard Manset (album À bord du Blossom, 2018)

    Pourquoi les femmes

    Pourquoi les femmes sont-elles devenues méchantes ?
    C’est qu’à la fois les hommes se sont tus.
    C’est bien la poésie qu’on tue
    Sur une route en pente.
    Mais nous voulions déjà des chemins inconnus
    De ces brûlures possibles que l’on touche à mains nues.
    La main serrée
    De tout ce qui entre nos bras devait être serré,
    Serré, serré, serré, serré…

    Nous pouvions à l’époque croiser des ingénues
    Dont les cheveux au vent et dont les genoux riaient de ces désordres.
    De ces jeux, de ces lèvres fallait m’en remettre.
    Pourquoi les femmes sont-elles devenues méchantes ?
    C’est qu’autour d’elles personne ne s’en soucie.
    Ou bien tout le monde fait comme si,
    Oublie ces entrejambes si gentiment
    Serrés, serrés…

    Alors l’enfant leur dit de ne pas s’égarer.
    Chaque chose a sa loi.
    La moindre abeille se doit à son bourdon
    Comme l’aiguille tourne à la montre du temps.
    Que l’été, le printemps,
    Que l’hiver, que l’hiver
    De son œil de verre voit la même saison,
    Attend floraison comme la mer son…
    Mésange s’envolait pour construire sa maison
    Pour construire…

    Pourquoi les femmes sont-elles devenues cruelles ?
    Comment cette brassée d’orties finira t’elle ?
    Qui pique, envahit tout,
    Qu’aucun produit ne tue.
    Dis-moi petit enfant qui passe le comprends-tu ?
    Pourquoi de cet ancien sourire au monde
    Faire la grimace ?

    Tandis que de partout les poings se serrent, se serrent, se serrent,
    Alors l’enfant répond : en la nature l’abeille respecte le bourdon.
    Les abeilles font de même
    Et tous les cigalons
    Jusqu’au petit garçon qui vient dire à sa mère :
    Ce que tu fais est mal !
    Mon père n’est pas un animal.
    L’équilibre s’installe sur notre tartine
    Comme un peu de miel
    Que les jours t’illuminent.

    Pourquoi les femmes sont-elles devenues méchantes ?
    Et l’on découvre un homme seul sur un banc.
    Il n’a pour tout refuge que son caban.
    On lui jette des miettes, détourne le regard.
    Se souvient-il de ce qu’il fut dans un lointain passé
    Touché, connu ?
    Le monde a des paradis antiques.
    Les amours évoluent.
    Que de ses deux paumes,
    Il maintenait serrées, serrées, il maintenait…

    Avec le maître nous apprenions
    À user du bonheur,
    Quand quelqu’un dans la classe a demandé :
    Pourquoi les femmes sont-elles devenues dévergondées ?
    Qu’à la fois les hommes se sont tus ?
    Et puis ce maître que nous adorions
    A dû s’agenouiller, a dû s’agenouiller…
    Dans la cour, dans la cour au-delà du préau

    Agonisait le dernier marronnier
    Que les cimes fendre, fendre, que les cimes défendre.

    Il a bien sûr fallu que je m’étende
    Tout bourdonnait dans mes oreilles et j’ai fermé les yeux…
    Pourquoi avant était-ce à ce point merveilleux ?
    Les femmes, il fallait encercler
    Comme ces petits poissons dans dans l’eau de nos petits filets,
    Les ramener vers le bord, auxquels nous parlions.
    Que dissimulait l’arrière, que dissimulait l’arrière d’un galion
    La foule ou d’autres choses…
    Mais tout était doux, tout était rose.
    Pourquoi les femmes sont devenues tout autre chose ?
    Et qu’avec elles le reste s’est asséché
    Dans le fond de nos verres, dans le fond de nos verres…

    Pourquoi les femmes sont devenues d’autres choses ?
    Tout autre chose… D’autres choses…

    ***

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    Mémoire du Caucase : le duduk, âme de l’Arménie éternelle


    Le souffle d’une douce brise…

    Capture d’écran 2019-02-05 à 16.36.43.pngMusique d’Arménie Vol. 3 par Gevorg Dabagian (The Orchard Music)

         Vous qui êtes pressé, avare de votre temps qui comptez et recomptez les minutes et les secondes de peur d’en laisser échapper quelques unes,  passez votre chemin… Seuls ceux qui sont prêts à s’abandonner, toutes affaires cessantes, au sortilège de cette musique lancinante sont les bienvenus. Qu’ils se retirent un moment du monde présent, du lieu où ils se trouvent, qu’ils ferment les yeux et laissent leur âme prendre son envol en direction des hauts sommets du Caucase et les steppes de l’Eurasie où se dressent les ruines solitaires des belles églises de pierres. Ce n’est pas une musique de joie, c’est une musique de communion et de recueillement dans laquelle les sonorités du duduk, cette flûte au son si particulier qui a accompagné de tous temps l’histoire du pays, évoque les soupirs, les plaintes, les gémissements du million de pauvres hères extirpés de leurs maisons sous les coups de la soldatesque turque, séparés de leurs êtres chers et pour ceux qui n’étaient pas tués sur place après avoir été torturés ou violés, jetés sur les routes en directions du désert où la plupart mourront d’épuisement ou de la suite des mauvais traitements. De temps à autre, dans cette musique, une tonalité et un rythme enjoué retentissent, rappelant les moments heureux de l’Arménie d’autrefois, sources d’espoir pour l’Arménie d’aujourd’hui et les millions d’arméniens de la diaspora arménienne disséminée à travers le monde.
      


    Adieu, ma belle planète bleue…


    Adieu, ma belle planète bleue…

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         Sécheresses prolongées, fonte des glaciers et de la banquise, inondations cataclysmiques à répétition, incendies dévastateurs…  Voilà le montage que tous ces événements m’ont inspirés à partir du dessin de Banksy, la petite fille au ballon rouge en forme de cœur peint sur un mur de Londres…
       Aurons-nous le courage de changer radicalement notre mode de vie et lutter pour imposer les solutions nécessaires au complexe socio-économique qui nous conditionne et nous dirige ?
         J’avoue être gagné parfois par le pessimisme…

    Enki sigle

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    années quatre-vingt : chanter contre la guerre


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    Bansky – La petite fille au ballon (Londres, 2002)

         À l’heure où Donald Trump, hôte de la Maison Blanche, a menacé de se dégager du traité INF sur le contrôle des forces nucléaires à portée limitée signé en 1987 entre Ronald Reagan et Mikhaïl Gorbatchev alors qu’il dirigeait encore l’URSS,  il est utile de rappeler la période 1982-1987 qui avait vu se lever des centaines de milliers de manifestants en Europe contre l’implantation sur le territoire européen de missiles Pershings. Une chanson, « 99 Luftballons » (99 ballons ), interprétée par une jeune allemande du nom de Nena avait à l’époque cristallisé le sentiment d’inquiétude et de révolte de la jeunesse face au risque de cataclysme nucléaire.

         En 1982, un mur sépare depuis plus de 20 ans les secteurs occidentaux de Berlin de l’Allemagne de l’est qui est alors dirigée par un régime communiste rendant le passage entre les deux côtés de la frontière presque impossible. De nombreux habitants d’Allemagne de l’est paieront de leur vie leur tentative de passer à Berlin Ouest, alors vitrine de l’Occident. Nous sommes en pleine guerre froide et  les deux blocs se livrent à une course aux armements de grande ampleur. C’est dans ce contexte que les soviétiques décident d’installer sur leur territoire des missiles SS-20 à moyenne portée de 500 à 5.000 km qui, par la proximité de leurs cibles, offrent à l’URSS un avantage stratégique puisqu’ils lui permettent de disposer des avantages d’une frappe rapide et d’un effet de surprise. En réponse, l’OTAN, sous la houlette des États-Unis alors présidés par Donald Reagan prévoient d’installer en République fédérale d’Allemagne des missiles Pershings II. L’Europe apparait alors comme un champ de bataille nucléaire potentiel où l’URSS et les États-Unis s’affronteraient.

    Préparation d'un tir d'essai de missiles Pershing II (Mc Gregor Range, 1er déc. 1987)

    Préparation d’un tir d’essai de missiles Pershing II (Mc Gregor Range, 1er déc. 1987)

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        De grandes manifestations ont alors cours dans toute l’Europe de l’ouest et surtout en Allemagne, pays sur le territoire duquel seront implantés la plupart des missiles Pershings,  contre cette politique du pire. Près de 750.000 opposants manifesteront dans ce pays au cours de la campagne pacifiste organisée  lors du week-end pascal du 1er au 4 avril 1983. Deux slogans opposés datant de cette époque jettent un éclairage sur la complexité du problème :

    • « Plutôt rouge que mort » (scandés par certains manifestants)
    • « le pacifisme est à l’Ouest et les euromissiles sont à l’Est » (François Mitterrand)

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    manifestation autour de la base aérienne américaine de Rhein main contre l’installation des Pershing II en Europe le 12 décembre 1982


    « Un simple ballon pourrait provoquer une guerre à cause d’un gros malentendu »

        C’est en cette même année 1982 que les Rolling Stones dans le cadre d’une tournée européenne donnent un concert au Waldbühne (le Théâtre de la Forêt) de Berlin-Ouest. À la fin du spectacle, Mick Jagger lance des milliers de ballons gonflés à l’hélium dans le but de les envoyer vers Berlin-Est. Dans la foule venue assister au concert, se trouve un jeune musicien allemand d’une trentaine d’année, Carlo Karges, qui vient tout juste de constituer un groupe de musique pop-rock avec trois autres musiciens et une chanteuse du nom de Gabriele Nena Kerner et dont le groupe a utilisé pour son appellation son prénom, « Nena ». Le lâcher de ballons de Mick Jagger donne une idée à Carlo Karges : il imagine que dans le contexte d’hystérie guerrière qui est celui de l’époque, les radars soviétiques interprètent le passage des ballons sur leur espace aérien comme une attaque de missiles et répliquent immédiatement, l’apocalypse tant craint serait alors déclenchée par suite d’une mauvaise interprétation. Une chanson va naître de cette réflexion, 99 Luftballons, qui mobilise le groupe. Nena Kerner dira plus tard que lorsqu’elle avait lu pour la première fois les paroles de la chanson écrites par Karges, elle en avait eu «la chair de poule». C’est le claviériste du groupe, Jörn-Uwe Fahrenkrog-Petersen, qui a écrit la musique.

        Malheureusement, ce scénario qui nous apparaît aujourd’hui comme hautement improbable a failli se réaliser quatorze fois entre 1956 et 1962 entre les États-Unis et l’Union Soviétique par suite de fausses alertes, d’erreurs humaines ou de bogs informatiques. Rappelons pour illustrer la légèreté de certains responsables politiques ou militaires, le cas des deux Présidents des États-Unis Bill Clinton et Jimmy Carter qui avaient pour le premier égaré sa carte personnelle contenant les codes nucléaires durant plusieurs mois et pour le second oublié dans l’une des poches de son costume envoyé au pressing…

         Le groupe Nena avait déjà connu un grand succès dans les pays germanophones avec son premier single « Nur Geträumt » mais avec la chanson  99 Luftballons le groupe va connaître un succès international, devenant même numéro 1 dans plusieurs pays, alors même qu’il était chanté en allemand. La plupart des fans non germanophone de cette chanson ignoraient le contenu du texte mais étaient sensible à la mélodie et au si particulier timbre de la voie de Nena Kerner. De plus, le fait que le texte était en allemand, une langue que l’on avait guère l’habitude d’entendre à la radio, imprimait à la chanson une tonalité exotique. Ce n’est qu’en Angleterre que la chanson a été interprétée en anglais et a alors culminée un moment au hit parade. 

    Écrit par Carlo Karges, musique de Jörn-Uwe Fahrenkrog-Petersen , Kevin McAlea, et chanté par Gabriele Nena Kerner

    99 Luftballons, 1983

    Hast du etwas Zeit für mich                      Si tu m’accordes un peu de temps
    Dann singe ich ein Lied für dich              Alors je te chanterais une chanson
    Von 99 Luftballons                                      Sur 99 ballons
    Auf ihrem Weg zum Horizont                  En route pour l’horizon
    Denkst du vielleicht grad an mich          Si peut-être tu penses à moi
    Dann singe ich ein Lied für dich             Alors je te chanterais une chanson
    Von 99 Luftballons                                      Sur 99 ballons
    Und, dass so was von so was kommt      Et comment cela a pu arriver à cause de cette chose

    99 Luftballons                                              99 ballons
    Auf ihrem Weg zum Horizont                  En route vers ton horizon
    Hielt man für UFOs aus dem All              On les prenait pour des ovnis venant de l’espace
    Darum schickte ein General                     C’est pour cela qu’un général a envoyé
    Eine Fliegerstaffel hinterher                    Une escadrille d’avions à leur trousse
    Alarm zu geben, wenn’s so wär               C’était pour donner l’alarme qu’il a fait ça
    Dabei waren dort am Horizont                Et pourtant, il n’y avait à l’horizon
    Nur 99 Luftballons                                      que 99 ballons

    99 Düsenflieger                                           99 pilotes d’avions à réaction
    Jeder war ein großer Krieger                   Chacun d’entre eux était un grand guerrier
    Hielten sich für Captain Kirk                   Chacun se prenait pour le capitaine Kirk
    Es gab ein großes Feuerwerk                  Cela a donné un grand feu d’artifice
    Die Nachbarn haben nichts gerafft        Les voisins n’ont rien compris
    Und fühlten sich gleich angemacht        Et se sont sentis tout de suite provoqués
    Dabei schoss man am Horizont               Et pourtant on avait tiré à l’horizon
    Auf 99 Luftballons                                      que sur 99 ballons

    99 Kriegsminister                                       99 ministres de la guerre
    Streichholz und Benzinkanister              avec allumettes et jerricans d’essence
    Hielten sich für schlaue Leute                 Se prenaient pour des gens malins
    Witterten schon fette Beute                     Ils flairaient un gros butin
    Riefen : Krieg und wollten Macht           Ils criaient : la guerre et voulaient le pouvoir
    Mann, wer hätte das gedacht                  Mais qui aurait pu penser
    Dass es einmal soweit kommt                 Qu’on en arrive un jour à cela
    Wegen 99 Luftballons                               Tout cela à cause de 99 ballons

    Neun und neunzig jahre Krieg                99 années de guerre
    Liessen keinen platz für Sieger               N’avaient même pas laissés de place pour les vainqueurs
    Kriegsminister gibt’s nicht mehr            Des ministres de la guerre, il n’y en avait plus
    Und auch keine Düsenflieger                  Et aussi plus d’avions à réaction
    Heute zieh ich meine Runden                 Aujourd’hui je fais mes rondes
    Seh’ die welt in Trümmern liegen           Je vois que le monde est en ruine
    Hab’ ‘nen Luftballon gefunden                J’ai trouvé un ballon
    Denk’ an dich und lass’ ihn fliegen         Je pense à toi et je le laisse s’envoler


    99 Red Balloons par le groupe américain  Sleeping At last

         J’aime bien également la reprise récente en anglais du groupe de rock américain  Sleeping At last formé en 1998 dans l’Illinois aux États-Unis à l’initiative du multi-instrumentiste Ryan O’Neal qui l’a inclue dans son album Covers en 2014.

    Ryan O'Neal.png

    99 Red Balloons

    You and I in a little toy shop
    Buy a bag of balloons with the money we’ve got
    Set them free at the break of dawn
    ‘Til one by one, they were gone
    Back at base, bugs in the software
    Flash the message, « Something’s out there »
    Floating in the summer sky
    99 red balloons go by

    99 red balloons floating in the summer sky
    Panic bells, it’s red alert
    There’s something here from somewhere else
    The war machine, it springs to life
    Opens up one eager eye
    Focusing it on the sky
    As 99 red balloons go by

    99 Decision Street, 99 ministers meet
    To worry, worry, super-scurry
    Call out the troops now in a hurry
    This is what we’ve waited for
    This is it boys, this is war
    The president is on the line
    As 99 red balloons go by

    99 red balloons go by
    As 99 red balloons go by
    99 dreams I have had
    In every one a red balloon
    It’s all over and I’m standin’ pretty
    In this dust that was a city
    If I could find one souvenir
    Just to prove the world was here…
    Here it is, a red balloon
    And I think of you and let it go


    Sting 1985.jpg

    Sting Russians, 1985

         Trois années après la sortie de 99 Luftballons, c’est le chanteur britannique Sting qui sortait une chanson intitulée Russians qui dénonçait les dangers de l’équilibre de la terreur entre les États-Unis et l’URSS. La chanson qui reprend le thème musical Romance de la Romance d’un morceau de la suite orchestrale de Prokofiev, Lieutenant Kijé, a connu un énorme succès. 

    M. Kroutchev a dit : « Nous vous enterrerrons » /  « Je ne partage pas ce point de vue.« 
    M. Reagan dit :  « Nous vous protégerons / Je ne partage pas ce point de vue.« 

    Et pour ceux qui voudraient écouter le thème Romance de Prokofiev qui a inspiré Sting (5 mn)


    communiquer avec les animaux : de l’Épopée de Gilgamesh aux communicateurs animaliers.


    Bas-relief du palais  de Sargon II à Khorsabad (713-706 av. J.–C.)
    Représentation de Gilgamesh ou de Enkidu portant un lion dans ses bras

        Dans l’Épopée de Gilgamesh, un ancien récit épique de l’ancienne Mésopotamie datant de la fin du IIIe millénaire avant notre ère et qui est l’une des œuvres les plus anciennes de l’humanité, il est question d’un personnage sauvage à la force prodigieuse du nom de Enkidu qui vit en dehors de l’humanité dans des espaces désertiques en parfaite harmonie avec les animaux dont il comprend le langage. 

    (Et c’est là), dans la steppe,
    (Qu’) elle* forma Enkidu-le-preux.      * la déesse Aruru
    Mis au monde en la Solitude, 
    Aussi compact que Ninurta.
    Abondamment velu par tout le corps,
    Il avait une chevelure de femme,
    Aux boucles foisonnant comme un champ d’épis.
    Ne connaissant ni concitoyens, ni pays,
    Accoutré à la sauvage,
    En compagnie des gazelles, il broutait ;
    En compagnie de (sa) harde, il fréquentait l’aiguade ;
    Il se régalait d’eau en compagnie des bêtes.

    — Tablette I de la version standard, traduction de J. Bottéro.

          Gilgamesh, le roi despotique de la cité d’Uruk ayant entendu parler d’Enkidu et le considérant comme un rival sur le plan de la force physique souhaite le faire venir en sa cité pour se mesurer à lui. Il utilisera pour cela un stratagème, préférant lui envoyer à la place de ses hommes d’armes la belle courtisane Shamhat (La « joyeuse ») qui le « civilisera » en lui enseignant l’amour, les bonnes manières et le langage des hommes, mais cette conversion à la civilisation aura un prix : Enkidu sera définitivement privé de la faculté de communiquer avec les animaux.

    Quand elle eut laissé choir son vêtement,
    Il s’allongea sur elle,
    Et elle lui fit, à (ce) sauvage,
    Son affaire de femme,
    Tandis que, de ses mamours, il la cageolait. 
    Six jours et sept nuits, Enkidu, excité,
    Fit l’amour à Lajoyeuse (Shamhat) !
    Une fois soûlé du plaisir (qu’)elle (lui avait donné),
    Il se disposa à rejoindre sa harde.
    Mais, à la vue d’Enkidu,
    Gazelles de s’enfuir,
    Et les bêtes sauvages de s’écarter de lui.

    — Tablette I de la version standard, traduction de J. Bottéro.

         Certains historiens ont vus dans cette épopée une métaphore du passage des sociétés nomades de chasseurs-cueilleurs dans lesquelles les hommes vivaient en petits groupes en symbiose complète avec la nature, ses plantes et ses animaux aux sociétés sédentaires d’agriculteurs et d’éleveurs de la révolution néolithique par lesquelles l’homme va « s’extraire » de la Nature et, en l’exploitant, peu à peu s’en éloigner.


         

    Anna Breytenbach et Laila del Monte

        À l’instar des êtres humains, les animaux possèdent aussi un esprit, certes différent du nôtre, mais qui leur permet d’éprouver eux aussi des émotions, des pensées et des désirs et si leurs systèmes de communication sont très différents de notre langage verbal, il est reconnu qu’ils leur permettent d’échanger et de transmettre des informations entre membres d’une même espèce mais également avec les espèces différentes. Parmi ces systèmes de communication figurerait ce qu’on pourrait nommer un langage de type télépathique. Ce « langage » spécifique qui permettait aux hommes du paléolithique de communiquer avec les animaux et que certains indigènes des sociétés premières déclarent encore aujourd’hui posséder peut-il être réintégré par l’homme moderne ? le vidéo suivante que je vous recommande hautement de visualiser et qui présente le travail d’Anna Breytenbach, une jeune sud-africaine qui se présente comme « communicatrice animale » semble le confirmer. À voir aussi les travaux réalisés par l’une de ses collègue, Laila del Monte (visible sur YouTube). Les communicants animaux sont souvent des femmes. Faut-il considérer ce fait comme un hasard ?


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    Le Démon, conte poétique oriental de Mikhaïl Lermontov et ses illustrateurs (1ère partie)


    Mokhaïl Lermontov.jpg
    Mikhaïl Lermontov (1814-1841)

    « II se venge du monde, parce qu’il n’est pas de ce monde; il se venge des hommes, parce qu’il n’est pas tout à fait un homme… Les bêtes distinguent l’odeur humaine. Ainsi, les hommes sentaient en Lermontov une odeur qui le dénonçait comme étant d’une autre race. »          V.Méréjkovsky

    Le « poète du Caucase ».

          Mikhaïl  Iourievitch Lermontov, poète, peintre, romancier et dramaturge , est considéré comme le représentant le plus brillant du romantisme russe. Sa mère, issue de la grande aristocratie russe, meurt alors qu’il n’a que deux ans et il est alors élevé par sa grand-mère maternelle, une femme dure, autoritaire et possessive, qui veut l’éloigner de son père, un militaire désargenté au tempérament instable et alcoolique qu’elle menace de déshériter. L’enfant souffrira beaucoup de cette dissension familiale qui marquera son caractère de manière indélébile. Son père décédera à son tour alors qu’il n’a que sept ans et sa grand-mère va alors prendre totalement en main son éducation l’entourant de précepteurs qui lui apprendront l’anglais, l’allemand et le français et l’initieront à l’histoire, la littérature et les arts. À l’âge de 17 ans, il commence ses études à l’Université de Moscou mais les interrompt brutalement pour rejoindre l’école des Cadets de Saint-Petersbourg où il a suivi sa grand-mère. Il en sortira officier du régiment des hussards de la Garde et va dés lors mener une vie mondaine et dissolue grâce à l’argent que lui dispense sa grand-mère. Dans le même temps, il s’essaie à la poésie, lit beaucoup, Pouchkine, Byron, Schiller et Victor Hugo et s’intéresse aux luttes sociales qui sont nombreuses dans ce pays arriéré qu’est alors la Russie. Ses prises de position feront qu’il sera arrêté en 1837 et éloigné un temps dans le Caucase comme officier des dragons; c’est là qu’il poursuivra l’écriture de ses deux chef-d’œuvre : le conte poétique oriental le Démon qu’il avait débité à l’âge de 14 ans et son roman psychologique Un héros de notre temps où le personnage principal Petchorine envoyé dans le Caucase pour combattre les tribus tchétchènes révoltées lui ressemble à s’y méprendre et dans lequel il va décrirez le mal de vivre de la jeunesse russe de son époque. Revenu rapidement à Moscou grâce à l’entremise de sa grand-mère il se consacre deux années à la littérature et achèvera son roman Un héros de notre temps qui sera publié en 1840 et connaîtra un succès immédiat. Renvoyé de nouveau dans le Caucase en 1841 suite à un duel avec le fils de l’ambassadeur de France, il y combattra avec bravoure une révolte des Tchètchènes mais y trouvera la mort lors d’un duel à l’âge de 28 ans   –   (source Wikipedia)

    4.gif    Le duel


    Ilya Nikolaevich Zankovsky - chaîne de montagnes enneigés.jpgIlya Nikolaevich Zankovsky – chaîne de montagnes enneigées

         Mikhaïl  Lermontov a découvert le Caucase très jeune à l’occasion de plusieurs séjours (1818, 1820 et 1825) aux eaux de Piatigorsk, une station thermale fréquentée par l’aristocratie russe où sa grand-mère, Elisabeth Aleksiéevna, l’emmenait pour soigner  sa santé délicate et d’où il pouvait percevoir dans les lointains la silhouettre immaculée du mont ….. Il y retournera à plusieurs reprises, après sa disgrâce par le Tsar de 1837, sous l’uniforme militaire et y trouvera la mort en 1841 à l’âge de 28 ans, non pas au cours d’un combat contre les insurgés mais de la même manière que Pouchkine et quatre année après ce dernier lors d’un duel. La légende romantique raconte que le combat se déroula sous un orage dantesque et que les duellistes avaient choisi de le mener au bord d’un précipice. À l’instar de d’autres grands écrivains russes comme Pouchkine et Tolstoï et des peintres comme Zankovsky, Lermontov a été fasciné par le Caucase, la grandeur et la magnificence de ses paysages, la richesse de ses cultures et la fierté ombrageuse de ses habitants qu’il décrira avec respect, la beauté farouche de ses femmes au point qu’il surnommera cette région la « patrie de son âme ». Voici l’ode qu’il écrira à l’occasion de son arrivée comme officier des dragons en 1837 :

         « Salut, Caucase au front blanchi ! Je ne suis pas un étranger dans tes domaines. Déjà, au temps de ma jeunesse, tu m’as accoutumé à tes solitudes. Et depuis lors combien de fois en rêve n’ai-je pas franchi tes sommets, attiré par les splendides espaces de l’Orient ! 0 libre terre de montagnes, tu es sauvage ; mais que tu es belle ! Tes hauteurs escarpées semblent des autels, et quand les nuages le soir volent de loin sur tes cimes, tantôt c’est comme une vapeur bleue qui t’enveloppe, tantôt on dirait des ailes flexibles qui se balancent au-dessus de ta tête, tantôt on croit voir passer des ombres ou se dresser des fantômes, de ces fantômes qui apparaissent dans les songes… cependant que la lune brille solitaire dans les bleus espaces du ciel. Combien j’aimais, ô Caucase, et tes belles filles sauvages, et les mœurs guerrières de tes fils, et au-dessus de tes sommets les profondeurs transparentes de l’azur, et la voix terrible, la voix toujours nouvelle de la tempête, soit qu’elle mugisse sur tes hauteurs, soit qu’elle gronde au fond de tes abîmes, — une clameur éveillant au loin une clameur, comme le cri des sentinelles au sein de la nuit ! »

    ILYA NIKOLAEVITCH ZANKOVSKY (1832-1919) - Mount Kazbek.jpgIlya Nikolaevich Zankovsky  –  Le Mont Kazbek. Ce mont est cité par Lermontov dés les premières lignes du poème (§ III)

       Débuté en 1828 alors que Lermontov n’avait que 14 ans, le Démon connaîtra de nombreuses refontes jusqu’à son achèvement en 1834 mais il ne sera publié en Russie que quatre années plus tard en 1838 de manière édulcorée pour ne pas s’attirer les foudres de la censure tsariste et finalement dans sa version originale qu’en 1860, 19 années après la mort de l’auteur. Dans sa toute première version, le conte décrivait la rivalité d’un démon et d’un ange amoureux d’une religieuse. Dans la seconde version, le démon tuait l’ange-gardien de la jeune femme pour assouvir sa haine. L’action se situait alors en Espagne mais le premier séjour de quelques mois qu’il a passé dans l’armée en 1837 au Caucase vont profondément marquer le poète qui dés son retour à Saint-Pétersbourg réécrira le conte et le dramatisera en le situant dans la nature grandiose, sauvage et pleine de mystère de cette région des confins de la Russie.

    ilya-zankovsky - Gorges du Darial.pngIlya Nikolaevich Zankovsky – les Gorges du Darial citées par Lermontov dés les premières lignes du poème (§ III)

         Nourri durant ses séjours au Caucase des légendes géorgiennes, fasciné par la beauté sublime des paysages montagneux, Lermontov va transporter son démon dans ces lieux qui l’inspire. Mais dans ses bagages, le poète a emmené avec lui ses déceptions face à l’inertie de la société russe de l’époque, étouffée par un pouvoir absolu archaïque et étroit, son ressentiment de n’avoir pas pu faire reconnaître son talent et le mal-de-vivre qui en découle. À la différence des démons brossés par l’occident qui ne se posent pas de problèmes de conscience et dont la raison d’être est la réalisation du mal, le démon de Lermontov, à l’instar du poète lui-même, souffre de mélancolie et d’ennui et regrette le temps d’avant sa chute.  Ce n’est finalement que pour échapper à ce mal-être qu’il se livre au mal. C’est la vision de la belle Tamara, une jeune princesse géorgienne promise à un prochain mariage dansant avec ses compagnes qui brise la fatalité de sa condition d’être déchu et maudit. Le Génie du mal se transforme alors en amoureux transi et sur l’injonction de sa belle finit par abjurer son appartenance au mal :

    O Thamara, je jure par toi,
    Par ta sainteté, par ta foi,
    L’haleine de ta bouche pure,
    Les vagues de ta chevelure,
    Tes premières larmes, et par
    L’éclair de ton dernier regard ;
    Par mon bonheur, par ta souffrance,
    Je jure enfin par mon amour
    Que j’ai renoncé pour toujours
    À mon orgueil, à ma vengeance.
    Je ne sèmerai plus jamais
    Le venin de la flatterie.
    J’apprendrai comme on aime et prie ;
    Avec le Ciel je veux la paix !
    Je veux croire au bien ; vois, j’efface
    D’une larme de repentir
    Sur mon front foudroyé, la trace
    Du feu céleste. Mais aime-moi ».
    « Je te donnerai tout,
    tout ce qui est sur terre, aime-moi ».


    émon volant Aquarelle noirele vol du Démon vu par le peintre Mikhaïl Vroubel


    Le Démon, conte poétique

    PREMIERE PARTIE

    image-1.jpg

    I.  Un ange déchu, un démon plein de chagrin, volait au-dessus de notre terre pécheresse. Les souvenirs de jours meilleurs se pressaient en foule devant lui, de ces jours où, pur chérubin, il brillait au séjour de la lumière ; où les comètes errantes aimaient à échanger avec lui de bienveillants et gracieux sourires ; où, au milieu des ténèbres éternelles, avide de savoir, il suivait, à travers les espaces, les caravanes nomades des astres abandonnés ; où enfin, heureux premier-né de la création, il croyait et aimait ; il ne connaissait alors ni le mal ni le doute ; et une monotone et longue série, de siècles inféconds n’avaient point encore troublé sa raison… Et encore, encore il se souvenait !… Mais il n’était plus assez puissant pour se souvenir de tout.

    Démon en vol :  en haut à gauche, de Zichy Mihaly et ci-dessous de Mikhaïl Vroubel


    II.  Depuis longtemps réprouvé, il errait dans les solitudes du monde sans trouver un asile. Et cependant les siècles succédaient aux siècles, les instants aux instants. Lui, dominant le misérable genre humain, semait le mal sans plaisir et nulle part ne rencontrait de résistance à ses habiles séductions. Aussi le mal l’ennuyait…

    Михаил Врубел – демонът на живописта

    image.jpg

    III.  Bientôt le banni céleste se mit à voler au-dessus du Caucase. Au-dessous de lui, les neiges éternelles du Kazbek scintillaient comme les facettes d’un diamant ; plus bas, dans une obscurité profonde, se tordait le sinueux Darial, semblable aux replis tortueux d’un reptile. Puis le Terek, bondissant comme un lion à la crinière épaisse et hérissée, remplissait l’air de ses rugissements ; les bêtes de la montagne, les oiseaux décrivant leurs orbes dans les hauteurs azurées écoutaient le bruit de ses eaux ; des nuages dorés, venus de lointaines régions méridionales, accompagnaient sa course vers le nord et les masses rocheuses, plongées dans un mystérieux sommeil, inclinaient leurs têtes sur lui et couronnaient les nombreux méandres de ses ondes

    Démon en vol : ci-dessus à gauche, illustration de Zichy Mihaly et ci-dessous aquarelle de Mikhaïl  Lermontov

    Les gorges du Darial ) autolithographie de Lermontov.jpg

    La tête de démon sur fond de montagnes. Aquarelle dorée - Голова Демона на фоне гор. Золотая акварель.jpg

    Tête du démon avec en arrière plan le mont Kazbek par Mikhaïl Vroubel

    Pour écouter le poème en russe ou interrompre, cliquer sur la flèche

       Assises sur le roc, les tours des châteaux semblaient regarder à travers les vapeurs et veiller aux portes du Caucase comme des sentinelles géantes placées sous les armes. Toute la création divine était aux alentours, sauvage et imposante ; mais l’ange, plein d’orgueil, embrassa d’un regard dédaigneux l’œuvre de son Dieu et aucune de toutes ces beautés ne vint se refléter sur sa figure hautaine. 

    Demon observant par Mikhaïl Vroubel

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    IV.  Puis le tableau changea ; une nature pleine de vie s’épanouit à ses regards ; les luxuriantes vallées de la Géorgie se déroulèrent au loin comme un magique tapis. Terre heureuse et florissante !… Les silhouettes des ruines, les ruisseaux à l’eau rapide et murmurante et au fond parsemé de cailloux aux mille couleurs ; les buissons de roses sur lesquels les rossignols à la voix douce, chantent la plaintive beauté que rêva leur amour ; les ombrages des platanes touffus, entremêlés de lierre abondant ; les grottes où les timides chevreuils se réfugient aux jours brûlants ; l’éclat, le mouvement, le murmure des feuilles ; le bruit sonore de mille voix ; l’haleine parfumée de mille plantes ; la voluptueuse ardeur du milieu du jour ; les nuits toujours humides d’une rosée odorante ; les étoiles du ciel, brillantes comme le regard et les yeux des jeunes Géorgiennes. Mais hormis une froide jalousie, cette nature splendide n’éveilla dans l’âme insensible du proscrit, ni nouveau sentiment, ni nouvelle aspiration et tout ce qu’il voyait devant lui, il le méprisait et le détestait.


    smalldemon2.jpg

    V.  Cette grande demeure, ce palais spacieux, le vieux Gudal aux cheveux blancs les a bâtis pour lui. Ils ont coûté bien des larmes, bien des fatigues aux esclaves soumis depuis longtemps à ses ordres. Au lever du jour, les ombres de ses murailles s’allongent sur les pentes des montagnes voisines. Des marches creusées dans le roc conduisent de la tour, placée à l’un des angles, au bord de la rivière. C’est en suivant cette rampe sinueuse, que la jeune princesse Tamara va puiser de l’eau à l’Arachva[4].

    Tamara descendant au bord de l’Arachva – illustration de Frances Robson


    grafika_lermontova_007.png

    les Gorges du Darial, aquarelle de Lermontov

    VI.  Toujours silencieuse, la sombre demeure, du haut des rochers escarpés, semble contempler les vallées. Mais en ce jour un grand festin a été servi dans ses murs ; la zournarésonne et le vin coule à flot. Gudal marie sa fille ; toute la famille a été conviée au banquet. Sur la terrasse couverte de tapis, la fiancée est assise parmi ses compagnes et les heures s’écoulent oisivement pour elle au milieu des jeux et des chants. Déjà le disque du soleil s’est caché derrière les montagnes lointaines. Les jeunes filles chantent en battant la mesure avec leurs mains et la jeune fiancée prend son bouben[6]. Tout à coup, le balançant d’une main au dessus de sa tête et plus rapide qu’un oiseau, elle s’élance : tantôt elle s’arrête et regarde autour d’elle et son œil humide scintille à travers ses cils jaloux ; tantôt elle joue gracieusement de la prunelle sous ses noirs sourcils ; puis, légère, se penche vivement et tandis que son petit pied adorable semble nager dans l’air, elle sourit avec une gaîté enfantine. Les rayons tremblants de la lune se jouant parfois tout doucement à travers une atmosphère humide, peuvent à peine être comparés à ce sourire animé comme la vie, comme la jeunesse.


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    VII.  J’en jure par l’astre des nuits, par les rayons du soleil levant ou couchant ! jamais monarque de la Perse dorée, jamais roi de la terre ne posa ses lèvres sur de pareils yeux. Jamais la fontaine jaillissante du harem, aux jours les plus brûlants ne lava de sa rosée perlée une semblable taille. Jamais la main d’un mortel couvrant de caresses un corps bien-aimé ne déroula une aussi belle chevelure. Depuis le jour où l’homme perdit le paradis, je le jure, jamais semblable beauté n’est éclose sous le soleil du midi.


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    Danseuses sur un toit, aquarelle de Mikhaïl  Lermontov

    VIII.  Pour la dernière fois, elle a dansé !… Hélas ! Demain l’attendent, elle l’héritière de Gudal, l’enfant gâtée de la liberté, le triste sort de l’esclave, une famille étrangère, une patrie inconnue. Et déjà des doutes mystérieux assombrissaient la sérénité de son visage. Mais il y avait tant de grâce harmonieuse dans sa démarche, tant d’expression et de naïve simplicité dans tous ses mouvements, que si le démon dans son vol l’eût regardée en ce moment, il se fut rappelé ses anciens frères célestes ; il se serait doucement détourné et aurait soupiré.


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    Mikhaïl Vroubel – Le démon découvrant Tamara

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    IX.    Et le démon la vit !… Et à l’instant même il ressentit dans tout son être une agitation étrange. Une bienfaisante harmonie vibra dans la solitude de son âme muette, et de nouveau il put comprendre cette divine merveille d’amour de douceur et d’incomparable beauté. Longtemps il admira cette tendre image et les rêves d’un bonheur évanoui se déroulèrent encore devant lui, comme une longue chaîne ou comme les groupes d’étoiles au firmament. Cloué par une force invisible, il fit connaissance avec une nouvelle tristesse et soudain le sentiment fit résonner en lui sa puissante voix d’autrefois. Était-ce un symptôme de régénération ? au fond de son âme, il ne pouvait trouver des paroles de perfide séduction. Devait-il oublier ? Mais Dieu lui refusa l’oubli et du reste, il ne l’eût point accepté !

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    X.  Le jour est à son déclin, et sur un superbe coursier, brisé de fatigue, le fiancé se hâte avec impatience vers le festin nuptial. Déjà il a atteint les vertes rives du limpide Arachva, et péniblement, pas à pas, courbée sous la lourde charge des présents, une longue file de chameaux s’avance et couvre au loin les détours nombreux du chemin. On entend le bruit de leurs clochettes !…

    Le roi de Cinodal lui-même conduit la riche caravane. Une ceinture serre sa taille svelte ; la garniture de son sabre et de son poignard brillent au soleil ; il porte sur ses épaules un fusil à la batterie reluisante et le vent joue avec les manches de son manteau, bordé tout autour de riches galons. À la selle et à la bride pendent des houppes de soie brodées aux mille couleurs, sous lui piaffe un fringant coursier à la robe dorée et sans prix ; il est déjà tout blanc d’écume ; c’est un enfant de Karabak[7] ; il dresse l’oreille et, plein de frayeur, souffle avec force ; puis, du haut des rochers, regarde avec ombrage les flots de la rivière à l’écume jaillissante. Le chemin que suit le rivage est étroit et dangereux ; à gauche le rocher ; à droite le lit profond de la rivière furieuse. Il est déjà tard. Sur les sommets couverts de neige le jour s’éteint et l’obscurité se fait !… La caravane hâta le pas.


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    XI.  À ce point de la route s’élève une chapelle. Là, depuis de longues années, repose en Dieu, un prince inconnu, qu’une main vengeresse immola et ce lieu est devenu depuis l’objet d’un culte. Le voyageur qui court au combat ou va à la fête, vient en tout temps prononcer dans la chapelle une fervente prière, et cette prière le protège contre le poignard musulman. Mais le jeune fiancé dédaigna la coutume de ses aïeux, et un esprit méchant le troubla avec une perfide vision. Au milieu des ombres de la nuit, il s’imaginait couvrir de baisers ardents les lèvres de sa jeune fiancée. Tout à coup dans l’obscurité, en avant de lui, deux hommes paraissent ; puis d’autres encore ; un coup de feu retentit ; qu’arrive-t-il ? Le prince intrépide se dresse sur ses étriers bruyants, enfonce son bonnet sur ses sourcils ; puis, sans articuler un mot, saisit d’une main la crosse de son fusil turc, fouette son cheval et comme un aigle fond en avant. Un second coup de feu retentit, puis un cri sauvage et un gémissement étouffé résonnent dans la profondeur de la vallée. Le combat n’a pas duré longtemps ; les timides Géorgiens ont fui de tous côtés.


    XII.  Tout s’est apaisé. Pressés en foule, les chameaux regardent avec frayeur les cadavres des cavaliers et l’on entend parfois tinter leurs clochettes. La riche caravane est dépouillée et déjà les oiseaux nocturnes volent autour des corps des chrétiens. Hélas ! ils n’auront pas la sépulture paisible qui les attendait sous les dalles du monastère, où furent enterrées les dépouilles de leurs pères. Leurs mères et leurs sœurs, couvertes de longs voiles, ne viendront pas des pays lointains prier et sangloter tristement sur leurs tombes ! sous le rocher qui borde le chemin, seule, une main pieuse élèvera une croix en leur mémoire ; le lierre printanier l’entourera en grandissant de son réseau d’émeraudes comme une douce caresse ; et le pèlerin fatigué par une marche longue et pénible ne manquera jamais de se détourner de sa route pour venir se reposer à l’ombre du signe divin !…


    Le cheval se précipite plus vite que la biche ... Aquarelle dorée.jpg

    XIII.  Un cheval plus rapide qu’un daim précipite sa course, souffle bruyamment et semble voler au combat. Tantôt il recule subitement après un bond et prête l’oreille au moindre souffle en dilatant ses larges naseaux : tantôt il frappe vivement le sol avec les clous de ses fers bruyants, secoue sa crinière éparse et repart follement en avant. Son cavalier silencieux chancelle à chaque pas sur les arçons et laisse pencher sa tête sur l’encolure. Déjà il a abandonné les rênes et ses pieds se sont enfoncés dans les étriers, la housse est sillonnée de larges taches de sang ! Ô vaillant coursier ! Rapide comme la flèche ! tu as emporté ton maître du combat. Mais la balle ennemie d’un Circassien l’a frappé dans l’ombre.


    XIV.  Toute la famille de Gudal pleure, se lamente et une grande foule s’attroupe dans la cour. Quel est ce cheval emporté qui vient de s’abattre ? quel est ce cadavre étendu sur le seuil de la porte ? quel est ce cavalier sans vie ? Les plis de son front basané ont conservé la trace d’une alarme guerrière ; ses armes et ses vêtements sont souillés de sang ; dans une dernière étreinte nerveuse sa main s’est raidie sur la crinière. Ô fiancée ! Ton regard n’a pas attendu longtemps ton jeune promis ! Il a tenu sa parole de prince et il est accouru au festin nuptial ! Mais, hélas ! Jamais plus il ne remontera sur son rapide coursier.

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    °°°

    XV.  La colère divine a fondu comme la foudre au milieu de cette famille qui ne connaissait point encore le malheur. La pauvre Tamara s’est jetée sur sa couche en sanglotant, ses larmes coulent avec abondance, et son sein gonflé se soulève péniblement !…

                                       

    Tout à coup au-dessus d’elle une voix surnaturelle se fait entendre :

    Regarder les démons   « Ne pleure pas enfant, ne pleure pas en vain ; tes larmes ne peuvent tomber sur ce cadavre muet comme une rosée vivifiante ; les larmes ne peuvent que ternir le regard limpide des jeunes filles et creuser leurs joues. Il est bien loin déjà ; il ne connaîtra point ta douleur et ne pourra l’apprécier ; la lumière céleste réjouit maintenant ses yeux qui n’ont plus rien de ce monde et il n’entend plus que les concerts du paradis. Que sont les rêves insignifiants de la vie, et les gémissements et les larmes d’une pauvre fille, pour un hôte des cieux ? Rien. Non ! le sort d’une créature mortelle, crois-moi, mon ange terrestre, ne vaut pas un seul instant de ta chère tristesse. À travers les océans éthérés sans gouvernail et sans voiles, les chœurs des astres brillants voguent doucement au milieu des vapeurs ; dans les espaces infinis des cieux, les groupes floconneux des nuages impalpables passent sans laisser de trace ; l’heure de la séparation, l’heure du retour, n’ont pour eux ni joie ni tristesse ; pour eux l’avenir est vide de désirs et le passé sans regret. En ce jour d’affreux malheurs souviens-toi d’eux, bannis toute pensée terrestre, et comme eux, écarte de toi tout souci : dès que la nuit enveloppera de son ombre les sommets du Caucase ; dès que sous la puissance d’une voix magique, le monde charmé se taira ; dès que la brise du soir agitera sur les rochers l’herbe fanée, que les petits oiseaux cachés sous elle sautilleront plus gaiement dans l’ombre, et que sous les branches de la vigne la fleur des nuits s’épanouira pour boire avidement la rosée céleste ; dès que la lune argentée montera lentement derrière la montagne et jettera sur toi ses regards indiscrets, je volerai aussitôt vers toi, je serai ton hôte jusqu’au jour et sur tes paupières aux cils soyeux je ferai éclore des songes d’or. »


    XVI.  La voix se tut ; et dans le lointain les sons s’éteignirent doucement l’un après l’autre. Tamara se lève en sursaut et regarde autour d’elle. Une agitation indicible fait battre son cœur. C’est de la douleur, de l’effroi, un élan d’enthousiasme ; — rien ne peut être comparé à cela. Tous les sentiments fermentent en elle, l’âme a brisé ses liens ; le feu court dans ses veines. Cette voix nouvelle et admirable semble encore résonner auprès d’elle. Vers le matin seulement le sommeil désiré vint fermer ses yeux fatigués.


    Mais alors son esprit fut agité par un rêve étrange et prophétique : un nouveau venu sombre et silencieux, resplendissant d’une beauté immortelle, se penchait vers son chevet et son regard se fixait sur elle avec un tel amour, une telle tristesse, qu’il semblait avoir pitié d’elle. Ce n’était point un ange des cieux, ni son divin gardien ; l’auréole aux rayons lumineux ne se mêlait point aux boucles de sa chevelure ; ce n’était point l’esprit méchant de l’enfer ni un martyr du vice. Oh non ! Il avait la douce clarté d’un beau soir, qui n’est ni le jour ni la nuit, ni les ténèbres ni la lumière !…

    Le Démon de Mikhaïl Lermontov – Fin de la 1ère partie

    à suivre…


    Video d’animation qui s’inspire des illustrations de Mikhaïl Vroubel réalisée sur une très belle musique du talentueux compositeur de musique de film Hans Zimmer (Bande originale du film Anges & Démons)


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