la mort du loup – Alfred de Vigny


1311309-Alfred_de_Vigny_les_Destinées-1.jpgLa mort de loup d’Alfred de Vigny – Lithographie d’André Dubois

« Seul le silence est grand ; tout le reste est faiblesse […]
Gémir, pleurer, prier est également lâche.
Fais énergiquement ta longue et lourde tâche.
Dans la voie où le sort a voulu t’appeler,
puis après, comme moi, souffre et meurt sans parler »

Alfred de Vigny, La mort du loup extrait du recueil Les Destinées,
cf Lagarde et Michard, tome 5


Stoïcisme tragique

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    Un poème dont j’avais, adolescent, appris par cœur un extrait… Souvenir ému des années de lycée et des six volumes du célèbre manuel de biographies d’auteurs et de textes littéraires français écrits par André Lagarde et Laurent Michard  et publié par les éditions Bordas qui m’avait fait découvrir ainsi qu’à des millions d’adolescents les trésors de la littérature française (20 millions d’exemplaires ont été tirés !). Je les conserve en bonne place dans ma bibliothèque et leur voue une dévotion comme à des reliques…

Parmi les nombreux audios de ce poème, j’ai choisi celui énoncé par le talentueux
acteur et conteur canadien Gilles Claude Thériault qui nous a quitté récemment.


La mort du loup

Les nuages couraient sur la lune enflammée
Comme sur l’incendie on voit fuir la fumée,
Et les bois étaient noirs jusques à l’horizon.
Nous marchions sans parler, dans l’humide gazon,
Dans la bruyère épaisse et dans les hautes brandes,
Lorsque, sous des sapins pareils à ceux des Landes,
Nous avons aperçu les grands ongles marqués
Par les loups voyageurs que nous avions traqués.
Nous avons écouté, retenant notre haleine
Et le pas suspendu. — Ni le bois, ni la plaine
Ne poussait un soupir dans les airs ; Seulement
La girouette en deuil criait au firmament ;
Car le vent élevé bien au dessus des terres,
N’effleurait de ses pieds que les tours solitaires,
Et les chênes d’en-bas, contre les rocs penchés,
Sur leurs coudes semblaient endormis et couchés.
Rien ne bruissait donc, lorsque baissant la tête,
Le plus vieux des chasseurs qui s’étaient mis en quête
A regardé le sable en s’y couchant ; Bientôt,
Lui que jamais ici on ne vit en défaut,
A déclaré tout bas que ces marques récentes
Annonçait la démarche et les griffes puissantes
De deux grands loups-cerviers et de deux louveteaux.
Nous avons tous alors préparé nos couteaux,
Et, cachant nos fusils et leurs lueurs trop blanches,
Nous allions pas à pas en écartant les branches.
Trois s’arrêtent, et moi, cherchant ce qu’ils voyaient,
J’aperçois tout à coup deux yeux qui flamboyaient,
Et je vois au delà quatre formes légères
Qui dansaient sous la lune au milieu des bruyères,
Comme font chaque jour, à grand bruit sous nos yeux,
Quand le maître revient, les lévriers joyeux.
Leur forme était semblable et semblable la danse ;
Mais les enfants du loup se jouaient en silence,
Sachant bien qu’à deux pas, ne dormant qu’à demi,
Se couche dans ses murs l’homme, leur ennemi.
Le père était debout, et plus loin, contre un arbre,
Sa louve reposait comme celle de marbre
Qu’adorait les romains, et dont les flancs velus
Couvaient les demi-dieux Rémus et Romulus.
Le Loup vient et s’assied, les deux jambes dressées
Par leurs ongles crochus dans le sable enfoncées.
Il s’est jugé perdu, puisqu’il était surpris,
Sa retraite coupée et tous ses chemins pris ;
Alors il a saisi, dans sa gueule brûlante,
Du chien le plus hardi la gorge pantelante
Et n’a pas desserré ses mâchoires de fer,
Malgré nos coups de feu qui traversaient sa chair
Et nos couteaux aigus qui, comme des tenailles,
Se croisaient en plongeant dans ses larges entrailles,
Jusqu’au dernier moment où le chien étranglé,
Mort longtemps avant lui, sous ses pieds a roulé.
Le Loup le quitte alors et puis il nous regarde.
Les couteaux lui restaient au flanc jusqu’à la garde,
Le clouaient au gazon tout baigné dans son sang ;
Nos fusils l’entouraient en sinistre croissant.
Il nous regarde encore, ensuite il se recouche,
Tout en léchant le sang répandu sur sa bouche,
Et, sans daigner savoir comment il a péri,
Refermant ses grands yeux, meurt sans jeter un cri.

II

J’ai reposé mon front sur mon fusil sans poudre,
Me prenant à penser, et n’ai pu me résoudre
A poursuivre sa Louve et ses fils qui, tous trois,
Avaient voulu l’attendre, et, comme je le crois,
Sans ses deux louveteaux la belle et sombre veuve
Ne l’eût pas laissé seul subir la grande épreuve ;
Mais son devoir était de les sauver, afin
De pouvoir leur apprendre à bien souffrir la faim,
A ne jamais entrer dans le pacte des villes
Que l’homme a fait avec les animaux serviles
Qui chassent devant lui, pour avoir le coucher,
Les premiers possesseurs du bois et du rocher.

Hélas ! ai-je pensé, malgré ce grand nom d’Hommes,
Que j’ai honte de nous, débiles que nous sommes !
Comment on doit quitter la vie et tous ses maux,
C’est vous qui le savez, sublimes animaux !
A voir ce que l’on fut sur terre et ce qu’on laisse
Seul le silence est grand ; tout le reste est faiblesse.
– Ah ! je t’ai bien compris, sauvage voyageur,
Et ton dernier regard m’est allé jusqu’au coeur !
Il disait :  » Si tu peux, fais que ton âme arrive,
A force de rester studieuse et pensive,
Jusqu’à ce haut degré de stoïque fierté
Où, naissant dans les bois, j’ai tout d’abord monté.
Gémir, pleurer, prier est également lâche.
Fais énergiquement ta longue et lourde tâche
Dans la voie où le Sort a voulu t’appeler,
Puis après, comme moi, souffre et meurs sans parler. «

Alfred de Vigny, La mort du loup extrait du recueil Les Destinées.


Erika Pluhar – Hotel zur Einsamkeit, 1976


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   Chère Erika Pluhar, actrice et chanteuse autrichienne, vamp et femme fatale à ses débuts, devenue l’une des égéries des années soixante dix lorsqu’elle soutenait la révolution des œillets du Portugal et chantait de sa voix suave les chansons de Wolf Bierman, ce chanteur contestataire d’Allemagne de l’Est écartelé entre sa foi dans l’idéal communiste et la réalité tragique de ce qu’était alors la RDA et dont le moindre défaut est d’avoir eu comme belle-fille la chanteuse punk Nina Hagen. C’est aujourd’hui devenue une vieille dame de plus de quatre-vingt années, encore vive et alerte. La chanson d’Erika Pluhar  que j’ai choisi de vous présenter est Hotel zur Einsamkeit (Hôtel sur solitude), une interprétation de 1976 de la chanson française Hôtel des voyageurs crée en 1972 par le compositeur français Jacques Datin pour Serge Reggiani.

Hotel zur Einsamkeit

Auf den Stühlen welken unsere Kleider
Und der Morgen, dieser Ehrabschneider
Steht vor dem Fenster wie ein Baum
Und füllt mit Vogellärm den Raum
Die frischen Narben deiner Haut
Sind Schatten die die Sonne baut

Du träumst deinen Traum noch zu Ende
Mir zittert schon die Hand
Oh wie du lügst, wenn du schläfst
Geliebter, du mein Feind

Hotel zur Einsamkeit, Zimmer mit Bad
Blick auf den Park, und jede Nacht
Herr Sowieso, der seine Polonaise spielt
Hotel zur Einsamkeit, hier war es früher
Einmal schön, ich hasse die Erinnerung und den Selbstbetrug

Ein paar Mücken stoßen an die Decke. Plötzlich friert
Mich so, dass ich erschrecke. Die Worte möchte ich zurück,
Von gestern Abend, Stück für Stück, als ich dich bat
Nicht fortzugehen, jetzt, jetzt schäm’ ich mich so für
Mein Flehen.

Ich kann auch ohne dich leben, ich weiß bloß noch
Nicht wie. Mit der Zeit wird es sich geben
Glaub’ mir, Geliebter mein Feind

Hotel zur Einsamkeit, Zimmer mit Bad, Blick auf den Park,
Und jede Nacht Herr Sowieso, der seine Polonaise spielt
Hotel zur Einsamkeit, mein Gott, es ist wirklich wahr
Es ist das letzte Atemholen vor der Gleichgültigkeit

Die Komödie bricht hier ab. Die Helden bleiben beieinander
Und man applaudiert nicht. Ein lächerliches Wunder, so wie
Die Schauspieler nach Hause gehen, obwohl sie gerade eben
Gestorben sind
Ich bin deine Gewohnheit, bald wirst du meine Gewohnheit
Sein. Wenn ich die Koffer packe, wirst du mir auftragen
Auch deine Hemden hineinzugeben. Nie
Nie werden wir uns auf einem Bahnsteig trennen,
Einfach in verschiedene Züge einsteigen, wir sind erbärmlich
Mein Geliebter, mein Feind

Hotel zur Einsamkeit, Zimmer mit Bad, Blick auf den Park, es
Ist doch alles nicht mehr wahr, ich lieb’ dich nicht
Ich lieb’ dich doch, was ist denn noch wahr
Hotel zur Einsamkeit, Zimmer mit Bad, Block auf den Park
Und jede Nacht Herr sowieso, der seine Polonaise spielt.

Musique :  Jacques Datin


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    Damage

    I found the way
    By the sound of your voice
    So many things to say
    But these are only words
    Now I’ve only words
    Once there was a choice

    Did I give you much?
    Well, you gave me things
    You gave me stars to hold
    Songs to sing

    I only want to be loved

    And I hurt and I hurt
    And the damage is done
    You gave me songs to sing
    Shadow and sun
    Earthbound, starblind
    Tied to someone

    Why didn’t I stay?
    Why couldn’t I?
    So many lives to cross
    Well, I just had to leave
    There goes everything
    Everything

    Can I meet you there?
    God knows the place
    And I’ll touch your hand
    Kiss your face

    We only want to be loved
    We only want to be loved

    I only want to be loved
    And I hurt and I hurt
    And the damage is done
    You gave me songs to sing
    Shadow and sun
    Earthbound, starblind
    Tied to someone

    ***


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         La magnifique chanson Damage interprétée par le duo de musiciens hors pair David Sylvian et Robert Fripp fait partie de l’album Live éponyme paru en 1994 qui avait été enregistré par les deux musiciens lors du dernier concert donné lors leur tournée commune de 1993 et mixé par Fripp. Il a été réédité de manière heureuse en 2001 avec une qualité de son nettement améliorée par David Sylvian (Label Virgin). 


    Pourquoi les femmes sont-elles devenues méchantes ou le désespoir du bourdon…


       Eh oui, cher Gérard, va falloir que tu te fasse une raison ! Ça ne sera jamais plus comme avant. Le grand coït poétique et romantique en plein vol est passé de mode… Au grand dam des bourdons, les Reines sont devenues terre-à-terre et se contentent souvent de n’être que des butineuses…

    Gérard Manset (album À bord du Blossom, 2018)

    Pourquoi les femmes

    Pourquoi les femmes sont-elles devenues méchantes ?
    C’est qu’à la fois les hommes se sont tus.
    C’est bien la poésie qu’on tue
    Sur une route en pente.
    Mais nous voulions déjà des chemins inconnus
    De ces brûlures possibles que l’on touche à mains nues.
    La main serrée
    De tout ce qui entre nos bras devait être serré,
    Serré, serré, serré, serré…

    Nous pouvions à l’époque croiser des ingénues
    Dont les cheveux au vent et dont les genoux riaient de ces désordres.
    De ces jeux, de ces lèvres fallait m’en remettre.
    Pourquoi les femmes sont-elles devenues méchantes ?
    C’est qu’autour d’elles personne ne s’en soucie.
    Ou bien tout le monde fait comme si,
    Oublie ces entrejambes si gentiment
    Serrés, serrés…

    Alors l’enfant leur dit de ne pas s’égarer.
    Chaque chose a sa loi.
    La moindre abeille se doit à son bourdon
    Comme l’aiguille tourne à la montre du temps.
    Que l’été, le printemps,
    Que l’hiver, que l’hiver
    De son œil de verre voit la même saison,
    Attend floraison comme la mer son…
    Mésange s’envolait pour construire sa maison
    Pour construire…

    Pourquoi les femmes sont-elles devenues cruelles ?
    Comment cette brassée d’orties finira t’elle ?
    Qui pique, envahit tout,
    Qu’aucun produit ne tue.
    Dis-moi petit enfant qui passe le comprends-tu ?
    Pourquoi de cet ancien sourire au monde
    Faire la grimace ?

    Tandis que de partout les poings se serrent, se serrent, se serrent,
    Alors l’enfant répond : en la nature l’abeille respecte le bourdon.
    Les abeilles font de même
    Et tous les cigalons
    Jusqu’au petit garçon qui vient dire à sa mère :
    Ce que tu fais est mal !
    Mon père n’est pas un animal.
    L’équilibre s’installe sur notre tartine
    Comme un peu de miel
    Que les jours t’illuminent.

    Pourquoi les femmes sont-elles devenues méchantes ?
    Et l’on découvre un homme seul sur un banc.
    Il n’a pour tout refuge que son caban.
    On lui jette des miettes, détourne le regard.
    Se souvient-il de ce qu’il fut dans un lointain passé
    Touché, connu ?
    Le monde a des paradis antiques.
    Les amours évoluent.
    Que de ses deux paumes,
    Il maintenait serrées, serrées, il maintenait…

    Avec le maître nous apprenions
    À user du bonheur,
    Quand quelqu’un dans la classe a demandé :
    Pourquoi les femmes sont-elles devenues dévergondées ?
    Qu’à la fois les hommes se sont tus ?
    Et puis ce maître que nous adorions
    A dû s’agenouiller, a dû s’agenouiller…
    Dans la cour, dans la cour au-delà du préau

    Agonisait le dernier marronnier
    Que les cimes fendre, fendre, que les cimes défendre.

    Il a bien sûr fallu que je m’étende
    Tout bourdonnait dans mes oreilles et j’ai fermé les yeux…
    Pourquoi avant était-ce à ce point merveilleux ?
    Les femmes, il fallait encercler
    Comme ces petits poissons dans dans l’eau de nos petits filets,
    Les ramener vers le bord, auxquels nous parlions.
    Que dissimulait l’arrière, que dissimulait l’arrière d’un galion
    La foule ou d’autres choses…
    Mais tout était doux, tout était rose.
    Pourquoi les femmes sont devenues tout autre chose ?
    Et qu’avec elles le reste s’est asséché
    Dans le fond de nos verres, dans le fond de nos verres…

    Pourquoi les femmes sont devenues d’autres choses ?
    Tout autre chose… D’autres choses…

    ***

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    L’univers… Thèmes et citations – I) Introduction


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    Pause then : and for a moment here respire…
    Where am I ?
    Where is earth ?
    Nay, where art thou.
    O Sun ? …
    On Nature’s Alpes I stand
    And see a thousand firmaments beneath !

    Edward Young. Nights, IX.

          Lorsque l’homme prend la peine de se libérer de l’emprise qu’exerce sur ses pensées les contraintes de la vie quotidienne et se tourne vers l‘espace infini du cosmos, il est le plus souvent sujet au vertige. Je ne parle pas de la réflexion purement théorique que l’on peut mener de chez soi et qui fait suite à la vision d’une belle image ou à la lecture d’un livre mais du sentiment que l’on a de grandes chances d’éprouver à la façon du poète romantique anglais ci-dessus cité Edward Young lorsque l’on se retrouve en pleine nature, dans la fraîcheur de la nuit, et qu’on lève les yeux vers l’incandescence lointaine de la voûte étoilée. C’est ce sentiment de vertige que j’ai souvent ressenti dans ma jeunesse en montagne lorsqu’à la veille de la course nous contemplions le ciel nocturne lors de nos marches d’approche dans un profond silence tout juste brisé par le chuintement si caractéristique des cristaux de neige que nos pas brisaient ou bien, beaucoup plus tard, lorsque toute la famille roulait en fin de nuit sur des routes sinueuses pour atteindre le sommet d’une montagne juste avant l’orée du jour afin que les enfants à demi endormis puissent contempler la magie de la levée de l’astre solaire.

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          Comment d’autre part ne pas être déstabilisé lorsque l’on pense aux milliards de mondes dont le nôtre ne constitue qu’une particule infime qui s’éloignent les uns des autres dans une fuite éperdue à une vitesse supérieure de celle de la lumière. Ce sentiment déstabilisant que nous appelons vertige naît de la confrontation brutale entre l’insignifiance apparente de notre condition humaine et le caractère démesuré et infini de l’univers. Cette confrontation est violente car elle prend la forme d’une révélation qui nous bouleverse et nous met en état de sidération. Il n’est pas anodin que ce terme, issu du latin sidus, astre, était autrefois un terme médical qui s’appliquait comme l’indique le Littré à « l’état d’anéantissement subit […] qui semblent frapper les organes avec la promptitude de l’éclair ou de la foudre, comme l’apoplexie ; état autrefois attribué à l’influence malfaisante des astres. »

          Voici quelques citations de grands hommes en relation avec ce sentiment.


    «  J’eus le vertige et je pleurai car mes yeux avaient vu cet
    objet secret et conjectural dont les hommes usurpent le nom,
    mais qu’aucun homme n’a regardé : l’inconcevable univers. »
                                            Jorge Luis Borges, L’Aleph (1949)


    « O Nuit ! que ton langage est sublime pour moi,
    Lorsque, seul et pensif, aussi calme que toi,
    Contemplant les soleils dont ta robe est parée,
    J’erre et médite en paix sous ton ombre sacrée. » 
                                           Camille Flammarion

    « Quand, le jour, le zénith et le lointain
    S’écoulent, bleus, dans l’infini,
    Quand, la nuit, le poids écrasant des astres
    Clôt la voûte céleste
    Au vert, à la multitude des couleurs, 
    Un cœur pur puise sa force.
    Et aussi bien le haut que le bas
    Enrichissent le noble esprit. »
                                  Goethe, <« Génie planant », cité par Pierre Hadot.


    « Le ciel, les nuages, les étoiles, les « soirs du monde », comme je me disais à moi-même, me fascinaient. Mettant le dis sur l’appui de la fenêtre, je regardais vers le ciel la nuit, en ayant l’impression de me plonger dans l’immensité étoilée.» 
    Pierre Hadot, La Philosophie comme manière de vivre.


    Des flottes de Soleils peut-être à pleines voiles
    Viennent en ce moment…
    Peut-être allons-nous voir brusquement apparaître
    Des astres effarés
    Surgissant, clairs flambeaux, feux purs, rouges fournaises
    Ou triomphes du Noir le plus noir.
                                         Victor Hugo, A la fenêtre pendant la nuit


    Car enfin, qu’est-ce qu’un homme dans la nature ?
    Un néant à l’égard de l’infini,
    un tout à l’égard du néant,
    un milieu entre rien et tout
                                        Blaise Pascal


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    Wenceslas Hollar – Le Chaos initial.

    « Donc, au commencement, fut Chaos, et puis la Terre au vaste sein et le Tartare sombre dans les profondeurs de la vaste terre, et puis Amour, le plus beau des immortels, qui baigne de sa langueur et les dieux et les hommes, dompte les cœurs et triomphe des plus sages vouloirs. De Chaos naquirent l’Érèbe et la sombre Nuit. De la Nuit, l’Éther et le Jour naquirent, fruits des amours avec l’Érèbe. À son tour, Gaïa engendra d’abord son égal en grandeur, le Ciel étoilé qui devait la couvrir de sa voûte étoilée et servir de demeure éternelle aux Dieux bienheureux. Puis elle engendra les hautes Montagnes, retraites des divines nymphes cachées dans leurs vallées heureuses. Sans l’aide d’Amour, elle produisit la Mer au sein stérile, aux flots furieux qui s’agitent. »

    Hesiode, Théogonie

    Le leg invisible du passé.

         Une réflexion sur les rapports complexes et variés qu’entretient l’homme moderne avec l’Univers ne peut faire l’économie d’une analyse des formes anciennes par lesquelles sont passées ces relations et en particulier des cosmogonies véhiculées par les mythologies et légendes propres aux différentes cultures.  Il ne s’agit pas là de décrire le détail de ces différentes mythologies mais de comprendre l’esprit qui a prévalu à leur établissement chez les hommes de l’orée des civilisations. À mon sens, la présentation la plus claire à ce sujet est celle qu’a établi le chercheur Georges Gusdorf en 1953 dans le premier chapitre de son essai Mythe et métaphysique qui traite de « la conscience mythique comme structure de l’Être dans le monde« . Comprendre les mythes pour ce chercheur nécessite de se replacer dans les conditions premières qui ont accompagné l’éveil chez l’homme de la conscience, c’est-à-dire au cours de la longue période au qui a accompagné le processus d’humanisation. L’auteur insiste sur le fait qu’il n’y avait pas à ce moment, comme c’est le cas chez l’homme moderne, deux manières d’appréhender le monde, l’une « réelle et objective » et l’autre « mythique et subjective ».  Cette différenciation est apparue beaucoup plus tard. Les événements retranscrits par les mythes qui nous apparaissent aujourd’hui comme des récits fabuleux rendaient compte pour les hommes anciens de la réalité pure, telle qu’ils la ressentaient et la vivaient. Plus qu’une histoire élaborée par la conscience, une théorie ou une doctrine, le mythe apparait pour reprendre les termes même de Gusdorf, comme « une saisie spontanée des choses, des êtres et de soi, conduites et attitudes, insertion de l’homme dans la réalité. » et, pour bien nous faire comprendre le phénomène, il cite l’exemple du Canaque qui, lorsqu’il désire un objet, dit : « cet objet me tire » de la même manière que l’enfant qui vient de heurter une table dit « cette table m’a fait mal ». Pour asseoir son propos, Gusdorf cite l’anthropologue missionnaire Maurice Leenhardt : « le mythe est senti et vécu avant d’être intelligé et formulé. Il est la la parole, la figure, le geste, qui circonscrit l’événement au cœur de l’homme, émotif comme un enfant, avant que d’être fixé »; ce faisant le mythe était vécu comme une forme de communion avec le monde. Pour les premiers hommes, les éléments qui constituaient la nature leurs apparaissaient comme des entités vivantes du même type que leur nature propre et le monde constituait une totalité dans laquelle ils se sentaient totalement intégrés dans une unité ontologique. Les croyances qui ont précédé l’élaboration des mythes avaient les formes utilisées spontanément par la mentalité primitive pour « adhérer » au monde et reconstituer ainsi l’unité perdue, conséquence de l’humanisation. Ce n’est que beaucoup plus tard sous l’influence des connaissances et des techniques qu’est apparu dans l’esprit de l’homme le phénomène de dissociation du monde : « L’homme moderne évolué est l’héritier d’une longue tradition qui a désintégré pour connaître ». Un autre ethnologue, Max Müller, a décrit ces phénomènes de dissociation puis de restructuration qui ont façonné les mythes à partir du ressenti initial et de l’émotion qui l’accompagnait  : « on a souvent eu grand tord de le regarder (le mythe) comme un système, un ensemble ordonné, organisé, construit de toutes pièces sur un plan préconçu, alors qu’il n’est qu’un concours d’atomes, un agrégat de concepts qui s’étaient choqués en tout sens avant de cristalliser sous une forme quelque peu harmonique ». Ainsi, le mythe, forme abâtardie par le temps d’une croyance originelle de fusion avec le monde, ne doit pas être pris à la lettre et il faut s’attacher à découvrir les pulsions et les croyances originelles qui ont été à l’origine de sa formation. C’est ce que nous allons essayer de faire dans les chapitres suivants en tentant d’extraire, pour reprendre les termes de Max Müller, les concepts originels de l’agrégat fabulatoire dans lequel ils sont enfouis. Nous illustrerons notre propos par des citations d’hommes de lettres, d’artistes, de philosophes et de scientifiques sur le thème de l’Univers.

    Enki sigle


    Mémoire du Caucase : le duduk, âme de l’Arménie éternelle


    Le souffle d’une douce brise…

    Capture d’écran 2019-02-05 à 16.36.43.pngMusique d’Arménie Vol. 3 par Gevorg Dabagian (The Orchard Music)

         Vous qui êtes pressé, avare de votre temps qui comptez et recomptez les minutes et les secondes de peur d’en laisser échapper quelques unes,  passez votre chemin… Seuls ceux qui sont prêts à s’abandonner, toutes affaires cessantes, au sortilège de cette musique lancinante sont les bienvenus. Qu’ils se retirent un moment du monde présent, du lieu où ils se trouvent, qu’ils ferment les yeux et laissent leur âme prendre son envol en direction des hauts sommets du Caucase et les steppes de l’Eurasie où se dressent les ruines solitaires des belles églises de pierres. Ce n’est pas une musique de joie, c’est une musique de communion et de recueillement dans laquelle les sonorités du duduk, cette flûte au son si particulier qui a accompagné de tous temps l’histoire du pays, évoque les soupirs, les plaintes, les gémissements du million de pauvres hères extirpés de leurs maisons sous les coups de la soldatesque turque, séparés de leurs êtres chers et pour ceux qui n’étaient pas tués sur place après avoir été torturés ou violés, jetés sur les routes en directions du désert où la plupart mourront d’épuisement ou de la suite des mauvais traitements. De temps à autre, dans cette musique, une tonalité et un rythme enjoué retentissent, rappelant les moments heureux de l’Arménie d’autrefois, sources d’espoir pour l’Arménie d’aujourd’hui et les millions d’arméniens de la diaspora arménienne disséminée à travers le monde.
      


    Adieu, ma belle planète bleue…


    Adieu, ma belle planète bleue…

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         Sécheresses prolongées, fonte des glaciers et de la banquise, inondations cataclysmiques à répétition, incendies dévastateurs…  Voilà le montage que tous ces événements m’ont inspirés à partir du dessin de Banksy, la petite fille au ballon rouge en forme de cœur peint sur un mur de Londres…
       Aurons-nous le courage de changer radicalement notre mode de vie et lutter pour imposer les solutions nécessaires au complexe socio-économique qui nous conditionne et nous dirige ?
         J’avoue être gagné parfois par le pessimisme…

    Enki sigle

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