Au commencement était l’axe de symétrie…


Architecture parfaite

 « L’architecture est le jeu savant, correct et magnifique des
    volumes assemblés sous la lumière. »     Le Corbusier

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Walter Crane – The Renaissance of Venus (détail), 1877


Ostende, ville de l’entre-deux, ni grise, ni verte


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    J’ai un jour débarqué à Ostende en provenance de je ne sais plus quel port de la côte Est de l’Angleterre, pour me rendre à Amsterdam. C’était un jour de vent et de brume et je n’ai pas perçu que se tenait là une ville. Elle avait disparue comme engloutie par la brume et la mer. Aujourd’hui, après avoir écouté la chanson « Comme à Ostende »  mise en musique par Léo Ferré sur des paroles de Caussimon, avoir lu des textes de Patrick Devaux (Les mouettes d’Ostende), des poèmes d’Emile Verhaeren, de Hugo Klaus et de Harmel et après avoir appris que le chanteur Marvin Gaye y avait séjourné plus d’une année, j’éprouve curieusement le désir fervent d’y retourner comme si il y avait nécessité absolue de «réparer» une offense ou une injustice.

Ostende

Mes pas n’ont jamais foulé
le sable gris de tes plages.
Je n’ai laissé aucunes traces
qu’effaceraient les vagues,
alors je me projette et t’imagine.
Étrange ville de finitude
qui voit s’échouer la terre et la mer.
Ville des commencements aussi,
au carrefour de tous les infinis,
de toutes les amères solitudes.
Ville sans cesse baignée et peignée
du flux mouvant des éléments ;
eau, ciel, temps, masses humaines,
et parfois, et c’est un grand bonheur,
par la généreuse lumière du Nord
pure, claire et immensément joyeuse.
C’est aussi la ville où férocement
rugit un vent dément,
où les mouettes ne rient pas
mais hurlent contre le vent.
Ville intemporelle
bizarrement belle
de sa trop grande laideur
où l’on croise parfois
quelques spectres du passé
qui jouent aux bien vivants…
Ville floue et grise de l’entre-deux
aux vagues limites faites de sable,
d’écume, de vent et de lourds nuages
où s’échouent et s’entremêlent
les épaves et les naufragés
de toutes les mers, 
de toutes les terres,
de toutes les vies.

Enki sigle

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20 août 2017
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la plage d’Ostende avec le casino Kursall en arrière-plan

    « Comme à Ostende » est une chanson mise en musique par Léo Ferré sur des paroles de Jean-Roger Caussimon avec un arrangement de Jean-Michel Defaye. Elle a été interprétée pour la première fois par Léo Ferré à l’hiver 1960 à l’occasion de la sortie de son album « Paname »Caussimon l’interprètera à son tour en 1970, année où il commence une carrière de chanteur. La collaboration de Léo Ferré avec Jean-Roger Caussimon remonte à la fin des années 1940, avec la méconnue « À la Seine » et le désormais classique « Monsieur William » (1950-53). Elle se poursuit en 1957 avec toutes une brassée de chansons (« Mon Sébasto », « Mon Camarade », « Les Indifférentes » et « Le Temps du tango », cette dernière devenant un succès).

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Ostende, entrée du port (photochrome)


« Comme à Ostende », Paroles de Jean-Roger Caussimon, musique de Léo Ferré

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« Comme à Ostende », interprétée par Léo Ferré en 1960

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« Comme à Ostende », interprété par Jean-Roger Caussimon en 1970

 


Comme à Ostende

On voyait les chevaux d’ la mer
Qui fonçaient, la têt’ la première
Et qui fracassaient leur crinière
Devant le casino désert…

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La barmaid avait dix-huit ans
Et moi qui suis vieux comm’ l’hiver
Au lieu d’ me noyer dans un verre
Je m’ suis baladé dans l’ printemps
De ses yeux taillés en amande
Ni gris, ni verts
Ni gris, ni verts
Comme à Ostende
Et comm’ partout
Quand sur la ville
Tombe la pluie
Et qu’on s’ demande
Si c’est utile
Et puis surtout
Si ça vaut l’ coup
Si ça vaut l’ coup
D’ vivre sa vie !…

 
J’ suis parti vers ma destinée                                On est allé, bras d’ ssus, bras d’ssous
Mais voilà qu’une odeur de bière                         Dans l’ quartier où y’a des vitrines
De frite(s) et de moul’s marinières                      Remplies de présenc’s féminines
M’attir’ dans un estaminet…                                Qu’on veut s’ payer quand on est soûl.
Là y’avait des typ’s qui buvaient                          Mais voilà qu’ tout au bout d’ la rue
Des rigolos, des tout rougeauds                           Est arrivé un limonaire
Qui s’esclaffaient, qui parlaient haut                 Avec un vieil air du tonnerre
Et la bière, on vous la servait                                 À vous fair’ chialer tant et plus
Bien avant qu’on en redemande…                        Si bien que tous les gars d’ la bande
Oui, ça pleuvait                                                           Se sont perdus
Oui, ça pleuvait                                                           Se sont perdus
Comme à Ostende                                                       Comme à Ostende
Et comm’ partout                                                        Et comm’ partout
Quand sur la ville                                                      Quand sur la ville
Tombe la pluie                                                             Tombe la pluie
Et qu’on s’ demande                                                  Et qu’on s’ demande
Si c’est utile                                                                  Si c’est utile
Et puis surtout                                                            Et puis surtout
Si ça vaut l’ coup                                                        Si ça vaut l’ coup
Si ça vaut l’ coup                                                        Si ça vaut l’ coup
D’ vivre sa vie !…                                                        D’ vivre sa vie !…

© Éditions Méridian/Léo Ferré, musique de Léo Ferré


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Ostende, la plage et le casino Kursaal (photochrome)


le port d'Ostende

le port d’Ostende

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Sur la plage d’Ostende devant le casino  Kursall


poème « Ostende » de l’écrivain flamand Hugo Claus (1929-2008)

Hugo Claus

C’est là que mon existence commença à tomber en déliquescence.
J’avais dix-neuf ans, je dormais
à l’Hôtel de Londres, sous les combles.
Le paquebot passait sous ma fenêtre.
Chaque nuit la ville s’abandonnait
aux vagues.

J’avais dix-neuf ans, je jouais aux cartes
avec les pêcheurs qui rentraient d’Islande.
Ils venaient du grand froid,
les oreilles et les cils pleins de sel, et
mordaient dans des quartiers
de porc cru.
Ah, le cliquetis des dés. En ce temps
de vogelpik et de poker, j’étais toujours gagnant.

Cathédrale d'Ostende

Ensuite, à l’aube, j’allais longeant la cathédrale,
cette chimère de pierre et de peur,
longeant la digue déserte, le Kursaal.
Les cafés de nuit
avec leur croupiers aux yeux caves,
les banquiers ruinés,
les anglaises poitrinaires
en montant de la nappe turquoise de la mer
les cris cruels des mouettes.

« Entre donc, monsieur le vent »,
crie gaiement un enfant
et sur Ostende souffle un nuage
de sable venant de l’invisible vis à vis
la brumeuse Angleterre,
et du Sahara.

Longeant les façades des pharmaciens qui vendaient
en ce temps là des condoms en murmurant,
longeant l’estacade et les brise-lames,
la minque et ses monstres marins,
l’hippodrome où je cessai un dimanche
de gagner.

Ostende - Hôtel des Thermes

Dimanches qui allaient et venaient.
Nuits à l’Hôtel des Thermes
où je m’effrayais de ses gémissements,
de ses soupirs, de son chant.
Sa voix continue à hanter mes souvenirs.

J’ai connu d’autres Îles, mers, déserts,
Istanbul, ce château en Espagne,
Chieng-Maï et ses mines terrestres,
Zanzibar dans la chaleur de la cannelle,
la lente lenteur du Tage. Ils disparaissent
sans cesse.

James Ensor

Plus nettement dans la lumière du Nord
je vois le visage enfantin
du Maître d’Ostende caché dans sa barbe.
Il était de cartilage,
puis il fut de cire,
aujourd’hui de bronze.
Le bronze où il sourit
à la pensée de sa jeunesse raide morte.

(traduit du néérlandais par Vincent Marnix, Castor Astral,1999)


Marvin Gaye à Ostende

    Au fait, savez-vous que Marvin Gaye, après tant d’autres célébrités, est venu s’amarrer lui aussi un temps  à la cité balnéaire de la mer du Nord. À l’orée des années 1970, le chanteur frôle la dépression suite à ses ennuis avec le fisc américain et son divorce coûteux avec Anna Gordy, la sœur de son manager Berry Gordy. Il s’exile à Londres où il mène une vie dissolue et sombre dans la drogue. C’est là qu’il rencontre un hôtelier d’Ostende, Freddy Cousaert avec lequel il se lie d’amitié. Parti à Ostende pour un séjour de quelques jours avec son fils Bubby, il y restera un an et demi, menant une vie saine et sportive, le temps de se refaire une santé et produire un tube planétaire, le célèbre « Sexual Healing ». Malheureusement, de retour aux États-Unis, il renoue avec ses démons, tombe en dépression et au bout du rouleau retourne vivre chez ses parents. C’est là, en 1984, qu’au cours d’une violente dispute son père l’abattra à coups de revolver. 


Circé sous les traits de l’actrice Tilla Durieux par Franz von Stuck (1913)


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Franz von Stuck – Tilla Durieux comme Circé, vers 1913.

     Dans la mythologie grecque, Circé, fille d’Hélios (le Soleil) et de l’Océanide Perséis était une magicienne très puissante à la réputation de sorcière et d’enchanteresse. Son nom en grec signifie « oiseau de proie » (Kirkê en grec ancien). Homère qui la qualifiait de polyphàrmakos, c’est à dire « experte en drogues et poisons propres à opérer des métamorphoses » la fait apparaître au chant X de l’Odyssée où elle habite un palais situé dans une clairière de l’île d’Ééa gardé par des bêtes féroces, anciennement des hommes qu’elle a ensorcelé. À l’arrivé d’Ulysse dans son île, la magicienne, après avoir attiré une partie de ses compagnons dans son palais par un chant mélodieux leur fait boire un breuvage qui aura pour effet de les transformer en pourceaux. Prévenu par l’un de ses hommes, Ulysse, avec l’aide du dieu Hermès, va éviter les pièges de Circé et partagera sa couche après que ses compagnons aient retrouver leurs apparence humaine. Au bout d’une année, elle le laissera partir et l’aidera à poursuivre son voyage.

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Photographies de studio

Circé, l’archétype de la femme fatale et bras armé du Destin

    Si Circé est présentée comme déesse et magicienne dans l’Odyssée d’Homère, elle est aussi décrite dans d’autres récits et légendes comme sorcière et enchanteresse. Ces descriptions renvoient toutes à l’archétype de la Femme fatale qui trouve son origine dans des mythes anciens dans lesquelles certaines femmes jouent le rôle de tentatrices « pour perdre, ou plus communément, séduire ceux qui les approchent ». Ces femmes, bras armés du Destin (le Fatum latin) vont jouer de leur charme et de leur sensualité pour égarer et conduire les victimes désignées à leur destinée. La mythologie grecque possède de nombreux exemples de ces créatures : Outre Circé qui possède le pouvoir de métamorphoser les hommes en animaux, on peut citer la nymphe Calypso, les Sirènes qui attirent les marins par leurs chants (comme le fait aussi Circé dans l’Odyssée…), la figure de Méduse qui pétrifie tous ceux qui croisent son regard;  à croire que la figure de la femme est une des pièces maîtresses de l’exécution du destin qui est l’œuvre des Parques qui sont elles-aussi des femmes. Les textes sacrés, la littérature et plus tard le cinéma ont souvent mis en scène ces figures féminines qui de Judith ou Salomé aux actrices « mangeuses d’hommes » de l’époque moderne consacrées par Hollywood sont l’expression d’une certaine dangerosité féminine. Comme l’écrit Thierry Pelte, avec la libération des mœurs, « la femme n’est plus cet être domestique et soumis que la bourgeoisie a créé à partir du XVIIIème siècle. Ce type de femme apparaît donc dans les lieux de spectacle, seule, hors de tout cadre social, objet de désir et individu libre.  Libre d’être abordée, libre d’accepter ou de refuser, libre de poursuivre ou d’arrêter une aventure.  Devant autant d’incertitude, l’homme est inquiet, énervé et inquiet.  La femme pourrait lui être fatale. » Les milieux artistiques décadents de la fin du XIXe siècle ont alors ajouté à la dangerosité de la femme, jusque là simple instrument de l’exécution du  « Fatum » mythique, « la perversion qu’elle semble mettre à faire souffrir son amant.  Le jeu de l’amour devient un jeu cruel, fait d’un peu de sadisme. ».  Voici comment analyse Simone de Beauvoir cette image duelle de la femme dans le Deuxième Sexe : « La femme qui exerce librement son charme : aventurière, vamp, femme fatale, demeure un type inquiétant. Dans la mauvaise femme des films de Hollywood survit la figure de Circé. Des femmes ont été brûlées comme sorcières simplement parce qu’elles étaient belles. Et dans le prude effarouchement des vertus de province, en face des femmes de mauvaise vie se perpétue une vieille épouvante. »
     Ainsi, dans l’inconscient collectif masculin, deux figures de la femme s’opposent : celle de la femme vertueuse ou angélique qui rassure à laquelle s’apparente l’épouse d’Ulysse, Pénélope, symbole de patience et de fidélité et celle de la femme dangereuse voire perverse et cruelle qui conduit les hommes à leur perte. Parmi ces dernières, Circé est particulièrement emblématique.
     L’universitaire Sandra Gondouin *, dans son étude sur Circé et son influence dans la littérature hispano-américaine, à contre-courant de cette définition de la femme fatale, nous la présente comme une déesse « ambiguë » qui, dans l’Odyssée, après avoir transformé les compagnons d’Ulysse en pourceaux, les libère, leur offre l’hospitalité de son île durant une année (et accessoirement sa couche à Ulysse), permet à celui-ci de descendre aux Enfers pour trouver le devin Tirésias et lui explique comment, après son départ, il pourra échapper aux Sirènes, brossant ainsi une image positive de la déesse mais elle oublie que cette attitude a été induite par l’action d’une divinité plus puissante qu’elle-même, le dieu Hermés, qui a communiqué à Ulysse les moyens de la vaincre et d’en faire son alliée.

*  Circé l’ambiguë par Sandra Gondouin (Cahier d’études romanes)


Franz von Stuck (1863-1928)

220px-Franz_von_Stuck_Selbstbildnis_im_Atelier    Franz von Stuck est un peintre symboliste et expressionniste allemand qui a souvent représenté dans ses peintures des figures allégoriques féminines. Pour représenter la magicienne Circé, il a choisi comme modèle l’actrice autrichienne Tilla Durieux dont la renommée, le fort caractère, les traits expressionniste de son visage et la réputation sulfureuse (elle a divorcé à deux reprises et son deuxième mari s’est suicidé après son divorce) la classait parmi les femmes fatales de son époque. Dans les trois tableaux représentant Circé, le peintre a demandé à son modèle, comme le montrent les photos de studio réalisées, d’arborer sur son visage un regard à la fois machiavélique et jouisseur : c’est une Circé cruelle qui jouit déjà de son forfait à venir qui nous est présentée. Les cheveux sont d’un roux éclatant, presque rouge, couleur symbolisant le sang, la violence et la passion. Le jaune acide, couleur dans l’un des tableaux de la coupe de poison tendue à la victime et de la peau et de la robe de la magicienne dans un autre fait référence à la couleur du souffre qui est associé au feu. Dans le tableau où la magicienne présente la coupe, sa peau est d’une teinte blafarde comme celle d’un cadavre. Troisième couleur utilisée : un bleu de Prusse intense pour la robe ou pour le fond de tableau qui symbolise et annonce l’obscurité présente comme fond de tableau pour la représentation principale.

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Autres représentations de Circé par Franz von Stuck

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     Tilla Durieux (1880-1971) de son vrai nom Ottilie Godefroy était une actrice autrichienne de cinéma et de théâtre. Sa famille paternelle était d’origine huguenote de La Rochelle. Durieux était le nom de jeune fille de l’une de ses grand-mères. Après quelques menus engagements à Stuttgart et Breslau, elle s’installe à Berlin en 1903 où elle deviendra une actrice célèbre au temps du cinéma muet et de la Belle Époque, elle a travaillé avec les metteurs en scène Max Reinhardt et Erwin Piscator puis avec les réalisateurs Max Mack et Fritz Lang. Après un premier mariage en 1904 avec le peintre Eugène Spiro, membre du groupe d’artiste Berliner Secession, elle épouse en 1910 en seconde noce le marchand d’art et mécène Paul Cassirer dont elle divorcera également et qui se suicidera en 1926. C’est durant cette période berlinoise qu’elle a posé pour de nombreux peintres tels que Oskar Kokoscha en 1910,  Max Oppenheimer en  1912,  Auguste Renoir lors d’un passage à Paris en 1914, Après son troisième mariage avec l’industriel juif Ludwig Katzenellenbogen, elle fuit l’Allemagne en 1933 pour échapper au régime nazi et s’installe en Suisse, puis en Yougoslavie en 1937. Après l’invasion de ce pays par l’armée allemande, elle s’engage dans la résistance yougoslave. Après la guerre, elle restera dans ce pays et travaillera comme assistante dans un théâtre de marions. Après son retour en Allemagne en 1952, elle a repris sa carrière d’actrice et joué  dans de nombreux rôles de théâtre et de film ainsi que sur des émissions de télévision et de radio.  

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     Max Oppenheimer – Très beau portrait de Tilla Durieux peint en 1912


Pour en savoir plus :


Sète, de l’île singulière à l’île au singulier pluriel


Sète (anciennement Cette) : l’île singulière

Plan de la ville et du port de Cette en 1774 selon J. Jefferys

Plan de la ville et du port de Cette en 1774 selon J. Jefferys

Le port de Sète en 1845

Le port de Sète, le long du canal Royal, en 1845

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Vue d’ensemble du port de Sète aujourd’hui avec le cordon du Lido en haut à gauche, l’étend de Thau en arrière plan et le mont Saint-Clair qui domine la ville et le canal Royal qui relie la mer à l’étang de Thau.


Sète, l’île au singulier pluriel – photos Enki

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Le port de Sète vu du Mont Saint-Clair

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Sète, le port industriel

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Communication…

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Le canal Royal

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le cordon sablonneux du Lido entre étang de Thau et Méditerranée qui relie l’île  au cap d’Agde


Géométries amoureuses

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Pour agrandir l’une des photos, cliquer dessus. Les photos ensuite défilent


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C’est toi ? Gens de Sète


Gribouillage et embrouilles (déformations causées par mon IPhone en folie…)


Home, sweet home : Villa Amalia


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   La chambre d’hôtel est glacée. Elle voudrait qu’il y eut du feu. Elle pense : « Il me faut une cheminée. J’ai besoin d’une cheminée. J’ai besoin d’un toit. J’ai besoin de donner de soins à quelque chose de plus concret qu’un chant. J’ai besoin d’un jardin où préparer ce printemps. J’ai besoin d’une maison »


      « O Solitude » d’Henry Purcell par Alfred Deller

« Une voix solitaire se lève sans adresse
au fond de l’âme,
Aussi immatérielle qu’un rayon de soleil,
Extase au sein de la nature,
Nativité du Temps. »             Katherine Philips

     Le beau visage chargé de mystère d’Isabelle Huppert que le réalisateur Benoît Jacquot a choisie en 2009 pour son adaptation à l’écran du roman de Pascal Quignard, Villa Amélia, a fini par s’imposer à moi et incarner totalement à mes yeux Ann Hidden, cette musicienne, héroïne du roman de Pascal Quignard comme si les deux personnages, l’actrice et celle qu’elle interprétait, n’en faisait plus qu’un. Ann est à un instant crucial de son existence où elle éprouve le besoin d’une rupture radicale avec les êtres et les lieux où elle a vécu. Elle quitte son compagnon Thomas après avoir découvert qu’il l’avait trahie, démissionne de son emploi d’éditrice et après avoir mis en vente sa maison de Paris, s’enfuit sans but précis, ivre de liberté retrouvée, à travers l’Europe. Cette fuite la conduit tout d’abord à Bruxelles, puis à Liège, puis Maastricht d’où elle gagne l’Allemagne et remonte le Rhin jusqu’en Suisse pour se diriger vers l’Engadine d’où, après un séjour d’une semaine, elle gagne l’Italie. Ce qu’elle cherche, dans cette fuite éperdue qui semble sans but, elle le dit elle-même dans un moment d’introspection, c’est son destin : « Si le destin est cet élan qui, provenu d’un autre lieu du monde que de soi, s’empare d’un être pour l’attirer à sa suite, sans qu’il en comprenne à aucun moment la nature, alors elle avait un destin. Elle en était consciente. Elle se dit :  — Je ne sais pas où je vais mais j’y cours avec détermination. Quelque chose me manque où je sens que je vais aimer m’égarer.» C’est à Naples que va se terminer son périple ou, plus précisément, dans  une île, celle d’Ischia qu’elle compare à un animal indépendant et surprenant lors d’une conversation téléphonique à Georges, un ami d’adolescence miraculeusement retrouvé juste avant son départ qui reste son seul lien avec sa vie passée. Ann va connaître à Ischia la solitude mais aussi une certaine forme de bonheur qui parfois s’y attache en tissant un lien avec la nature méditerranéenne et une masure perchée sur les flancs d’une falaise dominant la mer dont elle déclarera être tombée amoureuse.


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« O Oh how I ! » : J’ai placé en exergue de cet article, outre le visage d‘Isabelle Huppert l’interprétation par le contreténor britannique Alfred Deller du magnifique chef d’œuvre de la musique vocale « O Solitude » composé par le compositeur baroque anglais Henry Purcell (1659-1695) à partir d’un poème éponyme de la célèbre poétesse anglo-galloise Katherine Philips (1632-1664), l’« incomparable Orinde », traduit d’une œuvre originale du poète français Marc-Antoine Girard de Saint-Amand  (1594-1661). Ce sont les paroles de cette œuvre que chantonne Ann, l’héroïne du roman de Quignard, parce qu’ils font écho à sa vie.


Coup de foudre

    L’air sentait les toutes premières roses.
    Il faisait doux.
    Elle s’était baignée. Elle s’était allongée sur la plage de l’hôtel en contrebas de la piscine. Elle lisait un livre qu’elle avait emprunté à la bibliothèque de l’hôtel et qui racontait l’histoire de l’île dont elle s’était éprise.
    Le sable était d’un gris plus pâle que le ciel de l’aube.
    Elle se tourna vers la colline bleue et, dans la colline bleue, elle eut l’impression de voir un toit bleu.
    C’était le vendredi saint. C’était le 25 mars.

    À Georges :
    —  J’ai vu le sentier dans les eucalyptus. Je n’ai pas vu la maison. Quand on est sur la plage, le pin parasol à l’aplomb de la plage le masque. Et de la route de la corniche on ne voit qu’une petite partie du toit bleu. (…)
    Et elle lui parla de la villa qu’elle avait découverte quelques heures plus tôt dans les fourrés.

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     Elle s’y rendit de nouveau.
     C’était finalement assez loin de la plage. Il fallait monter par un petit sentier assez ardu, dense, opaque, avant de se retrouver face à face avec la façade en pierre noire volcaniques. La maison était en effet surmontée d’un toit de pierres volcaniques si luisantes qu’elles paraissait bleues.

    Elle la vit plus de vingt fois avant de songer qu’elle l’habiterait un jour.
    Elle l’aima avant de penser qu’on pût aimer d’amour un lieu dans l’espace.
    La maison sur la falaise à vrai dire était presque une maison invisible. Soit qu’on fût sur la plage, ou attablé dans la gargote où elle mangeait une salade à midi, ou encore de la route, on ne pouvait pas voir beaucoup plus que la seconde moitié de son toit bleu, à mi-côté, à partir du flanc qui donnait sur la mer.
    La terrasse comme la maison avaient été creusées pour la plus grande part dans la roche elle-même.
    Elle n’était pas à vendre.
    Elle était inhabitée.

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     Abritée dans la roche, la villa dominait entièrement la mer.
     À partir de la terrasse la vue était infinie.
    Au premier plan, à gauche, Capri, la pointe de Sorrente. Puis c’était l’eau à perte de vue. Dés qu’elle regardait elle ne pouvait plus bouger. Ce n’était pas un paysage mais quelqu’un. Non pas un homme, ni un dieu bien sûr, mais un être.
     Un regard singulier.
     Quelqu’un. Un visage précis et indicible.
     […]

    Un jour, étant revenue, la vieille paysanne, excédée, s’était emportée contre cette jeune touriste venue d’Ischia Porto qui l’importunait alors qu’elle était à son travail. Elle lui intima fermement de la laisser en paix. Même, pour se faire bien comprendre, elle se mit à crier sur elle. Alors Ann, haussant elle-même la voix, avait saisi vivement les deux mains de la paysanne de San Angelo et s’était emportée à son tour. Criant absurdement :
     —  Vous ressemblez à ma mère ! Vous criez contre moi comme maman !
     Alors la vieille agricultrice s’était effondrée en sanglots.

    Il fallait être devant la maison, si longue, de plain-pied, sans étage, pour en comprendre la force singulière. La vieille fermière de Cava Scura elle-même ne put s’empêcher de faire silence et de la contempler en la redécouvrant. Les fourrés et la haie étaient d’un vert très foncé, presque noir, presque aussi noir que la roche. La terrasse était elle-même très longue — aussi longue que la paroi volcanique.
      Ou on ne voyait que les arbres de la colline qui l’enveloppait, ou on ne voyait que la mer.
     Partout la mer.
     Ann aimait de plus en plus ce lieu, cette vue immense sur la mer. Elle ne parlait pas.      Elle laissait faire la vieille femme dont elle tenait de nouveau la main, laquelle ne parlait pas davantage.
     Une espèce de pluie lumineuse enveloppait la maison. C’était quelque chose d’immatériel, légèrement opaque, comme un brouillard de lumière, comme la substance élevée et granulée de l’air.

    — Pourquoi n’habitez-vous pas ici ?
     — Les jambes pour le corps, les souvenirs pour le cœur.
     Telle fit l’énigme que lui proposa son amie la paysanne de Cava Scura puis elle ajouta :
     — L’été vous ne pouvez pas savoir combien la lumière est violente. Et la chaleur !      Comment dire ? Comment vous appelez-vous, signorina ?
     — Ann.
     — Moi je m’appelle Amalia.
     […]
    — Eh bien, Anna, je ne vous dis pas ce que la chaleur, ici, peut devenir ! Quelle bête effrayante cela peut être !

     Aucune des clefs qu’elle avait apportées dans son sac ne parvint à entrer dans les serrures de la porte.
     La fermière s’assoie sur des claies et des piquets amassés dans le coin de la porte, fort mécontente d’être montée pour rien.
     Devant elle, la terrasse sur toute la longueur couverte de chaises, de tables, de vieilles caisses de citronniers morts, de jarres vides.
     Derrière elle le mur du fond était noir. C’était la lave nue du volcan. Les murs externes étaient faits de tufs jaune. Les fenêtres poussiéreuses qui se suivaient donnaient sur la mer immense et bleue de la baie.
     On entrevoyait deux grandes cheminées crayeuses derrière les carreaux sales.
    Le silence s’avançait sur la terrasse, se glissait entre les tables et les chaises de fonte rouillées disposées un peu partout.
     Ann vint s’accroupir auprès d’Amalia, le dos contre la porte.
     Elles se reposèrent.

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     La location fut lente à être décidée. Non pas à cause de la somme d’argent, assez faible, qu’elles fixèrent très vite entre elles. Pendant un an « Anna » ne verserait quasi rien parce qu’elle prendrait à sa charge tous les travaux nécessaires. mais il fallut obtenir l’accord des autres membres de la famille d’Amalia avant d’engager le stratus eux-mêmes.

     Ann n’avait pas la clé de la maison mais elle continuait de monter sans cesse le sentier abrupt.
     Elle était amoureuse — c’est-à-dire obsédée.
    De ce jour elle ne songea même plus à ce que Georges appelait la hutte le long de l’Yonne à Teilly. Ni la maison de Paris qu’elle avait mise en vente. Ni la demeure de sa mère en Bretagne.
     Elle aimait de façon passionnée, obsédée, la maison de zia Amalia, la terrasse, la baie, la mer. Elle avait envie de disparaître dans ce qu’elle aimait. Il y a dans tout amour quelque chose qui fascine. Quelque chose de beaucoup plus ancien que ce qui peut être désigné par les mots que nous avons appris longtemps après que nous sommes nés. Mais ce n’était plus un homme qu’elle aimait ainsi. C’était une maison qui l’appelait à la rejoindre. C’était une paroi de montagne où elle cherchait à s’accrocher. C’était un recoin d’herbes, de lumière, de lave, de feu interne, où elle désirait vivre. Quelque chose, aussi intense qu’immédiat, l’accueillait à chaque fois qu’elle arrivait sur le surplomb de lave. C’était comme un être indéfinissable, euphorisant, dont on ne sait par quel biais on se voit reconnue par lui, rassurée, comprise, entendue, appréciée, soutenues, aimée.

     Elle trouva en contrebas une grotte et deux criques où nager sans être vue de quiconque. C’était une côte difficile. Les criques y étaient minuscules. sans cesse les roches volcaniques les surplombaient et en rendaient l’accès malaisé.
     On escalade, on regarde s’il n’y a personne sur le sable noirâtre en contrebas. parfois un anneau en fer pour accrocher un bateau. Parfois quelques marches d’escalier en ciment permettent de descendre dans la mer Tyrrhénienne sans qu’il soit besoin de sauter.
      Ses cheveux redeviennent longs. Ses épaules demeurent étroites malgré les natations de l’aube et du soir. Elle nage désormais chaque jour dans ces criques. Elle dépose ses vêtements dans la petite étable.

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La remise des clés

     Puis ils s’approchèrent tous les trois de la porte. Ann voulut redonner la clé au vieux Filosseno qui lui fit un un signe impératif. Ce fut elle qui glissa la clé dans la porte.
    La clé tourna sans difficulté mais il fallut que le vieil homme lance violemment son épaule dans le bois de la vaste porte pour qu’elle s’ouvrit soudain.
     Tous les trois entrèrent.
     La maison était sèche. Elle sentait un mélange de chat, de jasmin, de poussière.
     Ni Ann ni le vieil homme ne parvinrent à ouvrir les fenêtres sauf une.
   L’air s’y engouffra et souleva une énorme quantité de poussière où ils se mirent à suffoquer […]
     Amalia ressortit en pleurant.
    Ann finit de parcourir les deux longues pièces dans de violentes quintes de toux qui résonnaient étrangement dans les salles presque vides. (Il restait une table et huit chaise, un grand Zeus enlevant Europe en plâtre, des fauteuils défoncés; elle fit tout retirer par la suite; elle ne garda que le miroirs à dorures sur le acheminées, dont elle fit blanchir l’or.) […]
     À chaque pas la poussière se levait — et aussi des papillons de nuit.

     Quand ils furent ressortis, quand la toux rauque le quitta, le vieil homme dit :
     — Anna, il faut que je vous montre encore une chose. Il y a une source chaude au-dehors.
     C’était une source naturelle dans la roche bouchée par un gros morceau de tissu. Filosseno tira sur le bouchon de toile; Un peu d’eau brûlante s’égoutta dans une vasque rongée par l’eau chaude, sulfureuse, du volcan.

    Le soleil se couchait.
    La maison commençait à rougir.
    Ils restaient debout.
    Ils n’avaient plus rien à dire. Alors ils voulurent rentrer chez eux.

    Ann les les raccompagna jusqu’à la camionnette du frère d’Amalia. Le vieux Filosseno refusa de reprendre les clés.

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    Après qu’ils furent partis, Ann Hidden remonta. Quand elle déboucha du sentier, arrivant sur la terrasse, devant la première fenêtre toute rouge, un grand buisson de groseilles rouges semblait brûler dans le soleil du soir.
     Le souvenir de son petit frère jadis sur son lit à Paris l’étreignit.
     Elle dut s’asseoir dans un des vieux fauteuils en fonte rouillée de la terrasse.
  Elle éprouva sur toutes les parties de son corps dans le silence presque incompréhensible (sans doute dû au retrait de la terrasse et des deux cavités des longues salles dans la paroi du volcan) l’extraordinaire étreinte que le lieu entretenait avec la nature. On ne voyait pas d’autres maisons. On ne voyait que la mer, le ciel, et maintenant la nuit qui enveloppait tout.

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     Elle conserva sa chambre à l’hôtel mais son corps vivait dans la villa sur la colline. Elle lava tout avec l’eau de la source d’eau chaude. Il arriva qu’elle y couche — ou du moins qu’elle s’y étende et s’y endorme parce qu’à la moindre insomnie elle y était montée.
    Dans la fin de la nuit elle saluait les bergers qui étaient déjà là à tournoyer sur la colline avec leurs bêtes.
    En une minute le soleil crevait la surface de la mer et tout était éclaboussé de lumière. Le lieu était peu à peu gagné par la profondeur. La distance provenait d’abord des sons qui naissaient partout; Tout apparaissait aux premiers instants dans une espèce de substance crémeuse mêlée peu à peu de violet et de noir.
    Puis de vert autour des arbres et sur le flancs de la colline.
    Alors les ombres surgissaient autour des formes. Elles mettaient  en relief les maisons et les animaux.

     En attendant qu’elle put habiter la longue villa sur la mer, Ann jeta, bêcha, fit livrer des fleurs, fit porter des sacs de terreaux, des jarres, des petits arbres, des citronniers.
     Pour le lieu même, attendant qu’il fut électrifié et repeint, elle n’acheta pas grand-chose : une immense bergère au coussin de velours jaune pâle (il fallut la désosser et la hisser avec des cordes). Un fauteuil en cuir.
     Le reste (les bibliothèques, la cuisine, les étagères, les placards), elle fit presque tout faire par le menuisier quia mena les planches sur place avec un âne.
     Il fallut deux ânes pour monter le ciment, les châssis, les chambranles, les rayonnages, le rouleaux de fils électrique, les pioches, les truelles, les pelles, les beaux tuyaux de cuivre pour dériver l’eau d’une citerne située une dizaine de mètres opus haut et afin de nasaliser la source d’eau chaude.

     À mi-pente, dans l’étable où elle mettait jusque-là ses vêtements quand elle se changeait pour aller se baigner dans les criques, ils entassèrent les sacs et les pots de peinture à l’intérieur d’un vieux bahut moitié de bois moitié de terre.

     Tous les amants on peur. Elle avait terriblement peur de ne pas convenir à la maison. Elle eut peur de ne pas savoir s’y prendre en lançant les travaux. Peur d’en altérer la force. Peur de rompre un équilibre. Peur aussi d’être déçue. Peur de ne pas être aussi heureuse qu’elle pensait qu’elle allait l’être quand elle avait découvert la villa pour la première fois.

Pascal Quignard, Villa Amalia – éd. folio Gallimard 2006 – pp. 128 à 146

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    Deux ans avaient passé. Elle revint à Ischia pour voir la vieille Amalia parce que cette dernière lui avait écrit. Elle lui demandait pudiquement de venir.
     Elle mourut — pour ainsi dire — ses mains dans ses mains.
     Elle revit Filosseno alors.
   Elle s’installa dans un hôtel de San Angelo — qui se trouvait à six kilomètres de la ferme de Cava Scura.
    Elle n’alla pas revoir de l’autre côté de l’île la longue maison au toit presque bleu qui avait été édifiée autrefois pour la grand-tante de son amie.

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