La Gradiva


Synthèse de 2 articles parus le 9 juillet 2013 et le 11 septembre 2017

la Gradiva

La Gradiva
Partie du bas-relief des Aglaurides (musée Chiaramonti à Rome)

Carl Gustav Jung (1875-1961)

     En 1906, Carl Jung recommande à Freud la lecture d’un roman au titre de Gradiva écrit trois années plus tôt par l’écrivain danois Wilhelm Jensen. Ce roman conte l’histoire d’un jeune archéologue allemand dénommé Norbert Hanold qui lors d’une visite au Musée archéologique de Naples découvre un bas-relief représentant une jeune fille de grande beauté se déplaçant avec une grâce telle qu’elle semble transmettre la vie à la pierre. Cette découverte le bouleverse profondément au point qu’il fait exécuter un moulage de la sculpture et le ramène chez lui en Allemagne. La fascination devient obsession après qu’il ait fait un rêve où il rencontre, dans le Pompéi antique avant l’éruption du Vésuve, cette jeune femme qu’il appelle alors Gradiva « celle qui avance », surnom, que les poètes anciens réservaient à Mars Gradivus, au dieu de la guerre s’en allant au combat. Il éprouve alors la conviction profonde que la Gradiva a effectivement vécue et qu’elle a été ensevelie lors de l’éruption du Vésuve. De retour à Pompéi, il croit soudain reconnaître la Gradiva parmi les ruines, mais l’apparition est bien une femme réelle, bien vivante et se révèle être sa gracieuse voisine et amie d’enfance, Zoé Bertgang. La  jeune fille, qui est éprise de lui, a l’intelligence de ne pas s’opposer de front à son obsession. Se déguisant tout d’abord en Gradiva, elle parviendra finalement à réveiller son amour pour elle et à le guérir en créant les conditions d’un transfert de ses sentiments de la femme de pierre à la femme de chair, rompant ainsi le cercle du délire. L’histoire apparaît ainsi comme une belle métaphore de la cure psychanalytique.


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    Wilhelm Jensen (1837-1911) est un écrivain allemand né dans la province de Holstein à l’époque où celle-ci était encore danoise. Ecrivain prolifique dans l’Allemagne bismarckienne (poésie, nouvelles, roman historiques), il est par la suite tombé dans l’oubli et commence seulement à être réédité. Dans une correspondance avec Freud, le romancier a décrit comment l’idée du roman lui était venu en contemplant dans un musée romain un bas relief représentant une jeune femme :

    L’extrait qui suit est tiré de la nouvelle Gradiva publiée en 1903 par l’écrivain allemand Wilhelm Jensen, qui connut une grande postérité au sein de la culture européenne, particulièrement auprès de Sigmund Freud et des surréalistes. L’auteur raconte comment un archéologue allemand, Norbert Hanold, se procure un moulage en plâtre d’un bas-relief qu’il a beaucoup admiré au musée Chiaramonti, un musée du Vatican, et comment, après avoir accroché la sculpture dans son bureau, il cherche à percer le mystère de la marche de la femme représentée, qu’il surnomme Gradiva — en latin, « celle qui marche en avant », forme féminine du surnom Gradivus donné au dieu Mars. Quelque temps après, Norbert Hanold fait un rêve dans lequel il se trouve à Pompéi lors de l’éruption du Vésuve en 79. Il aperçoit Gradiva, sans toutefois parvenir à l’avertir de l’imminence du danger. Profondément perturbé par ce rêve, il se rend d’abord à Rome, mais il y éprouve un fort sentiment de solitude et continue son voyage à Pompéi où il fait une rencontre inattendue, celle d’une jeune femme absolument identique à Gradiva, à qui il confie le trouble que lui fait ressentir cette ressemblance. 

     « L’idée de ce petit “morceau de fantaisie” a résulté de la fascination poétique pour la vieille image du bas-relief qui m’avait particulièrement impressionné. Je le possède en différents exemplaires, notamment dans une reproduction splendide de Narny à Munich (d’où le titre sur le frontispice), bien que j’aie cherché en vain pendant des années l’original du Musée National de Naples, sans jamais bien sûr le trouver, puisque j’ai appris qu’il se trouvait dans une collection à Rome. Si vous voulez, appelez cela une “idée fixe”, mais il s’est en effet formé dans mon opinion, et sans aucune raison préconçue, l’idée que ce bas-relief devait être à Naples, et qu’en outre celui-ci représentait une Pompéienne. Ainsi, je l’ai vu marcher dans mon esprit sur les dalles des ruines de Pompéi, que je connaissais très bien puisque j’y avais passé de très fréquents séjours. J’y passais mes meilleurs moments dans le silence de la mi-journée, heure à laquelle tous les autres visiteurs se précipitaient à table, et où je décidai d’exposer ma solitude à l’appel du soleil, et de tomber de plus en plus dans un état limite qui me permettait de faire passer mon œil de la vision éveillée à une vision totalement imaginaire. C’est de la possibilité de me plonger dans un tel état qu’a plus tard jailli Norbert Hanold. […] Le pied gauche était posé en avant, et le droit, qui se disposait à le suivre, ne touchait le sol que de la pointe de ses orteils, cependant que sa plante et son talon s’élevait presque verticalement. Ce mouvement exprimait à la fois l’aisance agile d’une jeune femme en marche, et un repos sûr de soi-même, ce qui lui donnait, en combinant une sorte de vol suspendu à une ferme démarche, ce charme particulier ». Gradiva, « celle qui s’avance » tel est le nom que lui donne le jeune homme.»


Sigmund Freud (1856-1939)

        Freud qui avait lu le roman de W. Jensen en 1906 et acquis, lors d’une visite au musée vatican Chiaramonti, une reproduction du bas-relief, qu’il avait suspendu dans son bureau à Vienne et emporté avec lui lors de son exil à Londres, en 1938 publiera une analyse du récit sous le titre Der Wahn und die Träume in Jensens Gradiva (Le délire et les rêves dans la « Gradiva » de W. Jensen), qui inaugurera la série des commentaires sur cette œuvre. Dans cet essai pionnier pour les études psychanalytiques appliquées à la littérature, Freud va s’efforcer de montrer l’importance des rêves dans la psychanalyse. Il théorise la notion de refoulement en la comparant à l’archéologie qui s’efforce de restituer le passé lors des fouilles et de mettre en valeur les buts communs, selon lui, qui existent entre la littérature et de la psychanalyse.  (crédit Wikipedia).

    « De même que l’archéologue, d’après des pans de murs restés debout, reconstruit les parois de l’édifice, d’après les cavités du sol détermine le nombre et la place des colonnes et, d’après des vestiges retrouvés dans des débris, reconstitue les décorations et les peintures qui ont jadis orné les murs, de même l’analyste tire ses conclusions des bribes de souvenirs, des associations et des déclarations actives de l’analysé ».      Freud, 1934


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le marché de la Porta Palazzo à Turin


le marché de la Porta Palazzo à Turin – crédit photo : Cities of Migration

      À deux pas des belles avenues rectilignes où s’exhibent les boutiques de fripes de luxe et les restaurants branchés, un lieu vrai et vivant haut en couleur où bat le pouls du petit peuple turinois : des monceaux de fruits et légumes de toutes origines, formes et couleurs, des festons de saucisses, de jambons, de carcasses de viandes de toute nature,  des porcelets entiers à la peau blême suspendus dans les airs qui vous fixent d’un air morne, des masses de tripes à gogo, des épices exotiques de toutes couleurs, d’innombrables variétés d’olives, d’ails, d’oignons, des grappes de fromages serrés les uns contre les autres qui ressemblent à des outres, des pâtes, des pâtes et encore des pâtes,  de toutes les formes : des campanelles, des castellanes, des conchiglies, des farfalles, des fusillies, des gemellis, des richiolinni, des canellonis, des macaronis, des spaghettis en vrac, en sacs, en paquets, en sachets. Le tout dans une cacophonie joyeuse où l’on crie, chante, s’interpelle, plaisante, agite les bras et les mains, où l’on se presse, joue des coudes, se bouscule mais toujours dans une bonne humeur et de joie de vivre contagieuse.

      L’Italie comme on l’aime…

photos Enki, le 24/12/2018, vers midi


Quand les murs se souviennent et parlent…


Le portugais Alexandro Farto dit « Vhils » fait parler les murs.

Alexandre Farto (Vhils), Faja de Baixo 2012, ph. Vitor Belanciano.jpg

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street art gp13 vhilsAlexandro Farto dit « Vhils » est un artiste de rue portugais qui use d’une technique toute particulière. Plutôt que de tagguer  ou d’appliquer des couches de peinture sur les murs, il gratte leur surface, les travaille au burin ou au marteau-piqueur. Le résultat est que les figures créées n’ont plus l’aspect artificiel qu’elles arborent habituellement lorsqu’elle sont « plaquées » sur leurs supports mais qu’au contraire, elles donnent l’apparence « d’appartenir » de manière intrinsèque aux murs qui les portent, dévoilant les couches successives de matériaux qui les constituent et parfois même leur structure interne. Évidemment, ce travail ne peut être réalisé que sur des bâtiments en mauvais état ou des ruines, accompagnant ainsi de manière aléatoire, imprécise et intemporelle, à la façon d’un tatouage, la lente dégradation de l’épiderme de leurs murs.

Enki sigle



 

Vertige amoureux à Pompei : rencontre avec la Gradiva


article précédemment publié le 11 septembre 2017

la Gradiva

La Gradiva (musée Vatican Chiaramonti)

Tes pas, enfants de mon silence,
Saintement, lentement placés,
Vers le lit de ma vigilance
Procèdent muets et glacés.

Paul Valéry

Gradiva, « celle qui marche en avant »

220px-Wilhelm_Jensen_01    L’extrait qui suit est tiré de la nouvelle Gradiva publiée en 1903 par l’écrivain allemand Wilhelm Jensen, qui connut une grande postérité au sein de la culture européenne, particulièrement auprès de Sigmund Freud et des surréalistes. L’auteur raconte comment un archéologue allemand, Norbert Hanold, se procure un moulage en plâtre d’un bas-relief qu’il a beaucoup admiré au musée Chiaramonti, un musée du Vatican, et comment, après avoir accroché la sculpture dans son bureau, il cherche à percer le mystère de la marche de la femme représentée, qu’il surnomme Gradiva — en latin, « celle qui marche en avant », forme féminine du surnom Gradivus donné au dieu Mars. Quelque temps après, Norbert Hanold fait un rêve dans lequel il se trouve à Pompéi lors de l’éruption du Vésuve en 79. Il aperçoit Gradiva, sans toutefois parvenir à l’avertir de l’imminence du danger. Profondément perturbé par ce rêve, il se rend d’abord à Rome, mais il y éprouve un fort sentiment de solitude et continue son voyage à Pompéi où il fait une rencontre inattendue, celle d’une jeune femme absolument identique à Gradiva, à qui il confie le trouble que lui fait ressentir cette ressemblance. 

Sigmund Freud (1856-1939)        Freud qui avait lu le roman de W. Jensen en 1906 et acquis, lors d’une visite au musée vatican Chiaramonti, une reproduction du bas-relief, qu’il avait suspendu dans son bureau à Vienne et emporté avec lui lors de son exil à Londres, en 1938 publiera une analyse du récit sous le titre Der Wahn und die Träume in Jensens Gradiva (Le délire et les rêves dans la « Gradiva » de W. Jensen), qui inaugurera la série des commentaires sur cette œuvre. Dans cet essai pionnier pour les études psychanalytiques appliquées à la littérature, Freud va s’efforcer de montrer l’importance des rêves dans la psychanalyse. Il théorise la notion de refoulement en la comparant à l’archéologie qui s’efforce de restituer le passé lors des fouilles et de mettre en valeur les buts communs, selon lui, qui existent entre la littérature et de la psychanalyse.  (crédit Wikipedia)


Pompei - Via di Mercurio sepia

Gradiva de Jensen (Extrait) – Vertige à Pompei

      (…) celui qui souhaitait cette compréhension devait venir ici dans la chaleur torride de midi, seul vivant au milieu des restes du passé, et ne plus voir avec les yeux de son corps, ne plus entendre avec ses oreilles de chair. C’est alors seulement que le passé revivait, sans qu’on voie cependant le moindre mouvement; c’est alors qu’il se mettait à parler, sans qu’on perçoive le moindre son. Le soleil faisait fondre la rigidité tombale des vieilles pierres, un frisson brûlant les parcourait, les morts se réveillaient et Pompei renaissait. Ce n’étaient pas des pensées à proprement parler blasphématoires que Norbert avait en tête; ce n’était qu’un sentiment confus, qui pouvait pourtant mériter ce qualificatif. C’était donc dans cet état d’esprit que, sans bouger, il parcourait du regard la Via di Mercurio jusqu’aux remparts. Les blocs de lave aux nombreuses arêtes qui la pavaient s’étendaient à ses pieds, impeccablement assemblés comme avant la pluie de cendres: normalement ils étaient gris clair, mais l’éclat du soleil était si fort qu’ils formaient comme un ruban argenté, orné de broderies, entre les murs silencieux et les colonnes en ruines dressées de chaque côté dans un vide surchauffé.

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Et tout à coup…

    Il regardait la rue, les yeux grands ouverts, avec pourtant l’impression de rêver: un peu plus loin, venant de la Maison de Castor et Pollux, à droite, il aperçut soudain Gradiva qui traversait la Via di Mercurio en franchissant d’un pied léger les pierres volcaniques qui mènent d’un trottoir à l’autre. C’était elle, à n’en pas douter; et malgré l’auréole que les rayons du soleil tissaient autour d’elle en fils d’or vaporeux, il reconnut son profil : exactement le même que celui du bas-relief. Elle baissait un peu la tête qu’enveloppait un fichu retombant sur sa nuque, et sa main gauche soulevait légèrement sa robe aux plis multiples. Comme celle-ci ne descendait pas plus bas que la cheville, il était facile d’apercevoir le pied droit qui restait un instant en arrière: le talon était dressé à la verticale, I’ensemble du pied reposant sur la pointe des orteils.
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      Mais la reproduction en pierre, uniforme et sans couleurs, ne pouvait tout représenter: la robe visiblement taillée dans un tissu doux et souple n’avait pas la froide teinte blanche du marbre mais était d’un jaune clair et chaud. Quant à la chevelure légèrement ondulée qui, sortant du fichu, se voyait sur le front et les tempes, son éclat mordoré la faisait se détacher sur l’albâtre du visage.

sepia - Gradiva

    En le regardant, ce visage, Norbert se souvint qu’il avait déjà vu Gradiva en rêve dans cette même ville, la nuit où elle s’était étendue tranquillement, comme pour dormir, sur les marches du temple d’Apollon, près du Forum. Avec cette réminiscence, une autre pensée lui vint pour la première fois à l’esprit; sans même avoir réfléchi, il avait pris le train pour l’Italie et, sans s’être pour ainsi dire arrêté à Rome ni à Naples, il avait poursuivi son voyage jusqu’à Pompei pour y chercher d’éventuelles traces de la jeune femme. Et ce, au sens propre du terme; car, avec sa façon bien personnelle de marcher, Gradiva avait dû obligatoirement laisser dans la cendre les empreintes de ses orteils, distinctes de toutes les autres.

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   C’était donc, une fois encore, une créature de rêve qui se déplaçait sous ses yeux dans la lumière éclatante de midi, et pourtant c’était aussi une réalité. La preuve lui en fut donnée par l’effet qu’elle produisit sur un grand lézard allongé immobile dans les chauds rayons du soleil sur la dernière pierre, près du trottoir d’en face. Le corps scintillant de l’animal, comme fait d’or et de malachite, était parfaitement visible et, devant le pied qui approchait, Norbert le vit glisser brusquement au bas de la pierre et s’enfuir sur les blanches dalles de lave de la rue.
      Gradiva traversa d’un pas leste et tranquille et continua son chemin sur le trottoir opposé tournant maintenant le dos à l’archéologue. Elle semblait se diriger vers la Maison d’Adonis. En effet, elle s’arrêta devant un moment; mais, après une brève réflexion, elle se remit à marcher dans la Via di Mercurio.
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   Seule maison noble, la Maison d’Apollon se dressait tout au bout sur la gauche; elle tirait son nom des nombreuses statues d’Apollon qu’on y avait découvertes Norbert, qui suivait la jeune femme des yeux, se souvint alors qu’elle avait choisi le portique du temple d’Apollon pour s’étendre avant de mourir. C’était donc, selon toute vraisemblance, qu’elle était attirée par le culte du dieu du soleil et qu’elle allait l’adorer. Mais elle s’arrêta une nouvelle fois à l’endroit où d’autres pierres permettaient la traversée de la chaussée, et elle revint sur le trottoir de droite. Elle montra ainsi son autre profil à Norbert qui vit alors la silhouette dans une attitude un peu différente, car la main gauche qui tenait la robe légèrement retroussée ne se voyait plus, mais seulement le bras droit qui pendait le long du corps. Or, étant donné la distance et l’auréole plus dense encore dont le soleil enveloppait la vision, Norbert ne put déterminer où Gradiva avait bien pu brusquement disparaître, quand elle était parvenue à hauteur de la Maison de Méléagre.

maison de Méléagre

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    Il était encore là, immobile: ses yeux, ses propres yeux venaient d’enregistrer l’image de plus en plus lointaine de Gradiva. A présent seulement il reprenait son souffle, car, jusque-là, sa poitrine était demeurée comme paralysée. En même temps, son sixième sens, refoulant tous les autres, le tint complètement sous sa coupe. Ce qu’il avait vu, était-ce un produit de son imagination ou la stricte réalité ? Il était incapable de répondre à cette question, pas plus qu’il ne savait s’il était éveillé ou s’il rêvait. Vainement il essayait de résoudre cette énigme, quand tout à coup un étrange frisson le secoua. Il ne voyait ni n’entendait rien, mais, à certaines vibrations mystérieuses de son être, il sentait qu’autour de lui Pompei s’était remis à vivre à l’heure de midi, de même que Gradiva qui était entrée dans la maison où elle avait habité avant la fatale journée d’août 79.

Wilhelm Jensen, La Gradiva (extrait), 1903


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Paul Valéry (1871-1945)

  Un poème s’imposait pour clôturer ce texte de Wilhelm Jensen, le sublime poème « Tes pas », merveille d’évocation et de concision, écrit par Paul Valéry et publié en 1922 dans le recueil Charmes dans lequel transparait l’influence d’Edgar Poe et Mallarmé.

Tes pas

la Gradiva

Tes pas, enfants de mon silence,
Saintement, lentement placés,
Vers le lit de ma vigilance
Procèdent muets et glacés.

Personne pure, ombre divine,
Qu’ils sont doux, tes pas retenus !
Dieux !… tous les dons que je devine
Viennent à moi sur ces pieds nus !

Si, de tes lèvres avancées,
Tu prépares pour l’apaiser,
A l’habitant de mes pensées
La nourriture d’un baiser,

Ne hâte pas cet acte tendre,
Douceur d’être et de n’être pas,
Car j’ai vécu de vous attendre,
Et mon coeur n’était que vos pas.

Paul Valéry, Extrait de Poésies, Charmes – Edit. Poésie/Gallimard


Le poème dit par Gilles-Claude Thériault


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Photos sauvées de l’oubli

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    Toutes ces photos oubliées, enfouies au plus profond des albums de famille ou des photothèques, plongées dans un lourd sommeil, toutes ces belles au bois dormant qui ne demandent qu’à s’éveiller… J’ai décidé de les  faire renaître à la vie.

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Manhattan vu d’une voiture à partir d’un pont traversant l’East River le 29 octobre 2008 à 19h 11 (photo Enki)

    Cette photographie me fait penser à un code barre dans lequel la hauteur et l’épaisseur des constructions représentées exprimeraient la valeur du m2 construit. À ce jour, selon le  classement pour l’année 2015 de la société Emporis, c’est la ville de Hong-Kong qui compte le plus grand nombre de gratte-ciel de grande hauteur avec 1.268 contre 682 pour New-York suivi par Tokyo avec 411 et Chicago pour 302. Le gratte-ciel le plus haut du monde est le Burj Khalifa à Dubaï dans les Emirats arabes unis qui culmine à 828 m.

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      Le « Skyscraper Index » est une théorie jugée par certains fantaisiste élaborée par Andrew Lawrence, analyste immobilier à la banque d’investissement Dresdner Kleinwort Wasserstein en 1999 selon laquelle il existe une corrélation entre la construction de gratte-ciel de très grande hauteur et les crises économiques. Ces bâtiments se construiraient à la fin de cycles économiques et seraient annonciateurs d’une récession importante à venir.

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Dresde 1940-1945 : regards croisés

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L. Junghans Dresden 1940

L. Junghans – Jeune femme se déshabillant à Dresde en 1940

    Les photos présentées ont été prises à 5 années de distance. la première, prise par le photographe allemand L. Junghans à Dresde montre une belle jeune femme se déshabillant dans son boudoir. Meubles de style moderne et épuré, miroir reflétant la scène, rideaux transparents, tout respire la sérénité et la volupté et pourtant l’Allemagne met l’Europe à feu et à sang depuis déjà une année.
      La deuxième et la troisième photo datent de 1945, elles ont été prises par un autre photographe allemand, Richard Peter, qui a photographié ce qui restait de sa chère ville de Dresde, « la Florence de l’Elbe« , joyau baroque de la Saxe, après le terrible bombardement anglo-américain des 13, 14 et 15 février 1945 au cours duquel 1.300 bombardiers ont lâchés 3.900 tonnes de bombes  et d’explosifs incendiaires sur la ville. Autant de bombes dont beaucoup incendiaires lancées dans un espace réduit a eu un effet dramatique en provoquant un effet de souffle gigantesque aspirant l’oxygène et causant la mort atroce de nombreux habitants par asphyxie dans les abris où ils s’étaient réfugiés. Les estimations des personnes tuées dans le bombardement varient de 25.000 à 200.000. Il existe une incertitude sur le chiffre exacte des pertes car un grand nombre de personnes fuyant l’avance russe s’étaient réfugiées dans cette ville sans valeur militaire où elle pensaient se protéger.

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 Richard Peter – l’Ange de la Miséricorde, Dresde 1945

   C’est en septembre 1945, sept mois après l’enfer que Richard Peter, ancien photojournaliste qui opérait dans Dresde avant la guerre pour le légendaire journal de gauche AIZ  est revenu du service militaire. Il a passé les quatre années qui ont suivies à photographier les ruines, les «canyons» urbains, des épaves de voiture, et enfin les cadavres dans les abris anti-aériens qui ont commencé à être ouverts seulement en 1946. C’est dans l’un de ces abris qu’a été découvert ce cadavre d’une jeune femme.

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Le monde d’hier : l’église Saint-Séverin à Paris photographiée par Eugène Atget

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Un lieu symbolique où mes pas m’ont entraîné durant de nombreuses années…

Eugène Atget - Église Saint-Séverin, vue prise sur les toits, entre 1903 et 1927

Eugène Atget – Église Saint-Séverin, vue prise sur les toits, entre 1903 et 1927 — épreuve sur papier albuminé à partir d’un négatif verre au gélatino-bromure d’argent

Eugène Atget - Église Saint-Séverin, vue prise sur les toits, entre 1903 et 1927 — épreuve su papier albuminé à partir d'un négatif verre au gélatino-bromure d'argent

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Eugène Atget, l’un des premiers photographes documentaristes

BNF_-_Portrait_d'Eugène_Atget_-_1890_-_001      À une époque où la photographie, encore adolescente, s’attachait avec le pictorialisme  à imiter la peinture en recherchant des ambiances floutées et en retouchant les clichés au moment du tirage, Eugène Atget réalise des clichés documentaires nets et précis se contentant de soigner le cadrage. C’est pour satisfaire les peintres, les architectes et les graphistes qui ont besoin de documentation qu’il s’est lancé après 1890 dans la photographie après avoir du quitter son métier d’acteur suite à une affection des cordes vocales. Il photographie de manière systématique par « thèmes » qu’il épuise les uns après les autres. Après les « petits métiers de Paris » en voie de disparition, il passe aux cours d’immeubles, aux devantures de boutiques, aux monuments et aux rues. De 1890 à 1927, année de sa mort, il a accumulé des milliers de clichés qui ont permis de conserver l’image du vieux Paris. Une grande partie de ces clichés ont été acquis par la Bibliothèque nationale, le musée Carnavalet et la Bibliothèque historique de la ville de Paris et forment un fond inestimable de 18.600 photographies. La célèbre photographe américaine, un temps assistante de Man Ray à Paris, Berenice Abbott a acquis un fond important de plusieurs milliers de tirages aujourd’hui conservé au Museum of Modern Art à New York.

euegene-atget (1857-1927)      Voilà ce qu’écrivait Walter Benjamin à son sujet : « Dès que l’homme est absent de la photographie, pour la première fois, la valeur d’exposition l’emporte décidément sur la valeur cultuelle. L’exceptionnelle importance des clichés d’Atget qui a fixé les rues désertes de Paris autour de 1900, tient justement à ce qu’il a situé ce processus en son lieu prédestiné. On a dit à juste titre qu’il avait photographié ces rues comme on photographie le lieu d’un crime. Le lieu du crime est aussi désert. Le cliché qu’on en prend a pour but de relever des indices. Chez Atget les photographies commencent à devenir des pièces à conviction pour le procès de l’histoire. C’est en cela que réside leur secrète signification politique. Elles en appellent déjà à un regard déterminé. Elles ne se prêtent plus à une contemplation détachée. Elles inquiètent celui qui les regarde  ; pour les saisir, le spectateur devine qu’il lui faut chercher un chemin d’accès. Dans le même temps, les magazines illustrés commencent à orienter son regard. Dans le bon sens ou le mauvais, peu importe. Avec ce genre de photos, la légende est devenue pour la première fois indispensable et il clair qu’elle a un tout autre caractère que le titre d’un tableau (…) »
                                           Walter Benjamin, l’Oeuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique.

 * en haut : portrait d’Eugène Atget (1857-1927) réalisé par un photographe anonyme vers 1890. En bas,
    Eugène Atget âgé.

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Eugène Atget - Eglise S.t Séverin - XVe s.

      L’Eglise Saint-Séverin se situe dans le Quartier latin de Paris a proximité de la Sorbonne (5e arrondissement). Elle a une origine très ancienne puisque dés 650 une chapelle aurait été fondée à cette emplacement pour commémorer la vie d’un ermite du nom de Séverin qui venait en ce lieu pour prier. Elle fut brûlée par les Vikings au XIe siècle et au XIIIe siècle on commença sa reconstruction qui ne fut terminée qu’au XVème. Des changements furent opérés au XVIIème siècle pour la mettre au goût du jour (et la mode à l’époque était au classicisme). Après la Révolution, en 1793, elle servi de dépôt de poudre et de salpêtre. Le portail de la façade principale a été ajouté en 1837 après avoir été récupéré sur l’église voisine de Saint-Pierre-aux-boeufs démolie par le percement de la rue d’Arcole sur l’Ile de la Cité.

Eugène Atget - rue Saint-Jacques après la démolition des maisons longeant le cloîre de l'église Saint-Séverin à Paris, 1908

Eugène Atget – rue Saint-Jacques après la démolition des maisons longeant le cloîre de l’église Saint-Séverin à Paris, 1908

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La destruction du vieux Paris

   « À l’heure actuelle, le quartier Saint-Séverin, le seul, à Paris, qui conserve encore un peu de l’allure des anciens temps, s’effrite et se démolit chaque jour ; dans quelques années, il n’y aura plus trace des délicieuses masures qui l’encombrent. On nivellera d’amples routes, l’on abolira les tapis-francs, l’on refoulera le long des remparts les purotins et les escarpes ; une fois de plus, les moralistes s’imagineront qu’ils ont déblayé la misère et relégué le crime ; les hygiénistes clameront également les bienfaits des larges boulevards, des squares étriqués et des rues vastes ; l’on répétera sur tous les tons que Paris est assaini, et personne ne comprendra que ces changements ont rendu le séjour de la ville intolérable. » – Huysmans dans La Bièvre et Saint-Séverin publié en 1898

Eugène Atget - rue saint séverin rue saint jacques vers 1900

Eugène Atget – rue Saint Séverin rue Saint Jacques, vers 1900

Eugène Atget - Chevet de l'église Saint-Séverin après démolition des vieilles maisons, 1914

Eugène Atget – Chevet de l’église Saint-Séverin après démolition des vieilles maisons, 1914. La même vue que la photographie précédente quatorze années plus tard

       La rue Saint-Jacques est probablement la rue la plus ancienne de Paris. D’abord piste gauloise, elle a été aménagée en voie pavée par les romains et est devenue au Moyen âge l’un des itinéraires pour se rendre au pèlerinage de Saint-Jacques de Compostelle. Le percement du boulevard Saint Michel en 1859 a bouleversé le quartier et lui a donné un rôle secondaire. Les deux photos ci-dessus qui montrent l’évolution d’une partie de cette rue après la destruction des constructions érigées devant le chevet de l’église Saint-Séverin sont un bon exemple de la méthode de travail d’Atget qui revenait sur les lieux quelques années plus tard pour rendre compte des changements opérés.

Eugène Atget - La rue des Prêtres-Saint-Séverin et l'église Saint-Séverin, en 1899.

Eugène Atget – La rue des Prêtres-Saint-Séverin et l’église Saint-Séverin à Paris, en 1898-1899.
Deux séquences de la même rue : la teinte de ses photographie n’était jamais noire et blanche
mais  oscillait du sépia au brun-violacé tout en affirmant les contrastes.

Eugène Atget - Rue des Prêtres-Saint-Séverin, 1898

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