Vertige amoureux à Pompei : rencontre avec la Gradiva


la Gradiva

La Gradiva (musée Vatican Chiaramonti)

Tes pas, enfants de mon silence,
Saintement, lentement placés,
Vers le lit de ma vigilance
Procèdent muets et glacés.

Paul Valéry

Gradiva, « celle qui marche en avant »

220px-Wilhelm_Jensen_01    L’extrait qui suit est tiré de la nouvelle Gradiva publiée en 1903 par l’écrivain allemand Wilhelm Jensen, qui connut une grande postérité au sein de la culture européenne, particulièrement auprès de Sigmund Freud et des surréalistes. L’auteur raconte comment un archéologue allemand, Norbert Hanold, se procure un moulage en plâtre d’un bas-relief qu’il a beaucoup admiré au musée Chiaramonti, un musée du Vatican, et comment, après avoir accroché la sculpture dans son bureau, il cherche à percer le mystère de la marche de la femme représentée, qu’il surnomme Gradiva — en latin, « celle qui marche en avant », forme féminine du surnom Gradivus donné au dieu Mars. Quelque temps après, Norbert Hanold fait un rêve dans lequel il se trouve à Pompéi lors de l’éruption du Vésuve en 79. Il aperçoit Gradiva, sans toutefois parvenir à l’avertir de l’imminence du danger. Profondément perturbé par ce rêve, il se rend d’abord à Rome, mais il y éprouve un fort sentiment de solitude et continue son voyage à Pompéi où il fait une rencontre inattendue, celle d’une jeune femme absolument identique à Gradiva, à qui il confie le trouble que lui fait ressentir cette ressemblance. 

Sigmund Freud (1856-1939)        Freud qui avait lu le roman de W. Jensen en 1906 et acquis, lors d’une visite au musée vatican Chiaramonti, une reproduction du bas-relief, qu’il avait suspendu dans son bureau à Vienne et emporté avec lui lors de son exil à Londres, en 1938 publiera une analyse du récit sous le titre Der Wahn und die Träume in Jensens Gradiva (Le délire et les rêves dans la « Gradiva » de W. Jensen), qui inaugurera la série des commentaires sur cette œuvre. Dans cet essai pionnier pour les études psychanalytiques appliquées à la littérature, Freud va s’efforcer de montrer l’importance des rêves dans la psychanalyse. Il théorise la notion de refoulement en la comparant à l’archéologie qui s’efforce de restituer le passé lors des fouilles et de mettre en valeur les buts communs, selon lui, qui existent entre la littérature et de la psychanalyse.  (crédit Wikipedia)


Pompei - Via di Mercurio sepia

Gradiva de Jensen (Extrait) – Vertige à Pompei

      (…) celui qui souhaitait cette compréhension devait venir ici dans la chaleur torride de midi, seul vivant au milieu des restes du passé, et ne plus voir avec les yeux de son corps, ne plus entendre avec ses oreilles de chair. C’est alors seulement que le passé revivait, sans qu’on voie cependant le moindre mouvement; c’est alors qu’il se mettait à parler, sans qu’on perçoive le moindre son. Le soleil faisait fondre la rigidité tombale des vieilles pierres, un frisson brûlant les parcourait, les morts se réveillaient et Pompei renaissait. Ce n’étaient pas des pensées à proprement parler blasphématoires que Norbert avait en tête; ce n’était qu’un sentiment confus, qui pouvait pourtant mériter ce qualificatif. C’était donc dans cet état d’esprit que, sans bouger, il parcourait du regard la Via di Mercurio jusqu’aux remparts. Les blocs de lave aux nombreuses arêtes qui la pavaient s’étendaient à ses pieds, impeccablement assemblés comme avant la pluie de cendres: normalement ils étaient gris clair, mais l’éclat du soleil était si fort qu’ils formaient comme un ruban argenté, orné de broderies, entre les murs silencieux et les colonnes en ruines dressées de chaque côté dans un vide surchauffé.

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Et tout à coup…

    Il regardait la rue, les yeux grands ouverts, avec pourtant l’impression de rêver: un peu plus loin, venant de la Maison de Castor et Pollux, à droite, il aperçut soudain Gradiva qui traversait la Via di Mercurio en franchissant d’un pied léger les pierres volcaniques qui mènent d’un trottoir à l’autre. C’était elle, à n’en pas douter; et malgré l’auréole que les rayons du soleil tissaient autour d’elle en fils d’or vaporeux, il reconnut son profil : exactement le même que celui du bas-relief. Elle baissait un peu la tête qu’enveloppait un fichu retombant sur sa nuque, et sa main gauche soulevait légèrement sa robe aux plis multiples. Comme celle-ci ne descendait pas plus bas que la cheville, il était facile d’apercevoir le pied droit qui restait un instant en arrière: le talon était dressé à la verticale, I’ensemble du pied reposant sur la pointe des orteils.
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      Mais la reproduction en pierre, uniforme et sans couleurs, ne pouvait tout représenter: la robe visiblement taillée dans un tissu doux et souple n’avait pas la froide teinte blanche du marbre mais était d’un jaune clair et chaud. Quant à la chevelure légèrement ondulée qui, sortant du fichu, se voyait sur le front et les tempes, son éclat mordoré la faisait se détacher sur l’albâtre du visage.

sepia - Gradiva

    En le regardant, ce visage, Norbert se souvint qu’il avait déjà vu Gradiva en rêve dans cette même ville, la nuit où elle s’était étendue tranquillement, comme pour dormir, sur les marches du temple d’Apollon, près du Forum. Avec cette réminiscence, une autre pensée lui vint pour la première fois à l’esprit; sans même avoir réfléchi, il avait pris le train pour l’Italie et, sans s’être pour ainsi dire arrêté à Rome ni à Naples, il avait poursuivi son voyage jusqu’à Pompei pour y chercher d’éventuelles traces de la jeune femme. Et ce, au sens propre du terme; car, avec sa façon bien personnelle de marcher, Gradiva avait dû obligatoirement laisser dans la cendre les empreintes de ses orteils, distinctes de toutes les autres.

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sepia

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   C’était donc, une fois encore, une créature de rêve qui se déplaçait sous ses yeux dans la lumière éclatante de midi, et pourtant c’était aussi une réalité. La preuve lui en fut donnée par l’effet qu’elle produisit sur un grand lézard allongé immobile dans les chauds rayons du soleil sur la dernière pierre, près du trottoir d’en face. Le corps scintillant de l’animal, comme fait d’or et de malachite, était parfaitement visible et, devant le pied qui approchait, Norbert le vit glisser brusquement au bas de la pierre et s’enfuir sur les blanches dalles de lave de la rue.
      Gradiva traversa d’un pas leste et tranquille et continua son chemin sur le trottoir opposé tournant maintenant le dos à l’archéologue. Elle semblait se diriger vers la Maison d’Adonis. En effet, elle s’arrêta devant un moment; mais, après une brève réflexion, elle se remit à marcher dans la Via di Mercurio.
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   Seule maison noble, la Maison d’Apollon se dressait tout au bout sur la gauche; elle tirait son nom des nombreuses statues d’Apollon qu’on y avait découvertes Norbert, qui suivait la jeune femme des yeux, se souvint alors qu’elle avait choisi le portique du temple d’Apollon pour s’étendre avant de mourir. C’était donc, selon toute vraisemblance, qu’elle était attirée par le culte du dieu du soleil et qu’elle allait l’adorer. Mais elle s’arrêta une nouvelle fois à l’endroit où d’autres pierres permettaient la traversée de la chaussée, et elle revint sur le trottoir de droite. Elle montra ainsi son autre profil à Norbert qui vit alors la silhouette dans une attitude un peu différente, car la main gauche qui tenait la robe légèrement retroussée ne se voyait plus, mais seulement le bras droit qui pendait le long du corps. Or, étant donné la distance et l’auréole plus dense encore dont le soleil enveloppait la vision, Norbert ne put déterminer où Gradiva avait bien pu brusquement disparaître, quand elle était parvenue à hauteur de la Maison de Méléagre.

maison de Méléagre

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    Il était encore là, immobile: ses yeux, ses propres yeux venaient d’enregistrer l’image de plus en plus lointaine de Gradiva. A présent seulement il reprenait son souffle, car, jusque-là, sa poitrine était demeurée comme paralysée. En même temps, son sixième sens, refoulant tous les autres, le tint complètement sous sa coupe. Ce qu’il avait vu, était-ce un produit de son imagination ou la stricte réalité ? Il était incapable de répondre à cette question, pas plus qu’il ne savait s’il était éveillé ou s’il rêvait. Vainement il essayait de résoudre cette énigme, quand tout à coup un étrange frisson le secoua. Il ne voyait ni n’entendait rien, mais, à certaines vibrations mystérieuses de son être, il sentait qu’autour de lui Pompei s’était remis à vivre à l’heure de midi, de même que Gradiva qui était entrée dans la maison où elle avait habité avant la fatale journée d’août 79.

Wilhelm Jensen, La Gradiva (extrait), 1903


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Paul Valéry (1871-1945)

  Un poème s’imposait pour clôturer ce texte de Wilhelm Jensen, le sublime poème « Tes pas », merveille d’évocation et de concision, écrit par Paul Valéry et publié en 1922 dans le recueil Charmes dans lequel transparait l’influence d’Edgar Poe et Mallarmé.

Tes pas

la Gradiva

Tes pas, enfants de mon silence,
Saintement, lentement placés,
Vers le lit de ma vigilance
Procèdent muets et glacés.

Personne pure, ombre divine,
Qu’ils sont doux, tes pas retenus !
Dieux !… tous les dons que je devine
Viennent à moi sur ces pieds nus !

Si, de tes lèvres avancées,
Tu prépares pour l’apaiser,
A l’habitant de mes pensées
La nourriture d’un baiser,

Ne hâte pas cet acte tendre,
Douceur d’être et de n’être pas,
Car j’ai vécu de vous attendre,
Et mon coeur n’était que vos pas.

Paul Valéry, Extrait de Poésies, Charmes – Edit. Poésie/Gallimard


Le poème dit par Gilles-Claude Thériault


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Photos sauvées de l’oubli

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    Toutes ces photos oubliées, enfouies au plus profond des albums de famille ou des photothèques, plongées dans un lourd sommeil, toutes ces belles au bois dormant qui ne demandent qu’à s’éveiller… J’ai décidé de les  faire renaître à la vie.

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Manhattan vu d’une voiture à partir d’un pont traversant l’East River le 29 octobre 2008 à 19h 11 (photo Enki)

    Cette photographie me fait penser à un code barre dans lequel la hauteur et l’épaisseur des constructions représentées exprimeraient la valeur du m2 construit. À ce jour, selon le  classement pour l’année 2015 de la société Emporis, c’est la ville de Hong-Kong qui compte le plus grand nombre de gratte-ciel de grande hauteur avec 1.268 contre 682 pour New-York suivi par Tokyo avec 411 et Chicago pour 302. Le gratte-ciel le plus haut du monde est le Burj Khalifa à Dubaï dans les Emirats arabes unis qui culmine à 828 m.

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      Le « Skyscraper Index » est une théorie jugée par certains fantaisiste élaborée par Andrew Lawrence, analyste immobilier à la banque d’investissement Dresdner Kleinwort Wasserstein en 1999 selon laquelle il existe une corrélation entre la construction de gratte-ciel de très grande hauteur et les crises économiques. Ces bâtiments se construiraient à la fin de cycles économiques et seraient annonciateurs d’une récession importante à venir.

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Dresde 1940-1945 : regards croisés

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L. Junghans Dresden 1940

L. Junghans – Jeune femme se déshabillant à Dresde en 1940

    Les photos présentées ont été prises à 5 années de distance. la première, prise par le photographe allemand L. Junghans à Dresde montre une belle jeune femme se déshabillant dans son boudoir. Meubles de style moderne et épuré, miroir reflétant la scène, rideaux transparents, tout respire la sérénité et la volupté et pourtant l’Allemagne met l’Europe à feu et à sang depuis déjà une année.
      La deuxième et la troisième photo datent de 1945, elles ont été prises par un autre photographe allemand, Richard Peter, qui a photographié ce qui restait de sa chère ville de Dresde, « la Florence de l’Elbe« , joyau baroque de la Saxe, après le terrible bombardement anglo-américain des 13, 14 et 15 février 1945 au cours duquel 1.300 bombardiers ont lâchés 3.900 tonnes de bombes  et d’explosifs incendiaires sur la ville. Autant de bombes dont beaucoup incendiaires lancées dans un espace réduit a eu un effet dramatique en provoquant un effet de souffle gigantesque aspirant l’oxygène et causant la mort atroce de nombreux habitants par asphyxie dans les abris où ils s’étaient réfugiés. Les estimations des personnes tuées dans le bombardement varient de 25.000 à 200.000. Il existe une incertitude sur le chiffre exacte des pertes car un grand nombre de personnes fuyant l’avance russe s’étaient réfugiées dans cette ville sans valeur militaire où elle pensaient se protéger.

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 Richard Peter – l’Ange de la Miséricorde, Dresde 1945

   C’est en septembre 1945, sept mois après l’enfer que Richard Peter, ancien photojournaliste qui opérait dans Dresde avant la guerre pour le légendaire journal de gauche AIZ  est revenu du service militaire. Il a passé les quatre années qui ont suivies à photographier les ruines, les «canyons» urbains, des épaves de voiture, et enfin les cadavres dans les abris anti-aériens qui ont commencé à être ouverts seulement en 1946. C’est dans l’un de ces abris qu’a été découvert ce cadavre d’une jeune femme.

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Le monde d’hier : l’église Saint-Séverin à Paris photographiée par Eugène Atget

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Un lieu symbolique où mes pas m’ont entraîné durant de nombreuses années…

Eugène Atget - Église Saint-Séverin, vue prise sur les toits, entre 1903 et 1927

Eugène Atget – Église Saint-Séverin, vue prise sur les toits, entre 1903 et 1927 — épreuve sur papier albuminé à partir d’un négatif verre au gélatino-bromure d’argent

Eugène Atget - Église Saint-Séverin, vue prise sur les toits, entre 1903 et 1927 — épreuve su papier albuminé à partir d'un négatif verre au gélatino-bromure d'argent

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Eugène Atget, l’un des premiers photographes documentaristes

BNF_-_Portrait_d'Eugène_Atget_-_1890_-_001      À une époque où la photographie, encore adolescente, s’attachait avec le pictorialisme  à imiter la peinture en recherchant des ambiances floutées et en retouchant les clichés au moment du tirage, Eugène Atget réalise des clichés documentaires nets et précis se contentant de soigner le cadrage. C’est pour satisfaire les peintres, les architectes et les graphistes qui ont besoin de documentation qu’il s’est lancé après 1890 dans la photographie après avoir du quitter son métier d’acteur suite à une affection des cordes vocales. Il photographie de manière systématique par « thèmes » qu’il épuise les uns après les autres. Après les « petits métiers de Paris » en voie de disparition, il passe aux cours d’immeubles, aux devantures de boutiques, aux monuments et aux rues. De 1890 à 1927, année de sa mort, il a accumulé des milliers de clichés qui ont permis de conserver l’image du vieux Paris. Une grande partie de ces clichés ont été acquis par la Bibliothèque nationale, le musée Carnavalet et la Bibliothèque historique de la ville de Paris et forment un fond inestimable de 18.600 photographies. La célèbre photographe américaine, un temps assistante de Man Ray à Paris, Berenice Abbott a acquis un fond important de plusieurs milliers de tirages aujourd’hui conservé au Museum of Modern Art à New York.

euegene-atget (1857-1927)      Voilà ce qu’écrivait Walter Benjamin à son sujet : « Dès que l’homme est absent de la photographie, pour la première fois, la valeur d’exposition l’emporte décidément sur la valeur cultuelle. L’exceptionnelle importance des clichés d’Atget qui a fixé les rues désertes de Paris autour de 1900, tient justement à ce qu’il a situé ce processus en son lieu prédestiné. On a dit à juste titre qu’il avait photographié ces rues comme on photographie le lieu d’un crime. Le lieu du crime est aussi désert. Le cliché qu’on en prend a pour but de relever des indices. Chez Atget les photographies commencent à devenir des pièces à conviction pour le procès de l’histoire. C’est en cela que réside leur secrète signification politique. Elles en appellent déjà à un regard déterminé. Elles ne se prêtent plus à une contemplation détachée. Elles inquiètent celui qui les regarde  ; pour les saisir, le spectateur devine qu’il lui faut chercher un chemin d’accès. Dans le même temps, les magazines illustrés commencent à orienter son regard. Dans le bon sens ou le mauvais, peu importe. Avec ce genre de photos, la légende est devenue pour la première fois indispensable et il clair qu’elle a un tout autre caractère que le titre d’un tableau (…) »
                                           Walter Benjamin, l’Oeuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique.

 * en haut : portrait d’Eugène Atget (1857-1927) réalisé par un photographe anonyme vers 1890. En bas,
    Eugène Atget âgé.

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Eugène Atget - Eglise S.t Séverin - XVe s.

      L’Eglise Saint-Séverin se situe dans le Quartier latin de Paris a proximité de la Sorbonne (5e arrondissement). Elle a une origine très ancienne puisque dés 650 une chapelle aurait été fondée à cette emplacement pour commémorer la vie d’un ermite du nom de Séverin qui venait en ce lieu pour prier. Elle fut brûlée par les Vikings au XIe siècle et au XIIIe siècle on commença sa reconstruction qui ne fut terminée qu’au XVème. Des changements furent opérés au XVIIème siècle pour la mettre au goût du jour (et la mode à l’époque était au classicisme). Après la Révolution, en 1793, elle servi de dépôt de poudre et de salpêtre. Le portail de la façade principale a été ajouté en 1837 après avoir été récupéré sur l’église voisine de Saint-Pierre-aux-boeufs démolie par le percement de la rue d’Arcole sur l’Ile de la Cité.

Eugène Atget - rue Saint-Jacques après la démolition des maisons longeant le cloîre de l'église Saint-Séverin à Paris, 1908

Eugène Atget – rue Saint-Jacques après la démolition des maisons longeant le cloîre de l’église Saint-Séverin à Paris, 1908

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La destruction du vieux Paris

   « À l’heure actuelle, le quartier Saint-Séverin, le seul, à Paris, qui conserve encore un peu de l’allure des anciens temps, s’effrite et se démolit chaque jour ; dans quelques années, il n’y aura plus trace des délicieuses masures qui l’encombrent. On nivellera d’amples routes, l’on abolira les tapis-francs, l’on refoulera le long des remparts les purotins et les escarpes ; une fois de plus, les moralistes s’imagineront qu’ils ont déblayé la misère et relégué le crime ; les hygiénistes clameront également les bienfaits des larges boulevards, des squares étriqués et des rues vastes ; l’on répétera sur tous les tons que Paris est assaini, et personne ne comprendra que ces changements ont rendu le séjour de la ville intolérable. » – Huysmans dans La Bièvre et Saint-Séverin publié en 1898

Eugène Atget - rue saint séverin rue saint jacques vers 1900

Eugène Atget – rue Saint Séverin rue Saint Jacques, vers 1900

Eugène Atget - Chevet de l'église Saint-Séverin après démolition des vieilles maisons, 1914

Eugène Atget – Chevet de l’église Saint-Séverin après démolition des vieilles maisons, 1914. La même vue que la photographie précédente quatorze années plus tard

       La rue Saint-Jacques est probablement la rue la plus ancienne de Paris. D’abord piste gauloise, elle a été aménagée en voie pavée par les romains et est devenue au Moyen âge l’un des itinéraires pour se rendre au pèlerinage de Saint-Jacques de Compostelle. Le percement du boulevard Saint Michel en 1859 a bouleversé le quartier et lui a donné un rôle secondaire. Les deux photos ci-dessus qui montrent l’évolution d’une partie de cette rue après la destruction des constructions érigées devant le chevet de l’église Saint-Séverin sont un bon exemple de la méthode de travail d’Atget qui revenait sur les lieux quelques années plus tard pour rendre compte des changements opérés.

Eugène Atget - La rue des Prêtres-Saint-Séverin et l'église Saint-Séverin, en 1899.

Eugène Atget – La rue des Prêtres-Saint-Séverin et l’église Saint-Séverin à Paris, en 1898-1899.
Deux séquences de la même rue : la teinte de ses photographie n’était jamais noire et blanche
mais  oscillait du sépia au brun-violacé tout en affirmant les contrastes.

Eugène Atget - Rue des Prêtres-Saint-Séverin, 1898

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maison de ville à Ho Chi Minh Ville au Vietnam – Nha Dan Architect, 2013 – L’architecture à grand coup de sabre…

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Il était un petit homme
qui avait une drôle de maison
Pirouette ! cacahuète !
sa maison est en carton
pirouette ! cacahuète !          
                        (chanson de ma petite enfance)

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maison de ville « Pliage Wall House »

Caractéristiques

  • dénomination : maison de ville « Pliage Wall House »
  • lieu d’implantation : Ho Chi Minh Ville, Viertnam.
  • caractéristiques du terrain :  un terrain tout en longueur et étroit bordé par les propriétés voisines.
  • maître d’œuvre : Nha Dan Architect
  • architecte d’opération : Nguyen Dinh Gioi
  • date des travaux : 2012-2013
  • équipe de design : Nguyen Van Anh, Nguyen Phan Tuan, Luong Xuan Dong
  • ingénieur structure : Do Thanh Tuan
  • surface de plancher : 104 m2
  • entreprise générale : Nha Dan construction

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   « Pliage Wall House » que l’on pourrait traduire par « Maison de papier plié », voilà comment cette maison a été surnommée, en référence sans doute à ces cocottes en papier plié, qu’enfants, nous nous amusions à réaliser. C’est sans doute la manière dont la structure porteuse oblique en béton blanc de la façade principale semble s’appuyer sur le sol sur une seule pointe qui est à l’origine de cette appellation. Ceci dit, l’architecture de cette maison ne peut être réduite à cette interprétation simpliste qui ne fait que traduire l’état d’expectative dans lequel on se trouve face à son formalisme surprenant que l’on imaginait pas rencontrer dans un pays comme le Vietnam. Construite en milieu urbain en bordure de rue sur un terrain étroit de forme rectangulaire coincé entre des constructions existantes, la maison devait impérativement se développer en hauteur pour répondre au programme fixé. Cinq niveaux ont donc été bâtis dont un en sous-sol. Comme le montre la maquette présentée ci-contre, les deux parois latérales porteuses réalisées en limite de propriété sont aveugles et l’éclairage naturel des volume intérieurs ne peut s’effectuer que par les ouvertures créées sur les façades principales les plus étroites et de manière zénithale, en toiture.

Importance du traitement spatial de la circulation verticale qui doit être convivial

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     Autant la communication entre les différents volumes et espaces fonctionnels apparaît aisée dans une maison construite de plain-pied sur un seul niveau, autant elle peut apparaître contraignante et difficile dans un maison à plusieurs niveaux. En général, dans de telles constructions, l’escalier se révèle être un « goulot d’étranglement » fastidieux à franchir par l’effort physique qu’il impose et par la médiocrité de traitement de son espace auquel est conféré un rôle purement fonctionnel et à qui est généralement dénié toute qualité d’« espace à vivre ». De là découle un traitement  « étriqué » et sans âme de l’espace de l’escalier, que l’on coince le plus souvent entre deux murs et dont on sacrifie l’éclairage naturel. Ce qui est source d’inconvénients mineurs dans une maison de deux niveaux peut vite tourner au cauchemar dans une maison de cinq niveaux. 

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     Il y avait donc nécessité absolue, si l’on voulait que l’utilisation de cet escalier s’effectue de manière non rébarbative et même agréable, que son espace soit traité de manière positive et conviviale.  L’architecte a été sur ce point exemplaire, soucieux de ne pas se limiter à un traitement « décoratif » de l’espace mais de l’inscrire tout au contraire dans une perspective plus générale embrassant l’organisation de l’espace et la structure de la construction.
    S’étant aperçu que pour chacun des niveaux à desservir l’importance de l’espace est inégal avec une hiérarchie de la progression allant du plus grand au rez-de-chaussée au plus petit au dernier niveau desservi, l’architecte a eut l’idée lumineuse de réaliser à l’intérieur de la maison et sur toute sa hauteur  une paroi de refend oblique qui a pour effet de partager en deux parties l’espace de chacun des niveaux et de créer un espace vertical  continu permettant l’inclusion de l’escalier. Cet espace s’organise ainsi :
. niveau rez-de-chaussée : grand espace garage avec escalier ouvert
. niveau 1 : espace de taille moyenne avec escalier ouvert
. niveau 2 : espace de petite taille avec escalier encloisonné

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Organisation des volées d’escalier dans l’espace de la circulation verticale

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à gauche : espace de la circulation verticale avec ses volées ouvertes et encloisonnée (accès au dernier niveau) et sa paroi oblique – à droite : lecture du volume en façade côté rue.

Fedele Fischetti (1734-1789) – Alexandre tranchant le nœud gordien

Régler son compte à l’angle droit d’un grand coup de sabre…

    Combien jubilatoire, j’imagine, a du être la pensée de l’architecte Nha Dan quand l’idée lui est soudainement venue, sous le coup d’une illumination, de trancher en biais d’un grand coup de sabre salvateur, l’ordonnancement rigide et contraignant de son architecture imposée par la dictature de l’angle droit. Tel Alexandre le Grand tranchant l’inextricable nœud gordien, il s’est affranchit des règles stériles qui bloquaient toute avancée et rendaient insolubles les problèmes qu’il avaient à résoudre. Outre la résolution du problème de la différenciation et de hiérarchisation des espaces de développement de l’escalier selon les niveaux, cette intervention a permis d’introduire un élément architectural qui singularise sur toute la façade principale l’espace dédié à la circulation verticale et qui, par son effet déstabilisant sur la structure orthogonale première, introduit une force qui dynamise qui met en mouvement l’architecture toute entière. Combien doit être agréable la « promenade architecturale », pour paraphraser Le Corbusier, dans ces volumes dégagés où les volées d’escalier se détachent et sont mises en valeur tout comme les paliers traités en mezzanine, où les perspectives sont évolutives, le tout adossé sous ce grand pan oblique qui abrite l’espace et s’y déploie en hauteur telle une aile protectrice.

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Le « coup de sabre » en façade principale

La traque opiniâtre de la lumière naturelle

     On a vu que les contraintes liées au site interdisaient la présence d’ouvertures sur les deux grandes façades latérales. Les seules possibilités d’implantations d’ouvertures se concentraient sur les deux façades en bout de construction et sur la toiture. 

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La salle de détente, située en sous-sol est éclairée naturellement par une courette anglaise végétalisée

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La toiture apparait assez complexe. Une partie est traitée en dalle terrasse accessible et une autre en toiture à deux pans abritant un espace à usage de bureau très lumineux s’ouvrant sur les terrasse et un local technique. Le volume vertical de la cage d’escalier monte jusqu’à la toiture en pente qui, au-dessus de cet espace, a été traité sous forme de verrière pour en assurer l’éclairage. Les deux coupes ci-dessus montre que la lumière naturelle venue de la toiture permet d’éclairer la plupart des niveaux inférieurs. (à gauche : toiture à 2 pans)

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Visualisation, au travers de la grande baie verticale de la façade côté rue, du palier haut de l’escalier et des verrières de toiture.

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SOUS-SOL : 1.salle de détente,  2.chambre d’ami,  3.chambre domestique,  4.Rgt,  5.WC, 6.buanderie
REZ-DE-CHAUSSÉE :  1.2.3. espace séjour, salle à manger & cuisine,  4.garage,  5.WC 

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NIVEAU 1 :  1.chambres des enfants,  2.pièce d’étude,  3.sanitaires & WC
NIVEAU 2 :  1.chambre des parents,  2.dressing,  3.salle de bains & WC,  4.terrasse jardin
La surface d’emprise des niveaux 1 & 2 réservés aux chambres est réduite par rapport aux niveaux inférieurs

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l’espace douche et WC ainsi que la salle de bains des parents sont éclairés par la terrasse jardin

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NIVEAU 3 COMBLES :   1.bureau,  2.terrasse,  3.local technique
TOITURE : Deux verrières en toiture permettent d’éclairer le volume escalier et le puits de lumière central

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Le point de vue d’Enki

       Projet exemplaire que cette maison de ville conçue par Nha Dan Architect dont la qualité architecturale doit faire regretter à nombre d’architectes de ne pas l’avoir imaginé eux-mêmes… Face à un faisceau de contraintes extrêmement rigides (étroitesse du terrain, difficulté pour dispenser l’éclairage naturel) qui aurait conduit la plupart à se résigner à une architecture étriquée et stéréotypée qui n’aurait été que l’expression dans l’espace de ces contraintes, l’architecte a choisi la tactique du « coup de sabre » qui permet de rompre le nœud serré de ces contraintes qui étouffaient la création. La structure orthogonale de la construction qui semblait s’imposer au regard de la configuration du terrain a volé en éclat et ouvert la voie à une liberté de création nouvelle riche de potentialités. C’est ainsi que l’introduction de cet élément architectural singulier qu’est cette paroi oblique intérieure sur toute hauteur a eu des conséquences heureuses à la fois sur la qualité et la modularité de l’espace intérieur et sur la qualité formelle de l’architecture par la forte dynamisation qu’elle induit. Cette structure porteuse oblique qui donne l’impression en façade de reposer sur une pointe à l’instar des fragiles cocottes en papier créé un déséquilibre dans la perception et met en mouvement l’architecture toute entière. Si cette réussite esthétique n’avait été que formelle et n’avait pas été sous-tendue par des avantages fonctionnels, elle aurait été considérée comme un acte de virtuosité digne d’intérêt mais pêchant par sa gratuité, mais dans le cas de cette maison, la forme s’accorde merveilleusement avec la fonction et se trouve de cette manière légitimée par elle.

     Magnifique !

Enki sigle

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articles liés sur le même thème des maisons de villes étroites (cliquer sur les titres pour y accéder) :

Article sur le thème de l’architecture intégrant des éléments formels obliques :

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Marina Tsvetaeva, séjour « Sous les Chimères » d’une poétesse russe à Moret-sur-Loing

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Moret-sur-Loing – le pont, les bords du Loing et la porte fortifiée de Bourgogne

Alfred Sisley - Moret-sur-Loing, 1891       Alfred Sisley – Moret-sur-Loing, 1891

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Marina Tsvetaeva (1892-1941)

Marina Tsvetaeva (1892-1941)

Une poétesse russe à Moret-sur-Loing…

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En route pour la Normandie, au cours d’une promenade dans la petite cité médiévale de Moret-sur-Loing dans le département de Seine-et-Marne peinte à plusieurs reprises par Alfred Sisley, une plaque commémorative posée sur le mur d’une maisonnette située au pied de l’église Notre-Dame attire mon attention, on y distingue le portrait d’une jeune femme que je connais bien puisque j’ai parlé d’elle dans ce blog à deux reprises, celui de la grande poétesse russe Marina Tsvetaeva (1892-1941). Elle se réfugiera en France en 1925 jusqu’à son retour en Russie en 1939 où elle connaîtra une fin tragique en 1941.

 
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Voici ce que la plaque commémorative de Moret-sur-Loing précise à son sujet :

Marina Tsvetaeva en 1917

         Elle est née à Moscou dans un milieu intellectuel. Son père, Ivan Tsvetaev, professeur à l’université de Moscou, historien d’art renommé, était le fondateur du Musée des beaux-arts de Moscou. L’enfance heureuse et l’éducation traditionnelle sont très tôt marquées par la naissance de la vocation poétique, ainsi que par la mort de sa mère alors qu’elle allait sur ses treize ans. Marina publie son premier recueil poétique, L’album du soir, à compte d’auteur, à dix-huit ans.
     Lorsqu’éclate la Révolution russe, Tsvetaeva est déjà un poète connu, femme mariée et mère de famille. Son mari, Serge Efron, élève officier, entre comme volontaire dans l’Armée blanche, formée pour défendre le régime tsariste de la Russie Impériale. Seule à Moscou avec ses deux filles Marina Tsvetaeva produit d’abondantes ouvres poétiques, tout en souffrant des privations de la guerre civile. Elle perd une fille, morte de faim, en 1920. (photo à gauche : Marina en 1917)


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      Deux ans plus tard, en 1922, elle quitte Moscou pour rejoindre son mari, réfugié à Berlin après la débâcle de l’Armée blanche. L’exil en Occident se prolonge pendant dix-sept ans (1922-1939) : d’abord à Berlin, ensuite à Prague. En 1925 après la naissance du fils Gueorgui (Murr) la famille s’installe en France. Durant toutes ces années d’exil, Tsvetaeva poursuit une œuvre très diversifiée : poèmes, longues compositions épico-lyriques, pièces de théâtre et enfin prose lyrique, critique et autobiographique. Les publications sont pourtant rares, et les ressources de la famille sont très faibles. De ses traductions de Pouchkine, un seul poème, Les Démons, verra le jour de son vivant. Tsvetaeva échappe à la pauvreté extrême grâce à la générosité de rares amis issus en général, comme elle, de l’émigration russe. (photo à gauche : maison du 18 rue de la Tannerie à Moret-sur-LoingMarina a vécu ).

      En 1937, la fille de la poétesse, Ariane, retourne à Moscou, suivie de peu par Serge Efron, contraint de fuir la France à la suite d’un assassinat politique sur ordre du NKVD (police secrète soviétique) auquel il s’est trouvé mêlé. Restée seule en exil, ostracisée par le milieu littéraire des émigrés et poussée par le désir de son fils de connaître l’URSS, Tsvetaeva finit par se décider au retour en 1939. Ce retour ne sera, hélas, une solution pour personne. La poétesse assistera bientôt à l’arrestation de sa fille, qui passera ensuite plusieurs années dans les camps staliniens, puis de son époux (fusillé peu après). Son fils perdra sa vie sur les champs de bataille en 1944. Lorsque l’URSS entre en guerre Marina Tsvetaeva part avec son fils en évacuation en Tatarie et arrivée à Yelabouta met fin à ses jours le 31 août 1941.

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Alfred Sisley – Église de Moret-sur-Loing après la pluie (1894)

Un séjour « sous les chimères » de l’église Notre-Dame à Moret-sur-Loing

       Quelle était la raison de sa venue à Moret-sur-Long en cette année 1936 ? la plaque commémorative est peu disserte à ce sujet. on y apprends seulement qu’elle y a séjourné avec son fils Murr à partir de juillet 1936. Ses moyens financiers étaient limités et elle n’occupe alors que les deux chambres au premier étage de la maisonnée. C’est là qu’elle compose ses traductions de poèmes de Pouchkine et rêve de les faire publier pour le centenaire de la mort du poète classique en 1937. Peut-être avait-elle ressenti le besoin de se retirer dans une petite ville tranquille, loin du tumulte parisien, pour mener à bien son entreprise de traduction. Dans la biographie qu’elle a écrite sur la poétesse, « The Double Beat of Heaven and Hell », l’écrivain Lily Feiler écrit que Marina avait été invitée par des amis à y passer l’été et qu’elle espérait que son mari Sergey se joindrait à eux. Dans l’enquête menée par la police française sur les implications de son mari dans le meurtre de l’espion soviétique Ignace Reiss à Lausanne en septembre 1937 après qu’il eut déclaré sa défection à Staline, Marina Tsvetaeva déclare avoir séjourné au château d’Arcine près de Bonneville en Haute-Savoie à la fin de l’été 1936 et précise-t-elle, en août ou en septembre. Elle n’aurait donc séjourné à Moret-sur-Loing qu’un moment très court, un à deux mois en juillet ou en juillet et août 1936. 

    Voici la lettre qu’elle a écrit à une amie tchèque le 10 juillet 1936 et qui prouve qu’elle était bien présente à Moret-sur-Loing à cette date :

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     Chère Anna Antonovna, et ça, c’est une réponse au château. C’est par cette porte que l’on sortait vers le fleuve, plutôt vers la rivière au nom merveilleux de Loing ( » loin ! ») (…)
     Moret est une petite ville médiévale, près de Fontainebleau, les rues (sauf la principale qui est marchande) semblent être tombée dans l’oubli, pas de monde du tout, par contre une quantité de chats. Et de vieilles femmes ancestrales. Nous habitons au 1er étage, deux chambres à part (Serguej Yakkovlevitch doit arriver plus tard) dont les fenêtres donnent directement dans le dos de l’église. Nous demeurons sous les chimères. (…)
      Je traduis Pouchkine, pour le centenaire de 1937 (en français en vers). (…) En ce moment je travaille sur Les Adieux à la mer, mon poème préféré. (…)

Adieux à la mer

Adieu, Espace des Espaces !
Pour une dernière fois mon œil
Voit s’étirer ta vive grâce
Et s’étaler ton bel orgueil.

Telle une fête qui s’achève,
Supplique d’une chère voix —
Ta grave voix, ta voix de rêve
J’entends pour la dernière fois. (…)

Adieu, ô Gouffre ! L’heure presse,
Mais en tout temps et en tout lieu
Me poursuivra sans fin ni cesse
Ta voix à l’heure des adieux.

Dans mon désert sans sources vives
J’emporterai, empli de Toi,
Tes durs granits, tes belles rives,
Tes jets, tes flots, ton bruit de voix…

Alexandre Pouchkine, Odessa, 1824
Traduction Marina Tsvetaeva, Moret-sur-Loing, 1936

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George G. Sjisjkin - portrait de Marina Tsvetaeva

George G. Sjisjkin –  portrait de Marina Tsvétaïéva

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Sites et articles liés

  • Biographie de Marina Tsvetaeva : c’est   ICI
  • Poèmes de Marina Tsvetaeva dans 2 articles de ce blog :   ICI  et   ICI

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Retour sur l’article

  • 24 mars 2016 : Dans la préface du recueil de poèmes de Marina Tsvétaïéva intitulé « Insomnie » ‘collection de poche Poésie/Gallimard, je suis tombé sur une déclaration de Marina qui faisait étrangement écho à un article que j’avais écrit en décembre 2015 sur le thème de la transfiguration d’un arbre constaté lors d’une de mes promenades sur les bords du lac d’Annecy. L’article s’appelait « Le jour de gloire est arrivé »  (c’est  ICI ) et une phrase du texte était : «Et je poursuivis mon chemin pensant que dans ce monde, chaque élément du paysage, chaque être, du plus grand au plus insignifiant doit pouvoir connaître ne serait-ce qu’une fois dans son existence son moment de gloire. Il suffit pour cela que les astres soient configurés d’une certaine manière, (…) il fallait aussi qu’un regard soit présent, le regard curieux et attentionné d’un humain que le hasard ou le conditionnement de sa propre trajectoire dans l’espace et le temps auraient conduit en cet endroit et à ce moment précis, là où le phénomène devait se produire.» La phrase relevée de Marina exprimait en plus court quelque chose d’équivalent : « Chaque chose doit resplendir à son heure, et cette heure est celle où des yeux véritables la regardent». Curieusement, je suis  tombé à peu près en même temps et tout à fait par hasard sur une vieille et très belle photo de Moret-sur-Loing prise exactement à l’endroit où Alfred Sisley avait peint son tableau en 1891 et où l’on voit de jeunes garçons faisant boire leurs chevaux dans le Loing avec en arrière plan la tour fortifiée de la Porte de Bourgogne. L’hôtel où nous avons fait escale en route pour la Normandie se situait sur la rive du Loing un peu plus à droite.

173[amolenuvolette.it]moret, garçons baignant leurs mulets dans le loing, moret, boys bathing their mules in loing,

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Reginald Marsh et le New York des années 30 : (II) des femmes belles comme des remorqueurs

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Reginald Marsh (1898-1954) – autoportraits, 1933 et 1949

  Reginald Marsh est un peintre américain connu pour ses représentations du New York de la Grande Dépression des années 1920 et 1930 avec ses divertissements populaires tels que les vaudevilles et les scènes burlesques, les clubs de strip-tease, les foules et les badauds, les scènes de plage à Coney Island, les clochard sur le Bowery, les prostituées et les chômeurs. Il rejetait l’artmoderne, le trouvant stérile préférant utiliser le style pictural qu’on appelé depuis réalisme social, et qui avait émergé de la confrontation entre l’art moderne et les mouvements sociaux et politiques nés de la contestation sociale issue de Grande dépression. Contrastant avec le style des peintres régionalistes qui présentaient une vision idéalisée de la nature sauvage et de l’Amérique rurale, les artistes partisans du réalisme social pour la plupart travaillant dans les grandes agglomérations témoignaient de la situation des pauvres en cette période de crise économiques où des millions de travailleurs avaient perdu leur emploi. Beaucoup d’entre eux étaient sympathisants des luttes politiques et syndicales du mouvement ouvrier de l’époque et avait élevé la figure du prolétaire au rang d’idéal héroïque, dans la vie comme dans l’art. Ils s’inspiraient dans leur travail des  œuvres des peintres muralistes mexicains  engagés politiquement comme Diego RiveraJosé Clemente Orozco et David Alfaro Siqueiros. Au États-Unis, ces artistes ont créé des peintures murales à caractère social mettant en scène des représentations dynamiques de la classe ouvrière. Reginald Marsh était également fasciné par les machines que l’industrialisation rapide de la ville de New York mettait en œuvre, il a ainsi peint de nombreuses locomotives et remorqueurs du port de New York.
     La foule new-yorkaise est également largement représentée dans ses tableaux dans des scènes de rue, de cabarets ou de clubs de danse, de plage (Coney Island). dans la foule les femmes sont particulièrement mises en valeur comme des figures puissantes hautement sexualisées, le plus souvent vêtues de manière courte et provocante. Durant la Grande Dépression, plus de 2 millions de femmes avaient perdu leur emploi et la société des hommes cherchait à les exploiter sexuellement. Les hommes, lorsqu’ils sont représentés sont rarement à leur avantage et s’apparentent à des voyeurs.

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Reginald Marsh - on stage, 1948

Reginald Marsh –  on stage, 1948

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Reginald Marsh - Hudson Bay, 1932

Reginald Marsh – Hudson Bay, 1932

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Reginald Marsh - Pip & Flip, 1932

Pip and Flip étaient un couple de jumelles que l’on disait venir du Yucatan au Mexique (bien que parfois aussi d’Australie). En fait elles étaient nées à New York et leurs vrais noms  étaient Elvira et Jenny Lee Snow. C’est la microcéphalie qui les avait frappées dés leur naissance qui était responsable de leur physique à  « tête d’épingle ». Elles se sont souvent produites dans des spectacles de second ordre  à Coney Island dans durant les années 1930. C’est elles que l’on voit dans le film Freaks produit par MGM en 1933.

Reginald Marsh - Pip & Flip (détail), 1932

Reginald Marsh - chevaux de bois, 1936

Reginald Marsh –  chevaux de bois, 1936

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Reginald Marsh - Marathon de danse de Zeke Youngblood, 1932

Reginald Marsh – Marathon de danse de Zeke Youngblood, 1932

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Reginald Marsh - Coney Island Beach, 1951

Reginald Marsh – Coney Island Beach, 1951

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Reginald Marsh – Figures on the Beach

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articles liés :

  • le New York de la Grande Dépression de Reginald Marsh : (I) remorqueurs & locomotives, travailleurs & chômeurs, c’est  ICI
  • le New York des années trente et la femme américaine vus par Louis-Ferdinand Céline,  c’est  ICI
  • Les représentations du New York des années 20 de Tavik Frantisek Simon, c’est   ICI
  • New-York, le Brooklyn Bridge – (II) le poète Hart Crane à Brooklyn Heights, c’est   ICI

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