Narcisse – Regards croisés : I) le mythe


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      Narcisse se mirant dans l’eau d’un ruisseau dans le tableau du Caravage, Jean Seberg posant ses lèvres sur son reflet dans l’eau d’une rivière dans le film de Robert Rossen, Lilith. Deux images chocs fortement représentatives de cet état mental présenté de manière ambigu et presque schizophrène dans la société d’aujourd’hui : le narcissisme. D’un côté, on valorise l’individualisme à tout crin et de l’autre on diabolise l’une de ses formes, le narcissisme, qui ne constitue après tout qu’un développement dévoyé de l’homéostasie, cet instinct de survie manifesté par tout organisme vivant qui implique à l’origine un amour de soi.
      Ne me sentant pas totalement exempt des atteintes de ce que l’on pourrait  qualifier de « nouveau mal du siècle », j’ai éprouvé le besoin de me pencher sur ce qu’il recouvre, signifie et représente dans des domaines aussi variés que l’art, le psychisme et l’anthropologie. Le premier des thèmes traités est celui de la mythologie qui nous l’a fait découvrir à partir du mythe grec de Narcisse. Au cours de cette recherche, je reviendrais à plusieurs reprise au tableau du Caravage et au film de Robert Rossen sans m’interdire de m’intéresser à d’autres œuvres artistiques, qu’elles soient picturales, cinématographiques ou littéraires…


   I – Le mythe de Narcisse

     Le tableau que Le Caravage a peint vers 1595 fait référence au Narcisse de la mythologie grecque, ce jeune chasseur tombé amoureux de sa propre image en se contemplant dans un ruisseau et qui en était mort de désespoir. L’analyse et la compréhension du mythe grec sont rendus compliqués par le fait qu’il existe plusieurs versions de ce mythe bien que la plus connue soit celle présentée par le poète latin Ovide au tout début du Ier siècle dans le livre III de ses Métamorphoses. Dans cette version, Narcisse est présenté comme un jeune homme de grande beauté assorti d’un naturel fier et introverti qui  faisait tourner les têtes de nombreux garçons et filles mais qui les repoussait systématiquement. Jusque là, rien de moralement répréhensible, sauf si l’on se place dans le contexte de l’antiquité grecque où le célibat était fortement blâmé pour des raisons liées à la structure sociale et familiale du patriarcat, au désir de perpétuation de la race et du culte des ancêtres. C’est ainsi qu’à Sparte, les célibataires endurcis étaient punis par la loi. La volubile nymphe Echo qui avait été privée de sa voix par la déesse Hera pour avoir aidé Zeus à commettre ses infidélités et condamnée de surcroît à répéter la dernière parole qui lui avait été adressée (de là vient l’origine de notre écho) tomba follement amoureuse de Narcisse mais elle aussi fut repoussée et elle sombra dans le désespoir.  Dans la version d’Ovide, ce n’est pourtant pas elle qui lança une malédiction sur Narcisse, mais un garçon dédaigné qui s’écria, en levant les bras au ciel : « Puisse-t-il tomber amoureux lui-même, et ne pas posséder l’être aimé ! ». Il fut entendu par Némésis, la cruelle et implacable déesse qui personnifie la vengeance divine à qui revenait la charge de punir toute démesure, comme par exemple l’excès de bonheur chez un mortel ou l’orgueil des puissants. C’est par l’intermédiaire d’une source pure et limpide, « aux ondes brillantes et argentées » que nul homme ou bêtes n’avaient souillés que la punition divine va s’exercer, Narcisse, épuisé par une partie de chasse se penche vers la source pour étancher sa soif et alors qu’il boit est soudainement médusé en découvrant sur la surface mouvante de l’eau un visage. Il s’éprend de son propre reflet dont il tente désespérément de saisir l’image. Finissant par prendre conscience que c’est lui-même qu’il aime et que sa folie sera inguérissable, il va dépérir peu à peu et tout à la fois se dissoudre et se consumer, pleuré par Écho et les Nymphes. Aux enfers, il sera toujours victime de son obsession et poursuivra la quête de son visage dans les eaux noirs du Styx. Les Naïades et les Dryades à sa recherche sur les rives du ruisseau ne retrouveront en lieu et place de son cadavre qu’une simple fleur, la narcisse, en laquelle il a été métamorphosé et qui porte depuis son nom.

     À ce stade, il m’a semblé nécessaire de présenter le beau texte d’Ovide tiré des Métamorphoses en soulignant en couleur les thèmes de l’eau (en bleu) et du soleil et de la chaleur (en carmin) en référence aux analyses qui suivront.

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Métamorphose de Narcisse, Ovide (3, 413-510)

Traduction de Anne-Marie Boxus et Jacques Poucet, Bruxelles, 2006. (source Bibliotheca Classica Selecta).

Ici l’enfant, épuisé par une chasse animée sous la chaleur,
se laisse tomber, séduit par l’aspect du site et par la source,
et tandis qu’il désire apaiser sa soif, une autre soif grandit en lui :
en buvant, il est saisi par l’image de la beauté qu’il aperçoit.
Il aime un espoir sans corps, prend pour corps une ombre.
Il est ébloui par sa propre personne et, visage immobile,
reste cloué sur place, telle une statue en marbre de Paros
Couché par terre, il contemple deux astres, ses propres yeux,
et ses cheveux, dignes de Bacchus, dignes même d’Apollon,
ses joues d’enfant, sa nuque d’ivoire, sa bouche parfaite
et son teint rosé mêlé à une blancheur de neige.
Admirant tous les détails qui le rendent admirable,
sans le savoir, il se désire et, en louant, il se loue lui-même ;
quand il sollicite, il est sollicité ; il embrase et brûle tout à la fois.
Que de fois il a donné de vains baisers à la source fallacieuse,
que de fois il a plongé ses bras au milieu des ondes
pour saisir la nuque entrevue, sans se capturer dans l’eau !
Il ne sait ce qu’il voit, mais ce qu’il voit le consume,
et l’erreur qui abuse ses yeux en même temps les excite.
Naïf, pourquoi chercher en vain à saisir un simulacre fugace ?
Ce que tu désires n’est nulle part ; détourne-toi, tu perdras
ce que tu aimes ! Cette ombre que tu vois est le reflet de ton image :
elle n’est rien en soi ; elle est venue avec toi et reste avec toi ;
avec toi elle s’éloignera, si du moins tu pouvais t’éloigner !
Ni le souci de Cérès, ni le besoin de repos ne peuvent
le tirer de cet endroit ; mais, couché dans l’herbe sombre,
il contemple d’un oeil insatiable cette beauté trompeuse
et ses propres yeux le perdent ; se soulevant légèrement,
il tend les bras vers les forêts qui l’entourent et dit :
« Ô forêts, est-il un être qui ait vécu un amour plus cruel ?
Vous le savez, vous qui avez si bien caché tant d’amants.
Vous souvenez-vous, puisque vous vivez depuis tant de siècles,
que, durant cette longue période, quelqu’un se soit ainsi consumé ?
Il me plaît et je le vois ; mais ce que je vois et qui me plaît
je ne puis l’atteindre pourtant ; si grand est l’égarement d’un amant.
Et raison de plus à ma douleur, il n’y a pour nous séparer
ni vaste mer, ni route, ni monts, ni murailles aux portes closes ;
un peu d’eau nous fait obstacle ! Lui aussi souhaite mon étreinte :
car chaque fois que j’ai tendu mes lèvres vers les eaux limpides,
chaque fois il se tend vers moi, le visage tourné vers le haut.
Je crois pouvoir le toucher : un très mince filet d’eau sépare les amants.
Qui que tu sois, viens ici ! Pourquoi me décevoir, enfant sans pareil ?
Où t’en vas-tu quand je t’appelle ? Certes, ce ne sont ni ma beauté
ni mon âge que tu fuis, moi que même des nymphes ont aimé !
Ton aimable visage me promet je ne sais quel espoir,
et, lorsque je tends les bras vers toi, spontanément tu tends les tiens,
à mes sourires, tu souris en retour ; souvent même j’ai vu tes larmes
quand je pleurais ; d’un geste de la tête, tu réponds à mes signes
et pour autant que je le devine au mouvement de tes jolies lèvres,
tu renvoies des mots qui ne parviennent pas à mes oreilles !
Cet être, c’est moi : j’ai compris, et mon image ne me trompe pas ;
je me consume d’amour pour moi : je provoque la flamme que je porte.
Que faire ? Me laisser implorer ou implorer ? Que demander, du reste ?
L’objet de mon désir est en moi : ma richesse est aussi mon manque.
Ah ! Que ne puis-je me séparer de mon corps ! Voeu inattendu
de la part d’un amant : je voudrais que s’éloigne l’être que j’aime.
Déjà la douleur m’ôte mes forces, le temps qui me reste à vivre
n’est pas long, et je m’éteins dans la fleur de l’âge. Du reste,
la mort ne m’est pas pénible : dans la mort, je cesserai de souffrir.
Cet être que j’aime, je voudrais qu’il ait vécu plus longtemps ;
maintenant unis à deux par le coeur, nous mourrons d’un seul souffle. »
Il parla et, privé de bon sens, il revint vers la même image,
troublant l’eau de ses larmes, et, avec l’agitation de la fontaine
la forme s’obscurcit ; lorsqu’il la vit disparaître, il s’écria :
« Où t’enfuis-tu ? Reste, cruel, n’abandonne pas ton amant !,
qu’il me soit permis de contempler ce qu’il m’est impossible de toucher, et de nourrir ainsi ma misérable folie ! »
Et tout en pleurant, il fit tomber le haut de son vêtement
et frappa sa poitrine dénudée de ses mains marmoréennes.
Les coups portés donnèrent à son torse une teinte rosée ;
ainsi souvent des fruits, pâles d’un côté, rosissent de l’autre,
ainsi d’habitude les grappes de raisin aux tons changeants
se colorient de pourpre, déjà avant d’être mûres.
Dès qu’il se vit ainsi dans l’onde redevenue lisse,
il ne le supporta pas plus longtemps ; comme la cire blonde
se met à fondre près d’un feu léger et comme le givre du matin
se dissipe sous un tiède soleil, ainsi, exténué par son amour,
il se dissout et peu à peu devient la proie d’un feu caché.
Déjà son teint n’a plus une blancheur mêlée de rose ;
la vigueur et les forces et tout ce qui naguère charmait la vue,
et le corps, qu’autrefois avait aimé Écho, tout cela n’existe plus.
Écho pourtant, malgré sa colère et ses souvenirs, compatit
en le voyant, et chaque fois que le pauvre enfant disait « hélas »,
elle répercutait ses paroles, en répétant « hélas » ;
et lorsque de ses mains il s’était frappé les bras,
elle aussi renvoyait le même bruit de coup.
L’ultime parole de Narcisse, regardant toujours vers l’onde, fut :
« Hélas, enfant que j’ai aimé en vain ! », et les alentours renvoyèrent
autant de mots, et quand il dit « adieu », Écho aussi le répéta.
Il laissa tomber sa tête fatiguée dans l’herbe verte,
la mort ferma les yeux qui admiraient encore la beauté de leur maître.
Même après son accueil en la demeure infernale,
il se contemplait dans l’eau du Styx. Ses soeurs les Naïades
se lamentèrent et déposèrent sur leur frère leurs cheveux coupés.
Les Dryades pleurèrent ; Écho répercuta leurs gémissements.
Déjà elles préparaient le bûcher, les torches et le brancard funèbres :
le corps ne se trouvait nulle part ; au lieu d’un corps, elle trouvent
une fleur au coeur couleur de safran, entourée de pétales blancs

Ovide, Les Métamorphoses


Iconographie

 

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Œuvres présentées par ordre chronologique

Narcisse – Fresque à Pompei.
Narcisse – Othea’s Epistle (Queen’s Manuscript), XVe siècle.
représentant Narcisse, vers 1500 (Google Art Project)
Nicolas Poussin – Echo et Narcisse, vers 1629-1630
Nicolas Bernard Lépicié – Narcisse changé en fleur, 1771
Gustave Courtois – Narcisse, 1872  (la signature Henner est erronée)
Marco Antonio Franceschini – Narcisse, 1820. gravure de Friedrich John
Le beau Narcisse – illustration humoristique du Charivari, septembre 1842
Gyula Benczur -Narcisse, 1881
John William Waterhouse – Echo et Narcisse, 1903
Salvatore Dali – La Métamorphose de Narcisse, 1934
Giovanni Dall’Orto – Narciso confuso, 2010


Regards croisés : deux photos de la danseuse Alexandra Beller et le tableau « Deux femmes courant sur la plage » de Picasso


Ivresse de l’âme et des corps

Irving Penn
Irving Penn – la danseuse Alexandra Beller (série Dancer), 1999

    Cette photo du célèbre photographe américain Irving Penn (1917-2009) a été prise en 1999 et représente Alexandra Beller, une danseuse qui faisait alors partie de la troupe Dance Company du danseur et chorégraphe newyorkais Bill T. Jones. Cette photo m’a irrésistiblement fait penser au célèbre tableau Deux femmes courant sur la plage peint par Picasso en 1922 lors de son premier séjour en Bretagne à Dinard où son épouse du moment, Olga, l’avait entraîné pour les vacances d’été. Même grâce et impression de légèreté dégagés par les personnages malgré leur morphologie enveloppée, même expression de mouvement intense dans la fixation de l’instant. Par leur élan et leur course effrénée, leurs bras dressés vers le ciel qui semblent battre l’air à la façon d’ailes, ces femmes semblent vouloir échapper à la gravitation terrestre et être prêtes à s’envoler.

Pablo PICASSO - deux femmes courant sur la plage
Pablo Picasso – Deux femmes courant sur la plage, 1922

Capture d’écran 2018-03-09 à 07.51.16.png     C’est un état extatique de totale liberté, d’abandon et de projection de soi que ces images décrivent, un état de transe dans lequel les corps peuvent impunément exulter et s’exposer. Les têtes violemment rejetées en arrière et tournées vers le ciel qui seront désormais un des thèmes graphiques récurrents du peintre rappellent les photographies et illustrations montrant les convulsions des patientes qualifiées d’hystériques du XIXe siècle. Ce tableau aura un grand retentissement étant en phase avec « l’air du temps », celui des débuts de l’émancipation des femmes, de la vogue des bains de mer et de la libération des corps. La seconde photo présentée ci-dessous de la danseuse Alexandra Beller, plus académique, ne semble pas être être d’Irving Penn; je l’ai néanmoins publiée car elle rappelle  la posture de la femme en premier plan du tableau de Picasso. Irving Penn et Alexandra Beller se sont-ils inspirés des tableaux de Picasso pour réaliser ces clichés ? Picasso s’est-il inspiré des photos et illustrations d’hystériques du XIXe siècle pour composer son tableau ? On ne le saura sans doute jamais mais on ne peut être qu’admiratif devant le génie du peintre d’avoir été capable, à partir des scènes certainement très sages visualisées sur les plages de l’époque (voir photo ci-dessous), d’anticiper par l’imagination les mouvements exacerbés des personnages de son tableau, mouvements qui ne pourront être corroborés par la photographie que plusieurs décennies plus tard. Cette capacité que possède l’artiste de génie de découvrir et montrer les ressorts cachés des passions et actions humaines en les exaltant et les poussant à leurs limites les plus extrêmes ne traduit-elle pas une des fonctions essentielles de l’art qui est celle du dévoilement et de la révélation de ce qui est caché ou nié.

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Alexandra Beller – photographe inconnu

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Sur une plage américaine de l’époque


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Regards croisés sur deux portraits : l’un photographique de 1905, l’autre peint par Gauguin en 1889.


Le zélandais, photo de Leopold Willems, 1905

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    Lorsque j’ai découvert ce cliché réalisé en 1905 par le photographe belge Leopold Willems qui montre un personnage natif de la province de Zeeland dans les Pays-Bas dont la masse épaisse et sombre du corps occupe de manière presque incongrue le premier plan effaçant presque la scène et le décor délicieux du second et le l’arrière-plan où l’on voit en seconde lecture un groupe de trois femmes avec une fillette en costume traditionnel sur un fond de moulin à vent, une autre image s’est immédiatement imposée à moi, celle de l’auto-portrait que Paul Gauguin a peint en 1889 et où il se représente lui aussi en premier plan devant un tableau représentant un Christ jaune se détachant sur un fond de paysage bucolique.
      Même présence envahissante du personnage occupant le premier plan qui semble vouloir s’imposer au spectateur au détriment du décor ambiant, même position du corps représenté au trois-quart et du visage en semi-profil, même nez proéminent qui se projette vers l’avant et surtout même regard oblique qui semble nous fixer avec insistance au point qu’il devient inquiétant. Chacun des deux personnages apparaît comme le sujet essentiel de son image. Le zelandais avec son manteau à large col laissant apparaître un veston intérieur et un foulard à motifs noué autour du cou semble être un bourgeois ou un membre important de la communauté. L’air décidé qu’il arbore, le béret à visière traditionnel de marin posé négligemment sur son crâne et le cigare au bec semble confirmer cette hypothèse. Le monde qui s’ordonne autour de lui et qu’il cache en partie est « son monde », un monde apaisé et serein. Peut-être est-il un armateur ou un riche marchand, peut-être même le meunier propriétaire du moulin que l’on voit se dresser à l’arrière-plan et qui joue dans la composition de la photographie le même rôle de verticale structurante que la silhouette longiligne du Christ sur la croix du tableau de Gauguin.

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     La photo de Leopold Willems a été exposée au IXe salon international de la photographie de Paris de 1904 et a été publiée en 1905 dans la revue Die Kunst in der Photographie (l’Art dans la photographie) qui sous la direction de son fondateur Wilhelm Knapp et du photographe Franz Goerke éditait depuis 1887 dans la ville de Halle-sur-Saale située en Saxe près de Leipzig des revues consacrée à la photographie européenne.


Gauguin, l’autoportrait au Christ jaune, 1889

     Dans son autoportrait réalisé en 1889, Paul Gauguin se représente également « dans son monde » mais à l’opposé du monde ordonné, apaisé et serein qui accompagne le personnage photographié par le belge Leopold Willems, le monde qu’il a peint n’est pas le monde physique extérieur mais son monde intérieur alors en proie aux pires tourments, écartelé qu’il est entre le doute et le désespoir et l’espérance de sa rédemption par l’art.    
      Au moment où il peint ce tableau, voilà déjà sept années qu’il a abandonné son emploi de courtier en bourse pour se consacrer pleinement à la peinture. Les premières années ont été difficiles et sous la pression de son épouse danoise, Gauguin a du partir pour Copenhague où le couple a été pris en charge par sa belle-famille avec laquelle il ne s’entendra pas. Ses tableaux ne rencontrant pas plus de succès dans la capitale danoise qu’à Paris, il rentre seul à Paris en 1885, laissant derrière lui, la mort dans l’âme, son épouse et quatre de ses cinq enfants dont il ne peut assumer les besoins. 

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Paul_Gauguin La Cueillette des fruits, ou Aux mangos (1887).jpg     Les quatre années qui vont suivre seront erratiques puisqu’on le retrouve à Pont-Aven, en Bretagne, puis à Panama où il travaille au percement du canal, et enfin à la Martinique où il reprendra goût à la peinture : « L’expérience que j’ai faite à la Martinique est décisive. Là seulement je me suis senti vraiment moi-même, et c’est dans ce que j’ai rapporté qu’il faut me chercher si on veut savoir qui je suis, plus encore que dans mes œuvres de Bretagne. » (voir le tableau ci-contre de 1887, Aux Mangos). Mais malade et sans ressources, il doit rentrer en France en novembre 1887. L’année 1888, le retrouve à Pont-Aven avec un groupe de peintres qui expérimentent des techniques et des formes nouvelles que l’on connaîtra plus tard sous l’appellation de « l’école de Pont-Aven. » Cette période est l’une des plus fécondes de sa production artistique avec des tableaux comme « La Vision après le sermon » ou « la lutte de jacob avec l’ange » (1888), « La Belle Angèle »  et « le Christ jaune » (1889), une représentation du christ en croix en bois de la chapelle Trémalo à Pont-Aven, image qu’il réintégrera dans son auto-portrait peint la même année.

« la lutte de jacob avec l’ange » (1888), « La Belle Angèle » et « le Christ jaune » (1889)


Autoportrait au Christ jaune, 1889 : tourments intérieurs et espérance.

Le Christ jaune : on a coutume de dire que dans ce tableau, Gauguin s’est représenté trois fois, une première fois en chair et en os en tant que sujet principal du tableau, une seconde fois sous les traits du lumineux Christ jaune de la chapelle Trémalo et une troisième fois à travers la face écarlate grimaçante de son pot à tabac qu’il avait modelé à son image et qui apparaît comme une figure menaçante à l’angle supérieur droit du tableau.

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    Le Christ jaune est un rappel du tableau qu’il avait peint peu de temps avant et qui représentait la sculpture en bois du Christ crucifié qui trônait dans l’une des chapelles de Pont-Aven, la chapelle Trémalo. Je ne suis pas d’accord avec l’analyse de ceux qui prétendent que la composition du tableau initial qui a servi de modèle à cette partie de l’autoportrait « repose sur la croix » et que dans le Christ jaune, le peintre se représente « sacrifié, crucifié » . Dans les deux représentations, la partie supérieure de la croix a été tronqué et la symbolique de la croix perd de son intensité. Réduite à un pilier en T qui semble supporter le ciel, le caractère dramatique de la Crucifixion s’en trouve atténué et c’est presque une scène sereine et apaisée dans un paysage riant qui se développe sous  les bras protecteurs du Christ que le spectateur découvre. Le temps du déchirement et de la souffrance est passé. Certes, le christ apparaît comme le témoin de cette souffrance passée ou en voie de guérison mais ce n’est plus un Christ de souffrance, c’est un Christ de lumière et d’espérance, tourné vers l’avenir qui protège et projette sa chaude lumière sur le monde. Après les années difficiles qui ont suivies la séparation avec sa famille, Gauguin pense avoir enfin trouvé à Pont-Aven sa voie dans le monde de la peinture. Il a le projet de rompre avec son passé de malheur et redémarrer sa vie sur des bases nouvelles en partant à Tahiti et se livrer totalement à l’exercice de son art.


le pot de tabac : Mais Gauguin n’est pas dupe, il sait que si il s’est engagé sur la voie de la rédemption et du succès, il n’est pas encore totalement sorti d’affaire et que les vieux démons qui l’ont assaillis par le passé sont toujours présents et prêts à le pousser vers l’abime. C’est cette menace toujours présente que symbolise dans le tableau la face convulsive et grimaçante du pot à tabac sur lequel il s’était représenté au moment de sa période sombre. Pour le mettre en valeur dans son tableau il a repris les teintes de base du Christ jaune : le jaune et le rouge orangé, mais à l’inverse du Christ jaune où la couleur jaune est dominante, il a choisi pour mettre en valeur le pot à tabac, la couleur rouge sang.

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Son portrait :

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     Il est intéressant de comparer les expressions du visage de Gauguin de ses deux auto-portraits, l’un peint en  1885 à Copenhague que nous avons déjà cité et celui du Christ jaune de 1889. Le visage de 1885 exprime l’irrésolution et l’abattement, c’est le visage d’un homme à la dérive en proie au doute. Au contraire le visage de 1889 est celui d’un homme qui semble résolu. Autant les traits du visage de 1885 semblent peu précis et apparaissent comme esquissés sur un fond peu coloré exprimant la pâleur, autant les traits du visage de 1889 apparaissent fermes et bien marqués et renforcés par des couleurs chaudes et le traitement en clair obscur contrasté de l’éclairage. Dans le premier portrait le regard paraît éteint et absent de la réalité du moment, dans le second portrait, le regard fixe le spectateur de manière calme et sans ostentation, exprimant ainsi l’équilibre intérieur du peintre à ce moment particulier de sa vie.


 

Et maintenant, un peu de calme et de douceur…


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Louis Welden Hawkins (1849-1910) – Un voile, vers 1890

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Andrey Remnev (1962) – Titre et date inconnus (détail)

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Frederic Leighton (1830-1896) – Flaming June, 1895

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Anonyme (actif à Rome vers 1610-1620) – Jeune fille endormie


La dormeuse

A Lucien Fabre.

Quels secrets dans mon coeur brûle ma jeune amie,
Âme par le doux masque aspirant une fleur?
De quels vains aliments sa naïve chaleur
Fait ce rayonnement d’une femme endormie?

Souffles, songes, silence, invincible accalmie,
Tu triomphes, ô paix plus puissante qu’un pleur,
Quand de ce plein sommeil l’onde grave et l’ampleur
Conspirent sur le sein d’une telle ennemie.

Dormeuse, amas doré d’ombres et d’abandons,
Ton repos redoutable est chargé de tels dons,
Ô biche avec langueur longue auprès d’une grappe,

Que malgré l’âme absente, occupée aux enfers,
Ta forme au ventre pur qu’un bras fluide drape,
Veille; ta forme veille, et mes yeux sont ouverts.

Paul Valéry, Recueil : « Charmes »

Illustres illustrateurs : lunes à la une


Gustaf Fjæstad - Moonlight over the Racken
Gustaf Fjæstad (peintre suédois 1868-1948) – Moonlight over the Racken

Ken Faulks - full moon.jpg
Ken Faulks (peintre canadien né en 1964) – Full moon

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Tom Thomson (peintre canadien proche du Groupe des Sept 1877-1917)
Hot Summer Moonlight, 1915

Tom Thomson (1877-1917) - Moonlight, 1915.png
Tom Thomson (peintre canadien 1877-1917) – Moonlight, 1915

Karl Schmidt-Rottluff -  Mond über der Küste, 1956.jpg
Karl Schmidt-Rottluff (peintre expressionniste allemand 1884-1976)
Mond über der Küste, 1956


Regards croisés : soleils


Lord of the Starfields, Ancient of Days,
Universe Maker, here’s a song in your praise…
O love that fires the sun
Keep me burning…

Bruce Cockburn

Qui a copié l’autre ?

Emily Carr - the-sun-1910-1913Emily Carr (1871-1945) – the sun, 1910-1913

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Edvard Munch (1863-1944) – le soleil, 1910-1913


article lié

  • Illustres illustrateurs : Emily Carr, artiste peintre canadienne au caractère bien trempé, article de mars 2017.

Les labyrinthes chimériques de Leonora Carrington


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Leonora Carrington

      « une somnambule échappée d’un poème de Yeats, entre les roches blanches et la mer verte du Nord.»

    « Les tableaux de Leonora sont des énigmes : il faut entendre leurs couleurs et danser avec leurs formes sans jamais essayer de les déchiffrer. Ce ne sont pas des tableaux mystérieux mais merveilleux. »                                                                                                                              Octavio Paz.


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Stoat Race (course de furet),  (1950-51)

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Fruto Prohibido, 1959

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Nine Nine Nine, 1948

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Labyrinth, 1991

Thésée et le Minotaure. Entre 1510 et 1520 collection Campana. Maître des Cassoni Campana

Maître des Cassoni Campana - Ariane et Phèdre, Thésée et le Minotaure, entre 1510 et 1520

Leonora Carrington, pour son tableau, semble s’être inspiré de l’œuvre du peintre que l’on a appelé le Maître des Cassoni Campana, intitulé Thésée et le Minotaure, peint entre 1510 et 1520 sur un cassone qui était un coffre de mariage destiné à abriter le linge de la jeune mariée qui faisait partie de sa dot. Le tableau se lit comme une bande dessinée qui nous fait assister à plusieurs scènes du mythe. Voir l’article de ce blog d’avril 2016 : c’est  ICI.


« I had a dream »


J’ai fait un rêve…

Leonora Carrington (1917-2011) - Who art Thou, White Face?.jpg

Je pagayais, de nuit, sur le lac d’Annecy…

 * Tableau de Leonora Carrington (1912-2011) – Who art Thou, White Face ?


    J’ai découvert, quelques jours après l’affichage de ce tableau surréaliste de Leonora Carrington, un tableau qui présente avec celui-ci un air de famille. Il a été peint par le peintre tchèque Wenzel Hablik (1881-1934) dont les œuvres sont associées au mouvement expressionniste allemand. On remarquera que seulement trois années séparent la réalisation de ces deux œuvres.

Wenzel Hablik - Starry Sky, Attempt, 1909

Wenzel Hablik – Starry Sky, Attempt (ciel étoilé, Tentative), 1909


Dante’s Prayer


        Nous avions déjà publié en août 2016 cette magnifique chanson de Loreena McKennitt, Dante’s Prayer (c’est  ICI). La vidéo d’accompagnement présentait de jolies images d’un océan en furie mais la traduction française du poème n’était qu’une traduction banale trouvée sur le Net légèrement remaniée par nous. J’ai trouvé sur le site Esprits-rebelles, une très belle version chantée en espagnol de cette chanson avec une traduction française assez différente et plus poétique illustrée par les très belles œuvres de l’artiste espagnole, Remedios Varo.

Dante’s Prayer

When the dark wood fell before me                  Quand la sombre forêt se dresse devant moi                              
And all the paths were overgrown                     Et que les chemins ne sont que broussailles
When the priests of pride say                              Et que les fidèles de l’orgueil disent, ce n’est pas ainsi
there is no other way                                              qu’il n’y avait pas d’autre chemin.
I tilled the sorrows of stone                                  Je cultive tes peines sur la pierre

I did not believe because I could not see          Je ne croyais pas car je ne voyais pas
Though you came to me in the night                 Et tu vins à moi sans traces
When the dawn seemed forever lost                Et l’aube perdue apparut
You showed me your love in the light               Et tu fis don de ton amour avec les étoiles
of the stars                                                                 

                  [chorus]                                                                      [refrain]
Cast your eyes on the ocean                                 Porte ton regard vers l’océan
Cast your soul to the sea                                       Porte ton âme jusqu’à la mer
When the dark night seems endless                  Quand la nuit noire semble sans fin
Please remember me                                             Tu me remémoreras

Then the mountain rose before me                   Et la montagne s’éleva devant moi
By the deep well of desire                                    De la profondeur du puits du désir
From the fountain of forgiveness                      De la fontaine du pardon
Beyond the ice and fire                                         Au-delà de la glace et du feu

                [chorus]                                                                      [refrain]
Cast your eyes on the ocean                                 Porte ton regard vers l’océan
Cast your soul to the sea                                       Porte ton âme jusqu’à la mer
When the dark night seems endless                  Quand la nuit noire semble sans fin
Please remember me                                             Tu me remémoreras

Though we share this humble path,                  Nous partageons cet humble 
alone                                                                            chemin, seuls
How fragile is the heart                                         Si fragile qu’est le cœur
Oh give these clay feet wings to fly                    Oh, donne à ces pieds d’argile des ailes pour voler
To touch the face of the stars                               Et toucher la face des astres

Breathe life into this feeble heart                      Donne la vie à mon faible cœur
Lift this mortal veil of fear                                   Lève le voile mortel de la peur
Take these crumbled hopes, etched                   Espérances brisées de larmes
with tears                                                                    
We’ll rise above these earthly cares                  Nous nous envolerons au-dessus des soucis terrestres

                  [chorus]                                                                      [refrain]
Cast your eyes on the ocean                                 Porte ton regard vers l’océan
Cast your soul to the sea                                       Porte ton âme jusqu’à la mer
When the dark night seems endless                  Quand la nuit noire semble sans fin
Please remember me                                             Tu me remémoreras

Please remember me                                             Tu me remémoreras


     La Divine Comédie est des premiers textes écrit en langue italienne par Dante Alighieri entre 1303-1304 et 1321. C’est un poème divisé en trois cantiche ou parties : Inferno (Enfer), Purgatorio (Purgatoire) et Paradiso (Paradis) qui montre le poète, se présentant comme l’envoyé de Béatrice, son jeune amour morte trop tôt, cheminer à travers ces trois règnes supraterrestres, guidé par l’âme du poète Virgile, pour atteindre la vision finale de la Sainte Trinité. Les trois cantiche sont composées de 33 chants chacune (plus un supplémentaire pour l’Inverno).

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Gustave Doré – Rosa celeste : Dante et Béatrice contemplant l’Empyrée

      La prière qui a servi de thème à la chanson de Loreena McKennitt est la prière finale adressée à la Vierge. Arrivé aux portes du Paradis terrestre au sommet de la montagne, Dante doit se séparer de Virgile qui en temps que non baptisé ne peut accéder à ce lieu. Il est alors accueilli par Béatrice qui lui servira  désormais de guide pour « sortir vers les étoiles ». À l’inverse de l’Enfer, le Paradis comprend neuf sphères concentriques dirigées vers le haut qui correspondent à des ciels et qui abritent les hommes sans pêchés selon leur mérite. Dante est alors  interrogé par les apôtres du Christ et est autorisé à à passer au dixième ciel ou Empyrée, ciel immatériel et immobile, de « pure lumière », qui est le siège de Dieu et de sa cour, composée de deux milices célestes, les anges et les bienheureux. Béatrice doit alors le quitter et c’est guidé par saint Bernard, l’abbé fondateur de Clairvaux, qu’il termine son voyage accéder la vision Béatifique. Saint Bernard va alors adresser une prière finale à la Sainte Vierge pour qu’elle intercède auprès de Dieu afin que Dante obtienne la Béatitude suprême de la vision Divine. Dante ne désire alors plus que ce que Dieu Veut et va s’éteindre par là même complètement  en Dieu, « Amour qui meut le ciel et les étoiles ».

 » La rencontre avec Dieu « .

Dans la profonde et lumineuse subsistance
De la haute Clarté, trois cercles m’apparurent,
De trois couleurs mais d’une ampleur égale ;

Comme Iris l’est d’Iris, le second paraissait
Le reflet du premier, et le troisième un feu
Egalement exhalé des deux autres.

Pour ce que je conçois, ah ! combien la parole
Est pauvre et faible ! et ce que conçois,
Près de ce que j’ai vu, est aussi peu que rien.

Eternelle Clarté, qui seule en Toi résides,
Es seule à Te comprendre, et qui Te comprenant
Et comprise de Toi, T’aimes et te souris !

Quand mon regard l’eut un peu observé,
Ce cercle, qui semblait un reflet lumineux
Que Tu aurais en Toi-même conçu,

Et son volume et de sa propre teinte
De notre image apparut figuré ;
Aussi ma vue se plongea-t-elle en Lui.

Ainsi qu’un géomètre appliqué tout entier
A mesurer le cercle et qui point ne découvre
Sans sa pensée le principe qu’il faut,

Je me troublai devant cette merveille :
Je voulais voir comment au cercle s’unissait
Notre image et comment elle y est intégrée.

Mais point n’auraient suffi mes seules ailes,
Si mon esprit n’avait été frappé
Par un éclair, qui mes vœux accomplit.

Ici ma fantaisie succomba sous l’extase.
Mais déjà commandait aux rouages dociles
De mon désir, de mon vouloir, l’Amour

Qui meut et le Soleil et les autres étoiles

 


Ils ont dit… (8)


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Création

      La nature et les modalités de notre production culturelle, ainsi que la façon dont nous réagissons aux phénomènes culturels reposent sur l’artifice de nos souvenirs imparfaits — eux-mêmes manipulés par les sentiments.

Antonio Damasio, L’Ordre étrange des choses, la vie, les sentiments et la fabrique de la culture – édit. Odile Jacob, 2017