Vertiges et révélations


William Blake - l'Ancien des Jours traçant le cercle du monde (1794) William Blake – l’Ancien des Jours traçant le cercle du monde (1794)

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      Parmi les thèmes les plus traités dans ce blog, celui portant sur le phénomène de « révélation » est l’un des plus importants et des plus fréquemment nommé. la rubrique ABCDaire qui recense et classe par ordre alphabétique les articles de ce blog (cliquer sur le tableau des thèmes présenté sous la photo d’en-tête) indique que 14 articles ont déjà été à ce jour consacrés à ce thème ou ont à voir avec lui  :

Révélation (apparition, rencontre, découverte, dévoilement, illumination, surgissement, épiphanie, divination, initiation, conversion, ravissement, envoûtement, enchantement, magie, sortilège, saisissement, rapt, captation, possession, emportement, ébranlement, vertige, extase, sentiment océanique).

L’appel du vide ou du néant

La conversion religieuse

la puissance magique de l’art

L’émergence soudaine du Cosmos

Le vertige métaphysique ou anthropologique.

Le vertige amoureux, le coup de foudre.

Voir aussi le thème Vertigo et ses annexes dans le tableau des thèmes.

Et aussi quelques morceaux musicaux et chantés qui me transportent et m’envoûtent…

  • « Vide cor meum » de Patrick Cassidy inspirée par la Vita Nuova de Dante.
  • L’adagio de la Symphonie n°5 de Gustav Mahler sous la direction d’Herbert von Karajan.
  • « Ich bin der Welt abhanden gekommen » (Me voilà coupé du Monde) de Mahler
  • « Du bist die Ruh » de Schubert chanté par Dietrich Fischer-Dieskau : « Une peinture étonnamment épurée d’une paix transcendantale ».
  • « La chanson de Solweig » d’Edvard Grieg interprétée par Anna Netrebko et le groupe électro Schiller.
  • « L’Adieu » (final du chant de la Terre) de Mahler interprété par Kathleen Ferrier sous la direction de Bruno Walter.

orantsReprésentations de l’Orant : à gauche gravure anthropomorphique de Los Barruecos en Espagne – au milieu, peinture rupestre del Pla de Petracos en Espagne (- 8.000 ans) – à droite, l’Orante sur une fresque de la catacombe de Priscille à Rome (IVe siècle). (images tirées d’un article de ce blog sur le peintre Hodler, c’est ICI)

Qu’est-ce qu’une révélation ?

     Selon la définition du philologue allemand Walter F. Otto, la « révélation » (Offenbarung) désigne chez l’être humain le phénomène « d’ouverture venant d’en haut, du surhumain sur l’homme; une ouverture qu’avec la meilleure volonté du monde il est incapable de se donner, qu’il ne peut que recevoir de la parole d’une autorité, avec gratitude et docilité ». Se penchant sur les liens profonds qui unissent la révélation et le mythe, Walter Otto poursuit en affirmant que celui-ci « n’est pas le résultat d’une réflexion, vu que la vérité qu’il contient et qu’il est n’a pas été conclue au terme d’une démarche de la pensée, une seule possibilité demeure : loin d’être saisi et appréhendé par l’homme, le mythe, à l’inverse, a saisi et appréhendé (voir ébranlé) l’homme lui-même (ce qu’atteste l’attitude immédiatement active (…) qui en résulte). La vérité ne devient donc pas manifeste à l’homme à la suite de ses propres investigations, elle ne peut se révéler qu’elle-même. » (Essai sur le mythe, p.55)

      Tout semble dit dans ce texte. La « révélation », ce sentiment puissant qui vous « appréhende » et vous « ébranle » ne provient pas, selon ce penseur de votre for intérieur, ou tout au moins, n’est pas contrôlé par vous. Tout au contraire, il s’impose à vous, venant d’en haut, ce qui signifie qu’il vous est imposé avec autorité par une entité supérieure à laquelle vous ne pouvez qu’obéir avec gratitude et docilité… C’est donc à un ravissement auquel nous avons à faire. La révélation agit comme le ferait un charme par un effet d’un sortilège qui annihile la volonté de celui qui en est frappé. On retrouve là tous les attributs du sacré tels qu’il a été défini par le compatriote homonyme de Walter Otto, le théologien Rudolf Otto dans son essai Das heilige (le Sacré) et vulgarisé plus tard par l’historien des religions roumain Mircea Eliade : Le sacré ne se contrôle pas, il se « manifeste » et s’impose à nous par un acte mystérieux transmettant quelque chose de « Tout autre » étranger à notre monde… Ajoutons que l’adhésion n’est pas toujours docile comme nous le présente Walter F. Otto qui faisait plutôt référence dans ses écrits à la conversion religieuse, n’oublions pas que le mot ravissement  issu du latin rapereentraîner avec soi », « enlever de force ») possède le double sens de « adhésion par subjugation » et d’ « enlèvement par la force ». La révélation peut aussi se manifester avec violence sous l’effet d’un choc déstabilisateur qui diminue les facultés de défenses du sujet.

Le 6 avril 1637, Coup de foudre de Pétrarque pour Laure de NovesLe 6 avril 1637, Coup de foudre de Pétrarque pour Laure de Noves

Le Caravage - Conversion de Paul de Tarse sur le chemin de Damlas, vers 1600.jpgLe Caravage – Conversion de Paul de Tarse sur le chemin de Damas, vers 1600

William Blake - The Great Red Dragon and the Woman Clothed in SunWilliam Blake – Le Dragon rouge et l’homme solaire, vers 1803

      Dans les articles qui suivront nous poursuivrons la réflexion commencée avec nos articles précédents sur la relation intrinsèque qui semble unir le phénomène de révélation — qu’elle soit artistique (expérience du «sublime», inspiration), sensuelle (coup de foudre) ou spirituelle (conversion) — avec les concepts de profane et de sacré et sur le rapport qui unit le sacré et le religieux. Doit-on considérer que le sacré est toujours de nature religieuse ou peut-on envisager la forme paradoxale d’un sacré qui serait de nature « laïque » ? Une réponse positive à cette question aurait pour effet de le réintégrer dans la dimension du profane… Pour tenter de répondre à ces questions, nous étudierons chez divers penseurs et artistes qui ont déclarés avoir vécu l’expérience de révélation le contenu qu’ils donnaient à ce phénomène et comment ils expliquaient son apparition.

      Peut-être avez-vous vous-mêmes fait l’expérience d’une révélation que vous voudrez nous faire partager…


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Genre : à l’origine de la domination masculine, de la « valence différentielle des sexes » selon Françoise Héritier à la « domination masculine » selon Pierre Bourdieu


Françoise Héritier : sur quoi repose la hiérarchie entre les sexes ?

      C’est en 1981, dans son ouvrage intitulé L’exercice de la parenté que l’anthropologue Françoise Héritier fait pour la première fois référence au concept de « Valence différentielle des sexes« . Rappelons qu’en chimie on nomme « valence » la mesure des propriétés de substitution, saturation ou combinaison de molécules qui ont la faculté de s’assembler pour composer un élément plus ou moins complexe. Rapporté au domaine psycho-social comme métaphore, cette notion désigne ce qui, chez les individus, fait attraction ou répulsion pour un objet, un sujet, une situation : « Telle une molécule, chacune de nous évolue avec des caractéristiques et des points de vue qui le disposent à ressentir des émotions positives ou négatives dans tel ou tel contexte et à se ressentir en plus ou moins grande capacité à établir des interactions favorables et à trouver une place satisfaisante dans un environnement donné. » (Programme Eve)

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Homme Samo se livrant à une pratique rituelle

Françoise Héritier      Appliquant la méthode structuraliste, Françoise Héritier a découvert au cours de ses recherches sur le terrain et en particulier chez l’ethnie Samo du Burkina Fasso qu’il existe dans toutes les sociétés humaines qu’elle a observée une asymétrie dans le rapport entre germains du sexe opposé, c’est ainsi que le rapport frère/sœur se révèle différent du rapport sœur/frère. Cette différence est flagrante dans le cas des rapports aîné-cadet dans la fratrie quand ils concernent la sœur (aînée) à l’égard de son frère (cadet) : « On ne trouve aucun système de parenté qui, dans sa logique interne, dans le détail de ses règles d’engendrement, de ses dérivations, aboutirait à ce qu’on puisse établir qu’un rapport qui va des femmes aux hommes, des sœurs aux frères, serait traduisible dans un rapport où les femmes seraient aînées et où elles appartiendraient à la génération supérieure ». pour Françoise Héritier, cette « Valence différentielle des sexes »  semble inscrite dans le système de pensée de la différence qui découle de l’observation première de la différence des corps masculin et féminin et qui établit une classification hiérarchique sur le modèle du classement des catégories cognitives telles que gauche/droite, haut/bas, sec/humide, grand/petit, etc… C’est ainsi qu’hommes et femmes partagent des catégories « orientées » pour penser le monde. Or les valeurs masculines sont valorisées et les féminines dévalorisées. Ainsi en Europe, la passivité, assimilée à de la faiblesse, serait féminine tandis que l’activité, associée à la maîtrise du monde, serait masculine. Ce rapport émanerait de la volonté de contrôle de la reproduction de la part des hommes, qui ne peuvent pas faire eux-mêmes leurs fils. Les hommes se sont appropriés et ont réparti les femmes entre eux en disposant de leur corps et en les astreignant à la fonction reproductrice. La chercheuse Agnès Fine  en tire la conclusion suivante :

Femme Samo

     « Il y a là, à mes yeux, une découverte majeure, un peu accablante, celle de l’universalité de ce que l’auteur appelle « la valence différentielle » des sexes. […] C’est ainsi qu’hommes et femmes partagent des catégories « orientées » pour penser le monde. Comment expliquer cette universelle valence différentielle des sexes ? L’hypothèse de Françoise Héritier est qu’il s’agit sans doute là d’une volonté de contrôle de la reproduction de la part de ceux qui ne disposent pas de ce pouvoir si particulier. […]. La manière de penser les rapports entre les sexes est liée à la manière de penser la cosmologie et le monde surnaturel. Incontestablement, la démonstration séduit par sa rigueur logique et la clarté de la langue. Ce livre est une avancée considérable de la réflexion anthropologique sur la hiérarchie entre les sexes. »

Agnès Fine, au sujet de Françoise Héritier (Clio)– Opus cité


« Les hommes et les femmes seront égaux un jour, peut-être …»

     Cette phrase qui traduit un certain scepticisme, Françoise Héritier l’a prononcé dans un entretien accordé à la revue Sciences et Avenir :

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     « Selon les experts du Bureau international du travail (BIT), au rythme où les choses changent en Europe, il faudrait attendre 500 ans pour parvenir à une réelle égalité de salaire, de carrière, etc. Alors imaginez le temps nécessaire pour qu’elle s’installe dans tous les domaines ! Lorsque j’en parle – cela effraie les auditeurs –, je dis que dans quelques millénaires il y aura une égalité parfaite pour hommes et femmes dans le monde entier. Peut-être ! Il faut de la volonté et du temps parce qu’il est plus facile de transmettre ce qui vous a été transmis, que de se remettre en question et changer notre mode d’éducation. Par exemple, nous pensons agir rationnellement en disant aux enfants que  » papa a déposé une graine dans le ventre de maman « . Or, cette explication renvoie à des croyances archaïques, théorisées par Aristote, qui ont toujours cours dans les sociétés dites primitives et que l’on retrouve dans les ouvrages de médecine du XIXe siècle : la mère n’est soit qu’un matériau, soit qu’un réceptacle. L’étincelle, le germe, ce qui apporte la vie, l’identité humaine, l’esprit, l’intelligence et même parfois la religion ou la croyance, tout est contenu dans le sperme !  »

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         Femme Samo allaitant ses jumeaux

    Pour Agnès Fine, cette vision structuraliste du rapport entre le féminin et le masculin pose un problème majeur, celui du rapport entre structure et histoire.  Si la hiérarchie entre les sexes est inscrite dans les outils conceptuels et les catégories cognitives qui structurent l’esprit humain et s’expriment par l’intermédiaire de l’inconscient, de quelle manière sera-t-il possible de faire évoluer cette situation ? Même si Françoise Héritier reconnait que des changements positifs ont eu lieu dans la société occidentale concernant le rapport hommes/femmes depuis le siècle dernier, elle manifeste un certains scepticisme sur la possibilité d’une véritable égalité entre les deux sexes car sa vision structuraliste de l’organisation des société l’incline à penser que les sociétés ne peuvent être construites autrement que sur « cet ensemble d’armatures étroitement soudées les unes aux autres que sont la prohibition de l’inceste, la répartition sexuelle des tâches, une forme légale ou reconnue d’union stable et la valence différentielle des sexes ». C’est ainsi que les progrès effectués sur le plan de l’égalité sont contrecarrés selon elle par l’invention toujours renouvelée des domaines réservés masculins qui reproduit la différence hiérarchique.


Une analyse différente : la domination masculine selon Pierre Bourdieu

Pierre Bourdieu    Françoise Héritier avait forgé ses concepts dans l’étude de la société Samo du Burkina Fasso, Pierre Bourdieu les forgera à partir de sa première étude d’ethnologue dans l’étude de la société kabyle.  Plutôt que « Valence différentielle des sexes » et soucieux d’intégrer à la réflexion le jeu des agents sociaux et de l’histoire, il préfèrera parler des structures de « domination masculine » qui sont certes largement intériorisées de manière inconsciente et partagées par les femmes mais qui se trouvent être « le produit d’un travail incessant (donc historique) de reproduction auquel contribuent des agents singuliers (dont les hommes avec des armes comme la violence physique et la violence symbolique) et des institutions, familles, Église, État, École » (La domination masculine, 1998). Cette action sociale permanente liée au sexe produite par nos structures cognitives et perpétue la domination masculine au travail, à la maison, à l’école et dans tous les domaines de la vie quotidienne a été nommée par les féministes et les sociologues américains doing gender. Pour Pierre Bourdieu le doing gender est une vision du monde sexuée qui s’inscrit dans nos habitus.

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                Famille Kabyle, vers 1890

      L’habitus est un concept sur lequel le sociologue allemand Norbert Elias avait travaillé en 1939 en travaillant sur le prestige qui résultait sur les stratégies d’adoption des habitus caractéristiques de la classe sociale supérieure et que Bourdieu a repris et développé dans les années 2000 et qui se défini comme une règle acquise dont les fondements conscients et inconscients sont partagés par un groupe et qui structure de manière rigide les comportements dans le temps et l’espace. Les variations de l’habitus ne sont tolérées par le groupe que si elles s’effectuent dans l’application de codes connus et partagés, compris et acceptés, sous peine d’être considérées comme des déviances. Ce faisant, il rejoignait les thèses de C. Levi-Strauss concernant les systèmes d’organisation sociales selon lesquelles la diffusion de pratiques sociales nouvelles s’effectue dans le cadre d’une sélection rigoureuse imposée par le groupe. Pour Bourdieu, la société kabyle traditionnelle avec ses hommes actifs et ses femmes passives, son opposition entre les vertus féminines de pudeur, d’attente et de soumission et les valeurs masculines d’honneur et de domination est un bon exemple de société forgée par l’habitus.

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     « (l’habitus) : une loi immanente, déposée en chaque agent par la prime éducation, qui est la condition non seulement de la concertation des pratiques mais aussi des pratiques de concertation, puisque les redressements et les ajustements consciemment opérés par les agents eux-mêmes supposent la maîtrise d’un code commun et que les entreprises de mobilisation collective ne peuvent réussir sans un minimum de concordance entre l’habitus des agents mobilisateurs (e. g. prophète, chef de parti, etc.) et les dispositions de ceux dont ils s’efforcent d’exprimer les aspirations. »  (Bourdieu, 2000)
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Photo : guerrier kabyle


Le concept de « violence symbolique » faite aux femmes.

    Dans son ouvrage La domination masculine, Pierre Bourdieu a travaillé sur les processus de fonctionnement et de reproduction de la domination des hommes sur les femmes. C’est par l’instauration dans l’organisation sociale de deux classes d’habitus différentes qui conduisent à classer les choses et les pratiques sociales en référence à l’opposition entre féminin et masculin que s’organisent et se perpétuent les mécanismes de domination et d’exploitation. Dans les sociétés patriarcales la domination masculine a, par la différentiation sexuelle du travail, la structuration de l’espace autour d’une opposition public/privé, produit un ordre social qui sera intériorisé par les bénéficiaires et leur victimes et reproduit par ce que le chercheur qualifie de technique de dressage.  Par l’éducation, les institutions (famille, Eglise, Etat), les rituels sociaux et familiaux et la pression permanente du groupe, le corps humain est dressé pour imposer et conditionner l’expression de la personne dans le cadre de l’habitus. Sa gestuelle est organisée en langage et les techniques du corps vont dépendre de la place qu’occupe la personne dans le groupe et s’exprimer en conséquence.
   Dans ces conditions, les femmes qui auront intériorisé cette structuration du rapport entre les sexes ne disposeront pour réagir contre cette injustice qui leur est imposée que des armes fournies par la ruse, le mensonge, la passivité et l’intuition, propriétés que l’homme a considéré comme négatives et inhérentes à leur nature féminine. Le rapport domination sur le dominé est ainsi justifié par la référence à un principe naturel. Pour Bourdieu, les femmes ont dans le passé intégré mentalement cette domination  masculine et ont en quelque sorte « consenti » à son exercice et sa perpétuation. C’est à ce niveau que se situe la « violence symbolique » faite aux femmes que le chercheur assimile à une « magie » : 

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      « C’est ainsi que, pour le sociologue français, la violence symbolique qu’il identifie comme étant une “ magie ”, est consentie par la femme et confère à l’homme une supériorité qui offre à cette femme, par ricochet, une “ valorisation ”. L’objétisation des femmes participerait, au sein de l’économie des biens symboliques, à la perpétuation ou à l’augmentation du capital symbolique de l’homme et au renforcement de la différenciation sexuelle. Il insiste sur la femme comme être humain perçu par autrui : elle est définie par la perception qu’autrui a de ce corps féminin et qu’il lui renvoie.
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Evelyn Nesbit (1884 – 1967)  .png

    C’est un des facteurs de la dépendance symbolique des femmes au pouvoir des hommes, lesquels ont pour objet, selon Bourdieu, de “ placer (les femmes) dans un état permanent d’insécurité corporelle ou, mieux, de dépendance symbolique : elles existent d’ailleurs par et pour le regard des autres, c’est-à-dire en tant qu’objets accueillants, attrayants, disponibles. On attend d’elles qu’elles soient “ féminines ”, c’est-à-dire souriantes, sympathiques, attentionnées, soumises, discrètes, retenues, voire effacées. Et la prétendue “ féminité ” n’est souvent pas autre chose qu’une forme de complaisance à l’égard des attentes masculines, réelles ou supposées, notamment en matière d’agrandissement de l’ego.

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      En conséquence, le rapport de dépendance à l’égard des autres (et pas seulement des hommes) tend à devenir constitutif de leur être ”. Ce désir d’attirer et de plaire qu’il désigne par “ hétéronomie ”, selon lui, dicté par les normes établies par autrui et par la société, suppose l’intervention permanente d’un tiers (individuel et collectif) qui façonne les actions corporelles féminines, en vue d’un bénéfice apporté par les hommes. Ceci suppose qu’une femme ne peut avoir de goûts propres et qu’elle ne peut “ se faire belle ” pour son plaisir et pour elle-même. Nous ne pouvons ici adhérer à l’idée qu’une femme ne puisse être indépendante dans ses choix et que chacune de ses actions puisse être “ téléguidée” par autrui, tout en étant conscients qu’il existe malheureusement des femmes dont la liberté (de choix, de mouvements, d’expression… ) est restreinte et placée sous l’autorité masculine. »

Thèse.univv-lyon2-Bardelot, La domination masculine intériorisée pour Bourdieu, opus cité.


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      Ces deux ouvrages de Françoise Héritier (L’exercice de la parenté , 1981) et de Pierre Bourdieu (La domination masculine, 1982) ont d’emblée suscité un tollé de critiques chez les féministes. L’ouvrage de Françoise Héritier semblait expliquer sinon justifier la domination masculine par des données anthropologiques et les doutes qu’elle émettait sur la possibilité de sortir de cette situation semblait aller dans le sens de cette interprétation. L’ouvrage de Pierre Bourdieu faisait le même constat que Françoise Héritier de l’action des structures mentales (habitus) dans la perpétuation de la domination masculine mais en plaçant ce processus dans une perspective historique, il ouvrait la voie à une possibilité de remise en cause et d’évolution des rapports entre les sexes mais c’est le concept de « violence symbolique » qui serait intériorisé par les femmes pour expliquer l’effet de domination dont elles sont victimes qui a fait polémique, les féministes niant tout « consentement » même inconscient et préférant expliquer la domination masculine par l’exercice d’une « violence physique ».

à suivre…


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Narcisse – Regards croisés : 2) Essai d’interprétation du mythe


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      Narcisse se mirant dans l’eau-miroir d’un ruisseau dans le tableau du Caravage, Jean Seberg posant ses lèvres sur le reflet de celles-ci dans l’eau d’une rivière dans le film de Robert Rossen, Lilith. Deux images chocs fortement représentatives de cet état mental représenté de manière ambigüe et presque schizophrène dans la société d’aujourd’hui : le narcissisme. D’un côté, on valorise l’individualisme à tout crin et de l’autre on diabolise l’une de ses formes, le narcissisme, qui ne constitue après tout qu’un développement dévoyé de l’homéostasie, cet instinct de survie manifesté par tout organisme vivant qui implique par définition à l’origine une certaine forme d’amour de soi.
      Ne me sentant pas totalement exempt des atteintes de ce que l’on pourrait  qualifier de « nouveau mal du siècle », j’ai éprouvé le besoin de me pencher sur ce qu’il recouvre, signifie et représente dans des domaines aussi variés que l’art, le psychisme et l’anthropologie. Le premier des thèmes traités et qui a fait l’objet d’un premier article (c’est  ICI ) a été celui du mythe grec de Narcisse, ou tout au moins de ses variantes telles qu’elles nous ont été léguées par les philosophes et écrivains de l’Antiquité. Le second article présenté ci-après est un essai personnel d’interprétation. d’autres analyse de thèmes suivront. Au cours de cette recherche, je reviendrais à plusieurs reprise au tableau du Caravage et au film de Robert Rossen sans m’interdire de m’intéresser à d’autres œuvres artistiques, qu’elles soient picturales, cinématographiques ou littéraires…


  La symbolique de l’eau

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Le fleuve Céphise, à Livadiá

     Le personnage de Narcisse est lié par sa paternité à l’eau, il avait pour père un dieu-fleuve : Céphise, personnification du fleuve homonyme qui coule en Grec en Phocide et en Béotie qui était l’un des 3.000 fils du Titan Océan et de la déesse marine Thétys et frère des Océanides qui étaient des nymphes aquatiques (au nombre de 3.000 elles-aussi). L’eau est symbole ambivalent, elle peut être dormante ou violente. C’est le cas du fleuve Céphise puisque que la nymphe Liriope, célèbre par sa grande beauté, étant venue consulter le dieu-fleuve réputé pour la pertinence de ses oracles, celui-ci ébloui par sa personne « l’enlaça de ses flots sinueux, et, la tenant enchaînée dans son onde, triompha de sa pudeur par la violence ». De ce viol aquatique naîtra Narcisse qui, dit-on, héritera de la beauté de sa mère (Ovide, Métamorphoses).

    Un autre personnage, lié on le verra à Narcisse, a affaire avec la symbolique de l’eau. C’est Tirésias, un jeune chasseur qui deviendra plus tard un devin célèbre; alors qu’il chassait sur l’Hélicon, un mont proche du fleuve Céphise, l’infortuné avait surpris sa mère, la nymphe Charilico et la déesse Athéna se baignant nues dans la fontaine sacrée d’Hippocrène, la source des muses, celle-là même qu’un coup de sabot du cheval Pégase avait fait jaillir du rocher.

Hippocrenesource.jpgla source d’Hippocène sur le mont Hélicon

      Dans la Grèce antique la vision par un simple mortel d’un dieu en dehors de la volonté de celui-ci était frappée d’interdit et sa transgression était punie de la perte de la vue. C’est ce châtiment cruel qui fut infligé par Athéna à Tirésias mais en réponse aux suppliques de sa mère Charilico qui implorait sa clémence, la déesse adoucit la punition en accordant au jeune homme des dons merveilleux, ceux de pouvoir se diriger grâce aux vertus d’un bâton de cornouiller magique, de comprendre le langage des oiseaux après qu’elle lui eut eu « purifier » les oreilles, c’est cette opération qui lui apportera le don de prophétie. Comme dernière faveur, il lui fut permis de vivre beaucoup plus longtemps que le commun des mortels (pendant la durée de sept générations) et de conserver ses dons lorsqu’il sera aux Enfers. Une autre version de la légende de Tirésias, racontée par Ovide, le montre se promenant sur le mont Cyllène et séparer de son bâton l’accouplement de deux serpents, ce qui eut pour effet immédiat de le transformer en femme. Sa métamorphose dura sept années et cessa après qu’il ait eut l’occasion de répéter la scène de séparation des deux serpents. Il reprit alors son apparence d’homme. La légende dit que durant sa longue existence, il aura subi pas moins de six passages d’un sexe à l’autre.

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Je n’ai pas trouvé d’illustration pour la scène de Diane au bain surprise par
Tirésias. J’ai par contre trouvé un tableau de Delacroix portant sur un thème
semblable, celui de Diane surprise par le chasseur Actéon. La gravure de droite
présente la scène des deux serpents, celle où Tirésias devenu femme va pouvoir
recouvrer son apparence d’homme (auteur : Johann Ulrich Krauss, vers 1690)

     Mais dans la mythologie grecque, chaque événement, même le plus anodin, a toujours des conséquences. Il n’y a aucune place pour le hasard. Par le fait d’avoir été Homme et femme, Tirésias avait connu une certaine célébrité aussi fut-il invité un jour par les dieux pour trancher un débat important entre tous, celui de savoir qui prenait le plus de plaisir pendant l’acte sexuel entre l’homme et la femme. Zeus prétendait que c’était la femme et son épouse Héra pensait le contraire. Tirésias, qui avait connu les deux états ,prit le parti de Zeus, ce qui lui attira les foudres d’Héra qui le puni en lui ôtant la vue.
   Tirésias n’aura pas de chance avec les sources. S’étant désaltéré après sa fuite de Thèbes avec l’eau trop froide de la source gardée par la nymphe Tilphoussa, il en mourut.
    Dans le mythe de Narcisse, Tirésias est connu pour avoir mis en garde la nymphe Liriope qui lui avait demandé si son fils parviendrait à une longue vieillesse : « Oui, s’il ne se connaît pas », avait-il répondu. La condition de la longévité pour Narcisse était donc d’ignorer sa vrai nature. Jusqu’où devait aller cette ignorance ? Ignorer sa grande beauté ? Ignorer les conditions de sa naissance ? Ovide est peu disert sur ce sujet et cette incertitude nous empêche d’analyser les causes du drame final qui va se nouer.


    Dans la version d’Ovide, l’arrivée de Narcisse à la source fatale se situe juste après  l’anathème jeté contre lui par le garçon éconduit et l’approbation de la déesse Nemesis. Il n’est donc pas interdit de penser que ce qui va suivre et en particulier sa découverte de la source est l’œuvre de la déesse. Le caractère particulier de la source est mis en valeur par Ovide lorsqu’il la décrit comme n’ayant jamais été souillée par l’homme ou les animaux et même pas par les déchets végétaux. La source ne se situe pas dans le domaine profane qui est celui des hommes et des animaux. C’est une source d’eau pure et limpide, de caractère sacré.  En même temps un détail énoncé par Ovide nous interpelle : « et cet endroit, la forêt ne laisserait aucun soleil l’échauffer. » La source ne se situe pas en pleine lumière du soleil mais dans l’ombre des grands arbres, ce qui entre en contradiction avec la description précédemment énoncée de ses ondes « brillantes et argentées » mais quand les dieux veulent arriver à leurs fins, ils ne sont pas à une contradiction près. Leur objectif, c’est de réaliser la prédiction énoncée par Tirésias dans sa réponse à la nymphe Liriope : « Oui, ton fils vivra longtemps s’il ne se connaît pas…»  (une autre traduction indique « s’il ne se voit pas » .) Mais Narcisse avait-il vraiment le choix ? Et comment peut-on ne pas se connaître ? Il y a de la perversité dans l’affirmation que celui dont le destin est déjà tout tracé pourrait échapper à ce destin. On veut faire croire que Narcisse aurait pu ne pas s’arrêter sur le bord de cette source et se mirer dans son miroir de la même manière qu’Œdipe, en partance de Thèbes pour Corinthe aurait pu prendre une autre route ou bien ne pas se quereller avec un inconnu qui s’avérera être son père et le tuer… Pourtant, c’est bien le destin et donc la main des dieux qui ont créé les conditions de ces rencontres.

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°°°
Ainsi Narcisse s’était-il joué d’Écho et d’autres nymphes
issues des eaux ou des montagnes, de même que de groupes de garçons ;
un jour l’un d’eux, qu’il avait dédaigné, levant les mains vers le ciel :
« Puisse-t-il tomber amoureux lui-même, et ne pas posséder l’être aimé ! »,
avait-il dit. La déesse de Rhamnonte (Nemesis) approuva cette juste prière.
Il existait une source limpide, aux ondes brillantes et argentées ;
ni bergers ni chèvres paissant dans la montagne
ni autre troupeau ne l’avaient touchée ; nul oiseau,
nulle bête sauvage, nul rameau mort ne l’avaient troublée.
Elle était entourée d’un gazon nourri de l’eau toute proche,
et cet endroit, la forêt ne laisserait aucun soleil l’échauffer.

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le sortilège du miroir

    D’ailleurs, tout, dans ce passage où Ovide décrit le cheminement de Narcisse vers la chute sous l’action de la force négative que représente l’élément liquide qui sert le sombre dessein des dieux. C’est par une force qui n’appartient qu’à l’élément liquide, la soif, que Narcisse est capté par le sortilège du miroir qui va lui révéler la sublimité de la beauté de ce visage qu’il découvre dans les eaux.  Cette découverte prend la forme d’un saisissement de tout son être, à la façon dont la Méduse fige et pétrifie ceux qui ont eu le malheur de croiser son regard. La beauté poussée à son paroxysme devient monstrueuse et, telle la Méduse, détruit ceux qui osent la contempler et vouloir en jouir.

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et tandis qu’il désire apaiser sa soif, une autre soif grandit en lui :
en buvant, il est saisi par l’image de la beauté qu’il aperçoit.
Il aime un espoir sans corps, prend pour corps une ombre.
Il est ébloui par sa propre personne et, visage immobile,
reste cloué sur place, telle une statue en marbre de Paros.

    À ce stade, la prophétie ne s’est pas encore accomplie car si Narcisse est fasciné et submergé par la beauté du visage insaisissable qui tout à la fois s’offre et se refuse à lui,  il ignore encore que ce visage est le sien. Il est frappant de constater qu’au fur et à mesure que le sortilège s’empare du lui, ce sont paradoxalement des sensations de chaleur et de brûlure qui s’expriment : « il embrase et brûle tout à la fois », « ce qu’il voit le consume », « Vous souvenez-vous que quelqu’un se soit ainsi consumé ? ». C’est que depuis le saisissement « médusien », l’élément liquide ne joue plus le rôle principal, c’est un processus mortel de destruction qui est en cours et ce processus n’agit pas par l’eau mais par le feu, le feu purificateur. Il redoublera d’intensité quand Narcisse prendra conscience que le visage aimé est le sien : « je me consume d’amour pour moi : je provoque la flamme que je porte. », « je m’éteins », « il se dissout et peu à peu devient la proie d’un feu caché ».


Le thème de l’engourdissement

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     En grec ancien, le nom Narcisse est lié aux mots ναρκωτικός, narkôtikóqui signifie « qui a la propriété de provoquer la torpeur,  ce qui fascine et engourdit, narcotique, soporifique » et νάρκωσις, nárkôsis qui signifie « endormissement ». La légende dit qu’à la mort de Narcisse son sang s’écoula dans la terre et qu’il naquit un narcisse blanc à corolle rouge. Cette plante que l’on connait aujourd’hui sous le nom de la Narcisse des poètes (Narcissus poeticusest une plante à bulbe de la famille des liliacées connue depuis l’Antiquité pour ses vertus médicinales. Le narkissos que le médecin grec Dioscoride déclarait utiliser pour ses remèdes contre les brûlures, luxation, abcès et douleurs rhumatismales est bien la narcisse des poètes. Il utilisait pour cela les les bulbes de cette plante qu’il. appliquait en cataplasme après les avoir cuits et broyés. Mais c’est pour un autre de ses effets que le narcisse était surtout connu dans l’Antiquité et joue un rôle dans le mythe qui nous intéresse, la plante avait également la réputation d’engourdir et de plongerdans la torpeur ceux qui la respirait  : « parce qu’il (le narcisse) engourdit les nerfs et provoque une pesante torpeur » (narkôdeis), nous expliquait Plutarque. Quant à Pline l’ancien, il déclarait qu’elle alourdissait l’esprit et rendait idiot. Le chanoine-botaniste Paul-Victor Fournier, auteur de nombreux ouvrages de botanique disait à son propos que « le seul parfum [du narcisse] est déjà narcotique », c’est la raison pour laquelle il est déconseillé de la placer en bouquet dans une chambre à coucher hermétiquement close. Les qualités odorantes de la fleur sont encore utilisées de nos jours dans la parfumerie de luxe par l’extraction du produit très rare qu’est l’huile de narcisse (elle nécessite une tonne de fleurs pour n’en obtenir qu’à peine 70 g soit un rendement de 0,007 % !)On sait aujourd’hui que cette faculté est causée par un alcaloïde paralysant, la narcissine ainsi qu’une substance amère, drastique et toxicardiaque, la scillaïne que contient la plante. L’ingestion par l’homme d’une dizaine de grammes d’extrait de narcisse est neurotoxique et déclenche les symptomes d’intoxication tels que constriction de la gorge, nausée, diarrhée, inflammation des voies digestives, paralysie, défaillance, sueurs froides, douleurs dans les membres, engourdissement général.

      Cette plante au caractère ambivalent a joué un rôle clé dans le déroulement de divers mythes et coutumes de la Grèce antique :

  • l’enlèvement de Perséphone par Hadès alors qu’elle cueillait des narcisses. le parfum de la plante envoûta la déesse qui ne put opposer de résistance au dieu du monde souterrain.
  • on plantait le narcisse sur les tombes pour symboliser l’engourdissement de la mort.
  • on l’offrait aux au Érinyes (ou Furies à Rome) pour paralyser le criminel mais aussi pour les apaiser.
  • la plante était liée au printemps par sa renaissance, aux rythmes des saisons, à la fécondité

Synthèse

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     Que veut nous dire ce mythe ? Les grecs de l’antiquité se méfiaient de la démesure, ce sentiment violent inspiré par l’orgueil et les passions et  qui menait au désordre et à la folie. Ils lui avaient donné le nom d’hybris. La démesure, l’hybris, c’était le privilège des dieux et en aucun cas celui des hommes qui devaient eux faire preuve de tempérance et de modération. Ce n’est pas un hasard si c’est la déesse Némésis, déesse de la juste colère et de la rétribution céleste, dont le nom signifie en grec ancien « répartir équitablement, distribuer ce qui est dû » qui approuve l’anathème lancé par le prétendant éconduit et qui certainement tire les ficelles du drame qui se joue. Ovide veut peut-être nous le laisser entrevoir lorsque, décrivant le saisissement de Narcisse, il le présente comme restant « cloué sur place, telle une statue en marbre de Paros ». Un sanctuaire consacré à Némésis était implanté à Rhamnonte en Attique où on honorait une statue de la déesse exécutée dans un bloc de marbre de Paros.

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     Ce qui est reproché à Narcisse, c’est sa sublime beauté, source d’hybris. Cette beauté, il l’a hérité de sa mère qui elle-même a du en payer le prix puisqu’elle a été violée par  le dieu-fleuve Céphise. Une trop grande beauté jette le trouble dans la communauté des hommes, elle fait naître la convoitise et la jalousie, surtout si celui qui en est porteur refuse de se plier aux règles de la cité et ainsi perpétue et attise la division. Une trop grande beauté est inacceptable car elle a le pouvoir d’agir sur les êtres à la manière de la Méduse, en les foudroyant et les annihilant. Narcisse est le fruit de l’hybris, il est porteur de l’hybris et représente une menace pour la communauté, il doit être sacrifié. Selon ce point de vue, le thème du narcissisme, au sens moderne du concept, apparaît secondaire dans le mythe. Qu’il est été ou non amoureux de lui-même, Narcisse aurait été sacrifié. Le fait qu’il se soit épris de sa propre personne est une mise en situation habile de la part d’Ovide, ce fait n’a d’ailleurs n’a apparemment pas été recoupé par d’autres versions du mythe. Ce n’est que longtemps plus tard, à la fin du Moyen-Âge, en conséquence de l’évolution des mœurs et de l’affirmation de la primauté de l’individu sur la religion et le collectif, qu’artistes et écrivains privilégieront cet aspect du mythe inventé (ou mis en valeur) par Ovide. Comparé aux représentations qui l’ont précédées, le tableau du Caravage est tout à fait éloquent sur ce sujet. Son analyse donnera lieu à un prochain article.

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l’alpinisme conjugué au futur antérieur (selon Vladimir Jankélévitch)


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Vladimir Jankélévitch, l’aventure, l’ennui, le sérieuxchap.2, l’aventure esthétique – Extraits –  édit. Champs essais, pp.29-30-31.

    Et voici maintenant un deuxième type d’aventure dans lequel nous retrouverons l’aventureuse ambiguïté du jeu et du sérieux : mais cette fois c’est le jeu qui prévaut. L’homme est à la fois dedans et dehors, mais il est plus dehors que dedans; il survole plus qu’il n’est immergé. S’il n’était que dehors, nous serions de nouveau renvoyé au cas du spectateur dans un fauteuil qui applaudit aux aventures des autres, mais ne les court pas lui-même. Un tout petit engagement, un engagement du bout de la conscience reste donc ici la condition de l’aventure : mais l’homme ne court cette aventure qu’avec une portion minuscule de l’existence : il n’est pas englobé dans l’aventure comme un destin. Cette aventure est donc surtout de type esthétique; elle a pour centre non plus la mort, mais la beauté qui est l’objet de l’Art. Il ne s’agit plus d’une aventure vécue dans son recommencement ou sa continuation par celui qui surtout dedans, mais d’une aventure contemplée après coup quand elle est terminée. Deux cas sont à distinguer : le cas de l’aventure-propre (la mienne pour moi, les vôtres pour vous, l’aventure de chacun pour soi-même, en bref l’aventure à la première personne), et les aventures des autres (les vôtres pour moi, les miennes pour vous, c’est-à-dire l’aventure en deuxième ou troisième personne).

     Dans le premier cas sujet et objet sont une seule et même tête. Pour que l’aventure en première personne soit de nature esthétique, il faut que j’en sois sorti, que je ne sois plus dans la tourmente de neige, sur les pentes de l’Himalaya, et que, revenu à Paris, je puisse raconter, le soir, mes aventures anciennes comme si elles étaient arrivées à un autre. Quand tout est rentré dans l’ordre, l’exploration est devenue pour l’explorateur un jeu pur et simple. Alors l’aventure-propre s’arrondit après coup comme une œuvre d’art. On dit parfois en montrant un bon bourgeois retraité : « il a eu des aventures »; bien entendu il s’agit généralement d’aventures érotiques, mais surtout il s’agit d’aventures déjà courues. Il s’agit de l’aventure au passé. L’aventure peut être aussi un futur antérieur, quand dés maintenant j’anticipe son issue. C’est souvent cette anticipation qui donne aux alpinistes amateurs le courage nécessaire pour leur dangereuse expédition : ils imaginent d’avance leur glorieux retour et se voient déjà contant leurs exploits à un auditoire ébahi. Sans doute ne trouverait-on pas tellement de volontaires pour les voyages intersidéraux si les candidats à l’aventure cosmique ne pré-imaginaient leur retour triomphal; la perspective des conférences de presse et des interviews qui s’ensuivront permet d’affronter bien des risques. Comme la vie vécue qui, sur le moment, parait informe et, après la mort, devient une biographie, c’est-à-dire acquiert un sens organique et une finalité rétrospective, l’aventure qui, sur le moment et dans l’esprit de l’aventureux, pourrait finir tragiquement, cette aventure acquiert après coup et à postériori un sens esthétique : la terminaison, comme dans les sonates et les contes, éclaire rétroactivement l’œuvre d’art.

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Narcisse – Regards croisés : I) le mythe


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      Narcisse se mirant dans l’eau d’un ruisseau dans le tableau du Caravage, Jean Seberg posant ses lèvres sur son reflet dans l’eau d’une rivière dans le film de Robert Rossen, Lilith. Deux images chocs fortement représentatives de cet état mental présenté de manière ambigu et presque schizophrène dans la société d’aujourd’hui : le narcissisme. D’un côté, on valorise l’individualisme à tout crin et de l’autre on diabolise l’une de ses formes, le narcissisme, qui ne constitue après tout qu’un développement dévoyé de l’homéostasie, cet instinct de survie manifesté par tout organisme vivant qui implique à l’origine un amour de soi.
      Ne me sentant pas totalement exempt des atteintes de ce que l’on pourrait  qualifier de « nouveau mal du siècle », j’ai éprouvé le besoin de me pencher sur ce qu’il recouvre, signifie et représente dans des domaines aussi variés que l’art, le psychisme et l’anthropologie. Le premier des thèmes traités est celui de la mythologie qui nous l’a fait découvrir à partir du mythe grec de Narcisse. Au cours de cette recherche, je reviendrais à plusieurs reprise au tableau du Caravage et au film de Robert Rossen sans m’interdire de m’intéresser à d’autres œuvres artistiques, qu’elles soient picturales, cinématographiques ou littéraires…


   I – Le mythe de Narcisse

     Le tableau que Le Caravage a peint vers 1595 fait référence au Narcisse de la mythologie grecque, ce jeune chasseur tombé amoureux de sa propre image en se contemplant dans un ruisseau et qui en était mort de désespoir. L’analyse et la compréhension du mythe grec sont rendus compliqués par le fait qu’il existe plusieurs versions de ce mythe bien que la plus connue soit celle présentée par le poète latin Ovide au tout début du Ier siècle dans le livre III de ses Métamorphoses. Dans cette version, Narcisse est présenté comme un jeune homme de grande beauté assorti d’un naturel fier et introverti qui  faisait tourner les têtes de nombreux garçons et filles mais qui les repoussait systématiquement. Jusque là, rien de moralement répréhensible, sauf si l’on se place dans le contexte de l’antiquité grecque où le célibat était fortement blâmé pour des raisons liées à la structure sociale et familiale du patriarcat, au désir de perpétuation de la race et du culte des ancêtres. C’est ainsi qu’à Sparte, les célibataires endurcis étaient punis par la loi. La volubile nymphe Echo qui avait été privée de sa voix par la déesse Hera pour avoir aidé Zeus à commettre ses infidélités et condamnée de surcroît à répéter la dernière parole qui lui avait été adressée (de là vient l’origine de notre écho) tomba follement amoureuse de Narcisse mais elle aussi fut repoussée et elle sombra dans le désespoir.  Dans la version d’Ovide, ce n’est pourtant pas elle qui lança une malédiction sur Narcisse, mais un garçon dédaigné qui s’écria, en levant les bras au ciel : « Puisse-t-il tomber amoureux lui-même, et ne pas posséder l’être aimé ! ». Il fut entendu par Némésis, la cruelle et implacable déesse qui personnifie la vengeance divine à qui revenait la charge de punir toute démesure, comme par exemple l’excès de bonheur chez un mortel ou l’orgueil des puissants. C’est par l’intermédiaire d’une source pure et limpide, « aux ondes brillantes et argentées » que nul homme ou bêtes n’avaient souillés que la punition divine va s’exercer, Narcisse, épuisé par une partie de chasse se penche vers la source pour étancher sa soif et alors qu’il boit est soudainement médusé en découvrant sur la surface mouvante de l’eau un visage. Il s’éprend de son propre reflet dont il tente désespérément de saisir l’image. Finissant par prendre conscience que c’est lui-même qu’il aime et que sa folie sera inguérissable, il va dépérir peu à peu et tout à la fois se dissoudre et se consumer, pleuré par Écho et les Nymphes. Aux enfers, il sera toujours victime de son obsession et poursuivra la quête de son visage dans les eaux noirs du Styx. Les Naïades et les Dryades à sa recherche sur les rives du ruisseau ne retrouveront en lieu et place de son cadavre qu’une simple fleur, la narcisse, en laquelle il a été métamorphosé et qui porte depuis son nom.

     À ce stade, il m’a semblé nécessaire de présenter le beau texte d’Ovide tiré des Métamorphoses en soulignant en couleur les thèmes de l’eau (en bleu) et du soleil et de la chaleur (en carmin) en référence aux analyses qui suivront.

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Métamorphose de Narcisse, Ovide (3, 413-510)

Traduction de Anne-Marie Boxus et Jacques Poucet, Bruxelles, 2006. (source Bibliotheca Classica Selecta).

Ici l’enfant, épuisé par une chasse animée sous la chaleur,
se laisse tomber, séduit par l’aspect du site et par la source,
et tandis qu’il désire apaiser sa soif, une autre soif grandit en lui :
en buvant, il est saisi par l’image de la beauté qu’il aperçoit.
Il aime un espoir sans corps, prend pour corps une ombre.
Il est ébloui par sa propre personne et, visage immobile,
reste cloué sur place, telle une statue en marbre de Paros
Couché par terre, il contemple deux astres, ses propres yeux,
et ses cheveux, dignes de Bacchus, dignes même d’Apollon,
ses joues d’enfant, sa nuque d’ivoire, sa bouche parfaite
et son teint rosé mêlé à une blancheur de neige.
Admirant tous les détails qui le rendent admirable,
sans le savoir, il se désire et, en louant, il se loue lui-même ;
quand il sollicite, il est sollicité ; il embrase et brûle tout à la fois.
Que de fois il a donné de vains baisers à la source fallacieuse,
que de fois il a plongé ses bras au milieu des ondes
pour saisir la nuque entrevue, sans se capturer dans l’eau !
Il ne sait ce qu’il voit, mais ce qu’il voit le consume,
et l’erreur qui abuse ses yeux en même temps les excite.
Naïf, pourquoi chercher en vain à saisir un simulacre fugace ?
Ce que tu désires n’est nulle part ; détourne-toi, tu perdras
ce que tu aimes ! Cette ombre que tu vois est le reflet de ton image :
elle n’est rien en soi ; elle est venue avec toi et reste avec toi ;
avec toi elle s’éloignera, si du moins tu pouvais t’éloigner !
Ni le souci de Cérès, ni le besoin de repos ne peuvent
le tirer de cet endroit ; mais, couché dans l’herbe sombre,
il contemple d’un oeil insatiable cette beauté trompeuse
et ses propres yeux le perdent ; se soulevant légèrement,
il tend les bras vers les forêts qui l’entourent et dit :
« Ô forêts, est-il un être qui ait vécu un amour plus cruel ?
Vous le savez, vous qui avez si bien caché tant d’amants.
Vous souvenez-vous, puisque vous vivez depuis tant de siècles,
que, durant cette longue période, quelqu’un se soit ainsi consumé ?
Il me plaît et je le vois ; mais ce que je vois et qui me plaît
je ne puis l’atteindre pourtant ; si grand est l’égarement d’un amant.
Et raison de plus à ma douleur, il n’y a pour nous séparer
ni vaste mer, ni route, ni monts, ni murailles aux portes closes ;
un peu d’eau nous fait obstacle ! Lui aussi souhaite mon étreinte :
car chaque fois que j’ai tendu mes lèvres vers les eaux limpides,
chaque fois il se tend vers moi, le visage tourné vers le haut.
Je crois pouvoir le toucher : un très mince filet d’eau sépare les amants.
Qui que tu sois, viens ici ! Pourquoi me décevoir, enfant sans pareil ?
Où t’en vas-tu quand je t’appelle ? Certes, ce ne sont ni ma beauté
ni mon âge que tu fuis, moi que même des nymphes ont aimé !
Ton aimable visage me promet je ne sais quel espoir,
et, lorsque je tends les bras vers toi, spontanément tu tends les tiens,
à mes sourires, tu souris en retour ; souvent même j’ai vu tes larmes
quand je pleurais ; d’un geste de la tête, tu réponds à mes signes
et pour autant que je le devine au mouvement de tes jolies lèvres,
tu renvoies des mots qui ne parviennent pas à mes oreilles !
Cet être, c’est moi : j’ai compris, et mon image ne me trompe pas ;
je me consume d’amour pour moi : je provoque la flamme que je porte.
Que faire ? Me laisser implorer ou implorer ? Que demander, du reste ?
L’objet de mon désir est en moi : ma richesse est aussi mon manque.
Ah ! Que ne puis-je me séparer de mon corps ! Voeu inattendu
de la part d’un amant : je voudrais que s’éloigne l’être que j’aime.
Déjà la douleur m’ôte mes forces, le temps qui me reste à vivre
n’est pas long, et je m’éteins dans la fleur de l’âge. Du reste,
la mort ne m’est pas pénible : dans la mort, je cesserai de souffrir.
Cet être que j’aime, je voudrais qu’il ait vécu plus longtemps ;
maintenant unis à deux par le coeur, nous mourrons d’un seul souffle. »
Il parla et, privé de bon sens, il revint vers la même image,
troublant l’eau de ses larmes, et, avec l’agitation de la fontaine
la forme s’obscurcit ; lorsqu’il la vit disparaître, il s’écria :
« Où t’enfuis-tu ? Reste, cruel, n’abandonne pas ton amant !,
qu’il me soit permis de contempler ce qu’il m’est impossible de toucher, et de nourrir ainsi ma misérable folie ! »
Et tout en pleurant, il fit tomber le haut de son vêtement
et frappa sa poitrine dénudée de ses mains marmoréennes.
Les coups portés donnèrent à son torse une teinte rosée ;
ainsi souvent des fruits, pâles d’un côté, rosissent de l’autre,
ainsi d’habitude les grappes de raisin aux tons changeants
se colorient de pourpre, déjà avant d’être mûres.
Dès qu’il se vit ainsi dans l’onde redevenue lisse,
il ne le supporta pas plus longtemps ; comme la cire blonde
se met à fondre près d’un feu léger et comme le givre du matin
se dissipe sous un tiède soleil, ainsi, exténué par son amour,
il se dissout et peu à peu devient la proie d’un feu caché.
Déjà son teint n’a plus une blancheur mêlée de rose ;
la vigueur et les forces et tout ce qui naguère charmait la vue,
et le corps, qu’autrefois avait aimé Écho, tout cela n’existe plus.
Écho pourtant, malgré sa colère et ses souvenirs, compatit
en le voyant, et chaque fois que le pauvre enfant disait « hélas »,
elle répercutait ses paroles, en répétant « hélas » ;
et lorsque de ses mains il s’était frappé les bras,
elle aussi renvoyait le même bruit de coup.
L’ultime parole de Narcisse, regardant toujours vers l’onde, fut :
« Hélas, enfant que j’ai aimé en vain ! », et les alentours renvoyèrent
autant de mots, et quand il dit « adieu », Écho aussi le répéta.
Il laissa tomber sa tête fatiguée dans l’herbe verte,
la mort ferma les yeux qui admiraient encore la beauté de leur maître.
Même après son accueil en la demeure infernale,
il se contemplait dans l’eau du Styx. Ses soeurs les Naïades
se lamentèrent et déposèrent sur leur frère leurs cheveux coupés.
Les Dryades pleurèrent ; Écho répercuta leurs gémissements.
Déjà elles préparaient le bûcher, les torches et le brancard funèbres :
le corps ne se trouvait nulle part ; au lieu d’un corps, elle trouvent
une fleur au coeur couleur de safran, entourée de pétales blancs

Ovide, Les Métamorphoses


Iconographie

 

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Œuvres présentées par ordre chronologique

Narcisse – Fresque à Pompei.
Narcisse – Othea’s Epistle (Queen’s Manuscript), XVe siècle.
représentant Narcisse, vers 1500 (Google Art Project)
Nicolas Poussin – Echo et Narcisse, vers 1629-1630
Nicolas Bernard Lépicié – Narcisse changé en fleur, 1771
Gustave Courtois – Narcisse, 1872  (la signature Henner est erronée)
Marco Antonio Franceschini – Narcisse, 1820. gravure de Friedrich John
Le beau Narcisse – illustration humoristique du Charivari, septembre 1842
Gyula Benczur -Narcisse, 1881
John William Waterhouse – Echo et Narcisse, 1903
Salvatore Dali – La Métamorphose de Narcisse, 1934
Giovanni Dall’Orto – Narciso confuso, 2010


Ils ont dit… (14)


      Heinrich Heine
« Ce que l’homme utilise pour pisser,

         Avec cela il crée son semblable. »

Heinrich Heine


Sigmund Freud (1856-1939)« Le membre de l’homme a deux fonctions, dont la réunion, pour plus d’un, fait scandale. Il sert à l’évacuation de l’urine et il accomplit l’acte sexuel qui apaise l’ardent désir de la libido génitale. L’enfant croit encore pouvoir unir les deux fonctions ; d’après sa théorie les enfants sont produits par le fait que l’homme urine dans le corps de la femme. Mais l’adulte sait que les deux actes sont en réalité incompatibles – aussi incompatibles que le feu et l’eau. Quand le membre sexuel est dans cet état d’excitation qui a amené la comparaison avec l’oiseau, et pendant que sont éprouvées ces sensations qui rappellent la chaleur du feu, il est impossible d’uriner ; et inversement, quand le membre sert à évacuer l’eau du corps, toutes ses relations avec la fonction génitale semblent éteintes. L’opposition des deux fonctions pourrait nous permettre de dire que l’homme éteint son propre feu avec sa propre eau. Et l’homme des origines, contraint à comprendre le monde extérieur à l’aide de ses propres sensations corporelles et des relations corporelles, n’avait pas été sans apercevoir et sans utiliser les analogies que lui indiquait le comportement du feu. »

Sigmund Freud,  Zur Gewinnung des Feuers (Sur la prise de possession du feu), Imago, 18 (1), 8-13. GW, XVI.


Réchauffement climatique – « Je ne veux pas savoir… »


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James Balog

« Je prends conscience qu’un jour ou l’autre on va basculer de l’autre côté de l’horizon et on ne reviendra plus »    

   Hier soir, à la télévision, la chaîne Arte passait  » Chasing Ice « , un documentaire sur l’accélération de la fonte des glaciers sous l’effet du réchauffement climatique, il mettait en scène le photographe James Balog, ancien climato-sceptique, que le magazine National Geographic avait chargé de photographier et filmer sur une longue période l’évolution de certains glaciers de l’hémisphère Nord au Groenland, en Alaska et dans les Rocheuses. Durant trois années, 24 caméras ont photographié à intervalles réguliers les changements physiques que ces glaciers subissaient du fait des modifications du climat, changements qui paraissent le plus souvent inaperçus sur une longue durée mais qui se révèlent être d’une ampleur  considérable lorsqu’on les visualise en accéléré. Les images montrant les têtes de glacier fondre, se recroqueviller et finalement disparaître font penser à l’agonie d’un animal. Les relevés effectués par Balog et son équipe montre que le phénomène est en voie d’accélération et risque de s’emballer et devenir irréversible. Les conséquences seraient dramatiques pour la planète et les populations vivant au bord des côtes : si la tendance actuelle se poursuivait, la fonte totale de la calotte glaciaire recouvrant le Groenland ferait monter à long terme le niveau de la mer de 7 m et sans parler de la fonte de l’Antarctique qui ferait monter de 60 m supplémentaire. D’ores et déjà, on  prévoit que si rien n’était entrepris pour réduire notre consommation d’énergies fossiles d’ici l’an 2100, la montée des eaux pourrait pourrait à long terme être comprise entre 4,3 et 9,9 m et l’on devrait s’attendre à la submersion d’immenses territoires et s’attendre à des mouvements de migration massifs de populations. La Floride, une partie de la Louisiane et la majeure partie du Bangladesh seraient sous les eaux et New York deviendrait inhabitable dés 2085. Un récent rapport de l’ONU prévoit déjà 250 millions de réfugiés climatiques dans le monde en 2050.


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Passivité des autorités et des populations.

     Il faut bien reconnaître que jusqu’à aujourd’hui, malgré les nombreuses campagnes de sensibilisation menées sur le sujet, les pouvoirs politiques et les populations n’ont pas pris toutes les mesures de la catastrophe qui va bientôt s’abattre sur la planète. Le monde entier est dans le déni le plus complet, chacun espérant qu’il sera épargné par les conséquences qui ne manqueront pas de résulter de cet état de fait. Il est notamment incompréhensible que l’on continue à urbaniser Miami à tout va alors que la ville a de plus en plus souvent les pieds dans l’eau. On comprend que certains édiles et promoteurs immobiliers motivés par leur intérêt à court terme fassent preuve d’irresponsabilité et de cynisme mais comment expliquer qu’ils trouvent encore des acheteurs ? Il faut dire que l’actuel gouvernement américain donne le mauvaise exemple en relançant l’exploitation des gisements d’énergies fossiles (dont la plus polluante, le charbon) et en se retirant  du traité de Paris. Mais en dehors de la responsabilité des pouvoirs politiques et économiques dans le fait que peu d’actions sont entreprises pour contrer le phénomène, que dire du déni manifesté par la majeure partie d’entre nous. Combien sont prêts à  assumer leur responsabilité et pour cela changer drastiquement leur mode de vie ? Comme le disait James Balog lors d’un interview : « Quand mes deux filles me demanderont dans vingt ans : Qu’a tu fait papa contre le réchauffement climatique quand il était encore temps ? je voudrais pouvoir leur répondre : Le maximum de ce que je pouvais faire…»

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En 10 années, de 2001 à 2010, le glacier Ilulissat au Groenland a reculé autant qu’en un siècle


   Pour illustrer l’attitude de tous ceux qui sont conscients du risque encourus mais qui ne réagissent pas et continuent de profiter « pendant qu’il en est encore temps » des derniers « délices de Capoue » deux paraboles me viennent en tête. La première est celle tirée d’un récit qui a bercé mon enfance, celui de la chèvre de Monsieur Seguin d’Alphonse Daudet. Ayant désobéi à son maître, Monsieur Seguin qui lui interdisait d’aller gambader dans la montagne pour la protéger du loup, Blanquette la chèvre se retrouva la nuit venue à devoir lutter contre celui-ci sans espoir d’échapper à son sort. Mais entre deux coups de cornes, elle ne manquait pas de brouter encore une fois quelques brins de cette herbe délicieuse pour laquelle elle avait pris tous les risques. C’est la même attitude que nous avons face au changement climatique en refusant de changer notre mode de vie : « Encore un instant, Monsieur le bourreau …» :

    « Ah ! la brave chevrette, comme elle y allait de bon cœur ! Plus de dix fois, je ne mens pas, Gringoire, elle força le loup à reculer pour reprendre haleine. Pendant ces trêves d’une minute, la gourmande cueillait en hâte encore un brin de sa chère herbe ; puis elle retournait au combat, la bouche pleine… Cela dura toute la nuit. De temps en temps la chèvre de M. Séguin regardait les étoiles danser dans le ciel clair et elle se disait :
    – Oh ! pourvu que je tienne jusqu’à l’aube…»

    La seconde parabole est celle de l’arbre à miel tirée d’un récit tiré d’un livre extraordinaire paru en Occident au Moyen-âge, la légende de Saint-Josaphat, qui apparait comme une synthèse du bouddhisme  et du christianisme. Parmi les nombreuses paraboles décrites par cette légende, l’une présente le cas d’un homme placé à la suite de circonstances toutes plus rocambolesques les unes que les autres dans une situation désespérée puisqu’il se retrouve suspendu à un arbuste au-dessus du vide, assailli par des créatures plus maléfiques les unes que les autres et qui, contre toute attente, va oublier son malheur en découvrant que des gouttes de miel s’écoulent des branches de l’arbuste situé au-dessus de lui…

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Boetius Adam Bolswert – Parabole de l’homme accroché à un arbuste

Parabole de l’arbre à miel

    « Un homme était poursuivi par une licorne, et tendis qu’il essayait de se soustraire par la fuite à son attaque, il tomba dans une fosse. En tombant, il étendit ses deux bras et s’accrocha à un petit arbre qui croissait sur un des côtés du fossé. Après avoir pris un solide point d’appui avec les pieds et avoir bien empoigné l’arbre, il s’imagina être sauvé, quand il aperçut deux souris, une blanche et une noire, occupées à couper les racines de l’arbre auquel il était suspendu. En regardant au-dessous de lui dans la fosse, il aperçut un dragon horrible, à la gueule grande ouverte, tout prêt à le dévorer; et quand il examina l’endroit  sur lequel reposait ses pieds, il aperçut les têtes de quatre aspics qui avaient les yeux fixés sur lui. Il releva alors la tête et remarqua que des gouttes de miel tombaient de l’arbre auquel il était suspendu. En un instant, licorne, dragon, souris et serpents, tout fut oublié, et son esprit ne fut plus occupé qu’à saisir au passage avec ses lèvres les gouttes de miel qui découlaient de l’arbre. »

Texte cité par le philologue et orientaliste allemand Max Müller dans son essai Mythologie comparée.


     La licorne représente la mort, elle poursuit l’homme sans cesse et aspire à le prendre; l’abîme, c’est le monde avec tous les maux dont il est plein. L’arbuste, c’est la vie de chacun d’entre nous réduite à tous moments, nuit et jour, comme si elle était rongée par des rats noir et blanc, et qui va être coupée. L’endroit où sont les quatre aspics, c’est le corps composé de quatre éléments, dont les désordres amènent la dissolution. Le dragon terrible est la gueule de l’enfer, qui convoite de dévorer tous les hommes. Le miel du rameau, c’est le plaisir trompeur du monde, par lequel l’homme se laisse séduire, et qui lui cache provisoirement le péril qui l’environne.   

Tout est dit...

Enki sigle


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