À la recherche du « sentiment océanique » – Romain Rolland et Sigmund Freud


article du 22 juillet 2016 complété le 21 nov. 2017 et le 18 janvier 2020

sentiment océanique

Pourquoi suis-je ici, sinon pour m’émerveiller ? – Goethe

Wagner – Parsifal – Finale


Origine du concept de sentiment océanique

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    « Mais j’aurais aimé à vous voir faire l’analyse du sentiment religieux spontané ou, plus exactement, de la sensation religieuse qui est (…) le fait simple et direct de la sensation de l’éternel (qui peut très bien n’être pas éternel, mais simplement sans bornes perceptibles, et comme océanique).
      Je suis moi-même familier avec cette sensation. Tout au long de ma vie, elle ne m’a jamais manqué ; et j’y ai toujours trouvé une source de renouvellement vital. En ce sens, je puis dire que je suis profondément « religieux », – sans que cet état constant (comme une nappe d’eau que je sens affleurer sous l’écorce) nuise en rien à mes facultés critiques et à ma liberté de les exercer – fût-ce contre l’immédiateté de cette expérience intérieure. J’ajoute que ce sentiment « océanique » n’a rien à voir avec mes aspirations personnelles. (…) C’est un contact – Et comme je l’ai reconnu, identique (avec des nuances multiples), chez quantité d’âmes vivantes, il m’a permis de comprendre que là était la véritable source souterraine de l’énergie religieuse ; – qui est ensuite captée, canalisée, et desséchée par les Églises : au point qu’on pourrait dire que c’est à l’intérieur des Églises (quelles qu’elles soient) qu’on trouve le moins de vrai sentiment « religieux ». Éternelle confusion des mots, dont le même, ici, tantôt signifie obéissance ou foi à un dogme, ou à une parole (ou à une tradition), tantôt : libre jaillissement vital. »

Romain Rolland, lettre à Freud.


     Romain Rolland, dans cette correspondance avec Freud, reprochait à ce dernier, dans la critique de la religion mise en œuvre dans son ouvrage L’avenir d’une illusion, d’ignorer les vraies sources et la nature réelle des sentiments religieux qui naissaient d’un état d’âme, d’un désir fusionnel avec le monde et qu’il appelait « sentiment océanique ». Cette expression ramène aux philosophies et religions mystiques tendant à l’éveil spirituel (Zen, Vedanta, etc.) dont Romain Rolland était familier et qui font appel fréquemment à l’image métaphorique de l’océan représentant l’univers dans lequel se dissous la vague représentant l’individu. Pour Romain Rolland le monde possède une âme qui l’anime et cette animation est inspirée par la présence du « Dieu vivant » dont il disait avoir fait l’expérience « plusieurs fois, directement (de) son toucher de feu » qu’il distinguait du « Dieu d’histoire sainte » de l’institution. C’est cette âme universelle qui fait que l’univers n’est pas livré au chaos, que la nature est vivante et que ce libre jaillissement vital qui l’anime ne peut se réduire à la simple définition rationnelle fournie par les sciences. On retrouve cette anima Mundi dans la musique qui ouvre parfois la voie au sentiment océanique et dans le cas d’une symphonie Romain Rolland n’hésite pas à établir une analogie entre la singularité de chaque note musicale et l’âme de chacun des êtres peuplant le monde : « Une mer bouillonnante s’étend ; chaque note est une goutte, chaque phrase est un flot, chaque harmonie est une vague. […] C’est l’Océan de vie […]. Et cette mer de tendresse est toute pénétrée d’un soleil invisible, une Raison extasiée dans l’intuition sacrée du Dieu, de l’Unité, de l’Âme universelle. (…)  L’âme qui palpite en ces corps de musiciens ravis par l’extase n’est pas une âme, c’est l’Âme. C’est la vôtre, c’est la mienne, c’est l’unique, – la Vie. Ego sum Resurrectio et Vita… »


Sigmund Freud (1856-1939)

     Freud répliquera avec ironie à son « Grand ami océanique »  qu’en temps qu’ « animal terrestre », il n’avait pour sa part jamais ressenti ce sentiment dont il ne niait cependant pas l’existence chez certains individus et qu’il décrivait comme « un sentiment d’union indissoluble avec le grand Tout, et d’appartenance à l’universel », mais qu’il expliquait pour sa part par un effet de l’union narcissique primaire entre la mère et le petit enfant qui préside aux relations mère-enfant dans la petite enfance. C’est le sentiment de toute-puissance inculqué au bébé par la mère lorsqu’elle répond à ses besoins et les anticipe qui donne l’illusion à celui-ci qu’il est un être indifférencié qui se confond avec le monde. Par la suite l’enfant prenant peu à peu conscience de son autonomie, recherchera la protection paternelle pour se constituer en être autonome qui entretiendra des relations ambiguës, à la fois harmonieuses et  conflictuelles, avec le monde mais il restera toujours en son esprit  une nostalgie de sa toute-puissance initiale et du sentiment fusionnel avec le monde que la dépendance à la mère induisait. C’est cette nostalgie de cet état qui serait pour Freud à la source du sentiment océanique. Se relier (« religare ») avec le Grand Tout serait un mécanisme de défense en réponse à une angoisse existentielle et un moyen pour l’homme de dénier le danger dont le Moi perçoit la menace en provenance du monde extérieur.


     Dans sa contribution à un ouvrage paru sur le thème « Humanisme et religions, Albert Camus et Paul Ricœur » (Ed. Jean-Marc Aveline). La psychanalyste Julia Kristeva écrit que toute personne à l’écoute de son « for intérieur » éprouve le besoin de croire et le désir de savoir. Elle retrouve l’expression du besoin de croire dans deux expériences psychiques qui sont le « sentiment océanique » selon la définition qui en a été faite par Romain Rolland et « L’identification primaire avec le père de la préhistoire individuelle ». Voici ce qu’elle écrit au sujet du sentiment océanique :


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       La première (expérience) renvoie à ce que Freud, répondant à la sollicitation de Romain Rolland, décrit non sans réticences comme le « sentiment océanique » (Malaise dans la civilisation). Il s’agirait de l’union intime du Moi et du monde environnant, ressentie comme une certitude absolue de satisfaction,de sécurité, aussi bien que de perte de soi au profit de ce qui nous entoure et nous contient, au profit d’un contenant, et qui renvoie au vécu du nourrisson n’ayant pas encore établi de frontières entre son Moi et le corps maternel. Indiscutable et impartageable, donné seulement à « quelques uns » dont la « régression peut aller suffisamment loin », et cependant authentifié par Freud comme une expérience originelle du Moi, ce vécu prélinguistique ou translinguistique, dominé par les sensations, serait au cœur de la croyance. La croyance, non pas au sens d’une supposition mais au sens fort d’une certitude inébranlable, plénitude sensorielle et vérité ultime que le sujet éprouve comme une survie exorbitante, indistinctement sensorielle et mentale, à proprement parler ek-statique. Certaines œuvres esthétiques en témoignent : j’ai pu le constater en particulier chez Proust. Le narrateur fait état de rêves sans images (« le rêve du second appartement »), tissés de plaisirs et de douleurs que « l’on » « croît » (précise-t-il) innombrables, qui mobilisent l’extrême intensité des cinq sens et que seule une cascade de métaphores peut tenter de « traduire » : le récit de ces rêves se laisse interpréter comme un triomphe sur l’autisme endogène qui habite le tréfonds inconscient de chacun, selon la le psychanalyste Frances Tustin. L’écrivain serait-il celui qui réussit là où l’autiste échoue ?

   Gustav Mahler, Adagietto 5e Symphonie dirigée par Karajan


   Dans le Le zéro et l’infini d’Arthur Kœstler, un membre actif et loyal du parti communiste est suspecté injustement par sa hiérarchie d’être un opposant et incarcéré. Dans ce système absurde et tout-puissant, Roubachof est le zéro et la machine totalitaire qui va le broyer est l’infini car l’étendue de son irrationalité, de son absurdité et de son pouvoir est sans limite. Doublement arraché au monde, physiquement et mentalement par l’implosion de la raison et ses certitudes, il retrouve un moment, par la vision d’un coin de ciel bleu, le sentiment de fusion avec l’univers qu’il avait éprouvé dans son enfance. Belle tentative de description de ce sentiment indicible et vertigineux que l’on ressent à cette occasion lorsque la personnalité s’y dissout dans un grain de sel dans la mer et que  l‘infini de la mer est contenu dans un grain de sable. Au cours de cette expérience, tous les repères habituels qui structurent notre vie ont disparus et la pensée est engagée dans une course folle dans l’espace infini du monde tel un un faisceau de lumière dans la nuit…


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     « Roubachof marchait dans sa cellule. Autrefois, il se serait pudiquement privé de cette espèce de rêverie puérile. Maintenant, il n’en avait pas honte. Dans la mort, le métaphysique devenait réel. Il s’arrêta près de la fenêtre et posa son front contre le carreau. Par-dessus la tourelle, on voyait une tache bleue. D’un bleu pâle qui lui rappelait un certain bleu qu’il avait vu au-dessus de sa tête, une fois que, tout enfant, il était étendu sur l’herbe dans le parc de son père, à regarder les branches de peuplier qui se balançaient lentement contre le ciel. Apparemment, même un coin de ciel bleu suffisait à provoquer « le sentiment océanique » (…). Les plus grands et les plus posés des psychologues modernes avaient reconnu comme un fait l’existence de cet état et l’avaient appelé « sentiment océanique ». et en vérité, la personnalité s’y dissolvait comme un grain de sel dans la mer; mais au même moment, l’infini de la mer semblait être contenu dans le grain de sable. Le grain ne se localisait plus ni dans le temps ni dans l’espace. C’était un état dans lequel la pensée perdait toute direction et se mettait à tourner en rond,comme l’aiguille de la boussole au pôle magnétique; et en fin de compte, elle se détachait de son axe et voyageait librement à travers l’espace, comme un faisceau de lumière dans la nuit; et il semblait alors que toutes les pensées et toutes les sensations, et jusqu’à la douleur et jusqu’à la joie, n’étaient plus que des raies spectrales du même rayon de lumière, décomposé au prisme de la conscience. »

Schiller // Opus : « Solweig Song » // avec Anna Netrebko


          Pour le philosophe et historie Pierre Hadot, l’irruption de ce sentiment qu’il rattache lui-même au sentiment océanique éprouvé par Romain Rolland s’est produit à deux reprises à l’âge de 12 ou 13 ans. la première expérience s’est produite en pleine nature un soir d’hiver alors qu’il contemplait le ciel étoilé. La seconde s’est produite dans une chambre de la maison familiale. Dans les deux cas, la sensation qu’il a ressenti ne semble pas avoir été amenée par des événements antérieurs mais s’est manifestée subitement dans la conscience de l’adolescent sous la forme d’un surgissement du monde qui brutalement se manifestait et affirmait sa présence en générant dans un premier temps un sentiment d’angoisse ambigüe puisqu’il était tout à la fois terrifiant et délicieux puis dans un second temps l’étonnement et au final l’émerveillement de se sentir immergé dans le monde et d’avoir la conscience aigüe d’en faire partie intégrante. L’intérêt de cette deux expériences réside dans le fait que les cadres dans lesquels ils se sont produit sont totalement différents : la magnificence de la nature un soir sous la voûte étoilée, une chambre de la maison familiale dans le second. Mais il n’est pas sûr malgré ce qu’il en pense que ce sentiment qu’il a éprouvé s’apparente à celui éprouvé par Romain Rolland. Plus que le désir de se fondre dans la matrice de l’Univers, cette dualité des situations exprime peut-être le fait que ce sentiment est le signe du passage de l’état d’enfance à l’état d’adulte et de l’ouverture au monde qui l’accompagne. Cela expliquerait l’état d’incertitude qu’il ressent dans le même temps sur son identité. Mais Pierre Hadot déclare l’avoir éprouvé de nouveau, adulte, en contemplant le Lac Majeur à Ascona ou le panorama des Alpes depuis la rive du Léman à Lausanne ou depuis Salvan dans le Valais.


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    « Une fois, c’était dans la rue Ruinart, sur le trajet du Petit Séminaire à la maison de mes parents où je rentrais tous les soirs, étant externe. La nuit était venue. Les étoiles brillaient dans un ciel immense. A cette époque, on pouvait encore les voir. Une autre fois, c’était dans une chambre de notre maison. (…) Dans les deux cas, j’ai été envahi par une angoisse à la fois terrifiante et délicieuse, provoquée par le sentiment de la présence du monde, ou du Tout, et de moi dans ce monde. En fait je n’étais pas capable de formuler mon expérience, mais, après coup, je ressentais qu’elle pouvait correspondre à des questions comme : « Que suis-je ? » « Pourquoi suis-je ici ? » « Qu’est-ce que c’est que ce monde dans lequel je suis ? » J’éprouvais un sentiment d’étrangeté, l’étonnement et l’émerveillement d’être-là. En même temps, j’avais le sentiment d’être immergé dans le monde, d’en faire  partie, le monde s’étendant depuis le plus petit brin d’herbe jusqu’aux étoiles. Ce monde m’était présent, intensément présent. »  (P. Hadot, La Philosophie comme manière de vivre, p. 23)


Lever du soleil sur les Aravis vu des hauteurs dominant POISY – le 11/11/2014 à 7h 54 – photo Enki, IMG_6133
                   Ciel de gloire en Haute-Savoie – photo Enki

L’une de mes expériences de « sentiment océanique », c’est  ICI


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la mort du loup – Alfred de Vigny


1311309-Alfred_de_Vigny_les_Destinées-1.jpgLa mort de loup d’Alfred de Vigny – Lithographie d’André Dubois

« Seul le silence est grand ; tout le reste est faiblesse […]
Gémir, pleurer, prier est également lâche.
Fais énergiquement ta longue et lourde tâche.
Dans la voie où le sort a voulu t’appeler,
puis après, comme moi, souffre et meurt sans parler »

Alfred de Vigny, La mort du loup extrait du recueil Les Destinées,
cf Lagarde et Michard, tome 5


Stoïcisme tragique

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    Un poème dont j’avais, adolescent, appris par cœur un extrait… Souvenir ému des années de lycée et des six volumes du célèbre manuel de biographies d’auteurs et de textes littéraires français écrits par André Lagarde et Laurent Michard  et publié par les éditions Bordas qui m’avait fait découvrir ainsi qu’à des millions d’adolescents les trésors de la littérature française (20 millions d’exemplaires ont été tirés !). Je les conserve en bonne place dans ma bibliothèque et leur voue une dévotion comme à des reliques…

Parmi les nombreux audios de ce poème, j’ai choisi celui énoncé par le talentueux
acteur et conteur canadien Gilles Claude Thériault qui nous a quitté récemment.


La mort du loup

Les nuages couraient sur la lune enflammée
Comme sur l’incendie on voit fuir la fumée,
Et les bois étaient noirs jusques à l’horizon.
Nous marchions sans parler, dans l’humide gazon,
Dans la bruyère épaisse et dans les hautes brandes,
Lorsque, sous des sapins pareils à ceux des Landes,
Nous avons aperçu les grands ongles marqués
Par les loups voyageurs que nous avions traqués.
Nous avons écouté, retenant notre haleine
Et le pas suspendu. — Ni le bois, ni la plaine
Ne poussait un soupir dans les airs ; Seulement
La girouette en deuil criait au firmament ;
Car le vent élevé bien au dessus des terres,
N’effleurait de ses pieds que les tours solitaires,
Et les chênes d’en-bas, contre les rocs penchés,
Sur leurs coudes semblaient endormis et couchés.
Rien ne bruissait donc, lorsque baissant la tête,
Le plus vieux des chasseurs qui s’étaient mis en quête
A regardé le sable en s’y couchant ; Bientôt,
Lui que jamais ici on ne vit en défaut,
A déclaré tout bas que ces marques récentes
Annonçait la démarche et les griffes puissantes
De deux grands loups-cerviers et de deux louveteaux.
Nous avons tous alors préparé nos couteaux,
Et, cachant nos fusils et leurs lueurs trop blanches,
Nous allions pas à pas en écartant les branches.
Trois s’arrêtent, et moi, cherchant ce qu’ils voyaient,
J’aperçois tout à coup deux yeux qui flamboyaient,
Et je vois au delà quatre formes légères
Qui dansaient sous la lune au milieu des bruyères,
Comme font chaque jour, à grand bruit sous nos yeux,
Quand le maître revient, les lévriers joyeux.
Leur forme était semblable et semblable la danse ;
Mais les enfants du loup se jouaient en silence,
Sachant bien qu’à deux pas, ne dormant qu’à demi,
Se couche dans ses murs l’homme, leur ennemi.
Le père était debout, et plus loin, contre un arbre,
Sa louve reposait comme celle de marbre
Qu’adorait les romains, et dont les flancs velus
Couvaient les demi-dieux Rémus et Romulus.
Le Loup vient et s’assied, les deux jambes dressées
Par leurs ongles crochus dans le sable enfoncées.
Il s’est jugé perdu, puisqu’il était surpris,
Sa retraite coupée et tous ses chemins pris ;
Alors il a saisi, dans sa gueule brûlante,
Du chien le plus hardi la gorge pantelante
Et n’a pas desserré ses mâchoires de fer,
Malgré nos coups de feu qui traversaient sa chair
Et nos couteaux aigus qui, comme des tenailles,
Se croisaient en plongeant dans ses larges entrailles,
Jusqu’au dernier moment où le chien étranglé,
Mort longtemps avant lui, sous ses pieds a roulé.
Le Loup le quitte alors et puis il nous regarde.
Les couteaux lui restaient au flanc jusqu’à la garde,
Le clouaient au gazon tout baigné dans son sang ;
Nos fusils l’entouraient en sinistre croissant.
Il nous regarde encore, ensuite il se recouche,
Tout en léchant le sang répandu sur sa bouche,
Et, sans daigner savoir comment il a péri,
Refermant ses grands yeux, meurt sans jeter un cri.

II

J’ai reposé mon front sur mon fusil sans poudre,
Me prenant à penser, et n’ai pu me résoudre
A poursuivre sa Louve et ses fils qui, tous trois,
Avaient voulu l’attendre, et, comme je le crois,
Sans ses deux louveteaux la belle et sombre veuve
Ne l’eût pas laissé seul subir la grande épreuve ;
Mais son devoir était de les sauver, afin
De pouvoir leur apprendre à bien souffrir la faim,
A ne jamais entrer dans le pacte des villes
Que l’homme a fait avec les animaux serviles
Qui chassent devant lui, pour avoir le coucher,
Les premiers possesseurs du bois et du rocher.

Hélas ! ai-je pensé, malgré ce grand nom d’Hommes,
Que j’ai honte de nous, débiles que nous sommes !
Comment on doit quitter la vie et tous ses maux,
C’est vous qui le savez, sublimes animaux !
A voir ce que l’on fut sur terre et ce qu’on laisse
Seul le silence est grand ; tout le reste est faiblesse.
– Ah ! je t’ai bien compris, sauvage voyageur,
Et ton dernier regard m’est allé jusqu’au coeur !
Il disait :  » Si tu peux, fais que ton âme arrive,
A force de rester studieuse et pensive,
Jusqu’à ce haut degré de stoïque fierté
Où, naissant dans les bois, j’ai tout d’abord monté.
Gémir, pleurer, prier est également lâche.
Fais énergiquement ta longue et lourde tâche
Dans la voie où le Sort a voulu t’appeler,
Puis après, comme moi, souffre et meurs sans parler. «

Alfred de Vigny, La mort du loup extrait du recueil Les Destinées.


Mes Deux Siciles – Scènes de la folie ordinaire à San Eufemia d’Aspromonte


  J’ouvre aujourd’hui une nouvelle rubrique intitulée « Nouvelles de Sant’Eufemia d’Aspromonte », ce village de Calabre d’où était originaire ma grand mère maternelle, Rosaria. Il m’arrive de temps à autre de rechercher sur Internet les événements qui se produisent en ce lieu où je me suis rendu à plusieurs reprises en tapant les mots Sant’Eufemia + N’Dranghetta et pour parfaire le tout en ajoutant quelquefois le nom de famille de ma grand mère. Le résultat est éloquent… Une question me taraude : les comportements se transmettent-ils génétiquement ?

Capture d’écran 2019-07-08 à 16.42.15.pngSant’Eufemia d’Aspromonte : un village si paisible…

La montée aux Extrêmes…

   Le 18 janvier 1965 à Sant’Eufemia d’Aspromonte (Province de Calabre) : Concetta Iaria, 36 ans et son fils Cosimo Gioffrè, âgé de 12 ans ont été tués dans leur sommeil par des inconnus. Les trois autres enfants qui dormaient dans la même chambre ont été grièvement blessés.

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     Encore une querelle de famille qui a fait couler le sang dans cette bourgade où l’on reconnait les méthodes de la Mafia.
     Giuseppe Gioffrè, le mari de Concetta, tenait le seul bar de la ville. Les affaires étaient florissantes jusqu’au moment où un deuxième bar ouvre ses portes à proximité. Son propriétaire est son propre beau-père, Antonio Iaria. Deux bars pour Sant’Eufemia, c’est beaucoup trop ! la tension monte et les insultes volent. En plus son beau-père veut lui retirer la gestion de son commerce où il travaille avec son épouse. Pour intimider le récalcitrant,  le 27 juin 1964, Antonio Iaria envoie deux de ses connaissances, les cousins Antonio Dalmato et Antonio Alvaro appartenant au clan Alvaro de Sinopoli, l’une des familles de la ‘Ndrangheta. Mauvaise idée car Giuseppe Gioffré, après avoir été passé à tabac, tue l’un et l’autre à coups de révolver. Il est alors arrêté et conduit en cellule en attente de son jugement. Il sera finalement condamné à 9 ans de prison.

     Les représailles vont être terribles. Sept mois plus tard, un commando (on supposait alors qu’ils étaient plusieurs) coupe l’alimentation électrique de la ville et armé d’un fusil et d’un pistolet remonte la Via Principe di Piemonte où habitent ses futures victimes. Pénétrant dans la maison de Concitta Iaria, ils l’abattent avec le petit Cosimo qui dort à ses côtés et blesse gravement Giovanni, âgé de sept ans, et les petites Maria et Carmela, âgées respectivement de cinq ans et cinq mois à peine.

        C’est ce que les italiens appelle une « Vendetta trasversale » (une vengeance transversale) parce que les victimes ne portent aucune responsabilité dans le meurtre initial. Elles ne sont victimes que par procuration.

     Ce crime est longtemps resté impuni. Quand au mari Giuseppe Gioffré, libéré après avoir purgé sa peine, il a été à son tour abattu de quatre coups de feu  sur un banc de sa maison de San Mauro le 11 juillet 2004, trente ans après le double crime qu’il avait commis.

     C’est à la suite d’un concours de circonstances que l’un des meurtriers de Gioffré  a finalement été arrêté par la police. Il s’agit de  Stefano Alvaro, âgé de 24 ans et fils d’un boss important de la ‘Ndrangheta en fuite, Carmine Alvaro, dont l’ADN a été retrouvé sur une bouteille retrouvée dans la voiture abandonnée par les meurtriers. Les policiers ont ainsi pu reconstituer ce qui s’était passé. C’est un commando comprenant Rocco  et Giuseppe Alvaro, frères de l’un des hommes de main tués par Gioffré qui aurait accompli le meurtre de ce dernier. Quatorze personnes ont été inculpées mais finalement relâchées par manque de preuves. Seul, Stefano Alvaro, confondu par ses traces ADN, a pu être condamné.


       On reconnait dans le meurtre de la famille Gioffré la mentalité mafieuse avec son égo sur-dimensionné et son absence complète de sens moral. Ce n’est pas par erreur ou dans l’affolement de l’action que les enfants ont été atteints. Cet acte était froid et prémédité. Il s’agissait d’atteindre au plus profond de sa chair le mari et le père en lui faisant assumer de manière perverse durant toutes ces années d’emprisonnement la responsabilité de ce qui était arrivé à sa famille. La mort aurait été une peine trop légère pour ce type d’individu, sans doute courageux, fier et arrogant, il fallait qu’il souffre à petit feu et le plus longtemps possible de torture morale avant que ne s’applique la sentence ultime. L’innocence d’une femme et de ses quatre enfants ne faisait pas le poids face au désir de vengeance engendré par l’humiliation et à l’immensité de la haine qui devait se déverser. Si l’on envisageait les choses de manière cynique, on pourrait dire que dans le système de rapport de force mafieux, le meurtre d’innocents peut paraître « utile » car il constitue un avertissement aux ennemis actuels ou potentiels en délivrant le message qu’il n’y aura aucune « limite » dans la pratique des représailles. C’est cette pratique que le général prussien Carl von Clausewitz qualifiait dans son ouvrage De la guerre « la montée aux extrêmes » qui risque, poussée à son paroxysme, de détruire les deux belligérants et la société toute entière. René Girard a montré que les sociétés humaines, dans ce type de confrontation qui risque de les détruire, trouvent de manière inconsciente, grâce à des artifices mentaux, des moyens de réduire les tensions et recréer, au moins pour un temps, l’unité de la communauté. Certaines sociétés du sud de l’Italie sont dans un tel état de décomposition qu’elles n’ont même plus les moyens d’éviter cette « montée aux extrêmes » qui les détruira.

Enki sigle


    Et pour terminer sur une note moins lugubre, je vous laisse apprécier la Carpinese, une tarentelle datant du XVIIe siècle magnifiquement interprétée par les musiciens de L’Arpegiatta d’Erika Pluhar, le ténor Marco Beasley et dansée par une danseuse solide comme un roc au profil grec et au tempérament farouche et volcanique, Anna Dego, qui résume à elle seule la mentalité indomptable des femmes de cette contrée à part qu’est la Calabre.

Pigliatella la palella e ve pe foco
va alla casa di lu namurate
pìjate du ore de passa joco

Si mama si n’addonde di chieste joco
dille ca so’ state faielle de foco.
Vule, die a lae, chelle che vo la femmena fa.

Luce lu sole quanne è buone tiempo,
luce lu pettu tuo donna galante
in pettu li tieni dui pugnoli d’argentu

Chi li tocchi belli ci fa santu
è Chi li le tocchi ije ca so’ l’amante
im’ paradise ci ne iamme certamente.
vule, die a lae, chelle che vo la femmena fa.

***


« Je me sens moins seul… »


De l’intelligence artificielle au sentiment artificiel

    Roulant l’autre jour sur l’autoroute, j’écoutais de manière distraite sur France Culture une émission  qui traitait des conséquences de la robotisation de l’outil de travail sur les rapports unissant l’homme à son travail. L’accent était mis sur le risque de déshumanisation du travail, le travailleur perdant toute initiative et se trouvant réduit à un rôle de « servant » passif de la machine et du chômage massif qui résultera d’une mécanisation à outrance. À un moment de l’émission, un participant citait le cas d’un employé qui avait travaillé jusqu’alors seul et de manière autonome dans un centre de stockage d’Amazon que l’entreprise venait de flanquer d’un robot qui accomplissait désormais une grande partie de ses tâches. Interrogé sur la manière dont il avait ressenti ce changement, l’homme avait répondu qu’il le considérait de manière positive car « il se sentait désormais moins seul…». Ainsi, il faut croire que l’on peut se sentir réconforté par la seule présence à ses côtés d’une machine sans âme sur laquelle on projette ses frustrations et ses désirs mais n’est-ce pas ainsi que fonctionne notre société de consommation qui multiplie à l’infini dans un but à la fois commercial et idéologique les succédanés censés remédier à notre mal-être… En même temps, il n’était pas apparemment venu à l’idée de cet employé que ce processus de robotisation en était qu’à ses débuts et que la prochaine étape serait l’installation d’un robot qui accomplirait à sa place l’ensemble de ses tâches.

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     Que faire de ces millions d’êtres humains restés sur le carreau quand l’ensemble de la production sera réalisée par des machines. J’ai sur ce sujet une suggestion à émettre que j’ose soumettre à nos élites : on sait que les machines deviennent de plus en plus intelligentes et sont désormais capables « d’apprendre » seules en intégrant et dépassant leurs propres erreurs. Il suffira de franchir une étape de plus dans « l’humanisation » de ces machines en les programmant de manière à ce qu’elles ressentent elles aussi des émotions et des sentiments. De ce fait, elles ne manqueront pas d’éprouver à leur tour le sentiment de solitude, seront saisies par le spleen et auront besoin, pour ne pas sombrer dans la dépression et voir leur productivité se réduire, d’un contact ou d’une présence avec lesquels elles pourront établir des relations  sociales et se remonter ainsi le moral ! Et quoi ou qui, pensez-vous, sera alors le plus apte à jouer ce rôle ? L’animal social qu’est l’homme, bien évidemment. À chaque robot sera associé un correspondant humain, attentionné et amical qui le soutiendra moralement… Les deux y trouveraient leur compte. Nul doute que la productivité mécanique augmenterait et que le chômage diminuerait de manière notable.

Enki sigle


L’univers… Thèmes et citations – I) Introduction


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Pause then : and for a moment here respire…
Where am I ?
Where is earth ?
Nay, where art thou.
O Sun ? …
On Nature’s Alpes I stand
And see a thousand firmaments beneath !

Edward Young. Nights, IX.

      Lorsque l’homme prend la peine de se libérer de l’emprise qu’exerce sur ses pensées les contraintes de la vie quotidienne et se tourne vers l‘espace infini du cosmos, il est le plus souvent sujet au vertige. Je ne parle pas de la réflexion purement théorique que l’on peut mener de chez soi et qui fait suite à la vision d’une belle image ou à la lecture d’un livre mais du sentiment que l’on a de grandes chances d’éprouver à la façon du poète romantique anglais ci-dessus cité Edward Young lorsque l’on se retrouve en pleine nature, dans la fraîcheur de la nuit, et qu’on lève les yeux vers l’incandescence lointaine de la voûte étoilée. C’est ce sentiment de vertige que j’ai souvent ressenti dans ma jeunesse en montagne lorsqu’à la veille de la course nous contemplions le ciel nocturne lors de nos marches d’approche dans un profond silence tout juste brisé par le chuintement si caractéristique des cristaux de neige que nos pas brisaient ou bien, beaucoup plus tard, lorsque toute la famille roulait en fin de nuit sur des routes sinueuses pour atteindre le sommet d’une montagne juste avant l’orée du jour afin que les enfants à demi endormis puissent contempler la magie de la levée de l’astre solaire.

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      Comment d’autre part ne pas être déstabilisé lorsque l’on pense aux milliards de mondes dont le nôtre ne constitue qu’une particule infime qui s’éloignent les uns des autres dans une fuite éperdue à une vitesse supérieure de celle de la lumière. Ce sentiment déstabilisant que nous appelons vertige naît de la confrontation brutale entre l’insignifiance apparente de notre condition humaine et le caractère démesuré et infini de l’univers. Cette confrontation est violente car elle prend la forme d’une révélation qui nous bouleverse et nous met en état de sidération. Il n’est pas anodin que ce terme, issu du latin sidus, astre, était autrefois un terme médical qui s’appliquait comme l’indique le Littré à « l’état d’anéantissement subit […] qui semblent frapper les organes avec la promptitude de l’éclair ou de la foudre, comme l’apoplexie ; état autrefois attribué à l’influence malfaisante des astres. »

      Voici quelques citations de grands hommes en relation avec ce sentiment.


«  J’eus le vertige et je pleurai car mes yeux avaient vu cet
objet secret et conjectural dont les hommes usurpent le nom,
mais qu’aucun homme n’a regardé : l’inconcevable univers. »
                                        Jorge Luis Borges, L’Aleph (1949)


« O Nuit ! que ton langage est sublime pour moi,
Lorsque, seul et pensif, aussi calme que toi,
Contemplant les soleils dont ta robe est parée,
J’erre et médite en paix sous ton ombre sacrée. » 
                                       Camille Flammarion

« Quand, le jour, le zénith et le lointain
S’écoulent, bleus, dans l’infini,
Quand, la nuit, le poids écrasant des astres
Clôt la voûte céleste
Au vert, à la multitude des couleurs, 
Un cœur pur puise sa force.
Et aussi bien le haut que le bas
Enrichissent le noble esprit. »
                              Goethe, <« Génie planant », cité par Pierre Hadot.


« Le ciel, les nuages, les étoiles, les « soirs du monde », comme je me disais à moi-même, me fascinaient. Mettant le dis sur l’appui de la fenêtre, je regardais vers le ciel la nuit, en ayant l’impression de me plonger dans l’immensité étoilée.» 
Pierre Hadot, La Philosophie comme manière de vivre.


Des flottes de Soleils peut-être à pleines voiles
Viennent en ce moment…
Peut-être allons-nous voir brusquement apparaître
Des astres effarés
Surgissant, clairs flambeaux, feux purs, rouges fournaises
Ou triomphes du Noir le plus noir.
                                     Victor Hugo, A la fenêtre pendant la nuit


Car enfin, qu’est-ce qu’un homme dans la nature ?
Un néant à l’égard de l’infini,
un tout à l’égard du néant,
un milieu entre rien et tout
                                    Blaise Pascal


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Wenceslas Hollar – Le Chaos initial.

« Donc, au commencement, fut Chaos, et puis la Terre au vaste sein et le Tartare sombre dans les profondeurs de la vaste terre, et puis Amour, le plus beau des immortels, qui baigne de sa langueur et les dieux et les hommes, dompte les cœurs et triomphe des plus sages vouloirs. De Chaos naquirent l’Érèbe et la sombre Nuit. De la Nuit, l’Éther et le Jour naquirent, fruits des amours avec l’Érèbe. À son tour, Gaïa engendra d’abord son égal en grandeur, le Ciel étoilé qui devait la couvrir de sa voûte étoilée et servir de demeure éternelle aux Dieux bienheureux. Puis elle engendra les hautes Montagnes, retraites des divines nymphes cachées dans leurs vallées heureuses. Sans l’aide d’Amour, elle produisit la Mer au sein stérile, aux flots furieux qui s’agitent. »

Hesiode, Théogonie

Le leg invisible du passé.

     Une réflexion sur les rapports complexes et variés qu’entretient l’homme moderne avec l’Univers ne peut faire l’économie d’une analyse des formes anciennes par lesquelles sont passées ces relations et en particulier des cosmogonies véhiculées par les mythologies et légendes propres aux différentes cultures.  Il ne s’agit pas là de décrire le détail de ces différentes mythologies mais de comprendre l’esprit qui a prévalu à leur établissement chez les hommes de l’orée des civilisations. À mon sens, la présentation la plus claire à ce sujet est celle qu’a établi le chercheur Georges Gusdorf en 1953 dans le premier chapitre de son essai Mythe et métaphysique qui traite de « la conscience mythique comme structure de l’Être dans le monde« . Comprendre les mythes pour ce chercheur nécessite de se replacer dans les conditions premières qui ont accompagné l’éveil chez l’homme de la conscience, c’est-à-dire au cours de la longue période au qui a accompagné le processus d’humanisation. L’auteur insiste sur le fait qu’il n’y avait pas à ce moment, comme c’est le cas chez l’homme moderne, deux manières d’appréhender le monde, l’une « réelle et objective » et l’autre « mythique et subjective ».  Cette différenciation est apparue beaucoup plus tard. Les événements retranscrits par les mythes qui nous apparaissent aujourd’hui comme des récits fabuleux rendaient compte pour les hommes anciens de la réalité pure, telle qu’ils la ressentaient et la vivaient. Plus qu’une histoire élaborée par la conscience, une théorie ou une doctrine, le mythe apparait pour reprendre les termes même de Gusdorf, comme « une saisie spontanée des choses, des êtres et de soi, conduites et attitudes, insertion de l’homme dans la réalité. » et, pour bien nous faire comprendre le phénomène, il cite l’exemple du Canaque qui, lorsqu’il désire un objet, dit : « cet objet me tire » de la même manière que l’enfant qui vient de heurter une table dit « cette table m’a fait mal ». Pour asseoir son propos, Gusdorf cite l’anthropologue missionnaire Maurice Leenhardt : « le mythe est senti et vécu avant d’être intelligé et formulé. Il est la la parole, la figure, le geste, qui circonscrit l’événement au cœur de l’homme, émotif comme un enfant, avant que d’être fixé »; ce faisant le mythe était vécu comme une forme de communion avec le monde. Pour les premiers hommes, les éléments qui constituaient la nature leurs apparaissaient comme des entités vivantes du même type que leur nature propre et le monde constituait une totalité dans laquelle ils se sentaient totalement intégrés dans une unité ontologique. Les croyances qui ont précédé l’élaboration des mythes avaient les formes utilisées spontanément par la mentalité primitive pour « adhérer » au monde et reconstituer ainsi l’unité perdue, conséquence de l’humanisation. Ce n’est que beaucoup plus tard sous l’influence des connaissances et des techniques qu’est apparu dans l’esprit de l’homme le phénomène de dissociation du monde : « L’homme moderne évolué est l’héritier d’une longue tradition qui a désintégré pour connaître ». Un autre ethnologue, Max Müller, a décrit ces phénomènes de dissociation puis de restructuration qui ont façonné les mythes à partir du ressenti initial et de l’émotion qui l’accompagnait  : « on a souvent eu grand tord de le regarder (le mythe) comme un système, un ensemble ordonné, organisé, construit de toutes pièces sur un plan préconçu, alors qu’il n’est qu’un concours d’atomes, un agrégat de concepts qui s’étaient choqués en tout sens avant de cristalliser sous une forme quelque peu harmonique ». Ainsi, le mythe, forme abâtardie par le temps d’une croyance originelle de fusion avec le monde, ne doit pas être pris à la lettre et il faut s’attacher à découvrir les pulsions et les croyances originelles qui ont été à l’origine de sa formation. C’est ce que nous allons essayer de faire dans les chapitres suivants en tentant d’extraire, pour reprendre les termes de Max Müller, les concepts originels de l’agrégat fabulatoire dans lequel ils sont enfouis. Nous illustrerons notre propos par des citations d’hommes de lettres, d’artistes, de philosophes et de scientifiques sur le thème de l’Univers.

Enki sigle


La quête de l’idéal est-elle toujours désespérée ?

 


En paraphrasant Victor Hugo…

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On est laid à Nanterre,                  Joie est mon caractère
C’est la faute à Voltaire,                C’est la faute à Voltaire,
Et bête à Palaiseau,                       Misère est mon trousseau
C’est la faute à Rousseau.             C’est la faute à Rousseau

Je ne suis pas notaire                     Je suis tombé par terre,
C’est la faute à Voltaire,                C’est la faute à Voltaire,
Je suis petit oiseau,                        Le nez dans le ruisseau,
C’est la faute à Rousseau              C’est la faute à Rousseau. 

Jouer avec les astéroïdes,
C’est la faute à Parménide.
À quoi bon singer Phaéton ?
C’est la faute à Platon…


émon volant Aquarelle noire

« Qui a le goût de l’absolu renonce par là-même à tout bonheur » 

     Il y a une passion si dévorante qu’elle ne peut se décrire. Elle mange qui la contemple. tous ceux qui s’en sont pris à elle s’y sont pris. On ne peut l’essayer, et se reprendre. On frémit de la nommer : c’est le goût de l’absolu. On dira que c’est une passion rare, et même les amateurs frénétiques de la grandeur humaine ajouteront : malheureusement. Il faut s’en détromper. Elle est plus répandue que la grippe, et si on la reconnaît mieux quand elle atteint des cœurs élevés, elle a des formes sordides qui portent ses ravages chez les gens ordinaires, les esprits secs, les tempéraments pauvres. Ouvrez la porte, elle entre et s’installe. Peu lui importe le logis, sa simplicité. Elle est l’absence de résignation. S’il l’on veut, qu’on s’en félicite, pour ce qu’elle a pu faire faire aux hommes, pour ce que ce mécontentement a su engendrer de sublime. Mais c’est ne voir que l’exception, la fleur monstrueuse, et même alors regardez au fond de ceux qu’elle emporte dans les parages du génie, vous y trouverez ces flétrissures intimes, ces stigmates de la dévastation qui sont tout ce qui marque son passage sur des individus moins privilégiés du ciel.

     Qui a le goût de l’absolu renonce par là même à tout bonheur. Quel bonheur résisterait à ce vertige, à cette exigence toujours renouvelée ? Cette machine critique des sentiments, cette vis a tergo* du doute, attaque tout ce qui rend l’existence tolérable, tout ce qui fait le climat du cœur. Il faudrait donner des exemples pour être compris, et les choisir justement dans les formes basses, vulgaires de cette passion pour que par analogie on pût s’élever à la connaissance des malheurs héroïques qu’elle produit.

Aragon, Aurélien

* vis à tergo : expression latine désignant littéralement une « force dans le dos », qui agit en poussant depuis l’arrière. Elle illustre le fonctionnement de la pression artérielle, qui propulse le sang vers le coeur « par l’arrière »


 Pour aller plus loin…
Compte rendu de lecture d’un essai sur « l’Idéal » du philosophe  François Jullien.

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L’invention de l’Idéal

  Le philosophe helléniste et sinologue  François Jullien dans son essai L’invention de l’idéal et le destin de l’Europe (Folio Essais) établit un parallèle entre la pensée occidentale et la pensée chinoise sur le thème de l’Idéal. L’Idéal n’allait pas de soi, la preuve en est que l’une des civilisations les plus riches que la Terre ait portée, la civilisation chinoise l’a ignorée. L’idéal est une « invention » propre à la Grèce antique qui a nourri le développement culturel de l’Occident. Le maître d’œuvre principal de cette invention est le philosophe Platon.

La dictature de la raison

    La connaissance du réel et sa compréhension ne peuvent aboutir par la perception qu’en donne nos sens car « nos sens nous trompent », la vérité, cette « essence cachée des choses », est à rechercher au-delà des apparences et nécessite de s’élever par l’analyse et la réflexion au dessus du ressenti primaire des choses. Cette élévation, François Jullien l’assimile à un « arrachement » des relations naturelles qui prévalaient entre les hommes et le monde au bénéfice d’une relation abstraite valorisant l’Idée. Cette transformation des rapports entre l’homme et le monde va se traduire par l’utilisation d’un langage spécifique qui s’éloigne du langage commun. Le « plan des idées » s’est détaché totalement du plan de la vie ordinaire et n’ayant pas de compte à rendre à celui-ci compte tenu de son immanence et sa supériorité, fonctionne en vase clos :

  « Ce plan opératoire, montre ainsi Platon, non seulement se substitue avantageusement, par sa clarté, à cet autre où se trouve relégué tout l’empirique, mais seul aussi il est maîtrisable dans son extension. Aussi est-ce en se repliant complètement sur lui que peut se déplier totalement la démarche de la raison parvenue à son stade suprême et se faisant dialectique : se déroulant sur un mode idéel, désormais autonome, puisque procédant « par des idées » « au travers des idées », « pour aboutir à des idées » (République, 511 c). Définitivement retirée en elle-même après avoir coupé les ponts avec le fortuit des choses et des évènements, la pensée développe enfin son ordre propre, qu’elle « superpose » à toute expérience. » (F. Jullien)

     Ce concept d’Idée a agi à la manière d’une « forme matricielle » qui a formé l’esprit de l’Occident jusqu’à nos jours. Les idées du Vrai, du Beau, du Bien, du Juste, culmination de toute abstraction, surplombent et éclairent le plan des idées « comme un soleil surplombe et éclaire le plan du sensible ». Elles ouvrent tout à la fois le champ de la connaissance car « n’étant jamais suffisamment connaissables » mais le ferment aussi par leur position de « clé de voûte » du système de pensée bloquant ainsi toutes les aspirations à un autre ordre des choses. Lorsque le sage atteint ce summum de la connaissance qu’est la révélation de l’essence des choses, il se rapproche du divin et de l’éternité, à l’instar de l’âme ailée des méritants qui en s’élevant parvient à côtoyer la félicité des dieux. De là vient cette fascination qu’exercent les idées qui, comme l’écrit Aragon dans son roman Aurélien peuvent être l’objet d’une « passion dévorante ». Par là-même, Platon aura accompli le tour de force de concilier le cheminement induit par la démarche de l’analyse rationnelle avec l’horizon lointain du merveilleux.

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La brèche existentielle

     L’homme désormais sera duel, son être étant partagé entre deux énergies antagonistes : celle du « visible », qui se rapporte au corps, aux sensations, au devenir, de la naissance à la mort et celle, valorisée, de « l’invisible » qui se rapporte à l’âme, à l’essence, à l’immortalité, à l’éternité et qui s’oppose à la première :

      « Si l’idéel (conceptuel) relève logiquement de l’invisible, cet invisible est d’un tout autre statut que le visible, au lieu de le prolonger; par suite, que, si invisible (de l’idée) il y a effectivement  […] , sa relation au visible est à concevoir sur le mode de la rupture et de façon tranchée, dressant l’un contre l’autre et sans conciliation possible ces deux modes d’existence entre lesquels nous choisissons notre vie. »  (F. Jullien)

   François Jullien, dans sa démonstration, ne fait à aucun moment la relation entre la dualité du visible et de l’invisible avec celle du profane et du sacré. Toutes les deux opposent pourtant de manière semblable la perception et la compréhension « naturelle » du monde transmises imparfaitement nos sens à une réalité supérieure voilée : l’au-delà, c’est-à-dire ce qui n’est pas visible à ce moment, ce qui est ailleurs. La différence tient sans doute dans le fait que le sacré est par essence toujours « autre » et ne fait pas partie du monde profane alors que l’idéal, même s’il entretient une relation conflictuelle avec le visible, fait partie de la nature des choses mais n’étant pas directement perceptible nécessite une quête pour se révéler.

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Thalès

L’arrachement par les mathématiques

     La légende veut qu’au fronton de son Académie à Athènes, Platon avait fait inscrire la devise « Que nul n’entre ici s’il n’est géomètre » laissant supposer que la géométrie aurait été le passage obligé de la philosophie. Qu’elle soit réelle, inventée ou interprétée, cette devise rend bien compte de l’importance du rôle joué par les mathématiques dans la pensée du philosophe :

     « [..] Les mathématiques sont ce qui « tire » de l’un à l’autre — de phénoménal à l’idéalité, ou de ce qui « naît » à ce qui « est ». Passage obligé pour entrer en philosophie, leur exercice possède une force d’élan, de poussée et d’entraînement, pour conduire à l’autre plan. car Platon, depuis qu’il les a séparé l’un et l’autre, est en quête d’un tel moteur d’élévation. Or l’âme, qui se satisfait du sensible tant qu’elle n’y perçoit pas de contradiction, les sens suffisant à en juger, est appelée en revanche au dépassement dés que l’objet sensible, non pas est insuffisamment perçu, mais provoque en elle deux impressions opposées. […] Ne pouvant trancher à partir des sens, puisque ne sachant comment interpréter leur témoignage, elle n’a d’autre issue que de chercher la solution au-delà d’eux, en s’en défiant, donc au niveau de la theoria *. Elle n’a d’autre possibilité, à propos des nombres aussi, que « réveillant l’entendement », d’examiner séparément en tant qu’entités propres, indépendantes, ce qui demeurait inacceptablement confondu dans sa perception pour l’élever à l’idée répondant au  « qu’est-ce que c’est ? »

*theoria : Via le latin theoria («spéculation»), du grec ancien , theôría (« contemplation, spéculation, regards sur les choses, action d’assister à une fête ; la fête elle-même et par la suite, procession solennelle »), de , theôréô (« examiner, regarder, considérer »), de θεωρός, theôrós («spectateur») lui-même de théa (« la vue ») et ὁράωhoráo (« voir, regarder »). Au départ, il s’agissait de « voir (oraô) le dieu », les theôrós étaient « les personnes qui allaient consulter un oracle ». Le sens s’est ensuite modifié pour  désigner les ambassadeurs officiels envoyés par une ville pour assister à une cérémonie religieuse. C’est Platon qui le premier utilisera le mot theoria, c’est-à-dire les « rapports, les considérations faites par ces ambassadeurs à leur retour ». Ainsi, du sens premier de « contemplation d’où l’on tire des idées, des décisions », le mot a glissé au sens de « théorie ».  (F. Jullien)

     Avec Platon, les mathématiques vont sortir de leur fonction utilitaire et être embrigadée pour servir sa dialectique, elle ne sera plus au service des  « négociants et des marchands » mais sera désormais utilisée « pour faciliter à l’âme elle-même le passage du monde sensible à la vérité et à l’essence » et « l’entraîner vers les régions supérieures ». C’est par cette conversion à l’abstraction qu’implique l’utilisation des mathématiques  que l’esprit va pouvoir se hisser à l’Idéel. C’est dans cette rupture épistémologique avec la pratique empirique, ce « décrochage affirmé vis-à-vis de phénoménalité »  que constitue l’appel à l’abstraction pour le déploiement de la pensée qu’il faut comprendre l’expression « l’arrachement par les mathématiques » formulée par François Jullien.

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Le chaos initial par Wenceslas Hollar.

Quand le cosmos lui-même devient eidos (idée)

    C’est Pythagore, un réformateur religieux et philosophe grec qui a vécu environ 160 ans avant Platon qui a promu le terme de Cosmos pour désigner l’enveloppe de l’Univers que l’on croyait alors harmonieusement organisé et stable. 

À suivre…


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