Archimède et le baron de Münchhausen ou les deux paradigmes de l’action humaine


« Donnez-moi un point d’appui et un levier et je soulèverai le monde. »
                                        sentence attribuée à Archimède

Jean-Pierre Dupuy.png     C’est Jean-Pierre Dupuy, disciple de René Girard qui réunit ces deux personnages dans l’avant-propos de son essai paru en 2008, La marque du sacré. Quels personnages peuvent être plus antinomiques que ces deux personnalités, l’une bien réelle, Archimède de Syracuse (- 287, – 212), figure éminente de l’esprit rationnel et scientifique de l’Antiquité classique qui a révolutionné les mathématiques, la physique et la mécanique de son temps, connu en particulier pour ses recherches sur les corps flottants et le principe du levier, l’autre tout aussi réel, l’officier allemand Karl Friedrich Hieronymus, baron de Münchhausen (1720-1797) qui avait la réputation d’être un grand afabulateur et auquel l’imagination fertile de l’écrivain Rudolf Erich Raspe a prêté des aventures toutes plus rocambolesques les unes que les autres. Parmi ces aventures figure l’épisode fameux de son sauvetage d’un marais dans lequel il s’était embourbé avec son cheval et dont il s’extirpa sans concours extérieur en se tirant lui-même par les cheveux et, dans une autre version, en tirant les lanières de ses bottes.  (voir un article précédent sur le sujet, c’est ICI)

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Baron Munchausen's remarkable leap Illustration by Alphonse Adolf Bichard

illustration du levier d’Archimède et du sauvetage du baron de Münchhausen

       Et évidemment, tous les esprits rationalistes de se gausser du baron qui n’hésite pas, pour justifier ses soi-disants exploits, à s’affranchir des lois de la physique. Or on a beau jeu de nous rappeler que cet irrationalisme que la société reproche à l’individu isolé mu par sa seule vanité qu’est le baron de Munchhaüsen, elle n’hésite pas a se l’autoriser pour elle-même sans aucune restriction si son intérêt  supérieur l’exige. Et en effet, pour accompagner sa fondation et garantir les conditions de sa survie, la société n’hésite pas à s’affranchir des lois de la raison et à faire appel au surnaturel pour assurer la cohésion de ses membres. C’est le message que nous délivre Jean-Pierre Dupuy quand il écrit que « les collectifs humains sont des machines à fabriquer des dieux » et qu’à la façon du Baron de Münchhausen plus que par l’application des principes scientifiques défendus par Archimède, « les sociétés humaines ont toujours trouvé le moyen d’agir sur elles-mêmes par le truchement d’une extériorité ». Effectivement, il faut reconnaître que ces croyances et pratiques irrationnelles que constituent les récits mythiques ou religieux de la création et de l’organisation du monde ont le pouvoir de souder les êtres humains dans le but de leur faire réaliser des objectifs communs et leur faire accomplir des exploits et des prodiges. Les exemples de groupes humains mis en branle sous l’emprise d’une croyance religieuse sont légions depuis les constructeurs du site sacré de Stonehedge qui ont transporté sur presque trois cent kilomètres des mégalithes de pierre d’une taille démesurée jusqu’aux bâtisseurs des pyramides d’Égypte, d’Amérique ou des cathédrales gothiques en passant par les fous de Dieu de toutes religions qui ont imposés, les armes à la main, leurs croyances à des peuples et des continents entiers.

   La construction des pyramides d’Égypte et les Croisés sous les murs de Jérusalem

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     le sacrement des rois de France à Reims depuis Clovis (le premier roi à recevoir l’onction divine fut Pépin le Bref à Soisson) qui légitime le pouvoir du roi de France par le dieu des chrétiens. Les premiers à avoir appliqué ce rite furent les peuples du Moyen-Orient (Syrien, Hittites, Hébreux, puis les Wisigoths d’Espagne. Le Roi de France ainsi sacré avait la réputation de pouvoir accomplir certains miracles.

L’origine de la religion

    Alors que jusqu’à René Girard, la croyance religieuse était considéré le plus souvent comme une croyance relative comme les autres définie historiquement par l’évolution des sociétés humaines et qui venait en quelque sorte se « plaquer » de l’extérieur sur l’intellect humain, ce philosophe dans le prolongement de sa théorie du désir mimétique a déplacé le thème religieux du champ philosophique au champ anthropologique en défendant l’idée que la religion et le sacré était la conséquence des dérives provoquées par le désir mimétique : 

     « Le geste humain par excellence, c’est de faire des dieux en faisant des victimes. Lorsqu’une foule en délire décharge sa haine unanime sur un même innocent (le «bouc émissaire»), elle devient une machine à fabriquer du sacré et de la transcendance. (…) Le mécanisme est unique, mais la phénoménologie qu’il engendre est aussi variée que les cultures et les institutions humaines, puisque celles-ci reposent sur une interprétation erronée de l’élément fondateur. Les mythes ne sont que des textes de persécution écrits du point de vue des persécuteurs. »  
                                                                                               ( Jean-Pierre Dupuy, La marque du sacré, 2009)

      La vie en société n’est donc possible que si les individus contrôlent leurs pulsions conformément à des règles définies par un pacte commun et il faut bien admettre que pour atteindre cet objectif, la société doit exercer sur chacun de ses membres une contrainte draconienne qui doit être respectée par tous sans aucune exception. La survie du groupe en dépend car déroger à la loi conduit inévitablement à la guerre de tous contre tous et à la destruction du groupe, ce qui se produit en cas de crise mimétique poussée à son paroxysme. Or, quoi de mieux qu’une croyance surnaturelle pour légitimer les lois qui régissent les relations entre les membres du groupe ? La loi des hommes, par essence de nature imparfaite peut être remise en cause à chaque instant, la loi des dieux, elle, est considérée comme parfaite et immuable. Voila ce qu’écrivait le philosophe allemand Peter Sloterdijk au sujet de la naissance du religieux dans les sociétés traditionnelles :

      « Ils ne peuvent exister sans ennemis ni victimes sacrificielles et dépendent donc de la répétition constante du mensonge sur l’ennemi s’ils veulent parvenir à un degré de stress autogène nécessaire à la stabilisation interne. (…) Il n’est nul besoin de croire aux dieux  ; il suffit de se rappeler la fête meurtrière constitutive pour savoir en quoi ils nous concernent. Le souvenir angoissé d’un crime caché est ce qui constitue la religiosité profonde des cultures anciennes ; dans cette ambiance religieuse, les peuples sont proches des mensonges et des spectres qui les fondent. Dieu est l’instance qui peut rappeler à ses adeptes le mystère occulté de la faute. (…)  C’est en tant que communautés de narration et d’émotion — c’est-à-dire dans le culte — que les cultures, ces groupes de criminels enchantés par leur méfait, sont le plus elles-mêmes. C’est là où les émotions et le récit se recoupent que se constitue le sacré. (…) L’objet sacrifié est ainsi placé au cœur de l’espace spirituel d’une société. (…) La fusion des groupes fondée sur les émotions et les récits, les peurs et les mensonges, se trouve aussi consolidée politiquement. »
                                                            Peter Sloterdijk (Finitude et ouverture – vers une éthique de l’espace) 

      Dans le cas du baron de Munchhaüsen, cet appel à une force surnaturelle qui volerait à son aide au mépris des lois de la physique serait vain mais dans le cas d’un groupe humain en proie au risque de désagrégation par la folie destructrice, cet appel au surnaturel fonctionne car les sacrificateurs qui déchargent leur violence sur un individu innocent ignorent tout des mécanismes psychologiques du transfert inconscient et mettent sur le compte d’une intervention divine bénéfique le retour de la paîx et de l’équilibre quand ils ne condamne pas sans appel et sans preuves et au mépris de toute justification, par ruse de la raison, leur victime expiatoire.

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Giacomo Paracca – Le Massacre des innocents, 1587


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Entropie


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Louis Lessieux – Femme au chapeau,  procédé autochrome, après 1907 – Avec le temps, sous l’effet de réactions chimiques multiples et de phénomènes physiques, la structure moléculaire des pigments se décomposent avec comme conséquence la déformation de l’image et sa disparition ultime. C’est le même phénomène qui conduit le déroulement de la vie et son aboutissement par la mort.

    Introduite en 1865 par le physicien Rudolf Claudius dans le cadre du deuxième principe de la thermodynamique d’après des travaux de Sadi Carnot, l’entropie mesure le degré de dispersion de l’énergie quelque soit sa forme : thermique, chimique ou électrique, à l’intérieur d’un système. Pour nous humains, elle prend la forme d’un désordre. Dans un système isolé, l’énergie a tendance à se disperser le plus possible et de manière irréversible. L’accroissement de l’entropie, c’est-à-dire du désordre, avec le temps est un exemple de ce que l’on appelle la « flèche du temps » qui confère une direction au temps. La chaleur est un phénomène mécanique dû au mouvement des particules et la température une mesure de leur agitation. L’ordre parfait ne règne qu’au zéro absolu car alors l’entropie est nulle. Les scientifiques postulent que l’univers tout entier atteindra dans son destin ultime la «mort thermique» soit, dans le cas d’un univers «fermé» caractérisé par un effondrement final par l’approche d’une température arbitrairement élevée et de l’entropie maximale à l’approche de l’issue de l’effondrement, soit dans le cas d’un univers «ouvert» dont l’expansion continue indéfiniment, par un refroidissement jusqu’à ce que la température se rapproche du zéro absolu et que l’entropie atteigne un état maximal pendant une très longue durée.


il y a vertige et vertige…

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 °°°

       Ètymologiquement, le mot vertige vient du latin vertigore issu lui-même du latin versoversare qui signifie tourner. Physiologiquement, le vertige est un trouble qui affecte un sujet dans son contrôle dans l’espace en créant l’illusion d’un déplacement tournant de son corps dans l’espace qui l’entoure ou de cet espace par rapport à lui-même. Ce phénomène est générateur d’une sensation de déséquilibre plus ou moins importante (ataxie). Il ne faut pas confondre le vertige avec les étourdissements dont les effets sont moindres.

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le vertige sur un plan physiologique

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     La sensation rotatoire que ressent le sujet correspond au vertige physiologique ou vrai vertige. Elle se produit lorsque le cerveau est soumis à un dérèglement du système vestibulaire responsable de l’équilibre chez l’homme. Des mouvements inhabituels tels le mouvement d’un bateau ou la rotation répétée d’un véhicule peuvent créer un effet bien connu de «mal de mer» accompagné de vomissement, de même que de mauvaises positions de la tête ou de son déplacement. Certaines pathologies des systèmes vestibulaire et visuel ou du système nerveux central peuvent entraîner des étourdissements, des sensations de vertige pouvant aller  jusqu’à l’évanouissement.

schéma de gauche :  Le système vestibulaire périphérique (représenté en bleu) est localisé dans le rocher de l’os temporal

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la sensation de vertige induite par la peur des hauteurs (crédit Wikipedia)

       La plupart des individus font l’expérience d’une peur ou d‘une anxiété en présence de hauteurs et de vide, spécialement en cas d’absence ou de faiblesse de protection. La peur est une émotion ressentie généralement en présence ou dans la perspective d’un danger ou d’une menace. En d’autres termes, la peur est une conséquence de l’analyse du danger et permet au sujet de le fuir ou de le combattre, premier stade de la réaction instinctive d’adaptation et de réponse du système nerveux orthosympathique au stress, décrit par le psychologue américain Walter Bradford Cannon sous le terme «réponse combat-fuite ». Certains psychologues tels que John B. Watson et Paul Ekman différencient néanmoins l’état de peur qui serait créée par un flux d’émotions (joie, tristesse, colère) généré par les comportements spécifiques de l’évitement et de la fuite de l’état d’anxiété qui serait le résultat de menaces perçues comme étant incontrôlables ou inévitables. La peur de la hauteur et du vide qui nous intéresse serait alors due à un état d’anxiété causé par la présence du danger de chute que ces éléments représentent.

       Dans la phase de réaction de l’organisme au stress causée par un sentiment de danger imminent, l’amygdale   (ensemble de noyaux au niveau des lobes temporaux) est activée et l’organisme produit divers composés organiques, les catécholamines, qui ont pour fonction de faciliter les réactions physiques immédiates associées à une préparation pour une réponse  de sauvegarde déterminée et éventuellement violente. Ceux-ci incluent notamment :

  • l’accélération du rythme cardiaque et de la respiration, la pâleur ou le rougissement.
  • inhibition des organes de digestion pour en stopper le processus et possibilité de relâchement des sphincters.
  • constriction de certains vaisseaux sanguins et libération du nutriments pour l’action musculaire.
  • dilatation du sang dans les muscles et inhibition de la glande lacrymale et de la salivation.
  • dilatation des pupilles, vision tunnelisée (perte de vision périphérique), perte d’audition.
  • pilo-érection, accélération instantanée des réflexes et tremblements.

    À noter deux effets indirects intéressants du processus de stress et de la réponse qui lui est apportée par l’organisme :

  • apparition parfois de troubles mentaux tels que le trouble de stress post-traumatique
  • développement de la sociabilité qui permet de contrôler le stress et d’augmenter les chances de protection face au danger

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Études menées

     Un neurologue, le professeur Thomas Bernard a réalisé une étude sur la peur du vide dans la population : Les animaux et les enfants évitent la vue du vide en bas des falaises. C’est inné. Sur un échantillon de 3.517 individus, 28% ont peur du vide et cette peur se développe après la puberté. La proportion atteint 33 % pour les enfants entre 8 et 10 ans, filles et garçons dans la même proportion et s’atténue à 14-15 ans. La peur n’est pas de même nature chez l’enfant et l’adulte. Sur une tour, l’enfant a peur que celle-ci s’écroule alors que l’adulte a peur de chuter.
      Un autre chercheur, le professeur Thomas Brandt a constaté que le vertige touchait 32% des femmes et 25 % des hommes. Il explique cette différence par le fait que les hommes pratiquent plus souvent que les femmes des activités sportives. L’équilibre se règle par l’oreille interne et le regard. On enraye la peur du vide en portant le regard au loin, en se mettant en position assise ou couchée, au contraire le regard vers le bas la déclenche.

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acrophobie

capture-decran-2016-12-09-a-09-45-34      Lorsque cette peur devient extrême et irrationnelle, génératrice d’anxiété et prend la forme d’une panique, on ne parle plus de vertige mais d’acrophobie (du grec : ἄκρον / ákron, signifiant «pic, sommet, hauteur», et φόβος / phóbos«peur»). Le sujet développe alors une stratégie d’évitement pour éviter les lieux de hauteur ou en bord d’abîme. Cette forme est néanmoins très rare et concerne seulement 2 à 5 % de la population générale. Les femmes étant deux fois plus exposées que les hommes.
 L’acrophobie peut se déclencher à simple pensée de se retrouver en hauteur. Elle peut venir d’un traumatisme ancien liée à un accident ou bien être liée à ce déséquilibre entre sensations provenant de la vue et de l’oreille interne. Si vous avez expérimenté plusieurs fois cette désagréable impression de vertige sur une échelle ou un escabeau, vous finirez par la reproduire dans toutes les situations où vous vous trouverez en hauteur. Comme toutes les phobies, la peur du vide entraîne des comportements d’évitement, qui peuvent sérieusement compliquer la vie : pas de visite de monuments en hauteur, pas de randonnée en altitude, pas de ski, de deltaplane, de parachute, pas de discussion avec les amis sur la terrasse au 6ème étage, pas de possibilité de changer une ampoule (car il faut monter sur un tabouret)… Les psychothérapies, et surtout les thérapies cognitivo-comportementales (TCC), permettent d’obtenir de bons résultats sur les phobies en général et l’acrophobie en particulier. Le principe est de faire face à sa peur, de s’y confronter progressivement.

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Le rapport « amour / haine » avec le vide

    Danielle Quinodoz, une psychanalyste française établie à Genève, s’est intéressée au paradoxe du vertige qui peut être tout à la fois source d’angoisse et de plaisir. Elle a écrit en 1994 un essai sur le sujet intitulé Le vertige, entre angoisse et plaisir (PUF) où elle établit la distinction entre le vertige qui puise ses causes dans les atteintes des systèmes sensoriels (troubles de l’appareil opto-cinétique, de l’appareil proprioceptif et de l’appareil vestibulaire) et le vertige d’origine psychique qui peut prendre plusieurs formes symptomatiques des vicissitudes et pathologies des relations qu’entretiennent les individus avec les objets * qui constituent leur environnement. L’angoisse générée par ces relations problématiques s’actualisent et s’incorpore sous la forme d’un vertige. C’est le cas en particulier des relations de type dit «fusionnel» entre une personne et un objet qui, dans le cas où la personne n’opère pas de mise à distance entre elle et l’objet, génère une angoisse d’anéantissement et d’engloutissement dans cet objet. Danielle Quinodoz a donné le nom de « vertige par fusion » à ce sentiment de perte de soi et d’absorption par l’objet de son intérêt et a recensé sept formes différentes de vertige répondant à ces critères. Le « vertige par attirance du vide » est l’un de ces sept formes.

 * Objet : le sens du mot objet étant ici pris dans son acceptation psychanalytique et désigne quelqu’un ou quelque chose qui a pour nous une signification émotionnelle. On en a besoin, il est aimé, haï ou redouté.

Le « vertige par attirance du vide »

     Il apparaît lorsque le processus de différenciation entre l’individu et l’objet désiré s’est amorcé. Le sujet perçoit l’existence d’un espace qui le sépare de l’objet désiré mais ce vide extérieur est perçu au travers d’une projection du sentiment de vide intérieur. L’angoisse ainsi générée n’est plus de l’ordre de l’anéantissement mais de la chute dans cet espace. La forme de vertige qui lui correspond est, par exemple, vécue par les personnes qui ne peuvent s’approcher au bord d’un précipice et expliquent ce fait par un irrésistible désir de sauter dans le vide.

     Si le vertige est symptomatique d’une angoisse, on sait qu’il peut être paradoxalement source de plaisir. Pour Danielle Quinodoz, lorsque le sujet au vertige parvient à maîtriser et contrôler l’angoisse qu’il éprouve dans sa relation pathologique à l’objet — ceci dans le cas de certains sports extrêmes par exemple —, en s’entraînant physiquement et mentalement par l’acquisition d’une technique spécifique, il éprouve une jouissance à exercer cette domination et ce contrôle, de la même manière que le dompteur éprouve du plaisir à dominer et à maîtriser des bêtes sauvages qui pourraient le réduire en charpie.  C’est le cas pour l’alpiniste qui «désidéalise le vide insondable, [qui] perd sa toute puissance magique ; le vide, devenant alors un espace, se met à prendre des limites, des formes et à répondre à des lois que le patient peut apprendre et connaître. [Il] aura alors un grand plaisir à se lancer dans le vide en sachant qu’il y trouvera un espace». Ayant réussi à dépasser l’angoisse générée par le fantasme d’aspiration par le vide, l’alpiniste peut alors ressentir du plaisir à côtoyer le vide et le risque de chute en pratiquant son sport où il se met en situation d’être aspiré par le vide sachant qu’il contrôle ce risque en s’interdisant toute chute.

    Pour l’alpinisme, sport dans lequel le sujet doit en plus de dominer son angoisse, dépasser ses propres limites physiques et mentales, la psychanalyste genevoise attribue une autre forme spécifique de vertige : le « vertige par expansion ».

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Tombe du plongeur à Paestum

Le divin plongeur de Paestum

Descriptions de l’état de vertige en littérature

Aragon dans La Mise à mort :

  • « Rien ne compte plus que le vertige : être homme, c’est pouvoir infiniment tomber »

Gaston Bachelard dans L’air et les songes :

  •        « Plus jamais je ne pourrai aimer la montagne et les tours ! L’engramme d’une chute immense est en moi. Quand ce souvenir revient, quand cette image revit dans mes nuits dans mes rêveries éveillées elles-mêmes, un malaise indéfinissable descend dans mon être profond. […] Mais toutes ces joies n’ont pas empêché le malheur psychique de se constituer en moi. Ma chute imaginaire continue à tourmenter mes rêves. Dès qu’un cauchemar angoissé revient, je sais bien que· je vais tomber sur les toits de Strasbourg. Et si je meurs dans mon lit, c’est de cette chute imaginaire que je mourrai, le cœur serré, le cœur brisé. Les maladies ne sont bien souvent que des causes supplémentaires. Il est des images plus nocives, plus cruelles, des images qui ne pardonnent pas. »

Jean Bastaire dans Passage par l’abîme :

  •      « La dépression est une maladie terrible, note-t-il, car elle instaure le néant. C’est une mort vécue. Certes toutes les maladies, toutes les souffrances physiques et morales, quand elles atteignent une certaine intensité, ont cet effet annihilant. Mais la dépression lui donne un caractère radical, au sens où l’on a l’impression que le mal touche à la racine. Le plus éprouvant est là. On est privé de sa vie et on continue à vivre. Distorsion abominable entre l’être et le néant qui fait qu’on cumule les deux états. Il se produit une étrange sensation de subsister à côté de son existence. (…) C’est à la fois une consolation et un supplice. On se dit que puisque tout est intact, tout peut revenir. Le contact se renouera. On cessera d’être étranger à soi-même, séparé de son sens. (…)
    Il y a là un paradoxe insoutenable qui donne un avant-goût de l’enfer. Comment le non-être peut-il avoir un être et l’être véritable se révéler inaccessible ? La privation a cela de crucifiant qu’elle n’est pas un zéro d’existence, mais une existence en creux, en manque, en vide. Une existence invertie qui inverse tous les signes. (…) Un doute torturant jette le discrédit sur toutes les certitudes et ruine tous les efforts. Le monde, les autres, soi, tout s’abîme aux deux sens du mot : se détériore et tombe dans un trou. Ainsi s’établit un vertige de l’avilissement qui marque le comble de la crise. »

Louis-Ferdinand Céline dans Voyage au bout de la nuit :

  •       « C’est cela l’exil, l’étranger, cette inexorable observation de l’existence telle qu’elle est vraiment pendant ces quelques heures lucides, exceptionnelles dans la trame du temps humain, où les habitudes du pays précédent vous abandonnent, sans que les autres, les nouvelles, vous aient encore suffisamment abruti.
            Tout dans ces moments vient s’ajouter à votre immonde détresse pour vous forcer, débile, à discerner les choses, les gens et l’avenir tels qu’ils sont, c’est-à-dire des squelettes, rien que des riens, qu’il faudra cependant aimer, chérir, défendre, animer comme s’ils existaient.
         Un autre pays, d’autres gens autour de soi, agités d’une façon un peu bizarre, quelques petites vanités en moins, dissipées, quelque orgueil qui ne trouve plus sa raison, son mensonge, son écho familier, et il n’en faut pas davantage, la tête vous tourne, et le doute vous attire, et l’infini s’ouvre rien que pour vous, un ridicule petit infini et vous tombez dedans…
          Le voyage c’est la recherche de ce rien du tout, de ce petit vertige pour couillons…

Et, dans Féerie pour une autre fois :

  • « …la preuve : là-haut ! moi de ma blessure de l’oreille je suis déséquilibré fragile depuis novembre 14 ! … « troubles labyrinthiques de Ménière » avec orchestre… etc…. je vous ai expliqué ! du moment que la houle me soulève, pas seulement le coeur la gigitte : tout verse ! les idées aussi ! je suis comme la maison quand elle penche … elle dégobille tout ce qu’elle a ! … moi aussi ! l’âme et puis tout !… » 

Jacques Darriulat sur Pascal :

  •      « Ainsi l’homme serait moins sujet au vertige, s’il n’était lui-même une créature vertigineuse. Sa nature n’est-elle pas de n’avoir pas de nature, d’être propre et déterminé, n’ayant rien en propre que ce néant qui «l’abîme» au plus intime relui-même ? Les animaux sont ce qu’ils sont, et font bien ce pour quoi la nature les a prédestinés. Leur nature est à la fois limitée et qualifiée; la nature de l’homme est au contraire illimitée et indéterminée. Il est en sorte voué à l’infini, à la contemplation de ce néant intérieur qui fait défaillir le cœur, se dérober le centre et se déprimer les âmes. Ainsi l’homme est pour lui-même la plus «incompréhensible» des énigmes, et son plus haut savoir n’est que le savoir de son ignorance […]
              Revenons au vertige : l’animal a peur de tomber, rien n’est plus raisonnable, mais il n’éprouve nullement le vertige. Le vertige est en effet une passion de l’imagination, non un calcul de l’entendement : « Le plus grand philosophe du monde sur une planche plus large qu’il ne faut, s’il y a au-dessous un précipice, quoique sa raison le convainque de sa sûreté, son imagination prévaudra ». Le vertige n’est pas la peur de tomber, il est au contraire le désir de tomber, l’attrait terrifiant et irrésistible qu’exerce sur la créature humaine le vide béant de l’abîme. Il y a en nous un délire de l’imagination qui nous incite à nous précipiter dans l’abîme, une ivresse du néant qui va à l’encontre de notre « raison ». La preuve en est qu’il faut installer, au bord du précipice, ce qu’on nomme fort bien des  « garde-fous », un obstacle avant le saut pour réveiller l’imagination de son hypnose et nous rappeler à la réalité ainsi qu’à la raison.  « Folie » de l’imagination, dont nous garde la raison, et « imagination » en ce sens que l’illusion qu’elle suscite consiste chez Pascal toujours en ceci que nous poursuivons aveuglément dans le monde « l’image » qui se forme en notre esprit. Il y a en nous en effet « l’image » d’un néant infini, puisque telle est la vérité non de notre nature, mais de la « nihilité » de notre nature. Image en effet, représentation simplement imaginaire et non conception de la raison, tant le néant qui est en nous passe notre entendement, tant l’homme passe infiniment l’homme. L’attraction de l’abîme fonctionne alors comme un miroir en lequel nous reconnaissons notre secrète vérité, l’abîme extérieur qui nous inspire la « folie » du vertige répondant à l’abîme intérieur qui creuse en l’homme cet « incompréhensible » que l’homme est pour lui-même. L’animal n’est pas sujet au vertige car le néant n’est pour lui qu’un rien, et ne lui dit rien ; l’homme, cette créature vertigineuse, est sujet au vertige, car le néant est la vérité de sa nature, lui parle de lui-même, lui murmure sa secrète vérité.
    Comment échapper alors à cet abîme qui nous hante, quel garde-fou opposer au vertige, comment résister à la tentation du néant ? L’homme en effet n’est pas seulement tenté par le vertige, il est encore, par une même raison, tenté par le suicide (l’animal ne se suicide pas, et s’il lui arrive de risquer sa vie, il ne choisit jamais la mort, n’éprouvant pas la nécessité d’ échapper à la souffrance de sa seule condition). Aussi peut-on dire que le diable est dans la place, qu’il y a une perversion radicale de notre nature, puisque le pire ennemi de nous-mêmes, c’est encore nous-mêmes. Les philosophes, qui nous conseillent de rentrer en nous-mêmes, n’y connaissent rien, puisqu’il n’y a précisément rien qui nous inspire une plus puissante horreur que ce vide au cœur de notre nature, ce néant qui abîme notre plus profonde intimité : « Nous sommes pleins de choses qui nous jettent au-dehors. Notre instinct nous fait sentir qu’il faut chercher notre bonheur hors de nous. Nos passions nous poussent au-dehors, quand même les objets ne s’offriraient pas pour les exciter. Les objets du dehors nous tentent d’eux-mêmes et nous appellent quand même nous n’y pensons pas. Et ainsi les philosophes ont beau dire : rentrez-vous en vous-mêmes, vous y trouverez votre bien; on ne les croit pas et ceux qui les croient sont les plus vides et les plus sots ».

Alexandre Dumas dans Mes Mémoires :

  •       « À dix ans, mon « éducation physique allait son train : je lançais des pierres comme David, je tirais de l’arc comme un soldat des îles Baléares, je montais à cheval comme un Numide ; seulement je ne montais ni aux arbres ni aux clochers. J’ai beaucoup voyagé ; j’ai, soit dans les Alpes, soit en Sicile, soit dans les Calabres, soit en Espagne, soit en Afrique, passé par de bien mauvais pas ; mais j’y suis passé parce qu’il fallait y passer. Moi seul, à l’heure qu’il est, sais ce que j’ai souffert en y passant. Celle terreur toute nerveuse, et par conséquent inguérissable, est si grande que, si l’on me donnait le choix, j’aimerais mieux me battre en duel que de monter en haut de la colonne de la place Vendôme. Je suis monté un jour, avec Hugo, en haut des tours de Notre-Dame ; je sais ce qu’il m’en a coûté de sueur et de frissons.  […] Comme la nature, j’avais horreur du vide. Aussitôt que je me sentais suspendu à une certaine distance de terre, j’étais comme Antée,  la tête me tournait, et je perdais toutes mes forces. Je  n’osais pas descendre seul un escalier dont les marches étaient un peu roides… »

Philippe Forest au sujet d’Aragon :

  •       « Lorsque, dans les années 1970, Aragon évoque ce moment de son existence où tout recommence encore, pour dire la fascination qu’exerça sur lui la vie nouvelle qui l’appelait, il use d’une e pression dont il souligne lui-même l’étrangeté et parle du « vertige soviétique ». Ce mot de « vertige », Aragon l’avait déjà employé dans le Paysan de Paris pour qualifier le surréalisme. Et par la suite, d’ailleurs, il reviendra souvent sous sa plume. À tel point, c’était en tout cas l’hypothèse que j’avançais dans le recueil d’essais que je lui ai consacré, qu’on pourrait tenir, chez Aragon, l’expérience du vertige pour l’expérience essentielle.
          Le vertige : c’est-à-dire cet appel que le vide adresse à l’individu, qui l’attire et le repousse, suscite à la fois le plaisir et l’effroi, vide dans lequel on se précipite comme on se jette dans l’inconnu, afin de s’étourdir, de se perdre, prenant le pari que l’épreuve de vérité est à ce prix. Si Aragon fait usage du même terme pour désigner les deux moments essentiels de sa vie, c’est parce qu’il sait les affinités qui les unissent et que, fondamentalement, le mobile fut sans doute le même qui le poussa deux fois en avant. Sous une autre forme, le vertige soviétique répète le vertige surréaliste. Tout comme il le conjure et prétend le guérir ». 

Anatole France dans Le Jardin d’Epissure :

L’attrait du danger est au fond de toutes les passions.
Il n’y a pas de volupté sans vertige.
Le plaisir mêlé de peur enivre


Goethe dans Vérité et poésie (2ème partie) :

  •      « Je montai seul jusqu’au faîte le plus élevé de la tour de la cathédrale [de Strasbourg], sous la couronne, où je ne restais pas moins d’un quart d’heure; puis, je me risquais en plein air, sur une plate-forme d’une aune carrée à peine, n’offrant aucun appui, où l’on avait sous les yeux l’immensité du pays, tandis qu’on ne voyait rien autour de soi; il semblait qu’on eût été enlevé dans l’air par un ballon. Je répétai ces rudes épreuves jusqu’à ce qu’elles me laissassent tout à fait indifférent; plus tard, dans les montagnes et pour mes études géologiques, ou dans les grands édifices en construction, où je courais à l’envi avec les charpentiers sur les poutres et les entablements, à Rome, enfin, où il faut s’exposer pour regarder de près de précieuses œuvres d’art, je me suis bien trouvé de m’être exercé dans ma jeunesse ».
  • Et aussi : « Il n’est guère de véritables jouissances qu’au point où commence le vertige. »

Goethe dans Wilhelm Meister (1ère partie : les années d’apprentissage) :

  • « En sortant des bars de jarno, que nous appairons désormais Montan, Whlhelm se sentit frappé de vertige, tandis que les deux enfants se balançaient gaiement sur la pointe d’un roc suspendu au-dessus de l’abîme immense qui s’étendait de tous côtés. Montan força son ami à s’asseoir.
    — Une vue sans limites, lui dit-il, qui se développe à nos regards d’une manière inattendue, comme pour nous faire sentir à la fois notre grandeur et notre néant, éblouit toujours. Au reste, les grandes et vives jouissances ne commencent-elles pas toujours par des vertiges ? »

Jean Grenier dans Les îles :

  •        « La perfection, je le sais, n’est pas de ce monde, mais dès qu’on entre dans ce monde, dès qu’on accepte d’y faire figure, on est tenté par le démon le plus subtil, celui qui vous souffle à l’oreille :
    Puisque tu vis, pourquoi ne pas vivre ? Pourquoi ne pas obtenir le meilleur ?
    Alors ce sont les courses, les voyages…
    Mais quels beaux instants que ceux où le désir est près d’être satisfait.     Il n’est pas étrange que l’attrait du vide mène à une course, et que l’on saute pour ainsi dire à cloche-pied d’une chose à une autre. La peur et l’attrait se mêlent, on avance et on fuit à la fois; rester sur place est impossible. Cependant un jour vient où ce mouvement perpétuel est récompensé:
    la contemplation muette d’un paysage suffit pour fermer la bouche au désir.
    Au vide se substitue immédiatement le plein.
         Quand je revois ma vie passée il me semble qu’elle n’a été qu’un effort pour arriver à ces instants divins… »

Søren Kierkegaard

  • « L’angoisse est le vertige de la liberté »

Milos Kundera dans L’insoutenable légèreté de l’être :

  •        « Celui qui veut continuellement  » s’élever  » doit s’attendre à avoir un jour le vertige. Qu’est-ce que le vertige ? La peur de tomber ? Mais pourquoi avons-nous le vertige sur un belvédère pourvu d’un solide garde-fou ? Le vertige, c’est autre chose que la peur de tomber. C’est la voix du vide au-dessous e nous qui nous attire et nous envoûte, le désir de chute dont nous nous défendons ensuite avec effroi. Avoir le vertige c’est être ivre de sa propre faiblesse et on ne veut pas lui résister, mais s’y abandonner. On se soûle de sa propre faiblesse, on veut être plus faible encore, on veut s’écrouler en pleine rue au yeux de tous, on veut être à terre, encore plus bas que terre »

Claude Lanzman dans La tombe du divin plongeur (de Paestum) :

  •      « C’est bien plus tard, puisqu’elle n’a été découverte qu’en 1968 que j’ai vu pour la première fois, sans pouvoir m’en arracher, la tombe du divin plongeur. […] Jamais je n’aurais imaginé être touché en plein cœur, tremblant et bouleversé au tréfonds de moi-même, comme je le fus le jour où il m’apparut, arc parfait, semblant plonger sans fin dans l’espace entre la vie et la mort. Plongée poignante, car il est véritablement dans le vide, sa chute ne s’arrêtera peut-être jamais, on ne comprend ni d’où il s’est élancé, ni où il s’abîmera ? Ce n’est peut-être pas une chute, il paraît planer. »

Nietzsche dans Ainsi parlait Zarathoustra :

  • « Le courage tue aussi le vertige au bord des abîmes : et où l’homme ne serait-il pas au bord des abîmes ? Regarder même — n’est-ce pas regarder des abîmes ?
  • « Celui qui doit combattre des monstres doit prendre garde de ne pas devenir monstre lui-même. Et si tu regardes dans un abîme, l’abîme regarde aussi en toi ».

Marcel Proust dans Le Temps retrouvé, tome 2 :

  •       « Et c’est parce qu’ils contiennent ainsi les heures du passé que les corps humains peuvent faire tant de mal à ceux qui les aiment, parce qu’ils contiennent tant de souvenirs, de joies et de désirs déjà effacés pour eux, mais si cruels pour celui qui contemple et prolonge dans l’ordre du temps le corps chéri dont il est jaloux, jaloux jusqu’à en souhaiter la destruction. car après la mort le Temps se retire du corps et les souvenirs — si indifférents, si pâlis — sont effacés de celle qui n’est plus et le seront bientôt de celui qu’ils torturent encore, eux qui finiront par périr quand le désir d’un corps vivant ne les entretiendra plus.
        J’éprouvais un sentiment de fatigue profonde à sentir que tout ce temps si long non seulement avait sans interruption été vécu, pensé, sécrété par moi, qu’il était ma vie, qu’il était moi-même, mais encore que j’avais à toute minute à le maintenir attaché à moi, qu’il me supportait, que j’étais juché à son sommet vertigineux  que je ne pouvais me mouvoir sans le déplacer avec moi.

         La date à laquelle j’entendais le bruit de la sonnette du jardin de Combray si distant et pourtant intérieur, était un point de repère dans cette dimension énorme que je ne savais pas avoir. J’avais le vertige de voir au-dessous de moi et en moi comme si j’avais des lieues de hauteur, tant d’années. »

Arthur Rimbaud dans Une Saison en Enfer :

  • J’écrivais des silences, des nuits, je notais l’inexprimable. Je fixais des vertiges.

Paul Verlaine dans les Fleurs du Mal :

Le violon frémit comme un cœur qu’on afflige
Valse mélancolique et langoureux vertige !


Et au cinema

  • Vertigo d’Alfred Hitchcock (bande annonce originale de 1958)


  • scène de l’escalade du mont Rushmore dans North by Northwest d’Alfred Hitchcock

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Mes pérégrinations avec Lucy dans le temps et l’espace

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Lucy in the Sky with Diamonds

     Malgré une longue période de ma vie au cours de laquelle j’ai pratiqué l’alpinisme, j’ai toujours souffert de vertige et je fais parfois de mauvais rêves dans desquels je cours le risque de tomber dans le vide…    Quel rapport avec Lucy, me direz-vous ?     Eh bien, lisez, et vous verrez !

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Cellophane flowers of yellow and green
Towering over your head.
Look for the girl with the sun in her eyes
And she’s gone.
°°°
Lucy in the sky with diamonds
Lucy in the sky with diamonds
Lucy in the sky with diamonds, ah, ah
 

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John Lennon, Yoko Ono et Julian,  le fils de John et de sa première épouse, Cynthia Powell, en 1967

Au commencement était Lucy O’Donnell, la copine de classe…

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°°°
     Nous nous souvenons tous de Lucy in the Sky with Diamonds, la célèbre chanson des Beatles de la fin des années soixante qui faisait fantasmer leur fans car ils voyaient dans les initiales du titre une référence à la drogue de synthèse qui sévissait au même moment, le L.S.D. Les autorités britanniques devaient être en proie au même fantasme puisque la chanson fut, dés sa publication au printemps 1967, interdite d’antenne sur les ondes de la B.B.C. L’histoire de la création de la chanson serait plus prosaïque et due au fils de John Lennon, Julian, alors âgé de 4 ans, qui serait revenu de l’école avec un dessin qu’il offrit à son père. Celui-ci lui ayant demandé ce qu’il représentait s’entendit répondre par Julian : « C’est ma copine Lucy, dans le ciel, avec des diamants ».

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Les découvreurs de Lucy en 1974

Arriva par hasard, notre très lointaine arrière-cousine Lucy, alias AL 288-1, la « merveilleuse »

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         Le hasard a voulu que sept années plus tard, en 1974, une équipe de paléontologues composée des français Yves Coppens et Maurice Taieb, de l’américain Donald Johanson  et d’éthiopiens prospectaient sur les bords de la rivière Awash, dans la dépression de l’Afar, au nord-est de l’Éthiopie. Le 24 novembre, Donald Johanson et l’un de ses étudiants, Tom Gray, découvrent un premier fragment de fossile sur le versant d’un ravin. Il sera suivi d’une quarantaine d’autres qui permettront de reconstituer une partie significative du squelette d’un australopithèque de sexe féminin ayant vécu il y a 3,2 millions d’années qui sera baptisé plus tard en 1978 Australopithecus afarensis. Répertoriée tout d’abord au moment de la découverte sous le nom peu sexy de code AL 288-1, la jeune femme (elle devait être âgée d’environ 25 ans au moment de sa mort) fut dans second temps prénommée Lucy, car les chercheurs écoutaient la chanson des Beatles le soir sous la tente lorsqu’ils analysaient les ossements. Les Éthiopiens, quant à eux, ont préféré l’appeler Dinqnesh qui signifie « tu es merveilleuse » en amharique.

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Espèces de la lignée des Hominines

Histoire évolutive des homininés

     L’histoire évolutive des homininés est le processus évolutif conduisant à l’apparition des humains anatomiquement modernes. Elle est centrée sur l’histoire évolutive des primates – en particulier le genreHomo, et l’émergence de l’Homo sapiens en tant qu’espèce distincte des hominidés (ou «grands singes») – sans étudier l’histoire antérieure qui a conduit aux primates. L’étude de l’évolution humaine fait intervenir de nombreuses disciplines scientifiques : l’anthropologie physique, la primatologie comparée, l’archéologie, la paléontologie, l’éthologie, la linguistique, la psychologie évolutionniste, l’embryologie et la génétique.
     Les études génétiques montrent que les primates ont divergé des autres mammifères il y a 85 millions d’années environ, au Crétacé supérieur, leurs premiers fossiles apparaissent au Paléocène, il y a environ 55 Ma.
     La famille des Hominidés a divergé de la famille des Hylobatidae (gibbon), il y a quelques 15 à 20 millions d’années, et de la sous-famille Ponginae(Orang-outan) il y a 14 Ma années environ.
     La bipédie est l’adaptation première de la ligne d’Hominini. Le premier hominidé bipède semble être soit Sahelanthropus tchadensis, soit Orrorin tugenensis. Mais, Sahelanthropus ou Orrorin peuvent plutôt être le dernier ancêtre commun entre les chimpanzés et les humains.
      Le premier membre documenté du genre Homo est l’Homo habilis qui a évolué il y a environ 2,8 millions d’années. Il est sans doute la première espèce pour laquelle il existe des preuves de l’utilisation d’outils de pierre.   (biddo.over-blog.com, févr.2016)

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Lucy, une cousine éloignée d’une lignée éteinte

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   L’étude anatomique de cette hominidée a montré qu’elle était bipède mais de manière non permanente et qu’elle montrait une attitude à vivre autant dans les arbres que sur la terre ferme de la savane arborée qui constituait alors le milieu écologique du terrain où ses ossements ont été retrouvés. Elle ne fait pas partie de nos ancêtres en ligne directe mais serait plutôt une cousine éloignée   dont la lignée aurait par la suite été interrompue. Elle constitue néanmoins un exemple du chaînon manquant qui dans l’évolution  de l’homme sépare les hominidés (ou «grands singes») qui vivaient à l’origine exclusivement dans les arbres il y a plus de 7 millions d’années de notre ancêtre direct, l’Homo habilis, qui a vécu il y a approximativement 2,5 à 1,5 millions d’années en Afrique orientale et australe et qui se distinguait du groupe des australopithèques dont faisait partie Lucy par une parfaite maîtrise de la bipèdie qu’il utilisait de manière permanente, une capacité crânienne plus développée (entre 600 et 800 cm3 contre 550 cm3), une taille un plus importante et surtout l’utilisation d’outils évolués.

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Quand l’homme descend du singe et le demi-singe tombe de l’arbre…

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        Entre 2007 et 2013, Lucy va faire du tourisme et visiter les Etats-Unis. Plusieurs grands musées américains ont en effet payé une petite fortune aux Ethiopiens pour qu’ils leur permettent d’exposer un temps les précieux fossiles. Ce sera l’occasion pour Richard Ketcham, un professeur de géologie à l’université du Texas à Austin de scanner les os de l’australopithèque et de détecter toute une série de petites fractures. Selon son compatriote John Kappelman, un anthropologue qui s’est appuyé sur l’expertise d’un chirurgien orthopédiste, le type de fracture détecté serait celui d’une « fracture de compression qui se produit quand la main touche le sol après une chute, ce qui projette les éléments de l’épaule les uns contre les autres et produit ce type de signature unique sur l’humérus» et d’avançer l’hypothèse que Lucy serait tombée d’une hauteur d’au moins 12 m, à une vitesse approchant 60 km/h. Ses pieds auraient touchés le sol les premiers, la projetant vers l’avant. Sa blessure à l’humérus montre aussi qu’elle devait être consciente durant sa chute et tenté de se protéger en mettant ses bras vers l’avant.
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         Cette version apporte de l’eau au moulin d’Yves Coppens qui a toujours défendu, contre l’avis de certains de ses confrères américains, lidée que Lucy combinait à la fois la bipédie avec un comportement arboricole, ce qui aurait été la cause de sa chute : «Elle marchait moins bien que ceux qui lui ont succédé et devait grimper moins bien que ceux qui la précédaient, et c’est malheureusement peut-être à cause de cela qu’elle est tombée». Néanmoins son confrère Maurice Taieb, l’un des découvreurs de Lucy s’inscrit en faux contre cette hypothèse faisant référence au fait que des os de buffles, chevaux et rhinocéros présents sur le site présentent les mêmes fractures; il déclare que «Si on suivait Kapperman, ces animaux se seraient également tués en tombant d’un arbre…»

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La peur de la chute selon Jack London : une peur primitive qui remonterait aux premiers âges de l’humanité

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    Quelque soit les raisons qui ont causées la mort de Lucy, nous devons admettre que la peur de la chute fait partie des angoisses fondamentales de l’homme. Dans L’Air et les Songes, le philosophe Gaston Bachelard précise que la peur de tomber possède une dimension de type anthropologique car c’est une peur primitive que l’on retrouve comme composante de peurs très variées comme la peur de l’obscurité, l’agoraphobie et la peur que l’on éprouve dans nos rêves de tomber dans de profonds abîmes. Gaston Bachelard cite à ce propos Jack London pour qui le drame de la chute onirique constitue «un souvenir de race» qui remonterait aux temps anciens où nos lointains ancêtres vivaient et dormaient dans les arbres et risquaient à tout moment de chuter dans le vide.

      Dans son essai « Avant Adam » paru en 1917, nous avons retrouvé ce texte dans lequel Jack London relate ses cauchemars d’enfants et les terreurs nocturnes de chutes qui les accompagnaient.

« Ceux-ci sont nos ancêtres, et leur histoire est la nôtre. Aussi sûrement qu’un jour, en nous balançant aux branches des arbres, nous sommes descendus sur le sol pour y marcher dans la position verticale, aussi sûrement, à une époque plus reculée encore, nous nous sommes évadés de la mer en rampant, afin de nous risquer une première fois sur la terre ferme. »

Jack London. (Correspondance de Kempton-Wace.)

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    Jack London (1876-1916)
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Mes chutes (Extrait)     

     J’ai déjà dit que, dans mes rêves, je ne voyais jamais d’êtres humains. De bonne heure, je me rendis compte de ce fait et j’en éprouvai une poignante déception. Encore tout enfant, j’avais l’impression, au sein de mes affreux cauchemars, que si je pouvais seulement y rencontrer un seul de mes semblables, je serais délivré de ces terreurs obsédantes. Cette pensée hanta mes nuits pendant des années : si seulement je pouvais trouver cet être humain, je serais sauvé !
     Cette pensée, je le répète, me poursuivait au sein même de mes rêves, car j’y découvre la preuve de l’existence simultanée de mes deux personnalités, et l’évidence d’un point de contact entre elles. Le « moi » que je retrouve dans mes rêves existait aux temps reculés, bien avant l’apparition de l’homme vivant à l’époque actuelle ; tandis que mon autre « moi », avec sa science acquise de la vie humaine, projette ses lumières sur la substance même de mes songes.

     La signification et la cause originelle de mes rêves me furent révélées seulement lorsque, devenu étudiant, je suivais les cours du collège. Jusque-là ils demeuraient dénués de sens et de cause apparente. Mais à l’Université on m’enseigna les lois de l’évolution et la psychologie et j’eus enfin l’explication de certains états mentaux tout à fait bizarres. Par exemple, une chute à travers l’espace, rêve assez commun et que tous connaissent par expérience personnelle.
     Mon professeur m’apprit que c’était là un souvenir de race, remontant à nos ancêtres primitifs qui vivaient dans les arbres. Pour eux, la possibilité de la chute restait une menace continuelle… Nombre d’entre eux perdaient la vie de cette façon, et tous firent des chutes terribles, échappant à la mort en s’agrippant aux branches tandis qu’ils dégringolaient vers le sol.
    Or, une telle chute, si elle n’était point mortelle, produisait des troubles organiques très graves et déterminait des modifications moléculaires dans les cellules du cerveau ; ces modifications se transmettaient aux cellules cérébrales procréatrices et constituaient des souvenirs raciaux. Aussi, lorsque vous et moi, endormis ou assoupis, tombons dans le vide pour reprendre conscience avec une espèce de nausée juste avant de toucher le sol, nous revivons simplement les sensations éprouvées par nos ancêtres arboricoles, gravées par des transformations cérébrales dans les souvenirs héréditaires de la race.

    Tous ces phénomènes ne sont, en somme, pas plus explicables que l’instinct. L’instinct n’est qu’une habitude tissée dans la trame de notre hérédité. Remarquons, en passant, que dans ce rêve de la chute si familière à vous, à moi et à tous les humains, jamais nous n’atteignons le sol. Atteindre le sol équivaudrait à la mort, et ceux de nos ancêtres arboricoles qui allèrent jusqu’au bout de la chute, périrent sur le coup. La secousse du choc se communiquait, il est vrai, à leurs cellules cérébrales, mais ils succombaient immédiatement, sans avoir le temps de procréer. Vous et moi sommes les descendants des privilégiés qui ne s’écrasèrent pas à terre : voilà pourquoi nous nous arrêtons toujours à mi-chemin.

     Nous en arrivons maintenant à la dissociation de notre personnalité. À l’état de veille, nous n’éprouvons jamais cette sensation de chute. Notre personnalité de veille l’ignore totalement. Donc — et cet argument est de poids — la personnalité tout à fait distincte qui tombe quand nous dormons connaît cette culbute dans le vide pour l’avoir jadis expérimentée et conservée en son souvenir, tout comme notre personnalité de veille enregistre, dans notre mémoire, les événements de notre existence quotidienne.

     Arrivé à ce point de mon raisonnement, je commençai de voir clair. Soudain la lumière m’éblouit, et je compris avec une étonnante clarté tout ce qui, jusque-là, demeurait pour moi inexplicable et contraire aux lois naturelles. Pendant mon sommeil, ce n’était pas ma personnalité de veille qui prenait soin de moi, mais une autre personnalité, possédant une science tout à fait différente et en rapport avec les phénomènes d’une vie totalement dissemblable.
    Quelle était cette personnalité ? Quand avait-elle existé ici-bas pour y avoir recueilli cette série d’expériences bizarres ? Mes rêves eux-mêmes répondent à cette question. Elle vivait dans les temps préhistoriques, au cours de cette période que nous appelons le Pléistocène moyen. Elle dégringola des arbres sans toutefois s’écraser sur le sol. Elle poussa des cris de terreur en entendant le rugissement du lion. Elle fut poursuivie par les fauves et mordue par les reptiles au venin mortel. Elle jacassa avec ses semblables dans les réunions, et dut fuir devant les Hommes du Feu, qui la maltraitaient.

    (…) ces détails demeurèrent embrouillés jusqu’au moment où me fut révélée la théorie de l’évolution. L’évolution était la clef de mes songes. Elle me fournit l’explication des divagations de mon cerveau atavique qui, moderne et normal, subissait l’influence d’un passé remontant aux premiers vagissements de l’humanité.
     Car, dans ce passé que je connais bien, l’homme n’existait pas tel que nous le voyons aujourd’hui. J’ai dû vivre la période de sa formation.

Jack London, Avant Adam (Les demi-hommes), 1907 – chap. Mes Chutes (Extraits), pp.10-15 – traduction de Louis Postif .

     Ainsi, si l’hypothèse de Richard Ketcham et John Kappelman de la chute de Lucy se trouvait confirmée, celle-ci aurait été victime de la maladresse ou de son manque d’attention durant sa période de sommeil, tous deux résultant de sa moindre expérience de la survie en milieu arboricole. Depuis l’adoption de la bipédie, les australopithèques passaient de moins en moins de temps dans les arbres et devaient les rejoindre la nuit pour se protéger des prédateurs de la savane. Ce n’est que beaucoup plus tard que grâce à l’utilisation d’outils qui deviennent des armes défensives, du feu qu’ils parvinrent à domestiquer et du développement des capacités de leur cerveau que nos ancêtres purent vivre en sécurité à découvert dans la savane. En attendant ce saut qualitatif, les différentes lignées résultant de l’évolution des hominidae ont du connaître de longues périodes d’incertitude et d’inadaptation à leur milieu au cours desquelles la plupart d’entre elles s’éteignirent. Jack London a ainsi émis l’hypothèse, dés 1907 et cela quelques années avant Jung, que les événements qui ont fondés ou régis historiquement l’évolution humaine peuvent s’inscrire dans l’inconscient humain et susciter dans les générations futures l’apparition d’images ou de sensations primordiales qui conditionnent encore aujourd’hui leurs actions et réactions.

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Article lié

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Lucy in the Sky with Diamonds – Les Beatles, 1967

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capture-decran-2016-12-03-a-17-10-51         Au fait… Lucy O’Donnell, la petite fille à l’origine du titre de la chanson des Beatles, alors âgée de 3 ans qui était en 1966 dans la même classe que Julian le fils de John Lennon et qui avait été représentée par celui-ci dans le ciel parmi des diamants dans le dessin offert à son père n’a pas eu de chance, elle est décédée d’un lupus le 22 septembre 2009 à l’âge de 46 ans.

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Du vol de l’oie au pas de l’oie

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vols d’oies sauvages en migration

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anthropocentrisme

    L’homme est-il capable de voir la Nature pour elle-même sans vouloir y retrouver sa propre image, nourrir ses états d’âme et conforter ses croyances et préjugés ? Dans un article précédent, Maurice Barrès, à travers le regard d’un Taine réinterprété (Les Déracinés), voyait dans la puissance et la beauté d’un platane majestueux du jardin des Invalides à Paris, le symbole de la vie et une métaphore de l’épanouissement de l’homme enraciné dans sa patrie (c’est  ICI). Dans le texte présenté ci-après, c’est le philosophe Alain qui, à la vue d’une formation en triangle d’oies dans le ciel dans lequel chaque individu se glisse dans le sillage de son double, trouve une correspondance de structure avec le chant humain pratiqué à l’unisson dans lequel chaque voix s’appuie sur les autres voix et s’en trouve fortifiée. Le philosophe rebondit ensuite par la pensée sur la marche cadencée d’un groupe d’hommes au rythme de la musique et du chant et finalement au rythme du simple bruit des bottes à partir duquel les hommes disparaissent en tant qu’individus, s’agglomèrent et fusionnent dans une masse uniforme qui va s’énivrer de son unicité et de sa puissance et se mettre au service d’une idée, d’une religion.

 la fée Carabosse du logis

   Dés lors la déshumanisation, le fanatisme, puis la barbarie ne sont pas loin et le groupe peut sombrer dans l’Ubris entraînant malheur, mort et destruction. À partir d’une fusion des âmes et du mouvement des corps, c’est un processus mécanique infernal de projection de l’esprit en dehors du réel qui s’est mis en branle en complète autonomie par rapport à la conscience et la raison humaine. Ce processus est spécifique à l’homme; on a jamais vu en effet des formations volantes d’oies s’énivrer de leur puissance, devenir folles et attaquer en piqué d’autres formations ou d’autres espèces de rencontre. Seul l’homme est capable de voir naître en lui une telle folie et se laisser entraîner à de telles extrémités. L’animal a toujours limité ses actions et réactions au champs du possible que la nature lui avait fixé et économisé ses forces au strict nécessaire, seul l’homme a la faculté d’être en proie à de tels accès de folie collective où il met en œuvre une puissance et une violence dévastatrice. On est en droit de se demander si ce n’est pas pour cette raison que l’espèce humaine a pu conquérir dans la nature la place qu’elle occupe aujourd’hui. Le monde en déséquilibre que nous occupons aujourd’hui serait alors le résultat de l’Ubris et porterait en lui la faute originelle qui a prévalu à sa création. Alain nous met en garde contre les processus fusionnels qui s’emparent des foules sous l’action de la manipulation et du conditionnement et rend l’intelligence de l’homme responsable de cette situation mais l’intelligence n’est que l’outil qui permet le règne de l’Ubris. Le véritable coupable ne serait-il pas plutôt l’imagination ?

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Alain – Propos sur la nature, Ve partie : La Nature dans l’Homme, chap. 62

emile-auguste-chartier-dit-alain-1868-1951      Chacun a vu des triangles d’oies dans le ciel, et voici la saison des changements qui va nous ramener cette géométrie volante. Le beau est que ces triangles ondulent comme des banderoles, ce qui rend sensible, la lutte des forces, D’un côté le vent coule comme l’eau, mêlant et démêlant ses filets et tourbillons ; de l’autre la foule des formes invariables s’ordonne dans le mouvement même, chacun des individus se glissant dans le sillage du voisin et y trouvant avec bonheur sa forme encore dessinée. Quant au détail de cette mécanique volante, nous aurions grand besoin de quelque mémoire écrit par une oie géomètre ; mais ces puissants voiliers n’en pensent pas si long.

     L’homme chante à peu près comme les oies volent ; car chanter c’est lancer un son dans le sillage d’un autre de façon à profiter d’un pli d’air favorable ; et chanter faux, au contraire, c’est se heurter à ce qui devrait porter. Encore bien plus évidemment, si une foule d’hommes chante, chaque voix s’appuie sur les autres et s’en trouve fortifiée. C’est ainsi que le puissant signal s’envole, et revient à l’oreille comme un témoin de force. Aussi le bonheur de chanter en cœur n’a point de limites ; il ouvre absolument le ciel.

     Ce genre de perfection immobile concerne nos pensées ; il les accorde, les purifie et les délivre. Mais il est clair que le bonheur de chanter fut joint d’abord au bonheur de marcher en cadence, comme le rappellent les instru­ments qui imitent la marche d’une troupe d’hommes, et qui font tant dans nos musiques. Seulement ce chant de marche est toujours un peu barbare. Il a fallu choisir. Le musicien a choisi de s’arrêter. Le marcheur s’est contenté du bruit des pas, qui est un terrible signe, ou bien il a répété un même cri. Par ce moyen la masse des hommes est présente en chacun ; la délibération est terminée, car le rythme annonce l’action prochaine ; chacun imite les autres et la troupe s’imite elle-même. Cet ordre est enivrant il est par lui-même vic­toire ; il exclut l’obstacle d’avance il l’écrase. Ainsi la pensée, par elle-même défiante et soupçonneuse, se trouve apaisée. Vous demandez quelles sont les opinions, ou les intentions, ou les amours, ou les haines de ces hommes qui marchent ; simplement ils sont heureux, ils aiment leur propre marche, ils se sentent forts, invincibles, immortels. On voit naître ici toute la religion, soit contemplative, soit active, et le fanatisme si naturel à des hommes qui ont une opinion, mais sans savoir laquelle. La dissidence et la critique, toujours persécutées par l’homme qui marche, sont odieuses parce qu’elles obligent à savoir ce qu’on pense ; souvent le fanatisme s’irrite même d’être approuvé et d’être expliqué. Le vrai croyant refuse les preuves. Très prudemment il les refuse, car une preuve est une grande aventure. Que va-t-on trouver dans la preuve ?

       On se demande comment la pensée, le doute, l’examen sont venus au monde. Je suppose que l’ordre fanatique, par sa perfection même, s’est trouvé la source des plus grands maux. Et pourquoi ? C’est que la seule idée qu’il y a des dissidents quelque part, la seule idée que le monde entier des hommes n’est pas encore converti, jette aussitôt le fanatisme en la plus folle des entre­prises, la guerre. Un fanatisme en rencontre un autre. Et il ne s’agit plus alors de chasse, ni de pêche, ni d’industrie ; on n’y pense même plus. Il s’agit d’exterminer les schismatiques et hérétiques, lesquels forment aussi leurs bataillons chantants. Sans chercher d’où provient l’empire de l’homme sur les bêtes, je remarque que c’est cette perfection même, que l’on nomme intelli­gence, qui jette l’homme contre l’homme. Et certes, les choses étant comme nous les voyons, il n’y a que l’homme qui soit capable d’exterminer l’homme. Vainement les religions vieillissent, car cette religion des religions, qui n’est autre que l’union sacrée ne vieillit point. La religion serait aisément séraphique, par une contemplation musicienne ; elle meurt alors de faim. Mais la sanglante religion, celle qui marche et persécute, ne peut mourir que de fureur. Cette suite de maux sans mesure, humains et inhumains, doit être considérée sans cesse à sa naissance, en ses honorables motifs, en ses affreuses consé­quences, comme pire que toute peste. Et la science qui y a trouvé remède se nomme la politique. Cette science ne plaît point, car elle divise ; et elle a nécessairement contre elle tous les partis, qui sont des triangles d’oies.

1er octobre 1934.

AlainPropos sur la nature, Ve partie : La Nature dans l’Homme, chap. 62 – éd. Folio Essai / Gallimard, pp 191-194

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Soldats de la Reichswehr marchants au pas de l’oie

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     Celui qui défile joyeusement au pas cadencé a déjà gagné mon mépris. C’est par erreur qu’on lui a donné un grand cerveau puisque la moelle épinière lui suffirait amplement. On devrait éliminer sans délai cette honte de la civilisation. L’héroïsme sur commande, la brutalité stupide, cette lamentable attitude de patriotisme, quelle haine j’ai pour tout cela.

Combien méprisable et vile est la guerre.           Albert Einstein

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article lié

  • « Borné par tes 5 sens, ne comprends-tu donc pas que le moindre oiseau qui fend l’air est un immense monde de délices ? », c’est  ICI.

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Quel modèle de robot allez-vous choisir cette année ?

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Vintage année 1927 ou dernier modèle de l’année ?

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Robot Maria du film Metropolis et modèle Ava du film Ex Machina

All is full of love – Björk

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« Qui sommes nous ? » ou bien « Que sommes nous ? »

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Déterminisme et liberté

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    William Blake – Job réprimandé par ses amis

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     « La façon dont j’envisage les êtres humains peut être décrite ainsi : il s’agit d’organismes se trouvant à la naissance dotés de mécanismes automatiques de survie, et qui acquièrent par l’éducation et la culture un ensemble de stratégies supplémentaires, désirables et socialement acceptables, leur permettant de prendre des décisions. Ces stratégies, à leur tour, augmentent leurs chances de survie, améliorent remarquablement la qualité de celle-ci, et fournissent la base de la construction de la personne. Après la naissance, le cerveau humain aborde le développement post-natal doté de pulsions et d’instincts qui ne comprennent pas seulement les circuits physiologiques de régulation du métabolisme, mais en outre, les mécanismes fondamentaux permettant de prendre en compte le comportement social et l’acquisition de connaissances sociales. À la sortie de l’enfance, il se retrouve pourvu de nouvelles séries de stratégies de survie, dont la base neurophysiologique est étroitement mêlée à celle du répertoire des réponses instinctives, et non seulement modifie sa mise en œuvre, mais lui donne de nouveaux rôles. Les mécanismes neuraux sous-tendant le répertoire des réponses qui relèvent d’un niveau plus élevé que celui des instincts, ont peut-être une organisation semblable à ceux qui gouvernent les pulsions biologiques, et sont sans doute dépendants d’eux. Cependant, la société doit intervenir pour leur imprimer leur orientation finale, et ils sont donc façonnés autant par la culture que par la neurobiologie. En outre, à partir de cette double détermination, les stratégies de survie relevant d’un niveau plus élevé que celui des instincts conduisent à quelque chose caractérisant probablement en propre les êtres humains : un point de vue moral qui, à l’occasion, peut transcender les intérêts du groupe social immédiat auquel appartient un individu, et même ceux de l’espèce. »

Antonio R. Damasio, L’Erreur de Descartes – édit. Odile Jacob, p.176.

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Bon… Si l’on essaye de résumer de manière simple, en relation avec les définitions de la théorie psychanalytique de Freud  :

  • Nous sommes, à la base, des organismes vivants dotés de mécanismes automatiques de survie par le biais de l‘instinct et des pulsions (cerveau reptilien). Ces mécanismes relèvent de l’inconscient et correspondent au Ça de la théorie psychanalytique de Freud.
  • L’homme est un animal social et car il a (eu) besoin de vivre en société pour survivre.  Cette vie en société pour être viable impose, par l’intermédiaire de l’éducation et de la culture, des règles communes qui pour être appliquées par tous doivent faire l’objet au mieux d’un consensus (désir), au pire d’une contrainte. Ces règles que la société impose et auxquelles on a donné de manière générale l’appellation de Culture correspondent au Surmoi de la  théorie psychanalytique de Freud. 
  • La personnalité de chaque individu va résulter du contrôle des pulsions produites par le Ça par les impositions nouvelles induites par le Surmoi. Elle correspond au Moi de la  théorie psychanalytique de Freud.
  • Se pose alors le problème de la liberté de l’individu. Si son comportement doit résulter du jeu complexe d’impositions diverses : pulsions biologiques et comportement sociaux imposés par la culture, le risque est grand que l’homme ne soit finalement que le jouet de forces qui le dépassent et le manipulent et que son libre arbitre se réduise à néant. L’auteur termine néanmoins son exposé par une note optimiste et que j’interprète ainsi : L’individu a la faculté de s’opposer au groupe humain qui veut l’annihiler par le conditionnement et l’uniformisation en promouvant des valeurs morales supérieures qu’il place au-dessus des intérêts du groupe et peut-être même de sa propre personne. J’en déduis donc que c’est  par la révolte que l’individu fonde et vit sa liberté. Cela nous ramène à Camus. On m’objectera que ces valeurs morales supérieures peuvent, elles aussi, être produites par des impositions tout aussi relatives et contestables que celles produites par la société (religions, idéologies, névroses, etc…) et que dans ce cas elles ne relèvent aucunement de la liberté de l’individu et seul, l’acte gratuit, celui de Gide, constituerait un acte vraiment libre…  — Oh, là, là ! Pourriez-vous SVP avoir de temps en temps, ne serait-ce qu’une fois, l’esprit un peu constructif ?

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Les Caves du Vatican de Gide – L’acte gratuit de Lafcadio par Jean-Émile Laboureur

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Le second topique

       Le second topique est l’un des éléments fondamentaux de la théorie psychanalytique de Freud. Le Ça est la partie la plus chaotique de l’appareil psychique non soumis à la réalité externe où les pulsions sont prédominantes. Le Moi constitue une partie du Ça mais est organisé pour répondre aux stimuli de la réalité externe, il est le siège de la personnalité et sa fonction est de tenter de concilier les pulsions originaires du Ça (principe de plaisir) et les interdits imposés par le Surmoi (principe de réalité). Quant au Surmoi, il représente le liant social qui impose les contraintes de la vie en société par le contrôle des pulsions (interdiction de l’inceste, respect des lois et des normes sociales). Le concept a évolué depuis Freud.

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Le second Topique (crédit Wikipedia)
Où l’on constate que la masse des pensées et actions humaines reconnue par la conscience ne représente qu’une faible partie de l’iceberg de nos pensées et de nos actes…

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