Mes Deux Siciles – Scènes de la folie ordinaire à San Eufemia d’Aspromonte


  J’ouvre aujourd’hui une nouvelle rubrique intitulée « Nouvelles de Sant’Eufemia d’Aspromonte », ce village de Calabre d’où était originaire ma grand mère maternelle, Rosaria. Il m’arrive de temps à autre de rechercher sur Internet les événements qui se produisent en ce lieu où je me suis rendu à plusieurs reprises en tapant les mots Sant’Eufemia + N’Dranghetta et pour parfaire le tout en ajoutant quelquefois le nom de famille de ma grand mère. Le résultat est éloquent… Une question me taraude : les comportements se transmettent-ils génétiquement ?

Capture d’écran 2019-07-08 à 16.42.15.pngSant’Eufemia d’Aspromonte : un village si paisible…

La montée aux Extrêmes…

   Le 18 janvier 1965 à Sant’Eufemia d’Aspromonte (Province de Calabre) : Concetta Iaria, 36 ans et son fils Cosimo Gioffrè, âgé de 12 ans ont été tués dans leur sommeil par des inconnus. Les trois autres enfants qui dormaient dans la même chambre ont été grièvement blessés.

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     Encore une querelle de famille qui a fait couler le sang dans cette bourgade où l’on reconnait les méthodes de la Mafia.
     Giuseppe Gioffrè, le mari de Concetta, tenait le seul bar de la ville. Les affaires étaient florissantes jusqu’au moment où un deuxième bar ouvre ses portes à proximité. Son propriétaire est son propre beau-père, Antonio Iaria. Deux bars pour Sant’Eufemia, c’est beaucoup trop ! la tension monte et les insultes volent. En plus son beau-père veut lui retirer la gestion de son commerce où il travaille avec son épouse. Pour intimider le récalcitrant,  le 27 juin 1964, Antonio Iaria envoie deux de ses connaissances, les cousins Antonio Dalmato et Antonio Alvaro appartenant au clan Alvaro de Sinopoli, l’une des familles de la ‘Ndrangheta. Mauvaise idée car Giuseppe Gioffré, après avoir été passé à tabac, tue l’un et l’autre à coups de révolver. Il est alors arrêté et conduit en cellule en attente de son jugement. Il sera finalement condamné à 9 ans de prison.

     Les représailles vont être terribles. Sept mois plus tard, un commando (on supposait alors qu’ils étaient plusieurs) coupe l’alimentation électrique de la ville et armé d’un fusil et d’un pistolet remonte la Via Principe di Piemonte où habitent ses futures victimes. Pénétrant dans la maison de Concitta Iaria, ils l’abattent avec le petit Cosimo qui dort à ses côtés et blesse gravement Giovanni, âgé de sept ans, et les petites Maria et Carmela, âgées respectivement de cinq ans et cinq mois à peine.

        C’est ce que les italiens appelle une « Vendetta trasversale » (une vengeance transversale) parce que les victimes ne portent aucune responsabilité dans le meurtre initial. Elles ne sont victimes que par procuration.

     Ce crime est longtemps resté impuni. Quand au mari Giuseppe Gioffré, libéré après avoir purgé sa peine, il a été à son tour abattu de quatre coups de feu  sur un banc de sa maison de San Mauro le 11 juillet 2004, trente ans après le double crime qu’il avait commis.

     C’est à la suite d’un concours de circonstances que l’un des meurtriers de Gioffré  a finalement été arrêté par la police. Il s’agit de  Stefano Alvaro, âgé de 24 ans et fils d’un boss important de la ‘Ndrangheta en fuite, Carmine Alvaro, dont l’ADN a été retrouvé sur une bouteille retrouvée dans la voiture abandonnée par les meurtriers. Les policiers ont ainsi pu reconstituer ce qui s’était passé. C’est un commando comprenant Rocco  et Giuseppe Alvaro, frères de l’un des hommes de main tués par Gioffré qui aurait accompli le meurtre de ce dernier. Quatorze personnes ont été inculpées mais finalement relâchées par manque de preuves. Seul, Stefano Alvaro, confondu par ses traces ADN, a pu être condamné.


       On reconnait dans le meurtre de la famille Gioffré la mentalité mafieuse avec son égo sur-dimensionné et son absence complète de sens moral. Ce n’est pas par erreur ou dans l’affolement de l’action que les enfants ont été atteints. Cet acte était froid et prémédité. Il s’agissait d’atteindre au plus profond de sa chair le mari et le père en lui faisant assumer de manière perverse durant toutes ces années d’emprisonnement la responsabilité de ce qui était arrivé à sa famille. La mort aurait été une peine trop légère pour ce type d’individu, sans doute courageux, fier et arrogant, il fallait qu’il souffre à petit feu et le plus longtemps possible de torture morale avant que ne s’applique la sentence ultime. L’innocence d’une femme et de ses quatre enfants ne faisait pas le poids face au désir de vengeance engendré par l’humiliation et à l’immensité de la haine qui devait se déverser. Si l’on envisageait les choses de manière cynique, on pourrait dire que dans le système de rapport de force mafieux, le meurtre d’innocents peut paraître « utile » car il constitue un avertissement aux ennemis actuels ou potentiels en délivrant le message qu’il n’y aura aucune « limite » dans la pratique des représailles. C’est cette pratique que le général prussien Carl von Clausewitz qualifiait dans son ouvrage De la guerre « la montée aux extrêmes » qui risque, poussée à son paroxysme, de détruire les deux belligérants et la société toute entière. René Girard a montré que les sociétés humaines, dans ce type de confrontation qui risque de les détruire, trouvent de manière inconsciente, grâce à des artifices mentaux, des moyens de réduire les tensions et recréer, au moins pour un temps, l’unité de la communauté. Certaines sociétés du sud de l’Italie sont dans un tel état de décomposition qu’elles n’ont même plus les moyens d’éviter cette « montée aux extrêmes » qui les détruira.

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    Et pour terminer sur une note moins lugubre, je vous laisse apprécier la Carpinese, une tarentelle datant du XVIIe siècle magnifiquement interprétée par les musiciens de L’Arpegiatta d’Erika Pluhar, le ténor Marco Beasley et dansée par une danseuse solide comme un roc au profil grec et au tempérament farouche et volcanique, Anna Dego, qui résume à elle seule la mentalité indomptable des femmes de cette contrée à part qu’est la Calabre.

Pigliatella la palella e ve pe foco
va alla casa di lu namurate
pìjate du ore de passa joco

Si mama si n’addonde di chieste joco
dille ca so’ state faielle de foco.
Vule, die a lae, chelle che vo la femmena fa.

Luce lu sole quanne è buone tiempo,
luce lu pettu tuo donna galante
in pettu li tieni dui pugnoli d’argentu

Chi li tocchi belli ci fa santu
è Chi li le tocchi ije ca so’ l’amante
im’ paradise ci ne iamme certamente.
vule, die a lae, chelle che vo la femmena fa.

***


« Je me sens moins seul… »


De l’intelligence artificielle au sentiment artificiel

    Roulant l’autre jour sur l’autoroute, j’écoutais de manière distraite sur France Culture une émission  qui traitait des conséquences de la robotisation de l’outil de travail sur les rapports unissant l’homme à son travail. L’accent était mis sur le risque de déshumanisation du travail, le travailleur perdant toute initiative et se trouvant réduit à un rôle de « servant » passif de la machine et du chômage massif qui résultera d’une mécanisation à outrance. À un moment de l’émission, un participant citait le cas d’un employé qui avait travaillé jusqu’alors seul et de manière autonome dans un centre de stockage d’Amazon que l’entreprise venait de flanquer d’un robot qui accomplissait désormais une grande partie de ses tâches. Interrogé sur la manière dont il avait ressenti ce changement, l’homme avait répondu qu’il le considérait de manière positive car « il se sentait désormais moins seul…». Ainsi, il faut croire que l’on peut se sentir réconforté par la seule présence à ses côtés d’une machine sans âme sur laquelle on projette ses frustrations et ses désirs mais n’est-ce pas ainsi que fonctionne notre société de consommation qui multiplie à l’infini dans un but à la fois commercial et idéologique les succédanés censés remédier à notre mal-être… En même temps, il n’était pas apparemment venu à l’idée de cet employé que ce processus de robotisation en était qu’à ses débuts et que la prochaine étape serait l’installation d’un robot qui accomplirait à sa place l’ensemble de ses tâches.

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     Que faire de ces millions d’êtres humains restés sur le carreau quand l’ensemble de la production sera réalisée par des machines. J’ai sur ce sujet une suggestion à émettre que j’ose soumettre à nos élites : on sait que les machines deviennent de plus en plus intelligentes et sont désormais capables « d’apprendre » seules en intégrant et dépassant leurs propres erreurs. Il suffira de franchir une étape de plus dans « l’humanisation » de ces machines en les programmant de manière à ce qu’elles ressentent elles aussi des émotions et des sentiments. De ce fait, elles ne manqueront pas d’éprouver à leur tour le sentiment de solitude, seront saisies par le spleen et auront besoin, pour ne pas sombrer dans la dépression et voir leur productivité se réduire, d’un contact ou d’une présence avec lesquels elles pourront établir des relations  sociales et se remonter ainsi le moral ! Et quoi ou qui, pensez-vous, sera alors le plus apte à jouer ce rôle ? L’animal social qu’est l’homme, bien évidemment. À chaque robot sera associé un correspondant humain, attentionné et amical qui le soutiendra moralement… Les deux y trouveraient leur compte. Nul doute que la productivité mécanique augmenterait et que le chômage diminuerait de manière notable.

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L’univers… Thèmes et citations – I) Introduction


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Pause then : and for a moment here respire…
Where am I ?
Where is earth ?
Nay, where art thou.
O Sun ? …
On Nature’s Alpes I stand
And see a thousand firmaments beneath !

Edward Young. Nights, IX.

      Lorsque l’homme prend la peine de se libérer de l’emprise qu’exerce sur ses pensées les contraintes de la vie quotidienne et se tourne vers l‘espace infini du cosmos, il est le plus souvent sujet au vertige. Je ne parle pas de la réflexion purement théorique que l’on peut mener de chez soi et qui fait suite à la vision d’une belle image ou à la lecture d’un livre mais du sentiment que l’on a de grandes chances d’éprouver à la façon du poète romantique anglais ci-dessus cité Edward Young lorsque l’on se retrouve en pleine nature, dans la fraîcheur de la nuit, et qu’on lève les yeux vers l’incandescence lointaine de la voûte étoilée. C’est ce sentiment de vertige que j’ai souvent ressenti dans ma jeunesse en montagne lorsqu’à la veille de la course nous contemplions le ciel nocturne lors de nos marches d’approche dans un profond silence tout juste brisé par le chuintement si caractéristique des cristaux de neige que nos pas brisaient ou bien, beaucoup plus tard, lorsque toute la famille roulait en fin de nuit sur des routes sinueuses pour atteindre le sommet d’une montagne juste avant l’orée du jour afin que les enfants à demi endormis puissent contempler la magie de la levée de l’astre solaire.

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      Comment d’autre part ne pas être déstabilisé lorsque l’on pense aux milliards de mondes dont le nôtre ne constitue qu’une particule infime qui s’éloignent les uns des autres dans une fuite éperdue à une vitesse supérieure de celle de la lumière. Ce sentiment déstabilisant que nous appelons vertige naît de la confrontation brutale entre l’insignifiance apparente de notre condition humaine et le caractère démesuré et infini de l’univers. Cette confrontation est violente car elle prend la forme d’une révélation qui nous bouleverse et nous met en état de sidération. Il n’est pas anodin que ce terme, issu du latin sidus, astre, était autrefois un terme médical qui s’appliquait comme l’indique le Littré à « l’état d’anéantissement subit […] qui semblent frapper les organes avec la promptitude de l’éclair ou de la foudre, comme l’apoplexie ; état autrefois attribué à l’influence malfaisante des astres. »

      Voici quelques citations de grands hommes en relation avec ce sentiment.


«  J’eus le vertige et je pleurai car mes yeux avaient vu cet
objet secret et conjectural dont les hommes usurpent le nom,
mais qu’aucun homme n’a regardé : l’inconcevable univers. »
                                        Jorge Luis Borges, L’Aleph (1949)


« O Nuit ! que ton langage est sublime pour moi,
Lorsque, seul et pensif, aussi calme que toi,
Contemplant les soleils dont ta robe est parée,
J’erre et médite en paix sous ton ombre sacrée. » 
                                       Camille Flammarion

« Quand, le jour, le zénith et le lointain
S’écoulent, bleus, dans l’infini,
Quand, la nuit, le poids écrasant des astres
Clôt la voûte céleste
Au vert, à la multitude des couleurs, 
Un cœur pur puise sa force.
Et aussi bien le haut que le bas
Enrichissent le noble esprit. »
                              Goethe, <« Génie planant », cité par Pierre Hadot.


« Le ciel, les nuages, les étoiles, les « soirs du monde », comme je me disais à moi-même, me fascinaient. Mettant le dis sur l’appui de la fenêtre, je regardais vers le ciel la nuit, en ayant l’impression de me plonger dans l’immensité étoilée.» 
Pierre Hadot, La Philosophie comme manière de vivre.


Des flottes de Soleils peut-être à pleines voiles
Viennent en ce moment…
Peut-être allons-nous voir brusquement apparaître
Des astres effarés
Surgissant, clairs flambeaux, feux purs, rouges fournaises
Ou triomphes du Noir le plus noir.
                                     Victor Hugo, A la fenêtre pendant la nuit


Car enfin, qu’est-ce qu’un homme dans la nature ?
Un néant à l’égard de l’infini,
un tout à l’égard du néant,
un milieu entre rien et tout
                                    Blaise Pascal


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Wenceslas Hollar – Le Chaos initial.

« Donc, au commencement, fut Chaos, et puis la Terre au vaste sein et le Tartare sombre dans les profondeurs de la vaste terre, et puis Amour, le plus beau des immortels, qui baigne de sa langueur et les dieux et les hommes, dompte les cœurs et triomphe des plus sages vouloirs. De Chaos naquirent l’Érèbe et la sombre Nuit. De la Nuit, l’Éther et le Jour naquirent, fruits des amours avec l’Érèbe. À son tour, Gaïa engendra d’abord son égal en grandeur, le Ciel étoilé qui devait la couvrir de sa voûte étoilée et servir de demeure éternelle aux Dieux bienheureux. Puis elle engendra les hautes Montagnes, retraites des divines nymphes cachées dans leurs vallées heureuses. Sans l’aide d’Amour, elle produisit la Mer au sein stérile, aux flots furieux qui s’agitent. »

Hesiode, Théogonie

Le leg invisible du passé.

     Une réflexion sur les rapports complexes et variés qu’entretient l’homme moderne avec l’Univers ne peut faire l’économie d’une analyse des formes anciennes par lesquelles sont passées ces relations et en particulier des cosmogonies véhiculées par les mythologies et légendes propres aux différentes cultures.  Il ne s’agit pas là de décrire le détail de ces différentes mythologies mais de comprendre l’esprit qui a prévalu à leur établissement chez les hommes de l’orée des civilisations. À mon sens, la présentation la plus claire à ce sujet est celle qu’a établi le chercheur Georges Gusdorf en 1953 dans le premier chapitre de son essai Mythe et métaphysique qui traite de « la conscience mythique comme structure de l’Être dans le monde« . Comprendre les mythes pour ce chercheur nécessite de se replacer dans les conditions premières qui ont accompagné l’éveil chez l’homme de la conscience, c’est-à-dire au cours de la longue période au qui a accompagné le processus d’humanisation. L’auteur insiste sur le fait qu’il n’y avait pas à ce moment, comme c’est le cas chez l’homme moderne, deux manières d’appréhender le monde, l’une « réelle et objective » et l’autre « mythique et subjective ».  Cette différenciation est apparue beaucoup plus tard. Les événements retranscrits par les mythes qui nous apparaissent aujourd’hui comme des récits fabuleux rendaient compte pour les hommes anciens de la réalité pure, telle qu’ils la ressentaient et la vivaient. Plus qu’une histoire élaborée par la conscience, une théorie ou une doctrine, le mythe apparait pour reprendre les termes même de Gusdorf, comme « une saisie spontanée des choses, des êtres et de soi, conduites et attitudes, insertion de l’homme dans la réalité. » et, pour bien nous faire comprendre le phénomène, il cite l’exemple du Canaque qui, lorsqu’il désire un objet, dit : « cet objet me tire » de la même manière que l’enfant qui vient de heurter une table dit « cette table m’a fait mal ». Pour asseoir son propos, Gusdorf cite l’anthropologue missionnaire Maurice Leenhardt : « le mythe est senti et vécu avant d’être intelligé et formulé. Il est la la parole, la figure, le geste, qui circonscrit l’événement au cœur de l’homme, émotif comme un enfant, avant que d’être fixé »; ce faisant le mythe était vécu comme une forme de communion avec le monde. Pour les premiers hommes, les éléments qui constituaient la nature leurs apparaissaient comme des entités vivantes du même type que leur nature propre et le monde constituait une totalité dans laquelle ils se sentaient totalement intégrés dans une unité ontologique. Les croyances qui ont précédé l’élaboration des mythes avaient les formes utilisées spontanément par la mentalité primitive pour « adhérer » au monde et reconstituer ainsi l’unité perdue, conséquence de l’humanisation. Ce n’est que beaucoup plus tard sous l’influence des connaissances et des techniques qu’est apparu dans l’esprit de l’homme le phénomène de dissociation du monde : « L’homme moderne évolué est l’héritier d’une longue tradition qui a désintégré pour connaître ». Un autre ethnologue, Max Müller, a décrit ces phénomènes de dissociation puis de restructuration qui ont façonné les mythes à partir du ressenti initial et de l’émotion qui l’accompagnait  : « on a souvent eu grand tord de le regarder (le mythe) comme un système, un ensemble ordonné, organisé, construit de toutes pièces sur un plan préconçu, alors qu’il n’est qu’un concours d’atomes, un agrégat de concepts qui s’étaient choqués en tout sens avant de cristalliser sous une forme quelque peu harmonique ». Ainsi, le mythe, forme abâtardie par le temps d’une croyance originelle de fusion avec le monde, ne doit pas être pris à la lettre et il faut s’attacher à découvrir les pulsions et les croyances originelles qui ont été à l’origine de sa formation. C’est ce que nous allons essayer de faire dans les chapitres suivants en tentant d’extraire, pour reprendre les termes de Max Müller, les concepts originels de l’agrégat fabulatoire dans lequel ils sont enfouis. Nous illustrerons notre propos par des citations d’hommes de lettres, d’artistes, de philosophes et de scientifiques sur le thème de l’Univers.

Enki sigle


La quête de l’idéal est-elle toujours désespérée ?

 


En paraphrasant Victor Hugo…

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On est laid à Nanterre,                  Joie est mon caractère
C’est la faute à Voltaire,                C’est la faute à Voltaire,
Et bête à Palaiseau,                       Misère est mon trousseau
C’est la faute à Rousseau.             C’est la faute à Rousseau

Je ne suis pas notaire                     Je suis tombé par terre,
C’est la faute à Voltaire,                C’est la faute à Voltaire,
Je suis petit oiseau,                        Le nez dans le ruisseau,
C’est la faute à Rousseau              C’est la faute à Rousseau. 

Jouer avec les astéroïdes,
C’est la faute à Parménide.
À quoi bon singer Phaéton ?
C’est la faute à Platon…


émon volant Aquarelle noire

« Qui a le goût de l’absolu renonce par là-même à tout bonheur » 

     Il y a une passion si dévorante qu’elle ne peut se décrire. Elle mange qui la contemple. tous ceux qui s’en sont pris à elle s’y sont pris. On ne peut l’essayer, et se reprendre. On frémit de la nommer : c’est le goût de l’absolu. On dira que c’est une passion rare, et même les amateurs frénétiques de la grandeur humaine ajouteront : malheureusement. Il faut s’en détromper. Elle est plus répandue que la grippe, et si on la reconnaît mieux quand elle atteint des cœurs élevés, elle a des formes sordides qui portent ses ravages chez les gens ordinaires, les esprits secs, les tempéraments pauvres. Ouvrez la porte, elle entre et s’installe. Peu lui importe le logis, sa simplicité. Elle est l’absence de résignation. S’il l’on veut, qu’on s’en félicite, pour ce qu’elle a pu faire faire aux hommes, pour ce que ce mécontentement a su engendrer de sublime. Mais c’est ne voir que l’exception, la fleur monstrueuse, et même alors regardez au fond de ceux qu’elle emporte dans les parages du génie, vous y trouverez ces flétrissures intimes, ces stigmates de la dévastation qui sont tout ce qui marque son passage sur des individus moins privilégiés du ciel.

     Qui a le goût de l’absolu renonce par là même à tout bonheur. Quel bonheur résisterait à ce vertige, à cette exigence toujours renouvelée ? Cette machine critique des sentiments, cette vis a tergo* du doute, attaque tout ce qui rend l’existence tolérable, tout ce qui fait le climat du cœur. Il faudrait donner des exemples pour être compris, et les choisir justement dans les formes basses, vulgaires de cette passion pour que par analogie on pût s’élever à la connaissance des malheurs héroïques qu’elle produit.

Aragon, Aurélien

* vis à tergo : expression latine désignant littéralement une « force dans le dos », qui agit en poussant depuis l’arrière. Elle illustre le fonctionnement de la pression artérielle, qui propulse le sang vers le coeur « par l’arrière »


 Pour aller plus loin…
Compte rendu de lecture d’un essai sur « l’Idéal » du philosophe  François Jullien.

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L’invention de l’Idéal

  Le philosophe helléniste et sinologue  François Jullien dans son essai L’invention de l’idéal et le destin de l’Europe (Folio Essais) établit un parallèle entre la pensée occidentale et la pensée chinoise sur le thème de l’Idéal. L’Idéal n’allait pas de soi, la preuve en est que l’une des civilisations les plus riches que la Terre ait portée, la civilisation chinoise l’a ignorée. L’idéal est une « invention » propre à la Grèce antique qui a nourri le développement culturel de l’Occident. Le maître d’œuvre principal de cette invention est le philosophe Platon.

La dictature de la raison

    La connaissance du réel et sa compréhension ne peuvent aboutir par la perception qu’en donne nos sens car « nos sens nous trompent », la vérité, cette « essence cachée des choses », est à rechercher au-delà des apparences et nécessite de s’élever par l’analyse et la réflexion au dessus du ressenti primaire des choses. Cette élévation, François Jullien l’assimile à un « arrachement » des relations naturelles qui prévalaient entre les hommes et le monde au bénéfice d’une relation abstraite valorisant l’Idée. Cette transformation des rapports entre l’homme et le monde va se traduire par l’utilisation d’un langage spécifique qui s’éloigne du langage commun. Le « plan des idées » s’est détaché totalement du plan de la vie ordinaire et n’ayant pas de compte à rendre à celui-ci compte tenu de son immanence et sa supériorité, fonctionne en vase clos :

  « Ce plan opératoire, montre ainsi Platon, non seulement se substitue avantageusement, par sa clarté, à cet autre où se trouve relégué tout l’empirique, mais seul aussi il est maîtrisable dans son extension. Aussi est-ce en se repliant complètement sur lui que peut se déplier totalement la démarche de la raison parvenue à son stade suprême et se faisant dialectique : se déroulant sur un mode idéel, désormais autonome, puisque procédant « par des idées » « au travers des idées », « pour aboutir à des idées » (République, 511 c). Définitivement retirée en elle-même après avoir coupé les ponts avec le fortuit des choses et des évènements, la pensée développe enfin son ordre propre, qu’elle « superpose » à toute expérience. » (F. Jullien)

     Ce concept d’Idée a agi à la manière d’une « forme matricielle » qui a formé l’esprit de l’Occident jusqu’à nos jours. Les idées du Vrai, du Beau, du Bien, du Juste, culmination de toute abstraction, surplombent et éclairent le plan des idées « comme un soleil surplombe et éclaire le plan du sensible ». Elles ouvrent tout à la fois le champ de la connaissance car « n’étant jamais suffisamment connaissables » mais le ferment aussi par leur position de « clé de voûte » du système de pensée bloquant ainsi toutes les aspirations à un autre ordre des choses. Lorsque le sage atteint ce summum de la connaissance qu’est la révélation de l’essence des choses, il se rapproche du divin et de l’éternité, à l’instar de l’âme ailée des méritants qui en s’élevant parvient à côtoyer la félicité des dieux. De là vient cette fascination qu’exercent les idées qui, comme l’écrit Aragon dans son roman Aurélien peuvent être l’objet d’une « passion dévorante ». Par là-même, Platon aura accompli le tour de force de concilier le cheminement induit par la démarche de l’analyse rationnelle avec l’horizon lointain du merveilleux.

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La brèche existentielle

     L’homme désormais sera duel, son être étant partagé entre deux énergies antagonistes : celle du « visible », qui se rapporte au corps, aux sensations, au devenir, de la naissance à la mort et celle, valorisée, de « l’invisible » qui se rapporte à l’âme, à l’essence, à l’immortalité, à l’éternité et qui s’oppose à la première :

      « Si l’idéel (conceptuel) relève logiquement de l’invisible, cet invisible est d’un tout autre statut que le visible, au lieu de le prolonger; par suite, que, si invisible (de l’idée) il y a effectivement  […] , sa relation au visible est à concevoir sur le mode de la rupture et de façon tranchée, dressant l’un contre l’autre et sans conciliation possible ces deux modes d’existence entre lesquels nous choisissons notre vie. »  (F. Jullien)

   François Jullien, dans sa démonstration, ne fait à aucun moment la relation entre la dualité du visible et de l’invisible avec celle du profane et du sacré. Toutes les deux opposent pourtant de manière semblable la perception et la compréhension « naturelle » du monde transmises imparfaitement nos sens à une réalité supérieure voilée : l’au-delà, c’est-à-dire ce qui n’est pas visible à ce moment, ce qui est ailleurs. La différence tient sans doute dans le fait que le sacré est par essence toujours « autre » et ne fait pas partie du monde profane alors que l’idéal, même s’il entretient une relation conflictuelle avec le visible, fait partie de la nature des choses mais n’étant pas directement perceptible nécessite une quête pour se révéler.

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Thalès

L’arrachement par les mathématiques

     La légende veut qu’au fronton de son Académie à Athènes, Platon avait fait inscrire la devise « Que nul n’entre ici s’il n’est géomètre » laissant supposer que la géométrie aurait été le passage obligé de la philosophie. Qu’elle soit réelle, inventée ou interprétée, cette devise rend bien compte de l’importance du rôle joué par les mathématiques dans la pensée du philosophe :

     « [..] Les mathématiques sont ce qui « tire » de l’un à l’autre — de phénoménal à l’idéalité, ou de ce qui « naît » à ce qui « est ». Passage obligé pour entrer en philosophie, leur exercice possède une force d’élan, de poussée et d’entraînement, pour conduire à l’autre plan. car Platon, depuis qu’il les a séparé l’un et l’autre, est en quête d’un tel moteur d’élévation. Or l’âme, qui se satisfait du sensible tant qu’elle n’y perçoit pas de contradiction, les sens suffisant à en juger, est appelée en revanche au dépassement dés que l’objet sensible, non pas est insuffisamment perçu, mais provoque en elle deux impressions opposées. […] Ne pouvant trancher à partir des sens, puisque ne sachant comment interpréter leur témoignage, elle n’a d’autre issue que de chercher la solution au-delà d’eux, en s’en défiant, donc au niveau de la theoria *. Elle n’a d’autre possibilité, à propos des nombres aussi, que « réveillant l’entendement », d’examiner séparément en tant qu’entités propres, indépendantes, ce qui demeurait inacceptablement confondu dans sa perception pour l’élever à l’idée répondant au  « qu’est-ce que c’est ? »

*theoria : Via le latin theoria («spéculation»), du grec ancien , theôría (« contemplation, spéculation, regards sur les choses, action d’assister à une fête ; la fête elle-même et par la suite, procession solennelle »), de , theôréô (« examiner, regarder, considérer »), de θεωρός, theôrós («spectateur») lui-même de théa (« la vue ») et ὁράωhoráo (« voir, regarder »). Au départ, il s’agissait de « voir (oraô) le dieu », les theôrós étaient « les personnes qui allaient consulter un oracle ». Le sens s’est ensuite modifié pour  désigner les ambassadeurs officiels envoyés par une ville pour assister à une cérémonie religieuse. C’est Platon qui le premier utilisera le mot theoria, c’est-à-dire les « rapports, les considérations faites par ces ambassadeurs à leur retour ». Ainsi, du sens premier de « contemplation d’où l’on tire des idées, des décisions », le mot a glissé au sens de « théorie ».  (F. Jullien)

     Avec Platon, les mathématiques vont sortir de leur fonction utilitaire et être embrigadée pour servir sa dialectique, elle ne sera plus au service des  « négociants et des marchands » mais sera désormais utilisée « pour faciliter à l’âme elle-même le passage du monde sensible à la vérité et à l’essence » et « l’entraîner vers les régions supérieures ». C’est par cette conversion à l’abstraction qu’implique l’utilisation des mathématiques  que l’esprit va pouvoir se hisser à l’Idéel. C’est dans cette rupture épistémologique avec la pratique empirique, ce « décrochage affirmé vis-à-vis de phénoménalité »  que constitue l’appel à l’abstraction pour le déploiement de la pensée qu’il faut comprendre l’expression « l’arrachement par les mathématiques » formulée par François Jullien.

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Le chaos initial par Wenceslas Hollar.

Quand le cosmos lui-même devient eidos (idée)

    C’est Pythagore, un réformateur religieux et philosophe grec qui a vécu environ 160 ans avant Platon qui a promu le terme de Cosmos pour désigner l’enveloppe de l’Univers que l’on croyait alors harmonieusement organisé et stable. 

À suivre…


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Sur le thème du désir mimétique de René Girard – Un texte de Marcel Proust : Saniette, le bouc émissaire.


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   Marcel Proust (1871-1922) et René Girard (1923-2015)

Un bouc émissaire : Saniette

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     Dans le roman de Proust  « À la recherche du temps perdu », Saniette, homme de bonne composition mais timide et maladroit dans son expression fréquente le salon des Verdurin qui se prétendent ses amis mais l’utilisent en fait comme le souffre-douleur de ce que Proust nomme par dérision « le petit groupe » ou « le petit clan ». Monstres d’hypocrisie, les Verdurin alternent méchancetés et gentillesses pour que ce rôle de bouc émissaire puisse se perpétuer. Le texte présenté ci après et les commentaires qui suivent sont tirés d’une interview de René Girard par Raphaël Enthoven effectuée le 31 août 2004 sur France Culture rediffusée le 10/11/2015, c’est ICI avec un extrait sur YouTube, c’est ICI. (ci-contre le personnage de Saniette croqué par David Richardson).


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Pierre-Georges Jeanniot – un salon (celui de Mme Lemaire), 1891

Le texte

      « Qu’est-ce qu’il dit ? hurla M. Verdurin, d’un air à la fois écœuré et furieux, en fronçant les sourcils comme s’il n’avait pas assez de toute son attention, pour comprendre quelque chose d’inintelligible. “D’abord, on ne comprend pas ce que vous dites, qu’est-ce que vous avez dans la bouche ?” demanda M. Verdurin de plus en plus violent, et faisant allusion au défaut de prononciation de Saniette. “Pauvre Saniette, je ne veux pas que vous le rendiez malheureux”, dit Mme Verdurin sur un ton de fausse pitié et pour ne laisser un doute à personne sur l’intention insolente de son mari. “J’étais à la Ch…, Che… – Che, che, tâchez de parler clairement, dit M. Verdurin, je ne vous entends même pas.”
    Presque aucun des fidèles ne se retenait de s’esclaffer et ils avaient l’air d’une bande d’anthropophages chez qui une blessure faite à un blanc a réveillé le goût du sang. Car l’instinct d’imitation et l’absence de courage gouvernent les sociétés comme les foules. Et tout le monde rit de quelqu’un dont on voit se moquer, quitte à le vénérer dix ans plus tard dans un cercle où il est admiré. C’est de la même façon que le peuple chasse ou acclame les rois.»


Extrait de l’interview

— Raphaël Enthoven :  Vous parlez dans Mensonge romantique et vérité romanesque de l’exemple de Saniette, pauvre Saniette ridiculisé par  les Verdurin et vous citez Proust qui dit , parlant des Verdurin, « autre foule », autre foule de gens à table, une foule comme une autre …

— Raphaël Enthoven : Est-ce que le désir mimétique peut aussi coïncider avec…

— René Girard : Je suis heureux que vous citez cette phrase. Si vous regardez Il n’y a pas un mot dans cette phrase qui ne soit la définition de la thèse mimétique dans son ensemble.  C’est là où l’on voit que le génie anthropologique de Proust est quelque chose de sublime . Je ne peux pas relire cette phrase sans enthousiasme en pensant que je n’ai rien inventé du tout. Voyez Il suffit de faire l’exégèse de cette phrase d’un bout à l’autre de prendre tous  les mots comme vous venez de le dire et tout apparaît mimétique et a été perçu par Proust, et c’est cela cela est admirable à partir d’un petit phénomène mondain insignifiant…

— Raphaël Enthoven : Qu’est le massacre du pauvre Saniette…

— René Girard : Oui… qui, en même temps est une espèce d’exagération car il n’est pas vraiment massacré, n’est-ce-pas… On pourrait dire dans cette phrase que toute l’anthropologie de l’humanité est là beaucoup mieux dite que dans tout livre d’anthropologie.

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À propos du sacré…


William Blake - The Great Red Dragon and the Beast from the SeaWilliam Blake – The Great Red Dragon and the Beast from the Sea

« Deux choses menacent une société : le sacré et le profane. Si tout est sacré, nous sommes congelés, si rien ne l’est, nous sommes liquéfiés. Tout est dans le dosage. »

Régis Debray pastichant Paul Valéry.

le sacré et le numineux

     Il est commun d’associer au mot sacré l’idée de « séparation ». Est sacré, ce qui, dans le monde dans lequel évolue une société, n’est pas ordinaire, ce à quoi cette société a attribué une valeur supérieure qui s’impose à tous et lui confère un statut « spécial » marqué par la transcendance. C’est par la consécration, par l’intermédiaire d’une action spécifique ou d’un rite, que s’effectue pour une personne, un objet ou un lieu le passage du monde profane au domaine sacré. À ce titre cette différentiation est de nature axiologique et elle peut s’appliquer à tous les éléments qui composent ce monde : des objets, des lieux, les êtres et leurs actes, des parties de leur corps, des valeurs. Le sacré se rattache toujours à un système de pensée qui peut être mythologique, religieux ou idéologique s’il n’est pas inféodé à une vision religieuse du monde.

    Par essence, le sacré est toujours mystérieux car il se produit à l’occasion d’une confrontation avec la part non intelligible du monde qui prend alors la forme d’une entité supérieure surpuissante et agissante face à laquelle l’individu qui en fait l’expérience se sent désarmé, impuissant et soumis. Cette expérience du sacré qui transcende l’éthique et le rationnel et qui se présente sous le double aspect d’un mystère effrayant et fascinant a été qualifiée par le théologien allemand Rudolf Otto de numineuse en référence au latin numen, la puissance agissante de la divinité. Le numineux est un mysterium tremendum qui prend la forme du fascinans.  (crédit Wikipedia)

  • tremendum : effroi ou terreur du sacré ou de la divinité dans tout ce qu’ils ont d’incompréhensible et de mystérieux.
  • mysterium : appréhension du « tout Autre », altérité radicale, qui nous paralyse et nous fascine.
  • fascinans : qui séduit, entraîne, ravit d’étonnement, emporte dans le délire et l’ivresse.

    Le numineux est pour l’individu qui en fait l’expérience source d’angoisse car il le soumet à l’attraction de deux forces contradictoires : la force d’attraction séduisante du fascinans, de nature foncièrement dionysiaque et la force répulsive par l’effroi du tremendum.

Lever du soleil sur les Aravis vu des hauteurs dominant POISY – le 11/11/2014 à 7h 55 – photo Enki, IMG_6138Lever du soleil sur le massif des Aravis – photo Enki


le sacré et le profane selon Émile Durkheim

   Dans son essai Les Formes élémentaires de la vie religieuse : le système totémique en Australie (1912), le sociologue et anthropologue français Émile Durkheim défend l’idée que le sentiment du sacré, universel et présent dans les sociétés humaines les plus anciennes est inhérent à la nature humaine. Contrairement aux partisans d’une origine animiste ou naturiste des religions qui expliquaient l’origine de celles-ci par une tentative d’explication de types psychologique ou surnaturel des phénomènes naturels (orages, tremblements de terre, éclipses, etc…) Durkheim défend l’idée que le sacré est inhérent au fait social et trouve son origine dans certaines forces sociales en action dans les groupes humains. C’est alors une « réalité transcendante que l’homme est capable d’expérimenter au moment où son individualité se dissout dans le chaleureux unisson du groupe auquel il va appartenir». Le sentiment du sacré précède la religion, celle-ci ne faisant que le prolonger en le structurant. La religion, qu’il définit comme  « un système solidaire de croyances et de Pratiques relatives à des choses sacrées, c’est-à-dire séparées, interdites, croyances et pratiques qui unissent en une même communauté morale, appelée Église, tous ceux qui y adhèrent » est étroitement imbriquée à la société. Sont sacrées les « choses que les interdits protègent et isolent », et profanes « celles auxquelles ces interdits s’appliquent et qui doivent rester à l’écart des premières ». 

      L’ambiguité de la notion de sacré vient du fait que celui-ci est à la fois frappé du sceau de l’interdit et en même temps le siège d’une connaissance et d’une puissance auxquelles on ne peut accéder qu’en en faisant l’expérience. L’accès au sacré passe par un « chemin de maturation ou initiatique » mais aussi par de « grandes expériences » qui favorisent le contact avec la transcendance.

La vision naturiste de l’origine des religions

« L’esprit de l’homme est sujet à certaines terreurs et à certaines appréhensions inexplicables, qui procèdent d’une situation personnelle ou publique malheureuse, d’une mauvaise santé, d’un naturel sombre et mélancolique, ou du concours de toutes ces circonstances. Un tel état d’esprit engendre la crainte de maux infinis et inconnus de la part d’agents mystérieux ; et quand il n’y a rien de réel à redouter, l’âme, agissant à son propre détriment, et entretenant son inclination prédominante, invente des objets imaginaires, à la puissance et à la malveillance desquels elle ne donne pas de limite. Comme ces ennemis sont entièrement invisibles et totalement inconnus, les méthodes adoptées pour les apaiser sont également inexplicables, et consistent en cérémonies, observances, mortifications, sacrifices, présents, ou toute pratique qui, en dépit de son absurdité ou de sa vanité, se trouve recommandée par la sottise et la fourberie à une crédulité aveugle et terrifiée. Faiblesse, crainte, mélancolie, jointes à l’ignorance, sont donc les vraies sources de la superstition. »
Hume, « Superstition et enthousiasme » (Histoire naturelle de la religion.)


        Le philosophe Jean-Jacques Wunenburger reprend en partie l’analyse de Durkheim en montrant ( Le sacré, Paris PUF) que le sacré recouvre deux champs sémantiques délimités par les termes de « sacré » et de « saint » : [en linguistique] le sacré est désigné par un couple (qadosh et qodesh en hébreu, hagios et hiéros en grec, sacer et sanctus en latin), qui détermine deux possibilités de sens : d’une part, la manifestation du divin en soi, à travers des signes surnaturels réservés aux seuls dieux (le sacré, institué par la divinité), d’autre part, l’institution humaine de lieux ou d’objets sacrés, par un acte de séparation (le saint, séparé du profane par l’homme). La présence de signes surnaturels ou d’un acte de séparation implique une médiation : le sacré est toujours une représentation partielle et symbolique de Dieu ou du religieux. Ce caractère symbolique constitue l’essence du sacré, mais aussi sa profonde ambivalence. C’est la raison pour laquelle les arts en général, la musique en particulier, par leur essence symbolique et leur finalité médiatrice, se prêtent si volontiers à des représentations du sacré.    (article L’origine du sacré par narthex, janvier 2010, c’est ICI)


la notion de mana

      Selon Durkheim, c’est à l’occasion de circonstances particulières au cours desquelles les individus d’un groupe ou d’une société communiquent « dans une même pensée et une même action » et sont l’objet d’une exaltation et d’une « effervescence collective », qu’apparaît le sacré et se crée une religion. Il nommera mana cette énergie puissante qui fait communier et agir les foules, terme par lequel certaines tribus d’Océanie nommaient des forces surnaturelles présentes dans la nature sources de pouvoir spirituel ou matériel. Pour Durkkeim, ce n’est que par un processus d’objectivation en se fixant sur un objet qui devient sacré que la société prend conscience de la force religieuse, le mana, et finalement de son unité et sa singularité. La vie en société structurée par une religion fait partie intégrante à la nature humaine et même les sociétés laïques ou professant l’athéisme reproduisent au niveau idéologique les formes du sentiment religieux. C’est par la répétition des rites qui font revivre les moments d’« effervescence collective » fondateurs que les sociétés maintiennent leur unité et se perpétuent. La disparition des rites et de la religion laisse les sociétés sans centre fixe, sans autorité et entraîne leur désagrégation.


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Le numineux et de sacré considérés comme archétypes : la vision de Jung

    Pour Carl Gustav Jung, les phénomènes du sacré et du lumineux sont issus des archétypes. Rappelons que les archétypes sont des formes symboliques innées et constitutives de l’inconscient collectif qui sont par nature inatteignables pour l’homme qui ne peut en  percevoir que des traces.

    Pour faire comprendre le mode d’action des archétypes sur nos pensées et nos comportements, Jung compare leur action à la force de gravitation d’une étoile sur les planètes : l’archétype exerce une force d’attraction incoercible sur le « moi » et cette force peut être chargée d’une force émotionnelle intense qui peut dépasser et submerger la conscience : « L’expérience archétypique est une expérience intense et bouleversante. Il nous est facile de parler aussi tranquillement des archétypes, mais se trouver réellement confronté à eux est une toute autre affaire. La différence est la même qu’entre le fait de parler d’un lion et celui de devoir l’affronter. Affronter un lion constitue une expérience intense et effrayante, qui peut marquer durablement la personnalité ». Jung donnera à cette force puissante exercée par l’archétype sur notre conscience, la même appellation de numen déjà utilisée par Rudolf Otto dans Le Sacré. Le numen se manifeste dans les rêves, les visions oniriques, les mythes, des symboles tels que les mandalas ou la roue et toutes les manifestations de l’inconscient. Lors qu’il est surpuissant, le numen  peut être source de psychoses, qu’elles soient individuelle (névroses) ou collective lorsqu’elle concerne un peuple en son entier (IIIe Reich). Dans son activité de psychologue analytique, Jung avait constaté que la diminution de l’influence religieuse sur la société induisait des troubles psychologiques : « De tous les patients ayant atteint la maturité, c’est-à-dire âgés de plus de trente-cinq ans, il n’en est aucun pour qui le problème ultime ne soit pas celui de l’attitude religieuse. En fait, chacun souffre d’avoir perdu ce que les religions vivantes ont apporté de tous temps à leurs adeptes, et aucun n’est vraiment guéri qui n’a retrouvé sa conception religieuse, sans aucun lien bien sûr avec une confession ou une appartenance à une Église… » […]  et en conséquence privilégiait l’action sur le numineux : « Ce qui m’intéresse avant tout dans mon travail n’est pas de traiter les névroses mais de me rapprocher du numineux. Il n’en est pas moins vrai que l’accès au numineux est la seule véritable thérapie et que, pour autant qu’on atteigne les expériences numineuses, on est délivré de la malédiction que représente la maladie. La maladie elle-même revêt un caractère numineux ». (Correspondance, Tome II, 1993)

le désenchantement du monde

     « l’esprit moderne, malgré de sérieux efforts, ne comprend plus le langage théologique vieux de bientôt deux mille ans. Nous sommes non seulement menacés, mais depuis longtemps envahi par le danger que le manque de compréhension ne soit remplacé ou bien par l’insensibilité, l’affectation et la rigidité dans la croyance, ou bien par la résignation et l’indifférence. » 


Le sacré vu par Roger Caillois

    C’est en 1939 que Roger Caillois fait paraître son essai d’anthropologie et de sociologie L’homme et le sacré qui connaîtra immédiatement un grand succès. L’ouvrage sera complété en 1950 par trois études complémentaires portant sur le Sexe, le Jeu et la Guerre. Disciple de Marcel Mauss, le « père de l’anthropologie française », Roger Caillois va dans cet essai faire évoluer l’anthropologie française en l’ouvrant sur les recherches en cours en Allemagne, Angleterre et États-Unis et la mettre à la portée des non-spécialistes. Plutôt que de tenter de résoudre le problème jugé alors insoluble de l’origine du sacré, il fera porter son analyse sur le rôle que joue le sacré dans la société, sa place dans la religion, la césure du monde qu’il implique en opposant, malgré le fait qu’ils sont complémentaires, un monde profane où l’on peut agir en toute liberté et le monde mystérieux du sacré potentiellement dangereux pour la société par l’énergie agissante puissante qu’il est susceptible de libérer à tout moment, suscitant des réactions ambivalentes qui vont de l’effroi à la convoitise. Le monde du sacré rassemble en son sein les principes contraires du pur et de l’impur qui agissent de manière négatives ou positives sur l’ordre du monde. La complexité nait du fait que certaines notions relèvent selon les circonstances des deux principes; c’est le cas du sexe et du sang, tous deux liés à la mort qui peuvent se rattacher au pur ou à l’impur. Les mondes profane et sacré doivent absolument délimités et leur rapports sévèrement réglés par la mise en place d’interdits  (tabous) et de rituels (rites de consécration, de désacralisation, d’expiation). 

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      Roger Caillois se penche également sur le rôle paradoxal joué par la fête qui apparaît comme une transgression obligatoire des interdits dans la mesure ou elle constitue une rupture de l’ordre établi et provoque avec le renversement de toutes les valeurs (débauche,inceste, parodie, sacrilège) le retour au chaos primordial. Dés lors, les forces créatrices mises en œuvre lors de la période mythique peuvent de nouveau se manifester et le sacré revenir en force.

     Dans les société modernes, l’élargissement du profane a rétréci la notion du sacré qui s’est émietté et réfugié dans la conscience de chacun s’attachant désormais à des valeurs personnelles et perdant sa fonction passée de facteur de cohésion sociale. Seule, la guerre avec ses aspects paroxystique, outrageux et sacrificatoire assume encore le rôle de regénération de la société par la fascination profonde et durable qu’elle exerce sur les âmes.

      Dans les sociétés modernes, le sacré perd du terrain au profit du Profane, délaissant le social, il « s’intériorise » chez les individus et se reporte sur certains de leurs pôles d’intérêt qu’ils jugent primordiaux. Roger Caillois retrouve ces nouvelles formes du sacré dans la dévotion à la Femme, l’Art, la Science, la Patrie, la Révolution et, à l’autre pôle, les héros de la perdition, tels Faust ou don Juan. Il aurait pu ajouter le sport. Le chapitre qui suit, tiré de l’Homme et le sacré décrit ce phénomène d’intériorisation qui peur conduire à l’incroyance religieuse sans pour autant que le sacré disparaisse.

De l’ntériorisation du sacré à l’homme incroyant.

    « Cependant dès les premiers pas de la civilisation, avec le début de la division du travail, plus encore avec la naissance de la cité et de l’État, les fêtes perdent de leur importance. Elles présentent de moins en moins l’ampleur, le caractère total qui faisaient des anciennes effervescences une suspension complète du jeu des institutions et une mise en question intégrale de l’ordre universel. Une société plus complexe ne supporte pas une telle solution de continuité dans son fonctionnement. On assiste alors à l’abandon progressif de l’alternance des phases d’atonie et de paroxysme, de dispersion et de concentration, d’activité réglée ou déchaînée, qui rythme le développement dans le temps d’une vie collective moins différenciée. On peut interrompre le labeur privé, mais les services publics ne souffrent aucun arrêt. Un désordre général n’est plus de mise : tout au plus en tolère-t-on le simulacre.

     L’existence sociale dans son ensemble glisse vers l’uniformité. De plus en plus, elle canalise en un courant régulier et égal l’inondation et la sécheresse. Les multiples nécessités de la vie profane souffrent de moins en moins que tous réservent simultanément au sacré les mêmes instants. Aussi le sacré s’émiette, devient affaire de secte qui mène une existence semi-clandestine ou, dans le meilleur cas, affaire de groupe spécialisé qui célèbre ses rites à l’écart, qui reste encore longtemps officiel ou officieux, et dont le divorce avec le corps de l’État est tôt ou tard consacré par la séparation du spirituel et du temporel. L’Église alors ne coïncide plus avec la Cité, les frontières religieuses avec les frontières nationales.
     La religion bientôt est dépendante de l’homme et non plus de la collectivité : elle est universaliste, mais aussi, de façon corrélative, personnaliste. Elle tend à isoler l’individu de façon à le placer seul à seul en face d’un dieu qu’il connaît alors moins par des rites que par une effusion intime de créature à créateur. Le sacré devient intérieur et n’intéresse plus que l’âme. On voit croître l’importance de la mystique et diminuer celle
du culte. Tout critère extérieur apparaît insuffisant dès le moment où le sacré tient moins à une manifestation objective qu’à une pure attitude de conscience, moins à la cérémonie qu’au comportement profond. C’est avec raison, dans ces conditions, que l’on emploie le mot sacré en dehors du domaine proprement religieux pour désigner ce à quoi chacun voue le meilleur de lui-même, ce que chacun tient pour la valeur suprême, ce qu’il vénère, ce à quoi il sacrifierait au besoin sa vie.
    Telle est en effet la pierre de touche décisive qui, dans le cas de l’incroyant, permet de faire la démarcation entre sacré et profane. Est sacré l’être, la chose ou l’idée à quoi l’homme suspend toute sa conduite, ce qu’il n’accepte pas de mettre en discussion, de voir bafouer ou plaisanter, ce qu’il ne renierait ni ne trahirait à aucun prix. Pour le passionné, c’est la femme qu’il aime ; pour l’artiste ou le savant, l’œuvre qu’ils poursuivent ; pour l’avare, l’or qu’il amasse ; pour le patriote, le bien de l’État, le salut de la nation, la défense du territoire ; pour le révolutionnaire, la révolution.
     Il est absolument impossible de distinguer autrement que par leur point d’application ces attitudes de celle du croyant vis-à-vis de sa foi : elles exigent la même abnégation, elles supposent le même engagement inconditionnel de la personne, un même ascétisme, un égal esprit de sacrifice. Sans doute convient-il de leur attribuer des valeurs différentes, mais c’est là un tout autre problème. Il suffit de remarquer qu’elles impliquent la reconnaissance d’un élément sacré, entouré de ferveur et de dévotion, dont on évite de parler et que l’on s’efforce de dissimuler, de peur de l’exposer à quelque sacrilège (injure, raillerie, ou même simple attitude critique) de la part d’indifférents ou d’ennemis qui n’éprouveraient aucun respect à son égard.
    La présence d’un tel élément entraîne un certain nombre de renoncements dans le déroulement ordinaire de l’existence et, en cas de crise, le sacrifice de la vie lui est consenti d’avance. Le reste est alors considéré comme profane, on en use sans scrupules excessifs, on l’évalue, on le juge, on en doute, on le traite en moyen et non en fin. Certains subordonnent tout à la conservation de leur vie et de leurs biens et semblent ainsi tout tenir pour profane, prenant avec tout, dans la mesure de leur pouvoir, les plus grandes libertés. L’intérêt bien entendu les gouverne ou leur plaisir du moment. Pour eux seuls, il est clair que le sacré n’existe sous aucune forme.»

Roger Caillois, L’homme et le sacré – p.90-91


Les frères Van Eyck - l'agneau mystique (détail), 1432Les frères Van Eyck – l’agneau mystique (détail), 1432

La religion et le sacré vus par René Girard

    Le philosophe et anthropologue français Lucien Scubla a résumé le « système de pensée girardien » à quatre propositions principales :

  1. Le désir humain est toujours mimétique.
  2. La rivalité mimétique est l’unique source de la violence humaine […]
  3. Seule la religion (sacrifice ou renoncement au sacrifice) peut contenir la violence.
  4. La culture provient tout entière de la religion ou plus précisément du sacrifice.

    Le désir mimétique de tous est source dans le groupe d’une violence qui, si elle n’est pas contenue, risque d’aboutir à la « crise mimétique » et à la guerre de tous contre tous pour reprendre la formule de Hobbes qui aboutirait à la destruction totale du groupe. C’est pour palier à cette menace que le groupe va se fédérer sur le dos d’une victime désignée en mettant en place le « mécanisme » de bouc émissaire par lequel la violence de tous contre tous se transformer en violence de tous contre un et permettre le retour à un apaisement et à un nouvel équilibre. Le « cadavre encore chaud » de la victime devient un symbole générateur de sacré : « Les hommes ont inventé leurs dieux pour ne plus se tuer les uns les autres » (Lagarde, 1994). Dans son ouvrage Le Bouc émissaire, René Girard décrit la scène, inspirée des Bacchantes d’Euripide, et réitérée par chaque société, du meurtre originaire d’où sont issu le sacré et la religion :

    « Le dépècement de la victime vivante par les assistants unanimes et désarmés révèle ici sa signification véritable. Même si nous n’avions pas le texte tragique qui représente la scène originelle, nous pourrions l’imaginer. Il ne peut pas s’agir d’une exécution organisée. Tout nous suggère une foule aux intentions d’abord pacifiques, une masse désorganisée que des raisons inconnues et dont la connaissance n’est pas vraiment nécessaire portent à un degré extrême d’hystérie collective. Cette foule finit par se précipiter sur un individu que rien d’essentiel ne désigne à la vindicte de tous mais qui n’en polarise pas moins, en très peu de temps, tous les soupçons, l’angoisse et la terreur de ses compagnons. Sa mort violente procure à la foule l’exutoire dont elle a besoin pour retrouver le calme »  (René Girard, Le Bouc émissaire, p. 187)

    Le rôle de la religion est  dés lors d’empêcher la survenue d’une crise mimétique en substituant par l’intermédiaire du rite une victime sacrificielle à la victime émissaire : 

    « Tous les dangers, réels ou imaginaires, qui menacent la communauté sont assimilés au péril le plus terrible qui puisse confronter une société : la crise sacrificielle. Le rite est la répétition d’un premier lynchage spontané qui a ramené l’ordre dans la communauté parce qu’il a refait contre la victime émissaire et autour d’elle l’unité perdue dans la violence réciproque » (René Girard).

   On a critiqué René Girard d’avoir fait du mimétisme un « mécanisme automatique » à valeur de constante anthropologique qui enferme l’homme dans un déterminisme réducteur. Un contre exemple de ce déterminisme est cité en anthropologie par la pratique du « don ». (se reporter à Marcel Mauss et Alain Caillé).


Et, pour remonter aux sources du sacré, un peu d’étymologie…

    L’étymologie du mot sacré prend sa source dans deux langues, le sanscrit qui est une lande indo-européenne et l’hébreu qui est une langue sémitique.

racines sémitiques

     De la racine sémitique DS, forme verbale signifiant couper, diviser, séparer est issue la racine hébraïque QDS d’où sont issus les mots qadosh, qadash et qodesh qui désignent les choses saintes interdites au toucher, la sainteté, le sacré . Ces mots ont été utilisés 289 fois dans la Bible hébraïque.

Ainsi, chez les hébreux, la notion de sacré va donc intégrer dés l’origine l’idée de séparation. Cette particularité est illustrée dans l’Ancien Testament par l’épisode du « Buisson ardent » (Exode III) au cours duquel Yahvé apparaît à Moïse sur la montagne de l’Horeb, lieu « mis à part » du monde ordinaire et profane, qui apparaît alors comme une terre consacrée, propriété exclusive de Dieu : « Dieu dit : N’approche pas d’ici, ôte tes souliers de tes pieds, car le lieu sur lequel tu te tiens est une terre sainte. »

Le Dominiquin - Moïse et le buisson ardent, 1616.jpg

Racines indo-européennes

    D’un dérivé en -ro de la racine initiale sanscrite SAK, reliée au domaine et aux objets de la divinité est issu le vieux latin sakros dont la forme comporte une variante, l’adjectif italique sakri-, qu’on retrouve partiellement en vieux latin dans le pluriel sacres. De cette origine sont issus les noms latins sacrum, sacer et le verbe sancire : rendre inviolable par un acte religieux (d’où provient l’adjectif français «sacré») puis par extension délimiter, sacraliser puis par extension rendre inviolable, interdire. Dans la langue latine, l’évolution sémantique du sacré est passé de la notion de transcendance à celle de séparation.

On notera à ce sujet avec intérêt que le mot même de sanskrit qui signifie ce qui est sacré, ce qui est initié pour le rite est composé des racines Sam ou Sams qui signifie mettre ensemble, préparer pour le rite, et Skri ou Krti qui signifie consécration, ce qui est initié.

   Du grec ancien ἅγος, hagos, chose terrible, sacrilège, souillure sont issus les termes ἅγιος, hagios  signifiant auguste, sacré, saint (apparenté au sanscrit yájati ayant trait au culte, au sacrifice), hagnos, vénérable, sacré, pur, chaste et hiéros, sacré.


     Le mot profane quant à lui est issu du latin pro-fanum qui s’applique à ce qui se trouve devant l’enceinte réservée, c’est-à-dire le Temple. Le profane s’oppose ainsi au sacré qui se situe lui dans l’enceinte réservée du Temple et qui est de ce fait à la fois séparé et circonscrit (du latin circumscribere : délimiter, entourer.)


    « Dieu est mort ! Dieu reste mort ! Et c’est nous qui l’avons tué ! Comment nous consoler, nous les meurtriers des meurtriers ? Ce que le monde a possédé jusqu’à présent de plus sacré et de plus puissant a perdu son sang sous notre couteau. — Qui nous lavera de ce sang ? Avec quelle eau pourrions-nous nous purifier ? Quelles expiations, quels jeux sacrés serons-nous forcés d’inventer ? La grandeur de cet acte n’est-elle pas trop grande pour nous ? Ne sommes-nous pas forcés de devenir nous-mêmes des dieux simplement — ne fût-ce que pour paraître dignes d’eux ? »

Nietzsche, Le Gai Savoir, Livre troisième, p.125

Che Guevara, le 5 mars 1960 (photo d'Alberto Korda).jpg Che Guevara (photo d’Alberto Korda)

Un sacré « laïque » ? Le point de vue de Régis Debray

     Pour Régis Debray dans son essai Jeunesse du sacré l’époque moderne ouverte avec la proclamation par Nietszche de la mort de Dieu est paradoxalement celui de la résurgence du sacré, ce « revenant indocile » comme il le qualifie. Aucune contradiction pourtant car le sacré moderne apparaît aujourd’hui comme séparé du divin. Il s’exprime dans la ferveur des stades de football et des récitals de stars de la chanson, la flamme du tombeau du Soldat inconnu, la crypte du Panthéon, l’image de Che Guevarra

     « Ce n’est pas parce qu’on est athée qu’on n’a pas de valeurs sacrées. Ne confondons pas le sacré avec le religieux et le religieux avec le divin. Il y a beaucoup de religions sans dieux et sans Dieu. Par sacré, j’entends le trou fondateur, une absence fondamentale, une transcendance sans laquelle n’importe quel ensemble social s’effrite. Toute convergence suppose un point de fuite à l’horizon. Les sociétés par horreur du vide, le remplissent avec les religions traditionnelles. On marche vers l’Eden ou on vient d’un paradis perdu. Nous aurons toujours des comptes à rendre à quelque chose qui n’est pas là. C’est la rançon de notre incomplétude et c’est une chance : l’inquiétude est notre force motrice. Cette interrogation, cette « inquiétude » propre à l’homme ne peut être évacuée de notre réflexion, même si elle relève de l’appréciation individuelle de chacun. Les rituels maçonniques renvoient à cette recherche vers laquelle, en effet, chacun trouvera sa réponse : l’essentiel est la valeur initiatique de la méditation intérieure, du silence et du secret ».


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