le cerveau reptilien


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Le cerveau reptilien

Elle marchait sur la plage,
le portable à l’oreille.
Elle ne voyait rien
de tout ce qui gravitait
autour d’elle,
ni le sable, ni la fuite des nuages,
ni le déferlement des vagues, 

ni moi…

Elle n’entendait rien
de tout ce qui bruissait
autour d’elle,
ni le souffle languissant du vent, 
ni le fracas des vagues,
ni moi, 
qui lui a dit 
quelque chose de gentil,
en passant.

C’était le grand reptile                                           
tapi au fond d’elle-même
qui dirigeait ses pas…
il a posé son regard froid 
sur moi…
et n’a pas jugé utile
de transmettre le message… 

Enki  –  Baie d’Audierne, 31 juillet 2011

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Encore un jour de rien

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A propos de Mirrors, photographies de l’Arkansas State Prison (1915-1937) par Bruce Jackson

Photographs from the Arkansas State Prison (1915-1937) by Bruce Jackson

°°°

Frères humains qui après nous vivez,
N’ayez les coeurs contre nous endurcis…… François Villon

Encore un jour de rien…

Encore un jour de rien,                                                 et puis dans un recoin, tout rabougris,
Un jour sans pesanteur,                                                un coeur exangue solitaire
un jour de vide, un jour d’absence,                            et une âme abandonnée flétrie.
un jour de bruits étouffés lointains,
comme échappés du silence :                                      Etranger de passage,
pas qui résonnent sur le sol dur,                                Nous n’avons rien à te dire.
métal des serrures qui grinçe,                                     Ne nous dévisage pas,
jappements des portes que l’on claque,                    Ton regard nous fait mal !
bribes éparses de paroles et de cris.                           Retourne à ton monde heureux.
                                                                                            Le monde des enfants aux rires éclatants,
Dérisoires instants de vie,                                            Le monde des femmes à la peau douce,
que l’on oubliera vite, au soir,                                     aux parfums suaves et énivrants,
quand on ouvrira d’une main fébrile,                       là où une vieille femme qui t’aime
la  petite boîte de fer blanc ;                                         t’ouvrira tendrement les bras
là où sont déjà rangés, en vrac,                                   et te consolera comme un enfant…
mêlés à quelques papiers jaunis
et à de vieilles photos racornies :                               Etranger, nous n’éprouvons aucune haine,
un jeune enfant au rire éclatant,                                Rien qu’une montée de sanglots
une belle femme à la peau douce                               irrépressible, du fond de notre gorge,
au parfum suave et enivrant,                                      Mais nous ne pleurerons pas.
une vieille femme à l’air humble,                              Nous retiendront nos larmes,
en habits noirs, aux cheveux blancs,                         Et les enfouirons intérieurement,
qui vous regarde intensément,                                   au plus profond, au plus profond…

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        .
5 février 2009
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L’Esprit de géométrie…

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Fernando Pessoa (1888-1935)

     Le poème XLV de Fernando Pessoa dans son recueil de poèmes « Le Gardeur de troupeaux » m’interpelle. Il évoque une rangée d’arbres. Pessoa déteste que les hommes se mettent en tête d’ordonner la nature. Il aime les choses simples, « naturelles », qui ne sont pas troublées et « dénaturées » par l’intervention des hommes qui veulent les extraire de la nature et en faire des « choses » et des concepts.

XLV

Une rangée d’arbres là-bas au loin, là-bas vers le coteau.
Mais qu’est-ce qu’une rangée d’arbre ? Des arbres et voilà tout.
Rangée et le pluriel d’arbres ne sont pas des choses, ce sont des noms.

Tristes âmes humaines qui mettent partout de l’ordre,
qui tracent des lignes d’une chose à l’autre,
qui mettent des pancartes avec des noms sur des arbres absolument réels,
et qui tracent des parallèles de latitude et de longitude
sur la terre même, la terre innocente et plus verte que tout ça !

Fernando Pessoa« Le Gardeur de troupeaux », p.97

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       Je me suis senti particulièrement concerné par ce poème car j’ai moi-même écrit dans le passé un poème sur une rangée  de platanes que les hommes avaient plantés le long d’une voie rectiligne reliant leurs habitations au lac d’Annecy qu’ils utilisaient alors comme voie d’eau pour transporter leurs marchandises et se rendre à la ville. Depuis, les platanes ont grandi, sont devenus immenses et magnifiques, et l’allée a pris l’apparence d’une voie triomphale qui vous conduit au lac. Alors, Fernando, avec toute l’amitié (qui ne peut être qu’à sens unique puisque vous êtes mort) et le respect que je vous dois, je ne suis pas d’accord avec vos propos. Seriez-vous un tantinet misanthrope ? Pourquoi les arbres ne pourraient-ils concourir, dans quelques occasions, aux actions humaines pour faire œuvre commune ?

l'allée des platanes (photo Enki, IMG_0463)

Axis Mundi – l’allée des platanes

C’est une allée rectiligne qui mène au lac
bordée de vénérables et imposants platanes.
Un jaillissement dans le paysage contre lequel 
les lignes molles des prairies et des bois
viennent se briser et se dissolvent.

Une volonté s’est manifestée, là.
Quelqu’un, dans le passé, a voulu faire un don 
ou envoyer un message aux hommes du futur.
Quel don ? quel message ?

Je quitte la clarté des champs et m’engage dans le long tunnel d’ombre où l’obscurité va s’épaississant.
Cinquante géants dressés au garde à vous se font face.
Leurs bras démesurés se tendent vers le ciel, comme le font les orants, 
leurs mains démultipliées brandissent d’épais bouquets de feuillage.
Est-ce pour honorer le promeneur où filtrer la clarté venue du ciel ?
Il semblerait que dans ce lieu, la lumière doit être atténuée et diffuse, comme elle l’est dans un temple ou une église.
Les géants me regardent passer, impassibles et silencieux.
Pourtant, l’autre soir, affolés par l’orage, je les ai entendus gémir et ai assisté à leur désespoir.
Ils agitaient leurs longs bras en tous sens, inondant le sol de menues branches et d’éclats de feuillages.
Ils sont silencieux mais ne sont pas dénués de langage,
le long de leurs troncs, leurs écorces ocellées telle la robe d’un jaguar nous racontent des histoires qui se renouvellent sans cesse.

Un langage s’exprime là,
un don offert ou un message délivré aux hommes du temps présent.
Quel don ? quel message ?

Rectitude, ordonnancement, symétrie, 
l’image froide et abstraite de la volonté humaine.
au début, le déroulement serein des prairies et des champs
mais bientôt, le désordre et la sauvagerie des délaissés de bois et des coulures de marécages, avant-gardes conquérantes dépêchées par le marais de l’Enfer, tout proche.
Ces lieux sont d’apparence inaccessibles, marqués par le Tabou.
Et pour dissuader les promeneurs fous ou trop intrépides,
on a creusé sur toute la longueur de l’allée, 
un large et profond fossé aux parois de glaise infranchissables.

L’allée serait-elle un chemin de salut
dont on ne doit s’écarter sous aucun prétexte ?
Serait-ce cela le don ?
Serait-ce cela le message ?

A égale distance des deux extrémités de l’allée, en limite des bois et des marais et entre deux arbres sentinelles, on a placé un banc de bois.
Personne ne s’y assoie jamais.
Il n’est pas destiné aux humains de passage,
il est réservé aux esprits invisibles des marécages et des bois
qui viennent là tromper leur ennui en regardant passer les hommes.
Certains soirs, je sens leur présence et ma chienne Gracie aussi les sent, lorsqu’elle aboie nerveusement dans le vide.

Peut-être veulent-ils nous transmettre quelque-chose,
un don, un message…
Quel don ? quel message ?

Enki sigle   Annecy, le 31 août 2015, remanié le 4 nov. 2016

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Pour lire l’article de ce blog relatif à ce poème, c’est  ICI

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Un (petit) pas de plus dans le désenchantement du monde

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paysage attribué à Gauguin

Retour à K…, dans le Finistère breton

      Suis enfin arrivé après une trop longue absence à mon cher K… Rien ne semble avoir changé depuis mon dernier séjour : mêmes murs massifs de granit gris usés par le temps, rongés par la mousse et le lichen que strient parfois les saillies fulgurantes d’un lierre belliqueux qui voue une haine tenace aux façades,  même cacophonie sage des toitures d’ardoises grises et bleues que l’on confond avec le ciel lorsque celui se plombe de nuages sombres et lourds, mêmes massifs exubérants d’hortensias dont les tiges ploient sous le poids de leurslourdes efflorescences rouillées, même silence pesant et compact troublé seulement par l’aboiement d’un chien qui a vu en vous un intrus, le chant d’un coq saisi soudainement d’un délire existentiel ou par les cris rauques d’un banc de mouettes qui, pour une raison inconnue, ont jetées leur dévolu sur votre portion de ciel. Comme d’habitude, aucun être humain n’est visible dans les trois uniques ruelles qui traversent le hameau ainsi que dans les cours des anciennes fermes et jardins attenants mais vous pressentez que derrière les vitrages sombres des petits fenêtres encadrées de blocs de granit taillés et soigneusement jointoyés les regards scrutateurs d’êtres invisibles, qu’ils appartiennent au monde d’ici-bas ou à l’autre monde, ne perdent aucun de vos faits et gestes…

   Rien ne semble avoir changé sauf un détail, invisible dans le paysage mais lourd de conséquences : le hameau est désormais couvert par un réseau de téléphone mobile et bénéficie même de la couverture 4G ! Dans le passé, pour pouvoir utiliser son mobile, il fallait monter au dernier étage de la vénérable demeure, jusque dans les combles, ouvrir un vasistas, escalader une chaise et après avoir réussi à extirper avec peine la moitié de son corps au travers du vasistas étroit, se dresser au-dessus de la toiture et tendre la main le plus haut possible pour tenter de capter un réseau hypothétique et capricieux. Voir jaillir de la toiture d’ardoise, tel un diable de sa boîte, une moitié de corps humain en pleine gesticulation et semblant entretenir une conversation avec un interlocuteur invisible était d’un comique du meilleur effet et nos correspondants au fait des conditions qui régissaient la communication ne manquaient pas de nous interpeller à ce sujet : « Je t’entends mal, peux-tu te pencher un peu plus ou même monter plus haut sur le faîtage…»,   J’avoue avoir éprouvé un regret face à cette avancée inattendue du « progrès » et ressenti la nostalgie pour ce qui nous apparaissait alors tout à la fois comme une gêne et une protection contre le monde extérieur. En fait, je m’aperçois aujourd’hui que j’appréciais hautement cette expérience cocasse, occasion unique donnée de partager pour un temps l’ordinaire des chats de gouttières en découvrant les toits de K… et le paysage qui l’accompagnait. L’abandon soudain de ce qui était devenu avec le temps un  « rite » que nous avions fini par intégrer et qui faisait partie de notre histoire familiale était à n’en pas douter un petit pas de plus dans ce que certains ont nommé « le désenchantement du monde »…

retour-a-k

    J’avais, il y a quelques années, écrit un poème sur l’une de nos arrivées dans le hameau de K… et dans lequel je faisais allusion de manière imagée et humoristique à cette difficulté que nous éprouvions alors de communiquer avec le monde extérieur. Ecrit aujourd’hui, ce poème serait, assurément,  totalement différent.

Havre de paix (version 2)

Sommes arrivés hier à K….
Les images, les bruits, la fureur,
sont restés à l’entrée du village,
bloqués par un cordon d’hortensias.
Ils s’agitent et trépignent,
tentant à tout prix de franchir les lignes.
Rares sont ceux qui y parviennent,
ils sont impitoyablement rattrapés…
On nous les emmène sous bonne garde
afin que nous décidions de leur sort.

Nous ne sommes pas cruels.
La plupart sont simplement éconduits,
mais ils arrivent que certains restent…
Cela dépend de l’air du temps
ou de notre humeur du moment.
Pas de télévision, pas de téléphone.
Lorsque nous ressentons le besoin
de connaître les nouvelles du monde,
il nous faut aller à la chasse au lépidoptère.

Dans les airs, au-dessus de la maison,
volètent, en route pour l’Amérique,
de grands papillons origamiques
aux ailes faites de papier journal. *
Y sont imprimées les nouvelles du jour,
cours de la bourse et faits divers.
En nous penchant par la lucarne,
nous en capturons quelques-uns
à l’aide du grand filet à fines mailles
qu’on utilise pour pêcher la crevette.

Après lecture, nous les relâchons, 
Ce n’était qu’un prélèvement passager
et il doivent accomplir leur voyage…

Enki sigle

 

°°°

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Tomas Tranströmer (1931-2015)

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* J’avais emprunté cette métaphore du papillon aux ailes en papier journal en hommage à l’un de mes poètes préférés, le poète suédois Tomas Tranströmer qui, dans son poème AIR MAIL (Baltiques, Œuvres complètes 1954-2004) l’a utilisée avec son génie habituel.

AIR MAIL

À la recherche d’une boîte aux lettres
je portais l’enveloppe par la ville.
Ce papillon égaré voletait
dans l’immense forêt de pierre et de béton.

Le tapis volant du timbre-poste
les lettres titubantes de l’adresse
tout comme ma vérité cachetée
planaient à présent au-dessus de l’océan.

L’Atlantique argenté et reptile.
Les barrières de nuages. le bateau de pêcheurs
tel un noyau d’olive qu’on recrache.
Et la cicatrice blafarde du sillage.

Le travail avance lentement ici-bas.
Je lorgne souvent du côté de l’horloge.
dans le silence cupide
les ombres des arbres sont des chiffres obscurs.

La vérité repose par terre
mais personne n’ose la prendre.
la vérité est dans la rue.
Et personne ne la fait sienne.

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article de ce blog lié :

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le petit chemisier rouge à pois blanc

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Flamme glacée

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Le petit chemisier à pois blancs

Lorsqu’elle est entrée,
tous les regards se sont portés sur elle,
la dévisageant avec insistance,
dans l’espoir de pouvoir croiser 
l’éclat de des yeux clairs.
Mais elle leur a refusé ses yeux clairs.
Les regards ont alors glissé
le long des courbes de son corps
et s’y sont longuement attardés :
regards inquisiteurs, regards impudiques,
regards hostiles, regards envieux.

Moi, j’étais fasciné par le petit chemisier
rouge à pois blancs qu’elle portait,
chemisier des années soixante,
si anachronique et désuet,
et par son air désabusé et absent.

Elle a lentement descendu l’escalier
avec une grâce féline 
sans accorder la moindre attention
à ceux qu’elle croisait sur son passage.
Lorsqu’elle est passé tout près de moi,
j’ai cru sentir les effluves d’un léger parfum
et n’ai pu m’empêcher de frissonner.

Elle a salué les maîtres de la maison,
échangé avec eux quelques mots aimables,
puis, toujours enfermée dans sa solitude, 
a gagné la piste de danse.
Là, elle a fermé les yeux, joint les mains au ciel
comme si elle voulait adresser une prière
et esquissé un lent mouvement du ventre
et des hanches qu’elle a peu à peu accentué
pour s’accorder au rythme de la musique.
Le mouvement a gagné le reste de son corps
qui s’est mis à onduler lascivement
puis se tordre d’une manière animale.

J’ai fixé longtemps, comme hypnotisé,
le petit chemisier rouge à pois blancs
qui se mouvait sur la piste de danse,
et ce visage absent dont les pensées
semblaient tournées vers elles-mêmes.

Cette flamme à la fois incandescente
et glacée qui dansait devant moi,
c’était la beauté de la jeunesse,
pleine de promesses et de fierté,
qui se refusait et se préservait,
affichant sa froide indifférence
et son défi à la face du monde.

C’est à ce moment, que Sue,
l’air moqueur,
qui m’avait durant tout ce temps observé,
me lança : « Elle est belle, hein ? »

Oui, elle était belle, très belle…

Enki sigle

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Rouge hypnotique

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Rouge hypnotique

Rouge hypnotique, je sais ton noir envers
qui aspire vers l’insondable abîme.
Rouge écarlate où s’écartèlent mes sens.
Rouge liquide vénéneux que je déglutine à satiété.
Rouge caressant d’un velours à la fois si doux et si lourd.
Rouge de honte et de désir sur des faces grimaçantes.
Rouge comme le monstre déchaîné de la colère.
Rouge aiguisé comme la pointe d’une baïonnette
qui aime s’enfoncer dans des chairs douces et molles.
Rouge d’une flamme qui ronge son frein et trépigne,
impatiente d’embraser l’univers tout entier.
Rouge qui monte et s’étend telle une marée de sang.
Rouge solaire trop glorieux des crépuscules d’été.
Rouge des langues de lave avides qui lèchent les collines.
Rouge irradiant comme métal liquide à la forge.
Rouge sanglant qui claque comme un oriflamme.
Rouge poignant des chants de désespoir et de révoltes.
Rouge de la chair qui palpite sous la pression du sang.
Rouge du sang giclant du cou du cochon qu’on égorge.
Rouge hurlant à mort dans le silence du monde.
Rouge aveuglant dans un monde aux yeux crevés.
Rouge de l’hymen profané de la jeune fille violée.

Rouge, Rouge, Rouge,
Rouge hypnotique, je sais ton noir envers.

Enki sigle

°°°
°°°
29 février 2016

°°°

   Cette photo d’un amaryllis écarlate m’a troublé par son aspect outrancièrement organique qui pourrait être celui de chairs mises à vif. La fleur sait se faire belle et désirable pour attirer l’attention de l’insecte pollinisateur avec ses pétales rouge sang et ses six étamines jaune soufre qui portent le pollen (le pistil, ce batonnet en forme de fourche qui reçoit le pollen d’une autre fleur n’est pas visible sur la photo). Ce qui est surprenant, c’est qu’à l’instar de l’insecte, nous puissions nous aussi être troublés. Sans doute par similitude métaphorique…

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Entre chien et loup

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Lac d’Annecy au crépuscule – photo Enki

°°°
       Entre chien et loup

—  « le monde était comme absent »,
      Que voulais-tu dire par là ?

—  Je voulais dire que si tout était bien là,
      le paysage en son entier, avec ses montagnes
      son ciel, ses nuages, son lac, ses arbres…
      il semblait manquer quelque chose,
      quelque chose d’indéfinissable et pourtant essentiel.
      Vois-tu, je venais juste de traverser
      la majestueuse allée bordée de platanes
      qui nous conduit avec les honneurs jusqu’au lac,
      cette Axis Mundi si chère à mon cœur.
      Tout paraissait trop calme, immobile et silencieux,
      semblant étrangement au repos, à l’arrêt…
      La surface du lac d’habitude si animée
      était figée et compacte telle une plaque de marbre.
      Pas la moindre once de vent
      et un silence oppressant pesait sur toute chose.
      Quant au soleil, il avait disparu et la lumière,
      timidement présente, comptait comme un sursis.
      C’était comme si le paysage tout entier
      était dans l’attente et la crainte  de quelque chose,
      quelque chose d’immense et implacable
      qui ne tarderait pas à se produire,
      et que la vie qui habituellement tout animait
      s’était enfuie et l’avait laissé exsangue.

      Oui, quand je disais que 
      « le monde était comme absent »,
      je voulais dire par là que le paysage
      paraissait avoir perdu ce qui faisait son âme
      et qu’il semblait réduit à l’état de simple décor.
      Peut-être était-ce le moyen qu’il avait choisi
      pour préparer son engloutissement par la nuit
      comme le fait une ville qui évacue ses habitants
      avant sa submersion par une armée barbare.

      Si tu savais le sentiment de désarroi extrême
      que l’on éprouve à ce moment là,
      d’être comme un survivant dans un lieu mort.
      Cette sensation que ressentira un jour lointain
      le dernier homme présent sur Terre.

      C’est le chant d’un oiseau
      qui m’a tiré de ces sombres pensées
      Un chant d’oiseau suivi d’un deuxième, 
      d’un troisième, puis de dizaines d’autres,
      des centaines d’autres, peut-être même des milliers.
      Tout le bois qui bordait la rive du lac
      retentissait soudainement d’un concert
      de joyeux piaillements, de sifflements harmonieux.
      Chacun voulait exceller dans son domaine
      et faisait de son mieux pour occuper le terrain.
      C’était une explosion continue de sons,
      une joyeuse et délirante cacophonie.
      Des mélopées de coassements rauques
      s’élevaient des épais massifs de roseaux
      et venaient s’ajouter au charivari ambiant.

      La gente ailée ne s’en laissait pas compter
      et tentait, dans un combat d’arrière-garde,
      de repousser l’avancée de la nuit…

Enki sigle

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Février 2016

Lac d'Annecy - photo Enki (IMG_3353)

Lac d’Annecy au crépuscule – photo Enki

Expérience vécue un soir au bord du lac, entre chien et loup, juste avant la tombée de la nuit.

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