Sappho de Mytilene : Lettre à une amie…


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Charles-Auguste Mengin – Sappho de Mytilène

Les blessures délicieuses de l’amour

Poème « À une femme aimée » de Sappho de Mytilène paru dans le recueil Odes d’Anacréon et de Sappho, traduction de Marcellot et Grosset, 1847.

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Voici une traduction plus récente de Yves Battistini dans le Le Cycle des Amies,  éd. Michel Chandeigne,

À une aimée

Un spasme étreint mon cœur dans ma poitrine,
Car si je te regarde un instant, je ne puis plus parler,
mais d’abord ma langue est brisée, voici qu’un feu
subtil soudain, a couru en frissons sous ma peau.
Mes yeux ne me laissent plus voir, un sifflement
tournoie dans mes oreilles.
Une sueur glacée couvre mon corps, et je tremble
toute entière possédée, et je suis
plus verte que l’herbe. D’une morte j’ai presque l’apparence

Mais il faut tout risquer…


 Et une autre traduction de Pascal Charvet, Ode à une Aimée, qui date de 1991

Il m’apparaît l’égal des dieux
cet homme qui face à toi
est assis, et proche, t’écoute
parler doucement

et rire, désirable, ce qui certes
dans ma poitrine a ébranlé mon coeur;
dès que je te vois un instant, plus aucun son
ne me vient,

mais ma langue se brise, un feu léger
aussitôt court dans ma chair
avec mes yeux je ne vois rien, mes oreilles
résonnent,

sur moi une sueur se répand, un tremblement
m’envahi, je suis plus verte
que l’herbe, et peu éloignée de la mort
je m’apparais à moi-même.

Mais il faut tout oser, puisque…


      Et pour vous mettre dans l’ambiance, je n’ai pu m’empêcher pour clore cet article d’ajouter la magnifique chanson O Erotas (erotas signifie amour en grec), inspirée de la poésie du poète grec bien nommé Odysseus Elytis et magistralement interprétée comme d’habitude par Angelique Ionatos.

Érotas

Odysseus Elytis

Éros
l’archipel
et la proue de l’écume
et les mouettes de leurs rêves
Hissé sur le plus haut mat
le marin fait flotter un chant
Éros
son chant
et les horizons de ses voyages
et l’écho de sa nostalgie
sur le rocher le plus mouillé la fiancée
attend un bateau

Éros
son bateau
Et la douce nonchalance de son vent d’été
et le grand foc de son espoir
sur la plus légère ondulation une île se berce
le retour.

II

Les eaux joueuses
les traversées ombreuses
disent l’aube avec ses baisers
qui commence
horizon –

Et la sauvage colombe
fait vibrer un son dans sa caverne
bleu éveil dans le puits
du jour
soleil –

Le noroît offre la voile
à la mer
caresses de chevelure
pour ses rêves insouciants
rosée –

Vague dans la lumière
à nouveau donne renaissance aux yeux
Là où la vie cingle vers le large
Vie
vu du lointain –

III

La Mer fait glisser ses baisers sur le sable caressé – Éros
la mouette offre à l’horizon
sa liberté bleue
Viennent les vagues écumantes
questionnant sans trêve l’oreille des coquillages

Qui a pris la jeune fille blonde et bronzée ?
la brise de la mer avec son souffle transparent
fait pencher la voile du rêve
Tout au loin
Éros murmure sa promesse – Mer qui glisse.

Poème d’Odysseus Elytis emprunté au site Esprits nomades et dont la traduction française a été adaptée par son auteur, site indispensable pour tous les amoureux de la poésie et que je vous recommande chaudement, c’est  ICI.


Ego dominus tuus


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Odilon Redon – Dante et Béatrice, 1914

Je suis ton maître…

     « Après que furent passées neuf années juste depuis la première apparition de cette charmante femme et le dernier jour, je la rencontrai vêtue de blanc, entre deux dames plus âgées. Comme elle passait dans une rue, elle jeta les yeux du côté où je me trouvais, craintif, et, avec une courtoisie infinie, dont elle est aujourd’hui récompensée dans l’autre vie, elle me salua si gracieusement qu’il me sembla avoir atteint l’extrémité de la Béatitude. L’heure où m’arriva ce doux salut était précisément la neuvième de ce jour. Et comme c’était la première fois que sa voix parvenait à mes oreilles, je fus pris d’une telle douceur que je me sentis comme ivre, et je me séparai aussitôt de la foule.

Vide cor meum (Lis dans mon cœur) est une chanson du compositeur irlandais Patrick Cassidy créée en 2001 inspirée par la Vita Nuova de Dante et plus précisément du sonnet « A ciascun’alma pressa » dans le chapitre 3 –  Interprété ici par le Chœur Libera.

      Rentré dans ma chambre solitaire, je me mis à penser à elle et à sa courtoisie, et en y pensant je tombai dans un doux sommeil où m’apparut une vision merveilleuse.
    Il me semblait voir dans ma chambre un petit nuage couleur de feu dans lequel je distinguais la figure d’un personnage inquiétant pour qui le regardait ; et il montrait lui-même une joie extraordinaire, et il disait beaucoup de choses dont je ne comprenais qu’une partie, où je distinguais seulement : « Ego dominus tuus. » Il me semblait voir dans ses bras une personne endormie, nue, sauf quelle était légèrement recouverte d’un drap de couleur rouge. Et en regardant attentivement, je connus que c’était la dame du salut, celle qui avait daigné me saluer le jour d’avant. Et il me semblait qu’il tenait dans une de ses mains une chose qui brûlait, et qu’il me disait: « Vide cor tuum. » Et quand il fut resté là un peu de temps, il me semblait qu’il réveillait celle qui dormait, et il s’y prenait de telle manière qu’il lui faisait manger cette chose qui brûlait dans sa main, et qu’elle mangeait en hésitant. Après cela, sa joie ne tardait pas à se convertir en des larmes amères ; et, prenant cette femme dans ses bras, il me semblait qu’il s’en allait avec elle vers le ciel. »

Dante Aligheri, Vita Nuova, sonnet « A ciascun’alma pressa », chap.3.


« Deirdre of Sorrows » ou la malédiction d’être trop belle…


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      Deirdre ou Derdriu, dont le nom signifie « Douleur », est une jeune fille à la beauté tragique de la mythologie irlandaise. Sa légende appartient au Cycle d’Ulster, elle est décrite dans le récit en prose Longes mac nUislenn (l’Exil des fils d’Usnech).

    Fille du barde Fedelmid, qui vit à la cour du roi Conchobar Mac Nessa, sa naissance a été entourée de faits étranges. Lors d’un festin, tous les guerriers ont entendu un cri déchirant qui les a fait se précipiter en armes : c’était le bébé encore dans le ventre de sa mère qui l’avait poussé. Le druide Cathbad prophétise l’arrivée d’une adorable fillette dont l’éclatante beauté provoquera des flots de sang. Tous veulent alors tuer l’enfant mais le roi Conchobar s’y oppose car il compte l’épouser quand elle aura grandi. Devenue aussi belle que le druide Cathbad l’avait annoncé, sa préférence va se porter sur le beau Noise, le neveu du roi. sachant qu’elle est promise à son oncle, celui-ci repousse d’abord ses avances mais la belle lui jette alors un sort (geis) qui l’oblige à l’enlever. Aidé de ses deux frères, Noise s’enfuit avec sa belle au royaume d’Alba (ancien nom celtique de l’Ecosse). Ils vivent de la chasse, à l’écart dans une forêt puis se placent sous la protection du roi du pays. L’intendant du royaume remarque la beauté de Deirdre et son roi le charge de lui faire la cour en secret, en son nom. Deirdre se plaît au jeu jusqu’à ce qu’elle découvre que le roi va faire assassiner son époux. Nouvelle fuite, nouvelle errance.

      Entretemps, le roi Conchobar a envoyé Fergus à la recherche de Deirdre, Noise et ses frères, mais leur roman d’amour a ému le cœur de beaucoup d’Irlandais. Seuls la ruse et le pouvoir magique du druide Cathbad va lui permettre de triompher. il parvient à faire revenir les exilés sous la promesse du pardon du roi mais c’est un piège. Le roi rompt sa promesse, fait tuer Noise et ses frères et jouit de sa promise, pendant un an. Au bout de cette année, il la donne au bourreau de Noise, Eogan Duntracht. C’en est trop pour Deirdre, et elle se jette dans le vide alors que le char l’emmene auprès de son nouveau mari.

     Un pin poussa sur chacune des tombes de Noise et de Deirdre et les deux arbres finirent par s’entremêler pour n’en former qu’un.

Crédit Wikipedia


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Patrick Cassidy – Deirdre of the Sorrows, 1998 – 45 mn

Détail des morceaux joués. si vous cliquez sur l’en-tête, vous êtes renvoyés sur le site YouTube original.

00:00 1 – Cía Deilm Dremun Derdrethar (What Is That Violent Noise That Resounds – Quel est ce bruit violent qui résonne ?)
07:13 2 – A Dherdriu, Maindéra Mar (O Deirdre, You Will Destroy Much – Oh Deirdre, tu vas semer la désolation !)
13:10 3 – Noísi Mac Uisnig (Naoise Son of Uisnech, Noise, fils d’Uisnecht)
19:27 4 – Loingas Mac n-Uisnich (The Exile of the Sons of Uisnech – L’exil des fils d’Uisnecht)
25:01 5 – Forruích Frinn Fergus Find (Against Us Transgressed Fair Fergus – Contre nous a trahi Fergus)
30:39 6 – Ná Bris Andiu Mo Chride (Do Not Break This Day, My Heart – Ne brise pas ce jour mon cœur)
34:34 7 – Aided Mac nUislenn ocus Derdrenn (The Violent Death of the Sons of Uisnech and of Deirdre – La mort violente des fils d’Uisnecht)
39:19 8 – Dr. John Hart, Bishop of Achonry Dr. John Art, Evêque d’Achorny
42:49 9 – Kitty Magennis
45:52 10 – Brian Maguire
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Vertiges et révélations


William Blake - l'Ancien des Jours traçant le cercle du monde (1794) William Blake – l’Ancien des Jours traçant le cercle du monde (1794)

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      Parmi les thèmes les plus traités dans ce blog, celui portant sur le phénomène de « révélation » est l’un des plus importants et des plus fréquemment nommé. la rubrique ABCDaire qui recense et classe par ordre alphabétique les articles de ce blog (cliquer sur le tableau des thèmes présenté sous la photo d’en-tête) indique que 14 articles ont déjà été à ce jour consacrés à ce thème ou ont à voir avec lui  :

Révélation (apparition, rencontre, découverte, dévoilement, illumination, surgissement, épiphanie, divination, initiation, conversion, ravissement, envoûtement, enchantement, magie, sortilège, saisissement, rapt, captation, possession, emportement, ébranlement, vertige, extase, sentiment océanique).

L’appel du vide ou du néant

La conversion religieuse

la puissance magique de l’art

L’émergence soudaine du Cosmos

Le vertige métaphysique ou anthropologique.

Le vertige amoureux, le coup de foudre.

Voir aussi le thème Vertigo et ses annexes dans le tableau des thèmes.

Et aussi quelques morceaux musicaux et chantés qui me transportent et m’envoûtent…

  • « Vide cor meum » de Patrick Cassidy inspirée par la Vita Nuova de Dante.
  • L’adagio de la Symphonie n°5 de Gustav Mahler sous la direction d’Herbert von Karajan.
  • « Ich bin der Welt abhanden gekommen » (Me voilà coupé du Monde) de Mahler
  • « Du bist die Ruh » de Schubert chanté par Dietrich Fischer-Dieskau : « Une peinture étonnamment épurée d’une paix transcendantale ».
  • « La chanson de Solweig » d’Edvard Grieg interprétée par Anna Netrebko et le groupe électro Schiller.
  • « L’Adieu » (final du chant de la Terre) de Mahler interprété par Kathleen Ferrier sous la direction de Bruno Walter.

orantsReprésentations de l’Orant : à gauche gravure anthropomorphique de Los Barruecos en Espagne – au milieu, peinture rupestre del Pla de Petracos en Espagne (- 8.000 ans) – à droite, l’Orante sur une fresque de la catacombe de Priscille à Rome (IVe siècle). (images tirées d’un article de ce blog sur le peintre Hodler, c’est ICI)

Qu’est-ce qu’une révélation ?

     Selon la définition du philologue allemand Walter F. Otto, la « révélation » (Offenbarung) désigne chez l’être humain le phénomène « d’ouverture venant d’en haut, du surhumain sur l’homme; une ouverture qu’avec la meilleure volonté du monde il est incapable de se donner, qu’il ne peut que recevoir de la parole d’une autorité, avec gratitude et docilité ». Se penchant sur les liens profonds qui unissent la révélation et le mythe, Walter Otto poursuit en affirmant que celui-ci « n’est pas le résultat d’une réflexion, vu que la vérité qu’il contient et qu’il est n’a pas été conclue au terme d’une démarche de la pensée, une seule possibilité demeure : loin d’être saisi et appréhendé par l’homme, le mythe, à l’inverse, a saisi et appréhendé (voir ébranlé) l’homme lui-même (ce qu’atteste l’attitude immédiatement active (…) qui en résulte). La vérité ne devient donc pas manifeste à l’homme à la suite de ses propres investigations, elle ne peut se révéler qu’elle-même. » (Essai sur le mythe, p.55)

      Tout semble dit dans ce texte. La « révélation », ce sentiment puissant qui vous « appréhende » et vous « ébranle » ne provient pas, selon ce penseur de votre for intérieur, ou tout au moins, n’est pas contrôlé par vous. Tout au contraire, il s’impose à vous, venant d’en haut, ce qui signifie qu’il vous est imposé avec autorité par une entité supérieure à laquelle vous ne pouvez qu’obéir avec gratitude et docilité… C’est donc à un ravissement auquel nous avons à faire. La révélation agit comme le ferait un charme par un effet d’un sortilège qui annihile la volonté de celui qui en est frappé. On retrouve là tous les attributs du sacré tels qu’il a été défini par le compatriote homonyme de Walter Otto, le théologien Rudolf Otto dans son essai Das heilige (le Sacré) et vulgarisé plus tard par l’historien des religions roumain Mircea Eliade : Le sacré ne se contrôle pas, il se « manifeste » et s’impose à nous par un acte mystérieux transmettant quelque chose de « Tout autre » étranger à notre monde… Ajoutons que l’adhésion n’est pas toujours docile comme nous le présente Walter F. Otto qui faisait plutôt référence dans ses écrits à la conversion religieuse, n’oublions pas que le mot ravissement  issu du latin rapereentraîner avec soi », « enlever de force ») possède le double sens de « adhésion par subjugation » et d’ « enlèvement par la force ». La révélation peut aussi se manifester avec violence sous l’effet d’un choc déstabilisateur qui diminue les facultés de défenses du sujet.

Le 6 avril 1637, Coup de foudre de Pétrarque pour Laure de NovesLe 6 avril 1637, Coup de foudre de Pétrarque pour Laure de Noves

Le Caravage - Conversion de Paul de Tarse sur le chemin de Damlas, vers 1600.jpgLe Caravage – Conversion de Paul de Tarse sur le chemin de Damas, vers 1600

William Blake - The Great Red Dragon and the Woman Clothed in SunWilliam Blake – Le Dragon rouge et l’homme solaire, vers 1803

      Dans les articles qui suivront nous poursuivrons la réflexion commencée avec nos articles précédents sur la relation intrinsèque qui semble unir le phénomène de révélation — qu’elle soit artistique (expérience du «sublime», inspiration), sensuelle (coup de foudre) ou spirituelle (conversion) — avec les concepts de profane et de sacré et sur le rapport qui unit le sacré et le religieux. Doit-on considérer que le sacré est toujours de nature religieuse ou peut-on envisager la forme paradoxale d’un sacré qui serait de nature « laïque » ? Une réponse positive à cette question aurait pour effet de le réintégrer dans la dimension du profane… Pour tenter de répondre à ces questions, nous étudierons chez divers penseurs et artistes qui ont déclarés avoir vécu l’expérience de révélation le contenu qu’ils donnaient à ce phénomène et comment ils expliquaient son apparition.

      Peut-être avez-vous vous-mêmes fait l’expérience d’une révélation que vous voudrez nous faire partager…


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Paris en noir et blanc et Paris en couleur – Poèmes et chanson sur la ville


Au pied des tours de Notre-Dame,

Au pied des tours de Notre-Dame,
La Seine coule entre les quais.
Ah ! le gai, le muguet coquet !
Qui n’a pas son petit bouquet ?
Allons, fleurissez-vous, mesdames !
Mais c’était toi que j’évoquais
Sur le parvis de Notre-Dame ;
N’y reviendras-tu donc jamais ?
Voici le joli moi de mai…

Je me souviens du bel été,
Des bateaux-mouches sur le fleuve
Et de nos nuits de la Cité.
Hélas ! qu’il vente, grêle ou pleuve,
Ma peine est toujours toute neuve :
Elle chemine à mon côté…

De ma chambre du Quai aux Fleurs,
Je vois s’en aller, sous leurs bâches,
Les chalands aux vives couleurs
Tandis qu’un petit remorqueur
Halète, tire, peine et crache
En remontant, à contre-coeur,
L’eau saumâtre de ma douleur…

Francis Carco (1896-1958)


Paris en noir et blanc

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Jacques Dutronc

Il est cinq heures Paris s’éveille

Je suis le dauphin de la place Dauphine                     La Tour Eiffel a froid aux pieds
Et la place Blanche a mauvais’mine                            L’Arc de Triomphe est ranimé
Les camions sont pleins de lait                                     Et l’Obélisque est bien dressé
Les balayeurs sont pleins d’balais                               Entre la nuit et la journée

Il est cinq heures, Paris s’éveille,                                Il est cinq heures, Paris s’éveille,

Le café est dans les tasses                                             Les journaux sont imprimés
Les cafés nettoient leurs glaces                                   Les ouvriers sont déprimés
Et sur le boulevard Montparnasse                             Les gens se lèvent, ils sont brimés
La gare n’est plus qu’une carcasse                             C’est l’heure ou je vais me coucher

Il est cinq heures, Paris s’éveille, Paris s’éveille     Il est cinq heures, Paris se lève
                                                                                                 Il est cinq heures,                                          Les banlieusards sont dans les gares.                         je n’ai pas sommeil
A la Villette, on tranche le lard                                   
Paris by night regagne les cars                                     Jacques Lanzmann (1927-2006)
Les boulangers font des bâtards

Il est cinq heures, Paris s’éveille, Paris s’éveille


      La chanson doit beaucoup au flûtiste Roger Bourdin qui, travaillant sur un autre projet dans un studio voisin de celui de l’enregistrement, a improvisé un solo de flûte en une seul prise qui donnera à la chanson dont tous trouvaient jusque là la mélodie un peu plate, l’originalité nécessaire. Les paroles écrites par Jacques Lanzmann et son épouse d’alors Anne Ségalen sont inspirées de la chanson Tableau de Paris à cinq heures du matin écrite en 1802 par le chansonnier Marc-Antoine-Madeleine Désaugier.

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Marc-Antoine-Madeleine Désaugiers.

Tableau de Paris
à cinq heures du matin

L’ombre s’évapore,                   Gentille, accorte,                  « Adieu donc, mon père ;
Et déjà l’aurore                          Devant ma porte                 Adieu donc, mon frère ;
De ses rayons dore                    Perrette apporte                  Adieu donc, ma mère.
Les toits d’alentour ;                 Son lait encor chaud ;        — Adieu, mes petits. »
Les lampes pâlissent,                Et la portière                       Les chevaux hennissent,
Les maisons blanchissent,       Sous la gouttière                 Les fouets retentissent,
Les marchés s’emplissent,       Pend la volière                    Les vitres frémissent :
On a vu le jour.                          De dame Margot.                 Les voilà partis !

De la Villette,                              Le joueur avide,                   Dans chaque rue
Dans sa charrette,                     La mine livide                       Plus parcourue,
Suzon brouette                          Et la bourse vide                  La foule accrue
Ses fleurs sur le quai,               Rentre en fulminant,          Grossit tout à coup :
Et de Vincenne                          Et sur son passage               Grands, valetaille,
Gros-Pierre amène                   L’ivrogne, plus sage,            Vieillards, marmaille,
Ses fruits que traîne                Cuvant son breuvage,          Bourgeois, canaille,
Un âne efflanqué.                    Ronfle en fredonnant.          Abondent partout.

Déjà l’épicière,                          Tout chez Hortense              Ah ! quelle cohue !
Déjà la fruitière,                       Est en cadence :                    Ma tête est perdue,
Déjà l’écaillère                          On chante, danse,                 Moulue et fendue :
Saute à bas du lit.                     Joue, et cetera…                    Où donc me cacher ?
L’ouvrier travaille,                  Et sur la pierre                      Jamais mon oreille
L’écrivain rimaille,                  Un pauvre hère                    N’eut frayeur pareille…
Le fainéant bâille,                   La nuit entière                      Tout Paris s’éveille…
Et le savant lit.                         Souffrit et pleura.                 Allons nous coucher.

J’entends Javotte,                    Le malade sonne,
Portant sa hotte,                     Afin qu’on lui donne
Crier : Carotte,                         La drogue qu’ordonne        
Panais et chou-fleur !             Son vieux médecin,            
Perçant et grêle,                      Tandis que sa belle
Son cri se mêle                       Que l’amour appelle,
À la voix frêle                         Au plaisir fidèle,                    
Du gai ramoneur.                   Feint d’aller au bain.           

L’huissier carillonne,            Quand vers Cythère              
Attend, jure et sonne,            La solitaire,                            
Ressonne, et la bonne,          Avec mystère,
Qui l’entend trop bien,         Dirige ses pas,
Maudissant le traître,           La diligence
Du lit de son maître              Part pour Mayence,
Prompte à disparaître,         Bordeaux, Florence,
Regagne le sien.                     Ou les Pays-Bas.


Et une autre version de la chanson de Dutronc, cette fois en couleur et dans une interprétation toute personnelle…

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Vous ne connaissiez pas An Pierlé ?


Ville

Trams, autos, autobus,                                 Je marche, emporté par la foule,
Un palais en jaune pâli,                                Vague qui houle,
De beaux souliers vernis,                            Revient, repart, écume
De grands magasins, tant et plus.             Et roule encore, roule.

Des cafés et des restaurants                       Nul ne sait ce qu’un autre pense
Où s’entassent des gens.                              Dans l’inhumaine indifférence.
Des casques brillent, blancs                       On va, on vient, on est muet,
Des agents, encor des agents.                    On ne sait plus bien qui l’on est
                                                                             Dans l’immense ville qui bout,
Passage dangereux. Feu rouge,                  immense soupe au lait.
Feu orangé, feu vert.
Et brusquement, tout bouge.                      Maurice Carême (1899-1878)
On entend haleter les pierres.


Pour consulter le site  « Poésie – La ville en poésie« , c’est  ICI


Performance – la rivière dans le ciel…


Liquid shard

   Imaginez être sur les rives d’une rivière couleur d’argent au flux mouvant et bondissant toute en courbes et en méandres. L’une de ces rivières que l’on rencontre aux pieds des montagnes, traversant des prairies verdoyantes, assagie d’avoir quitté les trop fortes pentes mais qui porte encore en elle la force et le vertige accumulés au cours ses descentes rapides au travers des enrochements et le souvenir enivrant des remous et des projections d’écume. Mais cette rivière ne se trouve pas au pied des montagnes, ne traverse pas une prairie  verdoyante, elle se trouve en plein cœur d’une grande ville américaine. Maintenant imaginez cette portion de rivière, ce flux argenté tout en courbes et en méandres s’arracher soudainement du sol, s’élever lentement au-dessus de vous tel un ruban léger et évanescent, changer de forme au gré du vent et devenir une vague volante lumineuse et transparente chargée d’écume, une onde liquide mouvante, un nuage chargé de milliers de gouttelettes d’eau lumineuses évoluant dans le ciel ou bien encore le mur d’eau d’une cascade.

    Ce rêve, car c’en est un, Patrick Shearn, un artiste américain créateur du studio Poetic Kinetics l’a réalisé à Pershing Square, une place de Los Angeles. Cette performance était éphémère et n’a duré que deux semaines au cours de l’été 2016. On imagine quelles ambiances fantastiques pourraient être crées par l’utilisation à grande échelle de cette technique qui se résume en toute simplicité à la mise sous tension de câbles métalliques et de filets porteurs de milliers de filaments de polyester argenté flottants au gré du vent.


 

Sortilèges


Duo de fleurs fatales…

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Le « Duo des fleurs » (1883) est l’air le plus connu de l’opéra en trois actes Lakmé du compositeur français Léo Delibes inspiré du roman de Pierre LotiRarahu ou le Mariage de Loti (1880) et créé le 14 avril 1883 à l’Opéra-Comique de Paris qui conte l’amour tragique de Lakmé, une jeune princesse hindoue pour un officier britannique. L’air qui accompagne une scène qui se passe dans l’enceinte sacrée d’un temple que la princesse s’apprête à quitter pour aller cueillir des fleurs en compagnie de sa servante Mallika est interprété ici par les cantatrices Anna Netrebko & Elina Garanca – Les illustrations sont tirées du tableau de Francis Auburtin, Les Nymphes, la forêt et la mer (1886-1924).


Le livret

Lakmé

Viens, Mallika, les lianes en fleurs
Jettent déjà leur ombre
Sur le ruisseau sacré, qui coule calme et sombre,
Éveillé par le chant des oiseaux tapageurs !

Mallika

Oh ! maîtresse,
C’est l’heure où je te vois sourire,
L’heure bénie où je puis lire
Dans le cœur toujours fermé de Lakmé !


                           Lakmé                                  Mallika

Dôme épais le jasmin                  Sous le dôme épais où le blanc jasmin
À la rose s’assemble,                    
À la rose s’assemble,
Rive en fleurs, frais matin,         
Sur la rive en fleurs, riant au matin,
Nous appellent ensemble.          
Viens, descendons ensemble.
Ah ! glissons en suivant              
Doucement glissons; De son flot charmant
Le courant fuyant;                       
Suivons le courant fuyant;
Dans l’onde frémissante,           
Dans l’onde frémissante,
D’une main nonchalante,          
D’une main nonchalante,
Gagnons le bord,                         
Viens, gagnons le bord
Où l’oiseau chante,                      
Où la source dort.
l’oiseau, l’oiseau chante.            
Et l’oiseau, l’oiseau chante.
Dôme épais, blanc jasmin,        
Sous le dôme épais, Sous le blanc jasmin,
Nous appellent ensemble !       
Ah ! descendons ensemble !


Lakmé

Mais, je ne sais quelle crainte subite,
S’empare de moi,
Quand mon père va seul à leur ville maudite;
Je tremble, je tremble d’effroi !

Mallika

Pour que le dieu Ganeça le protège,
Jusqu’à l’étang où s’ébattent joyeux
Les cygnes aux ailes de neige,
Allons cueillir les lotus bleus.

Lakmé

Oui, près des cygnes
Aux ailes de neige,
Allons cueillir les lotus bleus

***


Cinéma

Les_Predateurs.jpg     Une séquence magnifique et torride du film « The Hunger » (Les Prédateurs) réalisé en 1983 par Tony Scott à partir du roman de Whitley Strieber mettant en scène Catherine Deneuve et Suzanne Sarendon (on y voit aussi David Bowie) utilise de manière heureuse en bande sonore ce morceau de l’opéra de Léo Delibes interprété par Anna Netrebko & Elina Garanca. Le rythme lancinant de la mélodie accompagne merveilleusement la scène d’amour entre les deux femmes, rythme qui va peu à peu être altéré par une cacophonie angoissante et s’accroître jusqu’à devenir insupportable lors de la scène finale de la morsure de la vampire (voir ci-dessous la suite).


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