Regards croisés : déconstruction


Déconstruction – photo Enki, 1er août 2017 à 14h 07

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Tullio Crali, ÒPlongŽe sur la villeÓ, 1939

   À Sète, dans une belle propriété du Mont Saint-Clair entourée de pins et dominant la Méditerranée, j’ai pénétré dans une vieille serre délabrée aux vitres brisées. L’idée m’est venue de photographier de manière erratique le jardin à travers les vitres en jouant comme il m’arrive souvent avec la fonction photo panoramique de mon Iphone. Le résultat est une vision éclatée et déformée de l’ossature métallique de la serre et du jardin qui l’entoure. Immédiatement, une image me vient à l’esprit, celle du tableau futuriste réalisé par le peintre italien Tullio Crali en 1939 : « Plongée sur la ville« . Ce peintre avait découvert l’aviation en 1928 et s’était aussitôt enthousiasmé pour cette activité qui allait dés lors influencer sa production artistique. En 1929, il adhère au mouvement futuriste créé par Marinetti et inaugure l’aéropeinture avec le Manifeste de l’aéropeinture rédigé par Marinetti, Balla, Prampolini, Depero, Dottori, Cappa, Colombo, Sansoni et Somenzi, publié dans l’article Perspectives de vol dans lequel est affirmé que « les perspectives changeantes du vol constituent une réalité absolument nouvelle et qui n’a rien en commun avec la réalité traditionnellement constituée par les perspectives terrestres » et que « dépeindre depuis en haut cette nouvelle réalité impose un mépris profond pour le détail et une nécessité de tout synthétiser et transfigurer »  –  (crédit Wikipedia)


La serre de la propriété merveilleuse

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Un poème de métal et de verre patiné par le temps


L’univers fantastique par la déconstruction


« Trouver l’objet même qui se fait contempler sans fin » – L’Esclave : un conte sensuel de Paul Valéry


Paul Valéry (1871-1945)

   Sète, « l’île singulière » donnerait-elle naissance à des êtres singuliers ? C’est en visitant le musée Paul Valéry, bâti au-dessus du cimetière marin que le poète a immortalisé dans l’un de ses poèmes et où il est enterré que j’ai découvert avec stupéfaction et enthousiasme en lisant son essai la Jeune Parque la singularité poétique de cet auteur complexe et exigeant que j’avais jusque là à peine lu (poèmes Le cimetière marin et quelques autres). L’extrait présenté ci après du conte L’Esclave, inachevé comme le sont plusieurs des écrits de la Jeune Parque, aborde avec sensualité plusieurs des thèmes favoris de l’auteur : les caractères de la nymphe Calypso et de Narcisse, l’amour passion et la fonction et le pouvoir de la parole.


Jean-Auguste-Dominique Ingres, The Grand Odalisque, 1814,

Jean-Auguste-Dominique Ingres – La Grande Odalisque, 1814

L’esclave (La Jeune Parque), extrait.

     J’étais esclave, et le plus heureux des philosophes. On m’avait pris sur la mer, ivre de vent, de fatigue et de veilles; ivre de vide, sourd, et les membres rompus de coups par les bonds et par les écarts innombrables du navire, qui me rendait de tout son poids les durs transports d’une tempête interminable. Je fus recueilli et remis à terre. À peine sur la rive, ceux qui m’ont sauvé m’ont lié sur-le-champ pour être vendu. Mais la reine de leur pays, sur la rumeur qui vint jusqu’à elle que j’étais de Byzance, et le disciple des disciples de Métrodore, m’ayant longuement considéré, me retint pour soi seule. Elle fit mettre à mon col une petite chaine d’or que j’ai sucée bien des fois et mordue. Bientôt je pus douter si j’étais esclave de son sceptre, ou la chose (le captif) de ses regards absolus et des ses membres éclatants. Je ne songeais plus à ma patrie. Lorsqu’un homme intérieur trouve dans le monde sensible l’objet même qui se fait contempler sans fin, il se détache aisément de son histoire antérieure. Mes jours nouveaux croissaient et se multipliaient comme des plantes épaisses, entre ma mémoire et mon cœur.

     La bizarre souveraine n’était jamais lasse de m’entendre. Elle m’ordonnait de parler de toutes choses. Je m’asseyais sur mes talons, sous la domination de son visage. Cette femme couchée était d’une forme longue qui s’allongeait comme une presqu’île jusqu’aux pieds merveilleusement clairs et colorés (coquillages) qui l’achevaient. Parfois je ne savais plus ce que je disais, à cause de ces extrémités délicates. Elle aimait que je me perdisse devant elle dans les raisonnements de mes démons que je faisais battre sur mes lèvres. Ses yeux obscurs buvaient ma bouche fabuleuse, et il arrivait que la sienne tout à coup s’abattît sur le plus beau de mon discours. Elle m’enjoignait sous peine de la vie de ne jamais converser qu’avec soi seule. Même l’idée de mon passé la tourmentait. Elle ne pouvait imaginer sans amertume que j’eusse vécu avant de la connaître. Il lui était odieux de penser que j’eusse montré jadis les éléments de la logique aux Amazones, et enseigné le principes de la lyre aux jeunes oisifs de Phocée. Elle me fit battre de verges pour lui avoir confié avec une certaines complaisance quelques chose de ces époques de ma vie. Ensuite elle baisa mes plaies en murmurant : « J’attacherais ces maux cuisants à tes bons souvenirs »

Paul Valéry, conte L’Esclave – Histoires brisées – La Jeune Parque, édit. nef poésie Gallimard – pp.78-80


Pour d’autres articles sur Paul Valéry


Pour faire le portrait d’un oiseau…


poème de Jacques Prévert – Un conseil, suivez bien la recette !

Pour faire le portrait d’un oiseau

Peindre d’abord une cage
avec une porte ouverte
peindre ensuite
quelque chose de joli
quelque chose de simple
quelque chose de beau
quelque chose d’utile
pour l’oiseau

Placer ensuite la toile contre un arbre
dans un jardin
dans un bois
ou dans une forêt
se cacher derrière l’arbre
sans rien dire
sans bouger…

Parfois l’oiseau arrive vite
mais il peut aussi bien mettre de longues années
avant de se décider

Ne pas se décourager
attendre
attendre s’il le faut pendant des années
la vitesse ou la lenteur de l’arrivée
de l’oiseau n’ayant aucun rapport
avec la réussite du tableau

Quand l’oiseau arrive
s’il arrive
observer le plus profond silence
attendre que l’oiseau entre dans la cage
et quand il est entré
fermer doucement la porte avec le pinceau
puis
effacer un à un les barreaux
et ayant soin de ne toucher aucune des plumes de l’oiseau
faire ensuite le portrait de l’arbre
en choisissant la plus belle de ses branches
pour l’oiseau
peindre aussi le vert feuillage et la fraîcheur du vent
la poussière du soleil
et le bruit des bêtes de l’herbe dans la chaleur de l’été
et puis attendre que l’oiseau se décide à chanter

Si l’oiseau ne chante pas
c’est mauvais signe
mais s’il chante c’est bon signe
signe que vous pouvez signer
alors vous arrachez tout doucement
une des plumes de l’oiseau
et vous écrivez votre nom dans un coin du tableau.

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Zut ! J’ai du ne pas suivre tout à fait la recette…


Aunt Helen de T. S. Eliot


Anna Rosenkrantz  (1863 - 1944)  -  An interior.pngAnna Rosenkrantz, danish  (1863 – 1944)  –  An interior

Aunt Helen

Miss Helen Slingsby was my maiden aunt,
and lived in a small house near a fashionable square
Cared for by servants to the number of four.
Now when she died there was silence in heaven
And silence at her end of the street.
The shutters were drawn and the undertaker wiped his feet —
He was aware that this sort of thing had occurred before.
The dogs were handsomely provided for,
But shortly afterwards the parrot died too.
The dresden clock continued ticking on the mantelpiece,
And the footman sat upon the dining-table
Holding the second housemaid on his knees —
Who had always been so careful while her mistress lived.

Oxford, 1915  

Thomas Stearns Eliot, First poems, a selection (1910-1920)


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Tante Hélène

Miss Hélène Slingsby, ma tante, restée fille,
Habitait une petite maison aux abords d’un square de bon ton
Servie par quatre domestiques.
Elle vint à mourir et le ciel fit silence
Et silence son bout de rue.
On ferma les persiennes, le croque-mort s’essuya les pieds —
Ce n’était pas la première fois qu’il avait vu pareille chose.
Les chiens furent amplement pourvus,
Mais bientôt la perruche rendit l’âme à son tour.
la pendule de Dresde continua son tic tac,
Et le valet de pied s’assit sur la grand’ table
Avec sur ses genoux, la seconde femme de chambre —
Elle qui du temps de sa maîtresse avait été si pointilleuse.

traduction : Pierre Leyris – Edition bilingue La Terre Vaine et autres poèmes, Editions du Seuil, 1976.


articles liés :

  • The Hollow men avec une référence au film Apocalypse Now de Coppola
  • la chanson The End des Doors chantée par Jim Morrison

illustre illustrateur : les lettrines érotiques de Valentin Le Campion


Valentin Le Campion (1903-1952).pngValentin Le Campion (1903-1952)

Capture d’écran 2017-05-11 à 18.53.16.png     Valentin Nikolaevitch Bitt est né le 26 septembre 1903 à Moscou. Après des études artistiques commencées en 1920 il devient l’élève du  graveur Alexei Kravtchenko qui le prend comme élève mais fuyant le régime soviétique, il choisit en 1927 de s’installer en France, pays de sa grand-mère maternelle. Il a alors 24 ans et entre à l’école des Beaux-arts de Paris où il reçoit l’enseignement du peintre et graveur Stéphane Pannemaker puis du graveur sur cuivre Albert Decaris, c’est dans l’atelier de celui-ci qu’il rencontre  Jane Chouillet qui deviendra son épouse en 1928. Entre-temps il a adopté le nom de sa grand-mère maternelle, Le Campion. En 1933, le couple s’installe dans la toute nouvelle cité-jardin du Plessis-Robinson où sont installés de nombreux artistes. Valentin a reçu ses premières commandes à la fin des années 1920, avec des ex-libris notamment. Puis viennent les premières illustrations de livres édités par Fayard et Ferenzi. De 1925 à 1950, il gravera quelque 1 600 bois et illustrera plus de 40 livres, dont une œuvre majeure, Les Dieux ont soif d’Anatole France (1946), avec pas moins de 137 bois. En mai 1952, alors au sommet de son art, le graveur est frappé par la maladie. Il meurt le 25 octobre 1952. (crédit Valentin Le Campion, graveur sur bois : document réalisé par le LASLAR de l’université de Caen)


Gravures des sonnets amoureux de la poétesse Louise Labé

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Apres qu’un tems
la gresle et le tonnerre
Ont le haut mont
de Caucase batu,
Le beau jour vient, de lueur revetu
Quand Phobus ba son cerne fait en terre,

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Las ! que me sert,
que si parfaitement
Louas jadis
et ma tresse dorée,
Et de mes yeux la beauté comparee
A deus soleils, dont Amour finement


Gravures pour l’Art d’aimer d’Ovide


Lettre de la Religieuse Portugaise de Gabriel Joseph de Lavergne, comte de Guilleragues avec Et Tout le Reste N’est Rien de Claude Aveline– Paris Emile-Paul, 2 tomes,1947.


Ex Libris


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Le monogramme VLC, signature de Valentin Le Campion


Pour en savoir plus sur Valentin Le Campion

 

Quand l’âne joue le rôle du bouc (émissaire)


Jean de La Fontaine 1Jean de La Fontaine (1621-1695)

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Les animaux malades de la Peste

Un mal qui répand la terreur,
Mal que le Ciel en sa fureur
Inventa pour punir les crimes de la terre,
La PESTE (puisqu’il faut l’appeler par son nom)
Capable d’enrichir en un jour l’Achéron,
Faisait aux animaux la guerre.
Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés :
On n’en voyait point d’occupés
A chercher le soutien d’une mourante vie ;
Nul mets n’excitait leur envie ;
Ni Loups ni Renards n’épiaient
La douce et l’innocente proie.
Les Tourterelles se fuyaient :
Plus d’amour, partant plus de joie.

Le Lion tint conseil, et dit :
—  « Mes chers amis,
Je crois que le Ciel a permis
Pour nos péchés cette infortune ;
Que le plus coupable de nous
Se sacrifie aux traits du céleste courroux,
Peut-être il obtiendra la guérison commune.
L’histoire nous apprend qu’en de tels accidents
On fait de pareils dévouements :
Ne nous flattons donc point ; voyons sans indulgence
L’état de notre conscience.
Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons
J’ai dévoré force moutons.
Que m’avaient-ils fait ? Nulle offense :
Même il m’est arrivé quelquefois de manger
Le Berger.
Je me dévouerai donc, s’il le faut ; mais je pense
Qu’il est bon que chacun s’accuse ainsi que moi :
Car on doit souhaiter selon toute justice
Que le plus coupable périsse. »

—  « Sire, dit le Renard, vous êtes trop bon Roi ;
Vos scrupules font voir trop de délicatesse ;
Eh bien, manger moutons, canaille, sotte espèce,
Est-ce un péché ? Non, non. Vous leur fîtes Seigneur
En les croquant beaucoup d’honneur.
Et quant au Berger l’on peut dire
Qu’il était digne de tous maux,
Etant de ces gens-là qui sur les animaux
Se font un chimérique empire. »

Ainsi dit le Renard, et flatteurs d’applaudir.
On n’osa trop approfondir
Du Tigre, ni de l’Ours, ni des autres puissances,
Les moins pardonnables offenses.
Tous les gens querelleurs, jusqu’aux simples mâtins,
Au dire de chacun, étaient de petits saints.

L’Ane vint à son tour et dit :  
—  « J’ai souvenance
Qu’en un pré de Moines passant,
La faim, l’occasion, l’herbe tendre, et je pense
Quelque diable aussi me poussant,
Je tondis de ce pré la largeur de ma langue.
Je n’en avais nul droit, puisqu’il faut parler net»

A ces mots on cria haro sur le baudet.
Un Loup quelque peu clerc prouva par sa harangue
Qu’il fallait dévouer ce maudit animal,
Ce pelé, ce galeux, d’où venait tout leur mal.
Sa peccadille fut jugée un cas pendable.
Manger l’herbe d’autrui ! quel crime abominable !
Rien que la mort n’était capable
D’expier son forfait : on le lui fit bien voir.

Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.

Jean de La Fontaine (1621-1695)

Gustave Doré - Les animaux malades de la Peste de Jean de La Fontaine, 1866-1867Gustave Doré – illustration de la fable


Les épidémies :  recherche de boucs émissaires

     Il n’est pas rare, lors des période d’agitation intense, que l’ensemble des rivalités  ou des tensions converge soudainement sur une personne ou un groupe de personnes dont l’élimination apparaît alors à la foule comme la seule action capable de régler la crise en cours. Cela a été le cas en particulier des épidémies au cours desquelles la population d’une ville chargeait un bouc émissaire. Dans la pièce de théâtre, Œdipe Roi, Sophocle présente l’épidémie qui avait frappé la ville de Thèbes comme une punition divine en représailles de l’assassinat du précédent roi Laïos, châtiment qui ne cesserait qu’au moment où le coupable (en l’occurrence Œdipe lui-même) serait sacrifié. Au moyen-âge les Juifs étaient persécutés sous l’accusation d’être les responsables des épidémies de lèpre et de peste par empoisonnement des puits.

       J’ai trouvé dans l’essai de René Girard Sanglantes origines un texte qui apporte un éclairage sur ce thème du bouc émissaire :

René Girard   Rappelons-nous, à ce stade, le nombre stupéfiant de mythes ayant trait à des meurtres collectivement préparés et/ou perpétués par des groupes d’hommes ou de dieux, en général pour des raisons extrêmement « urgentes » ou « légitimes ». Mais parfois aussi sans aucune raison apparente ou expressément évoquée, sauf qu’il doit en aller ainsi. Il se trouve que des ensembles entiers de mythes, la saga dyonisaque par exemple, ont pour dénominateur commun une scène unique, et qu’il s’agit d’une véritable scène de lynchage. Étant donné le penchant thériomorphe de la mythologie, ou plutôt l’absence de différenciation entre hommes et animaux qui la caractérise, il est également très significatif que, dans toutes les parties du monde, les animaux qui vivent en troupeaux, en meutes ou en bandes — tous ceux qui ont un mode de vie grégaire, même s’ils sont totalement inoffensifs entre eux ou envers l’homme — jouent invariablement le rôle de la Walkyrie meurtrière de la mythologie germanique, rôle toujours semblable, au fond, à celui des hommes (qui procèdent au lynchage).
      Ce rôle peut, en tous lieux, être tenu par des animaux : qu’on songe aux chevaux et sangliers de la mythologie grecque, aux kangourous d’Australie, aux bisons des plaines d’Amérique ou aux buffles de l’Inde. Et qu’on se souvienne, dans le premier Livre de la Jungle, du lynchage du méchant tigre par le buffle asiatique conduit par Mowgli; qu’on garde à l’esprit les scènes presque innombrables de violence collective qui peuplent et le premier et le second Livre de la Jungle. Qu’on se rappelle également les scènes tout aussi innombrables de chasse, de meurtre ou d’expulsion à caractère collectif perpétués dans la mythologie par des animaux à l’encontre d’autres animaux ou à l’encontre d’êtres humains, ou bien par des êtres humains à l’encontre d’autres humains ou à l’encontre d’animaux. J’incline, quant à moi, à lire ces scènes comme des transpositions du meurtre collectif, et non à voir dans le meurtre collectif une transposition de la chasse collective.

     À l’époque de la peste noire, on tua des étrangers, on massacra des Juifs et, deux siècles plus tard, on fit brûler des sorcières, et cela pour des raisons parfaitement identiques à celles rencontrées dans nos mythes. Tous ces malheureux se retrouvèrent indirectement victimes des tensions internes engendrées par les épidémies de peste et autres catastrophes collectives dont ils étaient tenus responsables par leurs persécuteurs.

René Girard, sanglantes origines, pp. 29-30

     Il y a au moins un point où la fable de La Fontaine se démarque des rites liés au sacrifice d’un bouc émissaire. Il se situe dans la morale de l’histoire : 

Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.

Capture d’écran 2017-04-14 à 13.05.20.png       En fait, dans les sociétés anciennes, il n’était pas rare que le roi soit sacrifié en cas de défaites, d’épidémie ou de mauvaises récoltes. C’était le cas chez les Celtes qui n’hésitaient pas à occire leur souverain pour apaiser le courroux de leurs dieux ou pour se choisir un nouveau monarque plus efficace. En Irlande, on a découvert récemment dans un tourbière une momie datant de – 2000 ans av. J.C., la mort de ce personnage résultait d’un sacrifice accompagné de tortures. L’Homme de Croghan, c’est son nom, avaient eu les bras percés pour pouvoir passer des cordes qui devaient le maintenir et ses mamelons avaient été tranchés. Un autre personnage, l’Homme de Clonycavan, avait reçu un traitement semblable. Les archéologues pensent que ces deux sacrifiés étaient des rois car dans l’ancienne culture celtique le fait de sucer les tétons du roi était un geste de soumission. Le fait de les couper avait pour effet de le rendre incapable de régner dans ce monde ou dans un autre.


Arno Rafael Minkkinen ou la fusion-transmutation avec le paysage


S’affranchir de la gravité

balanced-equation-11.jpgArno Rafael Minkkinen  – Lawrence, Ta’cec, Malta, 2002

L’une de mes photographies préférées qui me fait irrésistiblement
penser à la Création d’Adam de Léonard de Vinci

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069e1b7d9ebf77fc5fa5ad0cd58c34e9.pngArno Rafael Minkkinen – Self-portrait with Tuovi, Karjusaari, Lahti, Finland, 1992.

La femme

    « Quant à mon travail réalisé avec des femmes, il a été crucial dans ma carrière. La première d’entre elles a été mon épouse, avant que je ne photographie également d’autres femmes. J’ai l’espoir que mes images expriment un amour profond pour les femmes. La nature romantique d’un tel projet est inévitable. Connaître les circonstances de ma naissance peut aider à mieux comprendre mon travail. Evidemment, un bec-de-lièvre est un moindre mal en comparaison de handicaps du visage bien plus lourds, mais pour l’adolescent follement amoureux des femmes que j’étais, il a fallu attendre l’université pour connaître mon premier baiser…»

Abbaye de Montmajour, Arles, France, 1983.jpgArno Rafael Minkkinen  – Abbaye de Montmajour, Arles, France, 1983

Arno Rafael Minkkinen, Grand Canyon, 1995Arno Rafael Minkkinen, Grand Canyon, 1995

      Les photographies d’Arno Rafael Minkkinen m’ont permis de comprendre que lorsque nous regardons un paysage, que ce soit dans la réalité ou en représentation, nous ne pouvons nous empêcher de projeter à l’intérieur de celui-ci la présence de l’homme. Lorsque nous contemplons une vaste étendue comme le Grand Canyon à partir d’un point de vue situé en bordure de vide et que nous éprouvons une sensation de vertige, ce sentiment de vertige n’est pas inhérent au précipice en tant que tel mais se produit au plus profond de nous-même parce que nous nous imaginons chuter dans le vide. L’image de cette chute de notre corps dans le vide est inscrite de manière inconsciente dans notre esprit telle une image subliminale. Arthur London dans l’un de ses romans a défendu l’idée que cette peur, inscrite dans nos gènes, remontait aux temps anciens où nos lointains ancêtres vivaient dans les arbres. Ils avaient alors tous ressentis au moins une fois l’expérience tragique de la chute et par conséquent la crainte de celle-ci les accompagnait à chaque instant, même et surtout, pendant les périodes de sommeil au cours desquelles ils étaient le plus vulnérables. Arno Rafael Minkkinen ne fait par la mise en scène de sa présence dans le paysage que « révéler » cette image subliminale.

Enki sigle

Arno Rafael Minkkinen, Dead Horse Point Utah,, 1997.jpgArno Rafael Minkkinen – Dead Horse Point Utah,, 1997

      Cette photographie m’a tout de suite fait penser au Christ de saint Jean de la Croix de Salvador Dalí qui déclarait : « Le Ciel, voilà ce que mon âme éprise d’absolu a cherché tout au long d’une vie qui a pu paraître à certains confuse et, pour tout dire parfumée au soufre du démon. Le Ciel ! Malheur à celui qui ne comprendra pas cela. […] Le Ciel ne se trouve ni en haut, ni en bas, ni à droite, ni à gauche, le Ciel est exactement au centre de la poitrine de l’homme qui a la Foi. »

Christ de saint Jean de la Croix de Salvador Dalí


250x250_2015Arno Rafael Minkkinen

     Il y a un aspect ontologique dans les photographies de l’américain d’origine finlandaise Arno Rafael Minkkinen. Le sujet essentiel de son œuvre, l’homme, toujours en relation avec le paysage, y apparaît nu, le plus souvent de manière tronquée et sans tête ni visage. Dans ces photographies ce n’est pas à un individu, en l’occurrence lui-même, que l’on a à faire mais à un homme désincarné traité comme une abstraction qui entretient avec le paysage une relation de nature surnaturelle et ambiguë par sa propension à s’affranchir des lois de la Nature que sont la gravité, la notion d’échelle, la différenciation et la spécificité des formes. Les corps apparaissent suspendus dans les airs, en état de lévitation et leurs formes épousent exactement le tracé des montagnes ou des vallées. C’est en cela que les photographies d’Arno Rafael Minkkinen dégagent une transcendance de nature presque religieuse. On y perçoit une présence qui s’apparente au sacré comme dans cette photo extraordinaire présentée ci-dessus de pieds suspendus dans le vide qui font penser à une crucifixion ou bien à celle présentée ci-dessous d’un gisant dont on ne distingue pas le visage étendu dans un esquif à l’allure d’aéronef qui semble sur le point de décoller pour le conduire vers un autre monde. Le parcours de sa vie personnelle (il a du être opéré très jeune d’un bec de lièvre) et les études de philosophie et de religion qu’il a mené à New York y sont sans doute pour quelque chose.

      Né en 1945 à Helsinki, Arno Rafael Minkkinen a émigré avec sa famille aux États-Unis en 1951. En 1963, il entre à l’Université Wagner pour y étudier la philosophie et la religion puis de 1972 à 1974, il étudie à la Rhode Island School of Design avec Harry Callahan. À l’occasion d’un emploi dans une agence de publicité, il étudie la photographie auprès de Ken Heyman et John Benson. Il fréquente les milieux photographiques et développe sa sensibilité au fur et à mesure de ses rencontres avec des artistes comme  Ralph Gibson, Harry Callahan, Aaron Siskind, Minor White et Lisette Model.  Il est actuellement professeur d’art à l’université du Massachussetts Lowell et professeur associé à l’université d’Aalto à Helsinki et poursuit ses autoportraits : des images non retouchées de la silhouette humaine dans des paysages naturels et urbains. Il a exposé aux Rencontres d’Arles en 1983 et en 2013.

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Le choix du Noir et Blanc

        « De temps en temps, il m’est arrivé de réaliser quelques travaux en couleur, mais je me suis aperçu que j’avais l’air complètement nu, en couleur. Je redevenais Arno et non plus cette figure marchant sur l’eau. La nudité, en soi, ne me gêne pas, mais la couleur conduit mon travail dans un registre différent, plus documentaire. Le fondement créatif de mon travail reste le fait que rien n’y est manipulé. Ce que vous voyez dans l’image s’est passé devant l’objectif. Pourtant, en y réfléchissant vraiment, le choix du noir & blanc, en termes purement techniques, est une forme suprême de manipulation, puisque la scène s’est à l’origine jouée en couleur. »

La non représentation de la tête

      « Commençons par distinguer une tête d’un visage. Une tête peut être anonyme ; un visage l’est rarement. Montrer ma tête dans mes photographies ne changerait pas radicalement les choses quant à la question de l’identité, mais rendre mon visage visible rapprocherait mon travail de la tradition de l’autoportrait, ce qui n’a jamais vraiment été mon but. J’ai toujours voulu orienter mon travail vers des thèmes plus universels. Il y a une forme d’anonymat suffisante à ne pas montrer ma tête, quand au même moment l’ensemble de mon travail peut être considéré comme un autoportrait. »

* La plupart des textes d’Arno Rafael Minkkinen présentés dans ces pages sont tirés d’une interview réalisée par Anna Serwanska de la revue ENTRE en août 2013. C’est ICI.


Epouser le paysage

entretien_-_minkkinen_1Arno Rafael Minkkinen – Maroon Bells Sunrise, Aspen, Colorado 2012

       « Je n’avais jamais vraiment pensé à mon corps comme à un instrument, mais d’une certaine façon cela est vrai. Si, quand je me regarde dans un miroir, je suis quelqu’un d’autre, quand je me regarde avec mes yeux, je tiens l’instrument qui fait que toutes ces images ont lieu. Je ne peux pas voir ma nuque, mon dos, mes fesses, mais toutes les autres parties du corps sont visibles à mes yeux, ce qui me permet ainsi d’essayer toutes sortes d’images possibles. Les réaliser requiert évidemment une forme de tension, et parfois des contorsions de toutes sortes. Mais ce n’est pas dans mon intention de montrer cette tension, ces contorsions. Ce que subit mon corps n’est rien d’autre qu’un moyen d’atteindre un ailleurs, un autre monde, un nouveau concept de la figure humaine. Quelles sont mes limites ? Si je suis sur une falaise, c’est la force de la corde enroulée à l’arbre qui me retient, la force des racines qui retiennent l’arbre au bord de la falaise, la force de mes orteils sur la glace glissante qui m’empêchent de plonger vers ma mort dans la mer froide. »

entretien_-_minkkinen_2Arno Rafael Minkkinen – Continental Divide at Independence Pass, Colorado, États-Unis, 2013

featured_Arno-Minkkinen–Geiranger-Fjord-I-2006.jpgArno Rafael Minkkinen – Geiranger Fjord, 2006

Arno-Minkkinen_Stranda-Horizon-Norway-2006.jpgArno Rafael Minkkinen – Stranda Horizon, Norway, 2006

Arno Rafael Minkkinen - Bird of Lianzhou, Lianzhou, China, 2006.jpgArno Rafael Minkkinen – Bird of Lianzhou, Lianzhou, China, 2006

      « Changer d’échelle, se rendre compte à quel point nous pouvons être grand ou petit par rapport à notre environnement, pourrait être une métaphore de l’esprit humain, un moyen d’exprimer nos états émotionnels, nos craintes et nos désirs, tout en étant certain de se souvenir de l’immensité de l’univers qui nous entoure. »

Capture d_écran 2017-04-02 à 01.55.34Arno Rafael Minkkinen, Oulunjärvi Afternoon, Kajaani, Finland, 2009

Quand à cette photographie du corps ramassé de Minkkinen flottant entre air et eau, c’est au célèbre tableau de Magritte, le château dans les Pyrénées qu’elle me fait penser.

Magritte - le château des Pyrénées

Arno Rafael Minkkinen, Santa Fe, USA, 2000Arno Rafael Minkkinen, Santa Fe, USA, 2000

Belle illustration de la boutade qu’il me plait de répéter selon laquelle, en ce qui me concerne, « je vois dans les paysages des corps de femmes et dans le corps des femmes des paysages. »