Sur la mer du sommeil, un poème d’Yvan Goll


article publié une première fois le 3 octobre 2016

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photographie Guenter Knop


Sur la mer du sommeil

Sur la mer du sommeil
Ta cuisse est le modèle de toutes les vagues
Roulant vers les passés futurs

A la mesure de ton souffle
La vague universelle
Respire et meurt

Cousine des cyclades
Filleule de la grande Anadyomène
Fais-moi perdre ce visage d’homme

( Yvan Goll, Multiple Femme – Imprimerie Caractères, 1956 p.30 ) II/300


oiseaux noirs


article publié une première fois le 6 décembre 2015

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Coeur sur glace

Navires sibériens sur les icebergs de nuit
Vous avez des oiseaux à bord
Les oiseaux noirs d’une fiancée inconnue
Celle qui a un cœur sous le sein transparent de neige

Mais dans ma maison de ciment armé
Ma barbe pousse comme aux morts
Mes yeux creusés pour mieux la recueillir
La femme sous mon crâne
L’oiseau de proie qui mange ma cervelle .

Yvan Goll – (Images de Paris – n° 40, Avril 1923. 9 vers )


   Yvan Goll (1891-1950) est un écrivain et poète français qui a participé aux mouvements expressionniste et surréaliste. Né à Saint-Dié, commune des Vosges restée française après le rattachement de l’Alsace-Lorraine à l’Empire allemand en 1870, il poursuivra ses études commencées en France aux universités de Strasbourg, Fribourg-en-Brisgau et Munich. Cette formation allemande jointe à sa connaissance de l’anglais fera que son œuvre poétique sera trilingue. Exilé aux États-Unis entre 1939 et 1947 pour échapper, en tant que juif, aux persécutions allemandes, il ne survivra que peu de temps à son retour France, victime d’une leucémie.


Quand Mariette Lydis croquait Verlaine…


Capture d’écran 2018-12-20 à 05.20.54.pngPaul Verlaine (1844-1896)

Parallèlement

     C’est en 1889 que Verlaine publie ce recueil de poème chez l’éditeur Léon Vanier à Paris. Il est au crépuscule de sa vie et depuis la mort de sa mère survenue 3 ans plus tôt, il n’est que l’ombre de lui-même, ayant sombré dans l’alcool, sans le sou, vagabondant et alternant les séjours dans les hôpitaux. Paradoxalement, cette époque est aussi celle de la reconnaissance si longtemps attendue. Cette œuvre s’inscrit dans un projet plus vaste qu’il mène depuis plusieurs années et qui consiste à présenter sous forme de 4 recueils les parts sombres et lumineuses de sa personne. Le recueil Parallèlement qui décrit la part sombre et maudite sera le premier publié et doit s’inscrire « en parallèle » sinon en opposition aux trois autres recueils qui suivront et qui auront pour tâche de définir la part claire et positive du poète après la rédemption qu’il espère suite à sa conversion au catholicisme  : Sagesse, Amour et Bonheur. Mais la présentation de ce premier recueil dans lequel abondent les scènes érotiques et scabreuses contraires à la morale bourgeoise du temps  est ambiguë car, alors que devait transparaître dans ce qui était présenté comme une confession le regret de l’auteur, on constate au contraire une complaisance certaine dans la description des scènes érotiques qui laisse à penser que la rédemption n’est pas complète. Mais pouvait-il en être autrement ? Verlaine est un être ambivalent dont la vie aura oscillé en permanence entre l’élévation vers un idéal de pureté impossible à atteindre et la chute dans des abîmes sans fond. C’est sans doute à cette ambivalence absolue que nous devons son œuvre poétique si attachante.


 gettyimages-56233749-1024x1024.jpgMariette Lydis (1887-1970)

    Mariette Lydis est une comète lumineuse qui aura traversé le ciel européen avant se de poser sur le sol argentin. Née à Vienne en 1887 sous le nom de Marietta Ronsperger dans une famille juive, on connaît peu de choses sur son enfance sauf qu’elle a beaucoup voyagé à travers l’Europe et qu’elle est sur le plan de la peinture autodidacte. Sa carrière de peintre est connue  de 1919 à 1922 par ses œuvres signées des initiales MPK, du nom de son premier mari, Julius Koloman Pachoffer-Karñy. Divorcée de celui-ci, elle épouse en 1918 un citoyen grec du nom de Jean Lydis, et vivra avec lui un temps près d’Athènes avant de reprendre sa liberté en 1925 et se transporter un temps à Florence. Ayant fait connaissance du romancier, poète et auteur dramatique italien Massimo Bontempelli qui vivait alors à Paris et était très proche des cercles surréalistes, elle le suit à Paris en 1926 puis décide de s’installer en France dont elle prendra la nationalité en 1939. Elle se lie en 1928 au comte Giuseppi Govone, un éditeur d’art ami de Gabriel d’Annunzo, qu’elle épousera en 1934. Au moment de l’Anschluss, dans la crainte d’une invasion allemande, elle rejoint son amie intime  Erica Marx, une éditrice anglaise fille du riche collectionneur Hermann Marx (Cobham). Mais au bout d’une année, elle part pour Buenos Aires en juillet 1940 à l’invitation du marchand d’art Muller, pays où elle s’installera définitivement jusqu’à sa mort survenue en 1970. Mariette Lydis est connue par ses estampes en couleurs et pour ses illustrations aux couleurs délicates « empreintes de douceur et d’une certaine grâce nonchalante » de grands ouvrages littéraires pour des auteurs tels que Paul Valéry, Paul Verlaine, Edgar Poe, Armand Godoy, etc… Amie de Montherlant, elle a illustré plusieurs de ses œuvres telles Le serviteur châtié (1927) et Serge Sandrier (1948). Elle a illustré également Les Claudine de Colette (1935), Une Jeune Pucelette… (Folastrie) de Pierre de Ronsard (1936), Les Paradis artificiels de Charles Baudelaire (1955), , Madame Bovary de Flaubert (1949). Enfin elle était passée maître de l’illustration érotique avec ses séries réalisées entre 1926 et 1930 sur les prostituées, les lesbiennes et les figures de femmes à la sensualité forte et expressive. Parmi les illustrations d’ouvrages érotiques on citera les eaux-fortes de Sappho (1933), Les chansons de Bilitis de Pierre Louys (1946) et « Parallèlement » de Paul Verlaine édité en 1949 par l’éditeur Georges Guillot et dont nous présentons ci-après quelques exemples…

nude-watched-by-paul-verlaine.jpgIllustration de la page d’en-tête du recueil
En arrière-plan est représenté Paul Verlaine


«Parallèlement : un livre orgiaque et sans trop de mélancolie »

    Le recueil se compose de quatre grandes parties titrées : « Les Amies », « Filles », « Révérences » et « Lunes » et de deux autres parties, l’une introductive qui comporte une préface, un avertissement, et deux poèmes ; l’autre n’est pas titrée et rassemble un grand nombre de poèmes en fin de recueil. Pour lire l’ensemble des poèmes du recueil consulter le site Wikisource, c’est ICI .

À Mademoiselle ***

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Rustique beauté
Qu’on a dans les coins,
Tu sens bon les foins,
La chair et l’été.

Tes trente-deux dents
De jeune animal
Ne vont point trop mal
À tes yeux ardents.

Ton corps dépravant
Sous tes habits courts,
Retroussés et lourds,
Tes seins en avant,

Tes mollets farauds,
Ton buste tentant,
— Gai, comme impudent,
Ton cul ferme et gros,

Nous boutent au sang
Un feu bête et doux
Qui nous rend tout fous,
Croupe, rein et flanc.

Le petit vacher
Tout fier de son cas,
Le maître et ses gas,
Les gas du berger

Je meurs si je mens,
Je les trouve heureux,
Tous ces culs-terreux,
D’être tes amants.

***


Impression fausse

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Dame souris trotte
Noire dans le gris du soir,
Dame souris trotte
Grise dans le noir.

On sonne la cloche :
Dormez, les bons prisonniers
On sonne la cloche :
Faut que vous dormiez.

Pas de mauvais rêves,
Ne pensez qu’à vos amours.
Pas de mauvais rêves :
Les belles toujours !

Le grand clair de lune !
On ronfle ferme à côté.
Le grand clair de lune
En réalité !

Un nuage passe,
Il fait noir comme en un four.
Un nuage passe.
Tiens, le petit jour !

Dame souris trotte,
Rose dans les rayons bleus.
Dame souris trotte :
Debout, paresseux !

***


Pensionnaires

Mariette Lydis - Pensionnaires, 1920 (Parrallèlement par Verlaine)

L’une avait quinze ans, l’autre en avait seize ;
Toutes deux dormaient dans la même chambre
C’était par un soir très lourd de septembre :
Frêles, des yeux bleus, des rougeurs de fraise,

Chacune a quitté, pour se mettre à l’aise,
La fine chemise au frais parfum d’ambre.
La plus jeune étend les bras et se cambre,
Et sa sœur, les mains sur ses seins, la baise.

Puis tombe à genoux, puis devient farouche
Et tumultueuse et folle et sa bouche
Plonge sous l’or blond, dans les ombres grises ;

Et l’enfant, pendant ce temps-là, recense
Sur ses doigts mignons des valses promises,
Et, rose, sourit avec innocence.

***


La dernière fête galante

Capture d’écran 2018-12-19 à 20.52.31.pngPour une bonne fois, séparons-nous,
Très chers messieurs et si belles mesdames.
Assez comme cela d’épithalames,
Et puis là, nos plaisirs furent trop doux.

Nul remords, nul regret vrai, nul désastre ;
C’est effrayant ce que nous nous sentons
D’affinités avecque les moutons
Enrubannées du pire poétastre.

Nous fûmes trop ridicules un peu
Avec nos airs de n’y toucher qu’à peine.
Le Dieu d’amour veut qu’on ait de l’haleine.
Il a raison ! Et c’est un jeune Dieu.

Séparons-nous, je vous le dis encore.
Ô que nos cœurs qui furent trop bêlants,
Dès ce jourd’hui réclament trop hurlants
L’embarquement pour Sodome et Gomorrhe !

***


Ces passions…

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Ces passions qu’eux seuls nomment encore amours
Sont des amours aussi, tendres et furieuses,
Avec des particularités curieuses
Que n’ont pas les amours certes de tous les jours.

Même plus qu’elles et mieux qu’elles héroïques,
Elles se parent de splendeurs d’âme et de sang
Telles qu’au prix d’elles les amours dans le rang
Ne sont que Ris et Jeux ou besoins érotiques,

Que vains proverbes, que riens d’enfants trop gâtés,
— « Ah ! les pauvres amours banales, animales,
Normales ! Gros goûts lourds ou frugales fringales,
Sans compter la sottise et des fécondités ! »

— Peuvent dire ceux-là que sacre le haut Rite,
Ayant conquis la plénitude du plaisir,
Et l’insatiabilité de leur désir
Bénissant la fidélité de leur mérite.

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La plénitude ! Ils l’ont superlativement :
Baisers repus, gorgés, mains privilégiées
Dans la richesse des caresses repayées.
Et ce divin final anéantissement !

Comme ce sont les forts et les forts, l’habitude
De la force les rend invaincus au déduit.
Plantureux, savoureux, débordant, le déduit !
Je le crois bien qu’ils ont la pleine plénitude !

Et pour combler leurs vœux, chacun d’eux tour à tour
Fait l’action suprême, a la parfaite extase,
— Tantôt la coupe ou la bouche et tantôt le vase, —
Pâmé comme la nuit, fervent comme le jour.

Leurs beaux ébats sont grands et gais. Pas de ces crises :
Vapeurs, nerfs. Non, des jeux courageux, puis d’heureux
Bras las autour du cou, pour de moins langoureux
Qu’étroits sommeils à deux, tout coupés de reprises.

Dormez, les amoureux ! Tandis qu’autour de vous
Le monde inattentif aux choses délicates,
Bruit ou gît en somnolences scélérates,
Sans même, il est si bête ! être de vous jaloux.

Et ces réveils francs, clairs, riants, vers l’aventure
De fiers damnés d’un plus magnifique sabbat ?
Et salut, témoins purs de l’âme en ce combat
Pour l’affranchissement de la lourde nature !

***


Autres illustrations érotiques de Mariette Lydis


Paris en noir et blanc et Paris en couleur – Poèmes et chanson sur la ville


Au pied des tours de Notre-Dame,

Au pied des tours de Notre-Dame,
La Seine coule entre les quais.
Ah ! le gai, le muguet coquet !
Qui n’a pas son petit bouquet ?
Allons, fleurissez-vous, mesdames !
Mais c’était toi que j’évoquais
Sur le parvis de Notre-Dame ;
N’y reviendras-tu donc jamais ?
Voici le joli moi de mai…

Je me souviens du bel été,
Des bateaux-mouches sur le fleuve
Et de nos nuits de la Cité.
Hélas ! qu’il vente, grêle ou pleuve,
Ma peine est toujours toute neuve :
Elle chemine à mon côté…

De ma chambre du Quai aux Fleurs,
Je vois s’en aller, sous leurs bâches,
Les chalands aux vives couleurs
Tandis qu’un petit remorqueur
Halète, tire, peine et crache
En remontant, à contre-coeur,
L’eau saumâtre de ma douleur…

Francis Carco (1896-1958)


Paris en noir et blanc

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Jacques Dutronc

Il est cinq heures Paris s’éveille

Je suis le dauphin de la place Dauphine                     La Tour Eiffel a froid aux pieds
Et la place Blanche a mauvais’mine                            L’Arc de Triomphe est ranimé
Les camions sont pleins de lait                                     Et l’Obélisque est bien dressé
Les balayeurs sont pleins d’balais                               Entre la nuit et la journée

Il est cinq heures, Paris s’éveille,                                Il est cinq heures, Paris s’éveille,

Le café est dans les tasses                                             Les journaux sont imprimés
Les cafés nettoient leurs glaces                                   Les ouvriers sont déprimés
Et sur le boulevard Montparnasse                             Les gens se lèvent, ils sont brimés
La gare n’est plus qu’une carcasse                             C’est l’heure ou je vais me coucher

Il est cinq heures, Paris s’éveille, Paris s’éveille     Il est cinq heures, Paris se lève
                                                                                                 Il est cinq heures,                                          Les banlieusards sont dans les gares.                         je n’ai pas sommeil
A la Villette, on tranche le lard                                   
Paris by night regagne les cars                                     Jacques Lanzmann (1927-2006)
Les boulangers font des bâtards

Il est cinq heures, Paris s’éveille, Paris s’éveille


      La chanson doit beaucoup au flûtiste Roger Bourdin qui, travaillant sur un autre projet dans un studio voisin de celui de l’enregistrement, a improvisé un solo de flûte en une seul prise qui donnera à la chanson dont tous trouvaient jusque là la mélodie un peu plate, l’originalité nécessaire. Les paroles écrites par Jacques Lanzmann et son épouse d’alors Anne Ségalen sont inspirées de la chanson Tableau de Paris à cinq heures du matin écrite en 1802 par le chansonnier Marc-Antoine-Madeleine Désaugier.

Marc-Antoine_Desaugiers
Marc-Antoine-Madeleine Désaugiers.

Tableau de Paris
à cinq heures du matin

L’ombre s’évapore,                   Gentille, accorte,                  « Adieu donc, mon père ;
Et déjà l’aurore                          Devant ma porte                 Adieu donc, mon frère ;
De ses rayons dore                    Perrette apporte                  Adieu donc, ma mère.
Les toits d’alentour ;                 Son lait encor chaud ;        — Adieu, mes petits. »
Les lampes pâlissent,                Et la portière                       Les chevaux hennissent,
Les maisons blanchissent,       Sous la gouttière                 Les fouets retentissent,
Les marchés s’emplissent,       Pend la volière                    Les vitres frémissent :
On a vu le jour.                          De dame Margot.                 Les voilà partis !

De la Villette,                              Le joueur avide,                   Dans chaque rue
Dans sa charrette,                     La mine livide                       Plus parcourue,
Suzon brouette                          Et la bourse vide                  La foule accrue
Ses fleurs sur le quai,               Rentre en fulminant,          Grossit tout à coup :
Et de Vincenne                          Et sur son passage               Grands, valetaille,
Gros-Pierre amène                   L’ivrogne, plus sage,            Vieillards, marmaille,
Ses fruits que traîne                Cuvant son breuvage,          Bourgeois, canaille,
Un âne efflanqué.                    Ronfle en fredonnant.          Abondent partout.

Déjà l’épicière,                          Tout chez Hortense              Ah ! quelle cohue !
Déjà la fruitière,                       Est en cadence :                    Ma tête est perdue,
Déjà l’écaillère                          On chante, danse,                 Moulue et fendue :
Saute à bas du lit.                     Joue, et cetera…                    Où donc me cacher ?
L’ouvrier travaille,                  Et sur la pierre                      Jamais mon oreille
L’écrivain rimaille,                  Un pauvre hère                    N’eut frayeur pareille…
Le fainéant bâille,                   La nuit entière                      Tout Paris s’éveille…
Et le savant lit.                         Souffrit et pleura.                 Allons nous coucher.

J’entends Javotte,                    Le malade sonne,
Portant sa hotte,                     Afin qu’on lui donne
Crier : Carotte,                         La drogue qu’ordonne        
Panais et chou-fleur !             Son vieux médecin,            
Perçant et grêle,                      Tandis que sa belle
Son cri se mêle                       Que l’amour appelle,
À la voix frêle                         Au plaisir fidèle,                    
Du gai ramoneur.                   Feint d’aller au bain.           

L’huissier carillonne,            Quand vers Cythère              
Attend, jure et sonne,            La solitaire,                            
Ressonne, et la bonne,          Avec mystère,
Qui l’entend trop bien,         Dirige ses pas,
Maudissant le traître,           La diligence
Du lit de son maître              Part pour Mayence,
Prompte à disparaître,         Bordeaux, Florence,
Regagne le sien.                     Ou les Pays-Bas.


Et une autre version de la chanson de Dutronc, cette fois en couleur et dans une interprétation toute personnelle…

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Vous ne connaissiez pas An Pierlé ?


Ville

Trams, autos, autobus,                                 Je marche, emporté par la foule,
Un palais en jaune pâli,                                Vague qui houle,
De beaux souliers vernis,                            Revient, repart, écume
De grands magasins, tant et plus.             Et roule encore, roule.

Des cafés et des restaurants                       Nul ne sait ce qu’un autre pense
Où s’entassent des gens.                              Dans l’inhumaine indifférence.
Des casques brillent, blancs                       On va, on vient, on est muet,
Des agents, encor des agents.                    On ne sait plus bien qui l’on est
                                                                             Dans l’immense ville qui bout,
Passage dangereux. Feu rouge,                  immense soupe au lait.
Feu orangé, feu vert.
Et brusquement, tout bouge.                      Maurice Carême (1899-1878)
On entend haleter les pierres.


Pour consulter le site  « Poésie – La ville en poésie« , c’est  ICI


Ballade des menus propos


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François Villon (1431- ? )

Ballade des menus propos (1458)

Je connois bien mouches en lait,
Je connois à la robe l’homme,
Je connois le beau temps du laid,
Je connois au pommier la pomme,
Je connois l’arbre à voir la gomme,
Je connois quand tout est de mêmes,
Je connois qui besogne ou chomme,
Je connois tout, fors que moi-mêmes.

Je connois pourpoint au collet,
Je connois le moine à la gonne,
Je connois le maître au valet,
Je connois au voile la nonne,
Je connois quand pipeur jargonne,
Je connois fous nourris de crèmes,
Je connois le vin à la tonne,
Je connois tout, fors que moi-mêmes.

Je connois cheval et mulet,
Je connois leur charge et leur somme,
Je connois Biatris et Belet,
Je connois jet qui nombre et somme,
Je connois vision et somme,
Je connois la faute des Boemes,
Je connois le pouvoir de Rome,
Je connois tout, fors que moi-mêmes.

Prince, je connois tout en somme,
Je connois coulourés et blêmes,
Je connois mort qui tout consomme,
Je connois tout, fors que moi-mêmes.

***

le poème chanté par Monique Morelli


Poète farceur ou poète maudit ?

03f/21/prst/15458/04    François de Montcorbier dit Villon est un poète français de la fin du Moyen Âge qui a connu une célébrité immédiate avec Le Lais ou Petit Testament, un long poème de jeunesse. Issu d’une famille pauvre et orphelin de père très jeune, il fut élevé par le chanoine de Saint-Benoît-le-Bestourné, maître Guillaume de Villon, son « !plus que père », dont il prit le nom pour lui rendre hommageÉcolier de l’Université et reçu bachelier en 1449, il devint licencié puis maître ès arts à Paris en 1452 à 21 ans, il va alors mener une vie joyeuse d’étudiant indiscipliné au Quartier Latin. À 24 ans, il tue un prêtre dans une rixe et doit s’enfuir de Paris. Amnistié, il doit de nouveau s’exiler un an plus tard après le cambriolage du collège de Navarre. Accueilli à la cour de Charles d’Orléans, il échoue à y mener une carrière. Il entame alors une vie d’errance et de misère sur les routes.  Emprisonné à Meung-sur-Loire puis libéré à l’avènement de Louis XI, il revient à Paris après six ans d’absence. De nouveau arrêté dans une rixe, il est condamné en 1462 à être pendu. Après appel, le jugement est modifié, et il sera banni pour dix ans de la ville. Il a alors 31 ans et on va perdre totalement sa trace. Le Lais  et le Testament, son œuvre maîtresse, seront édités plus tard en 1489.  (source Wikipedia).


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Ils ont dit… (15) Edmond Jabès, alchimiste des mots…


   Le « Grand œuvre »

portrait of Edmond Jabès
Edmond Jabès (1912-1991)

    La poésie, c’est de la chimie ou de l’alchimie. Les alchimistes, ces ancêtres des savants d’aujourd’hui, poursuivaient tous un même rêve : créer par des combinaisons complexes de divers matériaux ou substances profanes des entités physiques nouvelles aux qualités supérieures et aux pouvoirs surnaturels. Ils pensaient parvenir à leur objectif par l’obtention de la pierre philosophale qui, pensaient-ils, avait le pouvoir de transmuter les métaux « vils » en métaux nobles comme l’or et l’argent. D’autres voulaient influer sur l’état de l’homme grâce à la panacée, ce remède universel capable de guérir toutes les maladies ou par l’élixir de longue vie qui devait permettre de prolonger notre séjour sur terre. C’est ce qu’on appelait alors la poursuite du  « Grand œuvre ». À la différence de l’alchimiste, le « Grand œuvre » du poète ne se réalise pas avec les matières physiques mais avec la matière des mots. C’est par la confrontation ou l’affinité de mots ordinairement courants qu’il pêche au fil de l’eau du langage quotidien et qu’il va utiliser à contre-courant, dans les remous provoqués par d’autres mots obstacles ou au contraire dans l’accélération aspirante de mots amis et complices qu’il va faire se révéler et  nous transmettre une idée ou une sensation nouvelle qui était jusque là muette ou non perçue. Edmond Jabès est l’un de ces alchimistes-poètes. C’est merveille de le voir jongler avec les mots : « mots gorgés de silence », « rébellion des mots » qui crée le fou, mots fanaux contre lesquels le poète en mal d’inspiration, tel un insecte, se heurte et se consume, « mots qui déroulent des rubans d’ombre » autour de la clarté exprimée par le texte, « chair des mots accourus, haletants et rouges. » etc…
        Un grand poète injustement méconnu qui reste à découvrir…

                                                           Enki sigle


Edmond Jabès Les mots tracent.jpg

Sur le thème des mots, de la poésie, de l’écriture, du livre.

« Lorsque les hommes seront d’accord sur le sens de chaque mot, la poésie n’aura plus sa raison d’être. »


« Il faut apprendre à écrire avec des mots gorgés de silence. »


« Les paroles m’écartèlent. »


« Mon exil de syllabe en syllabe m’a conduit à Dieu. »


« Les mots déroulent des rubans d’ombre autour de la clarté conquise. »


« L’art de l’écrivain consiste à amener, petit à petit, les mots à s’intéresser à ses livres. »


« La pensée permet aux mots d’accéder au pouvoir. »


« Le fou est la victime de la rébellion des mots. »


   « Les mots sont des fenêtres, des portes entrouvertes dans l’espace ; je les devine à la pression de nos paumes sur elles, aux empreintes qu’elles y ont laissées. »


   « Autour d’un mot comme autour d’une lampe. Impuissant à s’en défaire, condamné, insecte, à se laisser brûler. Jamais pour une idée mais pour un mot. L’idée cloue le poème au sol, crucifie le poète par les ailes. Il s’agit, pour vivre, de trouver d’autres sens au mot, de lui en proposer mille, les plus étranges, les plus audacieux, afin qu’éblouis, ses feux cessent d’être mortels. Et ce sont d’incessants envols et de vertigineuses chutes jusqu’à l’épuisement. »


« La poésie ne change pas la vie, elle l’échange. »


« Dans un poème, l’écho est aussi important que le silence. »


Edmond Jabès Livre des Questions 1   

Il avait – lui semblait-il – mille choses à dire
    à ces mots qui ne disaient rien ;
    qui attendaient, alignés ;
    à ces mots clandestins,
    sans passé ni destin.
    Et cela le troublait infiniment ;
    au point de n’avoir, lui-même, plus rien à dire,
    déjà, déjà.


   « Il disait enfin : « On ne peut se servir que de mots connus ; c’est pourquoi tout livre que l’on écrit est un livre déjà lu. »
    Et il ajoutait : « Écrire est, peut-être, désespérément détruire le même ouvrage, obsédé par le livre que l’on ne fera jamais. » »


   « Je crois à la mission de l’écrivain. Il la reçoit du verbe qui porte en lui la souffrance et son espoir. il interroge les mots qui l’interrogent, et accompagne les mots qui l’accompagnent.
   Le chemin qui reste est donc celui des mots, le sable de tous les livres.
   Le livre n’est pas. la lecture le crée, à travers des mots créés, comme le monde est lecture recommencée du monde par l’homme. »


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     Je vous écris d’un pays pesant

   « …Je vous écris avec la chair des mots accourus, haletants et rouges.
   C’est bien vous qu’ils entourent. Je suis tous les mots qui m’habitent et chacun d’eux vous magnifient avec ma voix.
   J’ai besoin de vous pour aimer, pour être aimé des mots qui m’élisent.
   J’ai besoin de souffrir de vos griffes afin de survivre aux blessures du poème.
   Flèche et cible, alternativement. J’ai besoin d’être à votre merci pour me libérer de moi-même.
   Les mots m’ont appris à me méfier des objets qu’ils incarnent.
   Le visage est le refuge des yeux pourchassés. J’aspire à devenir aveugle.

   Aussi belle que la main de l’aimée
   sur le sourire de l’enfant.
   Aussi transparente (…) »


   «  Être dans le livre. Figurer dans le livre des questions, en faire partie ; porter la responsabilité d’un mot ou d’une phrase, d’une strophe ou d’un chapitre.
   Pouvoir déclarer : «  Je suis dans le livre. Le livre est mon univers, mon pays, mon toit et mon énigme. Le livre est ma respiration et mon repos. »
   Je me lève avec la page que l’on tourne, je me couche avec la page que l’on couche. Pouvoir
   répondre : «  Je suis de la race des mots avec lesquels on bâtit les demeures »…
   Le monde existe parce que le livre existe. »


 

 Solitude

Une parole sans musique
Une musique sans parole
Une parole de silence
Un silence sans parole.
Et puis
rien, vraiment
plus
rien.

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