Kathleen Ferrier, la cantatrice à la « voix mêlée de couleur grise »


article publié une première fois le 28 novembre 2014

Kathleen Ferrier (1912-1953)Kathleen Ferrier (1912-1953)

      Kathleen Mary Ferrier était une extraordinaire contralto anglaise qui avait acquis une renommée internationale grâce à la scène, aux concerts et à ses enregistrements. Son répertoire s’étendait de la chanson folklorique et de la ballade populaire aux œuvres classiques de Bach, de Brahms, de Mahler et d’Elgar. Sa mort, le 8 octobre 1953, causée au sommet de sa gloire par un cancer, a consterné le monde de la musique et le grand public, qui ne connaissait pas la nature de la maladie. Voici ce qu’en disait l’artiste photographe Isabelle Françaix, dans une présentation de la chanteuse :

   « Kathleen Ferrier, dont la brève carrière a suffi cependant à marquer profondément les âmes, dont la voix pure, lumineuse et ample rayonne aujourd’hui encore sur ceux qui la découvrent, dont la « présence » bouleversante est plus forte encore que le tragique souvenir de son « destin d’artiste » brisé par un cancer décelé trop tard. »

Parmi les âmes marquées profondément par cette présence exceptionnelle figurent celles de deux hommes de lettres : le poète Yves Bonnefoy qui lui consacra un poème cinq années après sa mort en 1958 et un jeune auteur de 22 ans, Benoît Mailliet Le Penven qui écrivit en 1997 « la voix de Kathleen Ferrier » un livre qui est un véritable essai amoureux pour celle qu’il avait découvert à l’âge de 15 ans en l’écoutant interpréter Mahler et Brahms :

    « Cette découverte fut un choc véritablement physique (frissons par vagues, souffle coupé, yeux brûlants). Je voyais poindre déjà le sens renouvelé du beau, de la pure émotion esthétique. Le chant grégorien, le Clavier bien tempéré, les Variations Goldberg et l’Art de la fugue, les chorals de Buxtehude… tel avait été l’univers musical de mon enfance, qui avait eu cette clarté égale, harmonieuse et méditative que prend la lumière d’une après-midi d’été dans une église romane du Val-de-Loire : la voix de Kathleen Ferrier en modifiait soudain la perspective et la profondeur, y apportant une luminosité nouvelle en même temps qu’une sorte de ténèbres. » et encore : « Je crois aux rencontres, aux intercesseurs : Kathleen Ferrier fut pour moi l’un et l’autre. Après cette rencontre, je m’attachai à mieux connaître l’être dont la voix avait chanté en moi comme un appel de l’autre rive. »

Kathleen Ferrier – « Ich bin der Welt abhanden gekommen » (Mahler: Rückert-Lieder n°3) – Bruno Walter – Wienr Philharmoniker.


Les Rückert-Lieder sont cinq chants pour voix et orchestre composés par Gustav Mahler en 1901 et 1902. Ils furent créés à Vienne en 1905. Les poèmes sont extraits d’œuvres de Friedrich Rückert.

Les cinq chants sont (par ordre chronologique de composition) :

  1. Blicke mir nicht in die Lieder
  2. Ich atmet’ einen linden Duft
  3. Ich bin der Welt abhanden gekommen
  4. Um Mitternacht
  5. Liebst du um Schönheit

Ich bin der Welt abhanden gekommen (chant 3), Pureté et transcendance.

   Nous avons trouvé sur un site consacré à Malher  (c’est ICI) une présentation lumineuse  de cette musique de Malher et l’admirable lied de Ruckert en allemand et dans sa traduction française. Nous vous les livrons tels quels :

     «  Selon les termes de John Williamson, ce poème est une « peinture étonnamment épurée d’une paix transcendante ». Et c’est bien sur la transcendance de ce monde isolé, paisible et solitaire, inoffensif et tranquille, que Mahler insiste avec une musique extrêmement méditative, bouleversante d’émotions, douée d’une portée quasi métaphysique. La description de cette dimension extra-ordinaire d’un paradis littéralement coupé du monde se fond tout naturellement dans cette suite de sons majestueusement assemblée par le génie créatif de Mahler ; Mahler fait bien plus que transposer des mots en sons, car il y intègre une amplification épique des émotions que délivre le texte de Rückert, surtout dans la partie finale du chant, où « la vision tout entière doit être résumée dans une libération émotionnelle sous les mots « In meinem Lieben », chantés pianissimo : un sommet d’intensité retenue » (Williamson). Là où l’émotion est à son comble se trouve pourtant à mon avis sur la note instable, fragile et très aigüe et surtout très inattendue jouée pianissimo tout à la fin. Cette note surgit de façon extraordinaire, très doucement, et crée la surprise car on se demande vraiment comment une retenue musicale aussi magique est possible. Cette note trouve pourtant sa place dans la suite logique de la mélodie développée par Mahler, mais on se demande vraiment comment il est possible de l’atteindre tellement elle constitue un sommet émotionnel des plus éloignés… »

Ich bin der Welt abhangen gekommen,             Me voilà coupé du monde
mir der ich sonst viele Zeit verdorben,           dans lequel je n’ai que trop perdu mon temps;
sie hat so lange nichts von mir vernommen,   il n’a depuis longtemps rien entendu de moi,
sie mag wohl glauben, ich sei gestorben !        il peut bien croire que je suis mort !

Es ist mir auch gar nichts daran gelegen,        Et peu importe, à vrai dire,
ob sie mich für gestorben hält,                          si je passe pour mort à ses yeux.
ich kann auch gar nichts sagen dagegen,        Et je n’ai rien à y redire,
denn wirklich bin ich gestorben der Welt.      car il est vrai que je suis mort au monde.

Ich bin gestorben dem Weltgetümmel,            Je suis mort au monde et à son tumulte
und ruh in einem stillen Gebiet.                       et je repose dans un coin tranquille.
Ich leb allein in meinem Himmel                     Je vis solitaire dans mon ciel,
in meinem Lieben, in meinem Lied                 dans mon amour, dans mon chant.


Kathleen Ferrier -  (1912-1953)

A la voix de Kathleen Ferrier, poème d’Yves Bonnefoy

Yves Bonnefoy (1923)

Toute douceur toute ironie se rassemblaient
Pour un adieu de cristal et de brume,
Les coups profonds du fer faisaient presque silence,
La lumière du glaive s’était voilée.

Je célèbre la voix mêlée de couleur grise
Qui hésite aux lointains du chant qui s’est perdu
Comme si au delà de toute forme pure
Tremblât un autre chant et le seul absolu.

Ô lumière et néant de lumière, ô larmes
Souriantes plus haut que l’angoisse ou l’espoir,
Ô cygne, lieu réel dans l’irréelle eau sombre,
Ô source, quand ce fut profondément le soir !

Il semble que tu connaisses les deux rives,
L’extrême joie et l’extrême douleur.
Là-bas, parmi ces roseaux gris dans la lumière,
Il semble que tu puises de l’éternel.

Yves Bonnefoy, extrait de Hier régnant désert, Mercure de de France 1959, c1958.


   Vincent Vivès dans un chapitre de son Essai-commentaire sur « Poèmes » d’Yves Bonnefoy (Folio-Gallimard, 2010) a analysé ce poème dédié par celui-ci à la cantatrice (Une voix : Kathleen Ferrier, p. 138)

Vincent Vivès

« Coprésence des mots et du corps, la voix est de nature dialectique. Cette nature essentiellement dialectique de la voix, le poète la nomme ironie. Ironie est à prendre ici au sens fort que les romantiques lui donnaient, de Schlegel à Baudelaire : conscience écartelée dans les contraires. Ainsi est le poème « la voix de Kathleene Ferrier », voix où « toute douceur toute ironie se rassemblaient » (Hier, p.159). Voix « mêlée de couleur grise », c’est-à-dire où le blanc et le noir s’interpénètrent, mais aussi lieu de compénétration de la couleur et du timbre. Voix qui connait « les deux rives » que sont « L’extrême joie et l’extrême douleur ». La voix-cri de Douve n’engageait rien qu’elle-même et se refermait sans avoir touché rien d’autre que l’inanité de toute parole. La voix éthique délaisse l’allégorie stérile et s’incarne dans la personne de la contralto anglaise morte prématurément d’un cancer en 1953 (date, rappelons-le de la publication de Douve). La célèbre cantatrice s’était fait connaître dans une trop courte carrière en interprétant Gluck (Orphée et Eurydice) et Gustav Mahler (Kindertotenlieder, Das Lied der Erde). Il est fort intéressant de comprendre comment la voix de Kathleen Ferrier est caractérisée dans le poème qui lui est dédié : Yves Bonnefoy en effet y indique une esthétique ainsi qu’une éthique qui font fi de la transposition d’art. (…) L’univers musical d’Yves Bonnefoy est fondé sur l’intensité révélée par le rythme et le timbre. Ce sont deux éléments que nous retrouvons dans le poème. Mais chose surprenante au premier abord si l’on se réfère à l’objet qu’est la voix (et particulièrement dans le contexte du chant lyrique de tradition savante), le poète ne s’arrête à aucun moment sur la tessiture de la voix. Rythme et timbre sont pour lui pertinents, mais non la hauteur (quoique l’on puise dire que le timbre lui-même varie en fonction de la hauteur de la note sur laquelle un son est émis). Le timbre est en effet amplement caractérisé (« cristal » et « brume », « voilée », « couleur grise ») au détriment de l’ambigus et de la tessiture spécifiques des contraltos (célébrées depuis l’époque romantique pour leurs voix ambiguës, androgynes – qui avaient remplacé celles des castrats – et leur puissance d’expressivité atteinte dans les notes les plus graves de l’organe féminin). Yves Bonnefoy choisit de privilégier l’un des aspects de la voix, le timbre, dans la mesure où ce dernier fait toujours entendre dans son sillage le langage, lui-même défini comme « un ici qui respire et expire l’ailleurs, méduse aux dimensions d’une mer qui serait le monde » (La longue chaîne de l’ancre) La voix est présence intérieure, s’incarnant tout à la fois et indifféremment dans le grain d’une émission, dans les timbres et le rythme de la matière allitérative du langage.»         –   Vincent Vivès


articles liés

  • Aux portes du sublimeIch bin der Welt abhangen gekommenRückert, Friedrich, Mahler, chanté par Dietrich Fischer-Dieskau : l’Allemagne sans pareille que j’aime.

oiseaux noirs


article publié une première fois le 6 décembre 2015

Capture d’écran 2015-11-09 à 14.30.40

Capture d’écran 2015-12-06 à 18.03.05

Coeur sur glace

Navires sibériens sur les icebergs de nuit
Vous avez des oiseaux à bord
Les oiseaux noirs d’une fiancée inconnue
Celle qui a un cœur sous le sein transparent de neige

Mais dans ma maison de ciment armé
Ma barbe pousse comme aux morts
Mes yeux creusés pour mieux la recueillir
La femme sous mon crâne
L’oiseau de proie qui mange ma cervelle .

Yvan Goll – (Images de Paris – n° 40, Avril 1923. 9 vers )


   Yvan Goll (1891-1950) est un écrivain et poète français qui a participé aux mouvements expressionniste et surréaliste. Né à Saint-Dié, commune des Vosges restée française après le rattachement de l’Alsace-Lorraine à l’Empire allemand en 1870, il poursuivra ses études commencées en France aux universités de Strasbourg, Fribourg-en-Brisgau et Munich. Cette formation allemande jointe à sa connaissance de l’anglais fera que son œuvre poétique sera trilingue. Exilé aux États-Unis entre 1939 et 1947 pour échapper, en tant que juif, aux persécutions allemandes, il ne survivra que peu de temps à son retour France, victime d’une leucémie.


« Les connaître est mourir »


À propos d’un poème de Rilke traduit par Philippe Jaccottet.

« Les connaître est mourir »
       Papyrus Prisse. Sentences de Ptah-hotep
       vers 2000 av.J.-C.

Rainer_Maria_Rilke,_1900

« Les connaître est mourir » Mourir
de l’ineffable fleur  du sourire. Mourir
de leurs légères mains. Mourir
des femmes.

Que chante le jeune homme les mortelles
Quand elles passent très haut dans l’espace
de son cœur. Du fond de sa poitrine qui mûrit,
qu’il les chante :
inaccessibles ! Ah, les étrangères !
Au-dessus des sommets
de son cœur elles paraissent, et versent
de la nuit (une autre, plus suave) dans la vallée
déserte de ses bras. Le vent
de leur lever froisse les feuilles de son corps. Et ses torrents
brillent au loin.

Mais que l’homme,
plus secoué, se taise. Lui
qui erra la nuit, loin des sentiers,
dans les montagnes de son cœur
Comme se tait le vieux marin,
et les terreurs franchies
jouent en lui comme en de troublantes cages.

Paris, juillet 1914                            Philippe Jaccottet


    J’ai pu retrouver la version allemande d’origine de ce poème dans un ouvrage allemand, Sämtliche Geditchte.

« Man muss sterben weil man sie kennt »
     (« Papyrus Prisse », Aus den sprüchen des Ptah-hotep,
     Handschrift um 2000 v.Ch.)

Capture d_écran 2018-09-29 à 00.17.52

« Man muss sterben weil man sie kennt. » Sterben
an der unsäglichen Blüte des Lächelns. Sterben
an ihren leichten Händen. Sterben
an Frauen.

Singe der Jüngling die tödlichen,
wenn sie ihm hoch durch den Herzraum
wandeln. aus seiner blühenden Brust
sing er sie an :
unerreichbare ! Ach, wie sie fremd sind.
über den Gipfeln
seines Gefühls gehn sie hervor und ergiedssen
süss verwandelte Nacht ins verlassene
Tal seiner Arm, Es rauscht
Wind ihres Aufgangs im Laub seines Leibes. Es
glänzen
seine Bäche dahin.

Aber der Mann
schweige erschütter. er, der
pfadlos die Nacht im Gebirg
seiner Gefühle geirrt hat :
schweige
Wie der seemann schweigt, der ältere,
und die bestandenne
Schrecken spielen in ihm wie in zitternden
Käfigen.


 rainer-maria-rilke.jpg

      Ce poème qui à mon sens approche le sublime fait partie d’un recueil de poèmes de Rainer Maria Rilke traduits par Philippe Jaccottet intitulé Exposé sur les montagnes du cœur publié cette année par l’éditeur Fata Morgana. Dans sa courte préface, Philippe Jaccottet précise que ces poèmes avaient été choisis par lui en 1972 et alors réunis sous le titre de Poèmes épars 1906-1926. Il ajoutait que la plupart des poèmes de ce recueil apparaissaient comme marqués par « la grâce de la plus aérienne et la plus fraîche expression ». L’expression est particulièrement bien choisie pour rendre compte du poème métaphorique ci-dessus présenté dans lequel la Femme apparait sous la forme d’une entité aérienne et inaccessible. Le jeune homme qui les désire est assimilé à la Terre, avec ses montagnes qui expriment les élans du cœur et ses vallées qui sont autant de bras ouverts qui ne rencontrent malheureusement que le vide ou bien encore à un arbre secoué par le souffle de leur passage lointain. Ce n’est plus par son chant captivant à l’instar des sirènes, ni par son regard pétrifiant comme le faisait la Méduse que la Femme attise le désir, c’est par la fleur ineffable d’un sourire interprété comme la promesse d’un absolu qui embrase et consume mais qu’on atteint jamais. C’est en cela que ce désir d’absolu est mortel et que doit se comprendre le titre du poème « Les connaître est mourir », en allemand « Man muss sterben weil man sie kennt » (littéralement « Les hommes doivent mourir lorsqu’ils les connaissent »). Vouloir connaître l’absolu, c’est vouloir vivre à l’instar des Dieux. Dans la Grèce antique, cette prétention était l’une des formes de l’hubris (démesure, orgueil) qui constituait un crime parce qu’elle remettait en cause l’ordre cosmique et était  pour ce fait souvent punie de mort.

rilke_1_article.jpg

« Rose, oh pure contradiction, désir de n’être le sommeil de personne sous tant de paupières. » *

 * Épitaphe que Rilke avait composée pour lui-même que l’on peut lire sur l’un des murs de l’église de Rarogne où il est enterré.


Rilke, les femmes, les fleurs.

     Il est connu que nombre d’amoureux transis qui considèrent la femme comme une entité inaccessible et dangereuse sont les artisans de leur propre malheur. En plaçant la femme sur un piédestal et en l’idéalisant, ils se la rendent inaccessible. Ils le font parce qu’ils manquent de confiance en eux-mêmes et en ont peur ou bien par égoïsme parce qu’ils ne veulent pas aliéner leur liberté. D’autres, chez les artistes, les écrivains et les poètes, ont ressenti le besoin de sacraliser la femme pour lui faire jouer un rôle de médiation avec le monde. C’était le cas des surréalistes avec leurs « muses ». Rilke qui était un grand séducteur et multipliait les conquêtes sans jamais s’y attacher se rattacherait sans doute à ces deux derniers cas : sacraliser la femme et préserver sa liberté. C’est ce que le poète et critique littéraire Jean-Michel Maulpoix a appelé « L’amour de loin ». Pour Rilke, la création exigeait une totale liberté et une solitude absolue ce qui ne l’empêchait pas de porter son dévolu sur des femmes qui lui apportaient énormément sur les plans intellectuel et matériel. Cela avait été le cas avec Lou Andrea Salomé (de 1897 à 1901) qui restera son amie et sa confidente jusqu’à la fin de sa vie, la sculptrice Clara Westhoff (qu’il épousera en 1901 et abandonnera avec sa fille Ruth une année plus tard ), la peintre Paula Becker, la princesse Marie de la Tour et Taxis qui deviendra son mécène et l’hébergera à Duino (de 1910 à 1920), Benvenuta (la musicienne Maria von Hattingberg avec laquelle il entretiendra une correspondance et aura une liaison), la peintre Lou Albert-Lasard (de 1914 à 1916), Merline (Baladine Klossowska, la mère de Balthus, de 1919 à sa mort survenue en 1926).

Quelques unes des femmes qui ont comptées pour lui    

   Pour illustrer cet « amour de loin », on lira avec profit la nombreuse correspondance qu’il a échangé durant toute sa vie avec ces femmes :

    « Les êtres qui s’aiment ainsi appellent sur eux des dangers infinis, mais ils sont à l’abri des risques médiocres qui ont fait s’effilocher, s’effriter tant de grands commencements de passion. Comme ils ne cessent de rêver l’un pour l’autre et d’attendre l’un de l’autre l’illimité, aucun des deux ne peut léser l’autre en le bornant; au contraire, ils ne cessent de produire l’un pour l’autre de l’espace, de l’étendue, de la liberté […]. »  Lettre à Elisabeth Schenk.

   « Il y a un seul tort mortel que nous pourrions nous faire, c’est de nous attacher l’un à l’autre, même pour un instant. S’il est vrai que je suis capable de vous porter du secours, ce n’est pas en m’épuisant que vous en recevez. Combien ma vie ces derniers jours aurait été autre, si vous vous étiez engagée à protéger ma solitude, dont j’avais tant besoin. Je pars distrait, fatigué de reproches envers moi-même. Est-ce juste ? Et comme est-ce que je vous laisse- ? Croyez-moi, l’influence et le réconfort que mon âme pourrait transmettre à la vôtre, ne dépendent point du temps que nous passons ensemble ni de la force avec laquelle nous nous retenons: c’est un fluide auquel il faut laisser toute liberté pour qu’il puisse agir. »  Lettres à une amie vénitienne (Mimi Romanelli)


La Belle circassienne de la dernière heure

imet Eloui Bey, la Belle circassienne.png

     La légende veut que c’est en cueillant des roses pour la jeune, belle et riche égyptienne de vingt trois ans,  Nimet Eloui Bey, qu’il avait rencontré à l’hôtel Savoy de Lausanne à l’automne 1926 qu’il se serait écorché le doigt sur une épine et aurait contracté à cette occasion un empoisonnement du sang qui l’aurait mené à la mort quelques semaines plus tard. La coïncidence est trop belle car dans cet événement, la rose-fleur apparaît dans toute sa contradiction « rilkéenne » : symbole de beauté et de pureté, elle est en même temps symbole de mort. Dans le poème « Les connaître est mourir », c’est sous la forme d’un sourire-fleur qu’elle se manifeste et apporte la mort. Dans l’épitaphe prémonitoire de l’église de Rarogne, la rose est devenue un sommeil, un sommeil de personne, c’est-à-dire comme le souligne le professeur Christoph Kœnig, le sommeil d’une « personne éteinte ».

°°°

Gravure de Gérard de Palézieux, Les Roses, Gonin 1989.jpg

Contre qui, rose,
avez-vous adopté
ces épines?
Votre joie trop fine
vous a-t-elle forcée
de devenir cette chose
armée ?
Mais de qui vous protège
cette arme exagérée ?
Combien d’ennemis vous ai-je
enlevés
qui ne la craignent point ?
Au contraire, d’été en automne, vous blessez les soins
qu’on vous donne.

Rilke, poèmes écrits en français

cebd18871a22050f1464f26727863fd7.jpg     Capture d’écran 2018-09-28 à 19.26.24.png

Nimet Eloui Bey et Nefertiti (bas-relief d’Amara)

      Autre coïncidence troublante, celle qui relie Nimet Eloui Bey, la jeune égyptienne a qui était destinée les roses mortelles qui auraient entraîné la mort du poète et qui seront déposées après sa mort sur son cercueil puis sur sa tombe, et le texte ancien  à l’origine du poème « Les connaître est mourir » qui est placé en exergue : 

Papyrus Prisse. Sentences de Ptah-hotep
vers 2000 av.J.-C.

Capture d’écran 2018-09-28 à 22.35.03.pngillustration d’Emile Prisse d’Avennes

Capture d’écran 2018-09-28 à 22.36.04.png

   Aucune note informative sur les rapports qui pouvaient exister entre le poème et ce papyrus ne figurant dans le recueil édité par Fata Morgana, la curiosité s’est emparée de moi et j’ai aussitôt entamé des recherches sur les origines de ce papyrus et sur son contenu.  J’ai ainsi appris qu’il formait à l’origine un imposant rouleau de 7 m de long parfaitement conservé et que son texte était écrit en hiératique*. Son découvreur était un égyptologue Emile Prisse d’Avennes, qui l’avait acheté au Caire à un fellah vers 1941-1842. Il était considéré comme le texte le plus ancien qui nous soit parvenu. Ramené en France en mai 1844 et offert à la Bibliothèque royale (aujourd’hui BNF), il avait été découpé selon le souhait du donateur en 12 sections de différentes longueurs et avait attiré par la richesse de son contenu l’intérêt des égyptologues du monde entier qui s’attacheront dans les années qui suivront à le traduire. 

* version cursive et simplifiée de l’écriture hiéroglyphique

3-864f454b5f.jpg

écriture hiératique : Premières lignes de l’Enseignement de Ptah-hotep du Papyrus Prisse

Capture d’écran 2018-09-28 à 22.39.09.pngPapyrus Prisse : document Bibliothèque de France

    Son ancienneté (1.800 ans avant J.-C.) en fait l’un des plus anciens manuscrits découvert à ce jour d’où son appellation de « plus vieux livre du monde ». c’est un livre de sagesse dans lequel un vizir vieillissant du nom de Ptah-hotep  (« Ptah est en paix » ) prodigue des conseils à son fils appelé à lui succéder. Si le sens général du texte est bien compris, les nombreux traducteurs qui s’y sont intéressés jusqu’à aujourd’hui aboutissent à des divergences parfois importantes au niveau du détail. Les parties du texte qui nous intéresse et qui auraient pu influencer Rilke pour la rédaction de son poème sont les quatre maximes (sur un total de 45) qui ont trait à la femme et en particulier la maxime 17 qui fait clairement référence au thème de la mort traité par le poème. Rilke a écrit son poème à Paris en 1914. Le papyrus a été amené à Paris en mai 1844 et entre cette date et la date de réalisation du poème, il s’est écoulé 70 années au cours desquelles, j’ai pu établir que cinq tentatives de traductions avaient été tentées :

Dr. J. Heath (1856, traduction fantaisiste), François Chabas (« Le plus ancien livre du monde », 1858), Franz Joseph Lauth (en latin, 1869), Philippe Virey (Études sur le papyrus Prisse, Le livre de Kaqimna et les leçons de Ptah-Hotep, 1887), Gustave Jéquier (le Papyrus Prisse et ses variantes, 1911).

   La traduction la plus tardive et la plus proche de la date de rédaction de son poème par Rilke est donc celle réalisée en 1911 par l’éminent archéologue et égyptologue suisse Gustave Jéquier dans son ouvrage le Papyrus Prisse et ses variantes (édit. P. Geuthner). Je n’ai malheureusement pas encore pu accéder à cette traduction et en particulier celle de la maxime 17 qui aurait pu éveiller l’intérêt du poète autrichien. C’est donc d’autres variantes de traductions que je présente ci-après, celle, ancienne, d’un traducteur inconnu et celle, récente, d’un égyptologue français, Bernard Mathieu (2013). 


Du danger de la séduction (maxime 17)

Variante 1 (traducteur inconnu)

Nefu and Khenetemsetju 2
Si tu désires faire durer l’amitié,
dans une demeure où tu as tes entrées,
comme maître, comme frère ou comme ami,
ou en tout lieu où tu as tes entrées,
garde-toi de t’approcher des femmes.
Ce n’est pas bon là où le fait se produit.
La vue n’est jamais assez aiguisée lorsqu’elle les repère.
Des milliers d’hommes se sont détournés de ce qui leur est profitable.
Un court instant de plaisir, semblable à un rêve,
et le mort t’atteindra pour les avoirs connues.

C’est une mauvaise maxime que : «lance un trait contre l’adversaire» ;
quand on s’apprête à agir ainsi, que le cœur écarte cette intention.
Quant à celui qui échoue continuellement en les convoitant,
aucun de ses dessins ne réussira.

Variante 2 (B. Mathieu, CNRS, 2013) :
°°°
img10710
Si tu désires faire durer l’amitié,
à l’intérieur d’une maison que tu fréquentes
en qualité de maître, frère ou ami,
à quelque endroit où tu aies accès,
garde-toi d’approcher des femmes :
rien d’heureux ne peut résulter de leur commerce.
On perd la lucidité à les observer :
une foule d’hommes sont ainsi écartés * de leur intérêt.
Un bref instant, comparable à un rêve,
on gagne la mort à vouloir à le connaître.
C’est une vile maxime que “Tire l’Adversaire !” *,
on évitera de l’appliquer quand la conscience y répugne ;
celui qui échappe à la convoitise en ce domaine,
n’obtient-il pas le succès en toute entreprise 
°°°
***
*  « écarté » comme les vantaux d’une porte
* le verbe égyptien signifie à la fois « harponner, transpercer (d’une flèche) » et « éjaculer (voir le français argotique « tirer (un coup) » qui possède également ce sens).
***
L’Enseignement de Ptah-hotep rédigé par Nico (Egyptos.Net,  c’est ICI )
L’Enseignement de Ptah-hotep rédigé par Bernard Mathieu (CNRS,  c’est ICI )

Nefertiti-corps-LouvreNéfertiti – Musée du Louvre

     Ces deux traductions sont éloquentes, elles font clairement allusion au danger mortel que les hommes courent à fréquenter certaines femmes, en l’occurrence les femmes des hommes avec lesquels ils entretiennent des relations privilégiées ou particulières : relations de vassalité, familiales ou d’amitié…

    Certes, Rilke, dans son poème ne fait pas référence à ce type de situations adultérines. En tant que poète idéaliste en quête d’absolu, les femmes auxquelles il fait allusion ne peuvent être que magnifiées et inaccessibles (« elles passent très haut dans le ciel […] au dessus des sommets »), sortant de l’ordinaire, et mystérieuses parce que différentesAh ! les étrangères ! »), De leur hauteur, ce ne sont pas des flux de lumière qu’elles projettent sur les vallées désertes aux bras ouverts vides de leur absence mais une douce et envahissante obscurité nocturne qu’elles versent tel un fluide apaisant (« et versent de la nuit (une autre, plus suave) dans la vallée déserte de ses bras ».

    Leur lever et leur départ secouent violemment la vallée à la façon d’une bourrasque qui froisse les feuilles d’un arbre (« Le vent de leur lever froisse les feuilles de son corps »). Elles ont disparues mais il ne reste plus à l’homme qui les désiraient, plus secoué encore que le paysage, qu’à errer et se taire, plein du souvenir des angoisses vécues dont il ne peut se délivrer que par la mort (« et les terreurs franchies jouent en lui comme en de troublantes cages ». Prend alors tout son sens, le vers premier : « Les connaître est mourir ».

     Faut-il voir dans ces entités féminines qui passent loin au-dessus des sommets du cœur en déversant sur la Terre l’eau ténébreuse et suave de la nuit l’image de la déesse égyptienne Nout, déesse du ciel et de la nuit, garante de l’ordre cosmique dont le corps se déploie, comme on peut le voir sur les sarcophages égyptiens, au-dessus de la Terre pour la protéger. Son rire est le tonnerre et ses larmes la pluie. Les extrémités de ses quatre membres, à l’endroit où ils touchent la Terre forment les quatre points cardinaux. Le soir, sa bouche avale le soleil qui va traverser son corps durant la nuit et qu’elle fait renaître au matin en l’expulsant par son vagin. De la même manière, les étoiles traversent son corps pendant le jour.  À ce titre, Nout incarne la mort et la résurrection et est maîtresse de la mort et de la vie.

Enki sigle

déesse Atoun.pngDétail du papyrus de Nespakashouty – Musée du Louvre
La déesse-Ciel Nout s’étire comme une voûte au-dessus de son frère époux, le dieu-Terre Geb. Dans l’espace les séparant navigue la barque solaire. 


Articles liés


Au temps de la « solidarité critique » : Das Barlach-Lied de Wolf Biermann par Erika Pluhar


Ah, la voix suave d’ErikaPluhar…

DAS BARLACH-LIED                                 Le chant de Barlach

Ach Mutter mach die Fenster zu          Oh Mère, ferme la fenêtre
Ich glaub es kommt ein Regen              Je crois que la pluie arrive
Da drüben steht die Wolkenwand        Il y a là-bas un mur de nuages
Die will sich auf uns legen                     qui veut s’abattre sur nous

Was soll aus uns noch werden              Qu’allons-nous encore devenir ?
Uns droht so große Not                           Un si grand danger nous menace
Vom Himmel auf die Erden                   Du Ciel sur la Terre
Falln sich die Engel tot                            Tombent les anges morts

Ach Mutter mach die Türe zu               Oh ! Mère, ferme la porte
Da kommen tausend Ratten                  des milliers de rats sont en route
Die hungrigen sind vorneweg              Les affamés sont en avant-garde
Dahinter sind die satten                         suivis par les rassassiés

Was soll aus uns noch werden              Qu’allons-nous encore devenir ?
Uns droht so große Not                           Un si grand danger nous menace
Vom Himmel auf die Erden                    Du Ciel sur la Terre
Falln sich die Engel tot                             Tombent les anges morts

Ach Mutter mach die Augen zu             Oh ! Mère, ferme les yeux
Der Regen und die Ratten                       La pluie et les rats sont là
Jetzt dringt es durch die Ritzen rein    Ils pénètrent à travers les fentes
Die wir vergessen hatten                        que nous avions oubliées.

Was soll aus uns noch werden              Qu’allons-nous devenir ?
Uns droht so große Not                           Un si grand danger nous menace
Vom Himmel auf die Erden                    Du Ciel sur la Terre
Falln sich die Engel tot                             Tombent les anges morts

Paroles et musique de Wolf Biermann – Traduction interprétée d’Enki


« Auferstanden aus Ruinen » (Ressuscitée des Ruines) , l’Hymne officiel de l’ancienne RDA, musique de Hanns Eisler

Capture d’écran 2017-09-13 à 13.08.14.png

     Berlin Est, le 5 octobre 1979,  Brejnev est à Berlin pour fêter avec Honecker le trentième anniversaire de la République démocratique allemande. Un jeune photographe, Régis Bossu, a le réflexe de capter le baiser fraternel des deux hommes. la photo va faire le tour du monde et fera en France la une de Paris-Match. Un jeune peintre russe inconnu, Dimitri Vrubel, tombe sur un exemplaire du journal et décide de reproduire la scène sur un grand mur. Ce sera chose faite le 9 novembre 1989 à l’occasion de la chute du mur


Wolf Biermann

Wolf Biermann (     L’auteur-compositeur et interprète Wolf Biermann a été une figure emblématique de ma jeunesse, figure éminente d’un « socialisme à visage humain ». Né en 1936 d’un père docker juif membre de la résistance communiste antinazie qui sera assassiné en 1943 à Auschwitz, Wolf qui vit à Hambourg adhère naturellement après la guerre à la Junge Pioniere (Jeunes Pionniers), organisation communiste pour la jeunesse et, à la naissance de la RDA, choisit de vivre dans ce pays. Il y rencontre en 1960 le compositeur et théoricien de la musique autrichien Hanns Eisler, collaborateur de Bertolt Brecht qui aura sur lui une influence déterminante. Le Barlach-Lied rappelle d’ailleurs beaucoup le style musical d’Eisler. Il fonde en 1961 le Théâtre ouvrier et étudiant de Berlin-Est mais va vite rencontrer sur son chemin la censure du régime est-allemand. Suit alors une longue période au cours de laquelle Wolf, adepte de la « solidarité critique » vis-à-vis du régime, va jouer avec celui-ci au jeu du chat et de la souris. Il pensait alors et ceux qui soutenait son action à l’ouest également que le régime pouvait évoluer dans une voie plus démocratique mais en 1976, après un concert à Cologne, il est déchu de sa nationalité est-allemande et interdit de retour. C’est la fin des illusions sur une amélioration possible du régime. Il poursuit sa carrière en Allemagne de l’ouest, critiquant à la fois la RDA et la République fédérale. Il avait coutume de dire à ce sujet « qu’il était passé de la pluie au purin » traduction littérale de l’expression allemande « Jetzt bin ich vom Regen in die Jauche gekommen » (« tomber de Charybde en Scylla »). Il est le beau-père de la chanteuse déjantée Nina Hagen. (voir l’article de ce blog Nina Hagen – Diva de la dér(a)ision.)


Ernst Barlach - Magdeburger EhrenmalErnst Barlach – Magdeburger Ehrenmal

Ernst Barlach

ernst Barlach (1870-1938)     Le sculpteur expressionniste allemand Ernst Barlach (1870-1938), d’abord belliciste au cours de la Première Guerre mondiale a ensuite milité pour la paix. Il réalisera ainsi entrer 1918 et 1927 de nombreux monuments aux morts de la guerre dont plusieurs expriment la douleur des mères dont les fils sont morts. Ces œuvres ne plaisent pas aux nazis lors de leur prise du pouvoir en 1933 et plusieurs d’entre elles seront détruites ou déplacées (Güstrow, Magdebourg, Kiel). Une violente campagne appelle au meurtre de l’artiste en 1934 et il est contraint de quitter l’académie prussienne des Arts tandis que 400 de ces œuvres sont retirées des musées allemands considérées comme représentatives de l’Art Dégénéré.


Erika Pluhar

Erika Pluhar      Chanteuse, écrivaine et actrice autrichienne, Erika Pluhar est né en 1939 à Vienne et a étudié au Max Reinhardt Seminar et à l’Académie viennoise de musique et des arts de la scène. Elle chante depuis les années 1970 et a publié son premier livre en 1981. De 1968 à 2010, elle a tourné dans 15 films. Elle a reçu le prix d’interprétation  Kammerschauspieler en 1986. Son interprétation du Barlach-lied est tirée de son album Pluhar singt Biermann paru en 1979 dans lequel la chanteuse interprète 12 chansons de Wolf Biermann. Ce dernier avait créé la chanson 11 années plus tôt en 1968 alors qu’il vivait encore en Allemagne de l’Est.


Nacht und Träume – Schubert

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

     « Nuits et songes », poème de Matthäus von Collin, musique de Schubert, 1825.
       Tenor: Ian Bostridge
       Piano: Julius Drake

   Heil’ge Nacht, du sinkest nieder ;                  Sainte Nuit, te revoici,
   Nieder wallen auch die Träume                     Descendez vous aussi, les Songes,
   Wie dein Mondlicht durch die Räume,        Comme le clair de lune dans les espaces
   Durch der Menschen stille Brust.                  Au cœur silencieux des hommes.
   Die belauschen sie mit Lust ;                          Ils tendent l’oreille, ils sont heureux,
   Rufen, wenn der Tag erwacht :                       Ils soupireront au jour naissant :
   Kehre wieder, heil’ge Nacht !                         reviens à nous, sainte nuit !
   Holde Träume, kehret wieder !                      Doux songes, recommencez !

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––
–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Quand sur les lieux les mémoires s’empilent : au sujet des « Wandrers Nachtlied » de Gœthe

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

goethe-a-79-ans-par-joseph-karl-stieler-en-1828

Goethe à 79 ans par Josef Karl Stieler en 1828.

      Gœthe a écrit plusieurs poèmes sur le thème de la nuit et de la quête de l’harmonie avec le monde. Deux de ces poèmes font partie des « Wandrers Nachtlied »  (Chants nocturnes du voyageur) et chacun a été mis en musique par des compositeurs célèbres. Ces deux poèmes forment une paire; dans le premier, intitulé «Der vom Himmel du bits», le poète en proie au tourment se décrit recherchant la paix de l’âme qu’il n’a pas encore trouvé. Le second poème intitulé «Über allen Gipfeln» ou encore «Ein gleiches»considéré comme l’un des poèmes les plus adulés de la littérature allemande suggère que l’état de repos est inévitable puisque faisant partie de l’ordre naturel de la Nature. 

la-maison-de-goethe-a-weimar

la maison de Gœthe à Weimar

     Si l’on s’intéresse aux conditions dans lesquelles le premier de ces deux poèmes a été écrit en 1776 et en particulier du lieu qui inspira son auteur, on apprend que ce lieu, une clairière perdue dans une forêt de hêtres au milieu de laquelle se dressait un chêne vénérable, était proche de la ville de Weimar, alors surnommée l’Athènes du Nord parce s’y était épanoui avec bonheur les idées de l’humanisme et du classicisme allemand. Après la mort du poète, le chêne sous lequel le poème avait été rédigé et qui portait, gravé sur son écorce, les initiales de son nom jointes à celles de son amour platonique, Charlotte von Stein,  était devenu un arbre sacré au pied duquel les allemands allaient se promener et se recueillir.  par quelle ironie cynique de l’histoire, ce lieu sacré agit pu devenir, 161 années plus tard en 1937, un lieu d’inhumanité et de mort où l’on enfermait des personnes contraintes au travail forcé, pour de simples délits d’opinions ou pour des raisons raciales… Forêt de hêtres en allemand se dit Buckenwald et c’est effectivement du tristement célèbre camp de concentration de Buckenwald auquel nous faisons allusion maintenant. Les nazis n’avaient en effet pas hésité à bâtir ce camp, expression à jamais de la barbarie et de l’horreur, tout autour du « Gœthe Eiche », le chêne de Gœthe, jusque là symbole respecté de culture et d’humanisme. Pour le poète israélien Amos Oz, le choix de cet emplacement qui aurait du être considéré comme sacré et dans ce cas protégé était la preuve que les nazis avaient la volonté de de construire une nouvelle Allemagne en faisant table rase d’une partie de leur passé et de leur patrimoine. À l’inverse, l’écrivain allemand Ernst Wiechert qui a été enfermé un court moment dans ce camp pour hostilité au régime se souvient du symbole de « Januskopfes Deutschland », de cette Allemagne-Janus au double visage que représentait ce chêne pour certains prisonniers du camp. Pour eux, l’Allemagne ancienne, la « vraie Allemagne » restait toujours vivante et cet arbre en était le symbole. Cet arbre dont il ne reste aujourd’hui que la souche calcinée est donc aujourd’hui à double mémoire mais la question se pose de savoir si deux mémoires aussi antinomiques peuvent coexister sur un même lieu et si le fait qu’une barbarie aussi monstrueuse ait pu exister n’est pas en définitive la preuve de l’insignifiance des idées humanistes qui avaient prévalues au temps de Gœthe. La venue des nazis serait alors la matérialisation dans la réalité du pacte faustien passé par l’Allemagne et ses élites avec le mal. Aujourd’hui, une nouvelle mémoire se superpose aux deux autres : en 2015, des migrants ont été logés dans des baraques de l’ancien camp : «C’est une solution d’urgence, mais c’est inévitable», avait expliqué Christian Hanke, maire du quartier berlinois de Mitte, en précisant qu’ «il y avait beaucoup de place dans les hangars».

delacroix-la-chevauchee-de-faust-et-mephistopheles

Eugène Delacroix – la chevauchée de Faust et Méphistophélès°°°

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––
Wandrers Nachtlied I  (Chant nocturne du voyageur) – 1776

Der du von dem Himmel bist,
Alles Leid und Schmerzen stillest,
Den, der doppelt elend ist,
Doppelt mit Erquickung füllest,
Ach, ich bin des Treibens müde!
Was soll all der Schmerz und Lust ?
Süßer Friede,
Komm, ach komm en meine Brust !

Johann Heinrich Wilhelm Tischbein - Goethe in the Roman Campagna (détail), 1786:1787 .png

Cette première version du poème a été écrite par Goethe le 12 février 1776  sur les pentes de l’Ettersberg et publié en 1780.

Toi qui viens du ciel
Tu apaises toutes les peines et toutes les souffrances,
Celui qui est deux fois plus misérable,
Tu le réconfortes doublement,
Ah, je suis fatigué de toute cette agitation !
À quoi bon tous ces tourments et plaisirs ?
Douce paix,
Viens, ah viens en mon cœur !

Franz Liszt en 1858.png

Le compositeur hongrois Franz Liszt a mis en musique ce poème en reprenant pour le titre le premier vers du poème « Der du von dem Himmel bits ». La version présentée ci-après, la S.279 (3 ème version de 1860), est chantée magnifiquement par le baryton Dietrich Fischer-Dieskau.

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

theobald-freiherr-von-oer-la-cour-des-muses-a-weimar-avec-schiller-declamant-des-vers-en-presence-de-wieland-herder-et-goethe-1860

Theobald Freiherr von Oer – La cour des muses à Weimar avec Schiller déclamant des vers en présence de Wieland, Herder et Gœthe, 1860

« Gœthe Eiche » (le chêne de Gœthe)

    L’Ettersberg est une montagne de Thuringe, ancien lieu de chasse préféré des ducs de Saxe-Weimar, située à une dizaine de km de la ville de Weimar, capitale du duché de Saxe-WeimarGœthe y habita de 1775 à 1832 avec d’autres membres éminents de la culture allemande tels que Schiller et Herder, plus tard Nietzsche y séjourna à son tour. Sur les pentes nord de la montagne se trouvait le château de chasse Ettersburg qui était devenu, à la fin du XVIIIe siècle, la résidence estivale de la veuve duchesse Anna Amalia et était l’un des lieux favoris de rencontre de l’élite des salons weimariens. C’est là que le jeune Goethe, alors âgé de moins de 30 ans, a réalisé ses premières pièces de théâtre sur une scène provisoire. Par la suite, devenu conseiller de la cour et ministre ducal responsable de la construction des routes, Goethe obtint la permission de visiter les parcs ducaux. Il avait coutume de d’effectuer de longues promenades sur l’Ettersberg en compagnie de son secrétaire Johann Peter Eckermann et de nombreux lieux portent la trace de ses pas.  Au pied du mont se trouvait le château de Charlotte von Stein l’amie intime et grand amour du poète à laquelle il écrivit 1.700 lettres et sur la pente nord, au milieu d’une forêt de hêtre (Buchenwald en allemand) se trouvait un chêne monumental nommé par la suite « Gœthe-Eiche » (le chêne de Gœthe) car il avait la réputation d’avoir abrité le poète lors de la rédaction du poème Wandrers Nachtlied I (Der vom Himmel du bits) ainsi que certains passages de son célèbre Faust dont la danse des sorcières de la nuit de Walpurgis. Eckermann, dans son livre « Entretiens avec Goethe dans les dernières années de sa vie », présente en date du 26 septembre 1827 le récit d’une promenade idyllique sur l’Ettersberg avec Gœthe où, assis, le dos tourné vers le chêne et dégustant un petit-déjeuner raffiné, le poète aurait dit : « Je venais souvent en ce lieu. Ici l’homme se sent comme la grande nature qui s’étend devant nos yeux – grand et libre – ce qu’il devrait toujours être ». Dans la seconde moitié du XIXe siècle, après la mort de Goethe, la forêt entourant le château d’Ettenburg devint pour les habitants de Weimar l’un des lieux favoris de leurs promenades du dimanche. Ils se reposaient dans le parc établi par le grand-duc Carl Alexander et, depuis 1901, pouvaient admirer la vue sur Weimar depuis la hauteur de la Bismarckturm (tour de Bismarck). De même, il leur était permis de déjeuner au restaurant forestier. Le chêne de Gœthe situé non loin de là était également un lieu de promenade très fréquenté par les habitants de Weimar, qui s’amusaient à rechercher sur le tronc de l’arbre les initiales que le poète et Charlotte von Stein avaient gravés sur l’écorce.

*Tableau ci-dessus de Theobald Freiherr von Oer – la cour des Muses à Weimar avec Schiller déclamant des vers en présence de Wieland, Herder et Gœthe, 1860

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

« Jedem das seine » (à chacun son du) : devise trônant à l’entrée du camp de Buchenwald

b4_4571_goetheoak44       Malheureusement ce haut lieu de la culture et de l’humanisme allemands, de l’esprit de tolérance et du raffinement intellectuel devait être souillé par la construction par les nazis à la fin de 1937 du camp de concentration de Buchenwald, à l’emplacement même du chêne sous lequel selon la légende Gœthe avait l’habitude de se reposer, de méditer et de travailler. C’est ainsi que ce chêne, symbole de l’humanisme le plus élevé, fut le témoin, durant huit années, de la barbarie la plus abjecte. Quelle ironie amère que ce poème Wandrers Nachtlied I de Gœthe qui prônait l’espérance de la venue d’une douce paix après les peines et les souffrances et l’inutilité des tourments et des plaisirs ait été écrits dans ce lieu devenu maudit où 250.000 prisonniers vécurent l’enfer et près de 50.000 y laissèrent la vie.  Une rumeur avait cours parmi les déportés selon laquelle l’Allemagne nazie disparaîtrait quand le chêne de Goethe serait abattu. Effectivement, le 24 août 1944, un bombardement allié du camp le réduisit en cendre. Il ne reste aujourd’hui que la souche du chêne pieusement conservé.

georges-despaux-deporte-le-%22chene-de-goethe%22

Le « chêne de Gœthe », dessin de Georges Despau, déporté.

    Le cynisme et la perversité des nazis se révèlent dans le soin et « l’humanité » qu’ils prodiguaient aux animaux du jardin zoologique, créé pour l’agrément des gardiens. Certains, parmi les SS, osaient appliquer aux animaux (dans une moindre mesure cependant que ceux appliqués aux hommes) de mauvais traitements. Ils sont alors rappelés à l’ordre par leur commandant qui fait preuve à l’égard des animaux du zoo de « l’humanité » qu’il n’éprouvait pas le besoin de dispenser aux prisonniers du camp .
    Voici un extrait  de l’ordre n° 56 du 8 septembre 1938 qu’il a adressé aux gardiens du camp :

jardin-zoologique-de-buchenwald-photo-gilles-wophlgemuth

        Le jardin zoologique de Buchenwald a été créé afin d’offrir aux hommes l’occasion de se divertir et de s’amuser dans leurs loisirs et de présenter quelques animaux dans leur beauté et leur caractère particulier, animaux qu’ils auront rarement l’occasion d’observer et de connaître dans leur environnement naturel.
    L’on est cependant en droit d’attendre et d’exiger de chaque visiteur qu’il fasse preuve de raison et d’amour envers les animaux et qu’il s’abstienne de tout acte qui ne serait pas convenable pour les animaux ou qui pourrait même compromettre leur santé ou leurs habitudes. (…) Entre-temps, l’on m’a signalé à maintes reprises que des hommes de la SS ont attaché la ramure du cerf à la clôture et ne l’ont coupé de ce lien qu’après un bon moment. En plus, l’on a constaté que le cerf a été attiré à la clôture et qu’on lui a mis de la feuille d’étain dans le museau. A l’avenir, je ferai identifier les auteurs de telles grossièretés et je les signalerai au chef de la SS du Reich pour qu’ils soient punis pour cruauté envers les animaux.
    Le commandant du camp de concentration de Buchenwald signé par Karl Koch SS-Standartenfüher

Delarbre Léon, déporté - Le four crématoire à Buchenwald, 1944.png

Delarbre Léon, déporté – Le four crématoire à Buchenwald et ci-dessous à gauche : Le « chêne de Gœthe », 1944

Delarbre Léon, déporté - Le chêne de Gœthe à Buchenwald, 1944.png

     En écoutant la musique que Franz Liszt a créé sur le poème que Gœthe aurait rédigé sous le chêne de la forêt de hêtre de l’Ettersberg, comment ne pas penser aux prisonniers musiciens livrés de manière perverses par leurs bourreaux au ridicule et à l’autodérision. C’est ainsi que les SS avaient fait composer par les prisonniers un hymne spécifique au camp et formés un orchestre avec les meilleurs musiciens en les faisant se vêtir d’uniformes de cirque, orchestre qui devaient jouer au départ et au retour des kommandos de travail dont nombreux étaient ceux qui ne revenaient pas par suite des conditions de travail inhumaines qui leur étaient imposées.

Texte de Marco Valdo sur le « Chant de buchenwald », tiré de son blog

     À la fin de 1938, le directeur du camp de concentration de Buchenwald, édifié au milieu d’une forêt de de hêtres à quelques kilomètres de Weimar, se lamentait car tous les camps avaient leur hymne, excepté Buchenwald ; ce fut ainsi qu’il donna l’ordre aux prisonniers d’en composer un. Aucune des propositions ne rencontra la faveur de la direction, jusqu’à ce qu’en accord avec les prisonniers, le chef du bureau de poste, bien vu des SS du camp, se présenta comme l’auteur du texte et d’une musique qui deviendra « La Chanson de Buchenwald ». L’histoire des répétitions de ce morceau dans le gel hivernal allemand, à la fin décembre, a été racontée, entre autres, par un nommé Stefan Heymann, originaire de Mannheim, la ville de la première des « Brigands », la grande tragédie contre la tyrannie de Friedrich Schiller. Chaque bloc avait comme consigne de répéter durant les heures de liberté, jusqu’à un soir où il faisait « un froid de canard et tout lourdement enneigé », quand le directeur du camp « bourré à mort » donna l’ordre que les sept mille prisonniers exécutent le chant après l’appel du soir. Comme tout n’alla pas immédiatement, il exigea qu’il rechantent tous ensemble jusqu’à ce que fonctionne ; « le concert infernal »qui s’ensuivit, le convainquit dans les fumées de l’alcool, qu’il valait mieux faire répéter strophe par strophe. Et il en fut ainsi pendant quatre longues heures. Après quoi, Arthur Rödl, c’est le nom de ce directeur, commanda que les prisonniers retournent à leurs baraques, en chantant en rang de dix devant la tour de garde, où il se tenait avec d’autres SS « bourrés ». Les rangs qui ne chantaient pas correctement ou qui ne marchaient pas les épaules bien droites, devaient « impitoyablement » répéter tout le trajet ; ce ne fut que vers dix heures que « morts de faim et raides de froid » qu’ils rentrèrent tous à leurs baraques. « Cette scène dans l’hiver le plus profond, où des hommes affamés et sous la lumière glacée des projecteurs et dans la neige d’un blanc éblouissant furent sur l’esplanade d’appel à chanter, s’est enfoncée durablement dans la mémoire de tous ceux qui y ont participé ». Qui étaient les deux prisonniers auteurs des vers et des notes ? La musique avait été composée par Hermann Leopoldi, un cabarettiste de Vienne, et les paroles étaient d’un artiste, mort le 4 décembre 1942 à Auschwitz-Monowitz, après avoir été sauvagement battu par une sentinelle. Son nom était Fritz Löhner-Beda, et il avait été le librettiste de Franz Lehar, le prince de l’opérette.

Le « chant de Buchenwald »

Quand le jour s’éveille, que le soleil rit,
Les colonnes partent aux travaux du jour
Dans le petit matin.
Le bois est noir, le ciel est rouge,
Nous emmenons dans notre sac un morceau de pain
Et dans le cœur, dans le cœur nos peines.

Ô Buchenwald, je ne peux t’oublier,
Car tu es mon destin.
Qui te quittes, peut seul mesurer
Combien la liberté est merveilleuse !
Ô Buchenwald, nous ne nous lamentons ni nous plaignons,
Et quel que soit notre futur,
Nous voulons malgré tout dire oui à la vie,
Car viendra un jour le jour,
Où nous serons libres !

Notre sang est chaud et la fille est lointaine,
Le vent chante doucement et je l’aime tant,
Tant elle me reste, reste fidèle !
Les pierres sont dures, mais ferme est notre pas
Et nous emportons pics et pelles
Et dans le cœur, dans le cour l’amour !

Ô Buchenwald, je ne peux t’oublier,
Car tu es mon destin.
Qui te quittes, peut seul mesurer
Combien la liberté est merveilleuse !
Ô Buchenwald, nous ne nous lamentons ni nous plaignons,
Et quel que soit notre futur,
Nous voulons malgré tout dire oui à la vie,
Car viendra un jour le jour,
Où nous serons libres !

La nuit est si courte et le jour si long,
Pourtant un chant s’élève, qui chante la patrie,
Nous ne nous laissons prendre notre courage !
Halte au pas, camarade, et ne perds pas courage,
Car nous portons la volonté de vivre dans notre sang,
Et au cœur, au cœur la foi !

Ô Buchenwald, je ne peux t’oublier,
Car tu es mon destin.
Qui te quittes, peut seul mesurer
Combien la liberté est merveilleuse !
Ô Buchenwald, nous ne nous lamentons ni nous plaignons,
Et quel que soit notre futur,
Nous voulons malgré tout dire oui à la vie,
Car viendra un jour le jour,
Où nous serons libres !

  * photo 1 : Le chêne de Gœthe au milieu des baraquements du camp  – photo 2 : Le « chêne de Gœthe », dessin de Georges Despau, déporté – photo 3 : – Jardin zoologique de Buchenwald  – photo 4 : Le « chêne de Gœthe », dessin de Léon Delarbre, déporté

mk38023_goethe-eiche_buchenwald

Les restes du Chêne de Goethe dans l’ancien camp de concentration de Buchenwald

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––
Wandrers Nachtlied II : p
oème « Über allen Gipfeln »  ou « Ein gleiches »

Capture d’écran 2016-10-10 à 12.31.45.png

Über allen Gipfeln

Über allen Gipfeln
Ist Ruh,
In allen Wipfeln
Spürest du
Kaum einen Hauch;
Die Vögelein schweigen im Walde.
Warte nur, balde
Ruhest du auch.
°°°

goethehauschen-vor-dem-brand-1870

Selon la légende, Gœthe aurait écrit ce second poème des  « Wanderers Nachtlied » intitulé « Über allen Gipfeln »  le 6 Septembre 1780 sur le mur de la cabane en bois des garde-chasses du Kickelhahn, une montagne boisée de 861 m de hauteur située tout près de la ville de Ilmenau en Thuringe dans laquelle le poète séjourna à plusieurs reprises entre 1775 et 1832 pour échapper à l’agitation et l’agitation quotidienne de Weimar où il habitait à l’époque. Ce poème suit donc de quatre années la rédaction du premier poème écrit lui aussi sur les pentes d’une montagne, l’Ettersberg, le 12 février 1776. Repéré et déchiffré par les promeneurs, il a été publié en 1800 par Joseph Rückert sans la permission de Goethe.  En 1815, Goethe avait fait éditer un livre de poèmes lyriques qui comprenait ce poème. Quelques mois avant sa mort en 1832, on le vit à la cabane du Kickelhahn pleurer en relisant son poème. La cabane a été détruite par un incendie en 1870 mais reconstruite et un circuit pédestre a été aménagé qui reproduit le texte du poème en quinze langues.

 * Photographies ci-dessus : texte original et cabane du Kickelhahn

vue-de-ilmenau-et-du-mont-kickelhahn-en-1900         vue de Ilmenau et du mont Kickelhahn en 1900

Quelques traductions en français du poème.

Sur toutes les cimes                    Le calme règne                                    Sur tous les sommets
La paix.                                           sur tous les sommets,                       est le repos
Au faîte des arbres                      sur toutes les cimes                            dans tous les feuillages
Tu saisiras                                      tu ressens                                            tu sens un souffle à peine;
Un souffle à peine.                       à peine un souffle
Au bois se taisent                         les petits oiseaux se taisent             les oiselets se taisent
les oiseaux                                     dans la forêt                                        dans le bois;
Attends ! Bientôt                          attends un peu, bientôt                    attends un peu, bientôt
Toi-même aussi                             te reposeras à ton tour                    Tu reposeras aussi.
Reposeras.

Traduction de Jean Tardieu. 
Gallimard, 1993

    « Über allen Gipfeln » est considéré par certains comme le plus beau des poèmes lyriques de Goethe. Ce lied, comme l’écrit le poète et traducteur du poème Jean Tardieu, prend l’aspect d’une plainte tranquille et résignée d’un cœur blessé qui a tout vécu, tout subi et qui est désormais en paix avec le monde.  : « Ce qui frappe, c’est que, dans une langue aussi riche que l’allemand en consonnes très sonores, c’est la mélodie de ses voyelles qui domine, avec une simplicité et une économie de moyens qui en font un chant inspiré, ou plutôt une plainte, mais une plainte tranquille et résignée, où la mort (sans que le mot soit prononcé) est quand même présente. Non pas dans son horreur, mais au contraire comme un fait naturel, une nécessité biologique. Une plante qui se fane et qui tombe… » Pour l’universitaire anglaise Elisabeth M. Wilkinson, spécialiste de la culture allemande, ce poème évoque un état d’âme, non pas comme une première lecture pourrait le laisser penser, en évoquant le silence de la soirée, mais en devenant le silence lui-même et toute la structure interne du poème renforce l’idée que l’état de repos est l’aboutissement inévitable de la vie en décrivant le cheminement vertical de la paix et du silence à travers l’espace, depuis le sommet des collines à la cime des arbres et des oiseaux qui y nichent pour atteindre finalement le voyageur situé au pied de l’arbre. Le poème se déplace simultanément de haut en bas suivant les ordres de la nature : du minéral au végétal, de l’animal à l’homme. La fusion du poète voyageur avec la Nature qui marque la fin du processus ne s’apparente pas à l’habituelle ouverture vers la Nature du poète romantique, c’est le poète qui au final  est embrassé par la nature, « accueilli en son sein, comme le dernier maillon de l’échelle organique de l’ être. »

Wandrers Nachtlied II « Über allen Gipfeln ist Ruh » D 768 : version de Franz Schubert créée en 1823 chantée par le bariton Dietrich Fischer-Dieskau. À écouter également la très belle interprétation de Mattias Goerne, c’est  ICI. Pour une analyse historique et musicale (en anglais) du poème et de la composition de Schubert, c’est  ICI

°°°

franz-listz-1811-1886

Wandrers Nachtlied II « Über allen Gipfeln ist Ruh » S 306 : cette version de Franz Liszt créée en 1848 est l’interprétation musicale que je préfère et de loin… Elle est chantée par le bariton Dietrich Fischer-Dieskau.

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

articles liés

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––
–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Aux portes du sublime : ich bin der Welt abhanden gekommen (Me voilà coupé du monde)


Rückert, Friedrich, Mahler : l’Allemagne sans pareille que j’aime   (Pour me faire pardonner mon article précédent…)

Friedrich Rückert (1788-1866)

Friedrich Rückert (1788-1866)

     Professeur de langues orientales, traducteur et poète romantique, Rückert a été un auteur prolifique. Parmi ses œuvres marquantes, on citera : les Sonnets cuirassés (Geharnischte Sonette, 1813), poèmes célébrant la lutte patriotique contre Napoléon, des poèmes d’amour, d’autres pour enfants et pour almanachs : Printemps d’amour (1844), des traductions ou des transpositions de thèmes ou genres orientaux : Roses orientales (1822), Nal und Damajanti (1828), Makamen des Hariri (1829), Les Prophètes hébraïques (1831), des recueils de pensées et d’aphorismes influencés par la pensée hindoue telle La Sagesse du brahmane (Die Weisheit des Brahmanen, 1836-1839) et enfin ses poèmes posthumes parus en 1872 parmi lesquels figurent les quatorze Kindertotenlieder, ces chants pour un enfant mort qui seront plus tard mis en musique par Gustave MahlerUne ombre le jour/ la nuit une lumière/ tu survis dans la plainte/ et ne meurs dans mon âme…)

    Je vous avais déjà présenté dans un article précédent (c’est  ICI ) le merveilleux poème de Rückert mis en musique par Mahler intitulé « Ich bin der Welt abhanden gekommen » ( Me voilà coupé du monde ) dans son interprétation par la cantatrice anglaise Kathleen Ferrier, trop tôt disparue et dont Yves Bonnefoy dans un poème qui lui était consacré célébrait «la voix mêlée de couleur grise». Je vous présente le même lied cette fois interprété par Dietrich Fischer-Dieskau accompagné de deux tableaux de Caspar David Friedrich.


In meinem Lieben, in meinem Lied !

Caspar David Friedrich - Moine au bord de la mer, 1809

Caspar David Friedrich – Moine au bord de la mer, 1809.

Ich bin der Welt abhanden gekommen

Ich bin der Welt abhangen gekommen,             Me voilà coupé du monde
mir der ich sonst viele Zeit verdorben,           dans lequel je n’ai que trop perdu de temps;
sie hat so lange nichts von mir vernommen, il n’a depuis longtemps rien entendu de moi, 
sie mag wohl glauben, ich sei gestorben !         il peut bien croire que je suis mort !

Es ist mir auch gar nichts daran gelegen,         Et peu importe, à vrai dire,
ob sie mich für gestorben hält,                             si je passe pour mort à ses yeux.
ich kann auch gar nichts sagen dagegen,          Et je n’ai rien à y redire, 
denn wirklich bin ich gestorben der Welt.       car il est vrai que je suis mort au monde.

Ich bin gestorben dem Weltgetümmel,              Je suis mort au monde et à son tumulte
und ruh in einem stillen Gebiet.                          et je repose dans un coin tranquille.
Ich leb allein in meinem Himmel                        Je vis solitaire dans mon ciel, 
in meinem Lieben, in meinem Lied                    dans mon amour, dans mon chant.

Friedrich Rückert, 1901

°°°

Caspar David Friedrich - dolmen enneigé, 1807

Caspar David Friedrich – dolmen enneigé, 1807


Ce lied mis en musique par Mahler : « une peinture étonnamment épurée d’une paix transcendantale »   (John Williamson)

Gustav Malher (1860-1911)

Gustav Mahler (1860-1911)

      C’est au cours des étés 1901 et 1902 que Gustav Mahler a mis en musique cinq poèmes du poète romantique allemand Friedrich Rückert. Le troisième d’entre eux, « Je suis perdu au monde », met en scène un artiste qui apparaît lassé du monde quotidien mais dont la vie se déroule en fait dans une autre dimension, un monde éthéré réservé aux grands artistes. Mahler, qui était alors très décrié comme compositeur, s’était fortement identifié au poème, déclarant qu’il exprimait son moi profond. Il était tellement attaché à cet air qu’il avait composé qu’il l’a par la suite réutilisé dans le célèbre adagietto de sa cinquième symphonie, composée au cours de l’été 1902

     Attention ! Vous ne sortirez pas indemne de l’écoute de ce lied ensorceleur au rythme lancinant où la musique de Mahler et les paroles du poème de Rückert s’enlacent et s’enroulent sans fin autour d’elles-mêmes.
      La durée du lied est très courte, à peine sept minutes. La première interprétation est celle du baryton Dietrich Fischer-Dieskau avec le Berlin Philharmonic Orchestra dirigé par Karl Böhm. À l’issue de cette interprétation, si vous relancez la vidéo, suivront ensuite deux autres interprétations du même morceau, celle de la cantatrice Magdalena Kožená avec un orchestre dirigé par Claudio Abbado, puis celle de Jessye Norman avec le New York Philarmonic dirigé par le chef d’orchestre indien Zubin Mehta. Toutes sont magnifiques, on touche là à la perfection et au sublime. À pleurer… L’infini tout entier comprimé dans sept minutes d’intense bonheur. À quoi bon rechercher un dieu lorsque l’homme est capable de créer un telle merveille. *

Enki sigle

 * Quelqu’on me dit que l’homme peut créer de telles merveilles  parce qu’il a été lui-même créé par Dieu.  Ah ! Bon…