Connaissez-vous le coprin chevelu ?


coprin chevelu.png

     Le coprin chevelu (Coprinus comatus) est l’un des derniers champignons que l’on ramasse en fin d’automne. Il pousse dans les champs en lisière de forêt et dans les larges chemins forestiers car il a besoin de lumière. C’est un champignon excellent que j’aime à préparer en omelette. Certains le consomme cru en salade (à condition qu’il soit très frais).

     Ce champignon qui pousse très rapidement en groupe par temps humide a la particularité de se décomposer très rapidement. Il ne faut le cueillir que lorsque les chapeaux ne sont pas encore ouverts car très rapidement les lames rosissent puis tournent à un noir d’encre et finissent par se liquéfier Sur la photo ci-dessus présentée, on constate qu’alors même que les chapeaux n’ont pas commencé à s’ouvrir leur extrémité basse tourne au rose et au violet. Ayant répandu sur la pelouse de mon jardin, les chapeaux des champignons de ma récolte qui commençaient à rosir, j’ai eu la bonne surprise de voir apparaître à l’automne de l’année suivante des groupes épars de coprins chevelus. 

      Je suppose que ce champignons pousse aussi en Suède car le grand poète suédois Tomas Tranströmer parle de lui dans l’un de ses poèmes. Je ne résiste pas au plaisir de vous le soumettre même s’il est un peu lugubre…


Tomas Tranströmer (1931)

Esquisse en octobre

Le remorqueur a des tâches de rousseur. Que fait-il si
    loin dans les terres ?
C’est une lourde lampe éteinte dans le froid.
Mais les arbres ont des teintes impétueuses. Des signaux
    envoyés à l’autre rive !
Comme si certains d’entre eux voulaient qu’on vienne 
    les  prendre.

En rentrant chez moi, je vois que les coprins jaillissent
    du gazon.
Ce sont les doigts désemparés de celui
qui a longtemps sangloté seul dans l’obscurité du sol.
Nous sommes à la terre.

Tomas Tranströmer, Baltiques.


Edith Södergran : poèmes rouges sang

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

c2ae-cy-twombly-detail-of-roses-gaeta-2009Cy Twombly

La journée fraîchit…

Tu as jeté la rose rouge de ton amour
sur mon blanc giron,

entre mes mains brûlantes je serre
la rose rouge de ton amour qui fanera bientôt.
Ô toi, maître aux yeux froids,
j’accepte la couronne que tu me tends,
elle fait ployer ma tête sur mon cœur.

Edith Södergran

In Le pays qui n’est pas et Poèmes, Orphée © La Différence 1992, p.25-27, édition bilingue, traductions de Carl Gustaf Bjurström et Lucie Albertini.

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

cy-twombly-pan-ii-1980Cy Twombly – pan II, 1980

Vierge moderne

Je ne suis pas une femme. Je suis neutre.
Je suis une enfant, un page, une résolution hardie,
je suis un rai de soleil écarlate qui rit…
Je suis un filet pour poissons gloutons,
je suis un toast porté en l’honneur de toutes les femmes,
je suis un pas vers le hasard et la ruine,
je suis un bond dans la liberté de soi…
Je suis le sang qui chuchote à l’oreille de l’homme,
je suis fièvre de l’âme, désir et refus de la chair,
je suis l’enseigne à la porte de paradis inédits.
Je suis une flamme exploratrice et gaillarde,
je suis une eau profonde mais téméraire jusqu’aux genoux,
je suis eau et feu loyalement, librement unis…

Ibid p.43

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

cy-twomblyCy Twombly

Adieu

Ma vie est devenue menaçante comme un ciel d’orage,
ma vie est devenue fausse comme un miroir d’eau,
ma vie danse sur la corde raide, très haut
et je n’ose pas la regarder.
Tous mes souhaits d’hier
pendent comme les plus basses feuilles d’un palmier,
toutes les prières adressées hier
sont superflues et demeurent sans réponse.
Toutes mes paroles, je les ai reprises
et tout ce que je possédais, je l’ai donné aux pauvres
qui me souhaitaient bonheur.
À bien y penser,
que reste-t-il de moi ? Rien, sauf mes cheveux noirs,
mes deux longues nattes qui glissent comme des serpents.
Mes lèvres sont devenues braises,
je ne me rappelle plus quand elles ont commencé à brûler…
Terrible, le grand incendie qui a réduit en cendres ma jeunesse.
Ah, l’inévitable frappera tel un coup d’épée –
je m’en vais sans être remarquée, sans un adieu,
je m’en vais pour de bon et ne reviendrai jamais.

Ibid, p.85/87

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

cy-twombly-suma-1982Cy Twombly – Suma, 1982

Grimace d’artiste

Je n’ai rien d’autre que mon mantelet brillant,
Ma rouge hardiesse.
Ma rouge hardiesse sort à l’aventure
Dans un pays sordide.

Je n’ai rien d’autre que ma lyre sous le bras,
Les rudes accords de ma lyre ;
Ma rude lyre sonne pour bêtes et gens
sur le grand chemin.

Je n’ai rien d’autre que ma couronne altière,
Ma fierté croissante.
Ma fierté croissante prend la lyre sous son bras
Et tire sa révérence.

(1917)

In Poèmes complets, La lyre de septembre, © Pierre Jean Oswald, 1973, traduits par Régis Boyer, p.95

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

y-twombly-blooming-2001-2008Cy Twombly Blooming, 2001-2008

À pied il m’a fallu traverser le système solaire

À pied
Il m’a fallu traverser le système solaire,
Avant de retrouver le premier fil de ma robe rouge.
Je m’imagine pure.
Quelque part dans l’espace pend mon cœur,
Des étincelles en ruissellent, secouant l’air,
Jusqu’à d’autres cœurs illimités.

(1919)

Ibid, L’autel des roses, p.130

cy-twombly-flowers-ii-gaeta-2005

      Cy Twombly, Flowers II, Gaeta, 2005

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

sodergran3

     Edith Södergran (1892-1923), poétesse finlandaise en langue suédoise a traversé en météore le ciel du début du XXe siècle. Diagnostiquée tuberculeuse à l’âge de 13 ans, sa courte vie (elle est morte à 31 ans) sera rythmée par les longs séjours qu’elle devra effectuer en sanatorium et par les soubresauts de la première guerre mondiale et de la révolution russe de 1917. Elle est aujourd’hui reconnue comme l’un des plus grand poètes scandinaves.

    La couleur rouge est souvent présente dans ses poèmes, référence à la couleur du sang et de l’idée de la mort toujours présente avec laquelle elle partage chaque moment de sa vie. C’est dans les tableaux du peintre américain Cy Twombly (1928-2011) que j’ai trouvé la force expressive en accord avec ses poèmes si poignants.

article lié

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––
–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Edith Södergran, poétesse finlandaise (1892-1923) : sous le signe de l’entropie

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Entropie, du grec entropia,  ἐντροπία « transformation ». Il caractérise l’état de désorganisation d’un système, du passage de l’ordre au désordre de manière irréversible jusqu’à sa destruction finale.

sodergran1

   Cette photographie du lac Onkamo en Carélie du Nord prise vers 1900, victime des atteintes du temps sous l’effet d’un lent processus chimique qui altère  formes et couleurs est un bon exemple de ce qu’est le phénomène d’entropie qui est une des lois fondamentales de fonctionnement de l’univers. Entropie, que la décomposition de l’Europe en ce début du XXe siècle dans le sillage de la Ière guerre mondiale et des bouleversements socio-politiques qui suivront. Enfin entropie  également que cette lente destruction d’un corps de femme par la maladie, celui de la poétesse finlandaise Edith Södergran, atteinte de tuberculose, qui ne dépassera pas le cap de ses trente-un printemps.

View_over_the_village_Onkamo - Svenska litteratursällskapet Finland, 1920.jpg

Vue du lac Onkamo en Carélie du Nord (Finlande) – Crédit Société littéraire suédoise en Finlande.

Tout au fond de mon jardin se trouve un lac somnolent
Moi qui aime la terre ne connait rien de mieux que l’eau

Edith Irène Södergran (1892-1923)

edith-sodergran-a-5-ans

    La photo ci-dessus est l’une des premières photos en couleur réalisées dans les années vingt avec le procédé Autochrome mis au point par les frères Lumières. Elle représente le lac Onkamo en Karélie du Nord, à la frontière russo-finlandaise au cœur d’une région réputée bénéficier d’un micro climat et qui servait de lieu de villégiature en été pour les bourgeoisies russe et finlandaise. La petite fille à gauche s’appelle Edith Irène Södergran, nous sommes en 1897, elle a 5 ans et elle coule alors des jours heureux et insouciants dans la petite ville de Raivola sur l’isthme de Carélie dans une maison de bois spacieuse donnant sur un grand jardin avec beaucoup d’animaux. Le région faisait alors partie du Grand duché de Finlande intégré à l’Empire russe mais qui jouissait d’un statut d’autonomie.

la grande maison de Raivola (vues du haut) et la petite maison près de l’église, domaine du père. Il existait également une annexe comportant un sauna

Edith_Södergran_-_14150405960.jpg

      En 1904, son père Mats Södergran, ingénieur en machines à bois,  est diagnostiqué tuberculeux et malgré un séjour en sanatorium voit son état empirer. Jugé incurable, il est renvoyé dans son foyer où il décèdera en octobre 1907. Edith a alors 12 ans et suit des cours à l’école allemande « Die deutsche Hauptschule » de Saint-Pétersbourg où elle apprendra l’allemand, le français, l’anglais et le russe, se révélant une élève extrêmement douée. Sa famille possède une maison d’hiver où Edith et sa mère habiteront lors des périodes scolaires.  C’est à cette époque qu’elle commence à écrire ses premiers poèmes en allemand avant de choisir finalement le suédois comme langue d’écriture. Un jour de novembre 1908, Edith rentra de l’école en disant qu’elle ne se sentait pas bien. Le médecin, appelé par sa mère Héléna, diagnostiqua une inflammation des poumons. Quelque temps plus tard, il fut établi que Edith était atteinte à son tour par la tuberculose et admise au sanatorium de Nummela, le même hôpital où son père avait été soigné avant qu’il ne transmette la maladie à sa fille. À compter de ce moment, la vie de la jeune Edith fut ponctuée de longs séjours en sanatorium; elle avait perdu son insouciance d’enfant car la présence invisible et muette de la mort accompagnait désormais sa vie ; à l’époque, les chances de guérir de la tuberculose était très faibles : dans 70 à 80% des cas, le patient mourrait dans les dix années qui suivaient le diagnostic.

wood_logs_on_onkamo

Edith Södergran – Rafting sur le lac Onkamo

Brownie2_overview.jpg

     Edith était passionnée par la photographie, elle possédait un appareil photo Kodak Brownie et a pris de nombreuses photographies pendant la période 1900-1917 mais après 1917, la situation matérielle catastrophique de la famille ne lui permettait plus d’acheter des pellicules et les faire développer.

album-de-edith-sodegran-davos-1920

Edith Södergran – vue de Davos, entre 1911 et 1914

the-sanatorium-cavos-dorf

      Edith fera cinq séjours consécutifs au sanatorium de Nummela sans que son état s’améliore. En désespoir de cause, sa mère l’emmène en octobre 1911 dans la station suisse d’Arosa où elle est examinée par trois médecins différents qui émetteront des avis différents pour le traitement de sa maladie.
photo de gauche : le Davos-Dorf sanatorium

a-worn-down-house-in-switzerland

     Mais c’est finalement à Davos, au Davos-Dorf sanatorium, où parait-il le site et les soins prodigués faisaient des miracles, qu’elle sera soignée par le docteur Ludwig von Muralt qui lui a appliqué un traitement ou l’un des poumons était mis pour un temps en repos par un remplissage avec de l’azote gazeux. Elle aurait pu alors rencontrer Thomas Mann, l’auteur de la Montagne Magique, qui faisait en 1911 un séjour dans cette station accompagnant sa femme Katia alors en traitement dans un sanatorium. Thomas Mann fait référence de manière humoristique dans son roman à l’opération subie par Édith en donnant le surnom de « club des demi-poumons » aux malades ayant subi la même opération et qui doivent régulièrement se faire « regonfler » le poumon mis en veille.

sodergran2

     En mai 1912, son état s’était fortement amélioré bien que la maladie n’ait pas disparu. Ce séjour en Suisse qui a duré jusqu’en 1914 a également eu un effet bénéfique sur le plan intellectuel car elle a été en contact durant cette période avec une société cosmopolite cultivée ouverte sur le monde, ce qu’elle n’avait jusque là jamais encore connue. On peut donc considérer qu’elle a suivi sur le plan des relations humaines et intellectuelles un parcours initiatique voisin que celui suivi par Hans Castorp, le héros de la Montagne Magique.

Women on a walk. Edith Södergran on the far right. Switzerland.png

groupe de dames à Davos, Edith est à droite

omaisiaan_etsimassa

       Dans le prolongement de la Révolution russe de 1917, une guerre civile déchire le pays entre «blancs» et «rouges» soutenus par la Russie soviétique mais ces derniers sont battus  et   les finlandais conquièrent leur indépendance en 1920. Ces événements vont provoquer la ruine de la mère et sa fille car toute leur fortune avait été placée en obligations russes. Désormais la vie va devenir extrêmement difficile pour les deux femmes qui souffriront de privations diverses dont la faim. Il est certains que ces difficultés auront hâtés la fin d’Edith. Elle décédera à Raivola le 24 juin 1923. Quinze années plus tard, en 1939, l’Union soviétique attaque la Finlande et annexe l’isthme de la Carélie. Au cours des combats la maison des Södergran est incendiée ainsi que l’église orthodoxe et le cimetière est dévasté provoquant la disparition de la tombe de la poétesse. Raivola devient alors une ville russe sous le nom de Roshchino et les derniers finlandais restant seront déportés par Staline. 

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Quelques poèmes d’Edith Södergran

Sources : Essais, Le pays qui n’est pas, Carl-Gustaf Bjurström et Lucie Albertini Le Pays qui n’existe pas, La Différence, 1992

sodergran3

°°°

Ne t’approche pas trop de tes rêves :
Ce sont fumée qui peut se disperser –
Ils sont dangereux et peuvent demeurer.
As-tu regardé tes rêves dans les yeux :
ils sont malades et ne comprennent rien –
Ils n’ont que leurs propres pensées.
Ne t’approche pas trop de tes rêves :
Ce sont mensonges, ils devraient s’en aller –
Ce sont folie pour qui veut rester.

(Edith Södergran)

 

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

capture-decran-2016-10-28-a-13-23-43

Le pays qui n’est pas

Je languis après le pays qui n’est pas
car tout ce qui est, je suis lasse de le vouloir.
En runes d’argent, la lune
me parle du pays qui n’est pas,
le pays où chacun de nos souhaits
se trouve miraculeusement exaucé,
le pays où tombent nos chaînes,
le pays où nous venons, dans la rosée de la lune,
rafraîchir notre front meurtri.
Ma vie fut une brûlante illusion.
Mais il est une chose que j’ai découverte,
une chose que j’ai vraiment conquise–

le chemin du pays qui n’est pas.
Dans le pays qui n’est pas, mon amour
se promène ceint d’une couronne étincelante
Qui est mon amour ? Noire est la nuit
et les étoiles en réponse frémissent.
Qui est mon amour ? Quel est son nom ?
La voûte du ciel s’élève de plus en plus haute
et dans l’infini des brumes,
ignorant la réponse, un enfant se noie.
Mais l’enfant de l’homme n’est que certitude,
plus haut que les cieux, il élève les bras.
Vient alors une réponse : Je suis
celui que tu aimes et toujours aimeras.

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

La sœur de la vie

edith-sodergran-1920La vie ressemble surtout à sa sœur la mort.
La mort n’est pas différente,
tu peux la caresser, tenir sa main, lisser ses cheveux,
elle te tendra une fleur et sourira
Tu peux enfouir ton visage dans son sein
et l’entendre dire : il est temps de partir.
Elle ne te dira pas qu’elle est une autre
La mort ne repose pas, glauque, visage contre terre
ou sur le dos, portée par une civière blanche :
La mort circule, le rose aux joues, parlant à tout venant.
La mort a les traits tendres et les joues amènes,
elle pose sa douce main sur ton cœur.
Qui a senti sur son cœur cette main si douce,
le soleil ne le réchauffe plus,
il est froid comme la glace et n’aime personne.

Le Pays qui n’est pas et Poèmes p.109

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Jours malades

sodergran2


Mon cœur est gardé à l’étroit dans une mince crevasse,

mon cœur est au loin
dans une île perdue.
Des oiseaux blancs font la navette,
ils m’apportent le message que mon cœur est en vie.
Je sais – comme il vit
de charbon et de sable
sur des pierres tranchantes.

Je reste couchée tout le jour et j’attends la nuit,
je reste couchée toute la nuit et j’attends le jour,
je reste couchée, malade, au jardin du paradis.

Je sais que je ne guérirai pas,
désir et langueur n’en finissent jamais.
J’ai la fièvre comme une fleur des marais,
ma sueur est sucrée comme une plante poisseuse.

Capture d’écran 2016-10-28 à 12.17.59.png

En bas, tout au fond de mon jardin, un lac somnole.
Moi, qui aime la terre,
je ne connais rien de mieux que l’eau.
Dans l’eau s’échouent toutes mes pensées
que personne n’a vues,
mes pensées que je n’ose montrer à personne.
L’eau grouille de secrets !

(Traduction Carl Gustav Bjurström et Lucie Albertini, éditions Orphée La Différence)

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

capture-decran-2016-10-28-a-17-43-08

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Les arbres de mon enfance

helena-sodergran-and-martti-on-the-beach-the-sodergran-small-house-and-the-church-in-the-background-1920

Les arbres de mon enfance se dressent haut dans l’herbe,
Ils hochent la tête qu’es-tu devenue ?
Leurs colonnades se dressent comme des reproches
tu n’es pas digne de passer à nos pieds
Tu es une enfant, tu dois tout pouvoir,
pourquoi laisses-tu la maladie t’enchaîner ?
Tu es devenue femme, haïssable étrangère.
Enfant, tu tenais avec nous de longues conversations,
ton regard était sage.
Nous voudrions maintenant te dire le secret de ta vie
la clef de tous les secrets se trouve
dans l’herbe de la butte sous les framboisiers.
Endormie, nous voudrions te cogner au front,
morte, nous voudrions te réveiller de ton sommeil.

(Traduction Carl Gustav Bjurström et Lucie Albertini, éditions Orphée La différence)

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

La journée fraîchit…

I

Vers le soir, la journée fraîchit…
Bois la chaleur de ma main,
ma main a même sang que le printemps.
Saisis ma main, saisis mon bras blanc,
saisis le désir de mes minces épaules…
Comme il serait étrange de sentir
une nuit, une seule, une nuit pareille
ta lourde tête sur mon sein.

II

Tu as jeté la rose rouge de ton amour
sur mon blanc giron,

entre mes mains brûlantes je serre
la rose rouge de ton amour qui fanera bientôt.
Ô toi, maître aux yeux froids,
j’accepte la couronne que tu me tends,
elle fait ployer ma tête sur mon cœur.

III

J’ai vu mon maître aujourd’hui pour la première fois,
tremblante je l’ai tout de suite reconnu.
Déjà je sens sa lourde main sur mon bras léger…
Où est l’éclat de mon rire de vierge,
ma liberté de femme qui va tête haute ?
Déjà je sens sa poigne sur mon corps frémissant.
Déjà j’entends le choc brutal du réel
sur mes rêves fragiles, fragiles.

IV

Tu cherchais une fleur
et tu trouves un fruit.

Tu cherchais une source
et tu trouves la mer.
Tu cherchais une femme
et tu trouves une âme –
tu es déçu.

Le pays qui n’est pas et Poèmes, Orphée © La Différence 1992, p.43, édition bilingue, traductions de Carl Gustaf Bjurström et Lucie Albertini.

°°°

winter-forest-in-raivola

Edith Södergran – Forêt d’hiver à Raivola

à suivre

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Bibliographie et sites et articles liés

  • Poèmes (1916)
  • La Lyre de Septembre (1918)
  • L’Autel de Roses (1919)
  • L’Ombre de l’Avenir (1920 )
  • Réflexions sur la nature 1920 (aphorismes, publiés dans la revue Ultra en 1922)
  • Le Pays qui n’existe pas (1925 édité par Hagar Olsson)
  • Édith Södergran, Poèmes complets, P. J. Oswald, 1973, traduction Régis Boyer
  • Poésies de Finlande, Runoja / Finsk Lyrics, présentation de Lucie Albertini, Le temps parallèle, 1989, traduit du suédois par Carl-Gustaf Bjurström et Lucie Albertini
  • Le Pays qui n’est pas, et poèmes La Différence, 1992, traduit du suédois par Carl-Gustaf Bjurström et Lucie Albertini

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––
–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Tomas Tranströmer ou le réenchantement du monde

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Tomas Tranströmer (1931-2015)

Tomas Tranströmer (1931-2015)

     Le poète suédois Tomas Tranströmer est l’un de mes poètes préférés. Combien de fois lui ai-je envié ce don, cette grâce qu’il avait de magnifier et transcender les petites choses insignifiantes de la vie, les événements anodins qui rythment nos existences et les élever, les sublimer, grâce à une métaphore, au rang d’un émerveillement, d’une émotion qui nous transportent. Dans ses récits, la banale enveloppe que l’on transporte à travers la ville à la recherche d’une boîte aux lettres, cette banale feuille de papier plié devient un papillon égaré qui volète dans une immense forêt de pierre et de béton. Sur cette enveloppe qui a pris la direction de l’Amérique par la voie des airs, le timbre poste aux franges dentelées s’est transformé en tapis volant frangé et les lettres manuscrites indiquant le nom du destinataire et l’adresse se mettent a tituber au gré des mouvements de l’aéronef. Ils ne sont pas les seuls à tituber : au sein de l’enveloppe, la missive, cette vérité cachetée de l’auteur suit le même mouvement erratique. Vu de haut, l’Atlantique est devenu un immense reptile argenté et le minuscule bateau de pêche qui trace sa route sur les flots laissant derrière lui la trace  blanche de son sillage telle une cicatrice blafarde ne compte pas plus qu’un noyau d’olive qu’on aurait recraché.

     Par le jeu des métaphores, Tomas Tranströmer relie les éléments épars du vaste monde, il met à jour les relations cachées, les subtiles correspondances, et par les liens qu’il établi, tisse une toile qui recrée l’unité du monde. Oui, la vérité est partout présente autour de nous, elle repose par terre, se tient dans les rues et est visible pour ceux qui ont la volonté de la regarder en face, mais nous n’avons pas le courage de la faire nôtre… Merci, Tomas Tranströmer, d’avoir contribué à réenchanter le monde.

AIR MAIL

À la recherche d’une boîte aux lettres
je portais l’enveloppe par la ville.
Ce papillon égaré voletait
dans l’immense forêt de pierre et de béton.

Le tapis volant du timbre-poste
les lettres titubantes de l’adresse
tout comme ma vérité cachetée
planaient à présent au-dessus de l’océan.

L’Atlantique argenté et reptile.
Les barrières de nuages. le bateau de pêcheurs
tel un noyau d’olive qu’on recrache.
Et la cicatrice blafarde du sillage.

Le travail avance lentement ici-bas.
Je lorgne souvent du côté de l’horloge.
dans le silence cupide
les ombres des arbres sont des chiffres obscurs.

La vérité repose par terre
mais personne n’ose la prendre.
la vérité est dans la rue.
Et personne ne la fait sienne.

Tomas TranströmerBaltiques, Œuvres complètes 1954-2004

°°°

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

thumb-papillon

Au sujet de Tomas Tranströmer dans ce blog

Et quelques liens sur la toile

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––
–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Un ange sans visage m’enlaça…

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Jean-Marie Cartereau - Ailes, éther et limbes, 2015 .jpg

Jean-Marie Cartereau – Ailes, éther et limbes, 2015

 

VOÛTES ROMANES

Au milieu de l’immense église romane, les touristes se
        pressaient dans la pénombre.
Une voûte s’ouvrait sur une voûte, et aucune vue
        d’ensemble.
La flamme de quelques cierges tremblotait çà et là.
Un ange sans visage m’enlaça
et me murmura par tout le corps :
« N’aie pas honte d’être un homme, sois-en fier !
  Car en toi, une voûte s’ouvre sur une autre voûte, jusqu’à
        l’infini.
Jamais tu ne seras parfait, et c’est très bien ainsi. »
Aveuglé par mes larmes,
je fus poussé sur la piazza qui bouillait de lumière
En même temps que Mr et Mrs Jones, Monsieur Tanaka
        et la Signora Sabatini
et en eux, une voûte s’ouvrait sur une autre voûte, jusqu’à
        l’infini.

Tomas TranströmerBaltiques, Œuvres complètes 1954-2004

°°°

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––
–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

poésie : des traces dans la neige – regards croisés…

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

12147552.f27ab608.1024

Transtroemer°°°
En mars 1979, le poète suédois Tomas Tranströmer quitte le monde bruyant de ceux qui parlent pour ne rien dire pour une île couverte de neige où règne le silence. Sur l’immensité du sol immaculé, se profilent les traces du passage d’une bête… Pas un bruit mais un langage muet, celui de la nature et de la vie…
°°°

empreinte du cerf de Virginie

°°°
Las de tous ceux qui viennent avec des mots,
des mots mais pas de langage,
je partis pour l’île recouverte de neige.
L’indomptable n’a pas de mots.
Ses pages blanches s’étalent dans tous les sens !
Je tombe sur les traces de pattes d’un cerf dans la neige.
Pas des mots, mais un langage.

Tranströmer – En mars – 79, Baltiques

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

AVT_Gustave-Roud_4619     Dans son essai Requiem, le poète vaudois Gustave Roud est lui aussi mis en présence, une nuit, de traces d’animaux dans la neige. Elles aussi lui parlent mais l’âme inquiète et tourmentée du poète y voit le signe de la cruauté implacable de la nature avec ses traques, ses combats sanglants, ses famines, actions et comportements pareils à ceux des hommes. Ces hommes dont il a fui la société pour vivre dans le refuge d’une solitude qu’il a magnifié et idéalisé. Cette solitude qu’il veut parfaite, il l’assimile à cette neige pure et immaculée qui vient de tomber et que nul animal mu par ses besoins sanguinaires n’a encore foulé. Neige vierge qui peut être parfois marquée par le simple frôlement d’une aile d’oiseau. Pour le poète, l’oiseau, cet envoyé du ciel, n’a pas vocation à fouler le sol terrestre; la marque que son battement d’aile a laissé sur la neige vierge est comme une blessure, un stigmate, le signe d’une révélation possible qu’il appelle de ses vœux. Langage muet des signes : celui du dépassement de soi et de la transfiguration.

12182775.909cda5c.1024

empreinte du renard roux

     Non pas cette neige d’une nuit sous le pâle soleil rose, où le regard au lacs de mille signes déchiffre avec ennui les feintes, les chasses, les famines de tant de bêtes glacées ! Qu’ai-je à faire de ces traces trop pareilles à celles des hommes ? Elles s’en vont toute vers la tanière et vers le sang.
     La neige a d’autres signes. Son épaule la plus pure, des oiseaux la blessent parfois d’un seul battement de plume. Je tremble devant ce sceau d’un autre monde. Ecoute-moi. Ma solitude est parfaite et pure comme la neige. Blesse-la des mêmes blessures. un battement de cœur, un sombre, et ce regard fermé se rouvrira peut-être sur ton ailleurs.

Gustave Roud, Requiem

Capture d’écran 2015-02-27 à 16.01.57

°°°

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––
––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Tomas Tranströmer – Finalement… C’est une poule ou un chapeau ?

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Tomas TranströmerTomas Tranströmer (1931)

°°°

Tête Haute

     Je réussis, dans un moment de concentration, à capturer la poule et la tenais entre mes mains. Chose curieuse, elle ne semblait pas vraiment vivante : raide, sèche, un vieux chapeau de dame, orné de plumes blanches, qui criait des vérités de l’an 1912. L’orage était dans l’air. Un parfum montait des planches, comme lorsqu’on ouvre un album de famille, si vieux qu’on n’arrive plus à en identifier les portraits.
   Je portais la poule jusqu’à l’enclos et la relâchai. Soudain, elle se remit à vivre, retrouva son chemin et se mit à courir selon les règles. Le poulailler abonde de tabous. Mais le terrain qui l’entoure regorge d’amour et de constance. A moitié envahies de verdure, les pierres d’un mur bas. Quand la nuit vient, ces pierres se mettent à luire, faiblement, de la chaleur centenaire des mains qui les dressèrent.
    L’hiver a été difficile, mais c’est l’été maintenant, et la terre nous demande de marcher tête haute. Libres mais attentifs, comme lorsqu’on se redresse dans une pirogue. Un souvenir d’Afrique me revient en mémoire : sur une plage du Chari, une armée de bateaux, une atmosphère très cordiale, ces gens d’un noir presque bleuté qui avaient trois cicatrices parallèles sur chaque joue (la tribu des Sara). Je suis le bienvenu à bord – un canot de bois sombre. Il est étrangement instable, même quand je reste assis sur les talons. Un numéro d’équilibriste. Si le cœur est situé à gauche, il faut pencher un peu la tête à droite, rien dans les poches, pas de grands gestes, toute rhétorique devant rester à terre. C’est cela : la rhétorique n’a rien à faire ici. Le canot s’éloigne en glissant sur le fleuve.                   Tomas Tranströmer – Baltiques.

°°°

    Bon… alors… Etait-ce une poule ou bien un vieux chapeau de dame ? Le fait qu’elle s’est mise à courir dans le poulailler plaide pour la première hypothèse. A t’on jamais vu un chapeau courir ! Sous l’action du vent, peut-être… N’oublions pas que l’orage était dans l’air… Une brusque rafale de vent et hop ! voila le chapeau qui s’envole et traverse d’une trombe le poulailler… – Moi, je penche pour le vieux chapeau, la chose qu’il a ramassé était raide, sèche et évoquait la Belle Epoque, de plus elle libérait une odeur de papier moisi… – Ah oui ! si c’était un chapeau pourquoi lui a t-il fallu le capturer au prix d’une grande concentration ? C’est bien la preuve que ce qu’il a capturé était bien en mouvement… – Eh bien, peut-être était-ce le vent qui le poussait. Ne t’es tu jamais retrouvé dans une situation où tu poursuivais une feuille de papier poursuivie par le vent ? – Mais le fait que la chose était raide et sèche ? – On voit bien que tu n’as jamais attrapé une poule de ta vie… Avant d’être capturée, elle bouge, mais dés qu’elle est solidement tenue par tes mains elle reste immobile, comme tétanisée… Ensuite tu remarqueras qu’il précise que la chose s’est mise à courir selon les règles… Tu auras sans doute remarqué que les poules courent droit devant elles sans réfléchir alors que les objets soufflés par le vent, virevoltent, eux, au hasard des bourrasques; c’est pour cette raison qu’il est si difficile de rattraper une feuille de papier…
   – Et puis pourquoi écrit-il que « le poulailler regorge de tabous ? » et qu’en contre partie, « le terrain qui l’entoure regorge d’amour et de constance » ? – Je n’sais pas moi… un tabou, c’est une interdiction à caractère sacré qu’il ne faut surtout pas transgresser sous peine d’être puni par les esprits ou les dieux ou bien un sujet qu’il est préférable de ne pas évoquer si l’on veut respecter les règles… – Bah, en quoi, un poulailler est-il marqué par des tabous ? – Parce que c’est un endroit clos, patate !, c’est une prison d’où il est interdit pour les poules de sortir et au renard d’entrer, et toi de piquer les œufs pour les gober… ENTREE INTERDITE ! RENARD PAS MANGER POULES ! TOI PAS GOBER ŒUF – Par contre tout autour, chacun est libre de faire ce qu’il veut… – Ouais, je suis pas convaincu… Il est quand même un peu torturé ton poète ! Pouvait pas dire les choses plus clairement et plus simplement ? – Il l’a fait exprès, andouille ! pour exaspérer des individus comme toi, désespérément rationalistes et dénués de toute imagination. A t’écouter, tu sais ce que j’ai envie de faire ? De t’enfermer dans le poulailler…

Enki signature °°

le 24 novembre 2014

°°°

giant-bird-mysterious-island_0°°°

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––
––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––