Le ver de terre amoureux d’une étoile…


Cinéma – Quand la beauté attire la convoitise et la haine… Article dédié à tous les vers de terre ( dont j’ai fait partie et dont je ferais de nouveau un jour partie…)

   Malena, film italien de Giuseppe Tornatore avec Monica Bellucci, musique d’Ennio  Morricone

     Nous sommes en Sicile au printemps 1940 dans la petite ville sicilienne de Castelcuto, Mussolini vient de déclarer la guerre à la France et à la Grande-Bretagne. Renato Amoroso, le bien nommé, un garçon de treize ans qui vient de recevoir sa première bicyclette est en proie aux premiers tourments de l’amour. Il est amoureux fou de Maddalena Scordia, surnommée Malena, une ravissante veuve de guerre et la suit partout avec son vélo, humant, les yeux clos, son parfum quand elle passe à ses côtés mais il n’est pas  le seul, Malena fait tourner la tête à tous les hommes de la ville. Il faut la voir marcher dans les rues, beauté sublime et hiératique, indifférente et inaccessible sur laquelle se concentre une multitude de regards admiratifs et concupiscents mais aussi de haine de la part des épouses jalouses. Celles-ci chercheront à la détruire et y parviendront au moins un temps, aidées en cela par la lâcheté et même parfois la complaisance de leurs hommes aigris de frustration. L’étoile inaccessible qui brillait intensément si haut dans le ciel va se brûler en entrant dans l’atmosphère de folie des années de guerre. Le seul qui l’aidera à surmonter cette épreuve sera le petit Renato qui en tirera une leçon de vie pour devenir un homme.

     « Madame, sous vos pieds, dans l’ombre, un(e graine d’)* homme est là. Qui vous aime, perdu dans la nuit qui le voile ; qui souffre, ver de terre amoureux d’une étoile ; Qui vous donnera son âme, s’il le faut; Et qui se meurt quand vous brillez en haut. »

 * par moi ajouté...                                             Victor Hugo, Ruy Blas.


« Un assassin si beau qu’il fait pâlir le jour »


Le condamné à mort, poème de Jean Genet interprété par Jacques Douai

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A la mémoire de Maurice PILORGE
assassin de vingt ans 

Sur mon cou sans armure et sans haine, mon cou
Que ma main plus légère et grave qu’une veuve
Effleure sous mon col, sans que ton cœur s’émeuve
Laisse tes dents poser leur sourire de loup. 

O viens mon beau soleil, ô viens ma nuit d’Espagne
Arrive dans mes yeux qui seront morts demain.
Arrive, ouvre ma porte, apporte-moi ta main,
Mène-moi loin d’ici battre notre campagne.

Le ciel peut s’éveiller, les étoiles fleurir,
Et les fleurs soupirer, et des prés l’herbe noire
Accueillir la rosée où le matin va boire,
Le clocher peut sonner : moi seul je vais mourir. 

O viens mon ciel de rose, O ma corbeille blonde !
Visite dans sa nuit ton condamné à mort.
Arrache-toi la chair, tue, escalade, mords,
Mais viens ! Pose ta joue contre ma tête ronde. 

Nous n’avions pas fini de nous parler d’amour.
Nous n’avions pas fini de fumer nos gitanes.
On peut se demander pourquoi les Cours condamnent
Un assassin si beau qu’il fait pâlir le jour. 

Amour viens sur ma bouche ! Amour ouvre les portes !
Traverse les couloirs, descends, marche léger,
Vole dans l’escalier, plus souple qu’un berger,
Plus soutenu par l’air qu’un vol de feuilles mortes. 

O traverse les murs ; s’il le faut marche au bord
Des toits, des océans ; couvre-toi de lumière,
Use de la menace, use de la prière,
Mais viens, ô ma frégate une heure avant ma mort. 

Jean Genet

Pour l’article complet, c’est ICI


 

le cas de « l’enfant mélodieux » tué par « un mot vertigineux »…


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Jean Genet, enfant

      « L’enfant mélodieux tué par un mot vertigineux ». C’est Jean-Paul Sartre qui emploie ces mots tirés des écrits de Jean Genet dans son essai « Saint Genet, comédien et martyr »  écrit en 1952 et consacré au mauvais garçon devenu romancier, poète et homme de théâtre, Jean Genet. Je n’ai pas cherché en écrivant cet article à exposer l’interprétation que fait Sartre de la vie et de la personnalité de Jean Genet, largement mise en cause depuis par de nombreux critiques et en premier lieu par le principal intéressé objet de l’étude mais à montrer comment un acte exécuté par un enfant sous l’action d’une pulsion incontrôlée et la réponse faite en retour par les adultes peut avoir un effet déstabilisateur pour son équilibre mental et conditionner son comportement et l’idée qu’il a de lui-même pour le restant de sa vie. Cet événement fondateur, cette crise existentielle se traduit chez l’enfant par un vertige, un ébranlement de l’être qui accompagne ou traduit la métamorphose en cours. On verra plus loin que les mots employés par le narrateur pour décrire la scène sont explicites : « accès d’angoisse », « état extatique », « aveuglé et abasourdi », « vint à lui-même », c’est-à-dire révélé à lui-même, « Il était une sonnette d’alarme qui n’en finissait pas de sonner ».


L’enfance du petit Genet 

   Il est des moments dans la vie d’un enfant où l’accomplissement d’un acte jugé par celui-ci anodin ou suscité par une pulsion soudaine va avoir des conséquences considérables sur sa vie si cet acte est considéré par la société des adultes comme un acte transgressif grave dans la mesure où il brise certains tabous qui structurent de manière essentielle la société. C’est ce qui serait arrivé, selon Jean-Paul Sartre, au petit Jean Genet, enfant abandonné par sa mère à l’âge de sept mois, placé par l’assistance publique chez des parents adoptifs, paysans dans le Morvan, auprès desquels il connaîtra une enfance heureuse mais qui sera surpris un jour en flagrant délit de vol. Dans une société laborieuse d’ « honnêtes gens », un tel acte accompli par un enfant recueilli brise les tabous moraux qui régissent les relations entre les êtres : appropriation du bien d’autrui par le vol et ingratitude. L’enfant va être brusquement extrait de « la douce confusion » qu’il entretenait avec la nature et le monde dans laquelle il se mouvait jusque là et devenir brutalement aux yeux de tous un monstre. Cette jeune personnalité en devenir aura désormais une identité qu’il n’aura pas forgée lui-même mais qui lui aura été imposée par la société et qu’il finira par revendiquer : celle de Voleur.


Un événement fondateur

    J’ai retrouvé à la relecture d’un essai des années soixante écrit par les deux théoriciens anglais du mouvement de l’antipsychiatrie alors à la mode, Ronald D. Laing & David G. Cooper, le texte tiré du livre de Sartre qui décrit ce moment de crise originelle où le petit Jean Genet, enfant sans identité parce que né de père inconnu et rejeté par sa mère à sa naissance décide d’assumer l’identité que les évènements  lui auront apporté.

    « Un jour, alors qu’il avait dix ans, Genet jouait dans la cuisine. Tout à coup, dans un accès d’angoisse, il ressentit sa solitude et plongea dans un état extatique. Sa main entra dans un tiroir ouvert. Il se rendit compte que quelqu’un était entré dans la pièce et était en train de l’observer. Sous le regard de cette autre personne Genet « vint à lui même », dans un sens, pour la première fois. Jusqu’à ce moment il avait manqué de consistance. Maintenant il était quelqu’un. Il était devenu sur le champ un certain Jean Genet. Il était aveuglé et abasourdi. Il était une sonnette d’alarme qui n’en finissait pas de sonner. Bientôt tout le village connaîtrait la réponse à la question : « Qui est Jean Genêt ? » Seul l’enfant lui-même restait dans l’ignorance. Alors une voix lui annonça son identité : … « Tu es un voleur. » 

Ronald D. Laing & David G. Cooper, Raison et Violence, 2ème partie : À propos de Genet – Edit. Payot, 1964


JeanGenet 

« Vivre, c’est survivre à un enfant mort » – Jean Genet

     L’enfant qu’était alors Jean Genet était-il foncièrement un voleur ?  Sartre, Laing et Cooper expliquent ce geste qui se répétera à plusieurs reprises et aboutira à l’enfermement de l’enfant dans une maison de correction par un désir d’appropriation visant à compenser sa situation d’enfant sans filiation et donc sans biens ni héritage. Tout ce qui lui est accordé n’est pas légitimé par son appartenance à une famille mais résulte d’un « don » qui lui est accordé : don de ses parents adoptifs, don de l’assistance publique. L’enfant n’est qu’un « assisté » privé de la possession de biens et de relations familiales basées sur le sang et se situe de ce fait en dehors de la société. S’accaparer le bien d’autrui est le moyen compensatoire pathétique qu’il a trouvé pour se construire une histoire et posséder un bien qui lui est propre puisqu’il ne dépend que de lui-même.
       Alors pourquoi la société représentée par le monde des adultes et les institutions a-t-elle été aveugle et si dure avec cet enfant désemparé. En dehors du fait qu’en 1920, année où s’est passé l’événement fondateur décrit par Sartre, le souci de la psychologie de l’enfant était inexistant dans une société rurale traditionnelle encore marquée par le traumatisme de la première guerre mondiale, l’explication donnée par le philosophe est de nature anthropologique : la société des « honnêtes gens » a besoin pour affirmer et conforter sa cohésion sociale et éloigner ainsi les tentations qui existent chez la plupart de ses membres de projeter sur un bouc émissaire la part d’elle-même qu’elle renie. Le petit Jean Genet, corps étranger qui ne risque pas par son altérité de mettre en cause l’intégrité de la société et sa cohésion, constitue la victime expiatoire idéale. Jean Genet, en acceptant l’étiquette qui lui a été attribuée a accepté en même temps de jouer ce rôle de bouc émissaire. On remarquera que cette vision des choses défendue par Sartre, Laing et Cooper sur ce point particulier s’apparente à celle qui sera professée une soixantaine d’année plus tard, en 1982, par le philosophe René Girard dans son essai Le bouc émissaire lorsqu’il rappelle que dans les sociétés premières le bouc émissaire était souvent choisi parmi les étrangers, le marginaux ou les infirmes et qu’ils étaient très souvent consentants.

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Femmes – meraviglia


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Cœur des ténèbres – illustration de Jean-Philippe Stassen

Une apparition sauvage et magnifique

       De sombres formes humaines se distinguaient au loin, évoluant indistinctement à la lisière obscure de la forêt, tandis que près du fleuve deux corps de bronze appuyés sur de grandes lances, se tenaient dans le soleil sous de fantastiques coiffures de peaux tachetées, guerriers figés dans une immobilité de statues. Et de droite à gauche le long du rivage éclairé une femme se déplaçait, apparition sauvage et magnifique.

     Elle marchait à pas mesurés, drapée dans des étoffes rayées à franges, foulant fièrement le sol dans un tintement léger et scintillant d’ornements barbares. Elle portait la tête haute : sa chevelure était disposée en forme de casque : elle avait des jambières de cuivre jusqu’aux genoux, des gantelets de fils de cuivre jusqu’au coude, une tache écarlate sur sa joue brune, d’innombrables colliers de perles de verre au cou. Des choses étranges, des gris-gris, dons d’hommes-médecine, accrochées à elle, étincelaient et tremblaient à chaque pas. Elle devait porter sur elle la valeur de plusieurs défenses d’éléphant. Elle était sauvage et superbe, l’œil farouche, glorieuse : il y avait quelque chose de sinistre et d’imposant dans sa démarche décidée. Et dans le silence qui était tombé soudain sur toute la terre attristée, la brousse sans fin, le corps colossal de la vie féconde et mystérieuse semblait la regarder, pensif, comme s’il eût contemplé l’image de son âme propre, ténébreuse et passionnée.

       Elle arriva au niveau du vapeur, s’arrêta, et nous fit face. Son ombre allongée tombait jusqu’au bord de l’eau. Son visage avait un air tragique et farouche de tristesse égarée et douleur muette mêlée à l’appréhension de quelque résolution débattue, à demi-formée. Elle était debout à nous regarder sans un geste, pareille à la brousse même, avec un air de méditer sur un insondable dessein. Toute une minute se passa, puis elle fit un pas en avant. Il y eut un tintement sourd, un éclair de métal jaune, un balancement de draperies à  franges, et elle s’arrêta comme si le cœur lui avait manqué. Le jeune garçon à côté de moi grogna. Les pèlerins dans mon dos murmurèrent. Elle nous regardait comme si la vie avait dépendu de la fixité inébranlable de son regard. Soudain elle ouvrit ses bras nus et les lança rigides au-dessus de sa tête comme dans le désir irrésistible de toucher le ciel, et en même temps les ombres vives foncèrent sur la terre, balayèrent le fleuve, embrassant le vapeur dans une étreinte obscure. Un silence formidable était suspendu sur la scène.

      Elle se détourna et s’éloigna lentement, poursuivit sa marche en longeant la rive, et s’enfonça dans les buissons sur la gauche. Une fois seulement la lueur de son regard se retourna sur nous dans la pénombre du taillis avant qu’elle ne disparût.

Joseph ConradAu cœur des ténèbres (Traduction Jean-Jacques Mayoux) – Édit. GF Flammarion, 2017 pp.144-146

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Nuit africaine – illustration de Jean-Philippe Stassen


Enfance


Les enfants du photographe autrichien Heinrich Kühn (1866-1944)

H.K the Kühn children, Tyrol, 1912
Heinrich Kühn – les enfants Kühn, Tyrol, 1912

Portrait des enfants Kühn , 1904

Heinrich Kühn – Walkter, Hans et Edeltrude

     Au-delà de l’effet esthétique résultant de la mise en scène savante des corps et du caractère intemporel et onirique de l’image lié à l’utilisation du procédé de la gomme bichromatée, on est troublé par l’aspect figé de la composition et le sérieux des expressions, en particulier celle du petit Hans que l’on retrouve dans les nombreuses photos de ses enfants réalisées par le photographe pictorialiste Heinrich Kühn. Cette expression de gravité d’un enfant qui semble absent et où les yeux apparaissent toujours perdus dans le vague apparaît trop réaliste et trop récurrente pour être le résultat d’une demande spécifique du père. Est-elle due aux longues séances de pose qui lui étaient imposées ? En contrepoint de ces clichés, j’ai fait figurer en bas de page une photo prise apparemment au cours des années soixante pour montrer à la fois l’évolution du comportement des enfants face au fait d’être photographiés et de la pratique des photographes.

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Heinrich Kühn – Hans et Edeltrude, 1910-1911

H.K. Walkter, Lotte et hans HKüh,, Autriche 1908
Heinrich Kühn – Walkter, Lotte et Hans, 1910-1911

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