l’agneau mystique aux clochettes


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     Cette image au titre d’agneau mystique dont j’ignore le nom de l’auteur m’a rappelé un conte que ma maman sicilienne me racontait lorsque j’étais enfant. Deux enfants, un frère et sa sœur, était gardés prisonniers par un ogre qui les engraissait en vue d’un prochain festin. Pour éviter qu’ils ne s’enfuient durant son sommeil au cours de la nuit, l’ogre avait pris la précaution de recouvrir leur lit d’une couverture munie de clochettes qui sonnaient au moindre de leur mouvement. Dans la journée, les deux enfants étaient tenus de faire le ménage dans la maison de l’ogre. C’est durant cette tâche que la grande sœur avait eu l’idée de rassembler des petits morceaux de tissus épars dont ils emplissaient les clochettes pour les empêcher de sonner. C’est ainsi qu’ils purent échapper aux griffes de l’ogre…


Debilum tremens…


Avoir l’intelligence d’une pomme de terre

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« Cultivé en France », bel exemple de « culture » à la française, sans doute…

Nous avons caché le nom du fournisseur pour ne pas lui faire de publicité car le pire, c’est que cette pub vulgaire pourrait marcher…


Le cinéma, c’est la vie ! Le Mépris de Jean-Luc Godard, 1963


Pour mettre dans l’ambiance : le thème de Camille dans Le Mépris
la sublime musique de Georges Delerue

“ La photographie, c’est la vérité
   et le cinéma, c’est vingt-quatre fois
   la vérité par seconde…”    J-L Godard


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Un paysage sublime, une maison rêvée qui tourne au cauchemar,
l’incompréhension, la désillusion, la confusion, le ressentiment puis le mépris

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Élévation : au sommet, la même vue qu’en bas mais 8 m plus haut !

Mais la malédiction des dieux poursuit ceux qui visent trop haut

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le soupçon, le doute, l’incompréhension

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le quotidien, la trivialité

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Et  face au sublime, la solitude

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Vivre dos à dos avec une statue

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le désarroi

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le ressentiment au visage figé

désillusion et éloignement, la descente aux Enfers

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fragmentation, confusion et mépris

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Godard

Avec Godard, toutes les belles histoires finissent mal
Même les nôtres…


Seriez-vous comme moi un tantinet lycanthrope ?


Réservé aux insensés

2w4B3qt.jpgLycanthrope

Moi, le Loup des steppes, je trotte sans jamais m’arrêter ;
La neige recouvre entièrement l’espace,
Le corbeau quitte le bouleau, ses ailes déployées,
Mais de lièvres, de chevreuil, pas de traces !
J’ai pour les chevreuils amour prodigieux,
Je voudrais en trouver un !
Je le prendrais entre mes dents, entre mes mains,
Rien ne serait plus délicieux !
J’aurais pour cet être une bonté immense,
je dévorerais ses tendres cuissots,
Boirais son sang rouge clair, étancherais ma soif intense,
Puis m’en irais hurler, seul, jusqu’au matin très tôt.

Herman Hesse, Le Loup des steppes, extrait

       Il était un fois un homme qui se prénommait Harry et que l’on appelait le Loup des steppes. Il marchait sur ses deux jambes, portait des vêtements comme un être humain, mais en vérité, c’était un loup. Il avait l’érudition des personnes à l’esprit bien fait et apparaissait comme un homme d’une assez grande intelligence. Cependant, il y avait une chose qu’il n’avait pas apprise : c’était à se sentir content de lui-même et de son sort. Il en était incapable ; aussi était-ce un être insatisfait. Il existait une explication probable à cela. Au fond de son cœur, il était persuadé (ou croyait l’être) que en vérité, il n’était nullement un homme mais un loup venu de la steppe. Certaines personnes éclairées auraient pu discuter de la question et chercher à déterminer s’il était effectivement un animal. […] Ce sujet aurait ainsi pu faire l’objet de longs et passionnants débats et même de multiples ouvrages, mais cela n’aurait pas aidé le Loup des steppes. En effet, il ne lui importait absolument pas de savoir s’il s’était transformé en loup à cause d’un sortilège, des coups qu’on lui avait infligés, ou s’il avait simplement tout inventé. Ce que les autres ou lui-même pouvaient en penser ne revêtait aucune importance à ses yeux ; cela n’extirpait pas le loup de son être.

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      Le Loup des steppes possédait donc deux natures : il était homme et loup. Tel était son destin. Or celui-ci n’avait sans doute rien de vraiment particulier ni de vraiment rare. Il existe, on le sait, nombre de personnes montrant beaucoup de points communs avec le chien ou le renard, le poisson ou le serpent, sans que cela engendre de difficultés spécifiques. Chez ces gens, l’être humain et le renard, l’être humain et le poisson vivent côte à côte et aucun d’eux ne fait souffrir l’autre. Ils se soutiennent même mutuellement, et bien des hommes enviés pour leur réussite doivent leur bonheur davantage à leur côté renard ou singe qu’a à leur côté humain. Ce phénomène est bien connu de tous. Chez Harry par contre, les choses fonctionnaient différemment. En lui l’âtre humain et le loup ne cohabitaient pas paisiblement et s’entraidaient encore moins. Une haine fatale les opposait indéfectiblement et chacun d’eux vivait uniquement aux dépens de l’autre. lorsque deux ennemis mortels s’affrontent ainsi à l’intérieur d’une même âme, d’un même individu, l’existence entière de celui-ci s’en trouve gâchée. Enfin ! Chacun a une destinée particulière qu’il n’est jamais facile à assumer.

Izx8f1nWwdLBfOHrC2GVlOy8oSE        Notre Loup des steppes, lui, avait le sentiment de vivre tantôt comme un loup, tantôt comme un homme, à l’instar de tous les autres êtres pourvus de deux natures. Cependant, lorsqu’il était loup, l’homme en lui se tenait sans cesse aux aguets, observant son adversaire avec attention, le jugeant, le condamnant. Lorsque ensuite il devenait homme, le loup faisait de même. Il arrivait par exemple que Harry eût une belle pensée, qu’il éprouvât un sentiment délicat, noble, ou qu’il accomplît ce qu’il convient d’appeler une bonne action. Alors le loup en lui montrait les dents, se mettait à rire et lui signifiait avec un mépris sanglant combien cette affectation de vertu était ridicule, combien elle seyait mal à un animal de la steppe, à un loup sachant parfaitement au fond de lui-même que pour être heureux, il devait parcourir seul les grandes plaines arides et, de tempo à autre, s’abreuver de sang, courir une louve. Ainsi, aux yeux du loup, tout acte humain était d’une dérision et d’une maladresse, d’une bêtise et d’une vanité effrayantes. Il en allait de même lorsque Harry se sentait et se comportait comme un loup, lorsqu’il montrait les crocs, lorsqu’il éprouvait une haine et une hostilité absolues envers les hommes, envers leurs attitudes et leurs mœurs hypocrites, décadentes. En effet, l’homme en lui se tenait à son tour aux aguets, observant le loup. Il traitait celui-ci de brute, d’animal, et ébranlait, empoisonnait même, tout le bonheur que lui inspirait sa seconde nature simple, saine et sauvage.

Hermann Hesse, le Loup des steppes (Der Steppenwolf, 1927) – Chap. Traité sur le Loup des steppes (Réservé aux insensés) pp.64-67 – Traduction Alexandra Cade – éd. Calmann-Lévy, 2004.

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Archimède et le baron de Münchhausen ou les deux paradigmes de l’action humaine


« Donnez-moi un point d’appui et un levier et je soulèverai le monde. »
                                        sentence attribuée à Archimède

Jean-Pierre Dupuy.png     C’est Jean-Pierre Dupuy, disciple de René Girard qui réunit ces deux personnages dans l’avant-propos de son essai paru en 2008, La marque du sacré. Quels personnages peuvent être plus antinomiques que ces deux personnalités, l’une bien réelle, Archimède de Syracuse (- 287, – 212), figure éminente de l’esprit rationnel et scientifique de l’Antiquité classique qui a révolutionné les mathématiques, la physique et la mécanique de son temps, connu en particulier pour ses recherches sur les corps flottants et le principe du levier, l’autre tout aussi réel, l’officier allemand Karl Friedrich Hieronymus, baron de Münchhausen (1720-1797) qui avait la réputation d’être un grand afabulateur et auquel l’imagination fertile de l’écrivain Rudolf Erich Raspe a prêté des aventures toutes plus rocambolesques les unes que les autres. Parmi ces aventures figure l’épisode fameux de son sauvetage d’un marais dans lequel il s’était embourbé avec son cheval et dont il s’extirpa sans concours extérieur en se tirant lui-même par les cheveux et, dans une autre version, en tirant les lanières de ses bottes.  (voir un article précédent sur le sujet, c’est ICI)

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Baron Munchausen's remarkable leap Illustration by Alphonse Adolf Bichard

illustration du levier d’Archimède et du sauvetage du baron de Münchhausen

       Et évidemment, tous les esprits rationalistes de se gausser du baron qui n’hésite pas, pour justifier ses soi-disants exploits, à s’affranchir des lois de la physique. Or on a beau jeu de nous rappeler que cet irrationalisme que la société reproche à l’individu isolé mu par sa seule vanité qu’est le baron de Munchhaüsen, elle n’hésite pas a se l’autoriser pour elle-même sans aucune restriction si son intérêt  supérieur l’exige. Et en effet, pour accompagner sa fondation et garantir les conditions de sa survie, la société n’hésite pas à s’affranchir des lois de la raison et à faire appel au surnaturel pour assurer la cohésion de ses membres. C’est le message que nous délivre Jean-Pierre Dupuy quand il écrit que « les collectifs humains sont des machines à fabriquer des dieux » et qu’à la façon du Baron de Münchhausen plus que par l’application des principes scientifiques défendus par Archimède, « les sociétés humaines ont toujours trouvé le moyen d’agir sur elles-mêmes par le truchement d’une extériorité ». Effectivement, il faut reconnaître que ces croyances et pratiques irrationnelles que constituent les récits mythiques ou religieux de la création et de l’organisation du monde ont le pouvoir de souder les êtres humains dans le but de leur faire réaliser des objectifs communs et leur faire accomplir des exploits et des prodiges. Les exemples de groupes humains mis en branle sous l’emprise d’une croyance religieuse sont légions depuis les constructeurs du site sacré de Stonehedge qui ont transporté sur presque trois cent kilomètres des mégalithes de pierre d’une taille démesurée jusqu’aux bâtisseurs des pyramides d’Égypte, d’Amérique ou des cathédrales gothiques en passant par les fous de Dieu de toutes religions qui ont imposés, les armes à la main, leurs croyances à des peuples et des continents entiers.

   La construction des pyramides d’Égypte et les Croisés sous les murs de Jérusalem

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     le sacrement des rois de France à Reims depuis Clovis (le premier roi à recevoir l’onction divine fut Pépin le Bref à Soisson) qui légitime le pouvoir du roi de France par le dieu des chrétiens. Les premiers à avoir appliqué ce rite furent les peuples du Moyen-Orient (Syrien, Hittites, Hébreux, puis les Wisigoths d’Espagne. Le Roi de France ainsi sacré avait la réputation de pouvoir accomplir certains miracles.

L’origine de la religion

    Alors que jusqu’à René Girard, la croyance religieuse était considéré le plus souvent comme une croyance relative comme les autres définie historiquement par l’évolution des sociétés humaines et qui venait en quelque sorte se « plaquer » de l’extérieur sur l’intellect humain, ce philosophe dans le prolongement de sa théorie du désir mimétique a déplacé le thème religieux du champ philosophique au champ anthropologique en défendant l’idée que la religion et le sacré était la conséquence des dérives provoquées par le désir mimétique : 

     « Le geste humain par excellence, c’est de faire des dieux en faisant des victimes. Lorsqu’une foule en délire décharge sa haine unanime sur un même innocent (le «bouc émissaire»), elle devient une machine à fabriquer du sacré et de la transcendance. (…) Le mécanisme est unique, mais la phénoménologie qu’il engendre est aussi variée que les cultures et les institutions humaines, puisque celles-ci reposent sur une interprétation erronée de l’élément fondateur. Les mythes ne sont que des textes de persécution écrits du point de vue des persécuteurs. »  
                                                                                               ( Jean-Pierre Dupuy, La marque du sacré, 2009)

      La vie en société n’est donc possible que si les individus contrôlent leurs pulsions conformément à des règles définies par un pacte commun et il faut bien admettre que pour atteindre cet objectif, la société doit exercer sur chacun de ses membres une contrainte draconienne qui doit être respectée par tous sans aucune exception. La survie du groupe en dépend car déroger à la loi conduit inévitablement à la guerre de tous contre tous et à la destruction du groupe, ce qui se produit en cas de crise mimétique poussée à son paroxysme. Or, quoi de mieux qu’une croyance surnaturelle pour légitimer les lois qui régissent les relations entre les membres du groupe ? La loi des hommes, par essence de nature imparfaite peut être remise en cause à chaque instant, la loi des dieux, elle, est considérée comme parfaite et immuable. Voila ce qu’écrivait le philosophe allemand Peter Sloterdijk au sujet de la naissance du religieux dans les sociétés traditionnelles :

      « Ils ne peuvent exister sans ennemis ni victimes sacrificielles et dépendent donc de la répétition constante du mensonge sur l’ennemi s’ils veulent parvenir à un degré de stress autogène nécessaire à la stabilisation interne. (…) Il n’est nul besoin de croire aux dieux  ; il suffit de se rappeler la fête meurtrière constitutive pour savoir en quoi ils nous concernent. Le souvenir angoissé d’un crime caché est ce qui constitue la religiosité profonde des cultures anciennes ; dans cette ambiance religieuse, les peuples sont proches des mensonges et des spectres qui les fondent. Dieu est l’instance qui peut rappeler à ses adeptes le mystère occulté de la faute. (…)  C’est en tant que communautés de narration et d’émotion — c’est-à-dire dans le culte — que les cultures, ces groupes de criminels enchantés par leur méfait, sont le plus elles-mêmes. C’est là où les émotions et le récit se recoupent que se constitue le sacré. (…) L’objet sacrifié est ainsi placé au cœur de l’espace spirituel d’une société. (…) La fusion des groupes fondée sur les émotions et les récits, les peurs et les mensonges, se trouve aussi consolidée politiquement. »
                                                            Peter Sloterdijk (Finitude et ouverture – vers une éthique de l’espace) 

      Dans le cas du baron de Munchhaüsen, cet appel à une force surnaturelle qui volerait à son aide au mépris des lois de la physique serait vain mais dans le cas d’un groupe humain en proie au risque de désagrégation par la folie destructrice, cet appel au surnaturel fonctionne car les sacrificateurs qui déchargent leur violence sur un individu innocent ignorent tout des mécanismes psychologiques du transfert inconscient et mettent sur le compte d’une intervention divine bénéfique le retour de la paîx et de l’équilibre quand ils ne condamne pas sans appel et sans preuves et au mépris de toute justification, par ruse de la raison, leur victime expiatoire.

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Giacomo Paracca – Le Massacre des innocents, 1587


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Enfance : le plaisir de petites peurs sans conséquence


la balance à bascule (Viou)

La balance à bascule

Capture d_écran 2017-04-09 à 01.18.50     Elle se tourna vers Ernestine, qui traînait dans la rue en se dandinant sur ses grosses jambes molles. La figure d’Ernestine était grise et grippée comme une serpillère. Elle était vieille. Moins vieille tout de même que grand-père et grand-mère qui, eux, avaient passé le temps ou l’on compte par années. Lorsque Ernestine l’eut enfin rejointe, Sylvie pénétra sous le porche. Il était très large, pour permettre le va-et-vient des camions, des chariots. Au milieu du passage, se découpait le tablier de la bascule qui servait à peser les chargements. Quand on marchait dessus, on éprouvait une légère impression de flottement, d’oscillation mécanique. Sylvie ne manquait jamais de passer sur le pont pour sentir, sous ses pieds, le vide. Cette fois encore, elle goûta le plaisir d’une petite peur sans conséquence. Sûrement, la plate-forme allait se dérober sous son poids, la précipitant dans une chute verticale au fond d’un trou noir où s’entrecroisaient des barres de fer. Comme rien ne se produisait, elle jeta un regard vers la baie vitrée, derrière laquelle se dressait le cadran blanc de la balance. L’aiguille n’avait pas bougé. « Je ne suis pas encore assez lourde, décida Sylvie. Une vraie plume. Peut-être que je n’existe pas ! » Puis, elle imagina toute la famille réunie sur le pont à bascule : grand-père, grand-mère, maman, tante Madeleine, elle-même…, Alors, sans doute l’aiguille consentirait à se déplacer. Combien de kilos représenteraient-ils, pris en semble ? Cent ? Mille ? Elle sourit à l’idée du groupe qu’ils formeraient, serrés coude à coude sous le porche, comme pour une photographie, et se dirigea résolument vers la cour. Là se trouvait la niche de Toby.        (Henri Troyat, Viou. pp.6-7)

Les plaisirs de petites peurs sans conséquence…

     Qui n’a pas joué, enfant, à « se faire peur », à se confronter au danger de l’inconnu, de l’interdit. Qui n’a pas ressenti l’attirance d’éprouver la peur, de se retrouver dans l’antichambre de l’épouvante au plus près du danger, de l’innommable, de l’irréversible.  Pour l’enfant, ce désir paradoxal, puisqu’au même moment il ressent le besoin d’être en sécurité et espère de tout ses forces que « cela n’arrivera pas » est un moyen d’apprivoiser sa  peur en mesurant le danger. L’enfance est une confrontation au monde, un apprentissage de celui-ci en vue d’acquérir une confiance en soi pour mener une vie autonome et quoi de plus angoissant que la persistance de zones d’ombre, de situations inconnues que l’on a pas appris à maîtriser. L’ignorance de ce qui nous menace et des moyens de s’en protéger est source de danger et le fait de se confronter à ce danger est le moyen trouvé par l’enfant pour  l’apprivoiser et l’exorciser. Si, pour certains la peur est un sentiment à éviter absolument : « La peur, c’est quelque chose d’effroyable, une sensation atroce, comme une décomposition de l’âme, un spasme affreux de la pensée et du coeur… » (Maupassant), pour d’autres, c’est un sentiment source de satisfaction et même de plaisir. Pour un enfant, dominer sa peur, s’accompagne souvent du plaisir délicieux qu’apportent les émotions intenses que l’on ressent au moment de la confrontation avec le danger et du sentiment de fierté que l’on éprouve après la victoire remportée sur soi-même. Mais dans ces conditions le risque est réel pour certains de développer une addiction aux émotions développées par la peur : « La peur est agréable au corps. Je sais de quoi je parle. La bouche qui se sèche, la gorge qui devient rêche, le coeur qui tape à tout casser, cette merveilleuse lucidité de l’esprit qui s’empare de vous au moment voulu… La peur n’est pas un ignoble sentiment, c’est une exquise sensation » (Louis Calaferte). Chez les enfants, cette expérience se pratique le plus souvent par l’intermédiaire du jeu. En ce sens, on peut assimiler le jeu à « se faire peur » aux rites de passage à l’état adulte auxquels on soumettait les adolescents dans certaines sociétés.

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      Dans un tout autre style et environnement, on trouve un bon exemple de cette expérience d’apprentissage du danger, propre à l’enfance, dans le roman d’Elena Ferrante, L’amie prodigieuse. Enfants, les deux héroïnes, Elena et Lila, vivent dans leur monde propre et multiplient les expériences mais à un degré supérieur frisant la provocation et le masochisme et de nature particulièrement « trash ». Sans doute le fait que l’enfance des deux fillettes se déroulent dans ce lieu de misère, de sauvagerie et de perdition qu’est le Naples des lendemains de guerre y est il pour quelque chose.

    « Quand on est au monde depuis peu de temps, il est difficile de comprendre quels sont les sentiments à l’origine de notre sentiment du désastre, et peut-être n’en ressent-on même pas la nécessité. Les grandes personnes, en attente du lendemain, évoluent dans un présent derrière lequel il y a hier, avant-hier ou tout au plus la semaine passée. Les petits ne savent pas ce que cela veut dire «hier», «avant-hier», ni même «demain», pour eux tout est ici et maintenant (…) Moi, j’étais petite et, en fin de compte, ma poupée en savait plus long que moi. Je lui parlais, elle me parlait. (…) La poupée de Lila, en revanche, avait un corps en chiffon jaunâtre rempli de sciure, et je la trouvais laide et crasseuse. Toutes deux s’épiaient, se soupesaient, toujours prêtes à se blottir dans nos bras si un orage éclatait, s’il y avait du tonnerre ou si quelqu’un de plus grand, de plus fort et aux dents plus aiguisées, voulait s’emparer d’elles.  »  Elena Ferrante, L’amie prodigieuse, pp.28-29)

    « C’était l’heure de rentrer mais nous nous attardions, occupées à mettre notre courage à l’épreuve, par défi et sans jamais nous adresser la parole. Depuis quelque temps, à l’école et en dehors, nous ne faisions que cela. Lila glissait la main, puis tout le bras, dans la gueule noire d’une bouche d’égoût, et juste après je faisais de même, le cœur battant, espérant que les cafards ne courraient pas sur la peau et que les rats ne me mordraient pas. Lila grimpait jusqu’à la fenêtre de Madame Spagnuolo, au rez-de-chaussée, se pendait à la barre de fer où passait le fil à linge, se balançait et puis se laissait glisser jusqu’au trottoir, et moi je le faisais aussitôt à mon tour, même si j’avais peur de tomber et de me faire mal. Lila s’enfonçait sous la peau l’épingle de nourrice rouillée qu’elle agit trouvée dans la rue je ne sais quand mais qu’elle gardait dans sacoche comme si c’était le cadeau d’une fée : moi j’observais la pointe de métal qui creusait un tunnel blanchâtre dans sa paume puis, quand elle l’enlevait et me la tendait, je faisais de même.
ogre     Tout à coup, elle me lança un de ses regard bien à elle, immobile, les yeux plissés, et se dirigea vers l’immeuble où habitait Don Achille. La peur me figea le sang. Don Achille, c’était l’ogre des contes, et j’avais l’interdiction absolue de l’approcher, lui parler, le regarder ou l’épier : il fallait faire comme si sa famille et lui n’existaient pas. Il était craint et haï, dans ma famille mais pas seulement, sans que je sache d’où ça venait. Mon père en parlait de telle façon que je l’avais imaginé gros, couvert de cloques violacées et constamment hors de lui, malgré ce «Don» qui évoquait au contraire, pour moi, une autorité calme; C’était un être fait de je ne sais quelle matière – fer, verre ou ortie – mais vivant, vivant avec un souffle brûlant qui lui sortait par le nez et par la bouche. je croyais que si je le voyais ne serait-ce que de loin, il me planterait dans les yeux quelque objet acéré et chauffé à blanc. Et si j’avais la folie de m’approcher de la porte de son appartement, là il me tuerait. (…)
      Je m’habituai à l’obscurité et découvris Lila assise sur la première marche des escaliers. Elle se leva et nous commençames à monter…     Elena Ferrante, L’amie prodigieuse, pp.22-27)


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Viou, d’Henri Troyat

    Dans ce roman d’Henri Troyat écrit tardivement en 1980 à l’âge de 69 ans, Viou, c’est Sylvie Lesoyeux, une petite fille de huit ans élevée par ses grands-parents dans la ville du Puy depuis la mort de son père, médecin, tué par les allemands alors qu’il soignait les maquisards lors de la libération et l’éloignement de sa mère partie à Paris pour gagner sa vie. Ce sont ses parents qui avaient inventé ce diminutif Viou, à partir d’une première appellation, Sylviou. La grand-mère de Viou est une catholique fervente, raide et distante qui lui manifeste un amour froid, le grand-père fait preuve de plus de compréhension et d’affection mais déserte dés que cela lui est possible la maison pour échapper à la présence stressante de son épouse. Dans cet ambiance pesante ponctuée par les rites des cérémonies à l’église, des visites au cimetière et la récitation des prières, Viou se réfugie dans la compagnie du chien Toby, de l’ours en peluche éclopé Casimir que lui a légué sa maman, de ses poupées et des souvenirs des moments passés en compagnie de sa maman. Son papa, dont elle n’a qu’un souvenir diffus est présent par les multiples photos exposées dans la maison de ses parents le montrant à diverses époques de sa vie et par les histoires idéalisées que raconte sa grand-mère. Le roman de Troyat montre de manière touchante, les angoisses et les émotions d’une petite fille orpheline de père et privée de sa maman et son lent cheminement pour tout à la fois se préserver du monde des adultes qu’elle juge le plus souvent injuste et incompréhensible et s’y faire une place pour exister en tant que personne.

      Viou est le premier roman d’une trilogie et sera suivi par À demain Sylvie, qui raconte la vie de la petite fille à Paris enfin réunie avec sa mère et le nouvel époux de celle-ci et Troisième bonheur qui raconte sa vie d’adulte.


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Mutisme


Déjeuner du matin

Déjeuner du matin, poème de Jacques Prévert, musique de Joseph Kosma
interprété par Marlène Dietrich

Il a mis le café 
Dans la tasse 
Il a mis le lait 
Dans la tasse de café 
Il a mis le sucre 
Dans le café au lait 
Avec la petite cuiller 
Il a tourné 
Il a bu le café au lait 
Et il a reposé la tasse 
Sans me parler 
Il a allumé 
Une cigarette 
Il a fait des ronds 
Avec la fumée 
Il a mis les cendres 
Dans le cendrier 
Sans me parler 
Sans me regarder 
Il s’est levé 
Il a mis 
Son chapeau sur sa tête 
Il a mis 
Son manteau de pluie 
Parce qu’il pleuvait 
Et il est parti 
Sous la pluie 
Sans une parole 
Sans me regarder 
Et moi j’ai pris 
Ma tête dans ma main 
Et j’ai pleuré.