Sur le thème du désir mimétique de René Girard – Un texte de Marcel Proust : Saniette, le bouc émissaire.


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   Marcel Proust (1871-1922) et René Girard (1923-2015)

Un bouc émissaire : Saniette

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     Dans le roman de Proust  « À la recherche du temps perdu », Saniette, homme de bonne composition mais timide et maladroit dans son expression fréquente le salon des Verdurin qui se prétendent ses amis mais l’utilisent en fait comme le souffre-douleur de ce que Proust nomme par dérision « le petit groupe » ou « le petit clan ». Monstres d’hypocrisie, les Verdurin alternent méchancetés et gentillesses pour que ce rôle de bouc émissaire puisse se perpétuer. Le texte présenté ci après et les commentaires qui suivent sont tirés d’une interview de René Girard par Raphaël Enthoven effectuée le 31 août 2004 sur France Culture rediffusée le 10/11/2015, c’est ICI avec un extrait sur YouTube, c’est ICI. (ci-contre le personnage de Saniette croqué par David Richardson).


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Pierre-Georges Jeanniot – un salon (celui de Mme Lemaire), 1891

Le texte

      « Qu’est-ce qu’il dit ? hurla M. Verdurin, d’un air à la fois écœuré et furieux, en fronçant les sourcils comme s’il n’avait pas assez de toute son attention, pour comprendre quelque chose d’inintelligible. “D’abord, on ne comprend pas ce que vous dites, qu’est-ce que vous avez dans la bouche ?” demanda M. Verdurin de plus en plus violent, et faisant allusion au défaut de prononciation de Saniette. “Pauvre Saniette, je ne veux pas que vous le rendiez malheureux”, dit Mme Verdurin sur un ton de fausse pitié et pour ne laisser un doute à personne sur l’intention insolente de son mari. “J’étais à la Ch…, Che… – Che, che, tâchez de parler clairement, dit M. Verdurin, je ne vous entends même pas.”
    Presque aucun des fidèles ne se retenait de s’esclaffer et ils avaient l’air d’une bande d’anthropophages chez qui une blessure faite à un blanc a réveillé le goût du sang. Car l’instinct d’imitation et l’absence de courage gouvernent les sociétés comme les foules. Et tout le monde rit de quelqu’un dont on voit se moquer, quitte à le vénérer dix ans plus tard dans un cercle où il est admiré. C’est de la même façon que le peuple chasse ou acclame les rois.»


Extrait de l’interview

— Raphaël Enthoven :  Vous parlez dans Mensonge romantique et vérité romanesque de l’exemple de Saniette, pauvre Saniette ridiculisé par  les Verdurin et vous citez Proust qui dit , parlant des Verdurin, « autre foule », autre foule de gens à table, une foule comme une autre …

— Raphaël Enthoven : Est-ce que le désir mimétique peut aussi coïncider avec…

— René Girard : Je suis heureux que vous citez cette phrase. Si vous regardez Il n’y a pas un mot dans cette phrase qui ne soit la définition de la thèse mimétique dans son ensemble.  C’est là où l’on voit que le génie anthropologique de Proust est quelque chose de sublime . Je ne peux pas relire cette phrase sans enthousiasme en pensant que je n’ai rien inventé du tout. Voyez Il suffit de faire l’exégèse de cette phrase d’un bout à l’autre de prendre tous  les mots comme vous venez de le dire et tout apparaît mimétique et a été perçu par Proust, et c’est cela cela est admirable à partir d’un petit phénomène mondain insignifiant…

— Raphaël Enthoven : Qu’est le massacre du pauvre Saniette…

— René Girard : Oui… qui, en même temps est une espèce d’exagération car il n’est pas vraiment massacré, n’est-ce-pas… On pourrait dire dans cette phrase que toute l’anthropologie de l’humanité est là beaucoup mieux dite que dans tout livre d’anthropologie.

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Ubris : scène de la folie devenue ordinaire…


Vu à la télé…

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 Les droits du citoyen casseur

    Vu sur la chaîne de télévision LCI hier soir d’une vidéo où l’on voit un groupe de casseurs s’acharner avec une violence extrême à coup de barres de fer et de pavés sur la devanture d’une bijouterie du XVIIe arrondissement. Dans la boutique sont présents le patron et ses employés armés de deux flashballs chargés de balles en caoutchouc. Au moment où les vitres de sécurité commencent à céder, les assiégés se considérant en état de légitime défense tirent sur leurs assaillants pour les repousser. On entend alors distinctement de la bouche de l’un des casseurs cette protestation surréaliste : « L’E…, il a pas l’droit, il n’a pas l’droit d’tirer ! ».

   Bah vas-y, ballot, porte plainte !


Les yeux d’une fille


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       Si nous pensions que les yeux d’une telle fille ne sont qu’une brillante rondelle de mica, nous ne serions pas avides de connaître et d’unir à nous sa vie. Mais nous sentons que ce qui luit dans ce disque réfléchissant n’est pas dû uniquement à sa composition matérielle ; que ce sont, inconnues de nous, les noires ombres des idées que cet être se fait, relativement aux gens et aux lieux qu’il connaît – pelouses des hippodromes, sable des chemins où, pédalant à travers champs et bois, m’eût entraîné cette petite péri, plus séduisante pour moi que celle du paradis persan, – les ombres aussi de la maison où elle va rentrer, des projets qu’elle forme ou qu’on a formés pour elle ; et surtout que c’est elle, avec ses désirs, ses sympathies, ses répulsions, son obscure et incessante volonté. Je savais que je ne posséderais pas cette jeune cycliste si je ne possédais aussi ce qu’il y avait dans ses yeux. Et c’était par conséquent toute sa vie qui m’inspirait du désir ; désir douloureux, parce que je le sentais irréalisable, mais enivrant, parce que ce qui avait été jusque-là ma vie ayant brusquement cessé d’être ma vie totale, n’étant plus qu’une petite partie de l’espace étendu devant moi que je brûlais de couvrir, et qui était fait de la vie de ces jeunes filles, m’offrait ce prolongement, cette multiplication possible de soi-même, qui est le bonheur. Et, sans doute, qu’il n’y eût entre nous aucune habitude – comme aucune idée – communes, devait me rendre plus difficile de me lier avec elles et de leur plaire. Mais peut-être aussi c’était grâce à ces différences, à la conscience qu’il n’entrait pas, dans la composition de la nature et des actions de ces filles, un seul élément que je connusse ou possédasse, que venait en moi de succéder à la satiété, la soif – pareille à celle dont brûle une terre altérée – d’une vie que mon âme, parce qu’elle n’en avait jamais reçu jusqu’ici une seule goutte, absorberait d’autant plus avidement, à longs traits, dans une plus parfaite imbibition.

Marcel Proust. À l’ombre des jeunes filles en fleurs – Extrait

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cicatrices & traces…


     « L’imagination […] trouve plus de réalité à ce qui se cache qu’à ce qui se montre. »

Gaston Bachelard, La Terre et les Rêveries du repos.

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3 novembre 2018 – Le lac en se retirant a révélé les traces d’un ancien embarcadère oublié de tous.

    Telles ces étendues liquides opaques et secrètes, notre inconscient  recouvre des éléments oubliés ou déniés de notre passé. Il faut alors un reflux de notre conscience qui s’apparente à un dévoilement pour faire émerger ces traces ou ces blessures jusque là soigneusement occultées.

Enki sigle


Le Démon, conte poétique oriental de Mikhaïl Lermontov et ses illustrateurs (1ère partie)


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Mikhaïl Lermontov (1814-1841)

« II se venge du monde, parce qu’il n’est pas de ce monde; il se venge des hommes, parce qu’il n’est pas tout à fait un homme… Les bêtes distinguent l’odeur humaine. Ainsi, les hommes sentaient en Lermontov une odeur qui le dénonçait comme étant d’une autre race. »          V.Méréjkovsky

Le « poète du Caucase ».

      Mikhaïl  Iourievitch Lermontov, poète, peintre, romancier et dramaturge , est considéré comme le représentant le plus brillant du romantisme russe. Sa mère, issue de la grande aristocratie russe, meurt alors qu’il n’a que deux ans et il est alors élevé par sa grand-mère maternelle, une femme dure, autoritaire et possessive, qui veut l’éloigner de son père, un militaire désargenté au tempérament instable et alcoolique qu’elle menace de déshériter. L’enfant souffrira beaucoup de cette dissension familiale qui marquera son caractère de manière indélébile. Son père décédera à son tour alors qu’il n’a que sept ans et sa grand-mère va alors prendre totalement en main son éducation l’entourant de précepteurs qui lui apprendront l’anglais, l’allemand et le français et l’initieront à l’histoire, la littérature et les arts. À l’âge de 17 ans, il commence ses études à l’Université de Moscou mais les interrompt brutalement pour rejoindre l’école des Cadets de Saint-Petersbourg où il a suivi sa grand-mère. Il en sortira officier du régiment des hussards de la Garde et va dés lors mener une vie mondaine et dissolue grâce à l’argent que lui dispense sa grand-mère. Dans le même temps, il s’essaie à la poésie, lit beaucoup, Pouchkine, Byron, Schiller et Victor Hugo et s’intéresse aux luttes sociales qui sont nombreuses dans ce pays arriéré qu’est alors la Russie. Ses prises de position feront qu’il sera arrêté en 1837 et éloigné un temps dans le Caucase comme officier des dragons; c’est là qu’il poursuivra l’écriture de ses deux chef-d’œuvre : le conte poétique oriental le Démon qu’il avait débité à l’âge de 14 ans et son roman psychologique Un héros de notre temps où le personnage principal Petchorine envoyé dans le Caucase pour combattre les tribus tchétchènes révoltées lui ressemble à s’y méprendre et dans lequel il va décrirez le mal de vivre de la jeunesse russe de son époque. Revenu rapidement à Moscou grâce à l’entremise de sa grand-mère il se consacre deux années à la littérature et achèvera son roman Un héros de notre temps qui sera publié en 1840 et connaîtra un succès immédiat. Renvoyé de nouveau dans le Caucase en 1841 suite à un duel avec le fils de l’ambassadeur de France, il y combattra avec bravoure une révolte des Tchètchènes mais y trouvera la mort lors d’un duel à l’âge de 28 ans   –   (source Wikipedia)

4.gif    Le duel


Ilya Nikolaevich Zankovsky - chaîne de montagnes enneigés.jpgIlya Nikolaevich Zankovsky – chaîne de montagnes enneigées

     Mikhaïl  Lermontov a découvert le Caucase très jeune à l’occasion de plusieurs séjours (1818, 1820 et 1825) aux eaux de Piatigorsk, une station thermale fréquentée par l’aristocratie russe où sa grand-mère, Elisabeth Aleksiéevna, l’emmenait pour soigner  sa santé délicate et d’où il pouvait percevoir dans les lointains la silhouettre immaculée du mont ….. Il y retournera à plusieurs reprises, après sa disgrâce par le Tsar de 1837, sous l’uniforme militaire et y trouvera la mort en 1841 à l’âge de 28 ans, non pas au cours d’un combat contre les insurgés mais de la même manière que Pouchkine et quatre année après ce dernier lors d’un duel. La légende romantique raconte que le combat se déroula sous un orage dantesque et que les duellistes avaient choisi de le mener au bord d’un précipice. À l’instar de d’autres grands écrivains russes comme Pouchkine et Tolstoï et des peintres comme Zankovsky, Lermontov a été fasciné par le Caucase, la grandeur et la magnificence de ses paysages, la richesse de ses cultures et la fierté ombrageuse de ses habitants qu’il décrira avec respect, la beauté farouche de ses femmes au point qu’il surnommera cette région la « patrie de son âme ». Voici l’ode qu’il écrira à l’occasion de son arrivée comme officier des dragons en 1837 :

     « Salut, Caucase au front blanchi ! Je ne suis pas un étranger dans tes domaines. Déjà, au temps de ma jeunesse, tu m’as accoutumé à tes solitudes. Et depuis lors combien de fois en rêve n’ai-je pas franchi tes sommets, attiré par les splendides espaces de l’Orient ! 0 libre terre de montagnes, tu es sauvage ; mais que tu es belle ! Tes hauteurs escarpées semblent des autels, et quand les nuages le soir volent de loin sur tes cimes, tantôt c’est comme une vapeur bleue qui t’enveloppe, tantôt on dirait des ailes flexibles qui se balancent au-dessus de ta tête, tantôt on croit voir passer des ombres ou se dresser des fantômes, de ces fantômes qui apparaissent dans les songes… cependant que la lune brille solitaire dans les bleus espaces du ciel. Combien j’aimais, ô Caucase, et tes belles filles sauvages, et les mœurs guerrières de tes fils, et au-dessus de tes sommets les profondeurs transparentes de l’azur, et la voix terrible, la voix toujours nouvelle de la tempête, soit qu’elle mugisse sur tes hauteurs, soit qu’elle gronde au fond de tes abîmes, — une clameur éveillant au loin une clameur, comme le cri des sentinelles au sein de la nuit ! »

ILYA NIKOLAEVITCH ZANKOVSKY (1832-1919) - Mount Kazbek.jpgIlya Nikolaevich Zankovsky  –  Le Mont Kazbek. Ce mont est cité par Lermontov dés les premières lignes du poème (§ III)

   Débuté en 1828 alors que Lermontov n’avait que 14 ans, le Démon connaîtra de nombreuses refontes jusqu’à son achèvement en 1834 mais il ne sera publié en Russie que quatre années plus tard en 1838 de manière édulcorée pour ne pas s’attirer les foudres de la censure tsariste et finalement dans sa version originale qu’en 1860, 19 années après la mort de l’auteur. Dans sa toute première version, le conte décrivait la rivalité d’un démon et d’un ange amoureux d’une religieuse. Dans la seconde version, le démon tuait l’ange-gardien de la jeune femme pour assouvir sa haine. L’action se situait alors en Espagne mais le premier séjour de quelques mois qu’il a passé dans l’armée en 1837 au Caucase vont profondément marquer le poète qui dés son retour à Saint-Pétersbourg réécrira le conte et le dramatisera en le situant dans la nature grandiose, sauvage et pleine de mystère de cette région des confins de la Russie.

ilya-zankovsky - Gorges du Darial.pngIlya Nikolaevich Zankovsky – les Gorges du Darial citées par Lermontov dés les premières lignes du poème (§ III)

     Nourri durant ses séjours au Caucase des légendes géorgiennes, fasciné par la beauté sublime des paysages montagneux, Lermontov va transporter son démon dans ces lieux qui l’inspire. Mais dans ses bagages, le poète a emmené avec lui ses déceptions face à l’inertie de la société russe de l’époque, étouffée par un pouvoir absolu archaïque et étroit, son ressentiment de n’avoir pas pu faire reconnaître son talent et le mal-de-vivre qui en découle. À la différence des démons brossés par l’occident qui ne se posent pas de problèmes de conscience et dont la raison d’être est la réalisation du mal, le démon de Lermontov, à l’instar du poète lui-même, souffre de mélancolie et d’ennui et regrette le temps d’avant sa chute.  Ce n’est finalement que pour échapper à ce mal-être qu’il se livre au mal. C’est la vision de la belle Tamara, une jeune princesse géorgienne promise à un prochain mariage dansant avec ses compagnes qui brise la fatalité de sa condition d’être déchu et maudit. Le Génie du mal se transforme alors en amoureux transi et sur l’injonction de sa belle finit par abjurer son appartenance au mal :

O Thamara, je jure par toi,
Par ta sainteté, par ta foi,
L’haleine de ta bouche pure,
Les vagues de ta chevelure,
Tes premières larmes, et par
L’éclair de ton dernier regard ;
Par mon bonheur, par ta souffrance,
Je jure enfin par mon amour
Que j’ai renoncé pour toujours
À mon orgueil, à ma vengeance.
Je ne sèmerai plus jamais
Le venin de la flatterie.
J’apprendrai comme on aime et prie ;
Avec le Ciel je veux la paix !
Je veux croire au bien ; vois, j’efface
D’une larme de repentir
Sur mon front foudroyé, la trace
Du feu céleste. Mais aime-moi ».
« Je te donnerai tout,
tout ce qui est sur terre, aime-moi ».


émon volant Aquarelle noirele vol du Démon vu par le peintre Mikhaïl Vroubel


Le Démon, conte poétique

PREMIERE PARTIE

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I.  Un ange déchu, un démon plein de chagrin, volait au-dessus de notre terre pécheresse. Les souvenirs de jours meilleurs se pressaient en foule devant lui, de ces jours où, pur chérubin, il brillait au séjour de la lumière ; où les comètes errantes aimaient à échanger avec lui de bienveillants et gracieux sourires ; où, au milieu des ténèbres éternelles, avide de savoir, il suivait, à travers les espaces, les caravanes nomades des astres abandonnés ; où enfin, heureux premier-né de la création, il croyait et aimait ; il ne connaissait alors ni le mal ni le doute ; et une monotone et longue série, de siècles inféconds n’avaient point encore troublé sa raison… Et encore, encore il se souvenait !… Mais il n’était plus assez puissant pour se souvenir de tout.

Démon en vol :  en haut à gauche, de Zichy Mihaly et ci-dessous de Mikhaïl Vroubel


II.  Depuis longtemps réprouvé, il errait dans les solitudes du monde sans trouver un asile. Et cependant les siècles succédaient aux siècles, les instants aux instants. Lui, dominant le misérable genre humain, semait le mal sans plaisir et nulle part ne rencontrait de résistance à ses habiles séductions. Aussi le mal l’ennuyait…

Михаил Врубел – демонът на живописта

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III.  Bientôt le banni céleste se mit à voler au-dessus du Caucase. Au-dessous de lui, les neiges éternelles du Kazbek scintillaient comme les facettes d’un diamant ; plus bas, dans une obscurité profonde, se tordait le sinueux Darial, semblable aux replis tortueux d’un reptile. Puis le Terek, bondissant comme un lion à la crinière épaisse et hérissée, remplissait l’air de ses rugissements ; les bêtes de la montagne, les oiseaux décrivant leurs orbes dans les hauteurs azurées écoutaient le bruit de ses eaux ; des nuages dorés, venus de lointaines régions méridionales, accompagnaient sa course vers le nord et les masses rocheuses, plongées dans un mystérieux sommeil, inclinaient leurs têtes sur lui et couronnaient les nombreux méandres de ses ondes

Démon en vol : ci-dessus à gauche, illustration de Zichy Mihaly et ci-dessous aquarelle de Mikhaïl  Lermontov

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La tête de démon sur fond de montagnes. Aquarelle dorée - Голова Демона на фоне гор. Золотая акварель.jpg

Tête du démon avec en arrière plan le mont Kazbek par Mikhaïl Vroubel

Pour écouter le poème en russe ou interrompre, cliquer sur la flèche

   Assises sur le roc, les tours des châteaux semblaient regarder à travers les vapeurs et veiller aux portes du Caucase comme des sentinelles géantes placées sous les armes. Toute la création divine était aux alentours, sauvage et imposante ; mais l’ange, plein d’orgueil, embrassa d’un regard dédaigneux l’œuvre de son Dieu et aucune de toutes ces beautés ne vint se refléter sur sa figure hautaine. 

Demon observant par Mikhaïl Vroubel

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IV.  Puis le tableau changea ; une nature pleine de vie s’épanouit à ses regards ; les luxuriantes vallées de la Géorgie se déroulèrent au loin comme un magique tapis. Terre heureuse et florissante !… Les silhouettes des ruines, les ruisseaux à l’eau rapide et murmurante et au fond parsemé de cailloux aux mille couleurs ; les buissons de roses sur lesquels les rossignols à la voix douce, chantent la plaintive beauté que rêva leur amour ; les ombrages des platanes touffus, entremêlés de lierre abondant ; les grottes où les timides chevreuils se réfugient aux jours brûlants ; l’éclat, le mouvement, le murmure des feuilles ; le bruit sonore de mille voix ; l’haleine parfumée de mille plantes ; la voluptueuse ardeur du milieu du jour ; les nuits toujours humides d’une rosée odorante ; les étoiles du ciel, brillantes comme le regard et les yeux des jeunes Géorgiennes. Mais hormis une froide jalousie, cette nature splendide n’éveilla dans l’âme insensible du proscrit, ni nouveau sentiment, ni nouvelle aspiration et tout ce qu’il voyait devant lui, il le méprisait et le détestait.


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V.  Cette grande demeure, ce palais spacieux, le vieux Gudal aux cheveux blancs les a bâtis pour lui. Ils ont coûté bien des larmes, bien des fatigues aux esclaves soumis depuis longtemps à ses ordres. Au lever du jour, les ombres de ses murailles s’allongent sur les pentes des montagnes voisines. Des marches creusées dans le roc conduisent de la tour, placée à l’un des angles, au bord de la rivière. C’est en suivant cette rampe sinueuse, que la jeune princesse Tamara va puiser de l’eau à l’Arachva[4].

Tamara descendant au bord de l’Arachva – illustration de Frances Robson


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les Gorges du Darial, aquarelle de Lermontov

VI.  Toujours silencieuse, la sombre demeure, du haut des rochers escarpés, semble contempler les vallées. Mais en ce jour un grand festin a été servi dans ses murs ; la zournarésonne et le vin coule à flot. Gudal marie sa fille ; toute la famille a été conviée au banquet. Sur la terrasse couverte de tapis, la fiancée est assise parmi ses compagnes et les heures s’écoulent oisivement pour elle au milieu des jeux et des chants. Déjà le disque du soleil s’est caché derrière les montagnes lointaines. Les jeunes filles chantent en battant la mesure avec leurs mains et la jeune fiancée prend son bouben[6]. Tout à coup, le balançant d’une main au dessus de sa tête et plus rapide qu’un oiseau, elle s’élance : tantôt elle s’arrête et regarde autour d’elle et son œil humide scintille à travers ses cils jaloux ; tantôt elle joue gracieusement de la prunelle sous ses noirs sourcils ; puis, légère, se penche vivement et tandis que son petit pied adorable semble nager dans l’air, elle sourit avec une gaîté enfantine. Les rayons tremblants de la lune se jouant parfois tout doucement à travers une atmosphère humide, peuvent à peine être comparés à ce sourire animé comme la vie, comme la jeunesse.


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VII.  J’en jure par l’astre des nuits, par les rayons du soleil levant ou couchant ! jamais monarque de la Perse dorée, jamais roi de la terre ne posa ses lèvres sur de pareils yeux. Jamais la fontaine jaillissante du harem, aux jours les plus brûlants ne lava de sa rosée perlée une semblable taille. Jamais la main d’un mortel couvrant de caresses un corps bien-aimé ne déroula une aussi belle chevelure. Depuis le jour où l’homme perdit le paradis, je le jure, jamais semblable beauté n’est éclose sous le soleil du midi.


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Danseuses sur un toit, aquarelle de Mikhaïl  Lermontov

VIII.  Pour la dernière fois, elle a dansé !… Hélas ! Demain l’attendent, elle l’héritière de Gudal, l’enfant gâtée de la liberté, le triste sort de l’esclave, une famille étrangère, une patrie inconnue. Et déjà des doutes mystérieux assombrissaient la sérénité de son visage. Mais il y avait tant de grâce harmonieuse dans sa démarche, tant d’expression et de naïve simplicité dans tous ses mouvements, que si le démon dans son vol l’eût regardée en ce moment, il se fut rappelé ses anciens frères célestes ; il se serait doucement détourné et aurait soupiré.


Démon, regardant danser Tamara. Aquarelle dorée.jpg

Mikhaïl Vroubel – Le démon découvrant Tamara

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IX.    Et le démon la vit !… Et à l’instant même il ressentit dans tout son être une agitation étrange. Une bienfaisante harmonie vibra dans la solitude de son âme muette, et de nouveau il put comprendre cette divine merveille d’amour de douceur et d’incomparable beauté. Longtemps il admira cette tendre image et les rêves d’un bonheur évanoui se déroulèrent encore devant lui, comme une longue chaîne ou comme les groupes d’étoiles au firmament. Cloué par une force invisible, il fit connaissance avec une nouvelle tristesse et soudain le sentiment fit résonner en lui sa puissante voix d’autrefois. Était-ce un symptôme de régénération ? au fond de son âme, il ne pouvait trouver des paroles de perfide séduction. Devait-il oublier ? Mais Dieu lui refusa l’oubli et du reste, il ne l’eût point accepté !

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X.  Le jour est à son déclin, et sur un superbe coursier, brisé de fatigue, le fiancé se hâte avec impatience vers le festin nuptial. Déjà il a atteint les vertes rives du limpide Arachva, et péniblement, pas à pas, courbée sous la lourde charge des présents, une longue file de chameaux s’avance et couvre au loin les détours nombreux du chemin. On entend le bruit de leurs clochettes !…

Le roi de Cinodal lui-même conduit la riche caravane. Une ceinture serre sa taille svelte ; la garniture de son sabre et de son poignard brillent au soleil ; il porte sur ses épaules un fusil à la batterie reluisante et le vent joue avec les manches de son manteau, bordé tout autour de riches galons. À la selle et à la bride pendent des houppes de soie brodées aux mille couleurs, sous lui piaffe un fringant coursier à la robe dorée et sans prix ; il est déjà tout blanc d’écume ; c’est un enfant de Karabak[7] ; il dresse l’oreille et, plein de frayeur, souffle avec force ; puis, du haut des rochers, regarde avec ombrage les flots de la rivière à l’écume jaillissante. Le chemin que suit le rivage est étroit et dangereux ; à gauche le rocher ; à droite le lit profond de la rivière furieuse. Il est déjà tard. Sur les sommets couverts de neige le jour s’éteint et l’obscurité se fait !… La caravane hâta le pas.


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XI.  À ce point de la route s’élève une chapelle. Là, depuis de longues années, repose en Dieu, un prince inconnu, qu’une main vengeresse immola et ce lieu est devenu depuis l’objet d’un culte. Le voyageur qui court au combat ou va à la fête, vient en tout temps prononcer dans la chapelle une fervente prière, et cette prière le protège contre le poignard musulman. Mais le jeune fiancé dédaigna la coutume de ses aïeux, et un esprit méchant le troubla avec une perfide vision. Au milieu des ombres de la nuit, il s’imaginait couvrir de baisers ardents les lèvres de sa jeune fiancée. Tout à coup dans l’obscurité, en avant de lui, deux hommes paraissent ; puis d’autres encore ; un coup de feu retentit ; qu’arrive-t-il ? Le prince intrépide se dresse sur ses étriers bruyants, enfonce son bonnet sur ses sourcils ; puis, sans articuler un mot, saisit d’une main la crosse de son fusil turc, fouette son cheval et comme un aigle fond en avant. Un second coup de feu retentit, puis un cri sauvage et un gémissement étouffé résonnent dans la profondeur de la vallée. Le combat n’a pas duré longtemps ; les timides Géorgiens ont fui de tous côtés.


XII.  Tout s’est apaisé. Pressés en foule, les chameaux regardent avec frayeur les cadavres des cavaliers et l’on entend parfois tinter leurs clochettes. La riche caravane est dépouillée et déjà les oiseaux nocturnes volent autour des corps des chrétiens. Hélas ! ils n’auront pas la sépulture paisible qui les attendait sous les dalles du monastère, où furent enterrées les dépouilles de leurs pères. Leurs mères et leurs sœurs, couvertes de longs voiles, ne viendront pas des pays lointains prier et sangloter tristement sur leurs tombes ! sous le rocher qui borde le chemin, seule, une main pieuse élèvera une croix en leur mémoire ; le lierre printanier l’entourera en grandissant de son réseau d’émeraudes comme une douce caresse ; et le pèlerin fatigué par une marche longue et pénible ne manquera jamais de se détourner de sa route pour venir se reposer à l’ombre du signe divin !…


Le cheval se précipite plus vite que la biche ... Aquarelle dorée.jpg

XIII.  Un cheval plus rapide qu’un daim précipite sa course, souffle bruyamment et semble voler au combat. Tantôt il recule subitement après un bond et prête l’oreille au moindre souffle en dilatant ses larges naseaux : tantôt il frappe vivement le sol avec les clous de ses fers bruyants, secoue sa crinière éparse et repart follement en avant. Son cavalier silencieux chancelle à chaque pas sur les arçons et laisse pencher sa tête sur l’encolure. Déjà il a abandonné les rênes et ses pieds se sont enfoncés dans les étriers, la housse est sillonnée de larges taches de sang ! Ô vaillant coursier ! Rapide comme la flèche ! tu as emporté ton maître du combat. Mais la balle ennemie d’un Circassien l’a frappé dans l’ombre.


XIV.  Toute la famille de Gudal pleure, se lamente et une grande foule s’attroupe dans la cour. Quel est ce cheval emporté qui vient de s’abattre ? quel est ce cadavre étendu sur le seuil de la porte ? quel est ce cavalier sans vie ? Les plis de son front basané ont conservé la trace d’une alarme guerrière ; ses armes et ses vêtements sont souillés de sang ; dans une dernière étreinte nerveuse sa main s’est raidie sur la crinière. Ô fiancée ! Ton regard n’a pas attendu longtemps ton jeune promis ! Il a tenu sa parole de prince et il est accouru au festin nuptial ! Mais, hélas ! Jamais plus il ne remontera sur son rapide coursier.

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°°°

XV.  La colère divine a fondu comme la foudre au milieu de cette famille qui ne connaissait point encore le malheur. La pauvre Tamara s’est jetée sur sa couche en sanglotant, ses larmes coulent avec abondance, et son sein gonflé se soulève péniblement !…

                                   

Tout à coup au-dessus d’elle une voix surnaturelle se fait entendre :

Regarder les démons   « Ne pleure pas enfant, ne pleure pas en vain ; tes larmes ne peuvent tomber sur ce cadavre muet comme une rosée vivifiante ; les larmes ne peuvent que ternir le regard limpide des jeunes filles et creuser leurs joues. Il est bien loin déjà ; il ne connaîtra point ta douleur et ne pourra l’apprécier ; la lumière céleste réjouit maintenant ses yeux qui n’ont plus rien de ce monde et il n’entend plus que les concerts du paradis. Que sont les rêves insignifiants de la vie, et les gémissements et les larmes d’une pauvre fille, pour un hôte des cieux ? Rien. Non ! le sort d’une créature mortelle, crois-moi, mon ange terrestre, ne vaut pas un seul instant de ta chère tristesse. À travers les océans éthérés sans gouvernail et sans voiles, les chœurs des astres brillants voguent doucement au milieu des vapeurs ; dans les espaces infinis des cieux, les groupes floconneux des nuages impalpables passent sans laisser de trace ; l’heure de la séparation, l’heure du retour, n’ont pour eux ni joie ni tristesse ; pour eux l’avenir est vide de désirs et le passé sans regret. En ce jour d’affreux malheurs souviens-toi d’eux, bannis toute pensée terrestre, et comme eux, écarte de toi tout souci : dès que la nuit enveloppera de son ombre les sommets du Caucase ; dès que sous la puissance d’une voix magique, le monde charmé se taira ; dès que la brise du soir agitera sur les rochers l’herbe fanée, que les petits oiseaux cachés sous elle sautilleront plus gaiement dans l’ombre, et que sous les branches de la vigne la fleur des nuits s’épanouira pour boire avidement la rosée céleste ; dès que la lune argentée montera lentement derrière la montagne et jettera sur toi ses regards indiscrets, je volerai aussitôt vers toi, je serai ton hôte jusqu’au jour et sur tes paupières aux cils soyeux je ferai éclore des songes d’or. »


XVI.  La voix se tut ; et dans le lointain les sons s’éteignirent doucement l’un après l’autre. Tamara se lève en sursaut et regarde autour d’elle. Une agitation indicible fait battre son cœur. C’est de la douleur, de l’effroi, un élan d’enthousiasme ; — rien ne peut être comparé à cela. Tous les sentiments fermentent en elle, l’âme a brisé ses liens ; le feu court dans ses veines. Cette voix nouvelle et admirable semble encore résonner auprès d’elle. Vers le matin seulement le sommeil désiré vint fermer ses yeux fatigués.


Mais alors son esprit fut agité par un rêve étrange et prophétique : un nouveau venu sombre et silencieux, resplendissant d’une beauté immortelle, se penchait vers son chevet et son regard se fixait sur elle avec un tel amour, une telle tristesse, qu’il semblait avoir pitié d’elle. Ce n’était point un ange des cieux, ni son divin gardien ; l’auréole aux rayons lumineux ne se mêlait point aux boucles de sa chevelure ; ce n’était point l’esprit méchant de l’enfer ni un martyr du vice. Oh non ! Il avait la douce clarté d’un beau soir, qui n’est ni le jour ni la nuit, ni les ténèbres ni la lumière !…

Le Démon de Mikhaïl Lermontov – Fin de la 1ère partie

à suivre…


Video d’animation qui s’inspire des illustrations de Mikhaïl Vroubel réalisée sur une très belle musique du talentueux compositeur de musique de film Hans Zimmer (Bande originale du film Anges & Démons)


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Ils ont dit : stance, portance et chute chez le jeune enfant


empreinte-pas.jpgempreinte de pas d’un adolescent – grotte de Pech Merle (- 29.000 ans)

Conquête de la stance

     La verticalité est l’essence de la condition humaine. Au cours de la maturation neurologique et du développement postural, le mouvement de se redresser, de s’arrimer dans le sol pour s’arracher à la loi de la gravité et de trouver l’équilibre dans la marche est une conquête de l’enfant, un moment fondamental de son évolution et une considérable ouverture du champ des possibles. L’axe vertébral du bébé devient peu à peu son tuteur principal grâce à la présence rassurante du tuteur secondaire parental [14]. Le corps porté devient corps porteur, se porte lui-même et trouve sa stature. Chaque petit d’homme qui conquiert sa surrection en surmontant la chute refait à lui seul le chemin de l’évolution. La stance ne consiste pas seulement à passer de la position horizontale à la verticale, selon E. Straus [15] mais à entrer dans un autre rapport à l’égard du fond, à la fois d’opposition et d’appui, qui permet d’esquisser une première affirmation de soi et qui est une libération perpétuellement en acte [16]. La stance s’appuie dans un sol porteur et dans la confiance basale en la pérennité du monde [17] pour ouvrir le champ de présence adossé à l’arrière-plan temporel, l’horizon arrière constitué dans l’expérience de l’intercorporéité originelle avec la mère dans la qualité de sa portance. Blankenburg situe l’essence du trouble schizophrénique dans la structure de l’expérience du monde et montre comment dans l’hébéphrénie, la perte de l’évidence naturelle est l’effondrement du sol de l’expérience quotidienne, qui est l’appui basal de l’aptitude spontanée à la vie et de l’ancrage dans cette puissance vitale porteuse. Dans le monde de l’hébéphrène, tout est douteux, vacillant, flou, problématique, parce que sans assises. Privé de son autodétermination, de l’appui pour se laisser aller et être soi [18], le schizophrène reste perplexe devant les choses. Il est condamné à la tache impossible de tenter de refonder son ancrage dans le monde et sa stance.

      L’enfant jusque là tenu, se tient seul, quitte l’orbe maternel, s’aventure dans le monde entre angoisse et jubilation et prend le risque d’exister, mû par l’élan vital bergsonien dont Minkowski montre la fécondité dans le champ de la psychiatrie [19]. Il constitue l’élan processuel de l’être vers l’avant dans son engagement dans le monde. La stance permet l’incarnation dans le corps propre de l’enfant du centre de gravité que Winnicott situe d’abord dans l’entre-deux de la relation mère/enfant [20], en jeu dans l’équilibre sans cesse négocié entre redressement dans la verticalité, marche dans l’horizontalité et chute possible. Détenir en soi son centre de gravité accomplit la conquête de l’autonomie et le pas décisif franchi dans l’axe fusion/séparation permettant d’éprouver la capacité à être seul [21]. La stance a pour condition de possibilité la portance.


Capture d’écran 2018-10-13 à 19.32.26.pngGrèce antique – Apprentissage (gravure planche 1869)

La portance

    Le terme portance est issu de la mécanique des fluides. L’étymologie latine le dispute à portare, conduire à bon port et à ferre, porter, porter en soi, porter un enfant, produire des fruits. La portance spécifie la dimension existentiale originaire du Mitsein , de l’être-avec ontologique fondé dans la néoténie biologique et l’absolue nécessité de l’autre pour survivre. De la gestation au tombeau, elle est un mandat anthropologique qui institue les ordres de la famille, de la communauté et de la piété filiale sur la contenance, la suppléance et la sollicitude. La portance répond à l’Hilflosigkeit freudienne, la détresse originaire de la naissance et à la déréliction, le vécu d’abandon des hommes et des dieux comme en atteste l’appel à la mère dans la démence sénile régressée et dans la clinique des champs de bataille. Aux limites de la vie humaine, le cri traduisant le vécu d’être jeté au monde devient réquisit d’assistance quasi sacré qui est au fondement de l’éthique. À la naissance, qui est passage de l’aire prégravitationnelle à l’aire gravitationnelle, les bras maternels réalisent un enveloppement qui succède à l’enveloppe utérine [22]. Winnicott découvre l’importance de la qualité de la portance maternelle sur le processus d’humanisation à travers les notions de holding et de handling, la tenue et le soin du bébé et la Préoccupation Maternelle Primaire [23] qui traduit son état de sollicitude et de dévotion. Les défaillances de la portance, son absence dans la déprivation ou ses excès dans l’empiètement, déterminent les agonies primitives. Certaines mères en souffrance de portance pour elles-mêmes portent leur enfant comme un poids, un fardeau encombrant importable, insupportable. Le complexe de la mère morte thématisé par le psychanalyste A. Green [24] montre comment une mère psychiquement morte pour son enfant parce qu’absorbée par un deuil, une dépression, etc., ne parvient pas à porter psychiquement son bébé. Il en restera fragile, enclin à des effondrements, obligé de se porter lui-même, voire de tenter de porter sa mère. L’hospitalisme thématisé par Spitz atteint des enfants mal portés, laissés tomber, emportés dans le chaos du monde et déportés en institutions anonymisantes.

     Par le concept de Moi-peau, D. Anzieu rend compte de la constitution du Moi contenant ses contenus psychiques et s’élabore par l’intériorisation du holding et du handling en fonctions de maintenance et de contenance [25]. J. Clerget différencie dans la portance maternelle le portage, concrétisation du fait de porter [26] : la mère suffisamment bonne est doublement porteuse dans le portage et le soin du bébé et dans la portance, le portant aussi dans sa pensée, son regard, sa voix, etc. Observant un enfant qui essaie de marcher, nous le voyons se tourner fréquemment vers sa mère pour s’assurer qu’elle le regarde ; dès qu’elle cesse de l’observer, les chutes du petit explorateur sont beaucoup plus fréquentes comme s’il n’était plus tenu par le fil du regard maternel, invisible pour autrui mais qui pour lui réalise le cordon ombilical le reliant à sa base de sécurité. La portance est un être-avec originel qui porte l’enfant à se porter lui-même, le porte à l’existence puisqu’il ne le peut de soi seul. Elle possibilise la stance par un prêt de solidité et de permanence où s’enracine rien moins que la capacité à prendre son essor. Elle se constitue dans la continuité, la consistance, la cohérence et chaque mère réalise la portance selon son style, selon son rapport à son être, écrit E. de Saint-Aubert [27], en réactualisant quelque chose de la portance jadis reçue des autres, à partir de l’assise existentielle actuelle. Au plus intime de nos motivations de parents et de nos vocations de soignants s’intriquent peut-être le plaisir de porter et le désir de transmettre la qualité de la portance dont nous avons bénéficié.


5. Fonctions de la portance

     Quand la solidité de portance est suffisante, l’enfant y dépose son être et repose, soulagé de sa charge d’avoir à être. Il peut se laisser être et se laisser aller. La mère est aussi porte-parole de l’Infans qu’elle portera un jour à parler de lui seul [26]. Selon J. Clerget, la portance est partance dans l’aventure indéterminée de porter l’enfant à se porter lui-même et partance dans la nécessité pour la mère de le quitter, de s’absenter de la présence réelle. La portance authentique sait se faire peu à peu discrète pour donner à l’enfant l’occasion de grandir. Elle s’intériorise dans le sentiment de confiance de compter pour les autres et l’aptitude à savoir se comporter. Un bébé séparé de sa mère peut continuer à se sentir porté et s’il a été bien porté sera bien portant. E. de Saint-Aubert écrit :

« La portance se joue avant tout au présent – même si ses effets peuvent retentir sur toute une vie, ce retentissement passe par une perpétuelle actualisation (…). Alors qu’elle laisse en nous des traces structurelles les plus capitales, la portance ne laisse pas forcément des traces mnésiques précises sous la forme classique d’un souvenir stocké disponible » ([27] p. 338).


Emblema - la chute d'Icare_CIV.gifLa chute d’Icare, Livre d’emblèmes d’Andrea Alciato, gravé par Jörg Breu

La chute

     […]  si le circassien et le danseur font de la chute un art, tomber est l’horizon toujours possible de la portance et de la stance : perte d’assises, dérobement du sol, déchéance du corps, fatigue existentielle, affaissement dépressif, effondrement mélancolique, deuils, trahisons et ruptures des liens, etc., les crises existentielles et psychopathologiques font la texture de la douleur d’exister. La chute dans toutes ses acceptions réactualise toujours plus ou moins la crainte de l’effondrement et les agonies primitives émergeant des tréfonds de la détresse enfantineWinnicott les recueille, telle la crainte de tomber sans fin qui, avec des intensités variables, fait partie des universaux de la nature humaine puisque chaque bébé est confronté aux aléas de la portance [32]. Pour Binswanger, la chute et son contraire, l’ascension, sont une dimension spatiale de l’existence incarnée qui réalisent une direction de sens (Bedeutungsrichtung), une structure anthropologique de monde, une grande orientation de l’existence, une possibilité concrète de la spatialité vécue [33].

« Lorsqu’une déception brutale nous fait tomber des nues, c’est réellement que nous tombons mais ce n’est pas une chute purement physique (…). En un tel instant, notre existence est effectivement lésée, arrachée à l’appui qu’elle prend sur le monde et rejetée sur elle-même (…). Ici ontologiquement parlant nous heurtons le fond » ([34], p. 199–200).

    Si le langage invente spontanément de nombreuses occurrences au verbe tomber, tomber par terre, tomber des nues, tomber mort, etc., c’est qu’au-delà des significations régionales et des métaphores langagières, tomber est un noyau de sens qui indique la direction générale du Dasein vers le bas : la déstabilisation, la déception, l’affaissement, l’effondrement de stance.

AUTEURS : Chamond Jeanine, Bloc Lucas, Moreira Virginia, Wolf-Fédida Mareike. Stance, portance et chute. Pour une anthropologie phénoménologique de la tenue en le monde. L’Evolution psychatrique – Volume 83 janv.Mars 2018, p. 137-147. (Extrait)


Références

(14) –  L. Siard-NayLa stance et le développement postural entre corps porteur et corps en apparition – Evol Psychom, 23 (94) (2011), pp. 189-190
(15) –  E. Straus, Psychiatrie und philosophie – H.W. Gruhle, R. Jung, W. Mayer-Gross, M. Müller (Eds.), Psychiatrie der Gegenwart: Forschung und Praxis. Band I,2, Grundlagen und Methoden der klinischen Psychiatrie, Springer, Berlin-Göttingen-Heidelberg (1963), pp. 926-930.
(16) –  M. Gennart, Corporéité et présence. Jalons pour une approche du corps dans la psychose – Le Cercle Herméneutique, Argenteuil (2011)
(17) –  J. Chamond, Composantes basales de la confiance et rapport au monde : l’apport de la phénoménologie à la psychopathologie – Info Psychiatr, 3 (1999), pp. 245-250
(18) –  W. Blankenburg,  La perte de l’évidence naturelle – PUF, Paris (1991)
(19) –  E. Minkowski,  Le temps vécu. Etudes phénoménologiques et psychopathologiques –  PUF, coll. « Quadrige », Paris (2013)
(20) –  D.W. Winnicott,  L’angoisse associée à l’insécurité – De la pédiatrie à la psychanalyse, Payot, Paris (1969), pp. 198-200
(21) –  D.W. Winnicott,  La capacité d’être seul – De la pédiatrie à la psychanalyse, Payot, Paris (1969), pp. 325-330
(22) –  D.W. Winnicott,  La nature humaine – Gallimard, Paris (1988)
(23) –  De la pédiatrie à la psychanalyse, Payot, Paris (1969), pp. 285-290(23) –  D.W. Winnicott,  La préoccupation maternelle primaire
(24) –  narcissisme de mort, Minuit, Paris (2007)(24) –  A. Green,  Narcissisme de vie
(25) –  D. Anzieu,  Le Moi-peau – Dunod, Paris (1985)
(26) –  J. Clerget, Portance, Phorie – R. Prieur (Ed.), Des bébés bien portés, Erès, coll. « Les dossiers de Spirale », Toulouse (2012), pp. 91-100
(27) –  E. De Saint-Aubert, Introduction à la notion de portance – Arch Phil, 79 (2016), pp. 317-320
(28) –  A. Braconnier, B. Golse (Eds.), Winnicott et la création humaine, Erès, coll. « Le Carnet psy », Toulouse (2012), pp. 17-20P. Delion,  Donald Winnicott, Michel Tournier et la fonction phorique
(29) – L. BinswangerAnalyse existentielle et psychothérapie – Introduction à l’analyse existentielle, Minuit, Paris (1971), pp. 149-150
(30) –  Psychiatr Sci Hum Neurosci, 5 (2007), pp. 37-40C. Gros,  Construction dans l’analyse : le transfert comme construction d’un espace porteur et comme reconstruction
(31) –  Vrin, Paris (2007)M. Boss, Psychanalyse et analytique du Dasein
(32) –  Gallimard, Paris (2000)D.W. WinnicottLa crainte de l’effondrement et autres situations cliniques
(33) –  J. Chamond (Ed.), Les directions de sens. Phénoménologie et psychopathologie de l’espace vécu, Le Cercle Herméneutique, Argenteuil (2004)
(34) –  L. BinswangerLe rêve et l’existence,  Introduction à l’analyse existentielle, Minuit, Paris (1971), pp. 199-200


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Tout le monde sait qu’on va à la catastrophe et pourtant rien ne change…


Aurélien Barrau

    Aurélien Barrau, né le 19 mai 1973 à Neuilly-sur-Seine, est un astrophysicien spécialisé dans la physique des astroparticules, des trous noirs et en cosmologie. Il travaille au Laboratoire de physique subatomique et de cosmologie de Grenoble (LPSC) sur le polygone scientifique. Il est également professeur à l’université Grenoble-Alpes. Il a été invité en tant que visiteur à l’Institute for Advanced Study (IAS) de Princeton, à l’Institut des hautes études scientifiques (IHES) de Bures-sur-Yvette1 et à l’Institut Perimeter (PI) de physique théorique au Canada. Il est (ou a été) membre du comité de direction du Centre de physique théorique de Grenoble-Alpes et du laboratoire d’excellence ENIGMASS, et responsable du master de physique subatomique et de cosmologie de Grenoble. Il est membre nommé du Comité national de la recherche scientifique (CoNRS), section « physique théorique ».
       Il est engagé dans la question écologique. Il a notamment lancé un appel, signé par plus de 200 personnalités, dans le journal Le Monde à la suite de la démission de Nicolas Hulot. En septembre 2018, au festival Climax de Bordeaux, lors de la conférence intitulée «Quel nouveau contrat social avec le vivant ?», Aurélien Barrau est intervenu avec un discours de politique écologique et réitère son appel à un changement sociétal pour préserver la planète.  (crédit Wikipedia)

***


Cataclysme planétaire – « Le plus grand défi de l’histoire de l’humanité »


L’appel des 200

     Quelques jours après la démission de Nicolas Hulot, nous lançons cet appel : face au plus grand défi de l’histoire de l’humanité, le pouvoir politique doit agir fermement et immédiatement. Il est temps d’être sérieux.
   Nous vivons un cataclysme planétaire. Réchauffement climatique, diminution drastique des espaces de vie, effondrement de la biodiversité, pollution profonde des sols, de l’eau et de l’air, déforestation rapide : tous les indicateurs sont alarmants. Au rythme actuel, dans quelques décennies, il ne restera presque plus rien. Les humains et la plupart des espèces vivantes sont en situation critique. 
      Il est trop tard pour que rien ne se soit passé : l’effondrement est en cours. La sixième extinction massive se déroule à une vitesse sans précédent. Mais il n’est pas trop tard pour éviter le pire.
      Nous considérons donc que toute action politique qui ne ferait pas de la lutte contre ce cataclysme sa priorité concrète, annoncée et assumée, ne serait plus crédible.
      Nous considérons qu’un gouvernement qui ne ferait pas du sauvetage de ce qui peut encore l’être son objectif premier et revendiqué ne saurait être pris au sérieux.
   Nous proposons le choix du politique – loin des lobbys – et des mesures potentiellement impopulaires qui en résulteront.
     C’est une question de survie. Elle ne peut, par essence, pas être considérée comme secondaire.
      De très nombreux autres combats sont légitimes. Mais si celui-ci est perdu, aucun ne pourra plus être mené.

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Les signataires

Isabelle Adjani, actrice ; Laure Adler, journaliste ; Pedro Almodovar, cinéaste ; Laurie Anderson, artiste ; Charles Aznavour, chanteur ; Santiago Amigorena, écrivain ; Pierre Arditi, acteur ; Niels Arestrup, acteur ; Ariane Ascaride, actrice ; Olivier Assayas, cinéaste ; Yvan Attal, acteur, cinéaste ; Josiane Balasko, actrice ; Aurélien Barrau, astrophysicien (Institut universitaire de France) ; Nathalie Baye, actrice ; Emmanuelle Béart, actrice ; Xavier Beauvois, cinéaste ; Alain Benoit, physicien (Académie des sciences) ; Jane Birkin, chanteuse, actrice ; Juliette Binoche, actrice ; Benjamin Biolay, chanteur ; Dominique Blanc, actrice ; Gilles Boeuf, biologiste ; Mathieu Boogaerts, chanteur ; John Boorman, cinéaste ; Romane Bohringer, actrice ; Carole Bouquet, actrice ; Stéphane Braunschweig, metteur en scène ; Zabou Breitman, actrice, metteuse en scène ; Nicolas Briançon, acteur, metteur en scène ; Irina Brook, metteuse en scène ; Valeria Bruni Tedeschi, actrice, cinéaste ; Florence Burgat, philosophe ; Gabriel Byrne, acteur ; Cali, chanteur ; Sophie Calle, artiste ; Jane Campion, cinéaste ; Isabelle Carré, actrice ; Emmanuel Carrère, écrivain ; Anne Carson, auteure et professeure ; Michel Cassé, astrophysicien ; Laetitia Casta, actrice ; Bernard Castaing, physicien (Académie des sciences) ; Antoine de Caunes, journaliste, cinéaste ; Alain Chamfort, chanteur ; Boris Charmatz, chorégraphe ; Christiane Chauviré, philosophe ; Jeanne Cherhal, chanteuse ; François Civil, acteur ; Hélène Cixous, écrivaine ; Isabel Coixet, cinéaste ; Françoise Combes, astrophysicienne (Collège de France) ; François Cluzet, acteur ; Gregory Colbert, photographe, cinéaste ; Bradley Cooper, acteur ; Brady Corbet, acteur ; Béatrice Copper-Royer, psychologue ; Marion Cotillard, actrice ; Denis Couvet, écologue ; Camille Cottin, actrice ; Clotilde Courau, actrice ; Franck Courchamp, écologue (Académie européenne des sciences) ; Nicole Croisille, chanteuse ; David Cronenberg, cinéaste ; Alfonso Cuaro, cinéaste ; Willem Dafoe, acteur ; Philippe Decouflé, chorégraphe ; Sébastien Delage, musicien ; Vincent Delerm, chanteur ; Alain Delon, acteur ; Catherine Deneuve, actrice ; Claire Denis, cinéaste ; Philippe Descola, anthropologue (Collège de France) ; Alexandre Desplat, compositeur ; Manu Dibango, musicien ; Hervé Dole, astrophysicien (Institut universitaire de France) ; Valérie Dréville, actrice ; Diane Dufresne, chanteuse ; Sandrine Dumas, actrice, metteuse en scène ; Romain Duris, acteur ; Lars Eidinger, acteur ; Marianne Faithfull, chanteuse ; Pierre Fayet, physicien (Académie des sciences) ; Ralph Fiennes, acteur ; Frah (Shaka Ponk), chanteur ; Cécile de France, actrice ; Stéphane Freiss, acteur ; Thierry Frémaux, directeur de festival ; Jean-Michel Frodon, critique, professeur ; Marie-Agnès Gillot, danseuse étoile ; Pierre-Henri Gouyon, biologiste ; Julien Grain, astrophysicien ; Anouk Grinberg, actrice ; Mikhaïl Gromov, mathématicien (Académie des sciences) ; Sylvie Guillem, danseuse étoile ; Arthur H, chanteur ; Ethan Hawke, acteur ; Christopher Hampton, scénariste ; Nora Hamzawi, actrice ; Ivo Van Hove, metteur en scène ; Isabelle Huppert, actrice ; Agnès Jaoui, actrice, cinéaste ; Michel Jonasz, chanteur ; Camelia Jordana, chanteuse ; Jean Jouzel, climatologue (Académie des sciences) ; Juliette, chanteuse ; Anish Kapoor, sculpteur, peintre ; Mathieu Kassovitz, acteur ; Angélique Kidjo, chanteuse ; Cédric Klapisch, cinéaste ; Thierry Klifa, cinéaste ; Panos H. Koutras, cinéaste ; Lou de Laâge, actrice ; Ludovic Lagarde, metteur en scène ; Laurent Lafitte, acteur ; Laurent Lamarca, chanteur ; Maxence Laperouse, comédien ; Camille Laurens, écrivaine ; Bernard Lavilliers, chanteur ; Sandra Lavorel, écologue (Académie des sciences) ; Jude Law, acteur; Patrice Leconte, cinéaste ; Roland Lehoucq, astrophysicien ; Gérard Lefort, journaliste ; Nolwenn Leroy, chanteuse ; Peter Lindbergh, photographe ; Louane, chanteuse ; Luce, chanteuse ; Ibrahim Maalouf, musicien ; Vincent Macaigne, metteur en scène, acteur ; Benoît Magimel, acteur ; Yvon Le Maho, écologue (Académie des sciences) ; Andreï Makine, écrivain de l’Académie Française ; Abd al Malik, rappeur ; Sophie Marceau, actrice ; Virginie Maris, philosophe ; André Markowicz, traducteur ; Nicolas Martin, journaliste ; Vincent Message, écrivain ; Wajdi Mouawad, metteur en scène ; Nana Mouskouri, chanteuse ; Jean-Luc Nancy, philosophe ; Arthur Nauzyciel, metteur en scène ; Safy Nebbou, cinéaste ; Pierre Niney, acteur ; Helena Noguerra, chanteuse ; Claude Nuridsany, cinéaste ; Michael Ondaatje, écrivain ; Thomas Ostermeier, metteur en scène ; Clive Owen, acteur ; Corine Pelluchon, philosophe ; Laurent Pelly, metteur en scène ; Raphaël Personnaz, acteur ; Dominique Pitoiset, metteur en scène ; Denis Podalydès, acteur ; Pomme, chanteuse ; Martin Provost, cinéaste ; Olivier Py, metteur en scène ; Susheela Raman, chanteuse ; Charlotte Rampling, actrice ; Raphaël, chanteur ; Régine, chanteuse ; Cécile Renault, astrophysicienne ; Robin Renucci, acteur ; Jean-Michel Ribes, metteur en scène ; Tim Robbins, acteur ; Muriel Robin, actrice ; Isabella Rossellini, actrice ; Brigitte Roüan, actrice, cinéaste ; Carlo Rovelli, physicien (Institut universitaire de France) ; Eric Ruf, directeur de la Comédie-Française ; Céline Sallette, actrice ; Rodrigo Santoro, acteur ; Marjane Satrapi, cinéaste ; Kristin Scott Thomas, actrice ; Albin de la Simone, musicien ; Abderrahmane Sissako, cinéaste ; Marianne Slot, productrice ; Patti Smith, chanteuse, écrivaine ; Sabrina Speich, géoscientifique ; Marion Stalens, réalisatrice ; Kristen Stewart, actrice ; Tom Stoppard, dramaturge ; Peter Suschitzky, chef opérateur ; Malgorzata Szumowska, cinéaste ; Béla Tarr, cinéaste ; Gilles Taurand, scénariste ; Alexandre Tharaud, musicien ; James Thierrée, danseur, chorégraphe ; Mélanie Thierry, actrice ; Danièle Thompson, cinéaste ; Melita Toscan du Plantier, attachée de presse ; Jean-Louis Trintignant, acteur ; John Turturro, acteur ; Hélène Tysman, pianiste ; Pierre Vanhove, physicien ; Karin Viard, actrice ; Polydoros Vogiatzis, acteur ; Rufus Wainwright, chanteur ; Régis Wargnier, cinéaste ; Jacques Weber, acteur ; Wim Wenders, cinéaste ; Sonia Wieder-Atherton, musicienne ; Bob Wilson, metteur en scène ; Lambert Wilson, acteur ; Jia Zhang-ke, cinéaste ; Elsa Zylberstein, actrice