À propos du sacré…


William Blake - The Great Red Dragon and the Beast from the SeaWilliam Blake – The Great Red Dragon and the Beast from the Sea

« Deux choses menacent lune société : le sacré et le profane. Si tout est sacré, nous sommes congelés, si rien ne l’est, nous sommes liquéfiés. Tout est dans le dosage. »

Régis Debray pastichant Paul Valéry.

le sacré et le numineux

     Il est commun d’associer au mot sacré l’idée de « séparation ». Est sacré, ce qui, dans le monde dans lequel évolue une société, n’est pas ordinaire, ce à quoi cette société a attribué une valeur supérieure qui s’impose à tous et lui confère un statut « spécial » marqué par la transcendance. C’est par la consécration, par l’intermédiaire d’une action spécifique ou d’un rite, que s’effectue pour une personne, un objet ou un lieu le passage du monde profane au domaine sacré. À ce titre cette différentiation est de nature axiologique et elle peut s’appliquer à tous les éléments qui composent ce monde : des objets, des lieux, les êtres et leurs actes, des parties de leur corps, des valeurs. Le sacré se rattache toujours à un système de pensée qui peut être mythologique, religieux ou idéologique s’il n’est pas inféodé à une vision religieuse du monde.

    Par essence, le sacré est toujours mystérieux car il se produit à l’occasion d’une confrontation avec la part non intelligible du monde qui prend alors la forme d’une entité supérieure surpuissante et agissante face à laquelle l’individu qui en fait l’expérience se sent désarmé, impuissant et soumis. Cette expérience du sacré qui transcende l’éthique et le rationnel et qui se présente sous le double aspect d’un mystère effrayant et fascinant a été qualifiée par le théologien allemand Rudolf Otto de numineuse en référence au latin numen, la puissance agissante de la divinité. Le numineux est un mysterium tremendum qui prend la forme du fascinans.  (crédit Wikipedia)

  • tremendum : effroi ou terreur du sacré ou de la divinité dans tout ce qu’ils ont d’incompréhensible et de mystérieux.
  • mysterium : appréhension du « tout Autre », altérité radicale, qui nous paralyse et nous fascine.
  • fascinans : qui séduit, entraîne, ravit d’étonnement, emporte dans le délire et l’ivresse.

    Le numineux est pour l’individu qui en fait l’expérience source d’angoisse car il le soumet à l’attraction de deux forces contradictoires : la force d’attraction séduisante du fascinans, de nature foncièrement dionysiaque et la force répulsive par l’effroi du tremendum.

Lever du soleil sur les Aravis vu des hauteurs dominant POISY – le 11/11/2014 à 7h 55 – photo Enki, IMG_6138Lever du soleil sur le massif des Aravis – photo Enki


le sacré et le profane selon Émile Durkheim

   Dans son essai Les Formes élémentaires de la vie religieuse : le système totémique en Australie (1912), le sociologue et anthropologue français Émile Durkheim défend l’idée que le sentiment du sacré, universel et présent dans les sociétés humaines les plus anciennes est inhérent à la nature humaine. Contrairement aux partisans d’une origine animiste ou naturiste des religions qui expliquaient l’origine de celles-ci par une tentative d’explication de types psychologique ou surnaturel des phénomènes naturels (orages, tremblements de terre, éclipses, etc…) Durkheim défend l’idée que le sacré est inhérent au fait social et trouve son origine dans certaines forces sociales en action dans les groupes humains. C’est alors une « réalité transcendante que l’homme est capable d’expérimenter au moment où son individualité se dissout dans le chaleureux unisson du groupe auquel il va appartenir». Le sentiment du sacré précède la religion, celle-ci ne faisant que le prolonger en le structurant. La religion, qu’il définit comme  « un système solidaire de croyances et de Pratiques relatives à des choses sacrées, c’est-à-dire séparées, interdites, croyances et pratiques qui unissent en une même communauté morale, appelée Église, tous ceux qui y adhèrent » est étroitement imbriquée à la société. Sont sacrées les « choses que les interdits protègent et isolent », et profanes « celles auxquelles ces interdits s’appliquent et qui doivent rester à l’écart des premières ». 

      L’ambiguité de la notion de sacré vient du fait que celui-ci est à la fois frappé du sceau de l’interdit et en même temps le siège d’une connaissance et d’une puissance auxquelles on ne peut accéder qu’en en faisant l’expérience. L’accès au sacré passe par un « chemin de maturation ou initiatique » mais aussi par de « grandes expériences » qui favorisent le contact avec la transcendance.

La vision naturiste de l’origine des religions

« L’esprit de l’homme est sujet à certaines terreurs et à certaines appréhensions inexplicables, qui procèdent d’une situation personnelle ou publique malheureuse, d’une mauvaise santé, d’un naturel sombre et mélancolique, ou du concours de toutes ces circonstances. Un tel état d’esprit engendre la crainte de maux infinis et inconnus de la part d’agents mystérieux ; et quand il n’y a rien de réel à redouter, l’âme, agissant à son propre détriment, et entretenant son inclination prédominante, invente des objets imaginaires, à la puissance et à la malveillance desquels elle ne donne pas de limite. Comme ces ennemis sont entièrement invisibles et totalement inconnus, les méthodes adoptées pour les apaiser sont également inexplicables, et consistent en cérémonies, observances, mortifications, sacrifices, présents, ou toute pratique qui, en dépit de son absurdité ou de sa vanité, se trouve recommandée par la sottise et la fourberie à une crédulité aveugle et terrifiée. Faiblesse, crainte, mélancolie, jointes à l’ignorance, sont donc les vraies sources de la superstition. »
Hume, « Superstition et enthousiasme » (Histoire naturelle de la religion.)


        Le philosophe Jean-Jacques Wunenburger reprend en partie l’analyse de Durkheim en montrant ( Le sacré, Paris PUF) que le sacré recouvre deux champs sémantiques délimités par les termes de « sacré » et de « saint » : [en linguistique] le sacré est désigné par un couple (qadosh et qodesh en hébreu, hagios et hiéros en grec, sacer et sanctus en latin), qui détermine deux possibilités de sens : d’une part, la manifestation du divin en soi, à travers des signes surnaturels réservés aux seuls dieux (le sacré, institué par la divinité), d’autre part, l’institution humaine de lieux ou d’objets sacrés, par un acte de séparation (le saint, séparé du profane par l’homme). La présence de signes surnaturels ou d’un acte de séparation implique une médiation : le sacré est toujours une représentation partielle et symbolique de Dieu ou du religieux. Ce caractère symbolique constitue l’essence du sacré, mais aussi sa profonde ambivalence. C’est la raison pour laquelle les arts en général, la musique en particulier, par leur essence symbolique et leur finalité médiatrice, se prêtent si volontiers à des représentations du sacré.    (article L’origine du sacré par narthex, janvier 2010, c’est ICI)


la notion de mana

      Selon Durkheim, c’est à l’occasion de circonstances particulières au cours desquelles les individus d’un groupe ou d’une société communiquent « dans une même pensée et une même action » et sont l’objet d’une exaltation et d’une « effervescence collective », qu’apparaît le sacré et se crée une religion. Il nommera mana cette énergie puissante qui fait communier et agir les foules, terme par lequel certaines tribus d’Océanie nommaient des forces surnaturelles présentes dans la nature sources de pouvoir spirituel ou matériel. Pour Durkkeim, ce n’est que par un processus d’objectivation en se fixant sur un objet qui devient sacré que la société prend conscience de la force religieuse, le mana, et finalement de son unité et sa singularité. La vie en société structurée par une religion fait partie intégrante à la nature humaine et même les sociétés laïques ou professant l’athéisme reproduisent au niveau idéologique les formes du sentiment religieux. C’est par la répétition des rites qui font revivre les moments d’« effervescence collective » fondateurs que les sociétés maintiennent leur unité et se perpétuent. La disparition des rites et de la religion laisse les sociétés sans centre fixe, sans autorité et entraîne leur désagrégation.


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Le numineux et de sacré considérés comme archétypes : la vision de Jung

    Pour Carl Gustav Jung, les phénomènes du sacré et du lumineux sont issus des archétypes. Rappelons que les archétypes sont des formes symboliques innées et constitutives de l’inconscient collectif qui sont par nature inatteignables pour l’homme qui ne peut en  percevoir que des traces.

    Pour faire comprendre le mode d’action des archétypes sur nos pensées et nos comportements, Jung compare leur action à la force de gravitation d’une étoile sur les planètes : l’archétype exerce une force d’attraction incoercible sur le « moi » et cette force peut être chargée d’une force émotionnelle intense qui peut dépasser et submerger la conscience : « L’expérience archétypique est une expérience intense et bouleversante. Il nous est facile de parler aussi tranquillement des archétypes, mais se trouver réellement confronté à eux est une toute autre affaire. La différence est la même qu’entre le fait de parler d’un lion et celui de devoir l’affronter. Affronter un lion constitue une expérience intense et effrayante, qui peut marquer durablement la personnalité ». Jung donnera à cette force puissante exercée par l’archétype sur notre conscience, la même appellation de numen déjà utilisée par Rudolf Otto dans Le Sacré. Le numen se manifeste dans les rêves, les visions oniriques, les mythes, des symboles tels que les mandalas ou la roue et toutes les manifestations de l’inconscient. Lors qu’il est surpuissant, le numen  peut être source de psychoses, qu’elles soient individuelle (névroses) ou collective lorsqu’elle concerne un peuple en son entier (IIIe Reich). Dans son activité de psychologue analytique, Jung avait constaté que la diminution de l’influence religieuse sur la société induisait des troubles psychologiques : « De tous les patients ayant atteint la maturité, c’est-à-dire âgés de plus de trente-cinq ans, il n’en est aucun pour qui le problème ultime ne soit pas celui de l’attitude religieuse. En fait, chacun souffre d’avoir perdu ce que les religions vivantes ont apporté de tous temps à leurs adeptes, et aucun n’est vraiment guéri qui n’a retrouvé sa conception religieuse, sans aucun lien bien sûr avec une confession ou une appartenance à une Église… » […]  et en conséquence privilégiait l’action sur le numineux : « Ce qui m’intéresse avant tout dans mon travail n’est pas de traiter les névroses mais de me rapprocher du numineux. Il n’en est pas moins vrai que l’accès au numineux est la seule véritable thérapie et que, pour autant qu’on atteigne les expériences numineuses, on est délivré de la malédiction que représente la maladie. La maladie elle-même revêt un caractère numineux ». (Correspondance, Tome II, 1993)

le désenchantement du monde

     « l’esprit moderne, malgré de sérieux efforts, ne comprend plus le langage théologique vieux de bientôt deux mille ans. Nous sommes non seulement menacés, mais depuis longtemps envahi par le danger que le manque de compréhension ne soit remplacé ou bien par l’insensibilité, l’affectation et la rigidité dans la croyance, ou bien par la résignation et l’indifférence. » 


Le sacré vu par Roger Caillois

    C’est en 1939 que Roger Caillois fait paraître son essai d’anthropologie et de sociologie L’homme et le sacré qui connaîtra immédiatement un grand succès. L’ouvrage sera complété en 1950 par trois études complémentaires portant sur le Sexe, le Jeu et la Guerre. Disciple de Marcel Mauss, le « père de l’anthropologie française », Roger Caillois va dans cet essai faire évoluer l’anthropologie française en l’ouvrant sur les recherches en cours en Allemagne, Angleterre et États-Unis et la mettre à la portée des non-spécialistes. Plutôt que de tenter de résoudre le problème jugé alors insoluble de l’origine du sacré, il fera porter son analyse sur le rôle que joue le sacré dans la société, sa place dans la religion, la césure du monde qu’il implique en opposant, malgré le fait qu’ils sont complémentaires, un monde profane où l’on peut agir en toute liberté et le monde mystérieux du sacré potentiellement dangereux pour la société par l’énergie agissante puissante qu’il est susceptible de libérer à tout moment, suscitant des réactions ambivalentes qui vont de l’effroi à la convoitise. Le monde du sacré rassemble en son sein les principes contraires du pur et de l’impur qui agissent de manière négatives ou positives sur l’ordre du monde. La complexité nait du fait que certaines notions relèvent selon les circonstances des deux principes; c’est le cas du sexe et du sang, tous deux liés à la mort qui peuvent se rattacher au pur ou à l’impur. Les mondes profane et sacré doivent absolument délimités et leur rapports sévèrement réglés par la mise en place d’interdits  (tabous) et de rituels (rites de consécration, de désacralisation, d’expiation). 

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      Roger Caillois se penche également sur le rôle paradoxal joué par la fête qui apparaît comme une transgression obligatoire des interdits dans la mesure ou elle constitue une rupture de l’ordre établi et provoque avec le renversement de toutes les valeurs (débauche,inceste, parodie, sacrilège) le retour au chaos primordial. Dés lors, les forces créatrices mises en œuvre lors de la période mythique peuvent de nouveau se manifester et le sacré revenir en force.

     Dans les société modernes, l’élargissement du profane a rétréci la notion du sacré qui s’est émietté et réfugié dans la conscience de chacun s’attachant désormais à des valeurs personnelles et perdant sa fonction passée de facteur de cohésion sociale. Seule, la guerre avec ses aspects paroxystique, outrageux et sacrificatoire assume encore le rôle de regénération de la société par la fascination profonde et durable qu’elle exerce sur les âmes.

      Dans les sociétés modernes, le sacré perd du terrain au profit du Profane, délaissant le social, il « s’intériorise » chez les individus et se reporte sur certains de leurs pôles d’intérêt qu’ils jugent primordiaux. Roger Caillois retrouve ces nouvelles formes du sacré dans la dévotion à la Femme, l’Art, la Science, la Patrie, la Révolution et, à l’autre pôle, les héros de la perdition, tels Faust ou don Juan. Il aurait pu ajouter le sport. Le chapitre qui suit, tiré de l’Homme et le sacré décrit ce phénomène d’intériorisation qui peur conduire à l’incroyance religieuse sans pour autant que le sacré disparaisse.

De l’ntériorisation du sacré à l’homme incroyant.

    « Cependant dès les premiers pas de la civilisation, avec le début de la division du travail, plus encore avec la naissance de la cité et de l’État, les fêtes perdent de leur importance. Elles présentent de moins en moins l’ampleur, le caractère total qui faisaient des anciennes effervescences une suspension complète du jeu des institutions et une mise en question intégrale de l’ordre universel. Une société plus complexe ne supporte pas une telle solution de continuité dans son fonctionnement. On assiste alors à l’abandon progressif de l’alternance des phases d’atonie et de paroxysme, de dispersion et de concentration, d’activité réglée ou déchaînée, qui rythme le développement dans le temps d’une vie collective moins différenciée. On peut interrompre le labeur privé, mais les services publics ne souffrent aucun arrêt. Un désordre général n’est plus de mise : tout au plus en tolère-t-on le simulacre.

     L’existence sociale dans son ensemble glisse vers l’uniformité. De plus en plus, elle canalise en un courant régulier et égal l’inondation et la sécheresse. Les multiples nécessités de la vie profane souffrent de moins en moins que tous réservent simultanément au sacré les mêmes instants. Aussi le sacré s’émiette, devient affaire de secte qui mène une existence semi-clandestine ou, dans le meilleur cas, affaire de groupe spécialisé qui célèbre ses rites à l’écart, qui reste encore longtemps officiel ou officieux, et dont le divorce avec le corps de l’État est tôt ou tard consacré par la séparation du spirituel et du temporel. L’Église alors ne coïncide plus avec la Cité, les frontières religieuses avec les frontières nationales.
     La religion bientôt est dépendante de l’homme et non plus de la collectivité : elle est universaliste, mais aussi, de façon corrélative, personnaliste. Elle tend à isoler l’individu de façon à le placer seul à seul en face d’un dieu qu’il connaît alors moins par des rites que par une effusion intime de créature à créateur. Le sacré devient intérieur et n’intéresse plus que l’âme. On voit croître l’importance de la mystique et diminuer celle
du culte. Tout critère extérieur apparaît insuffisant dès le moment où le sacré tient moins à une manifestation objective qu’à une pure attitude de conscience, moins à la cérémonie qu’au comportement profond. C’est avec raison, dans ces conditions, que l’on emploie le mot sacré en dehors du domaine proprement religieux pour désigner ce à quoi chacun voue le meilleur de lui-même, ce que chacun tient pour la valeur suprême, ce qu’il vénère, ce à quoi il sacrifierait au besoin sa vie.
    Telle est en effet la pierre de touche décisive qui, dans le cas de l’incroyant, permet de faire la démarcation entre sacré et profane. Est sacré l’être, la chose ou l’idée à quoi l’homme suspend toute sa conduite, ce qu’il n’accepte pas de mettre en discussion, de voir bafouer ou plaisanter, ce qu’il ne renierait ni ne trahirait à aucun prix. Pour le passionné, c’est la femme qu’il aime ; pour l’artiste ou le savant, l’œuvre qu’ils poursuivent ; pour l’avare, l’or qu’il amasse ; pour le patriote, le bien de l’État, le salut de la nation, la défense du territoire ; pour le révolutionnaire, la révolution.
     Il est absolument impossible de distinguer autrement que par leur point d’application ces attitudes de celle du croyant vis-à-vis de sa foi : elles exigent la même abnégation, elles supposent le même engagement inconditionnel de la personne, un même ascétisme, un égal esprit de sacrifice. Sans doute convient-il de leur attribuer des valeurs différentes, mais c’est là un tout autre problème. Il suffit de remarquer qu’elles impliquent la reconnaissance d’un élément sacré, entouré de ferveur et de dévotion, dont on évite de parler et que l’on s’efforce de dissimuler, de peur de l’exposer à quelque sacrilège (injure, raillerie, ou même simple attitude critique) de la part d’indifférents ou d’ennemis qui n’éprouveraient aucun respect à son égard.
    La présence d’un tel élément entraîne un certain nombre de renoncements dans le déroulement ordinaire de l’existence et, en cas de crise, le sacrifice de la vie lui est consenti d’avance. Le reste est alors considéré comme profane, on en use sans scrupules excessifs, on l’évalue, on le juge, on en doute, on le traite en moyen et non en fin. Certains subordonnent tout à la conservation de leur vie et de leurs biens et semblent ainsi tout tenir pour profane, prenant avec tout, dans la mesure de leur pouvoir, les plus grandes libertés. L’intérêt bien entendu les gouverne ou leur plaisir du moment. Pour eux seuls, il est clair que le sacré n’existe sous aucune forme.»

Roger Caillois, L’homme et le sacré – p.90-91


Les frères Van Eyck - l'agneau mystique (détail), 1432Les frères Van Eyck – l’agneau mystique (détail), 1432

La religion et le sacré vus par René Girard

    Le philosophe et anthropologue français Lucien Scubla a résumé le « système de pensée girardien » à quatre propositions principales :

  1. Le désir humain est toujours mimétique.
  2. La rivalité mimétique est l’unique source de la violence humaine […]
  3. Seule la religion (sacrifice ou renoncement au sacrifice) peut contenir la violence.
  4. La culture provient tout entière de la religion ou plus précisément du sacrifice.

    Le désir mimétique de tous est source dans le groupe d’une violence qui, si elle n’est pas contenue, risque d’aboutir à la « crise mimétique » et à la guerre de tous contre tous pour reprendre la formule de Hobbes qui aboutirait à la destruction totale du groupe. C’est pour palier à cette menace que le groupe va se fédérer sur le dos d’une victime désignée en mettant en place le « mécanisme » de bouc émissaire par lequel la violence de tous contre tous se transformer en violence de tous contre un et permettre le retour à un apaisement et à un nouvel équilibre. Le « cadavre encore chaud » de la victime devient un symbole générateur de sacré : « Les hommes ont inventé leurs dieux pour ne plus se tuer les uns les autres » (Lagarde, 1994). Dans son ouvrage Le Bouc émissaire, René Girard décrit la scène, inspirée des Bacchantes d’Euripide, et réitérée par chaque société, du meurtre originaire d’où sont issu le sacré et la religion :

    « Le dépècement de la victime vivante par les assistants unanimes et désarmés révèle ici sa signification véritable. Même si nous n’avions pas le texte tragique qui représente la scène originelle, nous pourrions l’imaginer. Il ne peut pas s’agir d’une exécution organisée. Tout nous suggère une foule aux intentions d’abord pacifiques, une masse désorganisée que des raisons inconnues et dont la connaissance n’est pas vraiment nécessaire portent à un degré extrême d’hystérie collective. Cette foule finit par se précipiter sur un individu que rien d’essentiel ne désigne à la vindicte de tous mais qui n’en polarise pas moins, en très peu de temps, tous les soupçons, l’angoisse et la terreur de ses compagnons. Sa mort violente procure à la foule l’exutoire dont elle a besoin pour retrouver le calme »  (René Girard, Le Bouc émissaire, p. 187)

    Le rôle de la religion est  dés lors d’empêcher la survenue d’une crise mimétique en substituant par l’intermédiaire du rite une victime sacrificielle à la victime émissaire : 

    « Tous les dangers, réels ou imaginaires, qui menacent la communauté sont assimilés au péril le plus terrible qui puisse confronter une société : la crise sacrificielle. Le rite est la répétition d’un premier lynchage spontané qui a ramené l’ordre dans la communauté parce qu’il a refait contre la victime émissaire et autour d’elle l’unité perdue dans la violence réciproque » (René Girard).

   On a critiqué René Girard d’avoir fait du mimétisme un « mécanisme automatique » à valeur de constante anthropologique qui enferme l’homme dans un déterminisme réducteur. Un contre exemple de ce déterminisme est cité en anthropologie par la pratique du « don ». (se reporter à Marcel Mauss et Alain Caillé).


Et, pour remonter aux sources du sacré, un peu d’étymologie…

    L’étymologie du mot sacré prend sa source dans deux langues, le sanscrit qui est une lande indo-européenne et l’hébreu qui est une langue sémitique.

racines sémitiques

     De la racine sémitique DS, forme verbale signifiant couper, diviser, séparer est issue la racine hébraïque QDS d’où sont issus les mots qadosh, qadash et qodesh qui désignent les choses saintes interdites au toucher, la sainteté, le sacré . Ces mots ont été utilisés 289 fois dans la Bible hébraïque.

Ainsi, chez les hébreux, la notion de sacré va donc intégrer dés l’origine l’idée de séparation. Cette particularité est illustrée dans l’Ancien Testament par l’épisode du « Buisson ardent » (Exode III) au cours duquel Yahvé apparaît à Moïse sur la montagne de l’Horeb, lieu « mis à part » du monde ordinaire et profane, qui apparaît alors comme une terre consacrée, propriété exclusive de Dieu : « Dieu dit : N’approche pas d’ici, ôte tes souliers de tes pieds, car le lieu sur lequel tu te tiens est une terre sainte. »

Le Dominiquin - Moïse et le buisson ardent, 1616.jpg

Racines indo-européennes

    D’un dérivé en -ro de la racine initiale sanscrite SAK, reliée au domaine et aux objets de la divinité est issu le vieux latin sakros dont la forme comporte une variante, l’adjectif italique sakri-, qu’on retrouve partiellement en vieux latin dans le pluriel sacres. De cette origine sont issus les noms latins sacrum, sacer et le verbe sancire : rendre inviolable par un acte religieux (d’où provient l’adjectif français «sacré») puis par extension délimiter, sacraliser puis par extension rendre inviolable, interdire. Dans la langue latine, l’évolution sémantique du sacré est passé de la notion de transcendance à celle de séparation.

On notera à ce sujet avec intérêt que le mot même de sanskrit qui signifie ce qui est sacré, ce qui est initié pour le rite est composé des racines Sam ou Sams qui signifie mettre ensemble, préparer pour le rite, et Skri ou Krti qui signifie consécration, ce qui est initié.

   Du grec ancien ἅγος, hagos, chose terrible, sacrilège, souillure sont issus les termes ἅγιος, hagios  signifiant auguste, sacré, saint (apparenté au sanscrit yájati ayant trait au culte, au sacrifice), hagnos, vénérable, sacré, pur, chaste et hiéros, sacré.


     Le mot profane quant à lui est issu du latin pro-fanum qui s’applique à ce qui se trouve devant l’enceinte réservée, c’est-à-dire le Temple. Le profane s’oppose ainsi au sacré qui se situe lui dans l’enceinte réservée du Temple et qui est de ce fait à la fois séparé et circonscrit (du latin circumscribere : délimiter, entourer.)


    « Dieu est mort ! Dieu reste mort ! Et c’est nous qui l’avons tué ! Comment nous consoler, nous les meurtriers des meurtriers ? Ce que le monde a possédé jusqu’à présent de plus sacré et de plus puissant a perdu son sang sous notre couteau. — Qui nous lavera de ce sang ? Avec quelle eau pourrions-nous nous purifier ? Quelles expiations, quels jeux sacrés serons-nous forcés d’inventer ? La grandeur de cet acte n’est-elle pas trop grande pour nous ? Ne sommes-nous pas forcés de devenir nous-mêmes des dieux simplement — ne fût-ce que pour paraître dignes d’eux ? »

Nietzsche, Le Gai Savoir, Livre troisième, p.125

Che Guevara, le 5 mars 1960 (photo d'Alberto Korda).jpg Che Guevara (photo d’Alberto Korda)

Un sacré « laïque » ? Le point de vue de Régis Debray

     Pour Régis Debray dans son essai Jeunesse du sacré l’époque moderne ouverte avec la proclamation par Nietszche de la mort de Dieu est paradoxalement celui de la résurgence du sacré, ce « revenant indocile » comme il le qualifie. Aucune contradiction pourtant car le sacré moderne apparaît aujourd’hui comme séparé du divin. Il s’exprime dans la ferveur des stades de football et des récitals de stars de la chanson, la flamme du tombeau du Soldat inconnu, la crypte du Panthéon, l’image de Che Guevarra

     « Ce n’est pas parce qu’on est athée qu’on n’a pas de valeurs sacrées. Ne confondons pas le sacré avec le religieux et le religieux avec le divin. Il y a beaucoup de religions sans dieux et sans Dieu. Par sacré, j’entends le trou fondateur, une absence fondamentale, une transcendance sans laquelle n’importe quel ensemble social s’effrite. Toute convergence suppose un point de fuite à l’horizon. Les sociétés par horreur du vide, le remplissent avec les religions traditionnelles. On marche vers l’Eden ou on vient d’un paradis perdu. Nous aurons toujours des comptes à rendre à quelque chose qui n’est pas là. C’est la rançon de notre incomplétude et c’est une chance : l’inquiétude est notre force motrice. Cette interrogation, cette « inquiétude » propre à l’homme ne peut être évacuée de notre réflexion, même si elle relève de l’appréciation individuelle de chacun. Les rituels maçonniques renvoient à cette recherche vers laquelle, en effet, chacun trouvera sa réponse : l’essentiel est la valeur initiatique de la méditation intérieure, du silence et du secret ».


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Moins on se connait, mieux on se porte…


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Le Caravage – Narcisse

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    Ce que raconte l’histoire de Narcisse, c’est que le narcissisme n’est pas un amour de soi, c’est le contraire !


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La vache et les prisonniers


Ombres chinoises

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21 juillet 2018, 9h 45. Dans la vallée du Laudon au-dessus du lac d’Annecy – photo Enki

      Un homme regardait une vache au travers de l’objectif d’un appareil photographique et la vache lui rendait son regard, intriguée. À mi distance de chacun d’eux, la présence anachronique dans ce lieu de nature d’une baignoire faïencée qui ne servira jamais à prendre un bain (et pourquoi n’aurions-nous pas le droit d’imaginer l’une des plantureuses et pulpeuses baigneuses aux chairs roses de Renoir y barboter ?) mais à épancher la soif de l’animal dans ce jour de canicule. Ce n’était pas à proprement parler la vache en elle-même qui intéressait le photographe — quoi de plus banal qu’une vache dans un pré — ni la baignoire, mais plutôt le désir de fixer une image pour l’éternité. Pour quelle raison ? Tentative pathétique d’arrêter la fuite inexorable du temps ? Désir de s’approprier cet évanescent fragment d’espace avant qu’il ne disparaisse définitivement du champs visuel et de la mémoire ? Un autre photographe était présent et s’apprêtait lui aussi à fixer la scène. Ce n’était ni la vache, ni le premier photographe, ni la baignoire, ni même le paysage dans lequel ils se trouvaient qui l’intéressaient mais la scène cocasse en ombre chinoise qui résultait de cette situation improbable. Pour quelle raison ? Sortir du statique et stérile état contemplatif du voyeur passif et répondre à l’exigeant besoin d’exister en agissant sur le monde qui taraude chaque être humain ?

   La vache et les photographes. Tous prisonniers de leurs déterminismes. Seule la baignoire est libre…


visages


Rainer Maria Rilke (1875-1926)Rainer Maria Rilke (1875-1926)

      Le roman Les cahiers de Malte Laurids Brigge du poète autrichien Rainer Maria Rilke, commence par la description sans concessions et presque surréaliste, d’une ville, Paris, que l’auteur connait bien puisqu’il y a séjourné plusieurs années de sa vie. Dans le roman, c’est le personnage principal, le jeune Malte, qui décrit de cette manière cette ville dans laquelle il vient de s’installer après avoir subi un bouleversement intérieur qui a totalement modifié la manière dont il percevait habituellement les choses en les lui faisant ressentir de manière plus intense : « J’apprends à voir. Je ne sais pas pourquoi, tout pénètre en moi plus profondément, et ne demeure pas où, jusqu’ici, cela prenait toujours fin. J’ai un intérieur que j’ignorais. Tout y va désormais. Je ne sais pas ce qui s’y passe ». S’arrêter et s’appesantir sur les faits quotidiens, même les plus anodins, là où le regard ne faisait jusque là que glisser, obligent à faire travailler l’imagination, cette « folle du logis » qui vous entraîne, lorsque l’on est poète, par le biais des analogies et des métaphores à des interprétations d’apparence délirante. C’était déjà le cas dans un paragraphe précédent du livre où le fait pour le personnage de laisser la fenêtre de sa chambre ouverte sur la rue, lui donnait l’impression que les tramways roulaient en sonnant à travers celle-ci et que les automobiles lui passaient sur le corps… Dans le paragraphe qui suit c’est la nouveauté du regard que porte désormais le poète sur les visages arborés par la foule qui lui fait assimiler ces visages à des masques interchangeables. Ce qui nous surprend dans cette description métaphorique c’est que malgré la fausseté de son interprétation, elle exprime parfaitement la réalité des choses, à savoir que nos visages ne sont jamais les mêmes mais varient selon nos états d’âme et se modifient sous l’usure du temps.

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Un nouveau regard sur les visages

      L’ai-je déjà dit ! J’apprends à voir. Oui, je commence. Cela va encore mal. Mais je veux employer mon temps.
    Je songe par exemple que jamais encore je n’avais pris conscience du nombre de visages qu’il y a. Il y a beaucoup de gens, mais encore plus de visages, car chacun en a plusieurs. Voici des gens qui portent un visage pendant des années. Il s’use naturellement, se salit, éclate, se ride, s’élargit comme des gants qu’on a portés en voyage. Ce sont des gens simples, économes ; ils n’en changent pas, ils ne le font même pas nettoyer. Il leur suffit, disent-ils, et qui leur prouvera le contraire ? Sans doute, puisqu’ils ont plusieurs visages, peut-on se demander ce qu’ils font des autres. Ils les conservent. Leurs enfants les porteront. Il arrive aussi que leurs chiens les mettent. Pourquoi pas ? Un visage est un visage.
    D’autres gens changent de visage avec une rapidité inquiétante. Ils essaient l’un après l’autre, et les usent. Il leur semble qu’ils doivent en avoir pour toujours, mais ils ont à peine atteint la quarantaine que voici déjà le dernier. Cette découverte comporte, bien entendu, son tragique. Ils ne sont pas habitués à ménager des visages ; le dernier est usé après huit jours, troué par endroits, mince comme du papier, et puis, peu à peu, apparaît alors la doublure, le non-visage, et ils sortent avec lui.

Rainer Maria Rilke, Les cahiers de Malte Laurids Brigge ( Die Aufzeichnungen des Malte Laurids Brigge) – Trad. Maurice Betz – Edit. du Seuil, 1966, pp.13-14.


Quand l’art peut nous aider à changer notre vie – Réflexion à partir d’un poème de Rainer Maria Rilke


louvre-torse-masculin.jpgTorse masculin – Musée du Louvre

Que faire ? Tu dois changer ta vie !

    On sait que lors de son séjour à Paris, le poète allemand Rainer Maria Rilke fut un moment le secrétaire particulier du sculpteur Auguste Rodin à Meudon. C’est sans doute à cette occasion qu’il découvrit au Louvre une statue d’Apollon privée de tête qui lui fit grande impression et exerça sur sa pensée et son style littéraire une influence déterminante qui le conduiront à écrire le célèbre poème Archaïscher Torso Apollos. Voici comment dans un article paru dans le journal Libération en soutien à son ami Cohn-Bendit, le philosophe allemand Peter Sloterdijk imagine cette rencontre :

Peter Sloterdijk.png     « Les lecteurs de Rilke se rappellent qu’au début du XXe siècle le poète fut le secrétaire particulier d’Auguste Rodin à Meudon. C’est certainement à cette époque – autour de 1906 – que Rilke découvrit, au Louvre, la statue tronquée d’une représentation du dieu Apollon. Si l’on en croit les retombées poétiques de cette rencontre, la vue de ce torse fut une sorte de révélation – une véritable épiphanie existentielle. Rainer Maria Rilke fut pénétré du sentiment que la statue le regardait, et avec plus d’intensité qu’il ne pouvait lui-même la regarder. Il crut sentir qu’elle était toujours habitée d’une énergie virile, athlétique et divine, dont émanait directement un mandat moral. Les derniers vers énigmatiques de ce poème intitulé «Torse archaïque d’Apollon» disent : « Il n’existe point là d’endroit qui ne te voie. Tu dois changer ta vie. » La phrase fournit, même si elle s’adresse à un destinataire précis, la forme de base de l’appel à tous et à personne. Elle permet à celui qui l’entend de rencontrer le sublime. A valeur de sublime ce qui figure aux yeux du spectateur la possibilité de sombrer dans ce qui le dépasse, tout en repoussant à plus tard l’accomplissement de cette possibilité. Pour Rilke, ce fut la dimension dionysiaque de l’art. Des oeuvres d’art, à vrai dire, l’on ne saurait plus guère prétendre qu’elles fassent encore entendre la voix d’une autorité. »

Traduit de l’allemand par Jeanne Etoré-Lortholary et Bernard Lortholary (Libération, avril 2009). (Pour l’article complet de Sloterdijk, c’est ICI )

    Dans son essai Tu dois changer ta vie ! paru en 2011 dont le titre reprend le dernier vers du poème de RilkePeter Sloterdijk préconise pour l’humanité un impératif perfectionniste de type nietzschéen qui seul pourrait permettre de sauver celle-ci de l’aliénation mise en œuvre par les multiples et illusoires bulles faussement protectrices religieuses, métaphysiques, commerciales ou politiques.   
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      « Ce qu’il y a de mystérieux en elle, ce n’est pas seulement le fait que rien ne la prépare, sa soudaineté. « Tu dois changer ta vie » – cela semble provenir d’une sphère dans laquelle on ne peut émettre aucune objection. On ne peut pas décider non plus de quelle position est prononcée cette phrase, mais sa verticalité absolue ne fait aucun doute. On ne sait pas si ces mots jaillissent tout droit du sol pour me barrer le chemin à la manière d’un pilier, ou s’ils tombent du ciel pour transformer le sol devant moi en un abîme, si bien que mon pas suivant devrait déjà s’inscrire dans cette vie transformée que l’on réclame. »</

      « Abandonne ton penchant pour les modes de vie confortables : montre-toi au gymnas (gymnos, nu), prouve que la différence entre parfait et imparfait ne t’est pas indifférente, montre-nous que la performance, l’excellence (areté, virtù) ne sont pas restés pour toi des mots étangers, admets qu’il existe pour toi des motivations pour produire de nouveaux efforts ! Et surtout : n’accorde que l’espace qui lui revient au soupçon selon lequel le sport est une chose réservée aux plus bêtes, n’en abuse aps comme d’un prétexte pour continuer à dériver dans ton laisser-aller coutumier, méfie-toi du philistain entoi, qui penses que tu es tel que tu es, déjà à peu près comme il faut ! Écoute la voix de la pierre, ne résiste pas à l’appel à la forme ! Saisis cette occasion de t’entraîner avec un dieu ! »

Peter SloterdijkTu dois changer ta vie, « L’ordre venu de la pierre » p.43 et « Introduction – À propos du tournant anthropotechnique »

Rainer Maria Rilke (1875-1926).pngRainer Maria Rilke (1875-1926)

Deux traductions du poème de Rilke

Sur un torse archaïque d’Apollon

Nous n’aurons jamais vu sa tête légendaire
Aux yeux mûrs comme des fruits
Mais nous voyons son torse encore incandescent
Flamme vacillante pourtant, mais qui
Perdure et brille.

Sans elle d’où viendrait la lumière
Qui suit, éblouissante, la courbure des muscles ?
Et comment le sourire issu du fin mouvement des reins
Coulerait-il jusqu’au sexe lourd, à la mi-temps du corps ?

Sans elle ce roc se dresserait
Court et difforme à la chute diaphane des épaules ;
Il ne scintillerait pas comme une peau de fauve.

Il ne jaillirait pas hors de ses limites
Comme font les étoiles: car il n’y a pas de lieu
D’où l’on ne t’aperçoit. Tu dois changer ta vie !

(Traduction : J. D.)


Nous n’avons pas connu sa tête prodigieuse
où les pupilles mûrissaient. Mais son torse
encore luit ainsi qu’un candélabre
dans lequel son regard, vrillé vers l’intérieur,

se fixe et étincelle. Sinon, tu ne serais
ébloui par la poupe du sein, et la légère
volte des reins ne serait parcourue du sourire
qui s’en va vers ce centre où s’érigea le sexe.

Et la pierre sinon, écourtée, déformée,
serait soumise sous le linteau diaphane des épaules
et ne scintillerait comme fourrure fauve

ni ne déborderait de toutes ses limites
comme une étoile : car il n’y est de point
qui ne te voie. Tu dois changer ta vie.

(Traduction : Jacques Legrand in Rainer Maria Rilke, Œuvres)


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La version originale allemande

Archaïscher Torso Apollos 

Wir kannten nicht sein unerhörtes Haupt,
darin die Augenäpfel reiften. Aber
sein Torso glüht noch wie ein Kandelaber,
in dem sein Schauen, nur zurückgeschraubt,

sich hält und glänzt. Sonst könnte nicht der Bug
der Brust dich blenden, und im leisen Drehen
der Lenden könnte nicht ein Lächeln gehen
zu jener Mitte, die die Zeugung trug.

Sonst stünde dieser Stein entstellt und kurz
unter der Schultern durchsichtigem Sturz
und flimmerte nicht so wie Raubtierfelle ;

und bräche nicht aus allen seinen Rändern
aus wie ein Stern: denn da ist keine Stelle,
die dich nicht sieht. Du mußt dein Leben ändern.

« Archaïscher Torso Apollos », In Neue Gedichte, 1907


Commentaire de Fabrice Midal : Narcisse ou le sens authentique du désir (France Culture, c’est ICI )

Narcisse et Cupidon (1627-1630) - Nicolas Poussin - Crédit Christie's.png

°°°
« Désirer est une profonde énigme remarque la philosophie depuis Platon. Car je peux aussi bien désirer ce qui me fait croître, ce qui favorise la vie ou au contraire ce qui m’égare et me nuit. Or tel est précisément le rôle de la philosophie : susciter un désir ardent vers ce qui nous manque pour être pleinement qui nous sommes. Narcisse est l’être qui désire la beauté seule à même de capturer notre âme pour lui faire quitter la pesanteur, le mensonge et la lâcheté. »

°°°

       Le 29 juillet 2018, FRANCE CULTURE a diffusé sous la direction de Fabrice Midal, docteur en philosophie et auteur de l’essai Sauvez votre peau ! Devenez narcissique (Flammarion, 2018) une émission sur le thème de « Narcisse ou le sens authentique du désir » dans laquelle il présente les différentes facettes, parfois contradictoires, du personnage de Narcisse tel qu’il a été interprété par les auteurs de l’antiquité : Pausanias dans sa présentation des Hymnes homériques, Virgile et enfin Plotin qui reproche à l’infortuné jeune homme d’avoir été fasciné par une image, en l’occurrence la sienne, qui n’est qu’une illusion et éloigne de la vraie compréhension de son être réel qui est le but ultime de la philosophie. Citant Plotin :  « Reviens en toi-même et regarde. Si tu ne vois pas encore ta propre beauté, fais comme le sculpteur d’une statue qui doit devenir belle. Enlève tout ce qui est superflu, redresse ce qui est oblique, ne cesse de sculpter ta propre statue jusqu’à ce que brille pour toi la clarté divine de la vertu », Fabrice Midal précise qu’être narcissique ne consiste pas seulement à se rencontrer mais aussi à nous façonner, à nous transformer, à travailler sur nous-même. En découvrant notre propre beauté à l’intérieur de nous-même, on est l’objet d’un saisissement, d’une émission, d’un ardent désir de vous réunir à vous-mêmes en vous recueillant en vous-mêmes. La philosophie nous enseigne que la voie à suivre pour atteindre ce retour en nous-mêmes est celle de la beauté car la beauté nous arrête et nous conduit à nous retourner sur nous-mêmes en étant narcissique. C’est cette voie de la beauté qu’a choisi Rilke pour nous faire retourner sur nous-mêmes :

       « Au lieu d’en rester à l’émerveillement de voir la beauté de la sculpture comme étant là devant lui, Rilke fait un mouvement tout intérieur de retournement. C’est le sens du vers « Tu dois changer ta vie !» Le torse d’Apollon qu’il voit dans cette lumière le transforme et le remet en face de sa responsabilité d’Être humain. Est-ce que c’est pas là une expérience très commune ? Ceux qui sont frappés par un poème, un concert, un tableau ne font-ils pas les preuves que cette œuvre les grandit ? Elle éclaire en profondeur les sens de le leur propre existence : je vais voir une pièce de théâtre, elle me transporte… Pourquoi ? Parce que je ne la regarde pas juste comme un spectacle, elle me fait vivre une expérience, elle éclaire ma propre vie, elle me renvoie à moi-même. Pourquoi devant un champ de fleurs, pourquoi devant un cheval au galop, pourquoi devant la mer au clair de lune sommes-nous si profondément réjouit ? Pourquoi en présence d’un ami, notre visage s’éclaire-t-il ? Parce qu’alors notre moi profond s’éveille. Devenez narcissique en ce sens cela veut dire : laissez la beauté être votre Ulysse qui vous reconduit à vous-même. La philosophe Simone Weil, en commentant l’hymne à Demeter évoque cette question d’une manière tout à fait étonnante : le narcisse, écrit-elle, est la fleur qui représente Narcisse, cet être si beau qu’il ne pouvait être amoureux que de lui-même. La seule beauté qui puisse être un objet d’amour pour elle-même, qui puisse être son propre objet est la beauté divine qui apparaît ici-bas sous la forme de la beauté du monde comme un piège pour l’homme. Pourquoi dans ce mythe, Narcisse est-il partout décrit comme un très beau jeune homme ? Parce que sa beauté est celle qui nous permet de nous rencontrer. Devenir narcissique, c’est découvrir notre propre beauté. Mais pourquoi Simone Weil écrit-elle que la beauté est un piège ? Parce que nous croyons qu’elle est extérieure et que du coup nous ne sommes pas inquiet quand nous la rencontrons : « Ah, tiens voilà un joli champs de fleurs… ». Cela nous réjouit, ne nous fait pas peur. Si l’on nous disait : « Retourne-toi en toi-même pour te rencontrer », on aurait pas trop envie de le faire. (…) mais heureusement la beauté nous piège, elle nous bouleverse, elle nous retourne, elle nous donne envie de nous  y abandonner et sans nous en rendre compte nous sommes ainsi ramenés à nous et nous découvrons surpris qu’il y a une véritable splendeur qui y réside. »
Fabrice Midal

Retour à Peter Sloterdijk : la religiosité de l’art

   Dans son essai « Tu dois changer ta vie » dont le titre reprend les dernières lignes du poème de RilkePeter Sloterdijk se livre à une analyse magistrale de ce poème et de sa conclusion, analyse qui permet d’éclairer la spécificité de toute œuvre d’art et du pouvoir mystérieux qu’elle exerce sur nous. La relation complexe qui s’établit entre une œuvre et son spectateur n’est pas univoque, elle est à double sens. Ce qui différencie une œuvre d’art d’un objet banal, c’est qu’elle provoque chez celui qui la découvre un saisissement esthétique, une « illumination privée » pour reprendre les termes utilisés par Sloterdijk. Ce phénomène d’irradiation de l’œuvre d’art peut alors être assimilée à un « regard » et fait qu’elle nous regarde autant qu’elle est regardée. C’est le sens de la première partie du vers final du poème de Rilke : « car il n’y est de point qui ne te voie ». Pour Sloterdijk ce phénomène s’apparente à l’expérience religieuse. L’illumination née de la contemplation de l’œuvre d’art fait d’elle une « puissance mystérieuse » qui a pouvoir sur nous, c’est en quelque sorte une révélation, une épiphanie. La seconde partie du vers final du poème de Rilke : « Tu dois changer ta vie ! » prend alors tout son sens, c’est l’impératif religieux du changement de soi en référence à des valeurs supérieures : « Il ne suffit pas de dire que Rilke, en l’esthétisant, a retransposé l’éthique dans le lapidaire, le cyclopéen, l’antique et le brutal. Il a découvert une pierre qui incarne tout simplement le torse de la « religion », de l’éthique, de l’ascèse en général; une entité qui envoie d’en haut, par rayonnement, un appel réduit à un ordre pur : l’instruction inconditionnelle, l’expression, transpercée de lumière, de l’Être, qui ne peut être compris et ne s’exprime qu’à l’impératif ». On remarquera que tout au long de sa démonstration Sloterdijk n’utilisera jamais le mot « beauté », terme valise habituellement utilisé pour qualifier l’influence mystérieuse que l’œuvre d’art exerce sur nous.

     C’est la puissance de ce sentiment de type religieux propre à l’œuvre d’art que le philosophe Fabrice Midal ne semble pas avoir perçu, réduisant l’action de celle-ci sur son contemplateur à un « émerveillement », un « éclairement » provoqué par sa « beauté » qui agirait de manière essentiellement rationnelle en révélant la véritable nature de notre Être profond et notre désir de changement.

Enki sigle
PS. Quelques jours après avoir rédigé cet article, je publiais une photo de la Basilique Sainte Marie-Madeleine de Vézelay que je venais tout juste de visiter (c’estICI). En recherche d’une citation pour accompagner ce lieu « inspiré », je tombais sur la phrase avec laquelle l’écrivain et homme politique Maurice Barrès a ouvert son roman historique La Colline inspirée une année avant le début de la guerre de 14-18. Cette phrase faisait étrangement écho à l’interprétation de Peter Sloterdijk sur la sculpture de l’Apollon du Louvre : « Il est des lieux qui tirent l’âme de sa léthargie, des lieux enveloppés, baignés de mystère, élus de toute éternité pour être le siège de l’émotion religieuse.(…) Ce sont les temples du plein air. Ici nous éprouvons, soudain, le besoin de briser de chétives entraves pour nous épanouir à plus de lumière. Une émotion nous soulève ; notre énergie se déploie toute, et sur deux ailes de prière et de poésie s’élance à de grandes affirmations ». Comme le torse de la sculpture grecque célébré dans son poème par Rilke, la basilique de Vézelay par son rayonnement agit sur nous pour nous rendre meilleur, nous élever au-dessus de notre condition. Cette influence est péremptoire, l’élancement poétique qui nous emporte ne laisse aucune place au doute, c’est celui des grandes affirmations.

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Cette blessure…


la célèbre chanson de Léo Ferré interprétée magnifiquement par Angelique Ionatos

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Cette blessure
Où meurt la mer comme un chagrin de chair
Où va la vie germer dans le désert
Qui fait de sang la blancheur des berceaux
Qui se referme au marbre du tombeau
Cette blessure d’où je viens

Cette blessure
Où va ma lèvre à l’aube de l’amour
Où bat ta fièvre un peu comme un tambour
D’où part ta vigne en y pressant des doigts
D’où vient le cri le même chaque fois
Cette blessure d’où tu viens

Cette blessure
Qui se referme à l’orée de l’ennui
Comme une cicatrice de la nuit
Et qui n’en finit pas de se rouvrir
Sous des larmes qu’affirme le désir

Cette blessure
Comme un soleil sur la mélancolie
Comme un jardin qu’on n’ouvre que la nuit
Comme un parfum qui traîne à la marée
Comme un sourire sur ma destinée
Cette blessure d’où je viens

Cette blessure
Drapée de soie sous son triangle noir
Où vont des géomètres de hasard
Bâtir de rien des chagrins assistés
En y creusant parfois pour le péché
Cette blessure d’où tu viens

Cette blessure
Qu’on voudrait coudre au milieu du désir
Comme une couture sur le plaisir
Qu’on voudrait voir se fermer à jamais
Comme une porte ouverte sur la mort

Cette blessure dont je meurs


 

De la poule au singe et du singe à l’homme : théorie du bouc émissaire par Boris Cyrulnik.


De l’utilité d’un bouc émissaire en société…

    En appoint à la théorie que René Girard a forgé sur l’origine et la fonction du bouc émissaire (voir l’article lié en fin de texte), j’ai trouvé dans le livre de Boris Cyrulnik, Mémoire de singe et paroles d’homme, quelques pages tout à fait éclairantes sur le sujet. La pratique chez les hommes du détournement de la violence du groupe sur un « bouc émissaire » innocent, considérée souvent comme culturelle alors qu’elle est courante parmi les animaux, serait-elle innée et donc inscrite dans nos gênes ?

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Relevé sur Internet : « j’ai un souci avec l’une de mes poules. Elle est harcelée par les autres, qui tentent de la faire fuir, la pique. Même le coq la mord. Je l’ai isolé 10 jours car elle a été malade (je l’ai retrouvé amorphe dans un coin un matin), elle est de nouveau en pleine forme, le traitement est fini, j’ai tenté de la remettre avec les autres. Et là, rebelote, les autres se sont mises à l’attaquer de nouveau. Du coup, ma poule s’est « vengée » directement en suivant et attaquant mes deux jeunes poulettes soie (qui sont super calmes et qu’aucune autre poule importune) de 4 mois. »


Les textes de Boris Cyrulnik

De la poule…

       Il y a toujours dans un poulailler un individu brimé, battu, plumé, chassé des bons endroits. Cette poule se développe mal, sans cesse agressée, mal nourrie, mal apaisée, elle maigrit, épuise ses glandes surrénales et en cas d’épidémie résiste mal à l’infection. Les autres poules en revanche se portent bien et le groupe paisiblement se coordonne. Mais lorsqu’un expérimentateur enlève cette poule émissaire, les combats hiérarchiques reprennent, les blessures abîment plusieurs individus, le poids moyens des viscères s’abaisse, les surrénales se vident et c’est le groupe tout entier qui devient sensible aux infections, jusqu’au jour où un autre individu prendra cette fonction de poule émissaire et endurera tous les maux du groupe. Alors, le reste du poulailler pourra reprendre sa croissance euphorique.

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Au singe…

    D. Ploog [Un neuro-éthologue] raconte la rencontre et la hiérarchisation de deux groupes de saïmiris, petits singes tropicaux à longue queue prenante. D’abord, ils déchargent une intense agressivité collective. Les femelles de haut rang crient, se menacent et se mordent. Les mâles se défient en violents duels. Finalement un des deux groupes se retire dans un coin et cède le terrain. Alors, dans le groupe des vaincus on assiste à des modifications de structures sociales. Les mâles se disputent et établissent entre eux une nouvelle hiérarchie. Puis ils désignent parmi les mâles subordonnés celui qui servira de souffre-douleur. Le groupe des vaincus concentre son agressivité sur ce bouc émissaire qui rapidement va maigrir, altérer son état général, souffrir de ses blessures et parfois en mourir. Mais par ce stratagème, les autres mâles du groupe vont pouvoir apaiser leur tension, décharger leur agressivité qu’ils n’osaient pas orienter sur les vainqueurs et se sentir de nouveau dominants par rapport à ce singe bouc émissaire dominé. leur moral remonte, le groupe vaincu s’apaise et la sexualité va reprendre.
     Désormais en paix, les deux groupes augmentent leurs contacts sociaux et progressivement fusionnent. L’agression contre le singe bouc émissaire va s’éteindre puisqu’elle n’a plus de raison d’être.

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À l’homme …

      Les pressions d’environnement participent à la constitution des gestes aussi sûrement que nos pulsions biologiques. Lorsqu’on observe en milieu spontané la manière dont les enfants préverbaux se rencontrent dans leur groupe, on se rend compte qu’à ce stade de leur formation le problème qu’ils doivent résoudre en priorité est celui du couple d’opposés agression-apaisement. […] L’agression vient le plus souvent des congénères, lors de la lutte pour un objet stimulant ou un lieu privilégié. […] Certains enfants dominés recherchent la compagnie de leaders apaisants dont ils reçoivent des caresses et des offrandes. En revanche, ils reçoivent aussi l’agression de dominants-agressifs. Ils cherchent alors à rediriger, à orienter l’agression sur un autre enfant. Si bien que ces enfants dominés, peu gestuels, parviennent quand même par cette politique gestuelle de séduction et de détournement de l’agressivité à s’intégrer dans leur groupe. […]

     À la moindre régression quotidienne, à la moindre frayeur, fatigue ou tension, l’étrangeté de l’Autre nous apparaît aussitôt. En cas de difficulté supplémentaire, le groupe va trouver qu’il n’a rien de commun avec cet étrange étranger. En cas de trop vives angoisses l’apaisement du groupe va retrouver ses défenses archaïques : c’est l’Autre étranger qui est coupable de nos angoisses et de nous maux. Les humains retrouvent alors le terrible bénéfice du bouc émissaire.

      Puisque nous vivons en groupes, il faut bien qu’à l’origine nous ayons orienté notre agressivité sur un Autre, il faut bien que notre cohésion se constitue au prix du meurtre d’un Autre. Dés l’instant où l’adversaire est désigné, le groupe, apaisé, assure sa cohésion. Tout groupe est donc coupable d’un pêché originel sans lequel il n’aurait pu se fonder. Il va falloir expier, payer notre faute, sacrifier un membre du groupe, ou une part de nous-mêmes.

Boris Cyrulnik, Mémoire de singe et paroles d’homme – édit. Fayard/Pluriel – 2010 – p.262 à 265.


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