Ils ont dit…


Paroles d’un visionnaire (1)

Lewis Mumford (1895-1990)Lewis Mumford (1895-1990)


La culture des villes, 1938

         « Aujourd’hui, la dégradation de la vie intérieure est symbolisée par le fait que le seul endroit sacré de l’interruption est la toilette privée. »

La culture des villes – chap. 1, sct 5, 1938


La conduite de la vie, 1951

    « Nous arrêtons notre créativité intérieure avec des compulsions externes et des angoisses non pertinentes, à la merci des interruptions constantes par le téléphone et la radio et de l’impression insistante, chronométrant nos vies au mouvement d’une ceinture de production que nous ne contrôlons pas. En même temps, nous donnons autorité à l’estomac, aux muscles, aux organes génitaux – aux réflexes animaux qui produisent des consommateurs obéissants, des man-dresseurs maniaques, des sujets politiques serviles, des automates à bouton-poussoir. »

DÉFI : Diagnostic de notre temps


      « Incapable de se créer une vie significative, la personnalité prend sa propre revanche: du fond profond vient une forme régressive de spontanéité: l’animalité brute fait contrepoids aux stimuli dénués de sens et à la vie vicaire à laquelle l’homme ordinaire est conditionné. Se nourrir spirituellement de ce chaos d’événements, de sensations et d’interprétations sournoises équivaut à essayer de trouver de la nourriture dans un tas d’ordures. »

Chap. 1


       « Nous avons créé un ordre industriel orienté vers l’automatisme, où la faiblesse d’esprit, native ou acquise, est nécessaire à la productivité docile de l’usine; et où une névrose omniprésente est le don final de la vie insignifiante qui émane de l’autre extrémité. »

« L’accomplissement de l’homme »


     « Peut-être jamais auparavant les peuples du monde n’ont été si près de perdre le noyau même de leur humanité; à quoi servent les énergies cosmiques, si elles sont maniées par des hommes désorientés et démoralisés ?»

DÉFI au renouvellement : La promesse de notre époque.


    « Incapable de se créer une vie significative, la personnalité prend sa propre revanche: du fond profond vient une forme régressive de spontanéité: l’animalité brute fait contrepoids aux stimuli dénués de sens et à la vie vicaire à laquelle l’homme ordinaire est conditionné. Se nourrir spirituellement de ce chaos d’événements, de sensations et d’interprétations sournoises équivaut à essayer de trouver de la nourriture dans un tas d’ordures. »

Chap. 1


Un historien visionnaire

   Je connaissais Lewis Mumford depuis mes année d’études aux Beaux-arts pour avoir lu le pavé  monumental de presque 800 pages qu’il avait écrit sur la naissance et l’évolution du fait urbain, « La cité à travers l’histoire ». Je ne m’étais pas alors intéressé à ses travaux anthropologiques et historiques sur l’utilisation des outils et de la technique et l’apparition du langage et de la pensée symbolique. Je me rends compte aujourd’hui combien les analyses et critiques qu’il avait  énoncées depuis le début des années trente sur l’évolution de la civilisation technicienne et capitaliste étaient pertinentes. sa pensée a été influencée par l’économiste et sociologue américain d’origine norvégienne Thorstein Veblen, le biologiste et sociologue britannique Patrick Geddes et l’écrivain américain Herman Melville. Il a pour sa part fortement influencé l’historien et sociologue français Jacques Ellul, les écologistes américains Amory Bloch Lovins et Murray Bookchin, l’économiste britannique Ernst Friedrich Schumacher, le philosophe marxiste Herbert Marcuse, Jaime Semprun et le théoricien de la communication canadien Marshall McLuhan, l’architecte américano-canadien Witold Rybczynski et le paysagiste John Nolen.


Publications traduites en français

  • Le Déclin des villes ou la Recherche d’un nouvel urbanisme (1956), traduit par Genièvre Hurel, Paris, Éditions France-Empire, 1970.
  • Le Mythe de la machine, 2 volumes, (1967-1970), Paris, Fayard, 1974.
  • Technique et Civilisation (en) (1934) ; Paris, Le Seuil, 1950 ; Marseille, Parenthèse, 2016
  • Le Piéton de New York, éd. du Linteau, 2001.
  • Herman Melville (1929, rééd. 1962), Arles, éd. Sulliover, 2006.
  • Les Transformations de l’homme (1956), traduit par Bernard Pecheur, Paris, éd. de l’Encyclopédie des Nuisances, 2008.
  • La Cité à travers l’Histoire (1961, rééd. 1989), Marseille, éd. Agone4, 2011.
  • Art et technique (1951), coédition La Lenteur / La Roue, 2015. Résumé (archive) Résumé [archive] par une des traductrices.
  • Les Brown Decades : Étude sur les arts aux États-Unis 1865-1995, traduit par A. Cruz-Pierre, postface de Thierry Paquot, Éditions Etérotopia, 2015 

J’y pense et puis j’oublie…


porteurs-60porteurs dans l’Himalaya (photographie Gibi Briat)

« portez-vous bien. »
C’est fou ce qu’il faut se porter dans cette vie.

Alexandre Millon

Les invisibles

          Notre monde repose sur les épaules de l’autre. Sur des enfants au travail, sur des plantations et des matières premières payées bon marché : des épaules d’inconnus portent notre poids, obèse de disproportion de richesses. Je l’ai vu.
          Dans les ascensions qui durent bien des jours vers les camps de base des hautes altitudes, des hommes et aussi des femmes et des enfants portent notre poids dans des hottes tressées. tables, chaises, vaisselle, tentes, cuisinières, combustibles, cordes, matériel d’escalade, nourriture pour plusieurs semaines, en somme un village pour vivre là où il n’y a rien.
          Ils portent notre poids pour le prix moyen de trois cents roupies népalaises par jour, moins de quatre euros. Les hottes pèsent quarante kilos, mais certains en portent des plus lourdes. Les étapes sont longues, elles fatiguent le voyageur avec son petit sac à dos et le minimum nécessaire.
          Des porteurs de tout notre confort marchent avec des tongs ou bien pieds nus sur des pentes qui manquent d’oxygène, la température baissant. la nuit, ils campent en plein air autour d’un feu, ils font cuire du riz et des légumes cueillis dans les parages, tant que quelque chose sort de terre. Au Népal, la végétation monte jusqu’à trois mille cinq cents mètres.
           Nous autres, nous dormons dans une tente avec un repas chaud cuisiné par eux.
          Ils portent notre poids et ne perdent pas un gramme. Il ne manque pas un mouchoir au bagage remis en fin d’étape.
          Ils ne sont pas plus faits pour l’altitude que nous, de nuit je les entends tousser. Ce sont souvent des paysans des basses vallées de rizières. Nous avançons péniblement en silence, eux ne renoncent pas à se parler, à raconter, tout en marchant.
          Nous habillés de couches de technologie légère, aérée, chaude, coupe-vent, et cetera, eux avec des vêtements usés, des pulls en laine archiélimés : ils portent notre poids et sourient cent fois plus que le plus extraverti de nos joyeux compères.
         Ils nous préparent des pâtes avec l’eau de la neige, ils nous ont même apportés des œufs ici, à cinq mille mètres. sans eux, nous ne serions ni agiles, ni athlétiques, ni riches. Ils disparaissent en fin de de transport, ils se dispersent dans les vallées, juste à temps pour le travail du riz et de l’orge.

Erri De Luca, « Sur la trace de Nives« , Postface– édit. Gallimard Folio, 2005 – Traduit de l’italien par Danièle Valin.


Fotograf: Jerry Bauer

    C’est par cet hommage aux porteurs des expéditions dans l’Himalaya, à ces obscurs et ces « invisibles » sans lesquels aucune expédition ne serait possible que l’écrivain italien originaire de Naples Erri De Luca débute son livre « Sur la trace de Nives« , l’un des plus beau livre que j’ai lu à ce jour sur l’alpinisme. Nives, c’est la célèbre alpiniste italienne Nives Meroi qui s’est rendue célèbre en gravissant avec son mari Romano Benet quatorze sommets de plus de 8.000 mètres. Le livre est la transcription d’un dialogue entre l’écrivain, lui-même alpiniste, et la grimpeuse lors d’une ascension dans l’Himalaya au cours duquel sont échangés des propos empreints de philosophie humaniste et d’une grande sensibilité sur l’alpinisme et la vie en général. Un livre à lire absolument…


    Oui, notre monde repose sur les épaules de l’autre : enfants des bidonvilles du Bangladesh qui travaillent plus de soixante heures par semaine dans les usines textiles fournisseuses des grandes marques internationales afin que nous puissions acquérir au plus bas prix nos vêtements de marques, travailleurs misérables des mines clandestines de terres rares d’Afrique et d’Asie qui travaillent dans des conditions épouvantables pour que nous puissions acquérir nos chers téléphones portables, travailleurs exploités des plantations de fruits d’Amérique centrale décimés par des maladies causées par les traitements chimiques et les conditions de travail, sans compter le million de travailleurs pauvres qui chez nous se contentent de survivre avec un salaire de 800 euros par mois du fait du temps partiel contraint. Nous y pensons à l’occasion, nous nous révoltons sur le coup et puis nous oublions, continuant sans trop d’état d’âme à acheter nos vêtements, nos téléphones et nos fruits exotiques…

angel-in-hell-1-810x538Enfant travaillant dans une usine textile du Bangladesh (photographie GMB Akash)


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Elles ont dit…


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La Tribune dans Le Monde des 100 (Extraits)

     « Nous sommes conscientes que la personne humaine n’est pas monolithe : une femme peut, dans la même journée, diriger une équipe professionnelle et jouir d’être l’objet sexuel d’un homme, sans être une « salope » ni une vile complice du patriarcat. Elle peut veiller à ce que son salaire soit égal à celui d’un homme, mais ne pas se sentir traumatisée à jamais par un frotteur dans le métro, même si cela est considéré comme un délit. Elle peut même l’envisager comme l’expression d’une grande misère sexuelle, voire comme un non-événement. (…)
     Le viol est un crime. Mais la drague insistante ou maladroite n’est pas un délit, ni la galanterie une agression machiste. (…) 
     Encore un effort, enchaîne le texte, et deux adultes qui auront envie de coucher ensemble devront au préalable cocher via une « appli » de leur téléphone un document dans lequel les pratiques qu’ils acceptent et celles qu’ils refusent seront dûment listées. (…) « cette fièvre à envoyer les +porcs+ à l’abattoir, loin d’aider les femmes à s’autonomiser, sert en réalité les intérêts des ennemis de la liberté sexuelle, des extrémistes religieux, des pires réactionnaires et de ceux qui estiment (…) que les femmes sont des êtres à part, des enfants à visage d’adulte, réclamant d’être protégées (…)
     En tant que femmes, nous ne nous reconnaissons pas dans ce féminisme qui, au-delà de la dénonciation des abus de pouvoir, prend le visage d’une haine des hommes et de la sexualité.   
    Nous défendons une liberté d’importuner, indispensable à la liberté sexuelle. Nous sommes aujourd’hui suffisamment averties pour admettre que la pulsion sexuelle est par nature offensive et sauvage, mais nous sommes aussi suffisamment clairvoyantes pour ne pas confondre drague maladroite et agression sexuelle (…) 
   Une légitime prise de conscience des violences sexuelles exercées sur les femmes, notamment dans le cadre professionnel, cette libération de la parole se retourne aujourd’hui en son contraire: on nous intime de parler comme il faut, de taire ce qui fâche, et celles qui refusent de se plier à de telles injonctions sont regardées comme des traîtresses, des complices ! ». 

Manifeste d’un collectif de 100 femmes dénonçant une « vague purificatoire » dans le journal Le Monde du 9 janvier.

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Inénarrable Sophie de Menthon :
« Alors j’étais en train de réfléchir et je me disais qu’au fond que si mon mari
ne m’avait pas un peu harcelée, peut-être que je ne l’aurais pas épousé…»


dessin de Plantu

La riposte : « #Metoo, c’était bien, mais… » (extrait)

   « On risquerait d’aller trop loin. » Dès que l’égalité avance, même d’un demi-millimètre, de bonnes âmes nous alertent immédiatement sur le fait qu’on risquerait de tomber dans l’excès. L’excès, nous sommes en plein dedans. C’est celui du monde dans lequel nous vivons. En France, chaque jour, des centaines de milliers de femmes sont victimes de harcèlement. Des dizaines de milliers d’agressions sexuelles. Et des centaines de viols. Chaque jour. La caricature, elle est là. (…)
   « C’est du puritanisme. » Faire passer les féministes pour des coincées, voire des mal-baisées : l’originalité des signataires de la tribune est… déconcertante. Les violences pèsent sur les femmes. Toutes. Elles pèsent sur nos esprits, nos corps, nos plaisirs et nos sexualités. Comment imaginer un seul instant une société libérée, dans laquelle les femmes disposent librement et pleinement de leur corps et de leur sexualité lorsque plus d’une sur deux déclare avoir déjà subi des violences sexuelles ? (…)
    « On ne peut plus draguer. » Les signataires de la tribune mélangent délibérément un rapport de séduction, basé sur le respect et le plaisir, avec une violence. Tout mélanger, c’est bien pratique. Cela permet de tout mettre dans le même sac. Au fond, si le harcèlement ou l’agression sont de « la drague lourde », c’est que ce n’est pas si grave. Les signataires se trompent. Ce n’est pas une différence de degré entre la drague et le harcèlement mais une différence de nature. Les violences ne sont pas de la « séduction augmentée ». D’un côté, on considère l’autre comme son égal.e, en respectant ses désirs, quels qu’ils soient. De l’autre, comme un objet à disposition, sans faire aucun cas de ses propres désirs ou de son consentement.      
       Les porcs et leurs allié.e.s s’inquiètent ? C’est normal. Leur vieux monde est en train de disparaître. Très lentement – trop lentement – mais inexorablement. Quelques réminiscences poussiéreuses n’y changeront rien, même publiées dans Le Monde.

Réponse de la militante féministe Caroline De Haas cosignée par une trentaine de militants féministes.

      « Les signataires de la tribune du Monde sont pour la plupart des récidivistes en matière de défense de pédocriminels ou d’apologie du viol. Elles utilisent une nouvelle fois leur visibilité médiatique pour banaliser les violences sexuelles. Elles méprisent de fait les millions de femmes qui subissent ou ont subi ces violences. »

Caroline De Haas à Franceinfo

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Golden Globes : les actrices primées pour la série Big little lies en robes noires.
Honni soit qui mal y pense…


Ils ont dit… (9)


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Imagination et sublimation

     « On a reconnu que le royaume de l’imagination était une « réserve », organisée lors du passage douloureusement ressenti du principe de plaisir au principe de réalité , afin de permettre un substitut à la satisfaction instinctive à laquelle il fallait renoncer dans la vie réelle. L’artiste, comme le névropathe, s’était retiré loin de la réalité insatisfaisante dans ce monde imaginaire, mais à l’inverse du névropathe il s’entendait à trouver le chemin du retour et à reprendre pied dans la réalité. Ses créations, les oeuvres d’art, étaient les satisfactions imaginaires de désirs inconscients, tout comme les rêves, avec lesquels elles avaient d’ailleurs en commun le caractère d’être un compromis, car elles aussi devaient éviter le conflit à découvert avec les puissances de refoulement. Mais à l’inverse des productions asociales narcissiques du rêve, elles pouvaient compter sur la sympathie des autres hommes, étant capables d’éveiller et de satisfaire chez eux les mêmes inconscientes aspirations du désir. De plus elles se servaient, comme « prime de séduction », du plaisir attaché à la perception de la beauté de la forme. Ce que la psychanalyse pouvait faire, c’était — d’après les rapports réciproques des impressions vitales, des vicissitudes fortuites et des oeuvres de l’artiste — reconstruire sa constitution et les aspirations instinctives en lui agissantes, c’est-à-dire ce qu’il présentait d’éternellement humain. »

FreudMa vie et la Psychanalyse, éd. Gallimard, « Idées », pp. 80-81, cité par Frédéric Laupies dans Leçon philosophique sur l’imagination, PUF.


l’animal, un être privé de monde ?


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L’animalité vue par Heidegger

Heidegger     Dans son essai L’animal que je ne suis plus publié en 2011, le philosophe Étienne Bimbenet expose la façon basée sur l’utilisation de la phénomènologie dont Heidegger procéda dans l’un de ses cours professé en 1929-1930 (Concepts fondamentaux de la métaphysique), en s’appuyant sur les travaux antérieurs de Uexküll, à l’examen comparatif de l’homme et l’animal. Il s’agit pour la réflexion de ne pas se laisser enfermer dans le carcan étroit de l’analyse scientifique mais de réintégrer la dimension vivante et sensible de la relation qui unit l’homme à l’animal dans le monde.

Quelques idées-forces structurent cette réflexion :

  • la pierre est « sans monde » (weltlos) car ne possédant pas de système perceptif, elle le peut ressentir les actions de son environnement.
  • l’animal est « pauvre en monde » (weltarm) car même s’il est en relation avec le monde, il est « privé » de la compréhension de ce monde parce qu’il n’en perçoit jamais qu’une version tronquée et appauvrie, celle qui convient à la satisfaction de ses besoins définis par le « cercle » de ses pulsions spécifiques, configuré ou relativisé par les caractéristiques constitutives de son espèce. Ce monde, propre à l’animal, cet espace dans lequel les pulsions peuvent s’exercer, Heidegger l’appellera Umwelt : le monde qui « entoure le vivant », qui l’ « encercle » dans des limites étroites ou bien encore Umgebung, « milieu environnemental ». Cette espace est à considérer comme une « zone de dé-inhibition » dans laquelle l’animal peut décharger ses pulsions et entrer ainsi en relation avec l’étant dans un état d’hébétude ou d’ « accaparement » (Benommenheit) qui constitue l’essence même de l’animalité (Joël Balazut citant Françoise Dastur). 

« La pulsion est une poussée interne de l’organisme, qui pousse l’individu à rechercher satisfaction. C’est une structure d’ouverture — raison pour laquelle au fond le comportement est possible pour l’animal. Cependant la pulsion est toujours pulsion de quelque chose, non pas une ouverture générale. L’accaparement est déjà là : l’animal est emporté par ce système pulsionnel. Il est doublement pris, à la fois par son milieu (qui ne peut jamais être modifié, sauf à mettre en péril l’espèce elle-même) et par ses pulsions. Prison externe et interne, qui fait qu’il n’y a pas d’ouverture au monde. Cet accaparement est quasiment une forme d’hébétude : fascination de l’animal par ses pulsions et par son milieu. Il est dans un état d’hypnose, de conscience hébétée perpétuelle (là où l’hébétude humaine est, le plus souvent, temporaire, comme lors du flottement de la conscience au réveil). L’animal ne peut pas se tenir, il est tenu par. » (Bruce Bégout)

Ce monde, propre à l’animal, ce « milieu de comportement », Heidegger l’appellera Umwelt : le monde qui « entoure le vivant », qui l’ « encercle » dans des limites étroites ou encore Umgebung, « milieu environnemental ». Dans ces circonstances « Le comportement de l’animal n’est jamais une perception de quelque chose en tant que quelque chose ».L’animal vit d’une vie pleine et massive et coïncide dans son être par l’accaparement qui le prive du besoin de parler. Ce qui manque aux animaux, ce n’est pas tant la capacité phonique d’articulation que la façon d’être à distance de soi, de s’absenter, propre à l’existant que possède l’homme en tant que « configurateur de monde ». (Simone Manon, Vivre et Exister.)

« Si plantes et animaux sont privés de langage, c’est parce qu’ils sont emprisonnés chacun dans leur univers environnant sans être jamais situés dans l’éclaircie de l’Être. Or seule cette éclaircie est monde. Mais s’ils sont suspendus sans monde dans leur leur univers environnant, ce n’est pas parce que le langage leur est refusé.»  (Heidegger, Lettre sur l’humanisme)

  • l’homme est « configurateur de monde » (der Mensch ist weltbildend). Françoise Dastur dans son essai Heidegger et la question anthropologique a interprété cette formule en référence au pouvoir de schématisation propre à l’homme qui s’enracine dans l’imagination, pouvoir de configuration ontologique qui serait refusé à l’animal :

« L’Être de l’homme est (…) essentiellement compris, au cours de cette période où Heidegger tente encore de porter à son achèvement la problématique développée dans Être et Temps, à partir de la notion de Bildung, qui signifie indissolublement en allemand à la fois la capacité de donner forme, de configurer, et la formation de l’homme au sens de l’éducation et de la culture. C’est donc en cette capacité de donner forme que réside la différence de l’homme à l’égard de l’animal. »

Gracie
Ma chienne Gracie, privée du monde ?


Relation ambiguë entre l’homme et l’animal

Capture d’écran 2017-12-12 à 14.05.09.png    Etienne Bimbenet relève une ambiguïté dans les  relations qu’entretient l’homme avec l’animal. D’un côté l’homme « accompagne » l’animal en faisant de celui-ci un compagnon, projetant spontanément sur lui de manière anthropomorphique une vision et une pensée sensible et  humaine et de l’autre, en s’appuyant sur les données scientifiques de la biologie et de l’éthologie, pose un regard analytique froid et distant sur l’animal, l’ « excluant » et le « privant »du monde au sens défini par Heidegger.

    Etienne Bimbenet se propose de renverser la méditation heideggérienne en faisant démarrer la réflexion à la naissance de l’homme, c’est-à-dire au moment où les ancêtres de l’homme étaient eux-mêmes des animaux « privés de monde ». Alors que le penseur allemand faisait démarrer sa réflexion à partir du concept de « privation du monde », le philosophe français se propose lui, de l’axer sur le concept  d’ « invention du monde » qui a anticipé ou accompagné l’hominisation.

à suivre….


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Regards croisés : l’attrait du vide


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 Hannaka – Landscape, 2014                     

Vertige

       Il existe dans toute vie et particulièrement à son aurore un instant qui décide de tout. Cet instant est difficile à retrouver; il est enseveli sous l’accumulation des minutes qui sont passées par millions par-dessus lui et dont le néant effraie. Cet instant n’est pas toujours un éclair. Il peut durer tout l’espace de l’enfance ou de la jeunesse et colorer d’une irisation particulière les années en apparences les plus banales. la révélation d’un être peut être progressive. Certains enfants sont si ensevelis en eux-mêmes que l’aube ne paraît jamais se lever sur eux, et l’on est surpris de les voir se dresser comme Lazare, secouant leur linceul qui n’était que des langes. C’est ce qui m’est arrivé : mon premier souvenir de confusion, de rêve diffus s’étendant sur des années. On n’a pas eu besoin de me parler de la vanité du monde : j’en ai senti mieux que cela, la vacuité.
     Je n’ai pas connu d’instant privilégié à partir duquel mon être aurait pris un sens, un de ces instants auxquels par la suite j’aurais rapporté ce qui m’avait été révélé à moi-même. Mais dés l’enfance j’ai connu beaucoup d’états singuliers qui n’étaient, pour aucun d’entre eux, des prémonitions mais des monitions. Dans chacun, il me semblait (car peut-on employer d’autre mot que celui-là) toucher quelque chose situé en dehors du temps. Ma grande affaire aurait dû être de me demander ce que signifiaient exactement ces contacts, d’opérer une liaison entre eux, bref de faire comme tous les hommes qui veulent se rendre compte de ce qui se passe en eux et le confronter avec le monde, transformer mes intuitions en système  —  un système assez souple pour ne pas stériliser ces intuitions. Mais au contraire j’ai laissé ces fleurs se faner l’une après l’autre. J’ai couru de l’une à l’autre — dans des voyages qui n’avaient guère d’autre but.

    Quel âge avais-je ? Six ou sept ans, je crois. Allongé à l’ombre d’un tilleul, contemplant un ciel sans nuages, j’ai vu ce ciel basculer et s’engloutir dans le vide : ç’a été ma première impression du néant, et d’autant plus vive qu’elle succédait à celle d’une existence riche et pleine. depuis, j’ai cherché pourquoi l’un pouvait succéder à l’autre, et, par suite d’une méprise commune à tous ceux qui cherchent avec leur intelligence au lieu de chercher avec leur corps et leur âme, j’ai pensé qu’il s’agissait de ce que les philosophes appellent « le problème du mal ». Or, c’était bien plus profond, et bien plus grave. je n’avais pas devant moi une faille mais une lacune. Dans ce trou béant, tout, absolument tout, risquait de s’engloutir. De cette date commença pour moi une rumination sur le peu de réalité des choses. Je ne devrais pas dire « de cette date » puisque je suis convaincu que les évènements de notre vie — en tout cas les évènements intérieurs  —  ne sont que les révélations successives du plus profond de nous-mêmes. Alors les questions de date importent peu. J’étais un de ces hommes prédestinés à se demander pourquoi ils vivaient plutôt qu’à vivre. En tout cas, à vivre plutôt en marge.

Jean Grenier, Les Îles – collection L’Imaginaire, Gallimard (1959) – pp.23-25

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 Hannaka – Coulures, 2016                     

Entends-tu dans la forêt son cœur se battre
Parfois mes yeux dans le ciel se noient
Et le ciel et la terre tournoient
Comme un manège s’emballant,
la terre se fond dans le ciel à l’envers
Et nous suivons ce mouvement incessant,
Essayant en vain d’attraper des chimères

Hannaka


Ils ont dit… (8)


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Création

      La nature et les modalités de notre production culturelle, ainsi que la façon dont nous réagissons aux phénomènes culturels reposent sur l’artifice de nos souvenirs imparfaits — eux-mêmes manipulés par les sentiments.

Antonio Damasio, L’Ordre étrange des choses, la vie, les sentiments et la fabrique de la culture – édit. Odile Jacob, 2017