Ils ont dit…


Klee,_Angelus_novus
Angélus Novus, l’Ange de Paul Klee si cher
au cœur de Walter Benjamin

Le désespoir de l’ange

    « Un ange, étant incapable de mourir, ne peut courir d’aventures : il aurait beau descendre dans les entrailles du sol, explorer les profondeurs de l’océan, monter en fusée jusqu’à l’étoile polaire… Rien n’y fait ! l’être immortel, avec son invisible cotte de maille, ne peut courir de dangers puisqu’il ne peut pas mourir. peut-être les anges auraient-ils bien envie de mourir pour pouvoir, comme tout le monde, courir des aventures : ils sont condamnés, hélas ! à l’immortalité et meurent peut-être de ne pas mourir ! »

Vladimir Jankékévitch, L’aventure, le sérieux, l’ennui


articles de ce blog liés

 


 

Bouée de sauvetage : « Till the End of the World » (I’ll Love You)


Nick Cave and the Bad Seeds
(I’ll Love You) Till the End of the World – un parfum de Leonard Cohen…
A song from the soundtrack to the film by Wim Wenders

Bouée de sauvetage

    Foutez le monde en l’air, détruisez la planète, noyez-la sous des millions de tonnes d’ordures, empoisonnez l’air, traquez le dernier requin, la dernière baleine, le dernier éléphant et le dernier rhinocéros, Menez la guerre chimique contre les papillons, les abeilles et les oiseaux, stérilisez la terre et la mer, détruisez l’humus et remplacez le plancton par du plastique, gavez vos gosses et vous avec, de nourriture Frankenstein, hypothéquez leur avenir par des injections massives de produits de synthèse, de nanoparticules, de particules radioactives, de métaux lourds, d’hormones variées et de perturbateurs endocriniens, détruisez-vous les uns les autres sous des tonnes de bombes, à la ceinture d’explosifs, au sabre, au canif, avalez la terre toute entière avec votre grande gueule et votre absence totale de goût, enivrez-vous, hantez les quartiers minables peuplés de cafards, les bas-fonds aux rues jonchées de tessons de bouteilles et de vomissures, gueulez après votre chien, votre femme ou vos gosses, cognez-les pour libérer votre frustration et votre colère et soudain vous voilà redevenu ridiculement un petit enfant qui prie, non pas un Dieu en lequel il ne croit plus, mais simplement pour pouvoir se blottir l’espace d’un instant contre le sein d’une madone charnelle aux yeux anthracite ou azurés comme le ciel, aux longs cheveux bouclés noirs comme le charbon ou immaculés comme la neige…

     Hypocrite et pathétique…

Enki sigle 

Notre Dame de Grasse - Musée des Augustins de Toulouse, vers 1460-1480

Till the End of the World (1991)

It was a miracle I even got out of Longwood alive,
this town full of men with big mouths and no guts;
I mean if you can just picture it,
the whole third floor of the hotel gutted by the blast
and the street below showered in shards of broken glass,

and all the drunks pouring out of the dance halls
staring up at the smoke and the flames ;
and the blind pencil seller waving his stick
shouting for his dog that lay dead on the side of the road ;
and me, if you can believe this,
at the wheel of the of the car
closing my eyes and actually praying ;
not to God above but to you, saying :

Help me, girl ; help me, girl
I’ll love you till the end of the world
With your eyes black as coal
and your long dark curls

Some things we plan,
we sit and we invent and we plot and cook up ;
others are works of inspiration, of poetry ;
and it was this genius hand that pushed me up the hotel stairs
to say my last goodbye
to a hair as white as snow and of pale blue eyes
[saying :]
I gotta go ; I gotta go,
the bomb in the bread basket are ready to blow

in this town of men with big mouths and no guts,
the pencil seller’s dog, spooked by the explosion,
leaping under my wheels as I careered out of Longwood
on my way to you waiting in your dress,
in your dress of blue

I said:
Thank you, girl; thank you, girl
I’ll love you till the end of the world
with your eyes black as coal
and your long, dark curls

and with the horses prancing through the fields,
with my knife in my jeans and the rain on the shield ;
I sang a song for the glory of the beauty of you
waiting for me
in your dress of blue

Thank you, girl. Thank you, girl
I’ll love you till the end of the world
with your eyes black as coal
and your long, dark curls
°°°


 

Conduites à risques : la parabole du corbeau charognard


l’Aventureux et l’Aventurier

corbeau.jpg

     Je roule sur une voie de contournement de l’agglomération. Cette voie est très encombrée en début et fin de journée aux heures d’entrée et de sortie des entreprises et des bureaux mais à cette heure de la journée la circulation est fluide, les véhicules sont espacés d’une quinzaine de mètres environ et roulent à une vitesse rapide. Soudain, dans le champ de vision de mon pare-brise, je vois un corbeau s’envoler du bas-côté de la voie juste après le passage du véhicule qui me précédait, se poser sur la route, donner quelques coups de bec nerveux sur ce qui semble être la dépouille d’un petit animal sur le sol avant de s’envoler précipitamment pour échapper à mes roues. La scène n’a duré que deux à trois secondes. Jetant un coup d’œil dans mon rétroviseur, je vois le volatile répéter la même scène avant d’échapper de justesse au véhicule qui me suit.
       Depuis combien de temps se livrait-il à ce jeu macabre dans l’entre-deux qui sépare le plaisir et la mort ? J’imaginais la torture mentale subie par cet animal tiraillé entre le désir irrépressible d’apaiser sa faim ou de goûter à ce succulent festin qui lui fait prendre tous les risques et son réflexe de survie qui lui ordonnait de s’échapper au plus vite. Une becquetée de plus, une mauvaise appréciation de la vitesse du véhicule qui se précipitait sur lui et c’était la mort assurée : « S’il vous plait, encore un instant, Monsieur le bourreau… ». Cela m’a rappelé l’histoire de Blanquette, la chèvre de Monsieur Seguin citée par Alphonse Daudet dans les Lettres de mon moulin dont l’un des passages m’avait particulièrement ému lorsque j’étais enfant. C’était celui dans lequel l’auteur décrivait la petite chèvre se battre courageusement contre le loup durant une grande partie de la nuit — bien que n’ayant aucune illusion sur la fin du combat — pour pouvoir bénéficier encore un peu, avant de mourir, du plaisir de déguster ces succulents brins d’herbe tendre qu’elle était venue chercher dans la montagne :  « Ah ! la brave chevrette, comme elle y allait de bon cœur ! Plus de dix fois, je ne mens pas, (…), elle força le loup à reculer pour reprendre haleine. Pendant ces trêves d’une minute, la gourmande cueillait en hâte encore un brin de sa chère herbe ; puis elle retournait au combat, la bouche pleine… Cela dura toute la nuit. »

chevre07

     Cette histoire m’a fait penser à certaines conduites à risques sportives ou comportementales prisées par certains jeunes qui les mènent à approcher la mort au plus près. Dans l’Aventure, le Sérieux et l’Ennui, Vladimir Jankélévitch distingue, dans la pratique de l’Aventure, le profil de l’Aventureux de celui de l’Aventurier. L’Aventureux est celui qui s’engage dans l’Aventure sans idée préconçue ni calcul et qui de ce fait accepte le surgissement de l’inattendu et toutes ses conséquences. Son engagement dans l’Aventure est donc radical puisqu’il peut conduire au bouleversement complet de son existence. Au contraire de l’Aventureux, l’Aventurier est un calculateur, il poursuit un but qui se situe certes à la marge de la société mais qui s’insère dans un cadre bien délimité. Pour lui l’Aventure est un fond de commerce qu’il exploite de manière rationnelle et qui de ce fait doit, autant que faire se peut, éviter l’inattendu. Dans cet ordre d’idées, si Blanquette, la chèvre de Monsieur Seguin, par son comportement impulsif et non rationnel qui lui fait préférer la vie sauvage à la vie sécurisée mais ennuyeuse de la domesticité, est sans conteste une Aventureuse, le corbeau charognard qui prend des risques savamment calculés n’est lui qu’un Aventurier opportuniste. On retrouve cette dichotomie dans les conduites à risques. Certaines apparaissent « sous contrôle », même si ce contrôle n’est que relatif car le propre de tout jeu digne de ce nom est de laisser une part ne serait-elle que minime au hasard et à l’impondérable qui est la mort, d’autres sont totalement incontrôlées et voient de ce fait le risque de leur pratique fortement augmenté.

Enki sigle

 


Ils ont dit…


Capture d’écran 2017-11-03 à 13.14.34.png
François Chauveau – Carte du Tendre (extrait), 1654

°°°

   « L’aventure amoureuse est une enclave dans le Sérieux prosaïque de la quotidienneté, comme la principauté de Monaco, avec son casino, ses zouaves et ses palmiers, est une enclave dans le département des Alpes-Maritimes. »

Vladimir Jankélévitch, L’Aventure, l’Ennui, le Sérieux

°°°


Human connectome project

 


Human connectome project.jpg

La fabrique du cerveau – ARTE
Documentaire de Cécile Denjean, 2017 – 53 mn

     « Dans les laboratoires du monde entier, la course au cerveau artificiel a déjà commencé. Enquête sur ceux qui tentent de transformer l’homme en être digital afin de le libérer de la vieillesse et de la mort.
Capture d_écran 2017-10-22 à 03.00.18       La science-fiction a inventé depuis longtemps des robots « plus humains que l’humain », mais ce fantasme n’a jamais été plus près d’advenir. Aujourd’hui, des neuroscientifiques et des roboticiens se sont donné pour objectif de créer un cerveau artificiel capable de dupliquer le nôtre. Leur but : extraire l’ensemble des informations « programmées » dans notre cerveau pour les télécharger dans une machine qui nous remplacera et vivra éternellement. Rêve ou cauchemar ? Du Japon aux États-Unis, pionniers en la matière, Cécile Denjean (« Le ventre, notre deuxième cerveau ») enquête aux frontières de la science et de la fiction, sur des recherches aux moyens démesurés. Éternité digitale La « brain race » (« course au cerveau ») a aujourd’hui remplacé la « space race » (« course spatiale »). Après le séquençage du génome, la cartographie complète des connexions neuronales humaines, le Connectome, constitue le nouvel horizon de nombreuses recherches en cours. Cette « carte » du cerveau, récemment esquissée, comporte encore beaucoup de zones inexplorées. Pourra-t-on un jour « télécharger » les données d’une conscience individuelle comme on installe un logiciel ? Les enjeux diffèrent considérablement selon les acteurs. Dans le cas de grands projets scientifiques financés par les gouvernements, il s’agit de mieux comprendre le cerveau. Pour les transhumanistes, le but avoué est d’atteindre l’immortalité. Quant à l’empire Google, qui s’y intéresse également de près, il ambitionne de créer une intelligence capable d’apprendre et d’interagir avec le monde. Cette quête insensée, si elle aboutit un jour, offrira-t-elle l’éternité digitale à quelques milliardaires ? Donnera-t-elle naissance à une intelligence artificielle mondiale et désincarnée ?  »  

À voir absolument pour comprendre où l’on 
nous mène sans nous demander notre avis…  


Transcender l’humain

Transcender : du latin transcendere de scando « monter » avec le préfixe trans-.
1) Faire dépasser à quelque chose ou quelqu’un ses limites habituelles, normales.
(Religion) L’essence de Dieu est inconnaissable, non seulement pour nous, mais en soi, parce qu’elle transcende toute catégorie, parce que Dieu est superessentiel.  (Louis Rougier, Histoire d’une faillite philosophique: la Scolastique, 1966)   –  (Wictionnaire)


Pour en savoir plus


La femme est l’avenir de l’homme…


Capture d_écran 2017-10-21 à 20.40.40     Capture d_écran 2017-10-21 à 20.40.16

Chassé croisé

   La femme est l’avenir de l’homme *
—   Et l’avenir de la femme, c’est quoi, alors ?
—   L’homme, sans doute… 
—   Ah ! c’est un chassé croisé, alors ! Voilà pourquoi, ils ne font                          jamais que se croiser…

Enki sigle

 * titre d’une chanson de Jean Ferrat inspirée d’un vers d’Aragon « L’avenir de l’homme est la femme»

 


 

Le meilleur des mondes arrive… Préparez-vous !


ob_30e242_131206-no3i9-cerveau-neurone-represent

    Êtes-vous prêts à recevoir ce qui va suivre ? Un libraire à qui je parlais du livre d’où est tiré l’extrait présenté ci-après m’a déclaré n’avoir pu le terminer, ne pouvant supporter le pessimisme noir qui s’en dégageait. Effectivement, ce n’est pas seulement Billancourt que ce livre va désespérer, ni même le XVIe arrondissement, mais l’humanité toute entière, à l’exception des laudateurs de la culture geek, des grands capitaines de l’industrie numérique,  de certains politiques et des militaires qui verront sans doute là (et qui voient déjà) l’opportunité d’étendre leur pouvoir sur les corps et les esprits. Ce texte pose le problème de la liberté humaine dans son essence même puisqu’il aboutit à nier son existence dans la mesure où sommes serions totalement privés de libre arbitre. Nous croyons pouvoir raisonner et décider de nos choix en pleine liberté alors que notre cerveau n’est qu’un champs de bataille où, à tout moment, sous l’action de stimulis extérieurs et d’exigences organiques, prolifèrent, se confrontent et se combinent des milliers, voire des millions d’algorithmes biologiques forgés par notre histoire propre mais aussi par l’espèce humaine toute entière. Bref, pour toutes nos pensées et toutes nos actions, nous serions prédéterminés. Révoltés par cette idée, vous allez alors décider de tenter d’échapper à ce déterminisme en vous y opposant par tous les moyens mais c’est un combat perdu d’avance car même les formes que prendra cette opposition ne peuvent échapper à ces algorithmes. Cela vous choque ? Mais pourtant cela n’est rien comparé à ce que nous promettent les apprentis sorciers qui travaillent aujourd’hui à la maîtrise de de cette science des algorithmes et accumulent patiemment les milliards de données qui nous sont attachées. Elucubrations ? Mais ne voyons-nous pas déjà poindre le monde orwellien qui nous est promis… Vous voulez un exemple ? Prenons le cas de la médecine, dans laquelle des sociétés américaines comme Google et Apple investissent actuellement des milliards de dollars, finançant des programmes de recherches et rachetant des entreprises spécialisées. D’autres sociétés, américaines elles aussi, investissent dans le décryptage du génome humain. Leur but ultime ? Amasser le maximum de données concernant notre vie : notre ADN et celui de nos parents, nos comportements (centres d’intérêt, occupations, emploi du temps, bilan santé, etc), données qui, mises à jour quotidiennement par le fichage dont nous sommes déjà l’objet, sont destinées à être croisées avec l’ensemble des données scientifiques et statistiques disponibles dans le but ultime, grâce à l’utilisation d’algorithmes spécifiques, d’établir des diagnostics, nous soigner en définissant les traitements les plus adaptés, nous opérer (c’est déjà le cas pour les opérations du cerveau ou de l’œil) et même faire de la médecine prédictive. Ces algorithmes vous permettront de vivre mieux et plus longtemps grâce à des actions préventives.  Plus besoin de médecins, ni de chirurgiens, les algorithmes et les machines vous soigneront avec un taux de réussite nettement supérieurs à ceux de la médecine traditionnelle. Voici ce que prédisait il y a peu de temps le chirurgien-urologue spécialiste du transhumanisme Laurent Alexandre : « Il y a un risque très sérieux que, dans quinze ans à peine, nous soyons tous soignés grâce à des algorithmes développés par quelques grands groupes américains, capables de croiser les données génétiques du malade avec l’ensemble des connaissances scientifiques disponibles. Ce sont ces algorithmes qui feront les diagnostics et préconiseront les traitements. » Pourquoi hésiterions-nous s’il y va de notre santé, de notre durée de vie et de son confort et de celle de nos proches ? De la même manière que nous sommes prêts à dévoiler nos secrets les plus intimes à notre médecin ou à notre psychiatre, il est prévisible que nous n’hésiterons pas longtemps à nous livrer corps et âmes à ces entités abstraites que sont ces sociétés pour qui nous ne sommes pas des individus mais de simples données et qui, de ce fait, ne peuvent éprouver aucun sentiment à notre égard, empathie ou hostilité… En êtes-vous sûr ? Un traitement, pour être efficace, doit être accepté par le patient qui doit se trouver dans de bonnes disposition mentales. N’ayez crainte, Google aura tout prévu, un dispositif d’accompagnement psychologique parfaitement adapté à votre personnalité défini par un algorithme vous conseillera ou même vous prendra en charge à l’hôpital ou à votre domicile dés le début du traitement : rythme de vie, loisir, choix des lectures et des films à regarder, visites, etc. Vous n’aurez à vous occuper de rien, vous serez comme un nourrisson dans les mains les attentionnées et les plus sûres, celle de Maman Google… Évidemment, il y a un risque, c’est que Maman Google, propriétaire de vos données, se transforme en mère indigne ou en marâtre et les cèdent dans un but commercial à des entreprises qui seraient intéressées pour leurs besoins commerciaux propres ou, beaucoup plus grave, à vos employeurs potentiels qui trouveront un intérêt certain à ne pas investir sur un employé qui, pour des raisons génétiques, présente une forte probabilité de développer un cancer avant l’âge de quarante ans ou dont le profil psychologique le rendrait, selon leur point de vue, inapte à l’emploi à pourvoir…


csm_Metropolis-Robot_0f6387882c

 Grand Algo

    Maintenant, projetons nous encore plus loin et imaginons que l’ensemble des données physiques, sociales et personnelles qui auront été réunies au niveau mondial ainsi que tous les algorithmes qui conditionneront la marche du monde soient réunis et croisés au sein d’un gigantesque système informatique qui en effectuera la synthèse. Avec un tel système, on peut penser que la marche du monde pourrait être optimisée et même faire l’objet de prédictions. Désignons ce système sous l’appellation de Grand Algo. C’est à lui que nous ferons appel pour déterminer nos règles de vie et définir ce qui sera le mieux pour nous. Nous pourrions même obtenir des prédictions sur notre avenir. Dans le passé,  le monde a déjà connu des entités omniscientes qui contrôlaient la vie des hommes, leur avenir et rendait de ce fait inutile l’exercice de leur libre arbitre, les hommes leurs avaient donné un nom, celui de divinités

      Je pense pour ma part ne jamais voir ce meilleur des mondes…
      Bon courage !

Enki sigle


Le sens de la vie vu par Yuval Noah Harari

    Nous voyons donc que le moi est aussi un récit imaginaire, tout comme les nations, les dieux et l’argent. Chacun de nous a en lui un système raffiné qui se débarrasse de la plupart des expériences pour ne garder que quelques morceaux choisis, les mêle à des bribes de films que nous avons vus, de romans que nous avons lus, de discours que nous avons entendus, de rêvasseries que nous avons goûtées puis, à partir de ce fatras, tisse une histoire apparemment cohérente sur qui je suis, d’où je viens et où je vais. Cette histoire me dit ce que je dois aimer, qui haïr et que faire de moi-même. Cette histoire peut même me pousser à à sacrifier ma vie, si l’intrigue l’exige. Chacun son genre. les uns vivent une tragédie, les autres habitent un drame religieux qui n’en finit pas; certains abordent la vie comme si c’était un film d’action, et pas mal se conduisent comme dans une comédie. mais à l’arrivée, ce ne sont que des histoires.

     Quel est alors le sens de la vie ? Pour le libéralisme, nous ne devons pas espérer qu’une entité extérieure nous fournisse un sens tout prêt. Chacun — électeur, acheteur et spectateur — devrait plutôt se servir de son libre arbitre pour créer du sens — pour sa vie, mais aussi pour l’univers entier.
     Les sciences de la vie sapent cependant le libéralisme en soutenant que l’individu libre n’est qu’une fiction concoctée par un assemblage d’algorithmes biochimiques. À chaque instant, le mécanismes biochimiques du cerveau créent un flash d’expérience qui disparaît aussitôt. D’autres flashes apparaissent et disparaissent en un rapide enchaînement. Ces expériences instantanées ne s’ajoutent pas pour former une essence durable. Le moi narrateur essaie d’imprimer un ordre à ce chaos en tissant une histoire interminable, où chaque expérience de ce gente a sa place, et a donc un sens durable. Si convaincante et tentante qu’elle puisse être, cependant, cette histoire est une fiction. Les croisés du Moyen Âge pensaient que Dieu et le ciel donnaient du sens à leur vie. Tous sont pareillement dans l’illusion. (…)

    Toutefois, dés lors que les situations scientifiques hérétiques se traduiront en technologie du quotidien, en activités de routine et en structures économiques, il deviendra de plus en plus difficile de continuer ce double jeu, et nous — ou nos héritiers — auront probablement d’un nouveau package de croyances religieuses et d’institutions politiques. À l’aube du troisième millénaire, ce n’est pas l’idée philosophique selon laquelle « il n’y a pas d’individus libres » qui menace le libéralisme, mais des technologies concrètes. Nous allons bientôt être inondés d’appareils, d’outils et de structures extrêmement utiles qui ne laissent aucune place au libre arbitre des individus. la démocratie, le marché et les droits de l’homme y survivront-ils ?

Yuval Noah Harari, Hom deus. Une brève histoire de l’avenir. Chap. Le sens de la vie –Edit. Albin Michel, pp.325-327


apple-mac-30-ans-01-macintosh-512kmon premier ordinateur
le macintosh 128K

Histoire vraie : Petit Algo

      En rapport avec ce propos, j’ai  une anecdote personnelle à vous conter. C’était à la fin des années quatre-vingt (la préhistoire pour certains) et j’avais décroché une étude d’urbanisme pour la réalisation d’un lotissement communal sous la condition de maîtriser les données financières de sa réalisation car la commune en serait le maître d’ouvrage. Sans réfléchir, confiant dans mes capacités qu’à l’époque j’estimais illimitées, j’avais accepté, sachant à peine ce qu’était un taux d’intérêt. Le contrat en poche, j’avais filé directement à la principale librairie de ma ville pour faire l’acquisition de cinq à six ouvrages imposants et particulièrement rébarbatifs traitant des mathématiques financières. Après une semaine, à l’aide de tables trigonométriques, je savais calculer  le montant des remboursements mensuels d’un prêt en fonction du taux choisi et du nombre d’années de remboursement et, dans ce remboursement, la part relevant des intérêts et du capital. Mieux, j’avais appris à maîtriser les conséquences d’un différé d’amortissement. Je pensais être tiré d’affaire mais ce n’était que le début d’un abominable cauchemar. Pour mettre en forme les nombreuses simulations que je devais réaliser et calculer dans l’objectif de choisir le meilleur montage financier, je devais inscrire dans de multiples tableaux en deux dimensions de nombreuses données et variables (coût d’acquisition du terrain et des travaux, prix de vente, date de vente, apport initial, montant de l’emprunt, taux de l’emprunt, durée de l’emprunt, choix ou non d’un amortissement) et réaliser le calcul d’ensemble à l’aide d’une simple calculette manuelle (les ordinateurs grand public venaient à peine d’apparaître). Les tableaux sur lesquels le travaillais étaient composé d’environ 30 colonnes et vingt-cinq lignes et  comportaient donc 750 cellules qui devaient toutes être remplies à la main en fonction des variables choisies qui résultaient, elles d’un calcul préalablement effectué; il fallait ensuite établir de manière manuelle à l’aide de ma calculette la somme des valeurs des cellules de chaque colonne et de chaque lignes, soit 55 additions au total, et vérifier que les totaux des colonnes et des lignes étaient bien identiques, objectif qui malheureusement, avec un calcul manuel quand bien même accompagné d’un effort soutenu d’attention, n’était atteint que dans la moitié des cas. Il fallait alors recommencer l’ensemble des calculs pour découvrir l’erreur. Cette torture récurrente, car c’en était une, subie pour chacune des simulations, semblable au supplice de la goutte d’eau, me faisait perdre un temps précieux et m’exaspérait… Je devenais fou !

    Ayant parlé de ce problème à un ami informaticien, celui ci me déclara disposer d’une solution. Il s’apprêtait en effet à ouvrir dans ma ville la première boutique de vente d’ordinateurs personnels, en l’occurrence les tous-premiers macintosh 128K (128 K de mémoire vive). Avec l’ordinateur étaient fournies 3 disquettes porteuses de logiciels sommaires : une disquette de jeux, une disquette avec un logiciel de traitement de texte , MacWrite, je crois, et enfin une disquette avec un tableur du nom de Multiplan. Mon ami me fit avec ce logiciel une démonstration rapide, me montrant comment monter un tableau, introduire les données et lancer les fonctions de calculs qui, à ma grande surprise, donnèrent un résultat instantané. Je fis immédiatement l’acquisition de l’un de ces appareils et fébrilement, tard dans la nuit, élaborait mon tableau aux 750 cellules, entrait l’ensemble des données, appliquait à chaque colonne et chaque ligne la fonction de calcul adéquate et, ce travail réalisé, donnait l’ordre d’effectuer les calculs en appuyant de manière théâtrale sur la touche de commande : en moins d’une seconde les résultats s’affichèrent aux extrémités des lignes et des colonnes indiquant un résultat identique. Ce moment fut pour moi celui d’une révélation de nature religieuse, une hiérophanie au sens de « manifestation du sacré » telle qu’elle a été définie par Mircea Eliade. Transporté de stupéfaction et de bonheur je m’agenouillais, plein d’admiration et de reconnaissance, au pied de cette vulgaire boite faite de plastique et de circuits intégrés tel un sauvage au pied de son dieu totem et me prosternais devant lui. Voilà, comment un athée, rationaliste pur et dur, sous l’action impulsive d’algorithmes biologiques venus du fond des âges et inscrits de manière indélébile dans son cerveau, face à un événement de nature extraordinaire, retrouvait spontanément les automatismes de pensée et de comportement de l’espèce au mépris de toute rationalité…

AAEAAQAAAAAAAAhyAAAAJDI0ZmQyODE0LThiOGUtNDRiOC1hOWI0LThhNDE0ZmM1ZjkzZQ