Pourquoi avons nous besoin de créer des monstres ? (et de les contempler…)


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     Giovanni Battista de’ Cavalieri (1525-1601) était un graveur, dessinateur et éditeur italien actif à Venise puis à Rome de 1550 à 1590. On lui a reproché son manque de créativité et d’avoir surtout copié des  originaux d’autres graveurs notamment ceux de son compatriote Enea Vico (1523-1567) et de l’allemand Hans Burgkmair (1473-1531). Les illustrations reproduites ci après figurent dans l’ouvrage  « Opera nel a quale vie molti Mostri de tute le parti del mondo antichi et moderne… » édité à Rome en 1585 par Cavalieri lui-même et seraient fortement inspirées des gravures de bois de Burgkmair qui avaient été largement diffusées en Italie à l’époque où cet ouvrage avait été édité. (crédit site laporteouverte, c’est  ICI )


Voici une version colorisée des gravures de l’ouvrage de Cavalieri

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La monstruosité

      « La monstruosité amène tout d’abord à une réflexion sur la peur de l’inconnu. « Le monstre effraie parce qu’il évoque la possibilité d’une structure du chaos. Il est un marasme fonctionnel. Or, du point de vue de l’homme, cette formation contraire aux lois de la nature doit être punie d’une manière ou d’une autre. Ainsi observe-t-on souvent l’impression, chez le personnage moderne, d’être partagé psychiquement. Son comportement devient alors ambigu et son apparence change au gré des humeurs et des circonstances, à l’instar des nains des traditions celtique et germanique. Celui qui se retrouve devant cette sorte de monstre découvre une personnalité protéiforme, c’est-à-dire multiple, fluctuante et dangereusement insaisissable. »

Maud Massila, « Le monstre à visage humain »
Histoires de monstres à l’époque moderne et contemporaine, volume X, Cahiers Kubaba, Université de Paris-I Panthéon Sorbonne, Paris  L’Harmattan 2007


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Au revoir…


article lié


Julia Kristeva : les Nouvelles maladies de l’âme


Capture d_écran 2017-07-10 à 10.30.23     « La maladie de l’âme… la belle expression platonicienne n’a de cesse d’être d’actualité. Non seulement elle est prompte à revenir d’époque en époque, mais elle semble particulièrement friande de la nôtre. Que cette maladie désigne une vague tristesse, un taedium vitae, ou, plus grave, une dépression, elle implique tout à la fois la souffrance morale et la souffrance physique. L’âme et le corps sont divisés mais se retrouvent dans la douleur si bien que « la maladie de l’âme vient de ce que nous avons un corps ».   (Extrait de la présentation du livre de J. Pigeaud « La maladie de l’âme ».)


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Les nouvelles maladies de l’âme, Extrait : Les nouveaux patients existent-ils ?

a199 L’expérience quotidienne semble démontrer une réduction spectaculaire de la vie intérieure. Qui a encore une âme aujourd’hui ? On ne connaît que trop le chantage sentimental digne de feuilletons télévisés, mais il n’exhibe que l’échec hystérique de la vie psychique, bien connu par l’insatisfaction romantique et le vaudeville bourgeois. Quant au regain d’intérêt pour les religions, on est en droit de se demander s’il résulte d’une recherche ou, au contraire, d’une pauvreté psychique qui demande à la foi une prothèse d’âme pour une subjectivité amputée.

     Car le constat s’impose : pressés par le stress, impatients de gagner et de dépenser, de jouir et de mourir, les hommes et les femmes d’aujourd’hui font l’économie de cette représentation de leur expérience qu’on appelle une vie psychique. L’acte et sa doublure, l’abandon, se substituent à l’interprétation du sens.

    On n’a ni le temps ni l’espace nécessaire pour se faire une âme. Le simple soupçon d’une pareille dérision paraît dérisoire, déplacé. Ombiliqué sur son quant à soi, l’homme moderne est un narcissique peut-être douloureux mais sans remord. La souffrance le prend au corps — il somatise. Quand il se plaint, c’est pour mieux se complaire dans la plainte qu’il désire sans issue. S’il n’est pas déprimé, il s’exalte d’objets mineurs et dévalorisés dans un plaisir pervers qui ne connait pas de satisfaction. Habitant d’un espace et d’un temps morcelés et accélérés, il a souvent du mal à se reconnaître une physionomie. sans identité sexuelle, subjective ou morale, cet amphibien est un être de frontière, un « borderline » ou un « faux-self ». Un corps qui agit, le plus souvent même sans la joie de cette ivresse performative. L’homme moderne est en train de perdre son âme. Mais il ne le sait pas, car c’est précisément l’appareil psychique qui enregistre les représentations et leurs valeurs signifiantes pour le sujet. Or, la chambre noire est en panne.

     Bien entendu, la société dans laquelle l’individu moderne s’est formé ne le laisse pas sans recours. Il en trouve un, parfois efficace, dans la neurochimie : les insomnies, les angoisses, certains accès psychotiques, certaine dépressions s’en trouvent soulagés. Et qui aura à y redire ? Le corps conquiert le territoire invisible de l’âme. Dont acte. Vous n’y êtes pour rien. Vous êtes saturés d’images, elles vous portent, elle sous remplacent,vous rêvez. Ravissement de l’hallucination : plus de frontières entre le plaisir et la réalité, entre le vrai et le faux. Le spectacle est une vie de rêve, nous en voulons tous. Ce « vous », ce « nous » existe-t-il ? Votre expression se standardise, votre discours se normalise. D’ailleurs avez-vous un discours ?

      Quand vous n’êtes pas pris en charge par la drogue, vous êtes « pansés » par les images. Vous noyez vos états d’âme dans le flux médiatique, avant qu’ils ne se formulent en mots. L’image a l’extraordinaire puissance de capter vos angoisses et vos désirs, de se charger de leur intensité et d’en suspendre le sens. Ça marche tout seul. la vie psychique de l’homme moderne se situe désormais entre les symptômes somatiques (la maladie avec l’hôpital) et la mise en image des ses désirs (la rêverie devant la télé). Dans cette situation, elle se bloque, s’inhibe, se meurt. Pourtant, on ne voit que trop bien les bénéfices d’un tel réglage. Plus encore qu’une commodité ou une nouvelle variante de l’« opium du peuple », cette modification de la vie psychique préfigure peut-être une nouvelle humanité, qui aura dépassé, avec la complaisance psychologique, l’inquiétude métaphysique et le souci pour l’être. N’est-ce pas fabuleux, quelqu’un qui se satisfait d’une pilule et d’un écran.

    L’ennui, c’est que le trajet d’un tel surhomme est parsemé d’embûches. Difficultés relationnelles et sexuelles, symptômes somatiques, impossibilité de s’exprimer et malaise engendré par l’emploi d’un langage qu’on finit par ressentir « artificiel », « vide » ou  « robotisé », conduisent à de nouveaux patients sur le divan de l’analyste. Ils ont souvent l’apparence des analysants « classiques ». mais sous les allures hystériques et obsessionnelles percent vite les « maladies de l’âme » qui évoquent, sans s’y confondre, les impossibilités des psychotiques à symboliser des traumas insoutenables. Les analystes sont conduits dés lors à inventer de nouvelles nosographies qui tiennent compte des « narcissismes » blessés, des « fausses personnalités », des « états limites », des « psychosomatiques ». par delà le différences de ces nouvelles symptomatologies, un dénominateur commun les réunit : la difficulté à représenter. Qu’elle prenne la forme du mutisme psychique ou qu’elle essaie divers signaux ressentis comme « vides » ou « artificiels », cette carence de la représentation psychique entrave la vie sensorielle, sexuelle, intellectuelle et peut porter atteinte au fonctionnement biologique lui-même. L’appel est fait alors au psychanalyste, sous des formes déguisées, à restaurer la vie psychique pour permettre une vie optimale au corps parlant.

    Ces nouveaux patients sont-ils produits par la vie moderne qui aggrave les conditions familiales et les difficultés infantiles de chacun et les transforme en symptômes d’une époque ? Ou bien la dépendance médicale et la ruée vers l’image seraient-elles les variantes contemporaines de carence narcissiques propres à tous les temps ? Enfin, s’agit-il d’un changement historique des patients, ou plutôt d’un changement dans l’écoute des analystes qui affinent leur interprétation de symptomatologies auparavant négligées ? […] Il n’en reste pas moins qu’un analyste qui ne découvre pas, dans chacun de ses patients, une nouvelle maladie de l’âme, ne l’entend pas dans sa véritable singularité. De même, en considérant que, par-delà les nosographies classiques et leur nécessaires refontes, les nouvelles maladies de l’âme sont des difficultés ou des incapacités de représentation psychique qui vont jusqu’à mettre à mort l’espace psychique, nous nous plaçons au cœur même du projet analytique.

Julia Kristeva, Les Nouvelles maladies de l’âmeédit. Fayard, 1993.

Michael Kenna - Vidal Cain, Jardin des Tuileries, Paris, France. 2,010

le Cain d’Henri Vidal au Jardin des Tuileries, photo de Michael Kenna, 2010


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Enfance – Mère et fils


Trouble in gender

Mary Ellen Mark, on the set of Fur, mother and son

    En fait, ce cliché pris en 2005 par la talentueuse photographe américaine Mary Ellen Mark qui nous a quitté récemment après une longue carrière de plus de 40 ans ne représente pas une mère et son fils comme pourrait le laisser supposer la tenue du personnage adulte mais l’acteur Robert Downey, Jr. enlaçant son fils Indio – Fur, Steiner Studios, Brooklyn, New York, 2005


Enfance : ravissement


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Julia Margaret Cameron – I wait, 1872 (photo recadrée)

Ravissement d’une âme d’enfant

     — Non, pour la musique, je ne dirais pas que j’ai éprouvé, jadis, quand j’étais enfant, un coup de foudre. Ça n’a pas été non plus une vocation. Ç’a été plus terrible et j’étais encore beaucoup trop petite pour que ce soit une vocation. C’est très proche d’une sensation de vertige panique. Mon père était musicien —  et pourtant cela ne concernait pas mon père. C’était comme dans l’angoisse. On a l’impression d’être engloutie par un tourbillon d’émotions dont on ne resurgira pas. On ne remontera pas. On coule. Il n’y a plus de bord. on ne retrouvera plus l’équilibre. Cela arrive quand on est très amoureuse. Pour moi c’est la définition. Sentez-vous ce vertige ? C’est le signe. L’abîme est là et il s’ouvre vraiment et il aspire vraiment. J’ai connu cette sensation totale, qui fait tomber corps et âme, une seule fois. J’étais vraiment petite. Je ne savais pas encore lire.

      Nous, les deux enfants, nous n’avions pas le droit de monter à l’étage de mon grand-père. […]
      Je fonce dans l’escalier, je fonce sur le parquet noir du couloir, je ne sais plus quel est le motif, je ne sais plus quel peut bien être le défi, j’ouvre la porte. Ils étaient tous les quatre en train de jouer. Cela faisait un bruit si intense. Plus fort que l’océan. Je n’avais jamais rien entendu d’aussi fort. Chacun avait son lampadaire auprès de lui. Chacun avait son pupitre en bois devant lui. Mon grand-père avait le visage couché sur son violon. Il était le plus vieux des quatre et il tenait les yeux fermés. Mon père  — qui avait tous les dons  — était capable de jouer n’importe quel instrument. Il devait tenir la partie d’alto. Personne ne m’avait entendue entrer. Ils jouaient quelque chose d’incroyablement rapide. Ils jouaient une œuvre bouleversante. Je pense maintenant que c’était du Schubert.

     Une jeune femme très belle, au violon, les yeux grands ouverts, face à moi, ne me voyait pas. Elle me souriait mais elle ne me voyait pas.
    C’était une tristesse trop grande, vertigineuse, qui ne cessait pas, qui même s’accroissait.
    Tristesse trop grande même s’il n’y a jamais de tristesse trop grande pour les petits. Les petits connaissent les terreurs qui sont les premières, les terreurs princeps, celles qui sont sans référence dans l’expérience, qui plus jamais ne se retrouvent sur leur chemin. Les pires. Les tristesses abyssales.
     Je restai assise par terre, le dos contre la porte. Toute la surface de ma peau était couverte de grains de poule. Tous mes petits poils à peine poussés d’enfant étaient hérissés. Je tremblais. Ce n’était pas du bonheur ou du malheur. Ce n’était pas psychologique. Je ne sais pas de quoi mon corps tremblait. je les ai écoutés jusqu’au bout. Quand tout a été fini, pendant qu’ils rangeaient leurs instruments dans les boîtes noires, je suis allée demander à mon grand-père  — lui parlant tout bas dans son oreille — si je pouvais venir les autres fois où ils joueraient.

     —  Si tu restes assise dans un coin bien sage comme tu l’as fait aujourd’hui, bien sûr, Éliane.

Pascal Quignard, Villa Amalia – édit. folio Gallimard, pp. 169 à171


Franz Schubert String Quartet : La Mort et la jeune fille, Second mouvement

     Une musique à la fois rapide, bouleversante et triste de Franz Schubert jouée par un quartet, je n’ai pas trouvé mieux que la Mort et la Jeune fille (Der Tod und das Mädchen) dans son deuxième mouvement…


Home, sweet home : Villa Amalia


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   La chambre d’hôtel est glacée. Elle voudrait qu’il y eut du feu. Elle pense : « Il me faut une cheminée. J’ai besoin d’une cheminée. J’ai besoin d’un toit. J’ai besoin de donner de soins à quelque chose de plus concret qu’un chant. J’ai besoin d’un jardin où préparer ce printemps. J’ai besoin d’une maison »


      « O Solitude » d’Henry Purcell par Alfred Deller

« Une voix solitaire se lève sans adresse
au fond de l’âme,
Aussi immatérielle qu’un rayon de soleil,
Extase au sein de la nature,
Nativité du Temps. »             Katherine Philips

     Le beau visage chargé de mystère d’Isabelle Huppert que le réalisateur Benoît Jacquot a choisie en 2009 pour son adaptation à l’écran du roman de Pascal Quignard, Villa Amélia, a fini par s’imposer à moi et incarner totalement à mes yeux Ann Hidden, cette musicienne, héroïne du roman de Pascal Quignard comme si les deux personnages, l’actrice et celle qu’elle interprétait, n’en faisait plus qu’un. Ann est à un instant crucial de son existence où elle éprouve le besoin d’une rupture radicale avec les êtres et les lieux où elle a vécu. Elle quitte son compagnon Thomas après avoir découvert qu’il l’avait trahie, démissionne de son emploi d’éditrice et après avoir mis en vente sa maison de Paris, s’enfuit sans but précis, ivre de liberté retrouvée, à travers l’Europe. Cette fuite la conduit tout d’abord à Bruxelles, puis à Liège, puis Maastricht d’où elle gagne l’Allemagne et remonte le Rhin jusqu’en Suisse pour se diriger vers l’Engadine d’où, après un séjour d’une semaine, elle gagne l’Italie. Ce qu’elle cherche, dans cette fuite éperdue qui semble sans but, elle le dit elle-même dans un moment d’introspection, c’est son destin : « Si le destin est cet élan qui, provenu d’un autre lieu du monde que de soi, s’empare d’un être pour l’attirer à sa suite, sans qu’il en comprenne à aucun moment la nature, alors elle avait un destin. Elle en était consciente. Elle se dit :  — Je ne sais pas où je vais mais j’y cours avec détermination. Quelque chose me manque où je sens que je vais aimer m’égarer.» C’est à Naples que va se terminer son périple ou, plus précisément, dans  une île, celle d’Ischia qu’elle compare à un animal indépendant et surprenant lors d’une conversation téléphonique à Georges, un ami d’adolescence miraculeusement retrouvé juste avant son départ qui reste son seul lien avec sa vie passée. Ann va connaître à Ischia la solitude mais aussi une certaine forme de bonheur qui parfois s’y attache en tissant un lien avec la nature méditerranéenne et une masure perchée sur les flancs d’une falaise dominant la mer dont elle déclarera être tombée amoureuse.


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« O Oh how I ! » : J’ai placé en exergue de cet article, outre le visage d‘Isabelle Huppert l’interprétation par le contreténor britannique Alfred Deller du magnifique chef d’œuvre de la musique vocale « O Solitude » composé par le compositeur baroque anglais Henry Purcell (1659-1695) à partir d’un poème éponyme de la célèbre poétesse anglo-galloise Katherine Philips (1632-1664), l’« incomparable Orinde », traduit d’une œuvre originale du poète français Marc-Antoine Girard de Saint-Amand  (1594-1661). Ce sont les paroles de cette œuvre que chantonne Ann, l’héroïne du roman de Quignard, parce qu’ils font écho à sa vie.


Coup de foudre

    L’air sentait les toutes premières roses.
    Il faisait doux.
    Elle s’était baignée. Elle s’était allongée sur la plage de l’hôtel en contrebas de la piscine. Elle lisait un livre qu’elle avait emprunté à la bibliothèque de l’hôtel et qui racontait l’histoire de l’île dont elle s’était éprise.
    Le sable était d’un gris plus pâle que le ciel de l’aube.
    Elle se tourna vers la colline bleue et, dans la colline bleue, elle eut l’impression de voir un toit bleu.
    C’était le vendredi saint. C’était le 25 mars.

    À Georges :
    —  J’ai vu le sentier dans les eucalyptus. Je n’ai pas vu la maison. Quand on est sur la plage, le pin parasol à l’aplomb de la plage le masque. Et de la route de la corniche on ne voit qu’une petite partie du toit bleu. (…)
    Et elle lui parla de la villa qu’elle avait découverte quelques heures plus tôt dans les fourrés.

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     Elle s’y rendit de nouveau.
     C’était finalement assez loin de la plage. Il fallait monter par un petit sentier assez ardu, dense, opaque, avant de se retrouver face à face avec la façade en pierre noire volcaniques. La maison était en effet surmontée d’un toit de pierres volcaniques si luisantes qu’elles paraissait bleues.

    Elle la vit plus de vingt fois avant de songer qu’elle l’habiterait un jour.
    Elle l’aima avant de penser qu’on pût aimer d’amour un lieu dans l’espace.
    La maison sur la falaise à vrai dire était presque une maison invisible. Soit qu’on fût sur la plage, ou attablé dans la gargote où elle mangeait une salade à midi, ou encore de la route, on ne pouvait pas voir beaucoup plus que la seconde moitié de son toit bleu, à mi-côté, à partir du flanc qui donnait sur la mer.
    La terrasse comme la maison avaient été creusées pour la plus grande part dans la roche elle-même.
    Elle n’était pas à vendre.
    Elle était inhabitée.

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     Abritée dans la roche, la villa dominait entièrement la mer.
     À partir de la terrasse la vue était infinie.
    Au premier plan, à gauche, Capri, la pointe de Sorrente. Puis c’était l’eau à perte de vue. Dés qu’elle regardait elle ne pouvait plus bouger. Ce n’était pas un paysage mais quelqu’un. Non pas un homme, ni un dieu bien sûr, mais un être.
     Un regard singulier.
     Quelqu’un. Un visage précis et indicible.
     […]

    Un jour, étant revenue, la vieille paysanne, excédée, s’était emportée contre cette jeune touriste venue d’Ischia Porto qui l’importunait alors qu’elle était à son travail. Elle lui intima fermement de la laisser en paix. Même, pour se faire bien comprendre, elle se mit à crier sur elle. Alors Ann, haussant elle-même la voix, avait saisi vivement les deux mains de la paysanne de San Angelo et s’était emportée à son tour. Criant absurdement :
     —  Vous ressemblez à ma mère ! Vous criez contre moi comme maman !
     Alors la vieille agricultrice s’était effondrée en sanglots.

    Il fallait être devant la maison, si longue, de plain-pied, sans étage, pour en comprendre la force singulière. La vieille fermière de Cava Scura elle-même ne put s’empêcher de faire silence et de la contempler en la redécouvrant. Les fourrés et la haie étaient d’un vert très foncé, presque noir, presque aussi noir que la roche. La terrasse était elle-même très longue — aussi longue que la paroi volcanique.
      Ou on ne voyait que les arbres de la colline qui l’enveloppait, ou on ne voyait que la mer.
     Partout la mer.
     Ann aimait de plus en plus ce lieu, cette vue immense sur la mer. Elle ne parlait pas.      Elle laissait faire la vieille femme dont elle tenait de nouveau la main, laquelle ne parlait pas davantage.
     Une espèce de pluie lumineuse enveloppait la maison. C’était quelque chose d’immatériel, légèrement opaque, comme un brouillard de lumière, comme la substance élevée et granulée de l’air.

    — Pourquoi n’habitez-vous pas ici ?
     — Les jambes pour le corps, les souvenirs pour le cœur.
     Telle fit l’énigme que lui proposa son amie la paysanne de Cava Scura puis elle ajouta :
     — L’été vous ne pouvez pas savoir combien la lumière est violente. Et la chaleur !      Comment dire ? Comment vous appelez-vous, signorina ?
     — Ann.
     — Moi je m’appelle Amalia.
     […]
    — Eh bien, Anna, je ne vous dis pas ce que la chaleur, ici, peut devenir ! Quelle bête effrayante cela peut être !

     Aucune des clefs qu’elle avait apportées dans son sac ne parvint à entrer dans les serrures de la porte.
     La fermière s’assoie sur des claies et des piquets amassés dans le coin de la porte, fort mécontente d’être montée pour rien.
     Devant elle, la terrasse sur toute la longueur couverte de chaises, de tables, de vieilles caisses de citronniers morts, de jarres vides.
     Derrière elle le mur du fond était noir. C’était la lave nue du volcan. Les murs externes étaient faits de tufs jaune. Les fenêtres poussiéreuses qui se suivaient donnaient sur la mer immense et bleue de la baie.
     On entrevoyait deux grandes cheminées crayeuses derrière les carreaux sales.
    Le silence s’avançait sur la terrasse, se glissait entre les tables et les chaises de fonte rouillées disposées un peu partout.
     Ann vint s’accroupir auprès d’Amalia, le dos contre la porte.
     Elles se reposèrent.

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     La location fut lente à être décidée. Non pas à cause de la somme d’argent, assez faible, qu’elles fixèrent très vite entre elles. Pendant un an « Anna » ne verserait quasi rien parce qu’elle prendrait à sa charge tous les travaux nécessaires. mais il fallut obtenir l’accord des autres membres de la famille d’Amalia avant d’engager le stratus eux-mêmes.

     Ann n’avait pas la clé de la maison mais elle continuait de monter sans cesse le sentier abrupt.
     Elle était amoureuse — c’est-à-dire obsédée.
    De ce jour elle ne songea même plus à ce que Georges appelait la hutte le long de l’Yonne à Teilly. Ni la maison de Paris qu’elle avait mise en vente. Ni la demeure de sa mère en Bretagne.
     Elle aimait de façon passionnée, obsédée, la maison de zia Amalia, la terrasse, la baie, la mer. Elle avait envie de disparaître dans ce qu’elle aimait. Il y a dans tout amour quelque chose qui fascine. Quelque chose de beaucoup plus ancien que ce qui peut être désigné par les mots que nous avons appris longtemps après que nous sommes nés. Mais ce n’était plus un homme qu’elle aimait ainsi. C’était une maison qui l’appelait à la rejoindre. C’était une paroi de montagne où elle cherchait à s’accrocher. C’était un recoin d’herbes, de lumière, de lave, de feu interne, où elle désirait vivre. Quelque chose, aussi intense qu’immédiat, l’accueillait à chaque fois qu’elle arrivait sur le surplomb de lave. C’était comme un être indéfinissable, euphorisant, dont on ne sait par quel biais on se voit reconnue par lui, rassurée, comprise, entendue, appréciée, soutenues, aimée.

     Elle trouva en contrebas une grotte et deux criques où nager sans être vue de quiconque. C’était une côte difficile. Les criques y étaient minuscules. sans cesse les roches volcaniques les surplombaient et en rendaient l’accès malaisé.
     On escalade, on regarde s’il n’y a personne sur le sable noirâtre en contrebas. parfois un anneau en fer pour accrocher un bateau. Parfois quelques marches d’escalier en ciment permettent de descendre dans la mer Tyrrhénienne sans qu’il soit besoin de sauter.
      Ses cheveux redeviennent longs. Ses épaules demeurent étroites malgré les natations de l’aube et du soir. Elle nage désormais chaque jour dans ces criques. Elle dépose ses vêtements dans la petite étable.

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La remise des clés

     Puis ils s’approchèrent tous les trois de la porte. Ann voulut redonner la clé au vieux Filosseno qui lui fit un un signe impératif. Ce fut elle qui glissa la clé dans la porte.
    La clé tourna sans difficulté mais il fallut que le vieil homme lance violemment son épaule dans le bois de la vaste porte pour qu’elle s’ouvrit soudain.
     Tous les trois entrèrent.
     La maison était sèche. Elle sentait un mélange de chat, de jasmin, de poussière.
     Ni Ann ni le vieil homme ne parvinrent à ouvrir les fenêtres sauf une.
   L’air s’y engouffra et souleva une énorme quantité de poussière où ils se mirent à suffoquer […]
     Amalia ressortit en pleurant.
    Ann finit de parcourir les deux longues pièces dans de violentes quintes de toux qui résonnaient étrangement dans les salles presque vides. (Il restait une table et huit chaise, un grand Zeus enlevant Europe en plâtre, des fauteuils défoncés; elle fit tout retirer par la suite; elle ne garda que le miroirs à dorures sur le acheminées, dont elle fit blanchir l’or.) […]
     À chaque pas la poussière se levait — et aussi des papillons de nuit.

     Quand ils furent ressortis, quand la toux rauque le quitta, le vieil homme dit :
     — Anna, il faut que je vous montre encore une chose. Il y a une source chaude au-dehors.
     C’était une source naturelle dans la roche bouchée par un gros morceau de tissu. Filosseno tira sur le bouchon de toile; Un peu d’eau brûlante s’égoutta dans une vasque rongée par l’eau chaude, sulfureuse, du volcan.

    Le soleil se couchait.
    La maison commençait à rougir.
    Ils restaient debout.
    Ils n’avaient plus rien à dire. Alors ils voulurent rentrer chez eux.

    Ann les les raccompagna jusqu’à la camionnette du frère d’Amalia. Le vieux Filosseno refusa de reprendre les clés.

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    Après qu’ils furent partis, Ann Hidden remonta. Quand elle déboucha du sentier, arrivant sur la terrasse, devant la première fenêtre toute rouge, un grand buisson de groseilles rouges semblait brûler dans le soleil du soir.
     Le souvenir de son petit frère jadis sur son lit à Paris l’étreignit.
     Elle dut s’asseoir dans un des vieux fauteuils en fonte rouillée de la terrasse.
  Elle éprouva sur toutes les parties de son corps dans le silence presque incompréhensible (sans doute dû au retrait de la terrasse et des deux cavités des longues salles dans la paroi du volcan) l’extraordinaire étreinte que le lieu entretenait avec la nature. On ne voyait pas d’autres maisons. On ne voyait que la mer, le ciel, et maintenant la nuit qui enveloppait tout.

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     Elle conserva sa chambre à l’hôtel mais son corps vivait dans la villa sur la colline. Elle lava tout avec l’eau de la source d’eau chaude. Il arriva qu’elle y couche — ou du moins qu’elle s’y étende et s’y endorme parce qu’à la moindre insomnie elle y était montée.
    Dans la fin de la nuit elle saluait les bergers qui étaient déjà là à tournoyer sur la colline avec leurs bêtes.
    En une minute le soleil crevait la surface de la mer et tout était éclaboussé de lumière. Le lieu était peu à peu gagné par la profondeur. La distance provenait d’abord des sons qui naissaient partout; Tout apparaissait aux premiers instants dans une espèce de substance crémeuse mêlée peu à peu de violet et de noir.
    Puis de vert autour des arbres et sur le flancs de la colline.
    Alors les ombres surgissaient autour des formes. Elles mettaient  en relief les maisons et les animaux.

     En attendant qu’elle put habiter la longue villa sur la mer, Ann jeta, bêcha, fit livrer des fleurs, fit porter des sacs de terreaux, des jarres, des petits arbres, des citronniers.
     Pour le lieu même, attendant qu’il fut électrifié et repeint, elle n’acheta pas grand-chose : une immense bergère au coussin de velours jaune pâle (il fallut la désosser et la hisser avec des cordes). Un fauteuil en cuir.
     Le reste (les bibliothèques, la cuisine, les étagères, les placards), elle fit presque tout faire par le menuisier quia mena les planches sur place avec un âne.
     Il fallut deux ânes pour monter le ciment, les châssis, les chambranles, les rayonnages, le rouleaux de fils électrique, les pioches, les truelles, les pelles, les beaux tuyaux de cuivre pour dériver l’eau d’une citerne située une dizaine de mètres opus haut et afin de nasaliser la source d’eau chaude.

     À mi-pente, dans l’étable où elle mettait jusque-là ses vêtements quand elle se changeait pour aller se baigner dans les criques, ils entassèrent les sacs et les pots de peinture à l’intérieur d’un vieux bahut moitié de bois moitié de terre.

     Tous les amants on peur. Elle avait terriblement peur de ne pas convenir à la maison. Elle eut peur de ne pas savoir s’y prendre en lançant les travaux. Peur d’en altérer la force. Peur de rompre un équilibre. Peur aussi d’être déçue. Peur de ne pas être aussi heureuse qu’elle pensait qu’elle allait l’être quand elle avait découvert la villa pour la première fois.

Pascal Quignard, Villa Amalia – éd. folio Gallimard 2006 – pp. 128 à 146

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    Deux ans avaient passé. Elle revint à Ischia pour voir la vieille Amalia parce que cette dernière lui avait écrit. Elle lui demandait pudiquement de venir.
     Elle mourut — pour ainsi dire — ses mains dans ses mains.
     Elle revit Filosseno alors.
   Elle s’installa dans un hôtel de San Angelo — qui se trouvait à six kilomètres de la ferme de Cava Scura.
    Elle n’alla pas revoir de l’autre côté de l’île la longue maison au toit presque bleu qui avait été édifiée autrefois pour la grand-tante de son amie.

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Dieu est fumeur de havanes…


Serge Gainsbourg et Catherine Deneuve

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     Serge était vraiment un copain, pas un ami – un copain ! D’ailleurs, il me disait que je me comportais comme un garçon. Le soir, je l’accompagnais, on est beaucoup sortis ensemble à une époque où il avait une vie très difficile. Je rigolais beaucoup avec lui, il était très drôle, mais évidemment, voir un homme et une femme, Catherine Deneuve et Serge Gainsbourg sortir, presque tous les soirs, cela fait parler. Il y a toujours cette ambiguïté : moi-même, je verrais un homme et une femme sortir une, deux, trois fois ensemble, à la fin je me dirais : tiens ? Mais nos relations étaient celles de copains.

    Il ne détestait pas donner l’apparence d’une ambiguïté dans une relation avec une femme, même s’il ne la touchait pas. C’est la faiblesse de beaucoup d’hommes. Quand on leur dit : « Alors, dis donc, il paraît que »… Eh bien, ils ne démentent pas ! Les hommes ne démentent pas par vanité. […] Serge, ça le flattait de laisser planer autour de lui que toutes les femmes qui l’approchaient, il les tombait.

     C’est un homme qui a eu un mal fou à se remettre de son physique, mais aussi de son échec en tant que peintre. Ce ratage, sa laideur physique sont les deux éléments qui l’ont poussé à rechercher autre chose, et ces deux ratages ont créé une provocation qui l’a amené à construire un autre univers, à une forme de génie. Et puis je trouve qu’il avait un charme fou !

Interview de Catherine Deneuve dans Paris Match, 1997


« Finissez ou je sonne ! »


Marcel Proust : À l’ombre des jeunes filles en fleurs

Van Dongen - Les jeune sfilles en fleurs
Van Dongen – la bande des Jeunes Filles en fleurs

« et après nous jouerons à ce que vous voudrez »

     Notre héros, depuis sa rencontre sur la digue de Balbec avec la « petite bande » de jeunes filles en fleurs a fini par jeter son dévolu sur la jeune Albertine qui semble ne pas être indifférente à ses avances. Ne lui a-elle-pas fait passer un billet sur lequel elle avait écrit  « Je vous aime bien » et ne vient-elle pas de l’inviter ce soir dans sa chambre du Grand-Hôtel à l’insu de sa duègne de tante en multipliant de manière ingénue des promesses de douceurs ?

     Je restai seul avec Albertine. « Voyez-vous, me dit-elle, j’arrange maintenant mes cheveux comme vous les aimez, regardez ma mèche. Tout le monde se moque de cela et personne ne sait pour qui je le fais. Ma tante va se moquer de moi aussi. Je ne lui dirai pas non plus la raison. » Je voyais de côté les joues d’Albertine qui souvent paraissaient pâles, mais ainsi, étaient arrosées d’un sang clair qui les illuminait, leur donnait ce brillant qu’ont certaines matinées d’hiver où les pierres partiellement ensoleillées semblent être du granit rose et dégagent de la joie. Celle que me donnait en ce moment la vue des joues d’Albertine était aussi vive, mais conduisait à un autre désir qui n’était pas celui de la promenade mais du baiser. Je lui demandai si les projets qu’on lui prêtait étaient vrais. « Oui, me dit-elle, je passe cette nuit-là à votre hôtel et même comme je suis un peu enrhumée, je me coucherai avant le dîner. Vous pourrez venir assister à mon dîner à côté de mon lit et après nous jouerons à ce que vous voudrez. J’aurais été contente que vous veniez à la gare demain matin, mais j’ai peur que cela ne paraisse drôle, je ne dis pas à Andrée, qui est intelligente, mais aux autres qui y seront ; ça ferait des histoires si on le répétait à ma tante ; mais nous pourrions passer cette soirée ensemble. Cela, ma tante n’en saura rien. Je vais dire au revoir à Andrée. Alors à tout à l’heure. Venez tôt pour que nous ayons de bonnes heures à nous », ajouta-t-elle en souriant.

   Les propos énoncés par la jeune fille vont échauffer les sens du jeune homme et éveiller en lui le démon du désir. En se dirigeant vers l’hôtel où l’attendait Albertine, il ne pouvait s’empêcher de ressasser ses paroles :  « je me coucherai avant le dîner. Vous pourrez venir assister à mon dîner à côté de mon lit et après nous jouerons à ce que vous voudrez », « Venez tôt pour que nous ayons de bonnes heures à nous ». Les espoirs que nourrissait son imagination débridée devinrent vite des certitudes. Espiègle Albertine ! Prétextant un léger rhume,  elle avait avancé son coucher pour le recevoir au lit dans sa tenue de nuit et elle lui promettait de pratiquer des jeux selon son désir. Qu’était cette promesse, sinon une invitation en bonne et due forme aux jeux de l’amour ? Sous l’effet de la l’exacerbation du désir, les moments précédant la rencontre vont être pour le jeune homme la source d’une confusion qui va emporter la totalité de son Être. Il va être pris d’une sensation ambivalente de vertige, tout à la fois délicieuse et terrifiante par l’angoisse que générait cette situation nouvelle à laquelle il n’avait pas encore jamais été confronté. Le moment où le destin consent à ce que les espoirs les plus fous se réalisent est aussi pour l’homme celui de l’ultime vérité où la réalité de son être va se révéler. Le désir du jeune amoureux est tel qu’il voit maintenant Albertine, le monde et même l’univers à l’aune de son désir. La chambre abritant Albertine est devenue un reliquaire sacré abritant la précieuse substance rose de son corps, cette substance dont il se sent le dépositaire et l’héritier et dont il pourra disposer bientôt selon son bon plaisir pour procéder à des rites délicieux. J.P. Sartre, pour définir la puissance d’action du désir, parle d’envoûtement, et c’est effectivement sous l’emprise d’un envoûtement qui annihile toute sa raison que notre amoureux se précipite vers la chambre d’Albertine. L’ordre et la consistance du monde ont changé, son corps ne se déplace plus dans ce banal élément terrestre qu’est l’air mais dans dans un élément inconnu fait de l’essence même du bonheur. Par la fenêtre, le monde extérieur est devenu un monde érotisé où les collines sont des seins bombés qui se dressent face au ciel et dans cette univers nouveau qui semble fait pour satisfaire ses désirs il se sent devenu surpuissant, il est une force brutale qui a avalé le monde et l’univers tout entier, il est une volonté, il est un dieu, il est le désir incarné et il fond sur sa bien-aimée souriante, au cou dénudé, au longues tresses noires bouclées défaites pour lui arracher un baiser…

von Dongen - le Tango de l'archange (détail), 1923.pngVan Dongen – le Tango de l’archange, 1923

« Finissez ou je sonne ! »

     Qu’allait-il se passer tout à l’heure, je ne le savais pas trop. En tous cas le Grand-Hôtel, la soirée, ne me sembleraient plus vides ; ils contenaient mon bonheur. Je sonnai le lift pour monter à la chambre qu’Albertine avait prise, du côté de la vallée. Les moindres mouvements, comme m’asseoir sur la banquette de l’ascenseur, m’étaient doux, parce qu’ils étaient en relation immédiate avec mon coeur ; je ne voyais dans les cordes à l’aide desquelles l’appareil s’élevait, dans les quelques marches qui me restaient à monter, que les rouages, que les degrés matérialisés de ma joie. Je n’avais plus que deux ou trois pas à faire dans le couloir avant d’arriver à cette chambre où était renfermée la substance précieuse de ce corps rose — cette chambre qui, même s’il devait s’y dérouler des actes délicieux, garderait cette permanence, cet air d’être, pour un passant non informé, semblable à toutes les autres, qui font des choses les témoins obstinément muets, les scrupuleux confidents, les inviolables dépositaires du plaisir. Ces quelques pas du palier à la chambre d’Albertine, ces quelques pas que personne ne pouvait plus arrêter, je les fis avec délices, avec prudence, comme plongé dans un élément nouveau, comme si en avançant j’avais lentement déplacé du bonheur, et en même temps avec un sentiment inconnu de toute puissance, et d’entrer enfin dans un héritage qui m’eût de tout temps appartenu. Puis tout d’un coup je pensai que j’avais tort d’avoir des doutes, elle m’avait dit de venir quand elle serait couchée. C’était clair, je trépignais de joie, je renversai à demi Françoise qui était sur mon chemin, je courais, les yeux étincelants, vers la chambre de mon amie. Je trouvai Albertine dans son lit. Dégageant son cou, sa chemise blanche changeait les proportions de son visage, qui, congestionné par le lit, ou le rhume, ou le dîner, semblait plus rose ; je pensai aux couleurs que j’avais eues quelques heures auparavant à côté de moi, sur la digue, et desquelles j’allais enfin savoir le goût ; sa joue était traversée du haut en bas par une de ses longues tresses noires et bouclées que pour me plaire elle avait défaites entièrement. Elle me regardait en souriant. À côté d’elle, dans la fenêtre, la vallée était éclairée par le clair de lune. La vue du cou nu d’Albertine, de ces joues trop roses, m’avait jeté dans une telle ivresse, c’est-à-dire avait pour moi la réalité du monde non plus dans la nature, mais dans le torrent des sensations que j’avais peine à contenir, que cette vue avait rompu l’équilibre entre la vie immense, indestructible qui roulait dans mon être, et la vie de l’univers, si chétive en comparaison. La mer, que j’apercevais à côté de la vallée dans la fenêtre, les seins bombés des premières falaises de Maineville, le ciel où la lune n’était pas encore montée au zénith, tout cela semblait plus léger à porter que des plumes pour les globes de mes prunelles qu’entre mes paupières je sentais dilatés, résistants, prêts à soulever bien d’autres fardeaux, toutes les montagnes du monde, sur leur surface délicate. Leur orbe ne se trouvait plus suffisamment rempli par la sphère même de l’horizon. Et tout ce que la nature eût pu m’apporter de vie m’eût semblé bien mince, les souffles de la mer m’eussent paru bien courts pour l’immense aspiration qui soulevait ma poitrine. La mort eût dû me frapper en ce moment que cela m’eût paru indifférent ou plutôt impossible, car la vie n’était pas hors de moi, elle était en moi ; j’aurais souri de pitié si un philosophe eût émis l’idée qu’un jour même éloigné, j’aurais à mourir, que les forces éternelles de la nature me survivraient, les forces de cette nature sous les pieds divins de qui je n’étais qu’un grain de poussière ; qu’après moi il y aurait encore ces falaises arrondies et bombées, cette mer, ce clair de lune, ce ciel ! Comment cela eût-il été possible, comment le monde eût-il pu durer plus que moi, puisque je n’étais pas perdu en lui, puisque c’était lui qui était enclos en moi, en moi qu’il était bien loin de remplir, en moi, où, en sentant la place d’y entasser tant d’autres trésors, je jetais dédaigneusement dans un coin ciel, mer et falaises. « Finissez ou je sonne », s’écria Albertine voyant que je me jetais sur elle pour l’embrasser. Mais je me disais que ce n’était pas pour rien faire qu’une jeune fille fait venir un jeune homme en cachette, en s’arrangeant pour que sa tante ne le sache pas, que d’ailleurs l’audace réussit à ceux qui savent profiter des occasions ; dans l’état d’exaltation où j’étais, le visage rond d’Albertine, éclairé d’un feu intérieur comme par une veilleuse, prenait pour moi un tel relief qu’imitant la rotation d’une sphère ardente, il me semblait tourner, telles ces figures de Michel Ange qu’emporte un immobile et vertigineux tourbillon. J’allais savoir l’odeur, le goût, qu’avait ce fruit rose inconnu. J’entendis un son précipité, prolongé et criard. Albertine avait sonné de toutes ses forces.

Marcel Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs – pp.322-336


     Notre amoureux aura appris que l’amour est une alchimie où le désir de l’un n’est pas univoque et doit coïncider avec le désir de l’autre. Tout est affaire de température, de présence et de dosage de certains ingrédients qui doivent entrer en réaction en contact l’un de l’autre pour produire la cristallisation espérée. Il subsiste dans cette recherche à l’aveugle du cristal philosophal une part de hasard et d’incertitude qui fait que l’on ne sera jamais sûr d’atteindre le but que l’on s’est fixé. Et c’est mieux ainsi car cela place l’amour dans le domaine de l’imprévisible, du non programmable qui est le propre de l’aventure. Le temps et l’expérience aidant, notre amoureux comprendra que pour une femme amoureuse le plaisir qui accompagne le cheminement vers l’objectif désiré est aussi important, sinon plus important, que son aboutissement.

Enki sigle

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Marcel Proust par Jacques-Emile Blanche, 1892


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