Deux chansons d’amour tristes


      C’est tout à fait par hasard en écoutant une émission diffusée par France Culture sur le thème de la jalousie en référence à un livre du philosophe Jean-Pierre Dupuy,  » La Jalousie. Une géométrie du désir « ,  que j’ai appris l’existence du chanteur et musicien brésilien Caetano Veloso. En fait je le connaissais sans en avoir conscience puisque j’appréciais depuis longtemps son interprétation de deux chansons iconiques : « Sohnos » (Rêves), une chanson brésilienne et la chanson mexicaine « Cucurrucucu paloma » dont j’avais adoré la touchante interprétation dans le film Hable con ella (Parle avec Elle) du réalisateur espagnol Pablo Almadovar. Ces deux chansons ont la particularité d’être toutes les deux des chansons tristes qui chantent la fin d’un amour. La chanson Sonhos parle d’un homme qui aime une femme passionnément et à qui celle-ci annonce soudainement qu’elle s’est éprise d’un autre homme. Contre toute attente et malgré sa souffrance, il ne se révolte pas contre cette situation et remercie sincèrement cette femme pour ce qu’elle lui a apporté et appris. (Ça existe vraiment des hommes comme ça ?). D’après Jean-Pierre Dupuy qui se considère franco-brésilien pour des raisons familiales, il semble que ce comportement va à l’encontre de la mentalité machiste des hommes de ce pays dans lequel le nombre des meurtres d’origine passionnelle (ou plutôt pathologique) l’emporterait largement sur celui de ceux liés à la drogue… Quant à la chanson Cucurrucucu paloma écrite par le chanteur compositeur mexicain Tomas Méndes en 1954, elle parle de la perte d’un être cher et de la souffrance qui en résulte.


Sonhos

Sonhos

Tudo era apenas uma brincadeira
E foi crescendo, crescendo, me absorvendo
E de repente eu me vi assim completamente seu
Vi a minha força amarrada no seu passo
Vi que sem você não há caminho, eu não me acho
Vi um grande amor gritar dentro de mim
Como eu sonhei um dia

Quando o meu mundo era mais mundo
E todo mundo admitia
Uma mudança muito estranha
Mais pureza, mais carinho mais calma, mais alegria
No meu jeito de me dar

Quando a canção se fez mais clara e mais sentida
Quando a poesia realmente fez folia em minha vida
Você veio me falar dessa paixão inesperada
Por outra pessoa

Mas não tem revolta não
Eu só quero que você se encontre
Saudade até que é bom
É melhor que caminhar vazio
A esperança é um dom
Que eu tenho em mim, eu tenho sim

Não tem desespero não
Você me ensinou milhões de coisas
Tenho um sonho em minhas mãos
Amanhã será um novo dia
Certamente eu vou ser mais feliz

Quando o meu mundo era mais mundo…


Rêves

Tout était juste une plaisanterie
Et elle a grandi, grandi
M’absorbant
Et soudain
Je me suis vu ainsi complétement à toi
J’ai vu ma force amarrée à tes pas
J’ai vu que sans toi il n’y avait pas de chemin
Je ne me trouvais pas
J’ai vu un grand amour crier à l’intérieur de moi
Comme je l’ai rêvé un jour.

Quand mon monde était plus un monde
Et tout le monde admettait
Un changement très étrange
Plus de pureté, plus de tendresse
Plus de calme, plus de joie
Dans ma façon d’être
Quand la chanson s’est fait plus claire,
Et plus triste
Quand la poésie est devenue une véritable folie dans ma vie
Tu es venue me parler de cette passion inattendue
Pour une autre personne.

Mais il n’y a pas de révolte, non
Je veux juste que tu te trouves
La mélancolie est parfois bonne
C’est mieux que de marcher vide
L’espérance est un don
Que j’ai en moi
Je l’ai, oui
Il n’y a pas de désespoir, non
Tu m’as appris des millions de choses
J’ai un rêve entre les mains
Demain sera un nouveau jour
Je vais certainement être plus heureux.

Quand mon monde était plus un monde…


Cucurrucucu paloma

     Caetano Veloso : dans cette interprétation magnifique les mots chantés que laissent échapper ses lèvres sont comme des oiseaux qui prennent leur envol dans une gracieuse lenteur. On comprend pourquoi les femmes qui l’écoutent posent sur lui un tel regard. Heureux l’homme sur qui se portent de tels regards…

Dicen que por las noches                                      Ils disent qu’il passait
Nomas se le iba en puro llorar,                           Ses nuits a pleurer
Dicen que no comia,                                               Ils disent qu’il ne mangeait pas
Nomas se le iba en puro tomar,                          Il ne faisait que boire
Juran que el mismo cielo                                      Ils jurent que le ciel lui même
Se estremecia al oir su llanto                              Se rétrécissait en écoutant ses pleurs
Como sufrio por ella,                                             Comme il a souffert pour elle
Que hasta en su muerte la fue llamando         Même dans sa mort il l’appellait
Ay, ay, ay, ay, ay, … cantaba,                                 Ay, ay, ay, ay. , ay…. il chantait
Ay, ay, ay, ay, ay, … gemia,                                    Ay, ay, ay, ay, ay…il gemissait
Ay, ay, ay, ay, ay, … cantaba,                                 Ay, ay, ay, ay, ay…. il chantait
De pasión mortal… moria                                    De passion mortelle…il mourrait
Que una paloma triste                                          Qu ‘une colombe triste
Muy de manana le va a cantar,                          Va lui chanter tot le matin
A la casita sola,                                                       A la maisonnette seule
Con sus puertitas de par en par,                       Avec ses petites portes
Juran que esa paloma                                           Ils jurent que cette colombe
No es otra cosa mas que su alma,                      N’est rien d’autre que son âme
Que todavia la espera                                           Qui attend toujours
A que regrese la desdichada                               Le retour de la malheureuse
Cucurrucucu… paloma,                                       Cucurrucucu…. colombe
Cucurrucucu… no llores,                                     Cucurrucucu…ne pleure
Las piedras jamas, paloma                                 Jamais les pierres, colombe
¡Que van a saber de amores !                            Que savent elles d’amour !
Cucurrucucu… paloma, ya no llores                Cucurrucucu…colombe, ne pleure plus


jealousy1895edvardmunchEdvard Munch – Jalousie (1897). Le peintre expressionniste norvégien que ce thème obsédait en a réalisé à partir de 1895 pas moins de 16 représentations.

La Jalousie. Une géométrie du désir

Capture d’écran 2020-06-13 à 15.21.44    Jean-Pierre Dupuy, philosophe, professeur émérite à l’Ecole Polytechnique, professeur à l’université Stanford (Californie), dans son livre  » La Jalousie. Une géométrie du désir   » (Seuil) propose une théorie générale de la jalousie en s’appuyant sur la théorie du désir mimétique défini par René Girard. France Culture, dans le cadre de l’émission La Conversation scientifique présentée par Etienne Klein, l’a invité à présenter son ouvrage.  (59 mn)

C’est   ICI.


George Steiner :  » Un être qui connaît un livre par cœur est invulnérable »


ob_b6b97c_jorge-luis-borges-hotel-paris-1969Jorge Luis Borges (1899-1986)

« L’univers (que d’autres nomment la Bibliothèque) se compose d’un nombre indéfini, et peut-être infini, de galeries hexagonales, avec de vastes puits d’aération bordés par des balustrades très basses. »  Fictions, Jorge Luis Borges.

    Dans sa nouvelle L’aleph parue dans une revue littéraire de Buenos Aires au lendemain de la guerre, le grand écrivain argentin Jorge Luis Borges nous conte l’histoire fantastique d’une entité mystérieuse aux propriétés magiques enfouie dans la cave de la demeure d’un écrivain engagé dans la rédaction d’un poème consacré à la planète Terre qu’il qualifie lui-même de « fatras pédantesque ». L’écrivain qui est décrit comme un personnage fantasque ayant un lien de parenté avec le narrateur Borges auquel il a demandé de rédiger une préface pour son poème fait part à celui-ci de sa profonde angoisse car le projet de destruction prochaine de cette maison aura pour conséquence la disparition d’une chose enfouie au plus profond de la cave qui selon lui est indispensable pour pouvoir terminer son poème. Cet objet mystérieux, c’est l’Aleph, qui n’est pas un objet mais un lieu, un emplacement particulier où tous les points de l’espace apparaissent clairement visibles sans se confondre. C’est l’équivalent en quelque sorte de la boule de cristal utilisée par des médiums dans certaines pratiques de voyance ou de divination. Mais le champ d’application de l’Aleph est beaucoup plus vaste car il permet au visionnaire d’embrasser l’ensemble de l’univers dans toutes ses composantes. Dubitatif mais piqué par la curiosité, Borges demanda à l’écrivain s’il consentirait à lui faire expérimenter l’Aleph. Celui-ci acquiesça et lui indiqua alors la procédure : il fallait descendre dans la cave en pleine pénombre et s’étendre  de tout son long au bas de l’escalier et après que les yeux se soient habitués à l’obscurité, il fallait compter les marches jusqu’à la dix-neuvième et la regarder ensuite fixement avec intensité. Sans y croire, Borges se prêta à ce qu’il considérait comme un jeu et à son grand étonnement le miracle se produisit : une infinité de lieux, de scènes, de situations et de personnes lui apparut soudainement en un seul instant : « Mes yeux avaient vu cet objet secret et conjectural, dont les hommes usurpent le nom, mais qu’aucun homme n’a regardé ; l’inconcevable univers. »


Capture d’écran 2020-06-06 à 05.05.17George Steiner (1929-2020)

« Un être qui connaît un livre par cœur est invulnérable, c’est plus qu’une assurance vie, c’est une assurance sur la mort ! » George Steiner

       Il m’arrive lorsqu’une Insomnia tenace s’est installée sans être invitée dans ma couche et prend ses aises à mes côtés avec ses membres grêles et sa peau glacée de programmer sur mon portable l’écoute d’un morceau de musique classique ou du podcast d’une émission radiophonique portant sur un thème historique, littéraire ou philosophique sur lequel j’éprouve sur le moment un intérêt particulier. Il faut croire que mes sujets d’intérêts ne sont pas du tout du goût de l’Insomnia étendue à mes côtés car en général au bout de quelques instants, celle ci quitte discrètement la pièce, me laissant plongé dans le plus profond sommeil. Cette fois, les choses se sont passées de manière totalement différente. J’avais choisi d’écouter la causerie de Georges Steiner avec le journaliste et romancier Pierre Assouline, une émission tenue le 1er juin 2005 dans le cadre des Grandes conférences de la BnF sur le thème « Ma bibliothèque personnelle : entretien et lecture ». J’affectionne beaucoup George Steiner, personnage pluriel franco-américano-britannique atypique et iconoclaste parlant couramment trois langues le français, l’allemand et l’anglais  tout à la fois philosophe, linguiste, écrivain, éditorialiste et critique littéraire dans de grands magazines, à l’érudition universelle et prodigieuse, aimant le paradoxe et ne manquant jamais d’humour, le plus souvent caustique. J’ai eu de la peine lorsque j’ai appris sa mort survenue le 3 février dernier dans sa quatre-vingt dixième année à son domicile de Cambridge, ville où il avait été professeur. Une causerie sur la poésie et la littérature, me disais-je, parfait pour passer des bras d’Insomnia à ceux de Morphée…

       En fait, au cours de cette heure passée avec ce grand personnage, il m’a semblé n’avoir jamais été autant éveillé : une heure de délectation et de ravissement à l’évocation et la lecture d’œuvres de philosophes, d’écrivains et de poètes comme José Maria de Heredia, le poète parnassien de nos années de lycée aujourd’hui injustement oublié, René Char, Platon, Shakespeare, Celan et de références à l’histoire et au dilemme que pose la nature humaine capable en même temps et chez les mêmes individus du meilleur et du pire. «Ma question, celle avec laquelle je lutte dans tous mes enseignements, c’est : pourquoi les humanités au sens le plus large du mot, pourquoi la raison dans les sciences ne nous ont-elles donné aucune protection face à l’inhumain ? Pourquoi est-ce qu’on peut jouer Schubert le soir et aller faire son devoir au camp de concentration le matin ? ». Une heure d’admiration sans bornes pour la culture, l’intelligence subtile et la sensibilité d’un être hors du commun, né en France en 1929 après que ses parents, de riches bourgeois juifs cultivés de la haute société viennoise, se soient exilés après avoir pressenti la tragédie qui allait bientôt déferler sur l’Europe et sur leur communauté en particulier. Il s’est ensuivi une longue période d’errance aux Etats-Unis d’abord en 1940 où il s’inscrit au lycée français de Manhattan avant d’étudier la physique, les mathématiques et les lettres à Chicago puis à Harvard et rejoindre l’Angleterre pour soutenir un doctorat à Oxford. Il sera ensuite enseignant à Princeton, Cambridge et Genève tout en écrivant de nombreux essais sur des thèmes aussi variés que la religion,  la philosophie, les arts et les langues. Il est également l’auteur de plusieurs nouvelles. Son ouverture d’esprit, son honnêteté intellectuelle et sans doute aussi son goût du paradoxe ont fait qu’il n’a pas hésité lorsqu’il le jugeait nécessaire à critiquer Israël et à louer les œuvres d’antisémites notoires comme Céline, Lucien Rebatet et entretenir une relation amicale avec certains autres comme  Pierre Boutang, disciple de Maurras.

       À l’écoute de cette causerie Georges Steiner m’est apparu comme un Aleph au sens que lui a été donné par Borges. Sa parole ouvre des perspectives multiples dans les domaines de la pensée et de l’action humaine et vous donne à méditer et à évoluer. Un grand monsieur dont je vous invite à écouter les conférences et causeries sur France Culture et YouTube et en premier lieu, pour servir d’introduction aux autres, celle qui suit.

« La poésie est la musique de la pensée »

Pour la vision complète (1 h 27) de la causerie sur le site GALLICA de la BnF, c’est  ICI

***


La dérive des confinements…


***

Superdupont-super-revient-debut-septembre_655x231.jpgJ’arrive !

La dérive des confinements. Un peu de psycho…

    Après un mois de confinement, la presse se fait l’écho des dérives psychiques induites par cette situation. Le confinement « n’a pas les mêmes conséquences pour tous, selon les facteurs de protection psychique qui ont pu être acquis ou qui, hélas, font défaut », explique le neuropsychiatre Boris Cyrulnik dans un entretien à « L’Obs » publié cette semaine. Il cite « ceux qui souffrent de fragilités psychiques antérieures, un trauma infantile, une enfance difficile, des conflits familiaux ou une précarité sociale ». Dans un autre article la psychologue-psychothérapeute Catherine Pierrat écrit : « Chacun va réagir différemment selon son histoire. Pour certains, cela va réveiller des blessures familiales ou des moments douloureux vécus dans l’enfance. Le confinement va alors se transformer en véritable torture psychologique« . Le cas clinique présenté ci-dessus est typique de la réminiscence, sous l’action du confinement, de traumas anciens d’oppression et de négation du moi vécus par les deux sœurs au cours de leur enfance suite à une éducation pesante et rigide menée par un père autoritaire et omniprésent qui les avait empêché de s’épanouir et de devenir des adultes à part entière. Ce n’est pas un hasard si elles se déclarent être « bloquées » dans un « siphon » intergalactique. Rappelons, qu’en plomberie, un siphon est un élément constitué par courbure d’une canalisation d’eaux dites « usées » (dénomination qui révèle une volonté inconsciente d’évitement des qualificatifs « sale » ou « pollué » faisant référence trop explicite à leur impureté). la fonction d’un siphon est de « bloquer » les déchets et résidus de taille importante entraînées par les effluents liquides risquant d’obstruer la canalisation. En même temps, cet accessoire permet de bloquer le retour des mauvaises odeurs. La fonction du siphon est donc de retenir la partie du « sale » qui est hors norme de par sa nature et ses dimensions et qui nécessite pour être évacuée l’intervention d’un spécialiste nettoyeur, le plombier (ou d’un bon bricoleur). On n’ose imaginer ce que doivent être les terribles souvenirs d’enfance de ces jeunes personnes, enfouis au plus profond de leur tuyauterie psychique, trop volumineux pour être évacués naturellement par l’usure du temps et le phénomène de l’oubli et qui stagnent dans le siphon de leur inconscient attendant la moindre occasion pour résurger et faire rouvrir les vieilles blessures. L’appel désespéré lancé au Père destructeur montre le degré élevé de l’aliénation et la régression infantile qui en résultent… Je leur conseille, pour retrouver leur sérénité, l’intervention d’un(e) psychanalyste-plombier(e) (dans ce cas qui nous intéresse political correctness s’impose) qui se fixera pour tâche de purger ce siphon psychique encombré afin de rétablir l’écoulement harmonique de leurs fluides mentaux.

Enki-Doc


Orions-Horsehead-Nebula-Credit-Copyright-Ryan-Steinberg-Family-Adam-Block-NOAO-AURA-NSF-580x435.jpgOrion’s Horsehead Nebula 

Pour prendre leur mal en patience… Voici quarante minutes d’éternité selon Gérard Manset,

 « La mort d’Orion »

Où l’horizon prend fin,
Où l’œil de l’homme jamais n’apaisera sa fin,
Au seuil enfin de l’univers,
Sur cet autre revers,
Trouant le ciel de nuit
D’encre et d’ennui
Profond,
Se font et se défont les astres.

Par delà les grands univers
Où les colonies de la terre
Prolifèrent
Et dans la grande nébuleuse noire
Dont, voici dix mille ans, fut l’histoire.

Depuis qu’ils cheminaient par dix et cent de milles
Pour délaisser la terre et ses anciennes villes,
Depuis qu’ils voulaient voir
Ce peuple fou, ailé, la nébuleuse noire,
Depuis donc et déjà tant de siècles passés
Qu’ils avaient délaissé
La terre,
Ce peuple solitaire
S’éprit de ses vestiges
Et voulu en revoir la tige.

Or, pendant que coulaient
Tous ces millions d’années
Sur la planète mère,
Les survivants damnés
Redoraient le parvis
De leur vie,
Cependant que croulait interminablement
Un bruit de poussière et de vent
Et que s’affaissait le béton
Que coulait le peuple d’Orion.

On a vu bien d’autres étoiles depuis,
Allumées comme au fond d’un puits.
Sur Orion que la mort attend,
Un prêtre fait asseoir les hommes à genoux
Et le peuple incompris
Prie.

Orion ne reverra plus jamais le pays
Et la lune, sa sœur, aura bien loin d’ici
Des ailes.
Les cieux comme un taudis,
Privés de leur dentelles
Baissent les yeux

Au milieu des cerisiers blancs,
Sur son cheval,
Le prêtre a des ciseaux d’argent.
Il a les mains couvertes de papier doré
Et le devant de son visage est décollé.

Les grands arbres se dressent, les yeux mouillés
Et leurs cheveux comme des tresses
Qui cachent le soleil,
Les fleurs sont comme des oreilles, décollées.

Nous,
Même si nos membranes fragiles
Nous rendent un peu moins agiles
Ensemble,
S’il faut venger nos morts,
S’il faut souffrir encore,
Nous incinèrerons leurs corps
Si on veut de nous encore, encore,
Si on veut de nous encore, encore.

Et l’autel est dressé
Sur ses deux mains, sur ses bras blessés,
Regardant vers le nord,
Les mains tendues comme une plante carnivore.

Et du plus loin que l’on entende les rires
Déjà morts au sortir de leur bouche de cire,
Il faut les laisser faire.
Ce ne sont que des mammifères
Dans ce monde de prose
Où rien ne tient quand on le pose.

Nous,
Même si nos yeux sont trop clairs,
Nous retournerons sur la terre
Ensemble.
Nous franchirons les mers
De notre planisphère,
Reprendrons nos mines de fer
Si on nous laisse faire,
Si on nous laisse faire.

Nous,
Même si nos membranes fragiles
Nous rendent un peu moins agiles
Ensemble,
S’il faut venger nos morts,
S’il faut souffrir encore,
Nous incinèrerons leurs corps
Si on veut de nous encore,
Si on veut de nous encore.

Orion,
Sentant sa fin venir,
Dressa ses habitants contre leurs souvenirs,
Contre leurs souvenirs.

Depuis longtemps,
Depuis longtemps
Riche de tout,
Ce peuple parasite
Auquel nous rendions visite
Souvent fit notre faillite.

D’où il les avait mis sur le sol d’Orion,
Il pointa ses canons la tête la première
Vers l’horizon puis vers la terre.

Par delà les plus hauts monts,
Au milieu des goémons,
Vit Salomon,
Pareil aux preux chevaliers teutoniques,
Comme les lépreux sataniques,
Et dont la descendance princière et millénaire,
Pour toujours, un jour quitta la terre.

C’est au creux d’une lagune
Dont il cheminait les dunes
Qu’un soir de lune,
Descendant du ciel en spirales,
Tombèrent les anges des étoiles.

Tenant à peine debout,
Ensevelis par la boue,
Le sable mou,
Leur semblant comme autant de serpents,
Ils détruisirent tout en un instant.

Depuis longtemps,
Depuis longtemps
Riche de tout
Comme un coquillage
Dont la coquille est sans âge,
Salomon ignorait d’autres rivages.

Par delà les plus hauts monts,
Au milieu des goémons,
Vivait Salomon,
Pareil aux preux chevaliers teutoniques
Comme les lépreux sataniques,
Et dont le descendance princière et millénaire
Pour couvrir son corps creusa la terre.

Les fossoyeuses marines
Trouveront dans sa poitrine
Tant de vermines
Qui malgré les prêtres d’Orion,
Se nourrissant de lui, revivront.

Depuis longtemps,
Depuis longtemps
Jaloux de tout,
Debout dans leurs caravelles,
Ce peuple aux formes nouvelles
Fit tomber nos citadelles
D’un coup d’aile.

Orion ne reverra plus jamais le pays
Et la lune, sa sœur, aura, bien loin d’ici,
Des ailes.
Orion n’aura jamais s’il faut, pleuré, grandi,
Quoiqu’aura bien vécu du moins à ce qu’on dit
Sans elle.
Les cieux comme un taudis
Privés de leurs dentelles
Baissent les yeux.

Nous,
Par le droit que nous donne notre âge
Réduisons nos fils à l’esclavage,
Ensemble.
Si demain chacun d’eux nous ressemble,

Gérard MansetLa Mort d’Orion


0:00 Introduction
4:26 La mort d’Orion
12:38 Où l’horizon prend fin
14:25 Salomon l’hermite
20:22 Final

22:11 Vivent les hommes
29:38 Enchaînement
30:37 Ils
34:16 Le Paradis terrestre
40:00 Élégie funèbre


Ils ont dit : La pureté selon Michel Tournier



Capture d’écran 2020-02-29 à 17.32.57.png

    A l’heure des fanatismes de tous bords qui prônent la pureté ethnique, la pureté religieuse, les revendications identitaires et communautaristes qui excluent l’autre allant jusqu’à éradiquer et génocider leurs semblables, un texte fort et clairvoyant de l’écrivain Michel Tournier tiré de son roman Le Roi des aulnes pour lequel il a obtenu en 1970 le Prix Goncourt.

°°°


michel-tournier.jpeg

      « L’une des inversions malignes les plus classiques et les plus meurtrières a donné naissance à l’idée de pureté. La pureté est l’inversion maligne de l’innocence. L’innocence est amour de l’être, acceptation souriante des nourritures célestes et terrestres, ignorance de l’alternative infernale pureté-impureté. De cette sainteté spontanée et comme native, Satan a fait une singerie qui lui ressemble et qui est tout l’inverse : la pureté. La pureté est horreur de la vie, haine de l’homme, passion morbide du néant. Un corps chimiquement pur a subi un traitement barbare pour parvenir à cet état absolument contre nature. L’homme chevauché par le démon de la pureté sème la ruine et la mort autour de lui. Purification religieuse, épuration politique, sauvegarde de la pureté de la race, nombreuses sont les variations sur ce thème atroce, mais toutes débouchent avec monotonie sur des crimes sans nombre dont l’instrument privilégié est le feu, symbole de pureté et symbole de l’enfer.»

Le Roi des aulnes – Michel Tournier


newthorak60.jpgle sculpteur nazi Joseph Thorak, le modèle et l’œuvre

     Cette photo montrant le sculpteur nazi Joseph Thorak, son modèle et son œuvre est tirée d’un site de vente de reproductions ou d’œuvres d’art nazi dont je ne nommerais pas le nom pour ne pas lui faire de la publicité. Voici comment ce site décrit le travail de ce sculpteur nazi qui était après Arno Breker le second « sculpteur officiel » du Troisième Reich :

    « Thorak dépeint les hommes et les femmes comme la nature et la divinité le voulaient. Personne depuis Michel-Ange n’est jamais venu près de leur travail. C’était vraiment une inspiration céleste !  […] Tant que l’homme aspire à la finesse artistique et admire le corps humain dans sa meilleure représentation, les œuvres de Josef Thorak resteront dans les mémoires. […] Nous croyons ou du moins théorisons que l’artiste Thorak a inclus cela comme une sorte de témoignage supplémentaire de sa croyance fervente dans les idéaux et les valeurs artistiques imprégnés dans le national-socialisme. Hitler et les grands artistes comme Arno Breker, Carl Diebitsch et Wolfgang Willrich ont tous travaillé avec diligence pour remplacer les ordures dégénérées de Picasso malades qui régnaient dans la République de Weimar par l’héroïque, les scènes extrêmement réalistes des travailleurs des champs et des usines et la beauté de l’homme et la femme aryenne. »

      Tout est dit dans cette photo et dans ce texte. Il ne s’agissait pas de représenter l’homme ou la femme tels qu’ils sont dans leur réalité psychique et charnelle mais dans une version idéalisée totalement irréelle. Les créatures « parfaites » sur le plan formel étant plutôt rares, voire inexistantes, l’artiste a du se « contenter » d’un modèle au corps commun de petite taille et aux larges hanches qu’il va s’attacher à transformer pour le magnifier en référence à son idéologie mortifère. C’est ce que Michel Tournier qualifie de « traitement barbare » parce qu’il nie l’unicité de l’être humain en tant qu’individu. Les cinq siècles qui ont suivi l’avancée humaniste de la Renaissance qui avait permis à l’art de se libérer des carcans de l’idéalisme religieux en promouvant une représentation de l’homme réaliste et profane sont d’un coup gommés. Cette attitude d’exaltation d’un modèle idéalisé et hors de portée exprime une forme de mépris pour l’être humain tel qu’il est dans sa réalité et le texte de Michel Tournier prend alors tout son sens : « La pureté est horreur de la vie, haine de l’homme, passion morbide du néant. Un corps chimiquement pur a subi un traitement barbare pour parvenir à cet état absolument contre nature. » D’un côté on gazait des millions d’êtres humains, assassinait les malades mentaux et les handicapés et de l’autre on exaltait une vision sublimée de l’homme nouveau. Cherchez l’erreur… Il faut croire que pour les nazis, l’horreur qu’ils accomplissaient n’était supportable que contrebalancée par l’état d’ivresse qu’apportait une vision fantasmée du futur où la race aryenne aurait atteint la perfection.

    En contrepoint de cette beauté irréelle et glaçante sculptée par Thorak, je vous propose la statue d’Aristide Maillol, L’action enchaînée, du Jardin des Tuileries à Paris que je ne manque jamais de contempler lorsque je me trouve dans ce quartier et que je trouve d’une beauté saisissante à couper le souffle.

Enki sigle

Aristide_Maillol_-_Action_enchaînée_-_Bronze_-_1908_-_013-1.jpg


articles de ce blog  liés :


Il y a « caresse » et « caresse »…


Le Journal d’une femme de chambre (extrait) : scène de la « caresse »

     De Luis Bunuel, 1964. Avec Jean Claude Carriere, le dialoguiste du film, dans le rôle du curé.

***


Ils ont dit… Roland Gori – La fabrique des imposteurs


220.jpgDessin de Paul Weber

Sociétés de la norme et du contrôle

      Extraits (remaniés) de la conférence « La Fabrique des Imposteurs » prononcée par  le psychanalyste Roland Gori dans le cadre des conférences de l’Université permanente de l’Université de Nantes en référence à son ouvrage « La Fabrique des Imposteurs » (Actes sud, 2015)


PENSER : Textes de Roland Gori sur une citation du philosophe Jean-François Léotard…

« Dans un univers où le succès est de gagner du temps, penser n’a qu’un défaut mais incorrigible; c’est d’en faire perdre »   – Jean-François Léotard.

    « Aujourd’hui tous les dispositifs d’initiation sociale, d’éducation, de soins, de travail social ont pour objectif de vous éviter d’avoir à penser, de vous économiser d’avoir à penser.  Vous ne pouvez pas vous imaginer à quel point   Penser n’est pas autant désiré que cela par les individus. Penser, comme décider d’ailleurs, ça mobilise de l’angoisse, l’angoisse de l’imprévu, de l’avenir, de la liberté, de la décision. Décider c’est renoncer et on n’aime pas renoncer et renoncer d’une certaine manière dans culpabilité ; C’est peut-être ce qui fait finalement que l’on se coule  relativement facilement dans tous ces dispositifs de colonisation des mœurs qui sont des espèces de programmes de vie, de modes d’emplois, de protocoles calibrés.
     Cela d’autant plus que les discours de légitimation sociale, les discours dominants qui fondent la fabrique de l’opinion publique et font la pensée du jour, les discours de légitimation sociale de pilotage des individus et des sociétés sont aujourd’hui de plus en plus passés d’un pilotage par de grands récits, récits mythiques, religieux ou politiques, du côté des chiffres et des lettres. Finalement, tous les dispositifs d’évaluation, qu’il s’agisse des agences d’évaluation de la recherche, de l’enseignement supérieur, de la santé, de la culture de l’information fonctionnent à peu près sur le modèle des systèmes d’évaluations financières qui déterminent le crédit que l’on peut accorder à une entreprise, à une collectivité territoriale, à un pays, cette pratique a pour effet de limiter la conception de la valeur. La valeur l’est plus que ce qui est soluble dans la pensée du droit des affaires, dans finalement ce qui peut se mesurer, se financiariser, se  monétiser, ou ce qui peut demeurer conforme à des procédure. »


Fotolia_77054983_redim.jpg

Aliénation : sur une citation du philosophe Giorgio Agamben.

    « Le citoyen libre des sociétés démocratico-technologiques, les nôtres, est un être qui obéit sans cesse dans le geste même par lequel il donne un commandement »  – Giorgio Agamben.

     « Nous sommes pris dans une chaîne de production des comportements, dans un système qui nous assigne à des places qui sont des places fonctionnelles, des places instrumentales qui ne requiert pas d’avoir à penser, d’avoir même un état d’âme. C’est le gros problème de nos sociétés techniques. C’est que l’emprise de la technique est telle que la technique ne requiert pas de penser et n’exige pas de réfléchir, de réflexion morale, elle n’a pas d’état d’âme. La technique exige une exécution et donc même une fonction de commandement est une fonction de servitude. »

    « Proposer pour les sociétés humaines dans leur recherche de toujours plus d’organisation, le modèle de l’organisme, c’est au fond, rêver d’un retour non pas même aux sociétés archaïques mais aux sociétés animales »  – Georges Canghillem.


L’imposture

    « L’imposteur est aujourd’hui dans nos sociétés comme un poisson dans l’eau : faire prévaloir la forme sur le fond, valoriser les moyens plutôt que les fins, se fier à l’apparence et à la réputation plutôt qu’au travail et à la probité, préférer l’audience au mérite, opter pour le pragmatisme avantageux plutôt que pour le courage de la vérité, choisir l’opportunisme de l’opinion plutôt que tenir bon sur les valeurs, pratiquer l’art de l’illusion plutôt que s’émanciper par la pensée critique, s’abandonner aux fausses sécurités des procédures plutôt que se risquer à l’amour et à la création. Voilà le milieu où prospère l’imposture ! Notre société de la norme, même travestie sous un hédonisme de masse et fardée de publicité tapageuse, fabrique des imposteurs. L’imposteur est un authentique martyr de notre environnement social, maître de l’opinion, éponge vivante des valeurs de son temps, fétichiste des modes et des formes.


weber3.jpg

      « Là où le monde se change en simples images, les images deviennent des êtres réels et les motivations d’un comportement hypnotique. Le spectacle est le contraire du dialogue »  – Guy Debord.

     « Nous avons remplacé le dialogue par le communiqué. »  –  Albert Camus.

L’imposteur vit à crédit, au crédit de l’Autre.

     Soeur siamoise du conformisme, l’imposture est parmi nous. Elle emprunte la froide logique des instruments de gestion et de procédure, les combines de papier et les escroqueries des algorithmes, les usurpations de crédits, les expertises mensongères et l’hypocrisie des bons sentiments. De cette civilisation du faux-semblant, notre démocratie de caméléons est malade, enfermée dans ses normes et propulsée dans l’enfer d’un monde qui tourne à vide. Seules l’ambition de la culture et l’audace de la liberté partagée nous permettraient de créer l’avenir. »


Capture d’écran 2019-12-06 à 04.47.53.png

     Roland Gori est psychanalyste à Marseille et professeur de psychologie et de psychopathologie cliniques à l’université d’Aix-Marseille 1. Il est l’auteur de nombreux ouvrages de psychanalyse. Fils unique d’un père d’origine toscane «hyperdoué», chef des services techniques sur le port de Marseille et communiste militant, et d’une mère catholique dont le cœur penche à droite, il grandit entre crucifix et volonté d’apprendre, heureux et choyé sous l’ombre portée de la guerre, dans une atmosphère à la Cavanna des Ritals. Ses parents sont pourtant tous deux marqués par le deuil, l’un ayant perdu son père à l’âge de neuf ans, l’autre sa sœur jumelle. Leur tristesse laisse sur lui une empreinte qu’il estime bienfaisante . Après une enfance de rêve, les choses se gâtent à l’entrée au lycée où son «étrangeté» de fils du peuple s’affronte aux moqueries de la bourgeoisie. Sauf que Roland, lui, s’en sort en fréquentant des petites bandes de quartier qui renforcent son goût du collectif. Contre son père, qui le rêve ingénieur, il abandonne la filière scientifique et passe un bac philo. Puis il enchaîne les petits boulots, fait des remplacements d’instituteur.
     Monté à Paris il effectue sa première année de thèse avec Didier Anzieu et assiste à Nanterre aux événements de Mai 68. C’est pourtant à cette époque que, psychothérapeute, il entreprend une psychanalyse afin de mieux comprendre ses patients.
     De retour dans le Sud, il enseigne comme assistant puis maître-assistant à Aix et Montpellier et commence une longue carrière d’expert universitaire. Dès 1990, il s’alarme de la « philosophie de la rentabilité » qui, au nom des valeurs perdues, prône l’Evaluation et défigure la science, préparant la descente aux enfers de la psychanalyse. Avec Pierre Fédida et Elisabeth Roudinesco, il organise la riposte et sera très actif lors de l’amendement Accoyer. En 1996, il publie un traité d’épistémologie de la psychanalyse, la Preuve par la parole, et en 2002, Logique des passions, son livre le plus personnel, « la livre de chair » de son parcours existentiel, sans doute induit par sa rencontre avec Marie-José Del Volgo et l’amour.
(Présentation retouchée de Camille Laurent, écrivain, à partir des sources Wikipedia et Libération dans Babelio, citations et extraits, c’est ICI)


Trouble dans le genre


IMG_0349.jpg

     Vu dans le Hall d’entrée d’une officine accueillant du public…  « Ceci n’est pas une poubelle, mais un porte-parapluie ! »
       Bigre ! Pourtant cela ressemble fortement à une poubelle…
     C’est donc un porte parapluie … Soit !  Je pensais jusqu’à présent qu’un porte-parapluie, c’était…

Capture d’écran 2020-01-28 à 18.31.57th-1th-2Capture d’écran 2020-01-28 à 18.34.15th-3

    Ça,                  ça                      ou ça,                ou ça,         ou même ça…

    Ces objets sur le plan formel répondent parfaitement à leur appellation. Ils sont constitués à leur base d’un bac dont la fonction est de recueillir l’eau qui suinte du parapluie et d’une ossature qui « porte » le parapluie en le maintenant en position verticale. De ce fait  l’objet « porte-parapluie » est réduit formellement à sa plus simple expression avec une économie de matière et de moyens et le parapluie reste visible. On peut ensuite sur le plan décoratif décliner de manière infinie l’expression du support comme le montrent les exemples présentés ci-dessus dont certains sont du plus mauvais goût. Mais tous ses objets ont un dénominateur commun au niveau de leur apparence : ils « portent » et « exposent » le parapluie en laissant visible le récipient qui recueille l’eau, ce qui facilite son vidage et son entretien.

Mimésis

Platon    Dans le Timée, Platon défend l’idée que la beauté d’une œuvre ne résulte pas de son apparence superficielle mais est liée à la reproduction de l’essence et des propriétés intrinsèques de l’objet pur qu’elle représente. Ce qui compte, n’est pas ce que le spectateur perçoit et ressent, mais le souci de vérité, souci qui consiste à dépasser l’apparence sensible : « toute œuvre dont l’ouvrier aura fixé son regard sur ce qui se conserve toujours identique, utilisant un tel objet pour modèle, afin d’en reproduire l’essence et les propriétés, cette œuvre sera belle nécessairement, comme tout ce qui est ainsi accompli ». À travers les variantes formelles multiples des porte-parapluies qui constituent des ressemblances, c’est le respect rigoureux de la structure fonctionnelle de base de l’objet premier, son « essence » qui conditionne la beauté.
     La fonction d’une poubelle est différente d’un porte-parapluie, elle doit recueillir des détritus et en même temps les soustraire à la vue car le « sale » dans notre société est tabou et ne doit pas s’exposer d’où l’utilisation pour répondre à cette fonction de récipients opaques qui rendent invisible leur contenu. Dans ces récipients type poubelles, les parapluies sont « avalés » et ceux repliables de faible longueur littéralement « engloutis » deviennent invisibles. On se demande d’autre part comment le problème de l’eau au fond du récipient est résolu car l’absence de visibilité induit fatalement le manque d’entretien.

Licence contre essence
    Doit-on alors parler alors d’une éthique de l’utilisation des objets, de leur mise en forme et dans le choix formel que l’on effectue lorsqu’on décide de privilégier une apparence plutôt qu’une autre ? La licence dans ce domaine s’oppose à l’essence et ajoute à la confusion ambiante induite par le manque de repères et de sens. Un ami m’avait fait la remarque au sujet de la carrosserie d’une voiture qu’elle ressemblait selon lui plus à un réfrigérateur qu’à une voiture. Au moins il lui restait les roues et les vitres pour pouvoir la distinguer….


Détournements

     Mais peut-être faut-il tout simplement voir dans cet écriteau une manifestation d’humour du genre équivoque ou grivois à la manière de Magritte : « Ceci n’est pas une pipe »

e8eddd27f94e78ec2338e48353a8a75d.jpg

    Ou bien du genre provocateur et transgressif à la manière de Marcel Duchamp qui en 1917 sous le pseudonyme de «R. Mutt» présenta à une exposition à New York un urinoir en porcelaine fabriqué industriellement par la société J. L. Mott Iron Works comme une œuvre artistique appelée « Fontaine ». Les organisateurs de l’exposition apparemment totalement dénués d’humour avaient refusé, dit-on, cette œuvre pour les motifs suivants :
        . l’objet présenté était considéré comme « immoral et vulgaire ».
    . l’objet résultait d’un plagiat ou n’était qu’une « pièce commerciale pouvant avoir été réalisée par un plombier ».

1024px-The_blind_man_MET_b1120124_004.jpg


    Franchi le vestibule, je pénètre dans la salle d’attente de l’officine où trône un objet de même type que le soi-disant porte-parapluie du Hall d’entrée. Un doute existentiel s’installe alors dans mon esprit : suis-je en présence d’une poubelle ou d’un porte-parapluie ? Je n’ose y déposer le mouchoir en papier que je tiens dans ma main. Peut-être est-ce un porte-parapluie… La légèreté des gestionnaires de l’officine m’irrite au plus haut point. Comment peut-on laisser les gens se débattre ainsi dans l’ignorance et la confusion. En bonne logique, si c’était une poubelle, on aurait du l’affubler d’un panonceau « Ceci n’est pas un porte-parapluie mais une poubelle ! »


article lié


Enfance : Kes de Ken Loach, 1969.


      Kes de Ken Loach.jpg

David Bradley, l’inoubliable gamin du film

       Le film « Kes » de Ken Loach sorti en 1969 est tiré de la nouvelle « A kestrel for a Knave » de l’écrivain anglais Melvin Barry Hines, natif de la région minière de Barnsley dans le Yorkshire qui dans son œuvre littéraire s’est souvent identifié avec les luttes de la classe ouvrière. Le film raconte l’histoire de Billy Casper, un écolier turbulent et mal dans sa peau qui vit dans un village minier, délaissé par sa mère et souffre douleur de ses camarades et de son grand frère Jude qui va trouver du réconfort après avoir recueilli un faucon qu’il nommera « Kes« . Après avoir dérobé dans une librairie un traité de fauconnerie, il parviendra à dresser l’oiseau et grâce à ses succès finira par se faire une place parmi ses camarades. Malheureusement, l’oiseau sera tué par son frère Jude. Les britanniques ont classés ce film comme l’un des plus importants de leur cinéma.

    Dans cette vidéo, « The Trip« , la musique et la chanson tirés de l’album « Strange pleasures » paru en 2013 qui accompagne quelques séquences du film « Kes » sont l’œuvre du groupe Still Corners composé de Greg Hugues et de la chanteuse Tessa Murray. Pour ceux qui veulent en savoir plus, leur musique que pour ma part je qualifie de « planante » est décrite par les spécialistes comme « dream popsynthpopneo-psychedelianew waveindie pop et electronica. » Bon… S’ils le disent…

The Trip

Time has come to go
Pack your bags, hit the open road
Our hearts just won’t die
It’s the trip, keeps us alive
So many miles
So many miles
So many miles
Away
They’re following some dance of light
Tearing into the night
Watching you fall asleep
The sweetest dove in a dream
So many miles
So many miles
So many miles
Away


À la recherche du « sentiment océanique » – Romain Rolland et Sigmund Freud


article du 22 juillet 2016 complété le 21 nov. 2017 et le 18 janvier 2020

sentiment océanique

Pourquoi suis-je ici, sinon pour m’émerveiller ? – Goethe

Wagner – Parsifal – Finale


Origine du concept de sentiment océanique

Romain_Rolland-1914.jpg

    « Mais j’aurais aimé à vous voir faire l’analyse du sentiment religieux spontané ou, plus exactement, de la sensation religieuse qui est (…) le fait simple et direct de la sensation de l’éternel (qui peut très bien n’être pas éternel, mais simplement sans bornes perceptibles, et comme océanique).
      Je suis moi-même familier avec cette sensation. Tout au long de ma vie, elle ne m’a jamais manqué ; et j’y ai toujours trouvé une source de renouvellement vital. En ce sens, je puis dire que je suis profondément « religieux », – sans que cet état constant (comme une nappe d’eau que je sens affleurer sous l’écorce) nuise en rien à mes facultés critiques et à ma liberté de les exercer – fût-ce contre l’immédiateté de cette expérience intérieure. J’ajoute que ce sentiment « océanique » n’a rien à voir avec mes aspirations personnelles. (…) C’est un contact – Et comme je l’ai reconnu, identique (avec des nuances multiples), chez quantité d’âmes vivantes, il m’a permis de comprendre que là était la véritable source souterraine de l’énergie religieuse ; – qui est ensuite captée, canalisée, et desséchée par les Églises : au point qu’on pourrait dire que c’est à l’intérieur des Églises (quelles qu’elles soient) qu’on trouve le moins de vrai sentiment « religieux ». Éternelle confusion des mots, dont le même, ici, tantôt signifie obéissance ou foi à un dogme, ou à une parole (ou à une tradition), tantôt : libre jaillissement vital. »

Romain Rolland, lettre à Freud.


     Romain Rolland, dans cette correspondance avec Freud, reprochait à ce dernier, dans la critique de la religion mise en œuvre dans son ouvrage L’avenir d’une illusion, d’ignorer les vraies sources et la nature réelle des sentiments religieux qui naissaient d’un état d’âme, d’un désir fusionnel avec le monde et qu’il appelait « sentiment océanique ». Cette expression ramène aux philosophies et religions mystiques tendant à l’éveil spirituel (Zen, Vedanta, etc.) dont Romain Rolland était familier et qui font appel fréquemment à l’image métaphorique de l’océan représentant l’univers dans lequel se dissous la vague représentant l’individu. Pour Romain Rolland le monde possède une âme qui l’anime et cette animation est inspirée par la présence du « Dieu vivant » dont il disait avoir fait l’expérience « plusieurs fois, directement (de) son toucher de feu » qu’il distinguait du « Dieu d’histoire sainte » de l’institution. C’est cette âme universelle qui fait que l’univers n’est pas livré au chaos, que la nature est vivante et que ce libre jaillissement vital qui l’anime ne peut se réduire à la simple définition rationnelle fournie par les sciences. On retrouve cette anima Mundi dans la musique qui ouvre parfois la voie au sentiment océanique et dans le cas d’une symphonie Romain Rolland n’hésite pas à établir une analogie entre la singularité de chaque note musicale et l’âme de chacun des êtres peuplant le monde : « Une mer bouillonnante s’étend ; chaque note est une goutte, chaque phrase est un flot, chaque harmonie est une vague. […] C’est l’Océan de vie […]. Et cette mer de tendresse est toute pénétrée d’un soleil invisible, une Raison extasiée dans l’intuition sacrée du Dieu, de l’Unité, de l’Âme universelle. (…)  L’âme qui palpite en ces corps de musiciens ravis par l’extase n’est pas une âme, c’est l’Âme. C’est la vôtre, c’est la mienne, c’est l’unique, – la Vie. Ego sum Resurrectio et Vita… »


Sigmund Freud (1856-1939)

     Freud répliquera avec ironie à son « Grand ami océanique »  qu’en temps qu’ « animal terrestre », il n’avait pour sa part jamais ressenti ce sentiment dont il ne niait cependant pas l’existence chez certains individus et qu’il décrivait comme « un sentiment d’union indissoluble avec le grand Tout, et d’appartenance à l’universel », mais qu’il expliquait pour sa part par un effet de l’union narcissique primaire entre la mère et le petit enfant qui préside aux relations mère-enfant dans la petite enfance. C’est le sentiment de toute-puissance inculqué au bébé par la mère lorsqu’elle répond à ses besoins et les anticipe qui donne l’illusion à celui-ci qu’il est un être indifférencié qui se confond avec le monde. Par la suite l’enfant prenant peu à peu conscience de son autonomie, recherchera la protection paternelle pour se constituer en être autonome qui entretiendra des relations ambiguës, à la fois harmonieuses et  conflictuelles, avec le monde mais il restera toujours en son esprit  une nostalgie de sa toute-puissance initiale et du sentiment fusionnel avec le monde que la dépendance à la mère induisait. C’est cette nostalgie de cet état qui serait pour Freud à la source du sentiment océanique. Se relier (« religare ») avec le Grand Tout serait un mécanisme de défense en réponse à une angoisse existentielle et un moyen pour l’homme de dénier le danger dont le Moi perçoit la menace en provenance du monde extérieur.


     Dans sa contribution à un ouvrage paru sur le thème « Humanisme et religions, Albert Camus et Paul Ricœur » (Ed. Jean-Marc Aveline). La psychanalyste Julia Kristeva écrit que toute personne à l’écoute de son « for intérieur » éprouve le besoin de croire et le désir de savoir. Elle retrouve l’expression du besoin de croire dans deux expériences psychiques qui sont le « sentiment océanique » selon la définition qui en a été faite par Romain Rolland et « L’identification primaire avec le père de la préhistoire individuelle ». Voici ce qu’elle écrit au sujet du sentiment océanique :


Capture d_écran 2017-11-21 à 08.13.19

       La première (expérience) renvoie à ce que Freud, répondant à la sollicitation de Romain Rolland, décrit non sans réticences comme le « sentiment océanique » (Malaise dans la civilisation). Il s’agirait de l’union intime du Moi et du monde environnant, ressentie comme une certitude absolue de satisfaction,de sécurité, aussi bien que de perte de soi au profit de ce qui nous entoure et nous contient, au profit d’un contenant, et qui renvoie au vécu du nourrisson n’ayant pas encore établi de frontières entre son Moi et le corps maternel. Indiscutable et impartageable, donné seulement à « quelques uns » dont la « régression peut aller suffisamment loin », et cependant authentifié par Freud comme une expérience originelle du Moi, ce vécu prélinguistique ou translinguistique, dominé par les sensations, serait au cœur de la croyance. La croyance, non pas au sens d’une supposition mais au sens fort d’une certitude inébranlable, plénitude sensorielle et vérité ultime que le sujet éprouve comme une survie exorbitante, indistinctement sensorielle et mentale, à proprement parler ek-statique. Certaines œuvres esthétiques en témoignent : j’ai pu le constater en particulier chez Proust. Le narrateur fait état de rêves sans images (« le rêve du second appartement »), tissés de plaisirs et de douleurs que « l’on » « croît » (précise-t-il) innombrables, qui mobilisent l’extrême intensité des cinq sens et que seule une cascade de métaphores peut tenter de « traduire » : le récit de ces rêves se laisse interpréter comme un triomphe sur l’autisme endogène qui habite le tréfonds inconscient de chacun, selon la le psychanalyste Frances Tustin. L’écrivain serait-il celui qui réussit là où l’autiste échoue ?

   Gustav Mahler, Adagietto 5e Symphonie dirigée par Karajan


   Dans le Le zéro et l’infini d’Arthur Kœstler, un membre actif et loyal du parti communiste est suspecté injustement par sa hiérarchie d’être un opposant et incarcéré. Dans ce système absurde et tout-puissant, Roubachof est le zéro et la machine totalitaire qui va le broyer est l’infini car l’étendue de son irrationalité, de son absurdité et de son pouvoir est sans limite. Doublement arraché au monde, physiquement et mentalement par l’implosion de la raison et ses certitudes, il retrouve un moment, par la vision d’un coin de ciel bleu, le sentiment de fusion avec l’univers qu’il avait éprouvé dans son enfance. Belle tentative de description de ce sentiment indicible et vertigineux que l’on ressent à cette occasion lorsque la personnalité s’y dissout dans un grain de sel dans la mer et que  l‘infini de la mer est contenu dans un grain de sable. Au cours de cette expérience, tous les repères habituels qui structurent notre vie ont disparus et la pensée est engagée dans une course folle dans l’espace infini du monde tel un un faisceau de lumière dans la nuit…


Capture d’écran 2020-01-18 à 10.44.30.png

     « Roubachof marchait dans sa cellule. Autrefois, il se serait pudiquement privé de cette espèce de rêverie puérile. Maintenant, il n’en avait pas honte. Dans la mort, le métaphysique devenait réel. Il s’arrêta près de la fenêtre et posa son front contre le carreau. Par-dessus la tourelle, on voyait une tache bleue. D’un bleu pâle qui lui rappelait un certain bleu qu’il avait vu au-dessus de sa tête, une fois que, tout enfant, il était étendu sur l’herbe dans le parc de son père, à regarder les branches de peuplier qui se balançaient lentement contre le ciel. Apparemment, même un coin de ciel bleu suffisait à provoquer « le sentiment océanique » (…). Les plus grands et les plus posés des psychologues modernes avaient reconnu comme un fait l’existence de cet état et l’avaient appelé « sentiment océanique ». et en vérité, la personnalité s’y dissolvait comme un grain de sel dans la mer; mais au même moment, l’infini de la mer semblait être contenu dans le grain de sable. Le grain ne se localisait plus ni dans le temps ni dans l’espace. C’était un état dans lequel la pensée perdait toute direction et se mettait à tourner en rond,comme l’aiguille de la boussole au pôle magnétique; et en fin de compte, elle se détachait de son axe et voyageait librement à travers l’espace, comme un faisceau de lumière dans la nuit; et il semblait alors que toutes les pensées et toutes les sensations, et jusqu’à la douleur et jusqu’à la joie, n’étaient plus que des raies spectrales du même rayon de lumière, décomposé au prisme de la conscience. »

Schiller // Opus : « Solweig Song » // avec Anna Netrebko


          Pour le philosophe et historie Pierre Hadot, l’irruption de ce sentiment qu’il rattache lui-même au sentiment océanique éprouvé par Romain Rolland s’est produit à deux reprises à l’âge de 12 ou 13 ans. la première expérience s’est produite en pleine nature un soir d’hiver alors qu’il contemplait le ciel étoilé. La seconde s’est produite dans une chambre de la maison familiale. Dans les deux cas, la sensation qu’il a ressenti ne semble pas avoir été amenée par des événements antérieurs mais s’est manifestée subitement dans la conscience de l’adolescent sous la forme d’un surgissement du monde qui brutalement se manifestait et affirmait sa présence en générant dans un premier temps un sentiment d’angoisse ambigüe puisqu’il était tout à la fois terrifiant et délicieux puis dans un second temps l’étonnement et au final l’émerveillement de se sentir immergé dans le monde et d’avoir la conscience aigüe d’en faire partie intégrante. L’intérêt de cette deux expériences réside dans le fait que les cadres dans lesquels ils se sont produit sont totalement différents : la magnificence de la nature un soir sous la voûte étoilée, une chambre de la maison familiale dans le second. Mais il n’est pas sûr malgré ce qu’il en pense que ce sentiment qu’il a éprouvé s’apparente à celui éprouvé par Romain Rolland. Plus que le désir de se fondre dans la matrice de l’Univers, cette dualité des situations exprime peut-être le fait que ce sentiment est le signe du passage de l’état d’enfance à l’état d’adulte et de l’ouverture au monde qui l’accompagne. Cela expliquerait l’état d’incertitude qu’il ressent dans le même temps sur son identité. Mais Pierre Hadot déclare l’avoir éprouvé de nouveau, adulte, en contemplant le Lac Majeur à Ascona ou le panorama des Alpes depuis la rive du Léman à Lausanne ou depuis Salvan dans le Valais.


t_500x300.jpg

    « Une fois, c’était dans la rue Ruinart, sur le trajet du Petit Séminaire à la maison de mes parents où je rentrais tous les soirs, étant externe. La nuit était venue. Les étoiles brillaient dans un ciel immense. A cette époque, on pouvait encore les voir. Une autre fois, c’était dans une chambre de notre maison. (…) Dans les deux cas, j’ai été envahi par une angoisse à la fois terrifiante et délicieuse, provoquée par le sentiment de la présence du monde, ou du Tout, et de moi dans ce monde. En fait je n’étais pas capable de formuler mon expérience, mais, après coup, je ressentais qu’elle pouvait correspondre à des questions comme : « Que suis-je ? » « Pourquoi suis-je ici ? » « Qu’est-ce que c’est que ce monde dans lequel je suis ? » J’éprouvais un sentiment d’étrangeté, l’étonnement et l’émerveillement d’être-là. En même temps, j’avais le sentiment d’être immergé dans le monde, d’en faire  partie, le monde s’étendant depuis le plus petit brin d’herbe jusqu’aux étoiles. Ce monde m’était présent, intensément présent. »  (P. Hadot, La Philosophie comme manière de vivre, p. 23)


Lever du soleil sur les Aravis vu des hauteurs dominant POISY – le 11/11/2014 à 7h 54 – photo Enki, IMG_6133
                   Ciel de gloire en Haute-Savoie – photo Enki

L’une de mes expériences de « sentiment océanique », c’est  ICI


Articles liés


Visions


Résultat d’images pour antonin artaudAntonin Artaud (1896-1948)

Prière

 Ah donne-nous des crânes de braises
Des crânes brûlés aux foudres du ciel
Des crânes lucides, des crânes réels
Et traversés de ta présence

Fais-nous naître aux cieux du dedans
Criblés de gouffres en averses
Et qu’un vertige nous traverse
Avec un ongle incandescent

Rassasie-nous nous avons faim
De commotions inter-sidérales
Ah verse-nous des laves astrales
A la place de notre sang

Détache-nous, Divise-nous
Avec tes mains de braises coupantes
Ouvre-nous ces voûtes brûlantes
Où l’on meurt plus loin que la mort

Fais vaciller notre cerveau
Au sein de sa propre science
Et ravis-nous l’intelligence
Aux griffes d’un typhon nouveau

Antonin Artaud