Regards croisés : sirènes et dauphins


Peintures de Benes Knüpfer (1848-1910) & photos de Todd Essik


Le rêve d’Henri ( Henri d’Ofterdingen de Novalis )

     A l’approche du matin, lorsque au-dehors l’aube se mit à poindre, le calme revint enfin dans son âme, les images se firent plus nettes et plus stables. Alors il lui sembla qu’il marchait seul dans une forêt obscure. Le jour ne perçait qu’à de rares intervalles le vert réseau du feuillage. Bientôt il arriva devant une gorge rocheuse qui montait à flanc de coteau. Il lui fallut escalader des blocs couverts de mousse qu’un ancien torrent y avait entraînés. A mesure qu’il grimpait, la forêt s’éclaircissait. Il parvint enfin jusqu’à une verte prairie qui s’étendait au flanc de la montagne. Au-delà de cette prairie s’élevait une falaise abrupte, au pied de laquelle il aperçut une ouverture qui semblait être l’entrée d’une galerie taillée dans le roc. Il suivit un certain temps ce couloir souterrain qui le conduisit sans difficulté vers une grande salle d’où lui parvenait de loin l’éclat d’une vive clarté. En y entrant, il vit un puissant jet d’eau qui, paraissant s’échapper d’une fontaine jaillissante, s’élevait jusqu’à la paroi supérieure de la voûte et s’y pulvérisait en mille paillettes étincelantes qui retombaient toutes dans un vaste bassin; la gerbe resplendissait comme de l’or en fusion; on n’entendait pas le moindre bruit ; un silence religieux entourait ce spectacle grandiose. Il s’approcha de la vasque qui ondoyait et frissonnait dans un chatoiement de couleurs innombrables. Les parois de la grotte étaient embuées de ce même liquide qui n’était pas chaud, mais glacé, et n’émettait sur ces murailles qu’une lueur mate et bleuâtre. Il plongea sa main dans la vasque et humecta ses lèvres. Ce fut comme si un souffle spirituel le pénétrait : au plus profond de lui-même il sentit renaître la force et la fraîcheur. Il lui prit une envie irrésistible de se baigner : il se dévêtit et descendit dans le bassin. Alors il lui sembla qu’un des nuages empourprés du crépuscule l’enveloppait; un flot de sensations célestes inondait son cœur; mille pensées s’efforçaient, avec une volupté profonde, de se rejoindre en son esprit; des images neuves, non encore contemplées, se levaient tout à coup pour se fondre à leur tour les unes dans les autres et se métamorphoser autour de lui en créatures visibles; et chaque ondulation du suave élément se pressait doucement contre lui, comme un sein délicat. Le flot semblait avoir dissous des formes charmantes de jeunes filles qui reprenaient corps instantanément au contact du jeune homme. Dans une ivresse extatique, et pourtant conscient de la moindre impression, il se laissa emporter par le torrent lumineux qui, au sortir du bassin, s’engloutissait dans le rocher. Une sorte de douce somnolence s’empara de lui, et il rêva d’aventures indescriptibles.


Narcisse – Regards croisés : 2) Essai d’interprétation du mythe


250px-Michelangelo_Caravaggio_065.jpg

giphy.gif

      Narcisse se mirant dans l’eau-miroir d’un ruisseau dans le tableau du Caravage, Jean Seberg posant ses lèvres sur le reflet de celles-ci dans l’eau d’une rivière dans le film de Robert Rossen, Lilith. Deux images chocs fortement représentatives de cet état mental représenté de manière ambigüe et presque schizophrène dans la société d’aujourd’hui : le narcissisme. D’un côté, on valorise l’individualisme à tout crin et de l’autre on diabolise l’une de ses formes, le narcissisme, qui ne constitue après tout qu’un développement dévoyé de l’homéostasie, cet instinct de survie manifesté par tout organisme vivant qui implique par définition à l’origine une certaine forme d’amour de soi.
      Ne me sentant pas totalement exempt des atteintes de ce que l’on pourrait  qualifier de « nouveau mal du siècle », j’ai éprouvé le besoin de me pencher sur ce qu’il recouvre, signifie et représente dans des domaines aussi variés que l’art, le psychisme et l’anthropologie. Le premier des thèmes traités et qui a fait l’objet d’un premier article (c’est  ICI ) a été celui du mythe grec de Narcisse, ou tout au moins de ses variantes telles qu’elles nous ont été léguées par les philosophes et écrivains de l’Antiquité. Le second article présenté ci-après est un essai personnel d’interprétation. d’autres analyse de thèmes suivront. Au cours de cette recherche, je reviendrais à plusieurs reprise au tableau du Caravage et au film de Robert Rossen sans m’interdire de m’intéresser à d’autres œuvres artistiques, qu’elles soient picturales, cinématographiques ou littéraires…


  La symbolique de l’eau

Livadia1.jpg
Le fleuve Céphise, à Livadiá

     Le personnage de Narcisse est lié par sa paternité à l’eau, il avait pour père un dieu-fleuve : Céphise, personnification du fleuve homonyme qui coule en Grec en Phocide et en Béotie qui était l’un des 3.000 fils du Titan Océan et de la déesse marine Thétys et frère des Océanides qui étaient des nymphes aquatiques (au nombre de 3.000 elles-aussi). L’eau est symbole ambivalent, elle peut être dormante ou violente. C’est le cas du fleuve Céphise puisque que la nymphe Liriope, célèbre par sa grande beauté, étant venue consulter le dieu-fleuve réputé pour la pertinence de ses oracles, celui-ci ébloui par sa personne « l’enlaça de ses flots sinueux, et, la tenant enchaînée dans son onde, triompha de sa pudeur par la violence ». De ce viol aquatique naîtra Narcisse qui, dit-on, héritera de la beauté de sa mère (Ovide, Métamorphoses).

    Un autre personnage, lié on le verra à Narcisse, a affaire avec la symbolique de l’eau. C’est Tirésias, un jeune chasseur qui deviendra plus tard un devin célèbre; alors qu’il chassait sur l’Hélicon, un mont proche du fleuve Céphise, l’infortuné avait surpris sa mère, la nymphe Charilico et la déesse Athéna se baignant nues dans la fontaine sacrée d’Hippocrène, la source des muses, celle-là même qu’un coup de sabot du cheval Pégase avait fait jaillir du rocher.

Hippocrenesource.jpgla source d’Hippocène sur le mont Hélicon

      Dans la Grèce antique la vision par un simple mortel d’un dieu en dehors de la volonté de celui-ci était frappée d’interdit et sa transgression était punie de la perte de la vue. C’est ce châtiment cruel qui fut infligé par Athéna à Tirésias mais en réponse aux suppliques de sa mère Charilico qui implorait sa clémence, la déesse adoucit la punition en accordant au jeune homme des dons merveilleux, ceux de pouvoir se diriger grâce aux vertus d’un bâton de cornouiller magique, de comprendre le langage des oiseaux après qu’elle lui eut eu « purifier » les oreilles, c’est cette opération qui lui apportera le don de prophétie. Comme dernière faveur, il lui fut permis de vivre beaucoup plus longtemps que le commun des mortels (pendant la durée de sept générations) et de conserver ses dons lorsqu’il sera aux Enfers. Une autre version de la légende de Tirésias, racontée par Ovide, le montre se promenant sur le mont Cyllène et séparer de son bâton l’accouplement de deux serpents, ce qui eut pour effet immédiat de le transformer en femme. Sa métamorphose dura sept années et cessa après qu’il ait eut l’occasion de répéter la scène de séparation des deux serpents. Il reprit alors son apparence d’homme. La légende dit que durant sa longue existence, il aura subi pas moins de six passages d’un sexe à l’autre.

delacroix_diane-acteon.jpg     tiresia_krauss
Je n’ai pas trouvé d’illustration pour la scène de Diane au bain surprise par
Tirésias. J’ai par contre trouvé un tableau de Delacroix portant sur un thème
semblable, celui de Diane surprise par le chasseur Actéon. La gravure de droite
présente la scène des deux serpents, celle où Tirésias devenu femme va pouvoir
recouvrer son apparence d’homme (auteur : Johann Ulrich Krauss, vers 1690)

     Mais dans la mythologie grecque, chaque événement, même le plus anodin, a toujours des conséquences. Il n’y a aucune place pour le hasard. Par le fait d’avoir été Homme et femme, Tirésias avait connu une certaine célébrité aussi fut-il invité un jour par les dieux pour trancher un débat important entre tous, celui de savoir qui prenait le plus de plaisir pendant l’acte sexuel entre l’homme et la femme. Zeus prétendait que c’était la femme et son épouse Héra pensait le contraire. Tirésias, qui avait connu les deux états ,prit le parti de Zeus, ce qui lui attira les foudres d’Héra qui le puni en lui ôtant la vue.
   Tirésias n’aura pas de chance avec les sources. S’étant désaltéré après sa fuite de Thèbes avec l’eau trop froide de la source gardée par la nymphe Tilphoussa, il en mourut.
    Dans le mythe de Narcisse, Tirésias est connu pour avoir mis en garde la nymphe Liriope qui lui avait demandé si son fils parviendrait à une longue vieillesse : « Oui, s’il ne se connaît pas », avait-il répondu. La condition de la longévité pour Narcisse était donc d’ignorer sa vrai nature. Jusqu’où devait aller cette ignorance ? Ignorer sa grande beauté ? Ignorer les conditions de sa naissance ? Ovide est peu disert sur ce sujet et cette incertitude nous empêche d’analyser les causes du drame final qui va se nouer.


    Dans la version d’Ovide, l’arrivée de Narcisse à la source fatale se situe juste après  l’anathème jeté contre lui par le garçon éconduit et l’approbation de la déesse Nemesis. Il n’est donc pas interdit de penser que ce qui va suivre et en particulier sa découverte de la source est l’œuvre de la déesse. Le caractère particulier de la source est mis en valeur par Ovide lorsqu’il la décrit comme n’ayant jamais été souillée par l’homme ou les animaux et même pas par les déchets végétaux. La source ne se situe pas dans le domaine profane qui est celui des hommes et des animaux. C’est une source d’eau pure et limpide, de caractère sacré.  En même temps un détail énoncé par Ovide nous interpelle : « et cet endroit, la forêt ne laisserait aucun soleil l’échauffer. » La source ne se situe pas en pleine lumière du soleil mais dans l’ombre des grands arbres, ce qui entre en contradiction avec la description précédemment énoncée de ses ondes « brillantes et argentées » mais quand les dieux veulent arriver à leurs fins, ils ne sont pas à une contradiction près. Leur objectif, c’est de réaliser la prédiction énoncée par Tirésias dans sa réponse à la nymphe Liriope : « Oui, ton fils vivra longtemps s’il ne se connaît pas…»  (une autre traduction indique « s’il ne se voit pas » .) Mais Narcisse avait-il vraiment le choix ? Et comment peut-on ne pas se connaître ? Il y a de la perversité dans l’affirmation que celui dont le destin est déjà tout tracé pourrait échapper à ce destin. On veut faire croire que Narcisse aurait pu ne pas s’arrêter sur le bord de cette source et se mirer dans son miroir de la même manière qu’Œdipe, en partance de Thèbes pour Corinthe aurait pu prendre une autre route ou bien ne pas se quereller avec un inconnu qui s’avérera être son père et le tuer… Pourtant, c’est bien le destin et donc la main des dieux qui ont créé les conditions de ces rencontres.

Capture d’écran 2018-03-19 à 11.46.44.png

°°°
Ainsi Narcisse s’était-il joué d’Écho et d’autres nymphes
issues des eaux ou des montagnes, de même que de groupes de garçons ;
un jour l’un d’eux, qu’il avait dédaigné, levant les mains vers le ciel :
« Puisse-t-il tomber amoureux lui-même, et ne pas posséder l’être aimé ! »,
avait-il dit. La déesse de Rhamnonte (Nemesis) approuva cette juste prière.
Il existait une source limpide, aux ondes brillantes et argentées ;
ni bergers ni chèvres paissant dans la montagne
ni autre troupeau ne l’avaient touchée ; nul oiseau,
nulle bête sauvage, nul rameau mort ne l’avaient troublée.
Elle était entourée d’un gazon nourri de l’eau toute proche,
et cet endroit, la forêt ne laisserait aucun soleil l’échauffer.

°°°
le sortilège du miroir

    D’ailleurs, tout, dans ce passage où Ovide décrit le cheminement de Narcisse vers la chute sous l’action de la force négative que représente l’élément liquide qui sert le sombre dessein des dieux. C’est par une force qui n’appartient qu’à l’élément liquide, la soif, que Narcisse est capté par le sortilège du miroir qui va lui révéler la sublimité de la beauté de ce visage qu’il découvre dans les eaux.  Cette découverte prend la forme d’un saisissement de tout son être, à la façon dont la Méduse fige et pétrifie ceux qui ont eu le malheur de croiser son regard. La beauté poussée à son paroxysme devient monstrueuse et, telle la Méduse, détruit ceux qui osent la contempler et vouloir en jouir.

Capture d’écran 2018-03-19 à 11.53.06.png

et tandis qu’il désire apaiser sa soif, une autre soif grandit en lui :
en buvant, il est saisi par l’image de la beauté qu’il aperçoit.
Il aime un espoir sans corps, prend pour corps une ombre.
Il est ébloui par sa propre personne et, visage immobile,
reste cloué sur place, telle une statue en marbre de Paros.

    À ce stade, la prophétie ne s’est pas encore accomplie car si Narcisse est fasciné et submergé par la beauté du visage insaisissable qui tout à la fois s’offre et se refuse à lui,  il ignore encore que ce visage est le sien. Il est frappant de constater qu’au fur et à mesure que le sortilège s’empare du lui, ce sont paradoxalement des sensations de chaleur et de brûlure qui s’expriment : « il embrase et brûle tout à la fois », « ce qu’il voit le consume », « Vous souvenez-vous que quelqu’un se soit ainsi consumé ? ». C’est que depuis le saisissement « médusien », l’élément liquide ne joue plus le rôle principal, c’est un processus mortel de destruction qui est en cours et ce processus n’agit pas par l’eau mais par le feu, le feu purificateur. Il redoublera d’intensité quand Narcisse prendra conscience que le visage aimé est le sien : « je me consume d’amour pour moi : je provoque la flamme que je porte. », « je m’éteins », « il se dissout et peu à peu devient la proie d’un feu caché ».


Le thème de l’engourdissement

Capture d’écran 2018-03-20 à 08.18.39.png

     En grec ancien, le nom Narcisse est lié aux mots ναρκωτικός, narkôtikóqui signifie « qui a la propriété de provoquer la torpeur,  ce qui fascine et engourdit, narcotique, soporifique » et νάρκωσις, nárkôsis qui signifie « endormissement ». La légende dit qu’à la mort de Narcisse son sang s’écoula dans la terre et qu’il naquit un narcisse blanc à corolle rouge. Cette plante que l’on connait aujourd’hui sous le nom de la Narcisse des poètes (Narcissus poeticusest une plante à bulbe de la famille des liliacées connue depuis l’Antiquité pour ses vertus médicinales. Le narkissos que le médecin grec Dioscoride déclarait utiliser pour ses remèdes contre les brûlures, luxation, abcès et douleurs rhumatismales est bien la narcisse des poètes. Il utilisait pour cela les les bulbes de cette plante qu’il. appliquait en cataplasme après les avoir cuits et broyés. Mais c’est pour un autre de ses effets que le narcisse était surtout connu dans l’Antiquité et joue un rôle dans le mythe qui nous intéresse, la plante avait également la réputation d’engourdir et de plongerdans la torpeur ceux qui la respirait  : « parce qu’il (le narcisse) engourdit les nerfs et provoque une pesante torpeur » (narkôdeis), nous expliquait Plutarque. Quant à Pline l’ancien, il déclarait qu’elle alourdissait l’esprit et rendait idiot. Le chanoine-botaniste Paul-Victor Fournier, auteur de nombreux ouvrages de botanique disait à son propos que « le seul parfum [du narcisse] est déjà narcotique », c’est la raison pour laquelle il est déconseillé de la placer en bouquet dans une chambre à coucher hermétiquement close. Les qualités odorantes de la fleur sont encore utilisées de nos jours dans la parfumerie de luxe par l’extraction du produit très rare qu’est l’huile de narcisse (elle nécessite une tonne de fleurs pour n’en obtenir qu’à peine 70 g soit un rendement de 0,007 % !)On sait aujourd’hui que cette faculté est causée par un alcaloïde paralysant, la narcissine ainsi qu’une substance amère, drastique et toxicardiaque, la scillaïne que contient la plante. L’ingestion par l’homme d’une dizaine de grammes d’extrait de narcisse est neurotoxique et déclenche les symptomes d’intoxication tels que constriction de la gorge, nausée, diarrhée, inflammation des voies digestives, paralysie, défaillance, sueurs froides, douleurs dans les membres, engourdissement général.

      Cette plante au caractère ambivalent a joué un rôle clé dans le déroulement de divers mythes et coutumes de la Grèce antique :

  • l’enlèvement de Perséphone par Hadès alors qu’elle cueillait des narcisses. le parfum de la plante envoûta la déesse qui ne put opposer de résistance au dieu du monde souterrain.
  • on plantait le narcisse sur les tombes pour symboliser l’engourdissement de la mort.
  • on l’offrait aux au Érinyes (ou Furies à Rome) pour paralyser le criminel mais aussi pour les apaiser.
  • la plante était liée au printemps par sa renaissance, aux rythmes des saisons, à la fécondité

Synthèse

Statue_of_Fortuna_Nemesis.jpg

     Que veut nous dire ce mythe ? Les grecs de l’antiquité se méfiaient de la démesure, ce sentiment violent inspiré par l’orgueil et les passions et  qui menait au désordre et à la folie. Ils lui avaient donné le nom d’hybris. La démesure, l’hybris, c’était le privilège des dieux et en aucun cas celui des hommes qui devaient eux faire preuve de tempérance et de modération. Ce n’est pas un hasard si c’est la déesse Némésis, déesse de la juste colère et de la rétribution céleste, dont le nom signifie en grec ancien « répartir équitablement, distribuer ce qui est dû » qui approuve l’anathème lancé par le prétendant éconduit et qui certainement tire les ficelles du drame qui se joue. Ovide veut peut-être nous le laisser entrevoir lorsque, décrivant le saisissement de Narcisse, il le présente comme restant « cloué sur place, telle une statue en marbre de Paros ». Un sanctuaire consacré à Némésis était implanté à Rhamnonte en Attique où on honorait une statue de la déesse exécutée dans un bloc de marbre de Paros.

Capture d’écran 2018-03-19 à 22.57.55.png

     Ce qui est reproché à Narcisse, c’est sa sublime beauté, source d’hybris. Cette beauté, il l’a hérité de sa mère qui elle-même a du en payer le prix puisqu’elle a été violée par  le dieu-fleuve Céphise. Une trop grande beauté jette le trouble dans la communauté des hommes, elle fait naître la convoitise et la jalousie, surtout si celui qui en est porteur refuse de se plier aux règles de la cité et ainsi perpétue et attise la division. Une trop grande beauté est inacceptable car elle a le pouvoir d’agir sur les êtres à la manière de la Méduse, en les foudroyant et les annihilant. Narcisse est le fruit de l’hybris, il est porteur de l’hybris et représente une menace pour la communauté, il doit être sacrifié. Selon ce point de vue, le thème du narcissisme, au sens moderne du concept, apparaît secondaire dans le mythe. Qu’il est été ou non amoureux de lui-même, Narcisse aurait été sacrifié. Le fait qu’il se soit épris de sa propre personne est une mise en situation habile de la part d’Ovide, ce fait n’a d’ailleurs n’a apparemment pas été recoupé par d’autres versions du mythe. Ce n’est que longtemps plus tard, à la fin du Moyen-Âge, en conséquence de l’évolution des mœurs et de l’affirmation de la primauté de l’individu sur la religion et le collectif, qu’artistes et écrivains privilégieront cet aspect du mythe inventé (ou mis en valeur) par Ovide. Comparé aux représentations qui l’ont précédées, le tableau du Caravage est tout à fait éloquent sur ce sujet. Son analyse donnera lieu à un prochain article.

Enki sigle


articles liés


Narcisse – Regards croisés : I) le mythe


250px-Michelangelo_Caravaggio_065.jpg

giphy.gif

      Narcisse se mirant dans l’eau d’un ruisseau dans le tableau du Caravage, Jean Seberg posant ses lèvres sur son reflet dans l’eau d’une rivière dans le film de Robert Rossen, Lilith. Deux images chocs fortement représentatives de cet état mental présenté de manière ambigu et presque schizophrène dans la société d’aujourd’hui : le narcissisme. D’un côté, on valorise l’individualisme à tout crin et de l’autre on diabolise l’une de ses formes, le narcissisme, qui ne constitue après tout qu’un développement dévoyé de l’homéostasie, cet instinct de survie manifesté par tout organisme vivant qui implique à l’origine un amour de soi.
      Ne me sentant pas totalement exempt des atteintes de ce que l’on pourrait  qualifier de « nouveau mal du siècle », j’ai éprouvé le besoin de me pencher sur ce qu’il recouvre, signifie et représente dans des domaines aussi variés que l’art, le psychisme et l’anthropologie. Le premier des thèmes traités est celui de la mythologie qui nous l’a fait découvrir à partir du mythe grec de Narcisse. Au cours de cette recherche, je reviendrais à plusieurs reprise au tableau du Caravage et au film de Robert Rossen sans m’interdire de m’intéresser à d’autres œuvres artistiques, qu’elles soient picturales, cinématographiques ou littéraires…


   I – Le mythe de Narcisse

     Le tableau que Le Caravage a peint vers 1595 fait référence au Narcisse de la mythologie grecque, ce jeune chasseur tombé amoureux de sa propre image en se contemplant dans un ruisseau et qui en était mort de désespoir. L’analyse et la compréhension du mythe grec sont rendus compliqués par le fait qu’il existe plusieurs versions de ce mythe bien que la plus connue soit celle présentée par le poète latin Ovide au tout début du Ier siècle dans le livre III de ses Métamorphoses. Dans cette version, Narcisse est présenté comme un jeune homme de grande beauté assorti d’un naturel fier et introverti qui  faisait tourner les têtes de nombreux garçons et filles mais qui les repoussait systématiquement. Jusque là, rien de moralement répréhensible, sauf si l’on se place dans le contexte de l’antiquité grecque où le célibat était fortement blâmé pour des raisons liées à la structure sociale et familiale du patriarcat, au désir de perpétuation de la race et du culte des ancêtres. C’est ainsi qu’à Sparte, les célibataires endurcis étaient punis par la loi. La volubile nymphe Echo qui avait été privée de sa voix par la déesse Hera pour avoir aidé Zeus à commettre ses infidélités et condamnée de surcroît à répéter la dernière parole qui lui avait été adressée (de là vient l’origine de notre écho) tomba follement amoureuse de Narcisse mais elle aussi fut repoussée et elle sombra dans le désespoir.  Dans la version d’Ovide, ce n’est pourtant pas elle qui lança une malédiction sur Narcisse, mais un garçon dédaigné qui s’écria, en levant les bras au ciel : « Puisse-t-il tomber amoureux lui-même, et ne pas posséder l’être aimé ! ». Il fut entendu par Némésis, la cruelle et implacable déesse qui personnifie la vengeance divine à qui revenait la charge de punir toute démesure, comme par exemple l’excès de bonheur chez un mortel ou l’orgueil des puissants. C’est par l’intermédiaire d’une source pure et limpide, « aux ondes brillantes et argentées » que nul homme ou bêtes n’avaient souillés que la punition divine va s’exercer, Narcisse, épuisé par une partie de chasse se penche vers la source pour étancher sa soif et alors qu’il boit est soudainement médusé en découvrant sur la surface mouvante de l’eau un visage. Il s’éprend de son propre reflet dont il tente désespérément de saisir l’image. Finissant par prendre conscience que c’est lui-même qu’il aime et que sa folie sera inguérissable, il va dépérir peu à peu et tout à la fois se dissoudre et se consumer, pleuré par Écho et les Nymphes. Aux enfers, il sera toujours victime de son obsession et poursuivra la quête de son visage dans les eaux noirs du Styx. Les Naïades et les Dryades à sa recherche sur les rives du ruisseau ne retrouveront en lieu et place de son cadavre qu’une simple fleur, la narcisse, en laquelle il a été métamorphosé et qui porte depuis son nom.

     À ce stade, il m’a semblé nécessaire de présenter le beau texte d’Ovide tiré des Métamorphoses en soulignant en couleur les thèmes de l’eau (en bleu) et du soleil et de la chaleur (en carmin) en référence aux analyses qui suivront.

Enki sigle


Métamorphose de Narcisse, Ovide (3, 413-510)

Traduction de Anne-Marie Boxus et Jacques Poucet, Bruxelles, 2006. (source Bibliotheca Classica Selecta).

Ici l’enfant, épuisé par une chasse animée sous la chaleur,
se laisse tomber, séduit par l’aspect du site et par la source,
et tandis qu’il désire apaiser sa soif, une autre soif grandit en lui :
en buvant, il est saisi par l’image de la beauté qu’il aperçoit.
Il aime un espoir sans corps, prend pour corps une ombre.
Il est ébloui par sa propre personne et, visage immobile,
reste cloué sur place, telle une statue en marbre de Paros
Couché par terre, il contemple deux astres, ses propres yeux,
et ses cheveux, dignes de Bacchus, dignes même d’Apollon,
ses joues d’enfant, sa nuque d’ivoire, sa bouche parfaite
et son teint rosé mêlé à une blancheur de neige.
Admirant tous les détails qui le rendent admirable,
sans le savoir, il se désire et, en louant, il se loue lui-même ;
quand il sollicite, il est sollicité ; il embrase et brûle tout à la fois.
Que de fois il a donné de vains baisers à la source fallacieuse,
que de fois il a plongé ses bras au milieu des ondes
pour saisir la nuque entrevue, sans se capturer dans l’eau !
Il ne sait ce qu’il voit, mais ce qu’il voit le consume,
et l’erreur qui abuse ses yeux en même temps les excite.
Naïf, pourquoi chercher en vain à saisir un simulacre fugace ?
Ce que tu désires n’est nulle part ; détourne-toi, tu perdras
ce que tu aimes ! Cette ombre que tu vois est le reflet de ton image :
elle n’est rien en soi ; elle est venue avec toi et reste avec toi ;
avec toi elle s’éloignera, si du moins tu pouvais t’éloigner !
Ni le souci de Cérès, ni le besoin de repos ne peuvent
le tirer de cet endroit ; mais, couché dans l’herbe sombre,
il contemple d’un oeil insatiable cette beauté trompeuse
et ses propres yeux le perdent ; se soulevant légèrement,
il tend les bras vers les forêts qui l’entourent et dit :
« Ô forêts, est-il un être qui ait vécu un amour plus cruel ?
Vous le savez, vous qui avez si bien caché tant d’amants.
Vous souvenez-vous, puisque vous vivez depuis tant de siècles,
que, durant cette longue période, quelqu’un se soit ainsi consumé ?
Il me plaît et je le vois ; mais ce que je vois et qui me plaît
je ne puis l’atteindre pourtant ; si grand est l’égarement d’un amant.
Et raison de plus à ma douleur, il n’y a pour nous séparer
ni vaste mer, ni route, ni monts, ni murailles aux portes closes ;
un peu d’eau nous fait obstacle ! Lui aussi souhaite mon étreinte :
car chaque fois que j’ai tendu mes lèvres vers les eaux limpides,
chaque fois il se tend vers moi, le visage tourné vers le haut.
Je crois pouvoir le toucher : un très mince filet d’eau sépare les amants.
Qui que tu sois, viens ici ! Pourquoi me décevoir, enfant sans pareil ?
Où t’en vas-tu quand je t’appelle ? Certes, ce ne sont ni ma beauté
ni mon âge que tu fuis, moi que même des nymphes ont aimé !
Ton aimable visage me promet je ne sais quel espoir,
et, lorsque je tends les bras vers toi, spontanément tu tends les tiens,
à mes sourires, tu souris en retour ; souvent même j’ai vu tes larmes
quand je pleurais ; d’un geste de la tête, tu réponds à mes signes
et pour autant que je le devine au mouvement de tes jolies lèvres,
tu renvoies des mots qui ne parviennent pas à mes oreilles !
Cet être, c’est moi : j’ai compris, et mon image ne me trompe pas ;
je me consume d’amour pour moi : je provoque la flamme que je porte.
Que faire ? Me laisser implorer ou implorer ? Que demander, du reste ?
L’objet de mon désir est en moi : ma richesse est aussi mon manque.
Ah ! Que ne puis-je me séparer de mon corps ! Voeu inattendu
de la part d’un amant : je voudrais que s’éloigne l’être que j’aime.
Déjà la douleur m’ôte mes forces, le temps qui me reste à vivre
n’est pas long, et je m’éteins dans la fleur de l’âge. Du reste,
la mort ne m’est pas pénible : dans la mort, je cesserai de souffrir.
Cet être que j’aime, je voudrais qu’il ait vécu plus longtemps ;
maintenant unis à deux par le coeur, nous mourrons d’un seul souffle. »
Il parla et, privé de bon sens, il revint vers la même image,
troublant l’eau de ses larmes, et, avec l’agitation de la fontaine
la forme s’obscurcit ; lorsqu’il la vit disparaître, il s’écria :
« Où t’enfuis-tu ? Reste, cruel, n’abandonne pas ton amant !,
qu’il me soit permis de contempler ce qu’il m’est impossible de toucher, et de nourrir ainsi ma misérable folie ! »
Et tout en pleurant, il fit tomber le haut de son vêtement
et frappa sa poitrine dénudée de ses mains marmoréennes.
Les coups portés donnèrent à son torse une teinte rosée ;
ainsi souvent des fruits, pâles d’un côté, rosissent de l’autre,
ainsi d’habitude les grappes de raisin aux tons changeants
se colorient de pourpre, déjà avant d’être mûres.
Dès qu’il se vit ainsi dans l’onde redevenue lisse,
il ne le supporta pas plus longtemps ; comme la cire blonde
se met à fondre près d’un feu léger et comme le givre du matin
se dissipe sous un tiède soleil, ainsi, exténué par son amour,
il se dissout et peu à peu devient la proie d’un feu caché.
Déjà son teint n’a plus une blancheur mêlée de rose ;
la vigueur et les forces et tout ce qui naguère charmait la vue,
et le corps, qu’autrefois avait aimé Écho, tout cela n’existe plus.
Écho pourtant, malgré sa colère et ses souvenirs, compatit
en le voyant, et chaque fois que le pauvre enfant disait « hélas »,
elle répercutait ses paroles, en répétant « hélas » ;
et lorsque de ses mains il s’était frappé les bras,
elle aussi renvoyait le même bruit de coup.
L’ultime parole de Narcisse, regardant toujours vers l’onde, fut :
« Hélas, enfant que j’ai aimé en vain ! », et les alentours renvoyèrent
autant de mots, et quand il dit « adieu », Écho aussi le répéta.
Il laissa tomber sa tête fatiguée dans l’herbe verte,
la mort ferma les yeux qui admiraient encore la beauté de leur maître.
Même après son accueil en la demeure infernale,
il se contemplait dans l’eau du Styx. Ses soeurs les Naïades
se lamentèrent et déposèrent sur leur frère leurs cheveux coupés.
Les Dryades pleurèrent ; Écho répercuta leurs gémissements.
Déjà elles préparaient le bûcher, les torches et le brancard funèbres :
le corps ne se trouvait nulle part ; au lieu d’un corps, elle trouvent
une fleur au coeur couleur de safran, entourée de pétales blancs

Ovide, Les Métamorphoses


Iconographie

 

cliquer sur une photo pour l’agrandir, lire les informations et faire défiler les autres photos.


Œuvres présentées par ordre chronologique

Narcisse – Fresque à Pompei.
Narcisse – Othea’s Epistle (Queen’s Manuscript), XVe siècle.
représentant Narcisse, vers 1500 (Google Art Project)
Nicolas Poussin – Echo et Narcisse, vers 1629-1630
Nicolas Bernard Lépicié – Narcisse changé en fleur, 1771
Gustave Courtois – Narcisse, 1872  (la signature Henner est erronée)
Marco Antonio Franceschini – Narcisse, 1820. gravure de Friedrich John
Le beau Narcisse – illustration humoristique du Charivari, septembre 1842
Gyula Benczur -Narcisse, 1881
John William Waterhouse – Echo et Narcisse, 1903
Salvatore Dali – La Métamorphose de Narcisse, 1934
Giovanni Dall’Orto – Narciso confuso, 2010


regards croisés sur deux photos d’hommes et de chevaux – Gustave Roud : Trouble dans le canton de Vaud.


Richard Seiler - Der Fuhrmann, 1905 (22).png
Richard Seiler – Der Fuhrmann (le charretier), 1905

     C’est à une photographie de Gustave Roud, le poète vaudois féru de photographie que m’a fait penser ce cliché de 1905 d’un photographe allemand du nom de Richard Seiler sur lequel je n’ai pu recueillir aucune information (il est également l’auteur de la photographie Le Zelandais sur laquelle nous avons il y a peu de temps publié un autre article sur le thème des regards croisés, c’est  ICI). Les deux photographies mettent en scène un cheval et son conducteur et sont surtout intéressante par la qualité de leur composition et leur cadrage. Manifestement elles ont été soigneusement préparées par leurs photographes respectifs.

richard-seiler-der-fuhrmann-1905-22.png     La photographie de Richard Seiler met en scène la relation triangulaire qui se produit entre le photographe, un cheval attelé et son conducteur : le cheval se présente de face et ses oreilles dressées indiquent qu’il est attentif au photographe. Le conducteur se tient de profil et fixe son cheval. Le cheval et le conducteur apparaissent comme deux figures verticales hiératiques reliées virtuellement par le regard univoque du conducteur et physiquement par son bras nu à l’extrémité duquel apparait la main tenant fermement le mors. La composition est ainsi structurée sur la base d’une figure primaire en H avec prédominance de la barre verticale sur laquelle s’inscrit le cheval qui occupe l’espace central de la photo. Cet effet est encore renforcé par le fait que la tête de l’homme est plongée dans l’ombre. Le photographe a pris soin de relier la scène à son environnement naturel en préservant la vision sous forme de bandes parallèles horizontales de parties de champ, de forêt et de ciel.

chevalGustave Roud – série des Fermiers suisses, 1940

« Ce bras nu, ce bras pur qui apaise l’univers d’une seule caresse »   Gustave Roud, Aimé(s)

cheval    Très différente est la photographie de Gustave Roud qui a choisi de faire disparaître dans son cadrage la tête du cheval et le visage de son conducteur, le poète vaudois a manifestement voulu privilégier la représentation du bras nu, musclé et veiné de celui-ci. La composition se structure à partir de la ligne du force horizontale de ce bras qui en se rattachant à la verticale du corps de l’homme et de la diagonale du harnais forme un A renversé. On remarquera qu’à la différence de la photo précédente, la manche de chemise s’est trouvée repliée jusqu’à la partie supérieure du bras pour permettre la visualisation et la mise en valeur du biceps. Gustave Roud qui a souffert toute sa vie d’une homosexualité non assumée a pris de nombreuses photos de paysans de sa région du Jorat dans le canton de Vaud souvent représentés torse nu, vaquant aux travaux des champs. Comme dans la photo précédente, le bras du jeune paysan tient fermement la bride du cheval. Ce bras nu et musclé qui maintient fermement l’animal et qui dégage une troublante sensualité symboliserait-il pour le poète à la fois la l’expression d’un désir trouble et  son implacable répression ?

Enki sigle


Gustave Roud (1887-1976)
Gustave Roud (1897-1976)

Entrer dans l’intimité douloureuse de Gustave Roud

Aimé(s) – Extrait.

Je voyais la douce peau gonflée de muscles encore pâle dans l’ombre de la manche.
Ce bras nu, ce bras pur qui apaise l’univers d’une seule caresse
La faux d’Aimé tranche ce corps qui titube entre nous et s’effondre
sans avoir entendu le nom que je lui rends avec un cri.

Viens ! Aimé. Il y a autre chose que le sommeil pour ton corps rompu par la faux.
Viens ! toutes les cloches jusqu’à l’horizon sonnent l’heure de notre fuite,
Chaque village fleurit comme un bouquet de lampes
Viens ! voici renaître dans le noir tout un après midi de moissons
Dans son odeur de sueur et de paille chaude.

Ton épaule nue
Ta large poitrine nue
trouant le ciel comme un nageur hors de l’eau calme.
La cruche vernissée ruisselante de lumière et d’eau qui descend du ciel à tes lèvres.
Et comme un faucheur, le pied dans le nid,
Pris dans un essaim de guêpes furieuses,

Je ne peux plus leur résister.

Gustave Roud


Articles liés


Regards croisés : deux photos de la danseuse Alexandra Beller et le tableau « Deux femmes courant sur la plage » de Picasso


Ivresse de l’âme et des corps

Irving Penn
Irving Penn – la danseuse Alexandra Beller (série Dancer), 1999

    Cette photo du célèbre photographe américain Irving Penn (1917-2009) a été prise en 1999 et représente Alexandra Beller, une danseuse qui faisait alors partie de la troupe Dance Company du danseur et chorégraphe newyorkais Bill T. Jones. Cette photo m’a irrésistiblement fait penser au célèbre tableau Deux femmes courant sur la plage peint par Picasso en 1922 lors de son premier séjour en Bretagne à Dinard où son épouse du moment, Olga, l’avait entraîné pour les vacances d’été. Même grâce et impression de légèreté dégagés par les personnages malgré leur morphologie enveloppée, même expression de mouvement intense dans la fixation de l’instant. Par leur élan et leur course effrénée, leurs bras dressés vers le ciel qui semblent battre l’air à la façon d’ailes, ces femmes semblent vouloir échapper à la gravitation terrestre et être prêtes à s’envoler.

Pablo PICASSO - deux femmes courant sur la plage
Pablo Picasso – Deux femmes courant sur la plage, 1922

Capture d’écran 2018-03-09 à 07.51.16.png     C’est un état extatique de totale liberté, d’abandon et de projection de soi que ces images décrivent, un état de transe dans lequel les corps peuvent impunément exulter et s’exposer. Les têtes violemment rejetées en arrière et tournées vers le ciel qui seront désormais un des thèmes graphiques récurrents du peintre rappellent les photographies et illustrations montrant les convulsions des patientes qualifiées d’hystériques du XIXe siècle. Ce tableau aura un grand retentissement étant en phase avec « l’air du temps », celui des débuts de l’émancipation des femmes, de la vogue des bains de mer et de la libération des corps. La seconde photo présentée ci-dessous de la danseuse Alexandra Beller, plus académique, ne semble pas être être d’Irving Penn; je l’ai néanmoins publiée car elle rappelle  la posture de la femme en premier plan du tableau de Picasso. Irving Penn et Alexandra Beller se sont-ils inspirés des tableaux de Picasso pour réaliser ces clichés ? Picasso s’est-il inspiré des photos et illustrations d’hystériques du XIXe siècle pour composer son tableau ? On ne le saura sans doute jamais mais on ne peut être qu’admiratif devant le génie du peintre d’avoir été capable, à partir des scènes certainement très sages visualisées sur les plages de l’époque (voir photo ci-dessous), d’anticiper par l’imagination les mouvements exacerbés des personnages de son tableau, mouvements qui ne pourront être corroborés par la photographie que plusieurs décennies plus tard. Cette capacité que possède l’artiste de génie de découvrir et montrer les ressorts cachés des passions et actions humaines en les exaltant et les poussant à leurs limites les plus extrêmes ne traduit-elle pas une des fonctions essentielles de l’art qui est celle du dévoilement et de la révélation de ce qui est caché ou nié.

Enki sigle

Capture d’écran 2018-03-09 à 08.14.39.png
Alexandra Beller – photographe inconnu

6285f8ef118c20011b6076741fab6382.jpg
Sur une plage américaine de l’époque


Articles liés


Regards croisés sur deux portraits : l’un photographique de 1905, l’autre peint par Gauguin en 1889.


Le zélandais, photo de Leopold Willems, 1905

Leopold Willems - Le Zélandais, 1905.jpg

    Lorsque j’ai découvert ce cliché réalisé en 1905 par le photographe belge Leopold Willems qui montre un personnage natif de la province de Zeeland dans les Pays-Bas dont la masse épaisse et sombre du corps occupe de manière presque incongrue le premier plan effaçant presque la scène et le décor délicieux du second et le l’arrière-plan où l’on voit en seconde lecture un groupe de trois femmes avec une fillette en costume traditionnel sur un fond de moulin à vent, une autre image s’est immédiatement imposée à moi, celle de l’auto-portrait que Paul Gauguin a peint en 1889 et où il se représente lui aussi en premier plan devant un tableau représentant un Christ jaune se détachant sur un fond de paysage bucolique.
      Même présence envahissante du personnage occupant le premier plan qui semble vouloir s’imposer au spectateur au détriment du décor ambiant, même position du corps représenté au trois-quart et du visage en semi-profil, même nez proéminent qui se projette vers l’avant et surtout même regard oblique qui semble nous fixer avec insistance au point qu’il devient inquiétant. Chacun des deux personnages apparaît comme le sujet essentiel de son image. Le zelandais avec son manteau à large col laissant apparaître un veston intérieur et un foulard à motifs noué autour du cou semble être un bourgeois ou un membre important de la communauté. L’air décidé qu’il arbore, le béret à visière traditionnel de marin posé négligemment sur son crâne et le cigare au bec semble confirmer cette hypothèse. Le monde qui s’ordonne autour de lui et qu’il cache en partie est « son monde », un monde apaisé et serein. Peut-être est-il un armateur ou un riche marchand, peut-être même le meunier propriétaire du moulin que l’on voit se dresser à l’arrière-plan et qui joue dans la composition de la photographie le même rôle de verticale structurante que la silhouette longiligne du Christ sur la croix du tableau de Gauguin.

single-cover-1905.jpg

     La photo de Leopold Willems a été exposée au IXe salon international de la photographie de Paris de 1904 et a été publiée en 1905 dans la revue Die Kunst in der Photographie (l’Art dans la photographie) qui sous la direction de son fondateur Wilhelm Knapp et du photographe Franz Goerke éditait depuis 1887 dans la ville de Halle-sur-Saale située en Saxe près de Leipzig des revues consacrée à la photographie européenne.


Gauguin, l’autoportrait au Christ jaune, 1889

     Dans son autoportrait réalisé en 1889, Paul Gauguin se représente également « dans son monde » mais à l’opposé du monde ordonné, apaisé et serein qui accompagne le personnage photographié par le belge Leopold Willems, le monde qu’il a peint n’est pas le monde physique extérieur mais son monde intérieur alors en proie aux pires tourments, écartelé qu’il est entre le doute et le désespoir et l’espérance de sa rédemption par l’art.    
      Au moment où il peint ce tableau, voilà déjà sept années qu’il a abandonné son emploi de courtier en bourse pour se consacrer pleinement à la peinture. Les premières années ont été difficiles et sous la pression de son épouse danoise, Gauguin a du partir pour Copenhague où le couple a été pris en charge par sa belle-famille avec laquelle il ne s’entendra pas. Ses tableaux ne rencontrant pas plus de succès dans la capitale danoise qu’à Paris, il rentre seul à Paris en 1885, laissant derrière lui, la mort dans l’âme, son épouse et quatre de ses cinq enfants dont il ne peut assumer les besoins. 

Gauguin - autoportrait au Christ jaune,1889.JPG

Paul_Gauguin La Cueillette des fruits, ou Aux mangos (1887).jpg     Les quatre années qui vont suivre seront erratiques puisqu’on le retrouve à Pont-Aven, en Bretagne, puis à Panama où il travaille au percement du canal, et enfin à la Martinique où il reprendra goût à la peinture : « L’expérience que j’ai faite à la Martinique est décisive. Là seulement je me suis senti vraiment moi-même, et c’est dans ce que j’ai rapporté qu’il faut me chercher si on veut savoir qui je suis, plus encore que dans mes œuvres de Bretagne. » (voir le tableau ci-contre de 1887, Aux Mangos). Mais malade et sans ressources, il doit rentrer en France en novembre 1887. L’année 1888, le retrouve à Pont-Aven avec un groupe de peintres qui expérimentent des techniques et des formes nouvelles que l’on connaîtra plus tard sous l’appellation de « l’école de Pont-Aven. » Cette période est l’une des plus fécondes de sa production artistique avec des tableaux comme « La Vision après le sermon » ou « la lutte de jacob avec l’ange » (1888), « La Belle Angèle »  et « le Christ jaune » (1889), une représentation du christ en croix en bois de la chapelle Trémalo à Pont-Aven, image qu’il réintégrera dans son auto-portrait peint la même année.

« la lutte de jacob avec l’ange » (1888), « La Belle Angèle » et « le Christ jaune » (1889)


Autoportrait au Christ jaune, 1889 : tourments intérieurs et espérance.

Le Christ jaune : on a coutume de dire que dans ce tableau, Gauguin s’est représenté trois fois, une première fois en chair et en os en tant que sujet principal du tableau, une seconde fois sous les traits du lumineux Christ jaune de la chapelle Trémalo et une troisième fois à travers la face écarlate grimaçante de son pot à tabac qu’il avait modelé à son image et qui apparaît comme une figure menaçante à l’angle supérieur droit du tableau.

Capture d’écran 2018-03-08 à 07.46.33.png     christ de pont aven.jpg

    Le Christ jaune est un rappel du tableau qu’il avait peint peu de temps avant et qui représentait la sculpture en bois du Christ crucifié qui trônait dans l’une des chapelles de Pont-Aven, la chapelle Trémalo. Je ne suis pas d’accord avec l’analyse de ceux qui prétendent que la composition du tableau initial qui a servi de modèle à cette partie de l’autoportrait « repose sur la croix » et que dans le Christ jaune, le peintre se représente « sacrifié, crucifié » . Dans les deux représentations, la partie supérieure de la croix a été tronqué et la symbolique de la croix perd de son intensité. Réduite à un pilier en T qui semble supporter le ciel, le caractère dramatique de la Crucifixion s’en trouve atténué et c’est presque une scène sereine et apaisée dans un paysage riant qui se développe sous  les bras protecteurs du Christ que le spectateur découvre. Le temps du déchirement et de la souffrance est passé. Certes, le christ apparaît comme le témoin de cette souffrance passée ou en voie de guérison mais ce n’est plus un Christ de souffrance, c’est un Christ de lumière et d’espérance, tourné vers l’avenir qui protège et projette sa chaude lumière sur le monde. Après les années difficiles qui ont suivies la séparation avec sa famille, Gauguin pense avoir enfin trouvé à Pont-Aven sa voie dans le monde de la peinture. Il a le projet de rompre avec son passé de malheur et redémarrer sa vie sur des bases nouvelles en partant à Tahiti et se livrer totalement à l’exercice de son art.


le pot de tabac : Mais Gauguin n’est pas dupe, il sait que si il s’est engagé sur la voie de la rédemption et du succès, il n’est pas encore totalement sorti d’affaire et que les vieux démons qui l’ont assaillis par le passé sont toujours présents et prêts à le pousser vers l’abime. C’est cette menace toujours présente que symbolise dans le tableau la face convulsive et grimaçante du pot à tabac sur lequel il s’était représenté au moment de sa période sombre. Pour le mettre en valeur dans son tableau il a repris les teintes de base du Christ jaune : le jaune et le rouge orangé, mais à l’inverse du Christ jaune où la couleur jaune est dominante, il a choisi pour mettre en valeur le pot à tabac, la couleur rouge sang.

Capture d’écran 2018-03-08 à 07.46.51.png     pot de tabac.jpg


Son portrait :

Capture d’écran 2018-03-08 à 09.19.54.png     Capture d_écran 2018-03-07 à 09.22.37

     Il est intéressant de comparer les expressions du visage de Gauguin de ses deux auto-portraits, l’un peint en  1885 à Copenhague que nous avons déjà cité et celui du Christ jaune de 1889. Le visage de 1885 exprime l’irrésolution et l’abattement, c’est le visage d’un homme à la dérive en proie au doute. Au contraire le visage de 1889 est celui d’un homme qui semble résolu. Autant les traits du visage de 1885 semblent peu précis et apparaissent comme esquissés sur un fond peu coloré exprimant la pâleur, autant les traits du visage de 1889 apparaissent fermes et bien marqués et renforcés par des couleurs chaudes et le traitement en clair obscur contrasté de l’éclairage. Dans le premier portrait le regard paraît éteint et absent de la réalité du moment, dans le second portrait, le regard fixe le spectateur de manière calme et sans ostentation, exprimant ainsi l’équilibre intérieur du peintre à ce moment particulier de sa vie.