De la poule au singe et du singe à l’homme : théorie du bouc émissaire par Boris Cyrulnik.


De l’utilité d’un bouc émissaire en société…

    En appoint à la théorie que René Girard a forgé sur l’origine et la fonction du bouc émissaire (voir l’article lié en fin de texte), j’ai trouvé dans le livre de Boris Cyrulnik, Mémoire de singe et paroles d’homme, quelques pages tout à fait éclairantes sur le sujet. La pratique chez les hommes du détournement de la violence du groupe sur un « bouc émissaire » innocent, considérée souvent comme culturelle alors qu’elle est courante parmi les animaux, serait-elle innée et donc inscrite dans nos gênes ?

B9715431997Z.1_20180418104805_000+G9KB4E95N.1-0.jpg

Relevé sur Internet : « j’ai un souci avec l’une de mes poules. Elle est harcelée par les autres, qui tentent de la faire fuir, la pique. Même le coq la mord. Je l’ai isolé 10 jours car elle a été malade (je l’ai retrouvé amorphe dans un coin un matin), elle est de nouveau en pleine forme, le traitement est fini, j’ai tenté de la remettre avec les autres. Et là, rebelote, les autres se sont mises à l’attaquer de nouveau. Du coup, ma poule s’est « vengée » directement en suivant et attaquant mes deux jeunes poulettes soie (qui sont super calmes et qu’aucune autre poule importune) de 4 mois. »


Les textes de Boris Cyrulnik

De la poule…

       Il y a toujours dans un poulailler un individu brimé, battu, plumé, chassé des bons endroits. Cette poule se développe mal, sans cesse agressée, mal nourrie, mal apaisée, elle maigrit, épuise ses glandes surrénales et en cas d’épidémie résiste mal à l’infection. Les autres poules en revanche se portent bien et le groupe paisiblement se coordonne. Mais lorsqu’un expérimentateur enlève cette poule émissaire, les combats hiérarchiques reprennent, les blessures abîment plusieurs individus, le poids moyens des viscères s’abaisse, les surrénales se vident et c’est le groupe tout entier qui devient sensible aux infections, jusqu’au jour où un autre individu prendra cette fonction de poule émissaire et endurera tous les maux du groupe. Alors, le reste du poulailler pourra reprendre sa croissance euphorique.

359637-saimiris-bolivie-amusent-avec-ballon.jpg

Au singe…

    D. Ploog [Un neuro-éthologue] raconte la rencontre et la hiérarchisation de deux groupes de saïmiris, petits singes tropicaux à longue queue prenante. D’abord, ils déchargent une intense agressivité collective. Les femelles de haut rang crient, se menacent et se mordent. Les mâles se défient en violents duels. Finalement un des deux groupes se retire dans un coin et cède le terrain. Alors, dans le groupe des vaincus on assiste à des modifications de structures sociales. Les mâles se disputent et établissent entre eux une nouvelle hiérarchie. Puis ils désignent parmi les mâles subordonnés celui qui servira de souffre-douleur. Le groupe des vaincus concentre son agressivité sur ce bouc émissaire qui rapidement va maigrir, altérer son état général, souffrir de ses blessures et parfois en mourir. Mais par ce stratagème, les autres mâles du groupe vont pouvoir apaiser leur tension, décharger leur agressivité qu’ils n’osaient pas orienter sur les vainqueurs et se sentir de nouveau dominants par rapport à ce singe bouc émissaire dominé. leur moral remonte, le groupe vaincu s’apaise et la sexualité va reprendre.
     Désormais en paix, les deux groupes augmentent leurs contacts sociaux et progressivement fusionnent. L’agression contre le singe bouc émissaire va s’éteindre puisqu’elle n’a plus de raison d’être.

bebe-tape.jpg

À l’homme …

      Les pressions d’environnement participent à la constitution des gestes aussi sûrement que nos pulsions biologiques. Lorsqu’on observe en milieu spontané la manière dont les enfants préverbaux se rencontrent dans leur groupe, on se rend compte qu’à ce stade de leur formation le problème qu’ils doivent résoudre en priorité est celui du couple d’opposés agression-apaisement. […] L’agression vient le plus souvent des congénères, lors de la lutte pour un objet stimulant ou un lieu privilégié. […] Certains enfants dominés recherchent la compagnie de leaders apaisants dont ils reçoivent des caresses et des offrandes. En revanche, ils reçoivent aussi l’agression de dominants-agressifs. Ils cherchent alors à rediriger, à orienter l’agression sur un autre enfant. Si bien que ces enfants dominés, peu gestuels, parviennent quand même par cette politique gestuelle de séduction et de détournement de l’agressivité à s’intégrer dans leur groupe. […]

     À la moindre régression quotidienne, à la moindre frayeur, fatigue ou tension, l’étrangeté de l’Autre nous apparaît aussitôt. En cas de difficulté supplémentaire, le groupe va trouver qu’il n’a rien de commun avec cet étrange étranger. En cas de trop vives angoisses l’apaisement du groupe va retrouver ses défenses archaïques : c’est l’Autre étranger qui est coupable de nos angoisses et de nous maux. Les humains retrouvent alors le terrible bénéfice du bouc émissaire.

      Puisque nous vivons en groupes, il faut bien qu’à l’origine nous ayons orienté notre agressivité sur un Autre, il faut bien que notre cohésion se constitue au prix du meurtre d’un Autre. Dés l’instant où l’adversaire est désigné, le groupe, apaisé, assure sa cohésion. Tout groupe est donc coupable d’un pêché originel sans lequel il n’aurait pu se fonder. Il va falloir expier, payer notre faute, sacrifier un membre du groupe, ou une part de nous-mêmes.

Boris Cyrulnik, Mémoire de singe et paroles d’homme – édit. Fayard/Pluriel – 2010 – p.262 à 265.


articles liés


EnregistrerEnregistrer

EnregistrerEnregistrer

Ego dominus tuus


is-1
Odilon Redon – Dante et Béatrice, 1914

Je suis ton maître…

     « Après que furent passées neuf années juste depuis la première apparition de cette charmante femme et le dernier jour, je la rencontrai vêtue de blanc, entre deux dames plus âgées. Comme elle passait dans une rue, elle jeta les yeux du côté où je me trouvais, craintif, et, avec une courtoisie infinie, dont elle est aujourd’hui récompensée dans l’autre vie, elle me salua si gracieusement qu’il me sembla avoir atteint l’extrémité de la Béatitude. L’heure où m’arriva ce doux salut était précisément la neuvième de ce jour. Et comme c’était la première fois que sa voix parvenait à mes oreilles, je fus pris d’une telle douceur que je me sentis comme ivre, et je me séparai aussitôt de la foule.

Vide cor meum (Lis dans mon cœur) est une chanson du compositeur irlandais Patrick Cassidy créée en 2001 inspirée par la Vita Nuova de Dante et plus précisément du sonnet « A ciascun’alma pressa » dans le chapitre 3 –  Interprété ici par le Chœur Libera.

      Rentré dans ma chambre solitaire, je me mis à penser à elle et à sa courtoisie, et en y pensant je tombai dans un doux sommeil où m’apparut une vision merveilleuse.
    Il me semblait voir dans ma chambre un petit nuage couleur de feu dans lequel je distinguais la figure d’un personnage inquiétant pour qui le regardait ; et il montrait lui-même une joie extraordinaire, et il disait beaucoup de choses dont je ne comprenais qu’une partie, où je distinguais seulement : « Ego dominus tuus. » Il me semblait voir dans ses bras une personne endormie, nue, sauf quelle était légèrement recouverte d’un drap de couleur rouge. Et en regardant attentivement, je connus que c’était la dame du salut, celle qui avait daigné me saluer le jour d’avant. Et il me semblait qu’il tenait dans une de ses mains une chose qui brûlait, et qu’il me disait: « Vide cor tuum. » Et quand il fut resté là un peu de temps, il me semblait qu’il réveillait celle qui dormait, et il s’y prenait de telle manière qu’il lui faisait manger cette chose qui brûlait dans sa main, et qu’elle mangeait en hésitant. Après cela, sa joie ne tardait pas à se convertir en des larmes amères ; et, prenant cette femme dans ses bras, il me semblait qu’il s’en allait avec elle vers le ciel. »

Dante Aligheri, Vita Nuova, sonnet « A ciascun’alma pressa », chap.3.


Vertiges et révélations


William Blake - l'Ancien des Jours traçant le cercle du monde (1794) William Blake – l’Ancien des Jours traçant le cercle du monde (1794)

ABCDaire - Révélation(s).png

      Parmi les thèmes les plus traités dans ce blog, celui portant sur le phénomène de « révélation » est l’un des plus importants et des plus fréquemment nommé. la rubrique ABCDaire qui recense et classe par ordre alphabétique les articles de ce blog (cliquer sur le tableau des thèmes présenté sous la photo d’en-tête) indique que 14 articles ont déjà été à ce jour consacrés à ce thème ou ont à voir avec lui  :

Révélation (apparition, rencontre, découverte, dévoilement, illumination, surgissement, épiphanie, divination, initiation, conversion, ravissement, envoûtement, enchantement, magie, sortilège, saisissement, rapt, captation, possession, emportement, ébranlement, vertige, extase, sentiment océanique).

L’appel du vide ou du néant

La conversion religieuse

la puissance magique de l’art

L’émergence soudaine du Cosmos

Le vertige métaphysique ou anthropologique.

Le vertige amoureux, le coup de foudre.

Voir aussi le thème Vertigo et ses annexes dans le tableau des thèmes.

Et aussi quelques morceaux musicaux et chantés qui me transportent et m’envoûtent…

  • « Vide cor meum » de Patrick Cassidy inspirée par la Vita Nuova de Dante.
  • L’adagio de la Symphonie n°5 de Gustav Mahler sous la direction d’Herbert von Karajan.
  • « Ich bin der Welt abhanden gekommen » (Me voilà coupé du Monde) de Mahler
  • « Du bist die Ruh » de Schubert chanté par Dietrich Fischer-Dieskau : « Une peinture étonnamment épurée d’une paix transcendantale ».
  • « La chanson de Solweig » d’Edvard Grieg interprétée par Anna Netrebko et le groupe électro Schiller.
  • « L’Adieu » (final du chant de la Terre) de Mahler interprété par Kathleen Ferrier sous la direction de Bruno Walter.

orantsReprésentations de l’Orant : à gauche gravure anthropomorphique de Los Barruecos en Espagne – au milieu, peinture rupestre del Pla de Petracos en Espagne (- 8.000 ans) – à droite, l’Orante sur une fresque de la catacombe de Priscille à Rome (IVe siècle). (images tirées d’un article de ce blog sur le peintre Hodler, c’est ICI)

Qu’est-ce qu’une révélation ?

     Selon la définition du philologue allemand Walter F. Otto, la « révélation » (Offenbarung) désigne chez l’être humain le phénomène « d’ouverture venant d’en haut, du surhumain sur l’homme; une ouverture qu’avec la meilleure volonté du monde il est incapable de se donner, qu’il ne peut que recevoir de la parole d’une autorité, avec gratitude et docilité ». Se penchant sur les liens profonds qui unissent la révélation et le mythe, Walter Otto poursuit en affirmant que celui-ci « n’est pas le résultat d’une réflexion, vu que la vérité qu’il contient et qu’il est n’a pas été conclue au terme d’une démarche de la pensée, une seule possibilité demeure : loin d’être saisi et appréhendé par l’homme, le mythe, à l’inverse, a saisi et appréhendé (voir ébranlé) l’homme lui-même (ce qu’atteste l’attitude immédiatement active (…) qui en résulte). La vérité ne devient donc pas manifeste à l’homme à la suite de ses propres investigations, elle ne peut se révéler qu’elle-même. » (Essai sur le mythe, p.55)

      Tout semble dit dans ce texte. La « révélation », ce sentiment puissant qui vous « appréhende » et vous « ébranle » ne provient pas, selon ce penseur de votre for intérieur, ou tout au moins, n’est pas contrôlé par vous. Tout au contraire, il s’impose à vous, venant d’en haut, ce qui signifie qu’il vous est imposé avec autorité par une entité supérieure à laquelle vous ne pouvez qu’obéir avec gratitude et docilité… C’est donc à un ravissement auquel nous avons à faire. La révélation agit comme le ferait un charme par un effet d’un sortilège qui annihile la volonté de celui qui en est frappé. On retrouve là tous les attributs du sacré tels qu’il a été défini par le compatriote homonyme de Walter Otto, le théologien Rudolf Otto dans son essai Das heilige (le Sacré) et vulgarisé plus tard par l’historien des religions roumain Mircea Eliade : Le sacré ne se contrôle pas, il se « manifeste » et s’impose à nous par un acte mystérieux transmettant quelque chose de « Tout autre » étranger à notre monde… Ajoutons que l’adhésion n’est pas toujours docile comme nous le présente Walter F. Otto qui faisait plutôt référence dans ses écrits à la conversion religieuse, n’oublions pas que le mot ravissement  issu du latin rapereentraîner avec soi », « enlever de force ») possède le double sens de « adhésion par subjugation » et d’ « enlèvement par la force ». La révélation peut aussi se manifester avec violence sous l’effet d’un choc déstabilisateur qui diminue les facultés de défenses du sujet.

Le 6 avril 1637, Coup de foudre de Pétrarque pour Laure de NovesLe 6 avril 1637, Coup de foudre de Pétrarque pour Laure de Noves

Le Caravage - Conversion de Paul de Tarse sur le chemin de Damlas, vers 1600.jpgLe Caravage – Conversion de Paul de Tarse sur le chemin de Damas, vers 1600

William Blake - The Great Red Dragon and the Woman Clothed in SunWilliam Blake – Le Dragon rouge et l’homme solaire, vers 1803

      Dans les articles qui suivront nous poursuivrons la réflexion commencée avec nos articles précédents sur la relation intrinsèque qui semble unir le phénomène de révélation — qu’elle soit artistique (expérience du «sublime», inspiration), sensuelle (coup de foudre) ou spirituelle (conversion) — avec les concepts de profane et de sacré et sur le rapport qui unit le sacré et le religieux. Doit-on considérer que le sacré est toujours de nature religieuse ou peut-on envisager la forme paradoxale d’un sacré qui serait de nature « laïque » ? Une réponse positive à cette question aurait pour effet de le réintégrer dans la dimension du profane… Pour tenter de répondre à ces questions, nous étudierons chez divers penseurs et artistes qui ont déclarés avoir vécu l’expérience de révélation le contenu qu’ils donnaient à ce phénomène et comment ils expliquaient son apparition.

      Peut-être avez-vous vous-mêmes fait l’expérience d’une révélation que vous voudrez nous faire partager…


EnregistrerEnregistrerEnregistrerEnregistrerEnregistrerEnregistrerEnregistrerEnregistrer

Ils ont dit : Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra…


Friedrich Nietzsche : Prologue de Ainsi parlait Zarathoustra (1883-1885) lu par Micheal Londsdale.

Caspar Friedrich - Au-dessus de la Mer de Nuages, 1818
Antonio SauraThumb_generated_thumbnailjpg.jpeg

illustrations : Le voyageur au-dessus des nuages, G. Friedrich (1818) & la grande foule, A. Saura (1963)


Le paradis a existé (pour les hommes…)


6a00d8341ce44553ef016765be886b970b-320wi.jpg
Pierre Clastres (1934-1977)

     Pierre Clastres est un anthropologue et ethnologue français connu pour ses travaux d’anthropologie politique, ses convictions et son engagement libertaire et sa monographie des indiens Guayaki du Paraguay. Sa principale thèse est que les sociétés primitives ne sont pas des sociétés qui n’auraient pas encore découvert le pouvoir et l’État, mais au contraire des sociétés construites pour éviter que l’État n’apparaisse. Pierre Clastres a effectué de nombreux travaux de terrain de 1963 à 1974 en Amérique latine chez les  indiens Guayaki du Paraguay, les Guaranis, les Chulupi et les Yanomami. En 1974 il devient chercheur au  CNRS et publie son œuvre la plus connue, La Société contre l’ÉtatCritique du structuralisme, en conflit direct avec Claude Levi-Strauss, dont il dénonce notamment la vision de la guerre comme échec de l’échange, il quitte le laboratoire d’anthropologie sociale et devient directeur d’études à la cinquième section de L’École pratique des hautes études. Il meurt en 1977 à 43 ans dans un accident de la route, laissant son œuvre inachevée et éparpillée. (crédit Wikipedia)


Le paradis des hommes

       «  C’est ce qui frappa, sans ambiguïté, les premiers observateurs européens des Indiens du Brésil. Grande était leur réprobation à constater que des gaillards pleins de santé préféraient s’attifer comme des femmes de peintures et de plumes au lieu de transpirer sur leurs jardins. Gens donc qui ignoraient délibérément qu’il faut gagner son pain à la sueur de son front. C’en était trop, et cela ne dura pas : on mit rapidement les Indiens au travail, et ils en périrent. Deux axiomes en effet paraissent guider la marche de la civilisation occidentale, dés son aurore : le premier pose que la vraie société se déploie à l’ombre protectrice de l’État; le second énonce un impératif catégorique : il faut travailler.

img_0275.jpg

      Les Indiens ne consacraient effectivement que peu de temps à ce que l’on appelle le travail. Et ils ne mourraient pas de faim néanmoins. Les chroniques de l’époque sont unanimes à décrire la belle apparence des adultes, la bonne santé de nombreux enfants, l’abondance et la variété des ressources alimentaires. Par conséquent, l’économie de subsistance qui était celle des tribus indiennes n’impliquait nullement la recherche angoissée, à temps complet, de la nourriture. Donc une économie de subsistance est compatible avec une considérable limitation du temps consacré aux activités productives. Soit le cas des tribus sud-américaines d’agriculteurs, les Tupi-Guarani par exemple, dont la fainéantise irritait tant les Français et les Portugais. La vie économique de ces Indiens se fondait principalement sur l’agriculture, accessoirement sur la chasse, la pêche et la collecte. Un même jardin était utilisé pendant quatre à six années consécutives. Après quoi on l’abandonnait, en raison de l’épuisement du sol ou, plus vraisemblablement, de l’invasion de l’espace dégagé par une végétation parasitaire difficile à éliminer. Le gros du travail, effectué par les hommes, consistait à défricher, à la hache de pierre et par le feu, la superficie nécessaire. Cette tâche, accomplie à la fin de la saison des pluies, mobilisait les hommes pendant un ou deux mois. Presque tout le reste du processus agricole — planter, sarcler, récolter — conformément à la division sexuelle du travail, était pris en charge par les femmes. Il en résulte donc cette conclusion joyeuse : les hommes, c’est-à-dire la moitié de la population, travaillaient environ deux mois tous les quatre ans ! Quant au reste du temps, ils le vouaient à des occupations éprouvées non comme peine mais comme plaisir : chasse, pêche ; fêtes et beuveries ; à satisfaire enfin leur goût passionné pour la guerre. »

Pierre Clastres, la société contre l’Etat, 1974. p.165

kaapor.jpg


Articles liés

  • L’anomalie sauvage par Ivan Segré, 2017 – compte-rendu du livre de Christian Ferrié consacré à Pierre Clastres, le Mouvement inconscient du politique.
  • La Guerre Noire, l’extermination des aborigènes de Tasmanie par Runoko Rashidi (site Monde-histoire-culture générale)

Narcisse – Regards croisés : 2) Essai d’interprétation du mythe


250px-Michelangelo_Caravaggio_065.jpg

giphy.gif

      Narcisse se mirant dans l’eau-miroir d’un ruisseau dans le tableau du Caravage, Jean Seberg posant ses lèvres sur le reflet de celles-ci dans l’eau d’une rivière dans le film de Robert Rossen, Lilith. Deux images chocs fortement représentatives de cet état mental représenté de manière ambigüe et presque schizophrène dans la société d’aujourd’hui : le narcissisme. D’un côté, on valorise l’individualisme à tout crin et de l’autre on diabolise l’une de ses formes, le narcissisme, qui ne constitue après tout qu’un développement dévoyé de l’homéostasie, cet instinct de survie manifesté par tout organisme vivant qui implique par définition à l’origine une certaine forme d’amour de soi.
      Ne me sentant pas totalement exempt des atteintes de ce que l’on pourrait  qualifier de « nouveau mal du siècle », j’ai éprouvé le besoin de me pencher sur ce qu’il recouvre, signifie et représente dans des domaines aussi variés que l’art, le psychisme et l’anthropologie. Le premier des thèmes traités et qui a fait l’objet d’un premier article (c’est  ICI ) a été celui du mythe grec de Narcisse, ou tout au moins de ses variantes telles qu’elles nous ont été léguées par les philosophes et écrivains de l’Antiquité. Le second article présenté ci-après est un essai personnel d’interprétation. d’autres analyse de thèmes suivront. Au cours de cette recherche, je reviendrais à plusieurs reprise au tableau du Caravage et au film de Robert Rossen sans m’interdire de m’intéresser à d’autres œuvres artistiques, qu’elles soient picturales, cinématographiques ou littéraires…


  La symbolique de l’eau

Livadia1.jpg
Le fleuve Céphise, à Livadiá

     Le personnage de Narcisse est lié par sa paternité à l’eau, il avait pour père un dieu-fleuve : Céphise, personnification du fleuve homonyme qui coule en Grec en Phocide et en Béotie qui était l’un des 3.000 fils du Titan Océan et de la déesse marine Thétys et frère des Océanides qui étaient des nymphes aquatiques (au nombre de 3.000 elles-aussi). L’eau est symbole ambivalent, elle peut être dormante ou violente. C’est le cas du fleuve Céphise puisque que la nymphe Liriope, célèbre par sa grande beauté, étant venue consulter le dieu-fleuve réputé pour la pertinence de ses oracles, celui-ci ébloui par sa personne « l’enlaça de ses flots sinueux, et, la tenant enchaînée dans son onde, triompha de sa pudeur par la violence ». De ce viol aquatique naîtra Narcisse qui, dit-on, héritera de la beauté de sa mère (Ovide, Métamorphoses).

    Un autre personnage, lié on le verra à Narcisse, a affaire avec la symbolique de l’eau. C’est Tirésias, un jeune chasseur qui deviendra plus tard un devin célèbre; alors qu’il chassait sur l’Hélicon, un mont proche du fleuve Céphise, l’infortuné avait surpris sa mère, la nymphe Charilico et la déesse Athéna se baignant nues dans la fontaine sacrée d’Hippocrène, la source des muses, celle-là même qu’un coup de sabot du cheval Pégase avait fait jaillir du rocher.

Hippocrenesource.jpgla source d’Hippocène sur le mont Hélicon

      Dans la Grèce antique la vision par un simple mortel d’un dieu en dehors de la volonté de celui-ci était frappée d’interdit et sa transgression était punie de la perte de la vue. C’est ce châtiment cruel qui fut infligé par Athéna à Tirésias mais en réponse aux suppliques de sa mère Charilico qui implorait sa clémence, la déesse adoucit la punition en accordant au jeune homme des dons merveilleux, ceux de pouvoir se diriger grâce aux vertus d’un bâton de cornouiller magique, de comprendre le langage des oiseaux après qu’elle lui eut eu « purifier » les oreilles, c’est cette opération qui lui apportera le don de prophétie. Comme dernière faveur, il lui fut permis de vivre beaucoup plus longtemps que le commun des mortels (pendant la durée de sept générations) et de conserver ses dons lorsqu’il sera aux Enfers. Une autre version de la légende de Tirésias, racontée par Ovide, le montre se promenant sur le mont Cyllène et séparer de son bâton l’accouplement de deux serpents, ce qui eut pour effet immédiat de le transformer en femme. Sa métamorphose dura sept années et cessa après qu’il ait eut l’occasion de répéter la scène de séparation des deux serpents. Il reprit alors son apparence d’homme. La légende dit que durant sa longue existence, il aura subi pas moins de six passages d’un sexe à l’autre.

delacroix_diane-acteon.jpg     tiresia_krauss
Je n’ai pas trouvé d’illustration pour la scène de Diane au bain surprise par
Tirésias. J’ai par contre trouvé un tableau de Delacroix portant sur un thème
semblable, celui de Diane surprise par le chasseur Actéon. La gravure de droite
présente la scène des deux serpents, celle où Tirésias devenu femme va pouvoir
recouvrer son apparence d’homme (auteur : Johann Ulrich Krauss, vers 1690)

     Mais dans la mythologie grecque, chaque événement, même le plus anodin, a toujours des conséquences. Il n’y a aucune place pour le hasard. Par le fait d’avoir été Homme et femme, Tirésias avait connu une certaine célébrité aussi fut-il invité un jour par les dieux pour trancher un débat important entre tous, celui de savoir qui prenait le plus de plaisir pendant l’acte sexuel entre l’homme et la femme. Zeus prétendait que c’était la femme et son épouse Héra pensait le contraire. Tirésias, qui avait connu les deux états ,prit le parti de Zeus, ce qui lui attira les foudres d’Héra qui le puni en lui ôtant la vue.
   Tirésias n’aura pas de chance avec les sources. S’étant désaltéré après sa fuite de Thèbes avec l’eau trop froide de la source gardée par la nymphe Tilphoussa, il en mourut.
    Dans le mythe de Narcisse, Tirésias est connu pour avoir mis en garde la nymphe Liriope qui lui avait demandé si son fils parviendrait à une longue vieillesse : « Oui, s’il ne se connaît pas », avait-il répondu. La condition de la longévité pour Narcisse était donc d’ignorer sa vrai nature. Jusqu’où devait aller cette ignorance ? Ignorer sa grande beauté ? Ignorer les conditions de sa naissance ? Ovide est peu disert sur ce sujet et cette incertitude nous empêche d’analyser les causes du drame final qui va se nouer.


    Dans la version d’Ovide, l’arrivée de Narcisse à la source fatale se situe juste après  l’anathème jeté contre lui par le garçon éconduit et l’approbation de la déesse Nemesis. Il n’est donc pas interdit de penser que ce qui va suivre et en particulier sa découverte de la source est l’œuvre de la déesse. Le caractère particulier de la source est mis en valeur par Ovide lorsqu’il la décrit comme n’ayant jamais été souillée par l’homme ou les animaux et même pas par les déchets végétaux. La source ne se situe pas dans le domaine profane qui est celui des hommes et des animaux. C’est une source d’eau pure et limpide, de caractère sacré.  En même temps un détail énoncé par Ovide nous interpelle : « et cet endroit, la forêt ne laisserait aucun soleil l’échauffer. » La source ne se situe pas en pleine lumière du soleil mais dans l’ombre des grands arbres, ce qui entre en contradiction avec la description précédemment énoncée de ses ondes « brillantes et argentées » mais quand les dieux veulent arriver à leurs fins, ils ne sont pas à une contradiction près. Leur objectif, c’est de réaliser la prédiction énoncée par Tirésias dans sa réponse à la nymphe Liriope : « Oui, ton fils vivra longtemps s’il ne se connaît pas…»  (une autre traduction indique « s’il ne se voit pas » .) Mais Narcisse avait-il vraiment le choix ? Et comment peut-on ne pas se connaître ? Il y a de la perversité dans l’affirmation que celui dont le destin est déjà tout tracé pourrait échapper à ce destin. On veut faire croire que Narcisse aurait pu ne pas s’arrêter sur le bord de cette source et se mirer dans son miroir de la même manière qu’Œdipe, en partance de Thèbes pour Corinthe aurait pu prendre une autre route ou bien ne pas se quereller avec un inconnu qui s’avérera être son père et le tuer… Pourtant, c’est bien le destin et donc la main des dieux qui ont créé les conditions de ces rencontres.

Capture d’écran 2018-03-19 à 11.46.44.png

°°°
Ainsi Narcisse s’était-il joué d’Écho et d’autres nymphes
issues des eaux ou des montagnes, de même que de groupes de garçons ;
un jour l’un d’eux, qu’il avait dédaigné, levant les mains vers le ciel :
« Puisse-t-il tomber amoureux lui-même, et ne pas posséder l’être aimé ! »,
avait-il dit. La déesse de Rhamnonte (Nemesis) approuva cette juste prière.
Il existait une source limpide, aux ondes brillantes et argentées ;
ni bergers ni chèvres paissant dans la montagne
ni autre troupeau ne l’avaient touchée ; nul oiseau,
nulle bête sauvage, nul rameau mort ne l’avaient troublée.
Elle était entourée d’un gazon nourri de l’eau toute proche,
et cet endroit, la forêt ne laisserait aucun soleil l’échauffer.

°°°
le sortilège du miroir

    D’ailleurs, tout, dans ce passage où Ovide décrit le cheminement de Narcisse vers la chute sous l’action de la force négative que représente l’élément liquide qui sert le sombre dessein des dieux. C’est par une force qui n’appartient qu’à l’élément liquide, la soif, que Narcisse est capté par le sortilège du miroir qui va lui révéler la sublimité de la beauté de ce visage qu’il découvre dans les eaux.  Cette découverte prend la forme d’un saisissement de tout son être, à la façon dont la Méduse fige et pétrifie ceux qui ont eu le malheur de croiser son regard. La beauté poussée à son paroxysme devient monstrueuse et, telle la Méduse, détruit ceux qui osent la contempler et vouloir en jouir.

Capture d’écran 2018-03-19 à 11.53.06.png

et tandis qu’il désire apaiser sa soif, une autre soif grandit en lui :
en buvant, il est saisi par l’image de la beauté qu’il aperçoit.
Il aime un espoir sans corps, prend pour corps une ombre.
Il est ébloui par sa propre personne et, visage immobile,
reste cloué sur place, telle une statue en marbre de Paros.

    À ce stade, la prophétie ne s’est pas encore accomplie car si Narcisse est fasciné et submergé par la beauté du visage insaisissable qui tout à la fois s’offre et se refuse à lui,  il ignore encore que ce visage est le sien. Il est frappant de constater qu’au fur et à mesure que le sortilège s’empare du lui, ce sont paradoxalement des sensations de chaleur et de brûlure qui s’expriment : « il embrase et brûle tout à la fois », « ce qu’il voit le consume », « Vous souvenez-vous que quelqu’un se soit ainsi consumé ? ». C’est que depuis le saisissement « médusien », l’élément liquide ne joue plus le rôle principal, c’est un processus mortel de destruction qui est en cours et ce processus n’agit pas par l’eau mais par le feu, le feu purificateur. Il redoublera d’intensité quand Narcisse prendra conscience que le visage aimé est le sien : « je me consume d’amour pour moi : je provoque la flamme que je porte. », « je m’éteins », « il se dissout et peu à peu devient la proie d’un feu caché ».


Le thème de l’engourdissement

Capture d’écran 2018-03-20 à 08.18.39.png

     En grec ancien, le nom Narcisse est lié aux mots ναρκωτικός, narkôtikóqui signifie « qui a la propriété de provoquer la torpeur,  ce qui fascine et engourdit, narcotique, soporifique » et νάρκωσις, nárkôsis qui signifie « endormissement ». La légende dit qu’à la mort de Narcisse son sang s’écoula dans la terre et qu’il naquit un narcisse blanc à corolle rouge. Cette plante que l’on connait aujourd’hui sous le nom de la Narcisse des poètes (Narcissus poeticusest une plante à bulbe de la famille des liliacées connue depuis l’Antiquité pour ses vertus médicinales. Le narkissos que le médecin grec Dioscoride déclarait utiliser pour ses remèdes contre les brûlures, luxation, abcès et douleurs rhumatismales est bien la narcisse des poètes. Il utilisait pour cela les les bulbes de cette plante qu’il. appliquait en cataplasme après les avoir cuits et broyés. Mais c’est pour un autre de ses effets que le narcisse était surtout connu dans l’Antiquité et joue un rôle dans le mythe qui nous intéresse, la plante avait également la réputation d’engourdir et de plongerdans la torpeur ceux qui la respirait  : « parce qu’il (le narcisse) engourdit les nerfs et provoque une pesante torpeur » (narkôdeis), nous expliquait Plutarque. Quant à Pline l’ancien, il déclarait qu’elle alourdissait l’esprit et rendait idiot. Le chanoine-botaniste Paul-Victor Fournier, auteur de nombreux ouvrages de botanique disait à son propos que « le seul parfum [du narcisse] est déjà narcotique », c’est la raison pour laquelle il est déconseillé de la placer en bouquet dans une chambre à coucher hermétiquement close. Les qualités odorantes de la fleur sont encore utilisées de nos jours dans la parfumerie de luxe par l’extraction du produit très rare qu’est l’huile de narcisse (elle nécessite une tonne de fleurs pour n’en obtenir qu’à peine 70 g soit un rendement de 0,007 % !)On sait aujourd’hui que cette faculté est causée par un alcaloïde paralysant, la narcissine ainsi qu’une substance amère, drastique et toxicardiaque, la scillaïne que contient la plante. L’ingestion par l’homme d’une dizaine de grammes d’extrait de narcisse est neurotoxique et déclenche les symptomes d’intoxication tels que constriction de la gorge, nausée, diarrhée, inflammation des voies digestives, paralysie, défaillance, sueurs froides, douleurs dans les membres, engourdissement général.

      Cette plante au caractère ambivalent a joué un rôle clé dans le déroulement de divers mythes et coutumes de la Grèce antique :

  • l’enlèvement de Perséphone par Hadès alors qu’elle cueillait des narcisses. le parfum de la plante envoûta la déesse qui ne put opposer de résistance au dieu du monde souterrain.
  • on plantait le narcisse sur les tombes pour symboliser l’engourdissement de la mort.
  • on l’offrait aux au Érinyes (ou Furies à Rome) pour paralyser le criminel mais aussi pour les apaiser.
  • la plante était liée au printemps par sa renaissance, aux rythmes des saisons, à la fécondité

Synthèse

Statue_of_Fortuna_Nemesis.jpg

     Que veut nous dire ce mythe ? Les grecs de l’antiquité se méfiaient de la démesure, ce sentiment violent inspiré par l’orgueil et les passions et  qui menait au désordre et à la folie. Ils lui avaient donné le nom d’hybris. La démesure, l’hybris, c’était le privilège des dieux et en aucun cas celui des hommes qui devaient eux faire preuve de tempérance et de modération. Ce n’est pas un hasard si c’est la déesse Némésis, déesse de la juste colère et de la rétribution céleste, dont le nom signifie en grec ancien « répartir équitablement, distribuer ce qui est dû » qui approuve l’anathème lancé par le prétendant éconduit et qui certainement tire les ficelles du drame qui se joue. Ovide veut peut-être nous le laisser entrevoir lorsque, décrivant le saisissement de Narcisse, il le présente comme restant « cloué sur place, telle une statue en marbre de Paros ». Un sanctuaire consacré à Némésis était implanté à Rhamnonte en Attique où on honorait une statue de la déesse exécutée dans un bloc de marbre de Paros.

Capture d’écran 2018-03-19 à 22.57.55.png

     Ce qui est reproché à Narcisse, c’est sa sublime beauté, source d’hybris. Cette beauté, il l’a hérité de sa mère qui elle-même a du en payer le prix puisqu’elle a été violée par  le dieu-fleuve Céphise. Une trop grande beauté jette le trouble dans la communauté des hommes, elle fait naître la convoitise et la jalousie, surtout si celui qui en est porteur refuse de se plier aux règles de la cité et ainsi perpétue et attise la division. Une trop grande beauté est inacceptable car elle a le pouvoir d’agir sur les êtres à la manière de la Méduse, en les foudroyant et les annihilant. Narcisse est le fruit de l’hybris, il est porteur de l’hybris et représente une menace pour la communauté, il doit être sacrifié. Selon ce point de vue, le thème du narcissisme, au sens moderne du concept, apparaît secondaire dans le mythe. Qu’il est été ou non amoureux de lui-même, Narcisse aurait été sacrifié. Le fait qu’il se soit épris de sa propre personne est une mise en situation habile de la part d’Ovide, ce fait n’a d’ailleurs n’a apparemment pas été recoupé par d’autres versions du mythe. Ce n’est que longtemps plus tard, à la fin du Moyen-Âge, en conséquence de l’évolution des mœurs et de l’affirmation de la primauté de l’individu sur la religion et le collectif, qu’artistes et écrivains privilégieront cet aspect du mythe inventé (ou mis en valeur) par Ovide. Comparé aux représentations qui l’ont précédées, le tableau du Caravage est tout à fait éloquent sur ce sujet. Son analyse donnera lieu à un prochain article.

Enki sigle


articles liés