Seriez-vous comme moi un tantinet lycanthrope ?


Réservé aux insensés

2w4B3qt.jpgLycanthrope

Moi, le Loup des steppes, je trotte sans jamais m’arrêter ;
La neige recouvre entièrement l’espace,
Le corbeau quitte le bouleau, ses ailes déployées,
Mais de lièvres, de chevreuil, pas de traces !
J’ai pour les chevreuils amour prodigieux,
Je voudrais en trouver un !
Je le prendrais entre mes dents, entre mes mains,
Rien ne serait plus délicieux !
J’aurais pour cet être une bonté immense,
je dévorerais ses tendres cuissots,
Boirais son sang rouge clair, étancherais ma soif intense,
Puis m’en irais hurler, seul, jusqu’au matin très tôt.

Herman Hesse, Le Loup des steppes, extrait

       Il était un fois un homme qui se prénommait Harry et que l’on appelait le Loup des steppes. Il marchait sur ses deux jambes, portait des vêtements comme un être humain, mais en vérité, c’était un loup. Il avait l’érudition des personnes à l’esprit bien fait et apparaissait comme un homme d’une assez grande intelligence. Cependant, il y avait une chose qu’il n’avait pas apprise : c’était à se sentir content de lui-même et de son sort. Il en était incapable ; aussi était-ce un être insatisfait. Il existait une explication probable à cela. Au fond de son cœur, il était persuadé (ou croyait l’être) que en vérité, il n’était nullement un homme mais un loup venu de la steppe. Certaines personnes éclairées auraient pu discuter de la question et chercher à déterminer s’il était effectivement un animal. […] Ce sujet aurait ainsi pu faire l’objet de longs et passionnants débats et même de multiples ouvrages, mais cela n’aurait pas aidé le Loup des steppes. En effet, il ne lui importait absolument pas de savoir s’il s’était transformé en loup à cause d’un sortilège, des coups qu’on lui avait infligés, ou s’il avait simplement tout inventé. Ce que les autres ou lui-même pouvaient en penser ne revêtait aucune importance à ses yeux ; cela n’extirpait pas le loup de son être.

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      Le Loup des steppes possédait donc deux natures : il était homme et loup. Tel était son destin. Or celui-ci n’avait sans doute rien de vraiment particulier ni de vraiment rare. Il existe, on le sait, nombre de personnes montrant beaucoup de points communs avec le chien ou le renard, le poisson ou le serpent, sans que cela engendre de difficultés spécifiques. Chez ces gens, l’être humain et le renard, l’être humain et le poisson vivent côte à côte et aucun d’eux ne fait souffrir l’autre. Ils se soutiennent même mutuellement, et bien des hommes enviés pour leur réussite doivent leur bonheur davantage à leur côté renard ou singe qu’a à leur côté humain. Ce phénomène est bien connu de tous. Chez Harry par contre, les choses fonctionnaient différemment. En lui l’âtre humain et le loup ne cohabitaient pas paisiblement et s’entraidaient encore moins. Une haine fatale les opposait indéfectiblement et chacun d’eux vivait uniquement aux dépens de l’autre. lorsque deux ennemis mortels s’affrontent ainsi à l’intérieur d’une même âme, d’un même individu, l’existence entière de celui-ci s’en trouve gâchée. Enfin ! Chacun a une destinée particulière qu’il n’est jamais facile à assumer.

Izx8f1nWwdLBfOHrC2GVlOy8oSE        Notre Loup des steppes, lui, avait le sentiment de vivre tantôt comme un loup, tantôt comme un homme, à l’instar de tous les autres êtres pourvus de deux natures. Cependant, lorsqu’il était loup, l’homme en lui se tenait sans cesse aux aguets, observant son adversaire avec attention, le jugeant, le condamnant. Lorsque ensuite il devenait homme, le loup faisait de même. Il arrivait par exemple que Harry eût une belle pensée, qu’il éprouvât un sentiment délicat, noble, ou qu’il accomplît ce qu’il convient d’appeler une bonne action. Alors le loup en lui montrait les dents, se mettait à rire et lui signifiait avec un mépris sanglant combien cette affectation de vertu était ridicule, combien elle seyait mal à un animal de la steppe, à un loup sachant parfaitement au fond de lui-même que pour être heureux, il devait parcourir seul les grandes plaines arides et, de tempo à autre, s’abreuver de sang, courir une louve. Ainsi, aux yeux du loup, tout acte humain était d’une dérision et d’une maladresse, d’une bêtise et d’une vanité effrayantes. Il en allait de même lorsque Harry se sentait et se comportait comme un loup, lorsqu’il montrait les crocs, lorsqu’il éprouvait une haine et une hostilité absolues envers les hommes, envers leurs attitudes et leurs mœurs hypocrites, décadentes. En effet, l’homme en lui se tenait à son tour aux aguets, observant le loup. Il traitait celui-ci de brute, d’animal, et ébranlait, empoisonnait même, tout le bonheur que lui inspirait sa seconde nature simple, saine et sauvage.

Hermann Hesse, le Loup des steppes (Der Steppenwolf, 1927) – Chap. Traité sur le Loup des steppes (Réservé aux insensés) pp.64-67 – Traduction Alexandra Cade – éd. Calmann-Lévy, 2004.

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Les Lettres portugaises, prodige d’amour ou miracle de culture ?


Jean-Jacques Lequeu - Nonne, 1793.jpg Jean-Jacques Lequeu – Nonne, 1793

« Il faut aimer comme la Religieuse portugaise, et avec cette âme de feu dont elle nous a laissé une si vive empreinte dans ses lettres immortelles. »  Stendhal, Vie de Rossini.

Lettresportugaises1     Ces cinq lettres d’amour passionnées ont-elles vraiment été écrites par Mariana Alcaforada, une jeune religieuse franciscaine portugaise du couvent de Beja, à son amant militaire français venu aider le Portugal dans sa lutte contre l’Espagne entre 1663 et 1668 comme l’historiographie officielle l’a longtemps proclamé ou bien ont-elles été créées de toutes pièces par le diplomate et homme de lettres français Gabriel de Guilleragues qui affirmait les avoir traduites d’un original portugais par la suite malencontreusement perdu ? Une vision romantique des faits ferait sans doute que l’on préférât qu’elles aient été écrites par la jeune nonne énamourée et finalement trahie par son amant et la façon dont les sentiments passionnels empreints d’absolu, de sincérité et de révolte désespérée sont exprimés dans ces lettres plaideraient plutôt en ce sens mais à contrario l’idée que ces lettres si criantes d’authenticité et de vérité dans lesquelles l’expression des pensées et des sentiments touche au sublime aient pu être un chef-d’œuvre d’imagination élaboré par un auteur génial au fait des secrets de l’âme féminine n’est pas fait pour nous déplaire. Dans « Les Lettres Portugaises, miracle d’amour ou miracle de culture », le critique littéraire Frederic Deloffre , après s’être documenté sur la vie de Gabriel de Guilleragues, sa formation,  ses écrits littéraires et sa correspondance penche pour la deuxième hypothèse. Le comte, diplomate de Louis XIV durant de longues années auprès de la Sublime Porte, se révèle être un personnage hypersensible et angoissé, inquiet pour la pérennité de ses amitiés. Dans une de ses lettres à son amie Mme de la Sablière, il reprend le ton de revendication douloureuse qui est celui de la nonne des Lettres Portugaises pour se plaindre du silence manifesté par les amis qu’il chérit : « Je vous supplie, Madame, d’empêcher que mes amis ne m’oublient absolument (…). parlez-leur quelquefois de moi, et soutenez les restes de leur amitié, qui me sera toujours chère. L’oubli me paraît une mort. Je n’ai jamais servi mes amis, j’en ai reçu mille plaisirs, je les conjure de s’en souvenir. Ils ont tous fait des choses pour moi qui paraissaient plus difficiles. Je voudrais les revoir, si Dieu le voulait. ». Remplaçons amitié par amour et amis par amant, cette phrase pourrait être tirée des Lettres Portugaises. Les Lettres vont avoir une influence considérable dans l’Europe entière de la fin du XVIIe siècle ouvrant la voie à la littérature d’introspection et épistolaire du siècle qui suivra.

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Guilleragues, Lettres portugaises, 1669 : Première Lettre

      « Considère, mon amour, jusqu’à quel excès tu as manqué de prévoyance. Ah ! malheureux ! tu as été trahi, et tu m’as trahie par des espérances trompeuses. Une passion sur laquelle tu avais fait tant de projets de plaisirs, ne te cause présentement qu’un mortel désespoir, qui ne peut être comparé qu’à la cruauté de l’absence qui le cause. Quoi ? cette absence, à laquelle ma douleur, tout ingénieuse qu’elle est, ne peut donner un nom assez funeste, me privera donc pour toujours de regarder ces yeux dans lesquels je voyais tant d’amour, et qui me faisaient connaître des mouvements qui me comblaient de joie, qui me tenaient lieu de toutes choses, et qui enfin me suffisaient ? 

     Hélas ! les miens sont privés de la seule lumière qui les animait, il ne leur reste que des larmes, et je ne les ai employés à aucun usage qu’à pleurer sans cesse, depuis que j’appris que vous étiez enfin résolu à un éloignement qui m’est si insupportable, qu’il me fera mourir en peu de temps. 

      Cependant il me semble que j’ai quelque attachement pour des malheurs dont vous êtes la seule cause : je vous ai destiné ma vie aussitôt que je vous ai vu, et je sens quelque plaisir en vous la sacrifiant. J’envoie mille fois le jour mes soupirs vers vous, ils vous cherchent en tous lieux, et ils ne me rapportent, pour toute récompense de tant d’inquiétudes, qu’un avertissement trop sincère que me donne ma mauvaise fortune, qui a la cruauté de ne souffrir pas que je me flatte, et qui me dit à tous moments: cesse, cesse, Mariane infortunée, de te consumer vainement, et de chercher un amant que tu ne verras jamais; qui a passé les mers pour te fuir, qui est en France au milieu des plaisirs, qui ne pense pas un seul moment à tes douleurs, et qui te dispense de tous ces transports, desquels il ne te sait aucun gré. 

      Mais non, je ne puis me résoudre à juger si injurieusement de vous, et je suis trop intéressée à vous justifier: je ne veux point m’imaginer que vous m’avez oubliée. Ne suis-je pas assez malheureuse sans me tourmenter par de faux soupçons ? Et pourquoi ferais-je des efforts pour ne me plus souvenir de tous les soins que vous avez pris de me témoigner de l’amour ? J’ai été si charmée de tous ces soins, que je serais bien ingrate si je ne vous aimais avec les mêmes emportements que ma passion me donnait, quand je jouissais des témoignages de la vôtre. Comment se peut-il faire que les souvenirs des moments si agréables soient devenus si cruels ? et faut-il que, contre leur nature, ils ne servent qu’à tyranniser mon coeur ?

     Hélas! votre dernière lettre le réduisit en un étrange état : il eut des mouvements si sensibles qu’il fit, ce semble, des efforts pour se séparer de moi et pour vous aller trouver ; je fus si accablée de toutes ces émotions violentes, que je demeurai plus de trois heures abandonnée de tous mes sens : je me défendis de revenir à une vie que je dois perdre pour vous, puisque je ne puis la conserver pour vous ; je revis enfin, malgré moi, la lumière, je me flattais de sentir que je mourais d’amour ; et d’ailleurs j’étais bien aise de n’être plus exposée à voir mon coeur déchiré par la douleur de votre absence. Après ces accidents, j’ai eu beaucoup de différentes indispositions: mais, puis-je jamais être sans maux, tant que je ne vous verrai pas ? Je les supporte cependant sans murmurer, puisqu’ils viennent de vous. 

      Quoi ? est-ce là la récompense que vous me donnez pour vous avoir si tendrement aimé ? Mais il n’importe, je suis résolue à vous adorer toute ma vie, et à ne voir jamais personne ; et je vous assure que vous ferez bien aussi de n’aimer personne. Pourriez-vous être content d’une passion moins ardente que la mienne ? Vous trouverez, peut-être, plus de beauté (vous m’avez pourtant dit, autrefois, que j’étais assez belle), mais vous ne trouverez jamais tant d’amour, et tout le reste n’est rien. Ne remplissez plus vos lettres de choses inutiles, et ne m’écrivez plus de me souvenir de vous. Je ne puis vous oublier, et je n’oublie pas aussi que vous m’avez fait espérer que vous viendriez passer quelque temps avec moi.

      Hélas! pourquoi n’y voulez-vous pas passer toute votre vie ? S’il m’était possible de sortir de ce malheureux cloître, je n’attendrais pas en Portugal l’effet de vos promesses: j’irais, sans garder aucune mesure, vous chercher, vous suivre, et vous aimer par tout le monde. Je n’ose me flatter que cela puisse être, je ne veux point nourrir une espérance qui me donnerait assurément quelque plaisir, et je ne veux plus être sensible qu’aux douleurs. J’avoue cependant que l’occasion que mon frère m’a donnée de vous écrire a surpris en moi quelques mouvements de joie, et qu’elle a suspendu pour un moment le désespoir où je suis. Je vous conjure de me dire pourquoi vous vous êtes attaché à m’enchanter comme vous avez fait, puisque vous saviez bien que vous deviez m’abandonner ? Et pourquoi avez-vous été si acharné à me rendre malheureuse ? que ne me laissiez-vous en repos dans mon cloître ? vous avais-je fait quelque injure ? 

      Mais je vous demande pardon: je ne vous impute rien; je ne suis pas en état de penser à ma vengeance, et j’accuse seulement la rigueur de mon destin. Il me semble qu’en nous séparant, il nous a fait tout le mal que nous pouvions craindre ; il ne saurait séparer nos coeurs ; l’amour, qui est plus puissant que lui, les a unis pour toute notre vie. Si vous prenez quelque intérêt à la mienne, écrivez-moi souvent. Je mérite bien que vous preniez quelque soin de m’apprendre l’état de votre coeur et de votre fortune ; surtout venez me voir. 

      Adieu, je ne puis quitter ce papier, il tombera entre vos mains, je voudrais bien avoir le même bonheur : hélas ! insensée que je suis, je m’aperçois bien que cela n’est pas possible. Adieu, je n’en puis plus. Adieu, aimez-moi toujours ; et faites-moi souffrir encore plus de maux. »

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Où sont nos espaces de temps de cerveau humain disponible ?

    En parcourant ces lignes, on ne peut qu’être frappé par le foisonnement luxuriant des idées et des états d’âmes de Mariana qui s’enchaînent ou plutôt qui semblent se générer les unes à la suite des autres dans un développement sans fin. Des idées complexes et chargées d’ambiguïtés dans la mesure où leur exposé débouche souvent sur leurs propres contradictions ou rebondit sur des interprétations conduisant à des idées ou des sentiments  nouveaux. Cette abondance d’imagination, la profondeur et la délicatesse des sentiments qu’elle dévoile est le signe d’une introspection intense à laquelle se livre une âme perdue et inquiète qui, après avoir approché le bonheur absolu, l’a vu s’éloigner pour toujours et est désormais en proie aux tourments de la solitude et de la nostalgie. Dans un sens, cette introspection apparaît comme un enfermement mental qui redouble les effets de l’enfermement physique subi dans l’univers du cloître mais en même temps, ce foisonnement des pensées et des désirs est aussi un envol fantasmé vers un ailleurs désiré, une fuite de la triste réalité du couvent et de la situation bloquée et désespérée vécue par la jeune femme. Dans ses circonstances, Mariana fait l’expérience narcissique et masochiste de la jouissance que l’on peut éprouver au spectacle de son propre malheur et à la consumation de son être qui en résulte, d’où cette volonté de revenir dans ses écrits sur tout ce qui l’accable.  Sans doute l’auteur réel de ces lettres devait-il avoir éprouvé au plus profond de son être cette solitude et ce désespoir pour pouvoir les rendre avec tant de densité, de justesse et d’émotion. Qui écrirait ce genre de texte aujourd’hui ? Ressentir ces émotions et sentiments est le lot commun de tout amour contrarié ou déçu mais réfléchir de manière aussi intense et aussi profonde sur les états d’âme qui en résultent nécessite de longues périodes de retour et de réflexion sur soi-même dans l’isolement du monde, qu’il soit choisi ou contraint, conditions de plus en plus difficiles à réunir dans un monde devenu envahissant qui multiplie les sollicitations de toute sorte et dégage en permanence un « bruit » qui brouille nos perceptions et notre raisonnement. J’ai toujours pensé que la profondeur stylistique et rhétorique des grands écrivains des siècles passés était due en grande partie à ces périodes de temps calme dans de grandes demeures isolées où il ne se passait rien et où l’on ne pouvait rien faire d’autre qu’observer, méditer, lire ou converser, espaces de temps que l’on qualifierait aujourd’hui de « temps morts » qui sont traqués par les publicistes comme « temps de cerveau humain disponible » pour reprendre l’expression utilisée avec cynisme en 2004 par Patrick Le Lay, alors président-directeur général de TF1 pour qualifier le temps vacant des téléspectateurs que sa chaîne vendait à ses annonceurs, en l’occurrence Coca-Cola.

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Guilleragues, Lettres portugaises, 1669 : Seconde Lettre

      Il me semble que je fais le plus grand tort du monde aux sentiments de mon coeur, de tâcher de vous les faire connaître en les écrivant: que je serais heureuse, si vous en pouviez bien juger par la violence des vôtres ! Mais je ne dois pas m’en rapporter à vous, et je ne puis m’empêcher de vous dire, bien moins vivement que je ne le sens, que vous ne devriez pas me maltraiter comme vous faites, par un oubli qui me met au désespoir, et qui est même honteux pour vous; il est bien juste, au moins, que vous souffriez que je me plaigne des malheurs que j’avais bien prévus, quand je vous vis résolu de me quitter ; je connais bien que je me suis abusée, lorsque j’ai pensé que vous auriez un procédé de meilleure foi qu’on n’a accoutumé d’avoir, parce que l’excès de mon amour me mettait, ce semble, au-dessus de toutes sortes de soupçons, et qu’il méritait plus de fidélité qu’on n’en trouve d’ordinaire: mais la disposition que vous avez à me trahir l’emporte enfin sur la justice que vous devez à tout ce que j’ai fait pour vous ; je ne laisserais pas d’être bien malheureuse, si vous ne m’aimiez que parce que je vous aime, et je voudrais tout devoir à votre seule inclination; mais je suis si éloignée d’être en cet état, que je n’ai pas reçu une seule lettre de vous depuis six mois. 

      J’attribue tout ce malheur à l’aveuglement avec lequel je me suis abandonnée à m’attacher à vous: ne devais-je pas prévoir que mes plaisirs finiraient plus tôt que mon amour ? pouvais-je espérer que vous demeureriez toute votre vie en Portugal, et que vous renonceriez à votre fortune et à votre pays, pour ne penser qu’à moi ? Mes douleurs ne peuvent recevoir aucun soulagement, et le souvenir de mes plaisirs me comble de désespoir: quoi! tous mes désirs seront donc inutiles, et je ne vous verrai jamais en ma chambre avec toute l’ardeur et tout l’emportement que vous me faisiez voir ? mais hélas! je m’abuse, et je ne connais que trop que tous les mouvements qui occupaient ma tête et mon coeur n’étaient excités en vous que par quelques plaisirs, et qu’ils finissaient aussi tôt qu’eux; il fallait que dans ces moments trop heureux j’appelasse ma raison à mon secours pour modérer l’excès funeste de mes délices, et pour m’annoncer tout ce que je souffre présentement: mais je me donnais toute à vous, et je n’étais pas en état de penser à ce qui eût pu empoisonner ma joie, et m’empêcher de jouir pleinement des témoignages ardents de votre passion; je m’apercevais trop agréablement que j’étais avec vous pour penser que vous seriez un jour éloigné de moi. Je me souviens pourtant de vous avoir dit quelquefois que vous me rendriez malheureuse : mais ces frayeurs étaient bientôt dissipées, et je prenais plaisir à vous les sacrifier, et à m’abandonner à l’enchantement et à la mauvaise foi de vos protestations. 

      Je vois bien le remède à tous mes maux, et j’en serais bientôt délivrée si je ne vous aimais plus : mais hélas ! quel remède ! non, j’aime mieux souffrir davantage que vous oublier. Hélas! cela dépend-il de moi ? Je ne puis me reprocher d’avoir souhaité un seul moment de ne vous plus aimer: vous êtes plus à plaindre que je ne suis, et il vaut mieux souffrir tout ce que je souffre, que de jouir des plaisirs languissants que vous donnent vos maîtresses de France. Je n’envie point votre indifférence, et vous me faites pitié: je vous défie de m’oublier entièrement ; je me flatte de vous avoir mis en état de n’avoir sans moi que des plaisirs imparfaits, et je suis plus heureuse que vous, puisque je suis plus occupée. L’on m’a fait depuis peu portière en ce couvent; tous ceux qui me parlent croient que je suis folle, je ne sais ce que je leur réponds, et il faut que les religieuses soient aussi insensées que moi, pour m’avoir crue capable de quelques soins. 

      Ah! j’envie le bonheur d’Emmanuel et de Francisque; pourquoi ne suis-je pas incessamment avec vous, comme eux ? je vous aurais suivi, et je vous aurais assurément servi de meilleur coeur : je ne souhaite rien en ce monde, que vous voir. Au moins souvenez-vous de moi. Je me contente de votre souvenir, mais je n’ose m’en assurer. Je ne bornais pas mes espérances à votre souvenir, quand je vous voyais tous les jours ; mais vous m’avez bien appris qu’il faut que je me soumette à tout ce que vous voudrez.

      Cependant je ne me repens point de vous avoir adoré, je suis bien aise que vous m’ayez séduite ; votre absence rigoureuse, et peut-être éternelle, ne diminue en rien l’emportement de mon amour: je veux que tout le monde le sache, je n’en fais point un mystère, et je suis ravie d’avoir fait tout ce que j’ai fait pour vous contre toute sorte de bienséance; je ne mets plus mon honneur et ma religion qu’à vous aimer éperdument toute ma vie, puisque j’ai commencé à vous aimer. 

      Je ne vous dis point toutes ces choses pour vous obliger à m’écrire. Ah ! ne vous contraignez point, je ne veux de vous que ce qui viendra de votre mouvement, et je refuse tous les témoignages de votre amour, dont vous pourriez vous empêcher : j’aurai du plaisir à vous excuser, parce que vous aurez, peut-être, du plaisir à ne pas prendre la peine de m’écrire; et je sens une profonde disposition à vous pardonner toutes vos fautes. Un officier français a eu la charité de me parler ce matin plus de trois heures de vous, il m’a dit que la paix de France était faite: si cela est, ne pourriez-vous pas me venir voir, et m’emmener en France ? Mais je ne le mérite pas, faites tout ce qu’il vous plaira, mon amour ne dépend plus de la manière dont vous me traiterez. 

      Depuis que vous êtes parti, je n’ai pas eu un seul moment de santé, et je n’ai aucun plaisir qu’en nommant votre nom mille fois le jour; quelques religieuses, qui savent l’état déplorable où vous m’avez plongée, me parlent de vous fort souvent; je sors le moins qu’il m’est possible de ma chambre, où vous êtes venu tant de fois, et je regarde sans cesse votre portrait, qui m’est mille fois plus cher que ma vie. Il me donne quelque plaisir: mais il me donne aussi bien de la douleur, lorsque je pense que je ne vous reverrai peut-être jamais; pourquoi faut-il qu’il soit possible que je ne vous verrai peut-être jamais ? M’avez-vous pour toujours abandonnée ? Je suis au désespoir, votre pauvre Mariane n’en peut plus, elle s’évanouit en finissant cette lettre. Adieu, adieu, ayez pitié de moi.



Au temps de la « solidarité critique » : Das Barlach-Lied de Wolf Biermann par Erika Pluhar


Ah, la voix suave d’Erika Pluhar…

DAS BARLACH-LIED                                 Le chant de Barlach

Ach Mutter mach die Fenster zu          Oh Mère, ferme la fenêtre
Ich glaub es kommt ein Regen              Je crois que la pluie arrive
Da drüben steht die Wolkenwand        Il y a là-bas un mur de nuages
Die will sich auf uns legen                     qui veut s’abattre sur nous

Was soll aus uns noch werden              Qu’allons-nous encore devenir ?
Uns droht so große Not                           Un si grand danger nous menace
Vom Himmel auf die Erden                   Du Ciel sur la Terre
Falln sich die Engel tot                            Tombent les anges morts

Ach Mutter mach die Türe zu               Oh ! Mère, ferme la porte
Da kommen tausend Ratten                  des milliers de rats sont en route
Die hungrigen sind vorneweg              Les affamés sont en avant-garde
Dahinter sind die satten                         suivis par les rassassiés

Was soll aus uns noch werden              Qu’allons-nous encore devenir ?
Uns droht so große Not                           Un si grand danger nous menace
Vom Himmel auf die Erden                    Du Ciel sur la Terre
Falln sich die Engel tot                             Tombent les anges morts

Ach Mutter mach die Augen zu             Oh ! Mère, ferme les yeux
Der Regen und die Ratten                       La pluie et les rats sont là
Jetzt dringt es durch die Ritzen rein    Ils pénètrent à travers les fentes
Die wir vergessen hatten                        que nous avions oubliées.

Was soll aus uns noch werden              Qu’allons-nous devenir ?
Uns droht so große Not                           Un si grand danger nous menace
Vom Himmel auf die Erden                    Du Ciel sur la Terre
Falln sich die Engel tot                             Tombent les anges morts

Paroles et musique de Wolf Biermann – Traduction interprétée d’Enki


« Auferstanden aus Ruinen » (Ressuscitée des Ruines) , l’Hymne officiel de l’ancienne RDA, musique de Hanns Eisler

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     Berlin Est, le 5 octobre 1979,  Brejnev est à Berlin pour fêter avec Honecker le trentième anniversaire de la République démocratique allemande. Un jeune photographe, Régis Bossu, a le réflexe de capter le baiser fraternel des deux hommes. la photo va faire le tour du monde et fera en France la une de Paris-Match. Un jeune peintre russe inconnu, Dimitri Vrubel, tombe sur un exemplaire du journal et décide de reproduire la scène sur un grand mur. Ce sera chose faite le 9 novembre 1989 à l’occasion de la chute du mur


Wolf Biermann

Wolf Biermann (     L’auteur-compositeur et interprète Wolf Biermann a été une figure emblématique de ma jeunesse, figure éminente d’un « socialisme à visage humain ». Né en 1936 d’un père docker juif membre de la résistance communiste antinazie qui sera assassiné en 1943 à Auschwitz, Wolf qui vit à Hambourg adhère naturellement après la guerre à la Junge Pioniere (Jeunes Pionniers), organisation communiste pour la jeunesse et, à la naissance de la RDA, choisit de vivre dans ce pays. Il y rencontre en 1960 le compositeur et théoricien de la musique autrichien Hanns Eisler, collaborateur de Bertolt Brecht qui aura sur lui une influence déterminante. Le Barlach-Lied rappelle d’ailleurs beaucoup le style musical d’Eisler. Il fonde en 1961 le Théâtre ouvrier et étudiant de Berlin-Est mais va vite rencontrer sur son chemin la censure du régime est-allemand. Suit alors une longue période au cours de laquelle Wolf, adepte de la « solidarité critique » vis-à-vis du régime, va jouer avec celui-ci au jeu du chat et de la souris. Il pensait alors et ceux qui soutenait son action à l’ouest également que le régime pouvait évoluer dans une voie plus démocratique mais en 1976, après un concert à Cologne, il est déchu de sa nationalité est-allemande et interdit de retour. C’est la fin des illusions sur une amélioration possible du régime. Il poursuit sa carrière en Allemagne de l’ouest, critiquant à la fois la RDA et la République fédérale. Il avait coutume de dire à ce sujet « qu’il était passé de la pluie au purin » traduction littérale de l’expression allemande « Jetzt bin ich vom Regen in die Jauche gekommen » (« tomber de Charybde en Scylla »). Il est le beau-père de la chanteuse déjantée Nina Hagen. (voir l’article de ce blog Nina Hagen – Diva de la dér(a)ision.)


Ernst Barlach - Magdeburger EhrenmalErnst Barlach – Magdeburger Ehrenmal

Ernst Barlach

ernst Barlach (1870-1938)     Le sculpteur expressionniste allemand Ernst Barlach (1870-1938), d’abord belliciste au cours de la Première Guerre mondiale a ensuite milité pour la paix. Il réalisera entre 1918 et 1927 de nombreux monuments aux morts de la guerre dont plusieurs expriment la douleur des mères dont les fils sont morts. Ces œuvres ne plaisent pas aux nazis lors de leur prise du pouvoir en 1933 et plusieurs d’entre elles seront détruites ou déplacées (Güstrow, Magdebourg, Kiel). Une violente campagne appelle au meurtre de l’artiste en 1934 et il est contraint de quitter l’académie prussienne des Arts tandis que 400 de ces œuvres sont retirées des musées allemands considérées comme représentatives de l’Art Dégénéré.


Erika Pluhar

Erika Pluhar      Chanteuse, écrivaine et actrice autrichienne, Erika Pluhar est né en 1939 à Vienne et a étudié au Max Reinhardt Seminar et à l’Académie viennoise de musique et des arts de la scène. Elle chante depuis les années 1970 et a publié son premier livre en 1981. De 1968 à 2010, elle a tourné dans 15 films. Elle a reçu le prix d’interprétation  Kammerschauspieler en 1986. Son interprétation du Barlach-lied est tirée de son album Pluhar singt Biermann paru en 1979 dans lequel la chanteuse interprète 12 chansons de Wolf Biermann. Ce dernier avait créé la chanson 11 années plus tôt en 1968 alors qu’il vivait encore en Allemagne de l’Est.


Musique : le maître des sortilèges


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     Shigeru Umebayashi (梅林茂) est un compositeur japonais. Il fut l’un des leaders du groupe de rock new Wave japonais EX et commença à composer en 1985 après la séparation du groupe. Il est le compositeur de bandes originales de plus de 40 films japonais ou chinois parmi lesquels figurent deux célèbres morceaux présentés sur cette page  : le célèbre Yumeji’s Theme du film In the Mood for Love (2000) du réalisateur hongkongais Wong Kar-Wai et Polonaise tiré du film 2046 produit en 2004 par le même réalisateur.

     Dans les deux vidéos présentées ci-après on est saisi par l’alchimie subtile qui lie le lent déplacement des corps des acteurs à la beauté renversante à la musique ensorcelante  par ses rythmes lancinants qui accompagne leurs évolutions. Dans le clair-obscur de la nuit, les corps se croisent, se frôlent et s’éloignent donnant l’impression de ne jamais pouvoir se rencontrer, les regards s’évitent puis se confrontent pour finalement abandonner le combat et s’enfuir. La musique a sur nous les effets d’une onde puissante et douce dans laquelle nous nous sentons immergés et brassés comme dans les eaux d’un fleuve calme et puissant, symbole du temps, qui charrierait les images du passé, les images rêvées et aussi celles des occasions manquées. Une plongée dans un monde onirique comme celui d’une fumerie d’opium dont on ne pourrait se délivrer tant que durerait la musique. Un romantisme sombre et désespéré, une mélancolie poignante et en même temps un délice, un régal des yeux et des oreilles, le plaisir intense et rare et un brin masochiste causé par la captation et la soumission des sens…

Enki sigle


      L’ensorcelant Yumeji’s Theme du film  In the Mood for Love avec comme acteur Tony Leung Chiu-wai qui joue le rôle d’un journaliste qui entretient un relation amoureuse avec  sa voisine de palier, rôle pour lequel il reçut le prix d’interprétation masculine au Festival de Cannes. C’est l’actrice Maggie Cheung, alors égérie du réalisateur, qui joue le rôle de la voisine la troublante Madame Chan.


     Ce lancinant morceau intitulé Polonaise est tiré du film 2046 avec le même acteur que dans  In the Mood for LoveTony Leung Chiu-wai qui joue cette fois le rôle de Chow, un écrivain de science-fiction en mal d’inspiration qui s’évade dans le livre qu’il tente de finir dans un lieu imaginaire, 2046, dont on ne revient jamais. Chow se souvient des femmes qui ont traversé son existence solitaire. 2046 est aussi le numéro de la chambre où il avait l’habitude de rencontrer Su Li-zhen, la seule femme qu’il ait sans doute aimée (interprétée par Maggie Cheung et Gong Li), en 1962 à Hong Kong. Quelques années plus tard, fin 1966, il s’installe dans la chambre 2047 et observe ce qui se passe à côté… Le réalisateur hongkongais Wong Kar-Wai était réputé pour ses hésitations au moment des tournages qui mettaient à rude épreuve les nerfs de ces acteurs. Au cours du tournage de 2046, l’actrice Maggie Cheung se brouillera de manière définitive avec son mentor qui en représailles coupera au montage la plupart des scènes où elle apparaîssait.


Regards croisés


Nu de la Mer, Camargue, Genèse, 1971 de Lucien Clergue et Falaises de craie à Rügen de Caspar David Friedrich, vers 1818

    Vous allez certainement penser que j’ai l’esprit mal tourné… Mais que voulez-vous, je n’y peux rien si je vois dans le corps d’une femme, un paysage et dans un paysage, le corps d’une femme…


Nacht und Träume – Schubert

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     « Nuits et songes », poème de Matthäus von Collin, musique de Schubert, 1825.
       Tenor: Ian Bostridge
       Piano: Julius Drake

   Heil’ge Nacht, du sinkest nieder ;                  Sainte Nuit, te revoici,
   Nieder wallen auch die Träume                     Descendez vous aussi, les Songes,
   Wie dein Mondlicht durch die Räume,        Comme le clair de lune dans les espaces
   Durch der Menschen stille Brust.                  Au cœur silencieux des hommes.
   Die belauschen sie mit Lust ;                          Ils tendent l’oreille, ils sont heureux,
   Rufen, wenn der Tag erwacht :                       Ils soupireront au jour naissant :
   Kehre wieder, heil’ge Nacht !                         reviens à nous, sainte nuit !
   Holde Träume, kehret wieder !                      Doux songes, recommencez !

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Qu’est-ce que tu aimes le plus ?

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Knut Hamsen (1859-1952)

     Dans son roman Pan, l’écrivain norvégien Knut Hamsun a dépeint un personnage égal à lui-même, il s’agit du lieutenant Thomas Glahn de caractère instable, inconstant, impulsif, en fuite perpétuelle vis à vis de la société, se réfugiant dans une relation fusionnelle avec la Nature (il vit seul dans une cabane dans la forêt avec son chien Aesop) et préférant le monde des idées à celui de leur accomplissement. Bref, le héros romantique personnifié.  Ces traits de caractère ressortent bien dans un des dialogues qu’il a avec Eva, la femme du forgeron qui l’aime secrètement :

— Il y a trois choses que j’aime (…). J’aime un rêve d’amour que j’ai eu jadis, je t’aime     et j’aime ce bout de terre.
— Et qu’est-ce que tu aimes le plus ? lui demande-t-elle.
— Le rêve…

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les tribulations d’un arc-en-ciel de Lune

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coucher du soleil sur les Alpes et le massif du Mont Blanc

coucher du soleil sur les Alpes et le massif du Mont Blanc

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Excursion de Gœthe au col de Marchairuz du 24 octobre 1779

Johann Wolfgang von Gœthe (1749-1832) par Delacroix      En 1779, Gœthe parcourt la Suisse accompagné du prince Charles-Auguste de Saxe-Weimar et du baron de Wedel, grand maître des eaux et Forêts. Il a alors 30 ans et le prince 22.  À chaque étape, il envoie une lettre à l’élue de son cœur, Charlotte von Stein *, dame d’honneur à la cour de Weimar avec laquelle il entretien une relation platonique. Dans l’une de ces lettres, il décrit une excursion à cheval réalisée le 24 octobre entre la petit port de Rolle sur le Léman et le col de Marchairuz : « En nous retournant nous avions la vue du lac de Genève, des montagnes de la Savoie et du Valais; nous pouvions distinguer Lausanne et à travers un léger brouillard, le côté de Genève. Le Mont-Blanc, qui domine toutes les Alpes du Faucigny, paraissait toujours davantage. Le soleil se coucha dans un ciel pur : c’était un si grand spectacle que l’œil de l’homme n’y suffit pas. La lune presque ne son plein, se leva et nous montions toujours. Nous gravîmes le Jura à travers le bois de sapins...» Arrivés au col, les trois cavaliers furent témoins d’un spectacle surprenant, celui d’un arc-en-ciel lunaire formé par le brouillard qui couvrait la vallée de Joux et formait une mer de nuages : « Nous pensions voir sous nos yeux un grand lac et c’était un épais brouillard remplissant toute la vallée. Nous en approchâmes enfin et nous vîmes un pâle arc-en-ciel que la lune y formait…»

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exemple d’arc-en-ciel lunaire et de double arc-en-ciel en montagne

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David Caspar Friedrich – Paysage de montagne avec arc-en-ciel, 1810

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Turner – arc-en-ciel sur le de lac Buttermere, 1798

 * Il existe une hypothèse selon laquelle Gœthe aurait eu en réalité une liaison amoureuse avec la duchesse de Saxe-Weimar-Eisenach, Anna Amalia von Braunschweig-Wolfenbüttel (1739-1807) et que sa relation supposée avec Charlotte von Stein, la dame de compagnie de celle-ci,  n’aurait été qu’une couverture de celle entretenue avec la duchesse.

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De gauche à droite : Charlotte von Stein et Schiller

    L’affaire aurait pu en rester là mais ce que Gœthe ignorait, c’est que Charlotte von Stein avait coutume de lire certaines de ses lettres au poète Schiller qui résidait lui aussi à Weimar. Celui-ci était alors occupé à rédiger sa fameuse pièce de théâtre Guillaume Tell et la présence fabuleuse d’un arc-en-ciel lunaire lui paru tout indiqué pour magnifier le serment des héros suisses dans la clairière du Grütli. Il intégra donc à sa pièce la description faite par Gœthe de ce phénomène optique :

Guillaume TELL – Acte II – Scène II (Extraits) – traduction de Jules Mulhauser, 1852

      Frontière d’Uni et d’Unterwalden. – Une prairie entourée de bois et de rochers escarpés. Sur les rochers sont des sentiers bordés de barrières, et dans quelques endroits des échelles d’où l’on voit descendre une partie des conjurés. Dans le fond on aperçoit un lac au-dessus duquel se montre, au commencement de la scène, un arc-en-ciel de lune. La perspective est fermée par de hautes montagnes derrière lesquelles s’élèvent des glaciers. Il fait entièrement nuit, Les glaciers et le lac reluisent seuls au clair de lune.

Melchtal, Baumgarten, Winkelried, Meier de Sarnen, Burkhard am Buhel, Arnold de Séwa, Nicolas de Flue, et quatre autres patriotes.

(Tous sont armés)

(…)

Séwa  –   Voilà. Le ciel le plus serein; et le lac s’étend là comme un miroir.

Am Buhel  – Ils ont un trajet sans obstacle.

Winkelried, montrant le lac  – Ah ! regardez là-bas ! Voyez-vous ? Quel spectacle !

Meier  –  Qu’est-ce donc ? Oui vraiment ; c’est un bel arc-en-ciel, au milieu de la nuit ; quel aspect solennel !

Mechtal  –  Des rayons de lune il tire sa lumière.

De Flue  –  Phénomène étonnant ! signe extraordinaire ! Plus d’un homme ne l’a vu de nos jours.

Séwa  –  Il est double, voyez ; en plus pâles contours un autre tout auprès se dessine et l’imite. Ah ! je vois un esquif ! Il rame, et passe vite au-dessous.

Melchtal  –  C’est Stauffach ; le brave homme longtemps ne se fait pas attendre ; avançons.           (il s’avance vers le bord avec Baumgarten).

(…)

Furst  –  Amis, soyez sans crainte ; La nuit quitte à pas lents le sein de nos vallons.

(Tous, obéissant à mouvement involontaire, ont ôté leurs chapeaux et considèrent, dans un recueillement silencieux, l’aurore qui éclaire le sommet des montagnes.)

Rosselmann  –  De par cette clarté, dont les brillants rayons nous regardent ici les premiers de la terre, tandis que des cités la pesante atmosphère sous nos pieds berce encore les peuples languissants, de nouveaux liens formons les nœuds puissants ! Quel que soit le péril que le sort nous prépare, frères, peuples unis, que rien ne nous sépare !

(…)

(Tandis que tous se retirent dans le plus grand silence, de trois côtés différents, l’orchestre fait entendre des accords majestueux. la scène teste vide quelques années, et offre le spectacle du lever du soleil sur les glaciers.)

    On remarquera que dans la pièce de Schiller, la scène du serment est marquée par la présence de la lumière : lumière de la lune et de son arc-en-ciel qui fait office d’arc de triomphe pour l’arrivée de la barque amenant les conjurés sur le lac et lumière de soleil naissant qui marque l’issue de la réunion et laisse augurer de l’arrivée d’une nouvelle ère pour la Suisse.

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      C’est la scène du fameux serment du Grütli que représente ces cartes postales anciennes où l’on voit les représentants  des trois cantons d’Uni, Schwyz et Unterwald, réunis « en l’an du Seigneur 1291 au début du mois d’août » dans une prairie dominant le lac des Quatre-cantons faire le serment de se défendre contre la tyrannie des Habsbourg. Le pacte, rédigé en latin prévoie que le confédérés devront se prêter assistance en cas d’attaque, n’accepteraient aucun juge étranger et se remettraient aux plus sages d’entre eux pour résoudre leurs différents et punir les criminels. Le texte du serment qui suit est celui écrit par Schiller dans sa pièces Guillaume Tell.

Wir wollen sein ein einzig Volk von Brüdern,
in keiner Not uns trennen und Gefahr.
Wir wollen frei sein, wie die Väter waren,
eher den Tod, als in der Knechtschaft leben.
Wir wollen trauen auf den höchsten Gott
und uns nicht fürchten vor der Macht der Menschen.

Acte II, scène II, traduit de l’allemand par Henri Merle d’Aubigné, Genève, 1818

Nous voulons être un seul peuple de frères,
et ne nous séparer ni dans aucun péril ni dans aucun revers 
(tous répètent ce serment en levant trois doigts sauf ceux qui en ont moins)
Nous voulons être libres comme l’ont été nos pères,
et préférer toujours la mort à l’esclavage 
(Ils repètent encore)
Nous voulons nous confier dans le Dieu souverain,
et n’avoir aucune crainte de la puissance des hommes 
(Ils répètent encore puis s’embrassent les uns les autres)

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Quelques autres illustrations du serment (sans représentations de l’arc-en-ciel)

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Un peu mou, comme expression. Du nerf que diable !

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Johann Heinrich Füssli : Le Serment du Grütli, 1780 – Voilà de la vigueur, de l’enthousiasme !

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Jean Renggli – Schwur auf dem Rütli, 1891 : tout aussi molasson…

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Quand sur les lieux les mémoires s’empilent : au sujet des « Wandrers Nachtlied » de Gœthe

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Goethe à 79 ans par Josef Karl Stieler en 1828.

      Gœthe a écrit plusieurs poèmes sur le thème de la nuit et de la quête de l’harmonie avec le monde. Deux de ces poèmes font partie des « Wandrers Nachtlied »  (Chants nocturnes du voyageur) et chacun a été mis en musique par des compositeurs célèbres. Ces deux poèmes forment une paire; dans le premier, intitulé «Der vom Himmel du bits», le poète en proie au tourment se décrit recherchant la paix de l’âme qu’il n’a pas encore trouvé. Le second poème intitulé «Über allen Gipfeln» ou encore «Ein gleiches»considéré comme l’un des poèmes les plus adulés de la littérature allemande suggère que l’état de repos est inévitable puisque faisant partie de l’ordre naturel de la Nature. 

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la maison de Gœthe à Weimar

     Si l’on s’intéresse aux conditions dans lesquelles le premier de ces deux poèmes a été écrit en 1776 et en particulier du lieu qui inspira son auteur, on apprend que ce lieu, une clairière perdue dans une forêt de hêtres au milieu de laquelle se dressait un chêne vénérable, était proche de la ville de Weimar, alors surnommée l’Athènes du Nord parce s’y était épanoui avec bonheur les idées de l’humanisme et du classicisme allemand. Après la mort du poète, le chêne sous lequel le poème avait été rédigé et qui portait, gravé sur son écorce, les initiales de son nom jointes à celles de son amour platonique, Charlotte von Stein,  était devenu un arbre sacré au pied duquel les allemands allaient se promener et se recueillir.  par quelle ironie cynique de l’histoire, ce lieu sacré agit pu devenir, 161 années plus tard en 1937, un lieu d’inhumanité et de mort où l’on enfermait des personnes contraintes au travail forcé, pour de simples délits d’opinions ou pour des raisons raciales… Forêt de hêtres en allemand se dit Buckenwald et c’est effectivement du tristement célèbre camp de concentration de Buckenwald auquel nous faisons allusion maintenant. Les nazis n’avaient en effet pas hésité à bâtir ce camp, expression à jamais de la barbarie et de l’horreur, tout autour du « Gœthe Eiche », le chêne de Gœthe, jusque là symbole respecté de culture et d’humanisme. Pour le poète israélien Amos Oz, le choix de cet emplacement qui aurait du être considéré comme sacré et dans ce cas protégé était la preuve que les nazis avaient la volonté de de construire une nouvelle Allemagne en faisant table rase d’une partie de leur passé et de leur patrimoine. À l’inverse, l’écrivain allemand Ernst Wiechert qui a été enfermé un court moment dans ce camp pour hostilité au régime se souvient du symbole de « Januskopfes Deutschland », de cette Allemagne-Janus au double visage que représentait ce chêne pour certains prisonniers du camp. Pour eux, l’Allemagne ancienne, la « vraie Allemagne » restait toujours vivante et cet arbre en était le symbole. Cet arbre dont il ne reste aujourd’hui que la souche calcinée est donc aujourd’hui à double mémoire mais la question se pose de savoir si deux mémoires aussi antinomiques peuvent coexister sur un même lieu et si le fait qu’une barbarie aussi monstrueuse ait pu exister n’est pas en définitive la preuve de l’insignifiance des idées humanistes qui avaient prévalues au temps de Gœthe. La venue des nazis serait alors la matérialisation dans la réalité du pacte faustien passé par l’Allemagne et ses élites avec le mal. Aujourd’hui, une nouvelle mémoire se superpose aux deux autres : en 2015, des migrants ont été logés dans des baraques de l’ancien camp : «C’est une solution d’urgence, mais c’est inévitable», avait expliqué Christian Hanke, maire du quartier berlinois de Mitte, en précisant qu’ «il y avait beaucoup de place dans les hangars».

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Eugène Delacroix – la chevauchée de Faust et Méphistophélès°°°

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Wandrers Nachtlied I  (Chant nocturne du voyageur) – 1776

Der du von dem Himmel bist,
Alles Leid und Schmerzen stillest,
Den, der doppelt elend ist,
Doppelt mit Erquickung füllest,
Ach, ich bin des Treibens müde!
Was soll all der Schmerz und Lust ?
Süßer Friede,
Komm, ach komm en meine Brust !

Johann Heinrich Wilhelm Tischbein - Goethe in the Roman Campagna (détail), 1786:1787 .png

Cette première version du poème a été écrite par Goethe le 12 février 1776  sur les pentes de l’Ettersberg et publié en 1780.

Toi qui viens du ciel
Tu apaises toutes les peines et toutes les souffrances,
Celui qui est deux fois plus misérable,
Tu le réconfortes doublement,
Ah, je suis fatigué de toute cette agitation !
À quoi bon tous ces tourments et plaisirs ?
Douce paix,
Viens, ah viens en mon cœur !

Franz Liszt en 1858.png

Le compositeur hongrois Franz Liszt a mis en musique ce poème en reprenant pour le titre le premier vers du poème « Der du von dem Himmel bits ». La version présentée ci-après, la S.279 (3 ème version de 1860), est chantée magnifiquement par le baryton Dietrich Fischer-Dieskau.

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Theobald Freiherr von Oer – La cour des muses à Weimar avec Schiller déclamant des vers en présence de Wieland, Herder et Gœthe, 1860

« Gœthe Eiche » (le chêne de Gœthe)

    L’Ettersberg est une montagne de Thuringe, ancien lieu de chasse préféré des ducs de Saxe-Weimar, située à une dizaine de km de la ville de Weimar, capitale du duché de Saxe-WeimarGœthe y habita de 1775 à 1832 avec d’autres membres éminents de la culture allemande tels que Schiller et Herder, plus tard Nietzsche y séjourna à son tour. Sur les pentes nord de la montagne se trouvait le château de chasse Ettersburg qui était devenu, à la fin du XVIIIe siècle, la résidence estivale de la veuve duchesse Anna Amalia et était l’un des lieux favoris de rencontre de l’élite des salons weimariens. C’est là que le jeune Goethe, alors âgé de moins de 30 ans, a réalisé ses premières pièces de théâtre sur une scène provisoire. Par la suite, devenu conseiller de la cour et ministre ducal responsable de la construction des routes, Goethe obtint la permission de visiter les parcs ducaux. Il avait coutume de d’effectuer de longues promenades sur l’Ettersberg en compagnie de son secrétaire Johann Peter Eckermann et de nombreux lieux portent la trace de ses pas.  Au pied du mont se trouvait le château de Charlotte von Stein l’amie intime et grand amour du poète à laquelle il écrivit 1.700 lettres et sur la pente nord, au milieu d’une forêt de hêtre (Buchenwald en allemand) se trouvait un chêne monumental nommé par la suite « Gœthe-Eiche » (le chêne de Gœthe) car il avait la réputation d’avoir abrité le poète lors de la rédaction du poème Wandrers Nachtlied I (Der vom Himmel du bits) ainsi que certains passages de son célèbre Faust dont la danse des sorcières de la nuit de Walpurgis. Eckermann, dans son livre « Entretiens avec Goethe dans les dernières années de sa vie », présente en date du 26 septembre 1827 le récit d’une promenade idyllique sur l’Ettersberg avec Gœthe où, assis, le dos tourné vers le chêne et dégustant un petit-déjeuner raffiné, le poète aurait dit : « Je venais souvent en ce lieu. Ici l’homme se sent comme la grande nature qui s’étend devant nos yeux – grand et libre – ce qu’il devrait toujours être ». Dans la seconde moitié du XIXe siècle, après la mort de Goethe, la forêt entourant le château d’Ettenburg devint pour les habitants de Weimar l’un des lieux favoris de leurs promenades du dimanche. Ils se reposaient dans le parc établi par le grand-duc Carl Alexander et, depuis 1901, pouvaient admirer la vue sur Weimar depuis la hauteur de la Bismarckturm (tour de Bismarck). De même, il leur était permis de déjeuner au restaurant forestier. Le chêne de Gœthe situé non loin de là était également un lieu de promenade très fréquenté par les habitants de Weimar, qui s’amusaient à rechercher sur le tronc de l’arbre les initiales que le poète et Charlotte von Stein avaient gravés sur l’écorce.

*Tableau ci-dessus de Theobald Freiherr von Oer – la cour des Muses à Weimar avec Schiller déclamant des vers en présence de Wieland, Herder et Gœthe, 1860

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« Jedem das seine » (à chacun son du) : devise trônant à l’entrée du camp de Buchenwald

b4_4571_goetheoak44       Malheureusement ce haut lieu de la culture et de l’humanisme allemands, de l’esprit de tolérance et du raffinement intellectuel devait être souillé par la construction par les nazis à la fin de 1937 du camp de concentration de Buchenwald, à l’emplacement même du chêne sous lequel selon la légende Gœthe avait l’habitude de se reposer, de méditer et de travailler. C’est ainsi que ce chêne, symbole de l’humanisme le plus élevé, fut le témoin, durant huit années, de la barbarie la plus abjecte. Quelle ironie amère que ce poème Wandrers Nachtlied I de Gœthe qui prônait l’espérance de la venue d’une douce paix après les peines et les souffrances et l’inutilité des tourments et des plaisirs ait été écrits dans ce lieu devenu maudit où 250.000 prisonniers vécurent l’enfer et près de 50.000 y laissèrent la vie.  Une rumeur avait cours parmi les déportés selon laquelle l’Allemagne nazie disparaîtrait quand le chêne de Goethe serait abattu. Effectivement, le 24 août 1944, un bombardement allié du camp le réduisit en cendre. Il ne reste aujourd’hui que la souche du chêne pieusement conservé.

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Le « chêne de Gœthe », dessin de Georges Despau, déporté.

    Le cynisme et la perversité des nazis se révèlent dans le soin et « l’humanité » qu’ils prodiguaient aux animaux du jardin zoologique, créé pour l’agrément des gardiens. Certains, parmi les SS, osaient appliquer aux animaux (dans une moindre mesure cependant que ceux appliqués aux hommes) de mauvais traitements. Ils sont alors rappelés à l’ordre par leur commandant qui fait preuve à l’égard des animaux du zoo de « l’humanité » qu’il n’éprouvait pas le besoin de dispenser aux prisonniers du camp .
    Voici un extrait  de l’ordre n° 56 du 8 septembre 1938 qu’il a adressé aux gardiens du camp :

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        Le jardin zoologique de Buchenwald a été créé afin d’offrir aux hommes l’occasion de se divertir et de s’amuser dans leurs loisirs et de présenter quelques animaux dans leur beauté et leur caractère particulier, animaux qu’ils auront rarement l’occasion d’observer et de connaître dans leur environnement naturel.
    L’on est cependant en droit d’attendre et d’exiger de chaque visiteur qu’il fasse preuve de raison et d’amour envers les animaux et qu’il s’abstienne de tout acte qui ne serait pas convenable pour les animaux ou qui pourrait même compromettre leur santé ou leurs habitudes. (…) Entre-temps, l’on m’a signalé à maintes reprises que des hommes de la SS ont attaché la ramure du cerf à la clôture et ne l’ont coupé de ce lien qu’après un bon moment. En plus, l’on a constaté que le cerf a été attiré à la clôture et qu’on lui a mis de la feuille d’étain dans le museau. A l’avenir, je ferai identifier les auteurs de telles grossièretés et je les signalerai au chef de la SS du Reich pour qu’ils soient punis pour cruauté envers les animaux.
    Le commandant du camp de concentration de Buchenwald signé par Karl Koch SS-Standartenfüher

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Delarbre Léon, déporté – Le four crématoire à Buchenwald et ci-dessous à gauche : Le « chêne de Gœthe », 1944

Delarbre Léon, déporté - Le chêne de Gœthe à Buchenwald, 1944.png

     En écoutant la musique que Franz Liszt a créé sur le poème que Gœthe aurait rédigé sous le chêne de la forêt de hêtre de l’Ettersberg, comment ne pas penser aux prisonniers musiciens livrés de manière perverses par leurs bourreaux au ridicule et à l’autodérision. C’est ainsi que les SS avaient fait composer par les prisonniers un hymne spécifique au camp et formés un orchestre avec les meilleurs musiciens en les faisant se vêtir d’uniformes de cirque, orchestre qui devaient jouer au départ et au retour des kommandos de travail dont nombreux étaient ceux qui ne revenaient pas par suite des conditions de travail inhumaines qui leur étaient imposées.

Texte de Marco Valdo sur le « Chant de buchenwald », tiré de son blog

     À la fin de 1938, le directeur du camp de concentration de Buchenwald, édifié au milieu d’une forêt de de hêtres à quelques kilomètres de Weimar, se lamentait car tous les camps avaient leur hymne, excepté Buchenwald ; ce fut ainsi qu’il donna l’ordre aux prisonniers d’en composer un. Aucune des propositions ne rencontra la faveur de la direction, jusqu’à ce qu’en accord avec les prisonniers, le chef du bureau de poste, bien vu des SS du camp, se présenta comme l’auteur du texte et d’une musique qui deviendra « La Chanson de Buchenwald ». L’histoire des répétitions de ce morceau dans le gel hivernal allemand, à la fin décembre, a été racontée, entre autres, par un nommé Stefan Heymann, originaire de Mannheim, la ville de la première des « Brigands », la grande tragédie contre la tyrannie de Friedrich Schiller. Chaque bloc avait comme consigne de répéter durant les heures de liberté, jusqu’à un soir où il faisait « un froid de canard et tout lourdement enneigé », quand le directeur du camp « bourré à mort » donna l’ordre que les sept mille prisonniers exécutent le chant après l’appel du soir. Comme tout n’alla pas immédiatement, il exigea qu’il rechantent tous ensemble jusqu’à ce que fonctionne ; « le concert infernal »qui s’ensuivit, le convainquit dans les fumées de l’alcool, qu’il valait mieux faire répéter strophe par strophe. Et il en fut ainsi pendant quatre longues heures. Après quoi, Arthur Rödl, c’est le nom de ce directeur, commanda que les prisonniers retournent à leurs baraques, en chantant en rang de dix devant la tour de garde, où il se tenait avec d’autres SS « bourrés ». Les rangs qui ne chantaient pas correctement ou qui ne marchaient pas les épaules bien droites, devaient « impitoyablement » répéter tout le trajet ; ce ne fut que vers dix heures que « morts de faim et raides de froid » qu’ils rentrèrent tous à leurs baraques. « Cette scène dans l’hiver le plus profond, où des hommes affamés et sous la lumière glacée des projecteurs et dans la neige d’un blanc éblouissant furent sur l’esplanade d’appel à chanter, s’est enfoncée durablement dans la mémoire de tous ceux qui y ont participé ». Qui étaient les deux prisonniers auteurs des vers et des notes ? La musique avait été composée par Hermann Leopoldi, un cabarettiste de Vienne, et les paroles étaient d’un artiste, mort le 4 décembre 1942 à Auschwitz-Monowitz, après avoir été sauvagement battu par une sentinelle. Son nom était Fritz Löhner-Beda, et il avait été le librettiste de Franz Lehar, le prince de l’opérette.

Le « chant de Buchenwald »

Quand le jour s’éveille, que le soleil rit,
Les colonnes partent aux travaux du jour
Dans le petit matin.
Le bois est noir, le ciel est rouge,
Nous emmenons dans notre sac un morceau de pain
Et dans le cœur, dans le cœur nos peines.

Ô Buchenwald, je ne peux t’oublier,
Car tu es mon destin.
Qui te quittes, peut seul mesurer
Combien la liberté est merveilleuse !
Ô Buchenwald, nous ne nous lamentons ni nous plaignons,
Et quel que soit notre futur,
Nous voulons malgré tout dire oui à la vie,
Car viendra un jour le jour,
Où nous serons libres !

Notre sang est chaud et la fille est lointaine,
Le vent chante doucement et je l’aime tant,
Tant elle me reste, reste fidèle !
Les pierres sont dures, mais ferme est notre pas
Et nous emportons pics et pelles
Et dans le cœur, dans le cour l’amour !

Ô Buchenwald, je ne peux t’oublier,
Car tu es mon destin.
Qui te quittes, peut seul mesurer
Combien la liberté est merveilleuse !
Ô Buchenwald, nous ne nous lamentons ni nous plaignons,
Et quel que soit notre futur,
Nous voulons malgré tout dire oui à la vie,
Car viendra un jour le jour,
Où nous serons libres !

La nuit est si courte et le jour si long,
Pourtant un chant s’élève, qui chante la patrie,
Nous ne nous laissons prendre notre courage !
Halte au pas, camarade, et ne perds pas courage,
Car nous portons la volonté de vivre dans notre sang,
Et au cœur, au cœur la foi !

Ô Buchenwald, je ne peux t’oublier,
Car tu es mon destin.
Qui te quittes, peut seul mesurer
Combien la liberté est merveilleuse !
Ô Buchenwald, nous ne nous lamentons ni nous plaignons,
Et quel que soit notre futur,
Nous voulons malgré tout dire oui à la vie,
Car viendra un jour le jour,
Où nous serons libres !

  * photo 1 : Le chêne de Gœthe au milieu des baraquements du camp  – photo 2 : Le « chêne de Gœthe », dessin de Georges Despau, déporté – photo 3 : – Jardin zoologique de Buchenwald  – photo 4 : Le « chêne de Gœthe », dessin de Léon Delarbre, déporté

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Les restes du Chêne de Goethe dans l’ancien camp de concentration de Buchenwald

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Wandrers Nachtlied II : p
oème « Über allen Gipfeln »  ou « Ein gleiches »

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Über allen Gipfeln

Über allen Gipfeln
Ist Ruh,
In allen Wipfeln
Spürest du
Kaum einen Hauch;
Die Vögelein schweigen im Walde.
Warte nur, balde
Ruhest du auch.
°°°

goethehauschen-vor-dem-brand-1870

Selon la légende, Gœthe aurait écrit ce second poème des  « Wanderers Nachtlied » intitulé « Über allen Gipfeln »  le 6 Septembre 1780 sur le mur de la cabane en bois des garde-chasses du Kickelhahn, une montagne boisée de 861 m de hauteur située tout près de la ville de Ilmenau en Thuringe dans laquelle le poète séjourna à plusieurs reprises entre 1775 et 1832 pour échapper à l’agitation et l’agitation quotidienne de Weimar où il habitait à l’époque. Ce poème suit donc de quatre années la rédaction du premier poème écrit lui aussi sur les pentes d’une montagne, l’Ettersberg, le 12 février 1776. Repéré et déchiffré par les promeneurs, il a été publié en 1800 par Joseph Rückert sans la permission de Goethe.  En 1815, Goethe avait fait éditer un livre de poèmes lyriques qui comprenait ce poème. Quelques mois avant sa mort en 1832, on le vit à la cabane du Kickelhahn pleurer en relisant son poème. La cabane a été détruite par un incendie en 1870 mais reconstruite et un circuit pédestre a été aménagé qui reproduit le texte du poème en quinze langues.

 * Photographies ci-dessus : texte original et cabane du Kickelhahn

vue-de-ilmenau-et-du-mont-kickelhahn-en-1900         vue de Ilmenau et du mont Kickelhahn en 1900

Quelques traductions en français du poème.

Sur toutes les cimes                    Le calme règne                                    Sur tous les sommets
La paix.                                           sur tous les sommets,                       est le repos
Au faîte des arbres                      sur toutes les cimes                            dans tous les feuillages
Tu saisiras                                      tu ressens                                            tu sens un souffle à peine;
Un souffle à peine.                       à peine un souffle
Au bois se taisent                         les petits oiseaux se taisent             les oiselets se taisent
les oiseaux                                     dans la forêt                                        dans le bois;
Attends ! Bientôt                          attends un peu, bientôt                    attends un peu, bientôt
Toi-même aussi                             te reposeras à ton tour                    Tu reposeras aussi.
Reposeras.

Traduction de Jean Tardieu. 
Gallimard, 1993

    « Über allen Gipfeln » est considéré par certains comme le plus beau des poèmes lyriques de Goethe. Ce lied, comme l’écrit le poète et traducteur du poème Jean Tardieu, prend l’aspect d’une plainte tranquille et résignée d’un cœur blessé qui a tout vécu, tout subi et qui est désormais en paix avec le monde.  : « Ce qui frappe, c’est que, dans une langue aussi riche que l’allemand en consonnes très sonores, c’est la mélodie de ses voyelles qui domine, avec une simplicité et une économie de moyens qui en font un chant inspiré, ou plutôt une plainte, mais une plainte tranquille et résignée, où la mort (sans que le mot soit prononcé) est quand même présente. Non pas dans son horreur, mais au contraire comme un fait naturel, une nécessité biologique. Une plante qui se fane et qui tombe… » Pour l’universitaire anglaise Elisabeth M. Wilkinson, spécialiste de la culture allemande, ce poème évoque un état d’âme, non pas comme une première lecture pourrait le laisser penser, en évoquant le silence de la soirée, mais en devenant le silence lui-même et toute la structure interne du poème renforce l’idée que l’état de repos est l’aboutissement inévitable de la vie en décrivant le cheminement vertical de la paix et du silence à travers l’espace, depuis le sommet des collines à la cime des arbres et des oiseaux qui y nichent pour atteindre finalement le voyageur situé au pied de l’arbre. Le poème se déplace simultanément de haut en bas suivant les ordres de la nature : du minéral au végétal, de l’animal à l’homme. La fusion du poète voyageur avec la Nature qui marque la fin du processus ne s’apparente pas à l’habituelle ouverture vers la Nature du poète romantique, c’est le poète qui au final  est embrassé par la nature, « accueilli en son sein, comme le dernier maillon de l’échelle organique de l’ être. »

Wandrers Nachtlied II « Über allen Gipfeln ist Ruh » D 768 : version de Franz Schubert créée en 1823 chantée par le bariton Dietrich Fischer-Dieskau. À écouter également la très belle interprétation de Mattias Goerne, c’est  ICI. Pour une analyse historique et musicale (en anglais) du poème et de la composition de Schubert, c’est  ICI

°°°

franz-listz-1811-1886

Wandrers Nachtlied II « Über allen Gipfeln ist Ruh » S 306 : cette version de Franz Liszt créée en 1848 est l’interprétation musicale que je préfère et de loin… Elle est chantée par le bariton Dietrich Fischer-Dieskau.

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Les mots et les images d’un paysage sublime : les Chutes du Rhin à Schaffhausen vues par Victor Hugo et les peintres romantiques.

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      Des rochers audacieusement suspendus au-dessus de nous et faisant peser comme une menace, des nuages orageux s’accumulant dans le ciel et s’avançant dans les éclairs et les coups de tonnerre, des volcans dans toute leur puissance destructrice, des ouragans auxquels succède la dévastation, l’océan immense soulevé de fureur, la cascade gigantesque d’un fleuve puissant, etc., réduisent notre pouvoir de résister à une petitesse insignifiante en comparaison de la force dont ces phénomènes font preuve. Mais, plus leur spectacle est effrayant, plus il ne fait qu’attirer davantage, pourvu que nous nous trouvions en sécurité; et nous nommons volontiers sublimes ces objets, parce qu’ils élèvent les forces de l’âme au-dessus de leur moyenne habituelle et nous font découvrir en nous un pouvoir de résistance d’une tout autre sorte, qui nous donne le courage d’être capables de nous mesurer avec l’apparente toute-puissance de la nature.

Kant, Livre II Analytique du sublime– § 28 De la nature comme force

     C’est dans les années soixante dix que j’ai découvert les Chutes du Rhin en traversant ce fleuve dans la petite ville frontière de Schaffhausen pour me rendre en Souabe allemande. J’jgnorais alors l’importance de ce site dans l‘imaginaire européen de la fin du XVIIIe siècle et de la première moitié du XIXe siècle lorsqu’il faisait partie des lieux incontournables que tout européen cultivé (et fortuné) devait avoir visité lors de sa tournée des Alpes Suisses. Habitué des fortes crues printanières des torrents et rivières des Alpes et des cascades de grande hauteur, je dois dire que je n’avais pas été vivement impressionné par cette chute d’eau mais pour la plupart des étrangers qui découvraient la Suisse et les Alpes, celle-ci était la première qu’ils rencontraient de leur existence et elle devait à ce titre les impressionner profondément. Les journaux et compte-rendus de voyage en témoignent. La mode était alors à l’exploitation du sentiment du « sublime » dans les Alpes et il m’a semblé intéressant, en relation avec le travail en cours dans ce blog sur l’éclosion de ce sentiment de présenter quelques textes, illustrations et photographies propres à ce site.

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Vue de la Chute du Rhin à Lauffen près de Schaffhouse en Suisse

Gmelin, Wilhelm Friedrich – Vue de la Chute du Rhin à Lauffen près de Schaffhouse en Suisse, 1783

Du « Grand Tour » au tourisme européen

Victor Hugo en 1848 par Lafosse       Victor Hugo aura été un grand voyageur. De chacun de ses voyages il rapporte dessins, peintures et notes. Elle lui serviront  à composer des récits de voyages : Le Rhin (1842) qui décrit trois de ces précédents voyages en Allemagne, sur le Rhin réalisés en 1838, 1839 et 1840 en compagnie de sa maîtresse Juliette Drouet, France et Belgique (1892), Alpes et Pyrénées (1890) et enfin Choses vues, publiées en 1887 et 1900, quelques années années après sa mort survenue en 1885. Il retournera sur le Rhin à cinq reprises, en 1862 (après Bruxelles, visite de Trêves et de Cologne, 1863 (après Dinant et Luxembourg, visite de Trêves, Bingen, Heidelberg, les rives du Neckar, Sarrebrück et la Sarre), 1864 (Après la Belgique et le Luxembourg, Trêves, Francfort-sur-le-Main, Heidelberg, Karsrühe, Mannheim, Mayence, Bingen, Cologne et Aix-la-Chapelle puis la Belgique  et 1865 (Après Bruxelles, Aix-la-Chapelle, Mayence, Heidelberg, Bade, Karlsrühe, Antweiler, Vianden) et en septembre 1869 à l’occasion de son voyage en Suisse pour se rendre à l’invitation de la Ligue internationale de la Paix et de la Liberté à son congrès de Lausanne. La publication « Le Rhin, lettres à un ami » publié une première fois en 1842 et rééditée en version élargie en 1845 est une fiction littéraire puisque seulement cinq des lettres sur les trois cent présentées sont réelles, les autres ayant été composées à partir de son journal ou d’ajouts écrits ultérieurement. Elle concerne principalement le voyage de 1839 réalisé à partir de septembre avec Juliette Drouet au cours duquel le couple visitera Zurich et Lucerne (8 et 10 septembre) avec entre-temps un crochet par Constance et la chute du Rhin. Ce sera ensuite de nouveau Lucerne, l’ascension du Rigi, Thoune, Berne, Fribourg, Bulle, Vevey, Chinon, Lausanne et Genève le 23 septembre et le retour en France.

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Philippe Jacques de Loutherbourg (1740-1812)     Philippe Jacques de Loutherbourg (1740-1812) peintre anglais d’origine française est né à Strasbourg, ancienne ville d’Empire rattachée au Royaume de France depuis 1685. Son père pratiquait l’art du portrait miniature et était également graveur. Installé à Paris dés 1755, le jeune homme engagea des études artistiques auprès du portraitiste Charles-André van Loo, du peintre italien de marine et de guerre Francesco Giuseppe Casanova ainsi qu’à l’académie Jean-Georges Wille. Adoubé par Diderot, il fut élu à l’Académie Royale française et nommé peintre de Louis XV en 1766 mais à l’invitation de l’acteur et dramaturge britannique David Garrick, il gagne Londres en 1771 pour devenir responsable de la scène du Théâtre Royal de Drury Lane. La carrière de Loutherbourg sera éclectique, avant-tout peintre de paysage, il sera également peintre d’histoire, décorateur de théâtre, l’inventeur d’un spectacle de théâtre miniature, l’Eidophysikon qui préfigure les Dioramas, mais également un homme passionné par l’occultisme et le mysticisme, qui abandonnera pour un temps la peinture afin de devenir guérisseur. Il traînait partout une réputation sulfureuse. Il a été ainsi un moment lié au mage Cagliostro qu’il a suivi en Suisse où il aurait tenté de l’assassiner. Sa production artistique est inégale et reflète la fluctuation de ses états d’âme; en dehors des scènes de batailles qu’il a peint à la fin de sa vie, elle va de la représentation de scènes champêtres plates et ennuyeuses à des toiles puissantes inspirées de scènes apocalyptiques tirées de la Bible ou de la Nature montrant incendie, avalanche, inondation, foudre, etc., bien en rapport avec le désir de « sublime » qui caractérise l’époque. En dehors de l’emblématique «Avalanche dans les Alpes» exposé à la Tate Galerie, les œuvres présentées ci-après concernent «Les Chutes de Rhin»

An Avalanche in the Alps 1803 Philip James De Loutherbourg 1740-1812 Presented by the Friends of the Tate Gallery 1965 http://www.tate.org.uk/art/work/T00772

Philippe Jacques de Loutherbourg – Avalanche dans les Alpes, 1803

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william-henry-bartlett-1809-1854      William Henry Bartlett (1809-1854) est un illustrateur anglais né à Londres. Mis en apprentissage en 1822  chez John Britton, un architecte et antiquaire, en 1822, il y reçut une éducation à la fois théorique et pratique en étudiant et copiant des dessins architecturaux du passé et en visitant, avec Britton, des ruines anglaises célèbres ; il en fit des dessins détaillés qui devaient être gravés et devaient orner les propres publications de Britton. Au début, ces dessins étaient purement architecturaux, comme en témoignent ceux qui furent publiés dans le dernier tome de l’ouvrage en cinq volumes de Britton, The architectural antiquities of Great Britain [], paru à Londres en 1826 mais plus tard, la qualité des dessins de Bartlett et son intérêt pour les paysages poussèrent Britton à publier en 1836 Picturesque antiquities of the English cities []. Bartlett se serait rendu à quatre reprises en Amérique du Nord : en 1836–1837 aux États-Unis pour réaliser des illustrations destinées au livre de Nathaniel Parker Willis intitulé American scenery […] , en 1838 au Canada afin d’exécuter des dessins pour un autre livre de Willis, Canadian scenery illustrated […], puis en 1841 et en 1852Il a également illustré de ses nombreux dessins le livre de William Beattie The Danube, its history, scenery, and topographie paru à Londres en 1844. (Une version en langue française a été publiée en 1849 sous le titre Le Danube illustré, Paris, Mandeville, en 2 tomes reliés en un volume ( 102 pp.) avec 64 gravures hors-texte). Son apprentissage terminé, Bartlett a continué à travailler comme compagnon pour Britton, tout en exécutant des dessins pour d’autres éditeurs londoniens, c’est ainsi qu’il a réalisé les illustrations pour le livre de William Beattie (1793-1875), physicien et poète écossais,  Switzerland illustrated, publié en 1836 par George VirtueBartlett a envoyé 108 dessins à la plume, au crayon et à la sépia à des graveurs, formés par l’artiste Joseph Mallord William Turner, qui les gravèrent à l’eau-forte sur des planches en acier pour le compte de Virtue. Les milliers de reproductions qu’on en a tiré témoignent de la réussite de Bartlett à satisfaire le goût populaire pour les sites pittoresques et le sublime des paysages de montagnes. Dans la dernière partie de sa vie, Bartlett a fait, sans interruption, d’importants voyages pour illustrer des œuvres sur la Syrie, la Terre sainte et l’Asie Mineure, la côte méditerranéenne, le nord de l’Italie, les Pays-Bas et la Belgique, l’Écosse, l’Irlande, les régions côtières de la Grande-Bretagne, le Bosphore, le Danube, les États-Unis et le Canada. Son travail présente un grand intérêt tant du point de vue de l’extraordinaire sens de la mise en scène de l’artiste que par la précision de son trait en particulier pour les embarcations sur le Danube. Il est mort au cours d’une traversée en mer au large de Malte et a été immergé.

william-henry-barlett-les-portes-de-fer-le-danube-illustre-1844-1849

William Henry Barlett – Les Portes de fer (Le Danube illustré), 1844-1849

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La cataracte du Rhin à  Schaffhouse (Schaffhausen)

Schmidt, Friedrich August - La Chute du Rhin près de Schaffhouse, vers 1810 .jpg

Schmidt, Friedrich August – La Chute du Rhin près de Schaffhouse, vers 1810 

     Voici la représentation type des nombreux tableaux et gravures réalisées à la fin du XVIIIe siècle et durant la première moitié du XIXe siècle de ce que l’on appelait alors la chute ou la cataracte du Rhin de Schaffouse en Suisse. Une vue d’ensemble du site prise à une distance moyenne avec un premier plan bucolique de bergers, de pêcheurs ou de marins affairés au transbordement des marchandises contrastant avec la violence dégagée par les remous de la chute d’eau d’où émergent cinq rochers aux formes étranges que Victor Hugo va comparer « aux anciennes piles rongées d’un pont de titans ». On distingue de droite à gauche pour suivre le périple emprunté par l’écrivain :  le château de Laufen perché sur une  éminence dominant le fleuve, la pente boisée et le jardin où serpente le sentier qui conduit à la galerie de bois  aménagée sur un rocher escarpé surplombant la chute où les visiteurs se situent au plus près  de celle-ci et où ils se voient « entièrement percé des eaux réduites en poussière » pour reprendre l’expression d’un guide publié à cette époque. Enfin sur l’autre rive,   le bâtiments industriels dits « des Usines ». C’est en aval de la chute que s’effectuait le débarquement ou l’embarquement des marchandises qui empruntaient la voie navale du Rhin, un service permettait de traverser le fleuve en nacelle au plus près de la chute mais il ne semble pas d’après son récit que Victor Hugo l’ait emprunté.

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Victor Hugo, Le Rhin, lettres à un ami, Lettre XIV – Saint-Goar, 17 août.

     Vous savez, je vous l’ai dit souvent, j’aime les fleuves. Les fleuves charrient les idées aussi bien que les marchandises. Tout a son rôle magnifique dans la création. Les fleuves, comme d’immenses clairons, chantent à l’océan la beauté de la terre, la culture des champs, la splendeur des villes et la gloire des hommes.
     Et, je vous l’ai dit aussi, entre tous les fleuves, j’aime le Rhin. La première fois que j’ai vu le Rhin, c’était il y a un an, à Kehl, en passant le pont de bateaux. La nuit tombait, la voiture allait au pas. Je me souviens que j’éprouvai alors un certain respect en traversant le vieux fleuve…
     …Ce soir-là… je contemplai longtemps ce fier et noble fleuve, violent, mais sans fureur, sauvage, mais majestueux. ïl était enflé et magnifique au moment où je le traversais. Il essuyait aux bateaux du pont sa crinière fauve, sa barbe limoneuse, comme dit Boileau. Ses deux rives se perdaient dans le crépuscule. Son bruit était un rugissement puissant et paisible. Je lui trouvais quelque chose de la grande mer.
     Oui, mon ami, c’est un noble fleuve, féodal, républicain, impérial, digne d’être à la fois français et allemand. Il y a toute l’histoire de l’Europe considérée sous ses deux grands aspects, dans ce fleuve des guerriers et des penseurs, dans cette vague superbe qui fait bondir la France, dans ce murmure profond qui fait rêver l’Allemagne.

La Cataracte du Rhin près de Schaffhouse au clair de la Lune prise au-dessus des Usines et du Village de Neuhauss sur la rive droite de ce fleuve

Philippe Jacques de Louthertbourg – La Cataracte du Rhin près de Schaffhouse au clair de la Lune prise au-dessus des Usines et du village de Neuhauss sur la rive droite de ce fleuve, 1797

Loutherbourg-Les Chutes du Rhin à Schaffhausen, 1788

Philippe Jacques de Loutherbourg (graveur Chr. de Mechel) – Les Chutes du Rhin à Schaffhausen, 1788, 

La cataracte du Rhin 

      Je suis descendu un peu plus bas, vers le gouffre. Le ciel était gris et voilé. La cascade fait un rugissement de tigre. Bruit effrayant, rapidité terrible. Poussière d’eau, tout à la fois fumée et pluie. à travers cette brume on voit la cataracte dans tout son développement. Cinq gros rochers la coupent en cinq nappes d’aspects divers et de grandeurs différentes. On croit voir les cinq piles rongées d’un pont de titans. L’hiver, les glaces font des arches bleues sur ces culées noires.
     Le plus rapproché de ces rochers est d’une forme étrange ; il semble voir sortir de l’eau pleine de rage la tête hideuse et impassible d’une idole hindoue, à trompe d’éléphant. Des arbres et des broussailles qui s’entremêlent à son sommet lui font des cheveux hérissés et horribles
     À l’endroit le plus épouvantable de la chute, un grand rocher disparaît et reparaît sous l’écume comme le crâne d’un géant englouti, battu depuis six mille ans de cette douche effroyable
     Le guide continue son monologue. — la chute du Rhin est à une lieue de Schaffhouse. La masse du fleuve tout entière tombe là d’une hauteur de  » septante pieds « .
     L’âpre sentier qui descend du château de Laufen à l’abîme traverse un jardin. Au moment où je passais, assourdi par la formidable cataracte, un enfant, habitué à faire ménage avec cette merveille du monde, jouait parmi des fleurs et mettait en chantant ses petits doigts dans des gueules-de-loup roses. 
     Ce sentier a des stations variées, où l’on paie un peu de temps en temps. La pauvre cataracte ne saurait travailler pour rien. Voyez la peine qu’elle se donne. Il faut bien qu’avec toute cette écume qu’elle jette aux arbres, aux rochers, aux fleuves, aux nuages, elle jette aussi un peu quelques gros sous dans la poche de quelqu’un. C’est bien le moins. 

La Cataracte du Rhin près de Schaffhouse, au moment du lever du Soleil prise .

Philippe Jacques de Loutherbourg – La cataracte du Rhin près de Schaffhouse au moment du lever du soleil au-dessous de la Tour du Péage, à l’endroit où l’on décharge les marchandises pour descendre le fleuve, 1797

Loutherbourg (graveur Chr. de Mechel) - La cataracte du Rhin près de Schaffhouse au moment du lever du soleil au-dessous de la Tour du Péage, à l'endroit où l'on décharge les marchandises pour descendre le fleuve, 1797

La même vue du même peintre gravée en 1797 par le graveur Chr. de Mechel

     Je suis parvenu par ce sentier jusqu’à une façon de balcon branlant pratiqué tout au fond, sur le gouffre et dans le gouffre
     Là, tout vous remue à la fois. On est ébloui, étourdi, bouleversé, terrifié, charmé. On s’appuie à une barrière de bois qui tremble. Des arbres jaunis, – c’est l’automne, – des sorbiers rouges entourent un petit pavillon dans le style du café turc, d’où l’on observe l’horreur de la chose. Les femmes se couvrent d’un collet de toile cirée (un franc par personne). On est enveloppé d’une effroyable averse tonnante
     De jolis petits colimaçons jaunes se promènent voluptueusement sous cette rosée sur le bord du balcon. Le rocher qui surplombe au-dessus du balcon pleure goutte à goutte dans la cascade. Sur la roche qui est au milieu de la cataracte, se dresse un chevalier troubadour en bois peint appuyé sur un bouclier rouge à croix blanche. Un homme a dû risquer sa vie pour aller planter ce décor de l’ambigu au milieu de la grande et éternelle poésie de Jéhovah
      Les deux géants qui redressent la tête, je veux dire les deux plus grands rochers, semblent se parler. Ce tonnerre est leur voix. Au-dessus d’une épouvantable croupe d’écume, on aperçoit une maisonnette paisible avec son petit verger. On dirait que cette affreuse hydre est condamnée à porter éternellement sur son dos cette douce et heureuse cabane. 
      Je suis allé jusqu’à l’extrémité du balcon ; je me suis adossé au rocher. 
       L’aspect devient encore plus terrible. C’est un écroulement effrayant. Le gouffre hideux et splendide jette avec rage une pluie de perles au visage de ceux qui osent le regarder de si près. C’est admirable. Les quatre grands gonflements de la cataracte tombent, remontent et redescendent sans cesse. On croit voir tourner devant soi les quatre roues fulgurantes du char de la tempête
       Le pont de bois était inondé. Les planches glissaient. Des feuilles mortes frissonnaient sous mes pieds. Dans une anfractuosité du roc, j’ai remarqué une petite touffe d’herbe desséchée. Desséchée sous la cataracte de Schaffhouse ! Dans ce déluge, une goutte d’eau lui a manqué. Il y a des cœurs qui ressemblent à cette touffe d’herbe. Au milieu du tourbillon des prospérités humaines, ils se dessèchent. Hélas ! C’est qu’il leur a manqué cette goutte d’eau qui ne sort pas de la terre, mais qui tombe du ciel, l’amour !

            Victor Hugo, Lettre XXXVIII 

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Un dessinateur de génie : William Henry Bartlett

William Henry Bartlett (1809-1854), Stich von W. Hill. - Der Rheinfall..

William Henry Bartlett (1809-1854), La chute du Rhin vue du Fischetz (ci-dessus) et en amont de la chute (ci-dessous), 1836. On distingue la galerie de bois qui décrite par Hugo qui s’avance vers le gouffre.

William Henry Bartlett (1809-1854), Stich von James Charles Armytage (um 1820-1897) - Der Rheinfall.

        Le dessinateur de talent William Henry Bartlett est l’un des seuls illustrateurs à avoir dérogé à la traditionnelle présentation paysagère d’ensemble du site et à avoir cherché à représenter au plus près la force violente et bouillonnante des eaux. En cela, ses dessins se rapprochent des prises de vue de photographes contemporains présentées ci-après.

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Rheinfall – Photoglob

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Rheinfall Schaffhausen – Gerig, Uwe (Fotograf), 2008

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La Suisse pittoresque ornée de vues dessinées spécialement pour cet ouvrage par W. H. BARTLETT, Esq. – Texte de William Beattie traduit de l’anglais par L. de Bauclas.

Extrait du volume II, chapitre relatif aux Chutes du Rhin

     Mais, quittant ces scènes d’une vie tranquille et privée, nous allons nous occuper d’un des tableaux les plus admirables qu’offre la nature, de la chute de Schaffhouse, qui, depuis si longtemps, a attiré et attire encore tant de milliers de voyageurs.
     Cette grande interruption de la navigation du Rhin a donné naissance à la ville de Schaffhouse. Construite dans l’origine pour servir d’entrepôt aux marchandises qu’il était nécessaire de débarquer à ce point, elle fut successivement embellie sous les auspices du couvent de Tous les Saints. Pendant l’espace d’une lieu au-dessus de Laufen, où commence la cataracte, le fleuve bouillonne dans un lit d’écueils, et forme ce qu’on peut appeler une succession de rapides. À mesure qu’il descend, il prend de la force et de la rapidité, et forme une large nappe azurée, jusqu’à ce que, se couvrant d’une blanchissante écume, il se précipite en trois branches séparées, d’une hauteur de quatre-vingt pieds environ, présentant le tableau le plus magnifique que l’on voit en Suisse. Le moment le plus favorable pour ne rien perdre de la grandeur de cette chute est vers le coucher du soleil au mois de juillet. Les eaux sont alors à leur plus haut degré d’élévation; et la tranquillité qui règne en ce moment, ainsi que la demi-teinte de lumière qui se reflète sur la cascade, contribue puissamment à augmenter l’effet qu’elle produit. Celle-ci semble alors descendre avec l’impétuosité d’une avalanche, remplissant l’air d’un nuage de vapeurs, et du fracas étourdissant de sa chute. À cette heure, l’écume est d’une blancheur éblouissante; des nuages d’une pluie fine se forment et s’évanouissent successivement; et enfin le gouffre dans lequel se précipite cette masse d’eau offre l’image d’un orage en miniature. Les arbres et les rocs, agités par le choc continuel imprimé à l’atmosphère, le rugissement dont rien n’amortit l’effet, et au milieu une voix de stentor ne s’entendrait pas plus que celle d’une jeune fille respirant à peine, tout cet ensemble produit une impression qu’il est aussi difficile de rendre qu’oublier. Si la pleine lune vient éclairer cette scène, alors tout change, et, sous sa magique influence, prend encore un caractère plus imposant et plus majestueux qui se renouvelle d’heure en heure, et se présente successivement sous des aspects différents. Le moment peut-être où tout se réunit pour donner à ce tableau la grandiose magnificence dont il est susceptible, est un peu après minuit. A cette heure, la nature ne paraît avoir qu’une voix, à laquelle l’homme, dans un silence respectueux, prête une oreille attentive, tandis que l’écume bouillonnante couvre de son brûlant reflet tous le objets environnants.
     Au lever du soleil, la scène change également; mais sans perdre de sa magnificence, elle prend alors une teinte différente. Alors…

« But on the verge,                                                                     Mais à l’aube,
From side to side, beneath the glittering morn,         D’un côté à l’autre, sous le matin étincelant,
An Iris sits, amidst the infernal surge,                        L’Iris est là, au milieu de la montée infernale,
Like hope upon a death-bed, (…) »                               comme l’espoir sur un lit de mort, (…)

Byron, Childe Harold’s Pilgrimage,  LXXII                 (traduction Enki)

     Les masses de rochers isolés, qui forcent le fleuve à se précipiter par trois points séparés n’ont pas plus de communication avec les deux rives que si celles-ci formaient quelque point inaccessible des Alpes. Ils sont couverts de quelques arbrisseaux verts, et quelquefois même on y a placé des alpins, qui certainement n’avaient rien à craindre de l’extérieure et qui trouvaient à s’y nourrir; mais la population ne pouvait pas outre-passer le territoire. Ces rochers s’élèvent à une hauteur considérable, et isolément semblent des écluses par lesquelles le fleuve, se divisant en trois branches, s’élance avec une inconcevable impétuosité. Le contraste qui se remarque dans cet ensemble n’est pas moins frappant. Avec ces arbrisseaux, ces plantes, ces fleurs, la colonie dont nous venons de parler, ces rocs sont là comme l’arche du déluge destinée à préserver de la destruction les plantes et les animaux, mais d’un déluge dont les eaux ne s’écoulent jamais. (…)
     L’effet de la chute ne tient pas seulement à sa hauteur, car, sous ce rapport, elle est inférieure à beaucoup d’autres en Suisse; mais il est produit principalement par l’énorme masse d’eau qui se précipite avec un fracas assourdissant, et par une rapidité que n’offre aucune autre cascade en Europe. Celle de Terni, qu’on lui a souvent comparée, a un aspect tout-à-fait différent. Soit par le volume des eaux, soit par le paysage et les objets qui l’environnent, elle a un caractère entièrement distinct de celui de la cascade de Lauffen, dans laquelle se montrent principalement la grandeur et la sublimité.
     En descendant le rocher escarpé qui domine la cataracte, le sentier conduit à un échafaudage, d’où le visiteur peut, avec moins de danger d’y être étouffé par la violence de l’air qu’il y en a à Niagara, s’avancer jusqu’à une certaine distance au-dessus de la chute, et jouir de l’effrayant plaisir de s’arrêter sur une planche glissante suspendue entre lui et l’éternité.

     Si le principe de vie qui anime tous les objets environnants est, comme le D. Macculoch l’a très bien observé, une des causes de l’effet que la cataracte produit sur l’esprit, cet effet est aussi dû en grande partie à cette image de l’éternité qu’entraîne avec lui ce flux sans commencement ni fin. Ce n’est pas l’éternité seule du fleuve qui coule et coulera jusqu’à ce que les temps ne soient plus; mais chaque moment est un moment de puissance et d’effort, et chacun de ces efforts, pareil à celui qui l’a précédé, est violent et infatigable comme lui. L’orageuse furie de la chute ne s’apaise jamais. Les guerres que se livrent le autres éléments ne sont que passagères : les vagues de l’océan courroucé se calment, les roulement de foudre cessent de se faire entendre, et le feuillage qu’agite l’orage étale bientôt le reflet brillant des gouttes d’eau qui le couvrent, lorsque les rayons du soleil viennent de nouveau animer la nature. Mais ici chaque instant est une tempête, et cette tempête se fera entendre pendant l’éternité.

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