les ailes de bois ou l’oiseau du bonheur


article publié une première fois le 29 décembre 2013

Charlotte Perriand en montagne en 1928

Charlotte Perriand en montagne en 1928 tenant dans sa main un « oiseau du bonheur ».

     En élaborant l’article sur la designer Charlotte Perriand et l’imaginaire de la montagne (c’est ICI), j’ai retrouvé une photo d’elle de 1928 la montrant tenant au bout de l’une de ses mains l’un de ces oiseaux de bois au plumage déployé en éventail que les montagnards fabriquent dans certaines vallées alpines. Nulle doute que l’économie de moyens mise en œuvre pour produire cet objet joint à sa simplicité d’exécution ont du la ravir au plus haut point, elle qui dans les recherches personnelles concernant le mobilier  qu’elle menait à cette époque dans l’atelier de Le Corbusier et Pierre Jeanneret, intégrait justement ces concepts. Cette photo m’avait rappelé la période des années quatre-vingt au cours de laquelle mes activités professionnelles m’avait conduit dans la commune de Châtel, dans le Val d’Abondance et où j’avais découvert avec ravissement ces magnifiques objets issus de l’art traditionnel populaire.

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     En Haute-Savoie, c’est principalement dans la vallée d’Abondance et dans le pays de Gavot que ces oiseaux, souvent appelés « colombes » étaient fabriqués par les bergers dans les Alpages ou lors des veillées d’hiver à partir de deux morceaux d’épicéa assemblés à mi-bois pour former, dans une première composition la tête, le corps et la queue et dans une seconde composition les ailes. On les suspendait dans les chalets près de la cheminée, dans la cuisine ou la salle commune où ils étaient censés porter bonheur. Ce produit de l’artisanat populaire se retrouve dans d’autres endroits des Alpes : vallée de Morzine, Les Gets, vallée du Giffre, Suisse, Allemagne et Autriche ainsi qu’en République Tchèque, Pologne, pays scandinaves, Russie et Amérique du Nord.

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Pour atteindre le site où vous pourrez visualiser la vidéo de Savoie Mont-Blanc sur le créateur d’oiseau  Marcel Favre-Rochex à Abondance, cliquez sur l’image ci-contre.


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     Dans le nord de la Russie, il existe également une tradition de fabrication de l’oiseau de bois que l’on qualifie alors d’ « oiseau du bonheur » dont l’origine proviendrait du peuple des Pomors , ces colons russes originaire de la région de Novgorod qui s’étaient installés et vivaient sur le littoral et dans le bassin  de la mer Blanche et de la mer de Barents. Il était principalement réalisé en pin maritime mais aussi en sapin, épicéa ou en cèdre sibérien. Le bois était tiré d’une partie sans branche de l’arbre à environ trois mètres de hauteur. On le suspend comme amulette porte-bonheur dans la maison pour préserver la santé et le bien-être de la famille. Parfois on place sous l’oiseau un samovar pour le faire tourner grâce à la chaleur dégagée. Le tsar Pierre Ier, qui souhaitait développer la construction navale dans la région d’Arkhangelsk avait envoyer des charpentiers navals en Hollande. La première chose qu’ils firent en s’installant dans leur nouveau logis fut de suspendre un oiseau du bonheur. L’oiseau était également suspendu dans les églises, sa forme rappelant la croix du christ. traditionnellement l’oiseau n’était ni peint, ni verni, conservant sa teinte naturelle qui prenait avec le temps une couleur bronze. Mais aujourd’hui, on trouve à l’intention des touristes des oiseaux colorés.

quelques exemplaires du traditionnel « oiseau du bonheur » du nord de la Russie

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Et d’autres exemplaires plus sophistiqués peints mais que pour ma part je trouve beaucoup moins réussi…  (schepnaya-ptica-schastya et bird of happiness)

–––– L’oiseau blanc de John Berger ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

John Berger

John Berger

41ZchlfgMIL._SY445_     Le hasard a voulu que je lisais au même moment le petit livre de John Berger Pourquoi regarder les animaux ?, John Berger est un homme de lettres britannique né à Londres en 1926 mais qui vit dans un petit village de Haute-Savoie, Mieussy. En plus de ses multiples activités (journalisme, cinéma, critique d’art, etc…), il s’est également vivement intéressé aux notions d’image et d’esthétisme et sur les idéologies qui les accompagnent;  il a produit  en 1972 pour la BBC Ways of seeing, une série d’essais audiovisuels sur ces thèmes et en a tiré un livre du même nom sorti en 1976 (pour la France sous le titre Voir le voir). John Berger est un écrivain engagé, il est membre du comité de parrainage du Tribunal Russell sur la Palestine dont les travaux ont commencé le 4 mars 2009.
    Son essai Pourquoi regarder les animaux est une anthologie de neuf récits, essais et poèmes écrits de 1971 à 2009, (Éditions Héros-Limite, 2011). L’un d’entre eux s’intitule L’oiseau blanc et à l’occasion de la présentation d’un objet d’art populaire réalisé dans les Alpes françaises, un oiseau en bois aux ailes déployées, offre l’occasion à l’écrivain de nous exposer ses théories sur l’art et l’esthétisme.


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L’oiseau blancPourquoi regarder les animaux par John Berger)

     Des institutions, le plus souvent américaines, m’invitent de temps en temps à venir leur parler d’esthétique. Une fois que je songeais à accepter une invitation – Mais cela ne s’est pas fait –, je me suis dit que j’allais mettre dans mes bagages un oiseau de bois blanc. Le problème, c’est qu’on ne peut pas parler d’esthétique sans parler du principe espérance et de l’existence du mal. Durant les longs hivers, les paysans de certaines régions de la Haute-Savoie avaient coutume de faire des oiseaux en bois pour les suspendre dans leurs cuisines, peut-être aussi dans leurs chapelles. Des amis qui voyagent m’ont dit avoir vu des oiseaux semblables, fabriqués selon le même principe, dans certaines régions de Tchécoslovaquie, de Russie et des Pays baltes. Il se peut que la tradition en soit encore plus répandue.

     Le principe présidant au façonnage de ces oiseaux est très simple, même si faire un bel oiseau exige beaucoup d’adresse. On prend deux morceaux de bois de pin, d’environ douze centimètres de long et d’un peu moins de deux centimètres et demi de haut et de large. On les trempe dans l’eau pour assouplir le bois au maximum, puis on les taille. Un des morceau forme la tête et le corps terminé par une queue en éventail. L’autre représente les ailes. Tout l’art tient au façonnage de la queue et des ailes. On taille chaque extrémité du bloc des ailes de façon à lui donner la forme d’une seule plume. Puis cette extrémité est découpée en treize minces lamelles qui sont alors délicatement ouvertes, l’une après l’autre, en éventail. On procède de même pour la seconde aile et pour les plumes de la queue. On assemble alors en croix les deux morceaux de bois et l’oiseau est terminé. Aucune colle n’est utilisée mais seulement un clou, là où les deux morceaux se croisent. Très légers – leur poids oscille entre soixante et cent grammes –, ces oiseaux sont d’habitude suspendus à un fil fixé à un surplomb de la cheminée, ou à une poutre, pour qu’ils bougent sous l’effet des courants d’air.

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     Il n’est pas question de comparer un de ces oiseaux à un autoportrait de Van Gogh ou à une crucifixion de Rembrandt. Il s’agit d’objets simples, fabriqués de façon artisanale et selon un modèle traditionnel. mais leur simplicité même permet de distinguer les qualités qui font leur agrément et leur mystère aux yeux de tous ceux qui les voient.
     Premièrement, on a affaire à une représentation figurative – on regarde un oiseau, plus précisément une colombe, qui est apparemment arrêté en plein vol. L’objet renvoie donc au monde naturel environnant. Deuxièmement, le choix du sujet (un oiseau qui vole) et le contexte dans lequel il est placé (à l’intérieur de la maison où il est peu probable de trouver de vrais oiseaux) rendent cet objet symbolique. Ce symbolisme primaire rejoint alors un symbolisme plus général d’ordre culturel. Un grand nombre de cultures attribuent des significations symboliques aux oiseaux, aux colombes en particulier. Troisièmement, il y a le respect pour le matériau utilisé. Le bois est façonné pour ses qualités propres de légèreté, de flexibilité et de texture. En le regardant, on est surpris de voir avec quel bonheur le bois devient oiseau. Quatrièmement, il y a unité et économie formelle. En dépit de l’apparente complexité de l’objet, la grammaire qui préside à sa fabrication est d’une simplicité qui frise l’austérité. Sa richesse est le résultat de répétitions qui sont aussi des variations. Cinquièmement, cet objet fabriqué par l’homme suscite une sorte d’étonnement : comment diable a t’il été fait ? J’ai donné plus haut quelques indications grossières mais celle ou celui qui ne connaît pas cette technique a envie de prendre cette colombe dans sa main et de l’examiner attentivement pour découvrir le secret de fabrication qu’il recèle.
      Ces cinq qualités, quand elles sont perçues comme un tout avant que l’analyse ne les distingue, provoque le sentiment, à tout le moins momentané, de se trouver devant un mystère. On regarde un morceau de bois devenu oiseau. On regarde un oiseau qui est, d’une certaine manière, plus qu’un oiseau. On regarde quelque chose qui a été façonné avec un savoir-faire mystérieux et une sorte d’amour.

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      Jusqu’ici j’ai tenté d’isoler les qualités de l’oiseau blanc  qui suscitent une émotion esthétique. (Bien qu’il désigne un mouvement du cœur et de l’imagination, le terme « émotion » prête ici à confusion, car ce à quoi nous avons affaire n’a pas grand-chose à voir avec nos autres émotions, surtout parce que le moi est ici d’avantage en suspens.) Pourtant toutes mes définitions éludent la question essentielle. Elles réduisent l’esthétique à l’art. Elles ne disent rien des rapports entre l’art et la nature, entre l’art et le monde.
     Devant une montagne, un désert juste après le coucher du soleil, ou devant un arbre fruitier, on peut aussi éprouver des émotions esthétiques. Il nous faut donc recommencer, mais cette fois non pas à partir d’un objet façonné par l’homme, mais à partir de la nature dans laquelle nous naissons.
     Le fait de vivre en ville a toujours eu tendance à engendrer une conception sentimentale de la nature. On pense à elle comme à un jardin, à une vue qu’encadre une fenêtre, ou encore à un cadre où exercer notre liberté. Les paysans, les marins, les nomades ne s’y sont pas laissés prendre. La nature, c’est de l’énergie et de la lutte. C’est ce qui existe sans rien promettre. Si l’homme la considère comme un cadre où un décor, il la lui faut concevoir comme un décor qui se prête indifféremment au mal et au bien. Son énergie est affreusement indifférente. La première nécessité de la vie, c’est de s’abriter, de s’abriter de la nature. La première prière est demande de protection. Le premier signe de vie est la douleur. Si la Création a un but, il s’agit d’un but caché qui ne peut se découvrir qu’intangiblement au sein des signes, jamais par l’évidence concrète de ce qui arrive.
     C’est dans cet âpre contexte naturel que se fait la rencontre avec la beauté et, de par sa nature même, cette rencontre est soudaine et imprévisible. Le coup de vent s’épuise et la mer change de couleur, d’un gris merdeux elle éclate en bleu-vert. Sous le rocher tombé d’une avalanche perce une fleur. Au-dessus du bidonville, la lune se lève.      Par ces exemples spectaculaires j’entends insister sur l’âpreté du contexte, mais nous avons tous à l’esprit d’autres exemples quotidiens de quelque manière qu’elle se fassent, cette rencontre avec la beauté constitue toujours une exception, quelque chose qui se produit toujours malgré. Et c’est pour cela même qu’elle nous émeut.

    On peut certes défendre l’idée que c’est la fonction qui est à l’origine de la manière dont la beauté nous émeut. Les fleurs sont promesses de fertilité, le coucher du soleil rappelle la chaleur du foyer, le clair de lune rend la nuit moins obscure, les brillantes couleurs, les plumes d’un oiseau constituent (même pour nous de manière atavique) un stimulant sexuel. pourtant, une telle conception me paraît bien trop réductrice : la neige ne sert à rien, un papillon n’a pas grand chose à nous offrir.
     Il va de soi que la gamme des choses qu’une communauté donnée trouve belle dans la nature dépend de ses moyens de survie, de son économie, de sa géographie. Il y a peu de chance que les esquimaux trouvent belles les mêmes choses que les Ashanti. Au sein des sociétés de classes modernes, les déterminations idéologiques sont complexes : on sait, par exemple, que la classe dirigeante anglaise au XVIIIe siècle n’aimait pas la mer. De même, l’usage social qu’on peut faire d’une émotion esthétique change avec le moment historique : la silhouette d’une montagne peut représenter la demeure des morts ou un défi à l’initiative des vivants. L’anthropologie, l’étude comparative des religions, l’économie politique et le marxisme l’ont rendu évident.
     Et pourtant, il semble y avoir certains éléments constants que toutes les cultures ont trouvés beaux : au nombre de ceux-ci figurent les fleurs, les arbres, des formes de rochers, les oiseaux, les animaux, la lune, l’eau qui coule.
     Il faut bien admettre qu’il y a comme une coïncidence ou, peut-être même, une harmonie des points de vue. L’évolution des formes naturelles et l’évolution de la perception humaine ont coïncidé pour produire le phénomène de reconnaissance potentielle : ce qui est et ce que nous pouvons voir (et sentir aussi parce que nous le voyons) se rencontre parfois en un point d’attestation. Ce point, cette coïncidence, a deux aspects : ce qui a été vu se reconnaît et s’atteste et, en même temps celui qui voit s’atteste par ce qu’il voit.  On se trouve un bref instant – et sans avoir les prétentions d’un créateur – dans la position de Dieu au premier chapitre de la Genèse… Et il vit que tout cela était bon. L’émotion esthétique devant la nature provient, je pense, de cette double attestation.

     Mais nous ne vivons pas au premier chapitre de la Genèse. Pour adopter la chronologie biblique nous vivons après la Chute. En tout cas, dans un monde de souffrance où le mal est endémique, un monde où les événements ne confirme pas notre Être. Un monde auquel il nous faut résister. C’est dans une telle situation que le moment esthétique offre l’espérance. Que nous trouvions beaux un cristal ou un coquelicot signifie que nous sommes moins seuls, que nous sommes plus profondément insérés dans l’existence que le cours d’une seule vie pourrait nous le faire penser. J’essaie de décrire aussi exactement que possible l’expérience en question; mon point de départ est phénoménologique, non pas déductif; sa forme, perçue en tant que telle, devient un message que l’on reçoit, mais qu’on ne peut traduire parce que, en elle, tout est instantané. L’espace d’un instant, l’énergie de notre perception devient inséparable de l’énergie de la création.

   L’émotion esthétique que suscite en nous un objet fabriqué par l’homme – comme l’oiseau blanc dont je suis parti – est un dérivé de l’émotion que nous éprouvons devant la nature. L’oiseau blanc est une tentative pour traduire le message d’un oiseau réel. C’est l’effort pour transformer l’instantané en permanent qui a permis à tous les langages de l’art de se développer. L’art suppose que la beauté n’est pas une exception – qu’elle n’existe pas malgré – mais qu’elle est le fondement d’un ordre.
     Il y a plusieurs années, j’ai écrit, en considérant la face historique de l’art, que je jugeais d’une œuvre en me demandant si elle aidait ou non les hommes du monde moderne à faire valoir leurs droits sociaux. Je n’ai pas changé d’avis. Mais l’autre face de l’art, sa face transcendantale, pose la question du droit ontologique de l’homme.
    L’idée que l’art est le miroir de la nature est de celles qui ne plaisent qu’aux périodes de scepticisme. L’art n’imite pas la nature, il imite une création, parfois pour proposer un monde autre que le monde réel, parfois simplement pour amplifier, pour confirmer, pour faire pénétrer dans la société le bref espoir offert par la nature. L’art est une réponse organisée à ce que la nature nous permet parfois d’entrevoir. Il entreprend de transformer la reconnaissance potentielle en reconnaissance qui ne cesse point. Il proclame l’homme dans l’espoir de recevoir une réponse plus sûre… la face transcendantale de l’art est toujours une forme de prière.
   L’oiseau de bois blanc se balance dans l’air chaud qui s’échappe du poêle dans la cuisine où les voisins sont en train de boire. Dehors, par moins 25° centigrades, les vrais oiseaux meurent de froid !

1985, traduction d’Anne et Michel Fuch

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–––– La poétique des ailes de Gaston Bachelard –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Cet écrit de Gaston Bachelard est extrait de son essai L’Air et les SongesEssai sur l’imagination du mouvement, chapitre II, paru en 1943 (Librairie José Corti)

    la rêverie ne travaille pas, comme la conceptualisation en formant, avec les images de multiples objets semblables, un portrait composite suivant la méthode de Galton qui additionne sur une même plaque photographique les portraits de toute une famille. Ce n’est pas en voyant les oiseaux les plus divers dans le ciel et sur l’eau qu’elle éprouve cette soudaine sympathie pour l’oiseau qui vole ou qui nage. Le mouvement de vol donne, tout de suite, en une abstraction foudroyante, une image dynamique parfaite, achevée, totale. La raison de cette rapidité et de cette perfection, c’est que l’image est dynamiquement belle. L’abstraction du beau échappe à toute les polémiques des philosophes. D’une manière générale, ces polémiques sont curieusement vaines dans tous les cas où l’activité spirituelle est créatrice, aussi bien en ce qui concerne l’activité de l’abstraction rationnelle en mathématiques que l’activité esthétique qui abstrait si vite les lignes de la beauté essentielle. Si l’on donnait plus d’importance à l’imagination, on verrait bien des faux problèmes psychologiques s’éclaircir. L’abstraction, si vivante, effectuée par l’imagination matérielle et dynamique, qui nous permet de vivre, malgré la pluralité des formes et des mouvements dans une matière élue et en suivant d’enthousiasme un mouvement choisi, échappe de même aux recherches discursives. Il semble que la participation à l’idée de beau  détermine une orientation des images qui ne ressemble en rien à l’orientation tâtonnante de la formation des des concepts.
     Et cependant, c’est bien une abstraction qui nous a conduit à ce vol si circonstancié, à ce vol appris dans l’expérience nocturne monotone; à ce vol, sans images formelles, tout entier condensé dans une heureuse impression de légèreté. Puisque ce vol en soi, ce vol abstrait sert d’axe pour réunir les images coloriées et diverses de la vie du grand jour, il nous pose un problème intéressant : Comment se pare une image, qui, par un trait immédiat, par une abstraction merveilleuse, est d’une beauté première ?
    Cette parure, dans son élément décisif, ne doit pas être une surcharge de beautés multiples : un émerveillement peut, par la suite, être prolixe. Mais dans l’instant où l’être émerveillé vit son étonnement, il fait abstraction de tout un univers au profit d’un trait de feu, d’un mouvement qui chante.
     Mais méfions-nous des généralités et posons le problème dans le domaine bien délimité de la poétique du Vol. Nous poserons en thèse que si les oiseaux sont l’occasion d’un grand essor de notre imagination, ce n’est pas à cause de leurs brillantes couleurs. Ce qui est beau, chez l’oiseau, primitivement, c’est le vol. pour l’imagination dynamique, le vol est une beauté première. On ne voit la beauté du plumage que lorsque l’oiseau se pose à terre, lorsqu’il n’est plus, pour la rêverie, un oiseau. On peut affirmer qu’il y a une dialectique imaginaire qui sépare vol et couleur, mouvement et parure. On ne peut pas tout avoir : on ne peut être à la fois alouette et paon. Le paon est éminemment terrestre. C’est un musée minéral. Pour aller au bout de notre paradoxe, il nous faudra montrer que, sous le règne de l’imagination, le vol doit créer sa propre couleur. Nous nous apercevrons alors que l’oiseau imaginaire, l’oiseau qui vole dans nos rêves et les poèmes sincères ne saurait être de couleurs bariolées. le bleu souvent, il est bleu ou il est noir : il monte et il descend.
    Les couleurs multiples papillotent, elles sont les colorations de mouvements qui papillonnent. On ne les trouve pas dans les puissantes rêveries qui continuent des rêves fondamentaux. Le papillon apparaît dans les rêveries amusées, dans les poèmes qui, dans la nature, cherchent des occasions de pittoresque. Dans le monde véritable des rêves, où le vol est un mouvement uni et régulier, le papillon est un accident dérisoire – il ne vole pas, il volette. Ses ailes trop belles, ses ailes trop grandes l’empêchent de voler.
    En nous appuyant, par conséquent, sur la valorisation onirique que nous avons dégagée dans le chapitre précédent, nous allons voir que l’oiseau seul, de tous les êtres volants, continue et réalise l’image qui, du point de vue humain, peut être dite l’image première, celle que nous vivons dans les sommeils profonds de notre jeunesse heureuse. Le monde visible est fait pour illustrer les beautés du sommeil.


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« Faire le pont » dans l’Égypte ancienne


Le mouvement des corps dans l’Egypte ancienne.

     En octobre dernier j’avais publié dans ce blog un article sur le célèbre poème de Rilke magnifiquement traduit par Philippe Jaccottet « Les connaître est mourir »  (c’est  ICI ). les recherches que j’avais entamées sur le contexte qui entourait ce poème m’avaient conduites jusqu’à l’Égypte ancienne et en particulier vers la déesse Nout :

     « Déesse du ciel et de la nuit, garante de l’ordre cosmique dont le corps se déploie, comme on peut le voir sur les sarcophages égyptiens, au-dessus de la Terre pour la protéger. Son rire est le tonnerre et ses larmes la pluie. Les extrémités de ses quatre membres, à l’endroit où ils touchent la Terre forment les quatre points cardinaux. Le soir, sa bouche avale le soleil qui va traverser son corps durant la nuit et qu’elle fait renaître au matin en l’expulsant par son vagin. De la même manière, les étoiles traversent son corps pendant le jour. À ce titre, Nout incarne la mort et la résurrection et est maîtresse de la mort et de la vie. »

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Papyrus de Nespakashouty, 

      J’avais accompagné ce texte d’une illustration tirée d’un papyrus ancien, le  papyrus de Nespakashouty exposé au Musée du Louvre qui représentait Nout, la déesse-Ciel, qui s’étirait en forme de voûte au-dessus de son frère époux étendu sur le dos, Geb dieu de la terre, de la fertilité, des plantes et des minéraux. À l’instar du ciel et de la terre, les deux époux sont séparés physiquement par l’air qui est lui aussi une divinité du nom de Shou et qui soutient de ses deux bras levés la déesse. L’air est traversé chaque jour la barque solaire du dieu Rê que Nout avale chaque soir  pour la rejeter chaque matin par son vagin. Entre temps la barque aura parcouru les profondeurs des la terre où le serpent Apophis essaie de la renverser. Il faut croire que Shou se libère de temps en temps de son précieux fardeau car il est écrit qu’au cours de la nuit Nout et Geb s’uniraient, séparés chaque matin par le sourcilleux Shou….

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      Le hasard a fait que j’ai retrouvé deux représentations de cette même scène quatre mois plus tard lors d’une visite au magnifique musée de Turin dédié à l’Égypte ancienne, le Muséo Egizio. Il s’agissait des images réalisées sur le cercueil intérieur et le sarcophage d’un scribe royal du nom de Boutehamon qui a vécu près de Thebes entre la fin du Nouvel Empire et la Troisième période intermédiaire qui débuta à la fin du règne de Ramsès XI. Ce sarcophage fait partie de la série des « sarcophages jaunes » réalisées au cours de cette dernière période, moment où l’on délaissa les représentations murales au profit de celles, très riches, réalisées sur les sarcophages.

La séparation du ciel et de la terre sur le sarcophage du scribe Boutehamon. Musée de Turin, Italie..jpg

    Sur le sarcophage intérieur on peut voir la scène de création du cosmos semblable à celle du papyrus de Nespakashouty conservé au Musée du Louvre à ceci près que  la barque solaire n’est plus représentée et que l’on voit le dieu Shou supporter de ses deux bras le corps dénudé de la déesse Nout. Au sol, est étendu Geb représenté en vert, couleur de la végétation dont il est le dieu. La même scène est reproduite sur le sarcophage extérieur mais avec des variantes : Shou a disparu et le dieu Geb est représenté allongé sur son dos avec son phallus en érection dressé vers le ciel.

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     Les représentations de cette scène mythiques sont légions dans l’iconographie égyptienne. L’une des plus belles sur le plan graphique est celle joliment colorée du tombeau de Ramsès IV  dans laquelle on voit Shou soutenir Nout alors qu’elle avale le disque solaire rouge. À noter que Geb n’était pas présent ce jour là…


     Ce jour là, ma visite au Muséo Egizio me réservait une autre surprise heureuse, celle de la vision d’une figure que je connaissais de longue date mais dont j’ignorais la présence à Turin. C’était celle d’une jeune danseuse acrobate au corps gracile et aux longs cheveux bouclés qui reproduit le même mouvement que celui exécuté par la déesse Nout dans la création du cosmos mais inversé. Elle a été découverte à l’endroit même ou vivait le scribe royal Boutehamon, à Deir El-Medina, un village de bâtisseurs de temples et de tombeaux situé à l’est de Thebes. Il s’agit d’un ostracon, ces supports improvisés constitués d’éclats de calcaire, de tessons de poterie sur lesquels on gravait ou dessinait quelques écritures ou motifs. Au départ, ostracon (ostraca au pluriel) désignait en grec ancien la coquille d’huitre mais a évolué par analogie pour désigner ces supports artistiques sur lesquels les ouvriers ou les scribes prenaient des notes ou réalisaient rapidement des croquis ou des miniatures. Ce qui est intéressant dans cet ostracon que l’on date du Nouvel Empire XIXe – XXe dynastie (1292-1076 av. J.C.), c’est que la forme de l’éclat de calcaire utilisé comme support a été choisi (ou reconfiguré) en relation avec le dessin de la danseuse. Les différentes arêtes sont en effet parallèles aux lignes du dessin.

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    Se contente-t-elle de « faire le pont » à l’envers ou bien exécute-t-elle une pirouette, un somersault ? Dans les fêtes égyptiennes, Les danseuses et les acrobates presque nues aux corps élancés étaient choisies pour divertir les convives parmi celles « qui n’ont pas encore enfantées ». On connaît quelques autres de ces ostraka, en voici un autre un peu moins réussi (photo extraite du livre “Carnets de pierre – L’art de l’ostraca dans l’Egypte ancienne”, par Anne Mimault-Gout, Hazan, 2002)

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       Les danseuses ou danseurs acrobates pouvaient aussi être représentés sur les bas-reliefs comme ci-dessous sur le relief de la Chapelle Rouge de Hatchepsut montrant des acrobates. Temple d’Amon à Karnak, XVIIIe dynastie, début du XVIe siècle avant notre ère. (Photo Werner Forman)

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Quand l’art peut nous aider à changer notre vie – Réflexion à partir d’un poème de Rainer Maria Rilke


louvre-torse-masculin.jpgTorse masculin – Musée du Louvre

Que faire ? Tu dois changer ta vie !

    On sait que lors de son séjour à Paris, le poète allemand Rainer Maria Rilke fut un moment le secrétaire particulier du sculpteur Auguste Rodin à Meudon. C’est sans doute à cette occasion qu’il découvrit au Louvre une statue d’Apollon privée de tête qui lui fit grande impression et exerça sur sa pensée et son style littéraire une influence déterminante qui le conduiront à écrire le célèbre poème Archaïscher Torso Apollos. Voici comment dans un article paru dans le journal Libération en soutien à son ami Cohn-Bendit, le philosophe allemand Peter Sloterdijk imagine cette rencontre :

Peter Sloterdijk.png     « Les lecteurs de Rilke se rappellent qu’au début du XXe siècle le poète fut le secrétaire particulier d’Auguste Rodin à Meudon. C’est certainement à cette époque – autour de 1906 – que Rilke découvrit, au Louvre, la statue tronquée d’une représentation du dieu Apollon. Si l’on en croit les retombées poétiques de cette rencontre, la vue de ce torse fut une sorte de révélation – une véritable épiphanie existentielle. Rainer Maria Rilke fut pénétré du sentiment que la statue le regardait, et avec plus d’intensité qu’il ne pouvait lui-même la regarder. Il crut sentir qu’elle était toujours habitée d’une énergie virile, athlétique et divine, dont émanait directement un mandat moral. Les derniers vers énigmatiques de ce poème intitulé «Torse archaïque d’Apollon» disent : « Il n’existe point là d’endroit qui ne te voie. Tu dois changer ta vie. » La phrase fournit, même si elle s’adresse à un destinataire précis, la forme de base de l’appel à tous et à personne. Elle permet à celui qui l’entend de rencontrer le sublime. A valeur de sublime ce qui figure aux yeux du spectateur la possibilité de sombrer dans ce qui le dépasse, tout en repoussant à plus tard l’accomplissement de cette possibilité. Pour Rilke, ce fut la dimension dionysiaque de l’art. Des oeuvres d’art, à vrai dire, l’on ne saurait plus guère prétendre qu’elles fassent encore entendre la voix d’une autorité. »

Traduit de l’allemand par Jeanne Etoré-Lortholary et Bernard Lortholary (Libération, avril 2009). (Pour l’article complet de Sloterdijk, c’est ICI )

    Dans son essai Tu dois changer ta vie ! paru en 2011 dont le titre reprend le dernier vers du poème de RilkePeter Sloterdijk préconise pour l’humanité un impératif perfectionniste de type nietzschéen qui seul pourrait permettre de sauver celle-ci de l’aliénation mise en œuvre par les multiples et illusoires bulles faussement protectrices religieuses, métaphysiques, commerciales ou politiques.   
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      « Ce qu’il y a de mystérieux en elle, ce n’est pas seulement le fait que rien ne la prépare, sa soudaineté. « Tu dois changer ta vie » – cela semble provenir d’une sphère dans laquelle on ne peut émettre aucune objection. On ne peut pas décider non plus de quelle position est prononcée cette phrase, mais sa verticalité absolue ne fait aucun doute. On ne sait pas si ces mots jaillissent tout droit du sol pour me barrer le chemin à la manière d’un pilier, ou s’ils tombent du ciel pour transformer le sol devant moi en un abîme, si bien que mon pas suivant devrait déjà s’inscrire dans cette vie transformée que l’on réclame. »</

      « Abandonne ton penchant pour les modes de vie confortables : montre-toi au gymnas (gymnos, nu), prouve que la différence entre parfait et imparfait ne t’est pas indifférente, montre-nous que la performance, l’excellence (areté, virtù) ne sont pas restés pour toi des mots étangers, admets qu’il existe pour toi des motivations pour produire de nouveaux efforts ! Et surtout : n’accorde que l’espace qui lui revient au soupçon selon lequel le sport est une chose réservée aux plus bêtes, n’en abuse aps comme d’un prétexte pour continuer à dériver dans ton laisser-aller coutumier, méfie-toi du philistain entoi, qui penses que tu es tel que tu es, déjà à peu près comme il faut ! Écoute la voix de la pierre, ne résiste pas à l’appel à la forme ! Saisis cette occasion de t’entraîner avec un dieu ! »

Peter SloterdijkTu dois changer ta vie, « L’ordre venu de la pierre » p.43 et « Introduction – À propos du tournant anthropotechnique »

Rainer Maria Rilke (1875-1926).pngRainer Maria Rilke (1875-1926)

Deux traductions du poème de Rilke

Sur un torse archaïque d’Apollon

Nous n’aurons jamais vu sa tête légendaire
Aux yeux mûrs comme des fruits
Mais nous voyons son torse encore incandescent
Flamme vacillante pourtant, mais qui
Perdure et brille.

Sans elle d’où viendrait la lumière
Qui suit, éblouissante, la courbure des muscles ?
Et comment le sourire issu du fin mouvement des reins
Coulerait-il jusqu’au sexe lourd, à la mi-temps du corps ?

Sans elle ce roc se dresserait
Court et difforme à la chute diaphane des épaules ;
Il ne scintillerait pas comme une peau de fauve.

Il ne jaillirait pas hors de ses limites
Comme font les étoiles: car il n’y a pas de lieu
D’où l’on ne t’aperçoit. Tu dois changer ta vie !

(Traduction : J. D.)


Nous n’avons pas connu sa tête prodigieuse
où les pupilles mûrissaient. Mais son torse
encore luit ainsi qu’un candélabre
dans lequel son regard, vrillé vers l’intérieur,

se fixe et étincelle. Sinon, tu ne serais
ébloui par la poupe du sein, et la légère
volte des reins ne serait parcourue du sourire
qui s’en va vers ce centre où s’érigea le sexe.

Et la pierre sinon, écourtée, déformée,
serait soumise sous le linteau diaphane des épaules
et ne scintillerait comme fourrure fauve

ni ne déborderait de toutes ses limites
comme une étoile : car il n’y est de point
qui ne te voie. Tu dois changer ta vie.

(Traduction : Jacques Legrand in Rainer Maria Rilke, Œuvres)


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La version originale allemande

Archaïscher Torso Apollos 

Wir kannten nicht sein unerhörtes Haupt,
darin die Augenäpfel reiften. Aber
sein Torso glüht noch wie ein Kandelaber,
in dem sein Schauen, nur zurückgeschraubt,

sich hält und glänzt. Sonst könnte nicht der Bug
der Brust dich blenden, und im leisen Drehen
der Lenden könnte nicht ein Lächeln gehen
zu jener Mitte, die die Zeugung trug.

Sonst stünde dieser Stein entstellt und kurz
unter der Schultern durchsichtigem Sturz
und flimmerte nicht so wie Raubtierfelle ;

und bräche nicht aus allen seinen Rändern
aus wie ein Stern: denn da ist keine Stelle,
die dich nicht sieht. Du mußt dein Leben ändern.

« Archaïscher Torso Apollos », In Neue Gedichte, 1907


Commentaire de Fabrice Midal : Narcisse ou le sens authentique du désir (France Culture, c’est ICI )

Narcisse et Cupidon (1627-1630) - Nicolas Poussin - Crédit Christie's.png

°°°
« Désirer est une profonde énigme remarque la philosophie depuis Platon. Car je peux aussi bien désirer ce qui me fait croître, ce qui favorise la vie ou au contraire ce qui m’égare et me nuit. Or tel est précisément le rôle de la philosophie : susciter un désir ardent vers ce qui nous manque pour être pleinement qui nous sommes. Narcisse est l’être qui désire la beauté seule à même de capturer notre âme pour lui faire quitter la pesanteur, le mensonge et la lâcheté. »

°°°

       Le 29 juillet 2018, FRANCE CULTURE a diffusé sous la direction de Fabrice Midal, docteur en philosophie et auteur de l’essai Sauvez votre peau ! Devenez narcissique (Flammarion, 2018) une émission sur le thème de « Narcisse ou le sens authentique du désir » dans laquelle il présente les différentes facettes, parfois contradictoires, du personnage de Narcisse tel qu’il a été interprété par les auteurs de l’antiquité : Pausanias dans sa présentation des Hymnes homériques, Virgile et enfin Plotin qui reproche à l’infortuné jeune homme d’avoir été fasciné par une image, en l’occurrence la sienne, qui n’est qu’une illusion et éloigne de la vraie compréhension de son être réel qui est le but ultime de la philosophie. Citant Plotin :  « Reviens en toi-même et regarde. Si tu ne vois pas encore ta propre beauté, fais comme le sculpteur d’une statue qui doit devenir belle. Enlève tout ce qui est superflu, redresse ce qui est oblique, ne cesse de sculpter ta propre statue jusqu’à ce que brille pour toi la clarté divine de la vertu », Fabrice Midal précise qu’être narcissique ne consiste pas seulement à se rencontrer mais aussi à nous façonner, à nous transformer, à travailler sur nous-même. En découvrant notre propre beauté à l’intérieur de nous-même, on est l’objet d’un saisissement, d’une émission, d’un ardent désir de vous réunir à vous-mêmes en vous recueillant en vous-mêmes. La philosophie nous enseigne que la voie à suivre pour atteindre ce retour en nous-mêmes est celle de la beauté car la beauté nous arrête et nous conduit à nous retourner sur nous-mêmes en étant narcissique. C’est cette voie de la beauté qu’a choisi Rilke pour nous faire retourner sur nous-mêmes :

       « Au lieu d’en rester à l’émerveillement de voir la beauté de la sculpture comme étant là devant lui, Rilke fait un mouvement tout intérieur de retournement. C’est le sens du vers « Tu dois changer ta vie !» Le torse d’Apollon qu’il voit dans cette lumière le transforme et le remet en face de sa responsabilité d’Être humain. Est-ce que c’est pas là une expérience très commune ? Ceux qui sont frappés par un poème, un concert, un tableau ne font-ils pas les preuves que cette œuvre les grandit ? Elle éclaire en profondeur les sens de le leur propre existence : je vais voir une pièce de théâtre, elle me transporte… Pourquoi ? Parce que je ne la regarde pas juste comme un spectacle, elle me fait vivre une expérience, elle éclaire ma propre vie, elle me renvoie à moi-même. Pourquoi devant un champ de fleurs, pourquoi devant un cheval au galop, pourquoi devant la mer au clair de lune sommes-nous si profondément réjouit ? Pourquoi en présence d’un ami, notre visage s’éclaire-t-il ? Parce qu’alors notre moi profond s’éveille. Devenez narcissique en ce sens cela veut dire : laissez la beauté être votre Ulysse qui vous reconduit à vous-même. La philosophe Simone Weil, en commentant l’hymne à Demeter évoque cette question d’une manière tout à fait étonnante : le narcisse, écrit-elle, est la fleur qui représente Narcisse, cet être si beau qu’il ne pouvait être amoureux que de lui-même. La seule beauté qui puisse être un objet d’amour pour elle-même, qui puisse être son propre objet est la beauté divine qui apparaît ici-bas sous la forme de la beauté du monde comme un piège pour l’homme. Pourquoi dans ce mythe, Narcisse est-il partout décrit comme un très beau jeune homme ? Parce que sa beauté est celle qui nous permet de nous rencontrer. Devenir narcissique, c’est découvrir notre propre beauté. Mais pourquoi Simone Weil écrit-elle que la beauté est un piège ? Parce que nous croyons qu’elle est extérieure et que du coup nous ne sommes pas inquiet quand nous la rencontrons : « Ah, tiens voilà un joli champs de fleurs… ». Cela nous réjouit, ne nous fait pas peur. Si l’on nous disait : « Retourne-toi en toi-même pour te rencontrer », on aurait pas trop envie de le faire. (…) mais heureusement la beauté nous piège, elle nous bouleverse, elle nous retourne, elle nous donne envie de nous  y abandonner et sans nous en rendre compte nous sommes ainsi ramenés à nous et nous découvrons surpris qu’il y a une véritable splendeur qui y réside. »
Fabrice Midal

Retour à Peter Sloterdijk : la religiosité de l’art

   Dans son essai « Tu dois changer ta vie » dont le titre reprend les dernières lignes du poème de RilkePeter Sloterdijk se livre à une analyse magistrale de ce poème et de sa conclusion, analyse qui permet d’éclairer la spécificité de toute œuvre d’art et du pouvoir mystérieux qu’elle exerce sur nous. La relation complexe qui s’établit entre une œuvre et son spectateur n’est pas univoque, elle est à double sens. Ce qui différencie une œuvre d’art d’un objet banal, c’est qu’elle provoque chez celui qui la découvre un saisissement esthétique, une « illumination privée » pour reprendre les termes utilisés par Sloterdijk. Ce phénomène d’irradiation de l’œuvre d’art peut alors être assimilée à un « regard » et fait qu’elle nous regarde autant qu’elle est regardée. C’est le sens de la première partie du vers final du poème de Rilke : « car il n’y est de point qui ne te voie ». Pour Sloterdijk ce phénomène s’apparente à l’expérience religieuse. L’illumination née de la contemplation de l’œuvre d’art fait d’elle une « puissance mystérieuse » qui a pouvoir sur nous, c’est en quelque sorte une révélation, une épiphanie. La seconde partie du vers final du poème de Rilke : « Tu dois changer ta vie ! » prend alors tout son sens, c’est l’impératif religieux du changement de soi en référence à des valeurs supérieures : « Il ne suffit pas de dire que Rilke, en l’esthétisant, a retransposé l’éthique dans le lapidaire, le cyclopéen, l’antique et le brutal. Il a découvert une pierre qui incarne tout simplement le torse de la « religion », de l’éthique, de l’ascèse en général; une entité qui envoie d’en haut, par rayonnement, un appel réduit à un ordre pur : l’instruction inconditionnelle, l’expression, transpercée de lumière, de l’Être, qui ne peut être compris et ne s’exprime qu’à l’impératif ». On remarquera que tout au long de sa démonstration Sloterdijk n’utilisera jamais le mot « beauté », terme valise habituellement utilisé pour qualifier l’influence mystérieuse que l’œuvre d’art exerce sur nous.

     C’est la puissance de ce sentiment de type religieux propre à l’œuvre d’art que le philosophe Fabrice Midal ne semble pas avoir perçu, réduisant l’action de celle-ci sur son contemplateur à un « émerveillement », un « éclairement » provoqué par sa « beauté » qui agirait de manière essentiellement rationnelle en révélant la véritable nature de notre Être profond et notre désir de changement.

Enki sigle
PS. Quelques jours après avoir rédigé cet article, je publiais une photo de la Basilique Sainte Marie-Madeleine de Vézelay que je venais tout juste de visiter (c’estICI). En recherche d’une citation pour accompagner ce lieu « inspiré », je tombais sur la phrase avec laquelle l’écrivain et homme politique Maurice Barrès a ouvert son roman historique La Colline inspirée une année avant le début de la guerre de 14-18. Cette phrase faisait étrangement écho à l’interprétation de Peter Sloterdijk sur la sculpture de l’Apollon du Louvre : « Il est des lieux qui tirent l’âme de sa léthargie, des lieux enveloppés, baignés de mystère, élus de toute éternité pour être le siège de l’émotion religieuse.(…) Ce sont les temples du plein air. Ici nous éprouvons, soudain, le besoin de briser de chétives entraves pour nous épanouir à plus de lumière. Une émotion nous soulève ; notre énergie se déploie toute, et sur deux ailes de prière et de poésie s’élance à de grandes affirmations ». Comme le torse de la sculpture grecque célébré dans son poème par Rilke, la basilique de Vézelay par son rayonnement agit sur nous pour nous rendre meilleur, nous élever au-dessus de notre condition. Cette influence est péremptoire, l’élancement poétique qui nous emporte ne laisse aucune place au doute, c’est celui des grandes affirmations.

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Performance – la rivière dans le ciel…


Liquid shard

   Imaginez être sur les rives d’une rivière couleur d’argent au flux mouvant et bondissant toute en courbes et en méandres. L’une de ces rivières que l’on rencontre aux pieds des montagnes, traversant des prairies verdoyantes, assagie d’avoir quitté les trop fortes pentes mais qui porte encore en elle la force et le vertige accumulés au cours ses descentes rapides au travers des enrochements et le souvenir enivrant des remous et des projections d’écume. Mais cette rivière ne se trouve pas au pied des montagnes, ne traverse pas une prairie  verdoyante, elle se trouve en plein cœur d’une grande ville américaine. Maintenant imaginez cette portion de rivière, ce flux argenté tout en courbes et en méandres s’arracher soudainement du sol, s’élever lentement au-dessus de vous tel un ruban léger et évanescent, changer de forme au gré du vent et devenir une vague volante lumineuse et transparente chargée d’écume, une onde liquide mouvante, un nuage chargé de milliers de gouttelettes d’eau lumineuses évoluant dans le ciel ou bien encore le mur d’eau d’une cascade.

    Ce rêve, car c’en est un, Patrick Shearn, un artiste américain créateur du studio Poetic Kinetics l’a réalisé à Pershing Square, une place de Los Angeles. Cette performance était éphémère et n’a duré que deux semaines au cours de l’été 2016. On imagine quelles ambiances fantastiques pourraient être crées par l’utilisation à grande échelle de cette technique qui se résume en toute simplicité à la mise sous tension de câbles métalliques et de filets porteurs de milliers de filaments de polyester argenté flottants au gré du vent.