Et maintenant changeons d’Amérique avec trois chansons de mon alien favori au style inimitable « grogné- hurlé », j’ai nommé Tom Waits.


Hold On (Tiens bon !) de Tom Waits

Hold On (Tiens bon !)
Tom Waits

They hung a sign up in our town
« if you live it up, you won’t
live it down »
So, she left Monte Rio, son
Just like a bullet leaves a gun
With charcoal eyes and Monroe hips
She went and took that California trip
Well, the moon was gold, her
Hair like wind
She said don’t look back just
Come on Jim

Oh you got to
Hold on, Hold on
You got to hold on
Take my hand, I’m standing right here
You gotta hold on

Well, he gave her a dimestore watch
And a ring made from a spoon
Everyone is looking for someone to blame
But you share my bed, you share my name
Well, go ahead and call the cops
You don’t meet nice girls in coffee shops
She said baby, I still love you
Sometimes there’s nothin left to do

Oh you got to
Hold on, hold on
You got to hold on
Take my hand, I’m standing right here, you got to
Just hold on.

Well, God bless your crooked little heart St. Louis got the best of me
I miss your broken-china voice
How I wish you were still here with me

Well, you build it up, you wreck it down
You burn your mansion to the ground
When there’s nothing left to keep you here, when
You’re falling behind in this
Big blue world

Oh you got to
Hold on, hold on
You got to hold on
Take my hand, I’m standing right here
You got to hold on

Down by the Riverside motel,
It’s 10 below and falling
By a 99 cent store she closed her eyes
And started swaying
But it’s so hard to dance that way
When it’s cold and there’s no music
Well your old hometown is so far away
But, inside your head there’s a record
That’s playing, a song called

Hold on, hold on
You really got to hold on
Take my hand, I’m standing right here
And just hold on

°°°


Hope I don’t fall in love with you (Souhaite que je ne tombe pas amoureux de toi…)

Hope I don’t fall in love with you

Well, I hope that I don’t fall in love with you
‘Cause falling in love just makes me blue
Well, the music plays and you display
Your heart for me to see
I had a beer and now I hear you
Calling out for me
And I hope that I don’t fall in love with you

Well, the room is crowded, people everywhere
And I wonder, should I offer you a chair?
Well, if you sit down with this old clown
Take that frown and break it
Before the evening’s gone away
I think that we could make it
And I hope that I don’t fall in love with you

Well, the night does funny things inside a man
These old tom-cat feelings you don’t understand
Well, I turn around to look at you
You light a cigarette
I wish I had the guts to bum one
But we’ve never met
And I hope that I don’t fall in love with you

I can see that you are lonesome just like me
And it being late, you’d like some some company
Well, I turn around to look at you
And you look back at me
The guy you’re with he’s up and split
The chair next to you’s free
And I hope that you don’t fall in love with me

Now it’s closing time, the music’s fading out
Last call for drinks, I’ll have another stout
Well, I turn around to look at you
You’re nowhere to be found
I search the place for your lost face
Guess I’ll have another round
And I think that I just fell in love with you

°°°


Ruby’s Arms

Ruby’s Arms

I will leave behind all of my clothes
I wore when I was with you
All I need’s my railroad boots
And my leather jacket

As I say goodbye to Ruby’s arms
Although my heart is breaking
I will steal away out through your
Blinds for soon you will be waking

The morning light has washed your face
And everything is turning blue now
Hold on to your pillow case
There’s nothing I can do now

As I say goodbye to Ruby’s arms
You’ll find another soldier
And I swear to God by Christmas time
There’ll be someone else to hold you

The only thing I’m taking is
The scarf off of your clothesline
I’ll hurry past your chest of drawers
And your broken window chimes

As I say goodbye
I’ll say goodbye
Say goodbye…

°°°


article lié


Des voilées dévoilées


Vu sur le media « Brut » : Vies voilées, vies volées

Elles veulent être libres de ne pas porter le voile. Ces femmes iraniennes filment et dénoncent ceux qui tentent de les en empêcher.


Et sur « la Tribune des Pirates… » : Pour être conforme à la religion ou par défi ?

    Sara El Attar qui a tant impressionné le chroniqueur de Cnews Pascal Praud dans l’émission mal nommée « L’heure des Pros » au point qu’il s’est répandu à l’issue du débat en félicitations est consultante en gestion de projet après avoir été diplômé de l’ESILV (l’École supérieure d’ingénieurs Léonard-de-Vinci)

À la question de Pascal Praud : «  Pourquoi portez-vous le voile ? »

Sara El Attar répond :  « Le voile que je porte c’est le fruit d’un cheminement spirituel, c’est une démarche religieuse, un respect pour Dieu ».


Port du voile : « La liberté de choix n’existe pas, je me fais invectiver sur ma tenue non conforme »

Une jeune musulmane, signataire d’une tribune contre le port du voile dans « Marianne », se confie à Europe 1 samedi sur les « insultes », « menaces » et « intimidations » qu’elle reçoit lorsqu’elle refuse de le porter.


Les raisons pour lesquelles de nombreux français jugent que le port du voile est « non souhaitable » (à l’instar du ministre de l’éducation nationale, Michel Blanquer).

     Soit ! chacun est libre de conformer ses actes à son cheminement spirituel et à sa religion mais dans les limites définies en France par la loi sur la laïcité qui proscrit le port d’un signe religieux dans la fonction publique par obligation de neutralité. Dans le secteur privé, le port d’un signe religieux est autorisé, mais reste soumis à la discrétion de l’employeur, qui peut choisir de le restreindre pour des motifs strictement professionnels (organisation, sécurité et hygiène) mais une entreprise peut inscrire l’obligation de neutralité (politique, religieuse…) dans son règlement intérieur, par exemple pour les salariés qui seraient amenés à rencontrer des clients. Il est regrettable que la jeune femme invitée qui déclare porter le voile par « respect pour Dieu » n’est pas répondu de manière claire à la question posée sur le fait que pour des spécialistes éminents de l’Islam, le Coran n’impose aucunement le port du voile et que cette affirmation repose sur une interprétation erronée ou orientée des textes cités (voir les textes présentés ci-dessous). Si Dieu est omniscient, on ne comprend d’ailleurs pas pourquoi il a donné une chevelure aux femmes et ne les a pas créé chauves… La plupart des porteuses de voiles ou de foulards interrogées n’expliquent jamais les raisons qui motivent leur choix, se retranchant derrière une vague explication de « cheminement spirituel » qui laisse leur interlocuteur sur sa faim. Ce « flou » affiché sur les motivations qui les animent ne traduit-il pas le fait que ce choix repose plus sur un a-priori de motivations irrationnelles de type identitaire et d’opposition à l’autre liée au ressentiment qu’à des raisons objectives.  Sara El Attar revendique sa liberté de porter en toutes circonstances son voile et présente les oppositions qui s’élèvent à cette revendication à un ostracisme envers la population musulmane. Pour appuyer son raisonnement, elle cite le fait que dans l’espace public personne ne met en cause le fait qu’un sikh porte un turban et un juif, la kippa et que cette mise en cause ne s’applique qu’au voile. Il est regrettable que parmi les « Pros » présents à l’émission, aucun n’ait recadré ce fait en expliquant qu’il existe une différence fondamentale entre les exemples cités et que cette différence se situe au niveau de la symbolique. Le turban et la kippa sont « neutres » dans le sens où ils se contentent d’exprimer l’appartenance religieuse de celui qui le porte sans émettre d’autre message. Or la signification du voile est tout à fait différente, elle est l’expression d’une idéologie qui établie une hiérarchie dans le système des valeurs : la femme qui porte le voile s’affirme aux yeux des autres comme une femme pudique et décente qui par sa tenue ne risquera pas de tenter la lubricité masculine et la protégera. Elles considèrent donc que si elles n’adoptaient pas ce comportement, elles seraient responsables du surgissement ou des débordements du désir masculin. Le Président de la Fondation de l’islam de France, Ghaleb Bencheikh, considère que « le voile est une atteinte à la dignité humaine dans sa composante féminine. Ce n’est pas cela l’élévation spirituelle ». On pourrait considérer que dans notre société chacun(e) est libre de porter atteinte à sa dignité si cela ne lui est pas imposé et résulte d’un choix personnel mais cela ne règle pas le problème pour autant car la conséquence de cette vision des choses est que les femmes qui ne portent pas le voile sont considérées comme impudiques et tentatrices, qu’elles le soient par irresponsabilité ou par perversité comme le croient certains musulmans (lire les propos de Hani Ramadan ci-après). Dans le même ordre d’idée, tout homme qui croise une femme est considéré à priori comme présentant un danger à cause de sa lubricité potentielle. C’est en cela que le fait de porter un voile ne se limite pas à exprimer l’appartenance à sa religion mais exprime une dévalorisation de l’autre qui peut être ressenti par cet autre comme une atteinte à sa dignité et une insulte. Le voile ne peut être neutre, il est pour celles qui le portent l’étendard d’une supériorité morale qui a pour conséquence de rabaisser à la fois celles qui ne le portent pas et la gente masculine dans son ensemble. Il y aurait beaucoup à dire sur cette responsabilisation à sens unique qui fait porter sur les seules épaules des femmes le poids des dérives de la sexualité, dédouanant ainsi de manière totale l’homme qui serait finalement victime de la légèreté et de l’irresponsabilité féminine (quand ce n’est pas la perversité…). On comprend mieux l’attitude ignoble d’un Hani Ramadan, frère du prédicateur Tariq Ramadan actuellement accusé de viols par plusieurs femmes, qui n’hésitait pas à déclarer : « la femme sans voile est comme une pièce de deux euros. Visible par tous, elle passe d’une main à l’autre. » D’autre part, comment ne pas relever, dans l’attitude de certaines porteuses de voiles une certaine hypocrisie lorsque celles-ci arborent des bijoux, se maquillent et portent des tenues élégantes savamment composées. En quoi ces agencements sont-ils différents de la mise en valeur et de l’exposition de leur chevelure ?
     Je ne nie pas les difficultés que rencontrent certains français musulmans pour s’intégrer harmonieusement à la République. Je comprends que dans cette situation et face à la lenteur de l’évolution, la tendance soit au repli sur soi et l’affirmation de ses différences  réelles ou supposées mais ces attitudes ne peuvent être qu’irresponsables parce que contreproductives en faisant le lit du communautarisme élargissant ainsi le fossé entre français. Dans ces circonstances, le port du voile qui ne semble pas encore une fois être imposé par les textes religieux apparaît comme un prétexte et un cheval de bataille pour celles et ceux qui veulent affirmer à n’importe quel prix, par ressentiment, leur différence, fut-elle artificielle, et s’opposer ainsi au reste de la population.

Enki sigle


La sourate 24 du Coran citée par Sara El Attar dans le débat pour justifier le port du voile

    « Et dis aux croyantes de baisser leurs regards, de garder leur chasteté, et de ne montrer de leurs atours que ce qui en paraît et qu’elles rabattent leur voile sur leurs poitrines ; et qu’elles ne montrent leurs atours qu’à leurs maris, ou à leurs pères, ou aux pères de leurs maris, ou à leurs fils, ou aux fils de leurs maris, ou à leurs frères, ou aux fils de leurs frères, ou aux fils de leurs sœurs, ou aux femmes musulmanes, ou aux esclaves qu’elles possèdent, ou aux domestiques mâles impuissants, ou aux garçons impubères qui ignorent tout des parties cachées des femmes. Et qu’elles ne frappent pas avec leurs pieds de façon que l’on sache ce qu’elles cachent de leurs parures. Et repentez-vous tous devant Allah, ô croyants, afin que vous récoltiez le succès. »

   Voir l’interprétation plus loin de cette sourate par Mohammed Chirani pour qui elle ne signifie aucunement l’obligation de se couvrir la tête ou le visage…


Evolution ou involution ?

Deux photographies d’étudiants posant devant l’Université du Caire en Egypte. Dans celle de gauche qui date de 1978, on ne distingue aucun voile ; par contre dans celle de droite qui date de 2004, la très grande majorité des jeunes filles sont voilées.


Le port du voile est-il imposé par le Coran ? Trois avis de personnalités musulmanes sur le sujet.

Citations de Ghaleb Bencheikh *

Capture d’écran 2019-11-03 à 09.57.54.png     […] « Pour nous tous musulmans, la question du voile était réglée depuis 1923, année où Hoda Chaarawi a retiré son voile en pleine gare du Caire au retour d’une conférence féministe… En l’espace de trois ans, le voile avait disparu d’Égypte, même s’il perdurait encore à la campagne. Le voile semblait donc constituer une affaire réglée. Au lendemain du recouvrement des indépendances, aucune étudiante n’allait voilée à l’école… pas plus à Casablanca qu’à Damas, au Caire, à Bagdad, à Kaboul ou Téhéran ! J’ajoute que depuis des siècles, pas une femme musulmane indienne n’a porté de voile, mais plutôt le sari, pas une femme d’Afrique subsaharienne n’a porté le voile, mais le boubou… Le problème du voile est arrivé avec Khomeiny. Cette affaire est venue avec le mimétisme et la surenchère wahabo-salafiste… »   

    « Je pense fondamentalement que le voile est une atteinte à la dignité humaine dans sa composante féminine. Ce n’est pas cela l’élévation spirituelle. » 

     « Ma conviction profonde comme homme de foi, c’est que cette affaire-là (le voile) n’est pas si nécessaire pour compromettre et la scolarité et le travail, (…) l’avenir, le bonheur et l’épanouissement de nos compatriotes coreligionnaires femmes. »

* Ghaleb Bencheikh, né le  à Djeddah en Arabie saoudite, est un docteur ès sciences diplômé de l’université Pierre-et-Marie-Curie. Il est islamologue et président de la Fondation de l’islam de France.


La communauté française à laquelle nous aspirons

    Je ne résiste pas à vous présenter le portait d’une jeune fille musulmane kabyle d’origine algérienne totalement épanouie qui respire la joie de vivre, soucieuse et fière de son origine et de son identité, qui semble parfaitement intégrée à la nation française et dont les propos donnent à ceux qui sont d’origine différente l’envie de connaître et de partager sa culture. Voilà la France multiculturelle et décomplexée à laquelle nous aspirons. Quelle différence avec l’attitude figée ostentatoire de l’austère vestale invitée sur le plateau de CNEWS toute pétrie de ressentiment.


Pour compléter le dossier ci-dessus, voir ci-après les avis de Mohammed Chirani et Asma Lamrabe sur le voile.

Lire la suite

Arno Schmidt : « mettre des couleurs à la vie »


Le-coeur-de-pierreArno Schmidt (1914-1979)

Des couleurs à la vie

      Lorsqu’un texte d’Arno Schmidt nous tombe pour la première fois entre les mains, l’idée que cet auteur vit dans un monde d’incohérences et de folie nous vient tout de suite à l’esprit car il semble qu’il n’appréhende pas le monde qui pourtant nous est commun comme vous et moi. Dans son Essai sur le goût publié en 1757, Montesquieu après avoir classé les plaisirs que goûte notre âme en trois catégories : ceux qui relèvent du fond même de notre existence, c’est-à-dire de notre personnalité, ceux qui relèvent des impulsions de notre corps, c’est-à-dire les sentiments et les passions et enfin ceux qui nous sont imposés par les règles de la vie en société, nous délivre une vérité profonde, celle du caractère relatif de notre perception du monde  : « Notre manière d’être est entièrement arbitraire ; nous pouvions avoir été faits comme nous sommes, ou autrement. mais si nous avions été faits autrement, nous verrions autrement ; un organe de plus ou de moins dans notre machine nous aurait fait une autre éloquence, une autre poésie ; une contexture différente des mêmes organes aurait fait encorune autre poésie : par exemple, si la constitution de nos organes nous avait rendus capables d’une plus longue attention, toutes les règles qui proportionnent la disposition du sujet à la mesure de notre attention ne seraient plus ; si nous avions été rendus capables de plus de pénétration, toutes les règles qui sont fondées sur la mesure de notre pénétration tomberaient de même ; enfin toutes les lois établies sur ce que notre machine est d’une certaine façon seraient différentes si notre machine n’était pas de cette façon. » Si l’on se base sur ces critères définis par Montesquieu, il faut croire qu’Arno Schmidt est fait d’une complexion autre que celle du commun des mortels. Dès les premières lignes de son livre Le cœur de pierre qui met en scène les tribulations burlesques d’un collectionneur sans scrupules qui se met en tête de dérober un ouvrage rare dans une bibliothèque de l’Allemagne de l’Est en compagnie de ses logeurs, un chauffeur-routier qui veut en profiter pour exfiltrer sa maîtresse et de sa femme dont il est devenu l’amant, le ton est donné : lorsqu’il arpente les rues d’une ville, le héros du roman ne discerne pas les choses de la même manière que nous, ou plus précisément il les voit, mais métamorphosées, mutées par le prisme déformant de son regard. C’est ainsi que les passants qu’il croise semblent évoluer dans un milieu aquatique telles des créatures anaérobies privées d’oxygène sur un fond d’ « étang d’air » dans lequel des arbres « aquaplantiques » oscillent sous le regard froid de l’oeil chargé d’œillets de sa chaussure gauche… Le décor lui paraît en mouvement : la rue « fait des glissades » devant lui et le « contraint à prendre à droite » respectant en cela la volonté des anciens maçons qui avaient construits tout exprès un « canal de pierre », ceci en présence d’un « cheval éploré qui le regarde à travers des lentilles ». Dans son errance il rencontre « un visage en pelure de patates » dont « la branche grise rameuse s’empare d’une boîte de lait » et dont l’ « orifice-bouche » va souffler « 4 plaquettes de syllabes noires »… On est là à la deuxième page et les 268 pages qui vont suivre sont à l’avenant, toutes chargées de métaphores surréalistes et expressionnistes plus truculentes et féroces les unes que les autres. Alors, fou à lier, Arno Schmidt ? Non, juste un poète révolté qui étouffe sous la lourde chape bien pensante et hypocrite de la restauration morale de l’Allemagne d’après-guerre de l’ère Adenauer et utilise son imagination débordante chargée de dérision pour la faire sauter. Dans l’un de ses texte, il annonce la couleur : les lecteurs sont ceux qui disent toute leur vie « parapluie » pour une chose à la vue de laquelle un écrivain pense « une canne en jupon ». Sous sa plume les choses les plus banales que l’on remarque habituellement à peine et oublie aussitôt, prennent une autre vie et nous captivent en nous racontant avec humour une histoire. Ce faisant Arno Schmidt met des couleurs à la vie, à notre vie.

      Ce livre, sous-titré par l’auteur  « Roman historique de l’an de grâce 1954 » a connu un succès important en Allemagne malgré une critique officielle bien-pensante et haineuse qui se déchaîne, décrivant ses écrits comme  « un attentat haineux contre l’esprit, la langue et l‘homme  — et pour finir, contre Dieu et le christianisme ». 


         Je ne résiste pas à l’envie de vous faire partager une scène de sexe débridée et hilarante à la manière rabelaisienne entre le collectionneur et sa logeuse. C’est sûr, on est très loin de l’amour courtois…

Capture d’écran 2019-10-24 à 13.29.01.pngPicasso – Copulation, estampe de la suite Vollard, 1933

Le cœur de pierre d’Arno Schmidt, extrait.

À l’intérieur, elle attendait déjà à la porte de la cuisine (empocha avec un signe de la tête la clé que je lui tendis sans rien dire ; la Forte, la tendue de peau blanche) dans sa nouvelle blouse-tablier aux plis net et précis, joliment faite et sentant bon le savon.

Elle saisit mes yeux avec les siens : « Je monte avec » annonça-t-elle torpide et rétive.

Devant ma porte : nous nous tirâmes l’un contre l’autre par les haussières de nos bras ; elle saisit ma bouche avec la sienne ; nos cœurs faisaient un barouf d’enfer.

La fille du serpent : nous pétrissions nos peaux tavelées, donnions des coups de klaxons sur de belles bosses et de long renflements, partout : elle était pleine de boucles puissantes, entourées de fentes bées au claquement de langue. (Je pris un sein et le baisotai jusqu’à ce que sa pointe devienne comme un dé à coudre).

Dans le torrent de ses mains : elle secouait en frissonnant un bouchon rose-violet ( tandis que je palpais son désarroi de blanche étendue) : « Vise voir : il miroite littéralement » (and she had the finest fingers for the backlilt between Berwick and Carlisle).

Nous nous bouclâmes ainsi l’un à l’autre à l’aide de bras, nous fixâmes solidement les ventouses (et ses jambes se mirent violemment à la besogne. Bibi partit au grand galop : juché sur elle.

Inondé de soleil : son ventre, ample désert doré ; au travers duquel ma main caravanait (puis patauger, enfoncée jusqu’aux nœuds dans la chaude et sèche végétation : Tombouctou. Se rouler : Bloemfontein). « Dis, qu’est-ce que c’est bien : comme ça, au soleil ! » (murmura-t-elle avec ardeur, fit de ses genoux et seins une sierra, tales of the ragged mountains ; bras et jambes s’écoulèrent ; autour de noires forêts au fond de vallées encaissées).

Gymnastique nue : faire les lettres de l’alphabet : de son corps elle fit un T, un X, un Y ; à genoux un Z (et d’autres aussi toutes neuves, des cyrilliques : les pieds reçurent chacun un nom propre chuchoté ; « Insolence » et le droit « Chenapan ». L’horloge en bas commença à bailler bruyamment ; 2 sons bubons s’envolèrent en râlant l’un derrière l’autre (puis, lors de l’écoulement, ils glissèrent vite l’un sur l’autre; de si fines plaques)).

Son bibi à elle s’agenouilla nu sur la chaise et m’examina (les almanachs d’État aussi) à travers des disques bagués de couleurs : un torse blanc, une main flasque feuilletante. Elle se frotta tendue, à la chien de chasse, l’ongle du pouce contre les dents supérieures : « T’en auras un tous les samedis soirs » décida-t-elle.

Quelle aventure, cette femme !! : elle était plantée là ; nue ; mes almanachs d’État sous le bras (de façon à ce que le sein gauche reposât en partie dessus : sur l’année bleu chaux 1943 !) : en haut un sourire froid, en bas des pantoufles. me présenta cependant d’un air distingué l’épaule droite pour un baiser !. Je tirai ce côté vers moi (en faisant attention ; pour ne pas abîmer les livres !) ; elle inspira tant en tressaillant que sa tête partit en arrière : – – ! –. Puis, vaincue, elle me heurta du front : « Je viens ce soir : pour toute la nuit, dis ! » (Et s’en fut heureuse, touflant avec vigueur).

Arno Schmidt, Le cœur de pierre (Das steinerne Herz, 1956),
Édit. Tristam – Trad. Claude Riehl, pp.77-79

KueheinHalbtrauerPortrait d’Arno Schmidt par Jens Rusch


Articles liés


Robert Musil ou la description de l’indescriptible


image.jpg

Robert Musil (1880-1942)

      Au chapitre 14, intitulé Amis d’enfance, de son roman L’Homme sans qualités, cette fresque restée malheureusement inachevée des derniers soubresauts du « Monde d’avant » représenté par l’Autriche-Hongrie, l’écrivain Robert Musil nous dresse le portrait de deux des plus anciens amis du personnage principal du roman, le mathématicien Ulrich; il s’agit du peintre-musicien Walter et sa jeune femme fantasque, Clarisse, adepte de Nietzsche. Ce chapitre traite de la rivalité qui oppose ces deux amis d’enfance qu’ont été Ulrich et Walter et du sentiment d’échec éprouvé par ce dernier alors que dans sa jeunesse tous décelaient en lui les germes d’un futur génie. C’est cette promesse du génie annoncé qui avait séduit Clarisse et l’avait menée au mariage. Aujourd’hui, elle ne pouvait que constater l’impuissance de son mari à devenir ce qu’il aurait du être et en éprouvait une profonde amertume. La déchéance de Walter s’exprime dans sa relation avec la musique de Wagner, compositeur qu’il avait méprisé au temps de sa jeunesse pour sa musique immorale parce qu’elle faisait la part trop belle à « l’ornement » et dégage des « relents de bière » mais qu’il se sent poussé aujourd’hui à interpréter de manière automatique comme s’il avait été victime d’un envoûtement, ce qui lui attire le mépris de sa femme qui va dans ces circonstances jusqu’à se refuser à lui. Dans ce chapitre, les analyses psychologiques de ces personnages et la description de leurs sentiments dressées par Musil sont remarquables mais les passages qui m’ont tout particulièrement intéressé concernent les descriptions métaphoriques du phénomène musical qui révèlent l’ampleur du talent de cet écrivain. Comment décrire un morceau de musique ? Comment décrire  l’immatériel, l’évanescent, l’invisible… Beaucoup s’y sont cassés les dents. Musil y parvient grâce à l’utilisation de métaphores percutantes et la description de la gestuelle des interprètes en phase avec la musique. La description dans le premier extrait qui suit de l’Hymne à la Joie de Beethoven joué en duo par Walter et Clarisse où on les voit engagés dans un corps à corps charnel avec la « masse cabrée des sons, […] bulle aux contours imprécis, toute pleine de sensations brûlantes [qui] enflait jusqu’à éclater» est d’une efficacité extraordinaire. De même dans l’extrait Le piano, la description du pouvoir de la chimère-piano  de « jeter un pont » grâce à la musique entre le chaos de la ville et l’harmonie de la campagne lointaine, cette musique qui s’apparente  alors à « des colonnes de feu, toutes tendresse et héroïsme » et dont les sonorités au loin s’éteignent à la façon d’une « très fine cendre sonore et retombent à peine cent pas plus loin ». Plus loin, la musique de Wagner , « lourdement sensuelle » qui hante Walter est décrite comme « une vague de sons pétris chaotiquement » qui provoque chez celui qui l’écoute une « basse ivresse ». Cette musique s’impose à sa volonté en l’annihilant, cette « substance désordonnée qu’il s’était interdite au temps de son orgueil » se répand au loin et agit à la manière d’un narcotique : « Par cette narcose musicale, sa moelle épinière fut paralysée, et son destin allégé ». Ainsi cette musique accompagne et nourrit le renoncement de Walter en endormant sa conscience.

Enki sigle


L’Homme sans qualités de Robert Musil, chap. 14 : Amis d’enfance et chap.38 : Clarisse et ses démons – Extraits (les sous-titres sont de nous).

Beethoven.

     Depuis son retour, Ulrich s’était déjà rendu plusieurs fois chez ses amis Walter et Clarisse, car, malgré l’été, ils n’étaient pas partis et il y avait des années qu’il ne les avait pas revus. Chaque fois qu’il arrivait, ils étaient au piano. dans ces moments-là, ils trouvaient tout naturel de ne pas remarquer sa présence avant que le morceau fut achevé. Cette fois, c’était l’Hymne à la Joie de Beethoven ; les hommes, les millions d’hommes s’abattaient en frémissant dans la poussière, ainsi que Nietzsche le décrit : les délimitations hostiles éclataient, l’évangile de l’Harmonie universelle réconciliait, réunissait les séparés ; ils avaient désappris de marcher et de parler, ils étaient en train de s’élever en dansant dans les airs. Les visages étaient couverts de taches, les corps ployés, les têtes piquaient du nez puis se redressaient pas saccades, et dans la masse cabrée des sons frappaient des griffes roidies. Quelque chose d’incommensurable se passait ; une bulle aux contours imprécis, toute pleine de sensations brûlantes , enflait jusqu’à éclater, et les pointes exaspérées de doigts, les froncements nerveux du front, les tressaillements du corps faisaient rayonner dans l’effroyable émeute intime une provision jamais tarie de sentiments. Combien de fois déjà la chose s’était-elle produite ?

Clarisse et Walter.

     Jamais elle n’avait compris tout à fait sa sensibilité, jamais il n’avait pu être soin maître. Mais froide et dure comme elle était, avec de brusques ferveurs, et cette volonté qui flambait soudain sans aliment, elle possédait un mystérieux pouvoir sur lui, comme si, à travers elle, des coups l’assaillaient, provenant d’une direction qu’on n’aurait pu situer dans les trois dimensions de l’espace. Cela devenait inquiétant. Il l’éprouvait parfois quand ils faisaient de la musique ensemble ; le jeu de Clarisse était dur et sans couleur, il obéissait à des lois d’excitations que Walter ignorait ; quand leurs corps s’échauffaient au point qu’on voyait l’âme brûler au travers, il avait peur de ce qui passait d’elle à lui. Quelque chose d’indéfinissable se rompait alors en elle, menaçant de s’enfuir sur les ailes de son esprit ; cela sortait d’un antre secret de son être, qu’il fallait à tout prix tenir fermé.
      […]
Lorsqu’elle lui annonça la venue de leur ami (Ulrich), Walter s’écria : « Dommage ! »

     Elle se rassit à côté de lui sur le tabouret de piano tournant, et un sourire où Walter ressentit de la cruauté fendit ses lèvres qui prirent quelque chose de sensuel. C’était l’instant où les exécutants retiennent leur sang pour pouvoir ensuite le laisser battre au même rythme, les axes de leurs yeux leur sortant de la tête comme quatre tiges dirigées dans le même sens tandis qu’ils retiennent avec le derrière le tabouret qui ne songe jamais qu’à vaciller sur le long cou de sa vis de bois.
     Un instant après, Clarisse et Walter étaient déchaînés comme deux locomotives fonçant côte à côte. Le morceau qu’ils jouaient leur volait au visage comme des rails étincelants, disparaissait dans la machine tonitruante et se changeait derrière eux en paysage sonore, écouté, miraculeusement durable. pendant ce frénétique voyage, les sentiments de ces deux êtres étaient comprimés en un seul ; l’ouïe, le sang, les muscles, privés de volonté, étaient emportés par la même expérience ; des parois sonores miroitantes, s’inclinant ou se courbant, forçaient leurs corps à suivre la même voie, les ployaient d’un même mouvement, élargissaient ou resserraient leurs poitrines dans un même souffle. À un fragment de seconde près, la gaieté, la tristesse, la colère et l’angoisse, l’amour, la haine, le désir et la satiété traversaient Walter et Clarisse. Il y avait là une fusion semblable à celle qui se produit dans les grandes paniques, où des centaines d’êtres qui l’instant d’avant différaient du tout au tout, exécutent les mêmes mouvements de fuite, comme s’ils ramaient, poussent les mêmes cris absurdes, ouvrent tout grands les yeux et la bouche de la même manière, et se voient ensemble poussés en avant et en arrière, de droite et de gauche, par une violence sans but, hurlant, tremblant, tressaillant pêle-mêle. Ce n’était pas la violence sourde et souveraine de la vie, dans laquelle de tels évènements ne se produisent pas si aisément, mais où toute vie personnelle s’abîme sans résistance. La colère, l’amour, le bonheur, la gaieté et la tristesse que Clarisse et Walter vivaient dans leur essor n’étaient pas des sentiments pleins ; c’en était seulement l’habitacle corporel, exaspéré jusqu’à la frénésie. Ils étaient assis sur leurs petits sièges, raides et ravis,ils étaient irrités, amoureux ou tristes de rien, ou alors chacun d’autre chose, ils pensaient à des choses différentes et voulaient dire chacun sa chose ; l’autorité de la musique les unissait à l’extrême de la passion et leur donnait en même temps quelque chose d’absent comme dans le sommeil de l’hypnose.

Capture d’écran 2019-10-02 à 03.58.29.png

Le piano.

     Ulrich n’avait jamais pu souffrir ce piano aux dents grinçantes, toujours ouvert, cette idole basse sur pattes, à large gueule, croisée de bouledogue et de basset *, qui avait rangé sous sa loi la vie de ses amis, jusqu’aux reproductions sur les murs, jusqu’aux lignes fuselées de l’ameublement d’art ; même le fait qu’ils n’eussent pas de bonne, mais seulement une femme de ménage en dépendait. Au-delà des fenêtres de cette maison, les vignes avec des bouquets de vieux arbres et des maisonnettes de guingois s’élevaient jusqu’à la crête arquée des forêts, mais plus près, tout était chaotique, déshérité, dépareillé et comme rongé par un acide, ainsi qu’il va toujours autour des grandes villes, là où les quartiers extérieurs empiètent sur la campagne. Entre ce voisinage immédiat et la grâce des lointains, l’instrument jetait un pont ; avec ses reflets noirs, il envoyait contre les parois des colonnes de feu, toutes tendresse et héroïsme, encore qu’elles se dissipassent en une très fine cendre sonore et retombassent à peine cent pas plus loin sans même aller jusqu’à la colline aux pins, là où, à mi-chemin de la forêt, se dressait l’auberge. Néanmoins, le piano était capable de faire trembler la maison ; c’était un de ces mégaphones à travers lesquels l’âme lance ses cris dans le Tout comme un cerf en chaleur auquel rien de répond que l’appel identique et concurrent de mille autres  âmes débouchant solitaires dans le Tout.

* Le poète suédois Tomas Tranströmer compare quant à lui le piano à une araignée et la musique à une toile :  « Le piano noir, l’araignée luisante / Se tenait, tremblante, au milieu de sa toile de musique»

Ulrich, Walter, Clarisse.

    La situation privilégiée d’Ulrich dans cette maison tenait à ce qu’il définissait la musique comme un évanouissement de la volonté et par une destruction de l’esprit, et qu’il en parlait plus dédaigneusement qu’il n’en pensait ; elle était alors pour Clarisse et Walter l’espoir et l’angoisse majeurs. Aussi le méprisaient-ils, tout en le vénérant comme une sorte d’Esprit malin.
     Ce jour-là, lorsqu’ils eurent fini de jouer, Walter resta assis au piano, ramolli, hagard, à bout de course, sur le tabouret à demi retourné, tandis que Clarisse se levait et saluait avec vivacité l’intrus. Dans ses mains, sur son visage tressaillait encore l’électricité du jeu, son sourire se frayait difficilement un passage entre la tension et l’enthousiasme et celle du dégoût.
    « Roi des crapauds ! » dit-elle, et le mouvement de sa tête indiquait derrière elle la musique, ou Walter lui-même. Ulrich sentit que le lien élastique qu’il y avait entre elle et lui était de nouveau distendu. A sa dernière visite, elle lui avait conté un horrible cauchemar : un être lubrique voulait la subjuguer  comme elle dormait, il était tendre, effrayant, ventru et mou, et ce grand crapaud symbolisait la musique de Walter. Pour Ulrich, ses deux amis n’avaient guère de secrets. Clarisse l’avait à peine salué que déjà elle se détournait à nouveau, revenait rapidement vers Walter et, poussant une seconde fois ce cri de guerre « Roi des crapauds ! » que Walter parut ne pas comprendre, de ses mains toutes palpitantes encore de musique, lui tira les cheveux avec violence, souffrant et voulant faire souffrir. Son mari fit une tête aimablement déconcertée et, s’approchant un peu, émergea du vide lubrique de la musique.
      Ulrich et Clarisse sortirent alors se promener sans lui dans l’oblique pluie de flèches du soleil couchant ; Walter resta devant son piano. Clarisse dit : « Pouvoir s’interdire quelque chose qui vous nuirait est une preuve de vitalité. L’homme épuisé est attiré par ce qui lui nuit ! Qu’en penses-tu ? Nietzsche affirme qu’un artiste fait preuve de faiblesse s’il se préoccupe trop de la morale de son art…» Elle s’était assise sur un petit tertre.
      Ulrich haussa les épaules. Quand Clarisse, trois ans plus tôt, avait épousé son ami d’enfance, elle avait vingt-deux ans et c’était lui qui lui avait offert les œuvres de Nietzsche pour son mariage. « Si j’étais Walter, je provoquerais Nietzsche en duel », répondit-il en souriant.
     Le dos mince de Clarisse, dont les lignes délicates flottaient sous sa robe, se tendit comme un arc, et son visage aussi était passionnément tendu ; elle le tenait anxieusement détourné de celui de son ami.

Wagner_Der_Walkürenritt.jpg

Wagner, Der Walkürenritt (caricature)

Wagner.

     « Décidément, tu est toujours héros et jeune fille tout ensemble…» ajouta Ulrich. C’était une question et peut-être n’en était-ce pas une, un peu une plaisanterie, un peu aussi une tendre admiration ; Clarisse ne comprit pas parfaitement ce qu’il voulait dire, mais les deux mots dont il s’était déjà servi une fois s’enfoncèrent en elle comme une flèche de feu dans un toit de chaume.
     De temps en temps, une vague de sons pétris chaotiquement leur arrivait. Ulrich savait que Clarisse se refusait à son mari pendant des semaines, quand il jouait du Wagner. Il continuait néanmoins à en jouer, avec mauvaise conscience, comme un écolier vicieux.
     Clarisse aurait bien voulu demander à Ulrich dans quelle mesure il était renseigné ; Walter ne pouvait jamais rien garder pour soi ; mais elle aurait eu honte de l’interroger. Ulrich maintenant s’était assis à son tour sur un petit tertre non loin d’elle, et finalement elle parla d’autre chose : « Tu n’aimes pas Walter, dit-elle. Au fond, tu n’es pas son ami. » Cela sonnait comme une provocation, mais en même temps, elle souriait.
[…]
     Tandis qu’ils conversaient, Ulrich et Clarisse n’avaient pas remarqué que la musique derrière eux s’interrompait de temps en temps. Walter, alors, se mettait à la fenêtre. Il ne pouvait les voir, mais sentait qu’ils se tenaient juste à la limite de son champs visuel. La jalousie le tourmentait. La basse ivresse d’une musique lourdement sensuelle l’attirait en arrière. Le piano était ouvert dans son dos comme un lit bouleversé par un dormeur qui refuse de se réveiller parce qu’il craint de devoir regarder la réalité en face. C’était la jalousie d’un paralysé envers les gens sains qui le torturait, et il ne pouvait prendre sur lui de se joindre à eux ; sa souffrance lui ôtait toute possibilité de se défendre.
[…]
C’est grâce à cette capacité de répandre la contagion d’une sorte de monologue spirituel qu’il avait conquis Clarisse et éliminé peu à peu tous ses rivaux ; parce que tout, en lui, devenait mouvement étrique, il pouvait parler de la façon la plus convaincante de  « l’immoralité de l’ornement », de « l’hygiène de la forme pure »  et des « relents de bière de la musique wagnérienne ».

        […]
    Il ne resta d’elle, dans la chambre, que le rire. Avec son morceau de pain et de fromage, elle rôda dans les prés ; la région était sûre, elle n’avait nul besoin de chaperon. La tendresse de Walter s’effondra comme un soufflé qu’on a pas retiré du feu au bon moment. Il soupira profondément. Ensuite, avec hésitation, il se rassit au piano et frappa une touche, puis une autre. Qu’il le voulût ou non, il en résulta peu à peu une improvisation sur sur des thèmes de Wagner ; ses doigts pataugeaient et gargouillaient dans le clapotement de cette substance désordonnée qu’il s’était interdite au temps de son orgueil. Ah ! qu’elle se répandît donc au loin ! Par cette narcose musicale, sa moelle épinière fut paralysée, et son destin allégé.

Robert Musil, L’Homme sans qualités (1930-1932) – Chap. 14, Amis d’Enfance, Extraits


Femme sauvage


 `Anna Dego - l'araignée.png

    Dans l’article précédent consacré à la Calabre, j’évoquais une danseuse au physique et à la gestuelle impressionnants et débordante de sensualité, Anna Dego. Bien que la tarentella présentée et chantée par le ténor Marco Beasley soit de qualité, elle ne permettait pas à mon avis à Anna Dego d’exprimer le meilleur de sa technique chorégraphique et son talent. C’est donc une pizzica endiablée, danse de la région de Salento dérivée de la tarentelle, que je vous présente aujourd’hui, l’une des plus célèbre, la Pizzica di san Vito dei Normanni, dans laquelle la danseuse semble être la proie d’une possession. Rappelons que cette danse qu’est la tarentelle était considérée dans la croyance populaire causée par le morsure d’une araignée locale, la tarentule. Pour chasser « les dangers de l’âme », la tarantata (celle qui a été mordue) doit danser avec l’araignée, se faire elle-même araignée pour livrer un affrontement contre les puissances du mal, affrontement contrôlé par la danse et la musique. Les scientifiques ont révélés que cette araignée était en fait inoffensive. La fable du délire causé par la tarentule n’était en fait que le prétexte trouvé pour justifier et rendre acceptable par la société les manifestations d’hystérie et de libération des pulsions sexuelles exprimées par des femmes dont les aspirations intimes étaient étouffées par les contraintes d’une morale religieuse et sociale répressive. De là les attitudes provocantes arborées lors de la danse. Certains chercheurs rattachent cette pratique aux Dionysies, ces festivités religieuses annuelles dédiées au dieu Dionysos dans la Grèce antique qui auraient été importées par les Grecs lors de leur colonisation d’une grande partie de la Calabre.

Extrait d’un documentaire de 1962 de Gian Franco Mingozzi sur le Tarentisme

Pizzica di san Vito dei Normanni

     La musique est toujours jouée par l’ensemble L’ Arpeggiata de Christina Pluhar mais cette fois en Grèce à l’Athens Concert Hall en novembre 2013 et le chanteur est Vincenzo Capezzuto

     La vidéo suivante présente Anna Dego interpréter l’une de ses performance intitulée  « les dangers de l’âme » sur font musical de l’artiste Daniel Sepe (Titre Sovietica vesuvianità, album Vite Perdite)

***


Mes Deux Siciles – Scènes de la folie ordinaire à San Eufemia d’Aspromonte


  J’ouvre aujourd’hui une nouvelle rubrique intitulée « Nouvelles de Sant’Eufemia d’Aspromonte », ce village de Calabre d’où était originaire ma grand mère maternelle, Rosaria. Il m’arrive de temps à autre de rechercher sur Internet les événements qui se produisent en ce lieu où je me suis rendu à plusieurs reprises en tapant les mots Sant’Eufemia + N’Dranghetta et pour parfaire le tout en ajoutant quelquefois le nom de famille de ma grand mère. Le résultat est éloquent… Une question me taraude : les comportements se transmettent-ils génétiquement ?

Capture d’écran 2019-07-08 à 16.42.15.pngSant’Eufemia d’Aspromonte : un village si paisible…

La montée aux Extrêmes…

   Le 18 janvier 1965 à Sant’Eufemia d’Aspromonte (Province de Calabre) : Concetta Iaria, 36 ans et son fils Cosimo Gioffrè, âgé de 12 ans ont été tués dans leur sommeil par des inconnus. Les trois autres enfants qui dormaient dans la même chambre ont été grièvement blessés.

Concetta-Iaria-e1548597784799.jpg

     Encore une querelle de famille qui a fait couler le sang dans cette bourgade où l’on reconnait les méthodes de la Mafia.
     Giuseppe Gioffrè, le mari de Concetta, tenait le seul bar de la ville. Les affaires étaient florissantes jusqu’au moment où un deuxième bar ouvre ses portes à proximité. Son propriétaire est son propre beau-père, Antonio Iaria. Deux bars pour Sant’Eufemia, c’est beaucoup trop ! la tension monte et les insultes volent. En plus son beau-père veut lui retirer la gestion de son commerce où il travaille avec son épouse. Pour intimider le récalcitrant,  le 27 juin 1964, Antonio Iaria envoie deux de ses connaissances, les cousins Antonio Dalmato et Antonio Alvaro appartenant au clan Alvaro de Sinopoli, l’une des familles de la ‘Ndrangheta. Mauvaise idée car Giuseppe Gioffré, après avoir été passé à tabac, tue l’un et l’autre à coups de révolver. Il est alors arrêté et conduit en cellule en attente de son jugement. Il sera finalement condamné à 9 ans de prison.

     Les représailles vont être terribles. Sept mois plus tard, un commando (on supposait alors qu’ils étaient plusieurs) coupe l’alimentation électrique de la ville et armé d’un fusil et d’un pistolet remonte la Via Principe di Piemonte où habitent ses futures victimes. Pénétrant dans la maison de Concitta Iaria, ils l’abattent avec le petit Cosimo qui dort à ses côtés et blesse gravement Giovanni, âgé de sept ans, et les petites Maria et Carmela, âgées respectivement de cinq ans et cinq mois à peine.

        C’est ce que les italiens appelle une « Vendetta trasversale » (une vengeance transversale) parce que les victimes ne portent aucune responsabilité dans le meurtre initial. Elles ne sont victimes que par procuration.

     Ce crime est longtemps resté impuni. Quand au mari Giuseppe Gioffré, libéré après avoir purgé sa peine, il a été à son tour abattu de quatre coups de feu  sur un banc de sa maison de San Mauro le 11 juillet 2004, trente ans après le double crime qu’il avait commis.

     C’est à la suite d’un concours de circonstances que l’un des meurtriers de Gioffré  a finalement été arrêté par la police. Il s’agit de  Stefano Alvaro, âgé de 24 ans et fils d’un boss important de la ‘Ndrangheta en fuite, Carmine Alvaro, dont l’ADN a été retrouvé sur une bouteille retrouvée dans la voiture abandonnée par les meurtriers. Les policiers ont ainsi pu reconstituer ce qui s’était passé. C’est un commando comprenant Rocco  et Giuseppe Alvaro, frères de l’un des hommes de main tués par Gioffré qui aurait accompli le meurtre de ce dernier. Quatorze personnes ont été inculpées mais finalement relâchées par manque de preuves. Seul, Stefano Alvaro, confondu par ses traces ADN, a pu être condamné.


       On reconnait dans le meurtre de la famille Gioffré la mentalité mafieuse avec son égo sur-dimensionné et son absence complète de sens moral. Ce n’est pas par erreur ou dans l’affolement de l’action que les enfants ont été atteints. Cet acte était froid et prémédité. Il s’agissait d’atteindre au plus profond de sa chair le mari et le père en lui faisant assumer de manière perverse durant toutes ces années d’emprisonnement la responsabilité de ce qui était arrivé à sa famille. La mort aurait été une peine trop légère pour ce type d’individu, sans doute courageux, fier et arrogant, il fallait qu’il souffre à petit feu et le plus longtemps possible de torture morale avant que ne s’applique la sentence ultime. L’innocence d’une femme et de ses quatre enfants ne faisait pas le poids face au désir de vengeance engendré par l’humiliation et à l’immensité de la haine qui devait se déverser. Si l’on envisageait les choses de manière cynique, on pourrait dire que dans le système de rapport de force mafieux, le meurtre d’innocents peut paraître « utile » car il constitue un avertissement aux ennemis actuels ou potentiels en délivrant le message qu’il n’y aura aucune « limite » dans la pratique des représailles. C’est cette pratique que le général prussien Carl von Clausewitz qualifiait dans son ouvrage De la guerre « la montée aux extrêmes » qui risque, poussée à son paroxysme, de détruire les deux belligérants et la société toute entière. René Girard a montré que les sociétés humaines, dans ce type de confrontation qui risque de les détruire, trouvent de manière inconsciente, grâce à des artifices mentaux, des moyens de réduire les tensions et recréer, au moins pour un temps, l’unité de la communauté. Certaines sociétés du sud de l’Italie sont dans un tel état de décomposition qu’elles n’ont même plus les moyens d’éviter cette « montée aux extrêmes » qui les détruira.

Enki sigle


    Et pour terminer sur une note moins lugubre, je vous laisse apprécier la Carpinese, une tarentelle datant du XVIIe siècle magnifiquement interprétée par les musiciens de L’Arpegiatta d’Erika Pluhar, le ténor Marco Beasley et dansée par une danseuse solide comme un roc au profil grec et au tempérament farouche et volcanique, Anna Dego, qui résume à elle seule la mentalité indomptable des femmes de cette contrée à part qu’est la Calabre.

Pigliatella la palella e ve pe foco
va alla casa di lu namurate
pìjate du ore de passa joco

Si mama si n’addonde di chieste joco
dille ca so’ state faielle de foco.
Vule, die a lae, chelle che vo la femmena fa.

Luce lu sole quanne è buone tiempo,
luce lu pettu tuo donna galante
in pettu li tieni dui pugnoli d’argentu

Chi li tocchi belli ci fa santu
è Chi li le tocchi ije ca so’ l’amante
im’ paradise ci ne iamme certamente.
vule, die a lae, chelle che vo la femmena fa.

***