99 Luftballons


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Bansky – La petite fille au ballon (Londres, 2002)

     En 1982, depuis plus de 20 ans un mur sépare les secteurs occidentaux de Berlin de l’Allemagne de l’est alors dirigée par un régime communiste et le passage entre les deux côtés est rendu presque impossible. De nombreux habitants d’Allemagne de l’est paieront de leur vie leur tentative de passer à Berlin Ouest, vitrine de l’Occident. Nous sommes en pleine guerre froide et  les deux blocs se livrent à une course aux armements de grande ampleur. C’est dans ce contexte que les soviétiques décident d’installer sur les territoires des pays adhérents au bloc socialiste (le Pacte de Varsovie) des missiles SS-20 à moyenne portée (de 500 à 5.000 km) qui, par la proximité de leurs cibles, permettent à l’URSS de disposer des avantages d’une frappe rapide et de l’effet de surprise qui en résulte. En réponse, l’OTAN, sous la houlette des États-Unis alors présidés par Donald Reagan prévoient d’installer en République fédérale d’Allemagne des missiles Pershings II. L’Europe apparait alors comme un champ de bataille nucléaire potentiel où l’URSS et les États-Unis s’affronteraient.

Préparation d'un tir d'essai de missiles Pershing II (Mc Gregor Range, 1er déc. 1987)

Préparation d’un tir d’essai de missiles Pershing II (Mc Gregor Range, 1er déc. 1987)

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    De grandes manifestations ont alors cours dans toute l’Europe de l’ouest et surtout en Allemagne contre cette politique du pire, ce pays sur le territoire duquel seront implantés la plupart des missiles Pershings étant celui qui sera le plus touché par une escalade militaire. Près de 750.000 opposants manifesteront dans ce pays au cours de la campagne pacifiste organisée  lors du week-end pascal du 1er au 4 avril 1983. Deux slogans opposés de cette époque éclairent la complexité du problème :

  • « Plutôt rouge que mort » (scandés par certains manifestants)
  • « le pacifisme est à l’Ouest et les euromissiles sont à l’Est » (François Miterrand)

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manifestation autour de la base aérienne américaine de Rhein main contre l’installation des Pershing II en Europe le 12 décembre 1982


« Un simple ballon pourrait provoquer une guerre à cause d’un gros malentendu »

    C’est en cette même année 1982 que les Rolling Stones donnent un concert au Waldbühne (le Théâtre de la Forêt) de Berlin-Ouest et à la fin du spectacle, Mick Jagger lance des milliers de ballons gonflés à l’hélium dans le but de les envoyer vers Berlin-Est. Dans la foule venue assister au concert, se trouve un jeune musicien allemand d’une trentaine d’année, Carlo Karges, qui vient tout juste de constituer un groupe de musique pop-rock avec trois autres musicien et une chanteuse du nom de Gabriele « Nena » Kerner, le groupe a pris comme nom, le prénom de sa chanteuse, Nena. Le lâcher de ballons de Mick Jagger donne une idée à Carlo Karges : il imagine que dans le contexte d’hystérie guerrière qui est celui de l’époque, les radars soviétiques interprètent le passage des ballons sur leur espace aérien comme une attaque de missiles et répliquent immédiatement, l’apocalypse tant craint serait alors déclenchée. Une chanson va naître de cette réflexion, 99 Luftballons, qui mobilise le groupe. Nena Kerner dira plus tard que lorsqu’elle avait lu pour la première fois les paroles de la chanson écrites par Karges, elle en avait eu « la chair de poule ». C’est le claviériste du groupe, Jörn-Uwe Fahrenkrog-Petersen, qui a écrit la musique.

     Le groupe Nena avait connu un grand succès dans les pays germanophones avec son premier single « Nur Geträumt » mais avec  99 Luftballons le groupe va connaître un succès international, devenant même numéro 1 dans plusieurs pays, alors même qu’il était chanté en allemand. La plupart des fans non germanophone de cette chanson ignoraient le contenu du texte mais étaient sensible à la mélodie et au timbre de la voie de Nena Kerner. De plus, le fait que le texte était en allemand, langue qu’on avait pas l’habitude d’entendre à la radio, imprimait à la chanson une tonalité exotique. Ce n’est qu’en Angleterre que la chanson a été interprétée en anglais et a alors culminé un moment au hit parade. 

Écrit par Carlo Karges, musique de Jörn-Uwe Fahrenkrog-Petersen , Kevin McAlea, et chanté par Gabriele Nena Kerner

99 Luftballons, 1983

Hast du etwas Zeit für mich                      Si tu m’accordes un peu de temps
Dann singe ich ein Lied für dich              Alors je te chanterais une chanson
Von 99 Luftballons                                      Sur 99 ballons
Auf ihrem Weg zum Horizont                  En route pour l’horizon
Denkst du vielleicht grad an mich          Si peut-être tu penses à moi
Dann singe ich ein Lied für dich             Alors je te chanterais une chanson
Von 99 Luftballons                                      Sur 99 ballons
Und, dass so was von so was kommt      Et comment cela a pu arriver à cause de cette chose

99 Luftballons                                              99 ballons
Auf ihrem Weg zum Horizont                  En route vers ton horizon
Hielt man für UFOs aus dem All              On les prenait pour des ovnis venant de l’espace
Darum schickte ein General                     C’est pour cela qu’un général a envoyé
Eine Fliegerstaffel hinterher                    Une escadrille d’avions à leur trousse
Alarm zu geben, wenn’s so wär               C’était pour donner l’alarme qu’il a fait ça
Dabei waren dort am Horizont                Et pourtant, il n’y avait à l’horizon
Nur 99 Luftballons                                      que 99 ballons

99 Düsenflieger                                           99 pilotes d’avions à réaction
Jeder war ein großer Krieger                   Chacun d’entre eux était un grand guerrier
Hielten sich für Captain Kirk                   Chacun se prenait pour le capitaine Kirk
Es gab ein großes Feuerwerk                  Cela a donné un grand feu d’artifice
Die Nachbarn haben nichts gerafft        Les voisins n’ont rien compris
Und fühlten sich gleich angemacht        Et se sont sentis tout de suite provoqués
Dabei schoss man am Horizont               Et pourtant on avait tiré à l’horizon
Auf 99 Luftballons                                      que sur 99 ballons

99 Kriegsminister                                       99 ministres de la guerre
Streichholz und Benzinkanister              avec allumettes et jerricans d’essence
Hielten sich für schlaue Leute                 Se prenaient pour des gens malins
Witterten schon fette Beute                     Ils flairaient un gros butin
Riefen : Krieg und wollten Macht           Ils criaient : la guerre et voulaient le pouvoir
Mann, wer hätte das gedacht                  Mais qui aurait pu penser
Dass es einmal soweit kommt                 Qu’on en arrive un jour à cela
Wegen 99 Luftballons                               Tout cela à cause de 99 ballons

Neun und neunzig jahre Krieg                99 années de guerre
Liessen keinen platz für Sieger               N’avaient même pas laissés de place pour les vainqueurs
Kriegsminister gibt’s nicht mehr            Des ministres de la guerre, il n’y en avait plus
Und auch keine Düsenflieger                  Et aussi plus d’avions à réaction
Heute zieh ich meine Runden                 Aujourd’hui je fais mes rondes
Seh’ die welt in Trümmern liegen           Je vois que le monde est en ruine
Hab’ ‘nen Luftballon gefunden                J’ai trouvé un ballon
Denk’ an dich und lass’ ihn fliegen         Je pense à toi et je le laisse s’envoler


99 Red Balloons par le groupe américain  Sleeping At last

     J’aime bien également la version en anglais du groupe de rock américain  Sleeping At last formé en 1998 dans l’Illinois aux États-Unis à l’initiative du multi-instrumentiste Ryan O’Neal qui l’a inclu dans son album «Covers : Vol. 1 » paru en 2014.

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99 Red Balloons

You and I in a little toy shop
Buy a bag of balloons with the money we’ve got
Set them free at the break of dawn
‘Til one by one, they were gone
Back at base, bugs in the software
Flash the message, « Something’s out there »
Floating in the summer sky
99 red balloons go by

99 red balloons floating in the summer sky
Panic bells, it’s red alert
There’s something here from somewhere else
The war machine, it springs to life
Opens up one eager eye
Focusing it on the sky
As 99 red balloons go by

99 Decision Street, 99 ministers meet
To worry, worry, super-scurry
Call out the troops now in a hurry
This is what we’ve waited for
This is it boys, this is war
The president is on the line
As 99 red balloons go by

99 red balloons go by
As 99 red balloons go by
99 dreams I have had
In every one a red balloon
It’s all over and I’m standin’ pretty
In this dust that was a city
If I could find one souvenir
Just to prove the world was here…
Here it is, a red balloon
And I think of you and let it go


Extermination


« Homo demens » : la population d’animaux sauvages a chuté de 60 % depuis 1970_100803744_b15ff511-da68-4450-a12d-23e747b990a1.jpg

États-Unis : montagne de crânes de bisons, 1870


Folie du Foli : « Tous les choses, c’est du rythme… »


la Folie du Foli : « Il n’y a pas de mouvement sans rythme »
un très beau film des frères Thomas Roebers et Floris Leeuwenberg, 2010

***

La vie a un rythme, elle bouge constamment.
Le mot pour rythme utilisé par les tribus Malinké est FOLI.
C’est un mot qui englobe bien plus que tambour, danse ou son.
On le trouve dans toutes les parties de la vie quotidienne.
Dans ce film, non seulement vous entendez et ressentez le rythme, mais vous le voyez.
C’est un mélange extraordinaire d’image et de son qui
nourrit les sens et nous rappelle à tous à quel point c’est essentiel.

Thomas Roebers

    Rythme se dit Foli en malinké. La vie a un rythme. Ça bouge constamment ! Célébrant le rythme comme manifestation centrale de la vie, le documentaire « il n’y a pas de Mouvement sans rythme  » a été filmé pendant un mois dans la ville de Baro, dans l’est de la Guinée centrale, en Afrique de l’Ouest. Édité pour imiter le rythme utilisé par la tribu Malinké, ce film montre ce mouvement par la répétition des gestes les plus simples qui soient : rythmes battants et palpitants des tambours djembés et des danses festives de Baro.


Ils ont dit – Marcel Jousse sur le mimisme de l’enfance


Eloge du mimisme par Marcel Jousse 

     « Nous passons quelquefois nos loisirs à lire des romans, le plus beau roman que nous puissions lire, c’est de regarder un enfant, encore plus que de l’écouter. faire dire ou faire mimer à l’enfant une des innombrables expériences de sa jeune vie, pas de joie plus fine et plus scientifique pour l’étude de l’esprit humain ! Vous avez dans l’enfant une intelligence qui n’a pas encore été contaminée par notre afflux d’algèbre et de livrisme. Rien de plus fin, de plus frais, de plus spontané.  […]  Toute cette souplesse enfantine, toute cette finesse d’intussusception * passera très vite avec notre façon de congeler l’enfant sur les bancs de l’école qui l’empêche de penser. Vous avez énormément d’enfants qui n’arrivent pas à écrire et nous les classerons parmi les anormaux alors qu’ils se seraient épanouis normalement à même les choses.

       […]  L’enfant arrive en classe à 8 heures jusqu’à onze heures, et de une heure jusqu’à six heures, et cela pendant des années et des années ! Cette petite chose si souple et si vivante que je vous montrais allant attraper des sauterelles, des grenouilles, des hannetons, des mouches, mais il ne trouve même plus de mouches ! il n’y en a plus, tout a été parfaitement désinfecté ! Il n’y a plus de sauterelles, il n’y a plus de grenouilles, il n’y a plus rien, rien… Alors quand le petit enfant n’a pas remué, on lui donne la croix d’honneur et on consent à l’envoyer voir des marionnettes. mais c’est insignifiant à côté de ce que devrait être cette anthropologie pédagogique pour laquelle je me bats toujours et qui reste à faire.
     Cette anthropologie pédagogique devrait être basée sur le mimisme * de l’enfant : être capable de laisser un enfant au milieu des choses réelles et le regarder mimer toutes choses en le guidant et en l’instruisant de manière scientifique.

      Ce mimisme global nous donne véritablement la science. Qu’est-ce que la science ? C’est la décomposition de chacun des objets de l’univers dans ses gestes, soit caractéristiques, soit transitoires. ce n’est que cela. Prenez la chimie, prenez la physique, l’histoire naturelle. mais dans vos classes, vous prenez tout cela, vous jetez des noms qui sont de purs « flutus vocis » *, qui souvent ne correspondent plus avec la caractéristiques de l’objet. Et puis, vous jetez là-dessus ce que vous appelez les « qualités » qui sont purement des gestes ! Tel animal de tel nom fait ceci, fait cela, fait son nid comme cela, allaite ses petits comme cela et mange comme cela. Seulement on n’a jamais vu l’animal, on n’a jamais regardé comment il mangeait, ni comment il s’y prenait pour allaiter ses petits. on lit des livres, on n’apprend pas sur le réel. Ce sont simplement des pages qu’on tourne et qu’on tourne.

       J’aimerais mieux qu’un enfant ne sache que les lois de dix animaux et les sache bien, en les ayant apprises en face du réel, au lieu de pouvoir réciter tout un bouquin d’histoire naturelle qui est simplement un défilé de phrases sans contact aucun avec les choses.
     C’est seulement dans ce retour vers le rejeu complet, que nous pourrons saisir la vraie psychologie et la vraie pédagogie humaine.»

Marcel Jousse : L’analyse cinématographique du mimisme  –5ème cours (Ecole d’Anthropologie, année 1932-1933)


* intussusception : en physiologie, mode d’accroissement des organismes et des cellules vivantes par la pénétration et l’incorporation de matériaux et d’éléments nutritifs empruntés au monde extérieur.

* mimisme : fait de reproduire spontanément les sons, les mouvements, les gestes. Pour Marcel Jousse, le mimisme est à l’origine de tous les processus de formation de la parole, de la pensée, de l’action logique dans les divers lieu ethniques. 

* flutus vocis : Expression qui littéralement signifie: « un souffle de voix ». Elle est composée des substantifs flatus qui veut dire souffle, respiration, haleine et vox (génitif vocis) = voix. On emploie cette expression pour tourner en dérision un propos sans importance. Seul le souffle est perceptible, les mots étant sans grand intérêt pour celui qui les entend et qui les écoute à peine.


Un anthropologue du geste, Marcel Jousse (1886-1961)

Marcel Jousse      Jésuite et anthropologue, le Père Marcel JOUSSE s’est intéressé à l’importance du geste dans le langage humain et a étudié le style oral, le rythme et le geste. Son premier ouvrage publié en 1925, Le style oral rythmique et mnémotechnique chez les Verbo-moteurs, considère déjà le langage comme un geste global du corps devenu geste laryngo-buccal –un geste de la bouche et de la gorge humaines. Il est né à Beaumont-sur-Sarthe dans un milieu de paysans illettrés journaliers. Sa mère récitait, en les rythmant et en les balançant, des traditions orales. La prise de conscience de ce bercement maternel initia l’enfant aux mécanismes anthropologiques repérables principalement dans les milieux où domine le style oral. Il fera de brillantes études classiques et commençera, à l’âge de douze ans, l’étude de l’araméen et de l’hébreu pour connaître la langue parlée par Jésus. Ordonné prêtre en 1912, il entre dans la Compagnie de Jésus en 1913, puis fait la guerre comme officier d’artillerie. En 1918, il est envoyé comme instructeur aux États-Unis et séjourne dans les réserves des Indiens, dont il étudie les expressions gestuelles. De retour à Paris, il entreprend des études de phonétique, de psychologie normale et pathologique et d’ethnologie, avec les maîtres de l’époque : Jean-Pierre Rousselot, Pierre Janet, Georges Dumas, Marcel Mauss et Lucien Lévy-Brühl. Il poursuit en même temps ses recherches sur les mécanismes anthropologiques fondamentaux. En 1924, il publie dans les Archives de philosophie un mémoire qui le rend célèbre : « Le style oral rythmique et mnémotechnique chez les verbo-moteurs ». Cette synthèse de ses observations et de celles de nombreux chercheurs définit une approche nouvelle qui fera l’objet de son enseignement pendant vingt-cinq ans, l’« anthropologie du geste ». De 1932 à 1950, il enseigne à l’École d’anthropologie de Paris et, en même temps, à l’École pratique des hautes études (1933-1945). Il donne aussi, de 1932 à 1956, des cours libres à la Sorbonne et dirige, de 1932 à 1940, le Laboratoire de rythmo-pédagogie de Paris. (crédit Encyclopédie Universalis)


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Le Démon, conte poétique oriental de Mikhaïl Lermontov et ses illustrateurs (1ère partie)


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Mikhaïl Lermontov (1814-1841)

« II se venge du monde, parce qu’il n’est pas de ce monde; il se venge des hommes, parce qu’il n’est pas tout à fait un homme… Les bêtes distinguent l’odeur humaine. Ainsi, les hommes sentaient en Lermontov une odeur qui le dénonçait comme étant d’une autre race. »          V.Méréjkovsky

Le « poète du Caucase ».

      Mikhaïl  Iourievitch Lermontov, poète, peintre, romancier et dramaturge , est considéré comme le représentant le plus brillant du romantisme russe. Sa mère, issue de la grande aristocratie russe, meurt alors qu’il n’a que deux ans et il est alors élevé par sa grand-mère maternelle, une femme dure, autoritaire et possessive, qui veut l’éloigner de son père, un militaire désargenté au tempérament instable et alcoolique qu’elle menace de déshériter. L’enfant souffrira beaucoup de cette dissension familiale qui marquera son caractère de manière indélébile. Son père décédera à son tour alors qu’il n’a que sept ans et sa grand-mère va alors prendre totalement en main son éducation l’entourant de précepteurs qui lui apprendront l’anglais, l’allemand et le français et l’initieront à l’histoire, la littérature et les arts. À l’âge de 17 ans, il commence ses études à l’Université de Moscou mais les interrompt brutalement pour rejoindre l’école des Cadets de Saint-Petersbourg où il a suivi sa grand-mère. Il en sortira officier du régiment des hussards de la Garde et va dés lors mener une vie mondaine et dissolue grâce à l’argent que lui dispense sa grand-mère. Dans le même temps, il s’essaie à la poésie, lit beaucoup, Pouchkine, Byron, Schiller et Victor Hugo et s’intéresse aux luttes sociales qui sont nombreuses dans ce pays arriéré qu’est alors la Russie. Ses prises de position feront qu’il sera arrêté en 1837 et éloigné un temps dans le Caucase comme officier des dragons; c’est là qu’il poursuivra l’écriture de ses deux chef-d’œuvre : le conte poétique oriental le Démon qu’il avait débité à l’âge de 14 ans et son roman psychologique Un héros de notre temps où le personnage principal Petchorine envoyé dans le Caucase pour combattre les tribus tchétchènes révoltées lui ressemble à s’y méprendre et dans lequel il va décrirez le mal de vivre de la jeunesse russe de son époque. Revenu rapidement à Moscou grâce à l’entremise de sa grand-mère il se consacre deux années à la littérature et achèvera son roman Un héros de notre temps qui sera publié en 1840 et connaîtra un succès immédiat. Renvoyé de nouveau dans le Caucase en 1841 suite à un duel avec le fils de l’ambassadeur de France, il y combattra avec bravoure une révolte des Tchètchènes mais y trouvera la mort lors d’un duel à l’âge de 28 ans   –   (source Wikipedia)

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Ilya Nikolaevich Zankovsky - chaîne de montagnes enneigés.jpgIlya Nikolaevich Zankovsky – chaîne de montagnes enneigées

     Mikhaïl  Lermontov a découvert le Caucase très jeune à l’occasion de plusieurs séjours (1818, 1820 et 1825) aux eaux de Piatigorsk, une station thermale fréquentée par l’aristocratie russe où sa grand-mère, Elisabeth Aleksiéevna, l’emmenait pour soigner  sa santé délicate et d’où il pouvait percevoir dans les lointains la silhouettre immaculée du mont ….. Il y retournera à plusieurs reprises, après sa disgrâce par le Tsar de 1837, sous l’uniforme militaire et y trouvera la mort en 1841 à l’âge de 28 ans, non pas au cours d’un combat contre les insurgés mais de la même manière que Pouchkine et quatre année après ce dernier lors d’un duel. La légende romantique raconte que le combat se déroula sous un orage dantesque et que les duellistes avaient choisi de le mener au bord d’un précipice. À l’instar de d’autres grands écrivains russes comme Pouchkine et Tolstoï et des peintres comme Zankovsky, Lermontov a été fasciné par le Caucase, la grandeur et la magnificence de ses paysages, la richesse de ses cultures et la fierté ombrageuse de ses habitants qu’il décrira avec respect, la beauté farouche de ses femmes au point qu’il surnommera cette région la « patrie de son âme ». Voici l’ode qu’il écrira à l’occasion de son arrivée comme officier des dragons en 1837 :

     « Salut, Caucase au front blanchi ! Je ne suis pas un étranger dans tes domaines. Déjà, au temps de ma jeunesse, tu m’as accoutumé à tes solitudes. Et depuis lors combien de fois en rêve n’ai-je pas franchi tes sommets, attiré par les splendides espaces de l’Orient ! 0 libre terre de montagnes, tu es sauvage ; mais que tu es belle ! Tes hauteurs escarpées semblent des autels, et quand les nuages le soir volent de loin sur tes cimes, tantôt c’est comme une vapeur bleue qui t’enveloppe, tantôt on dirait des ailes flexibles qui se balancent au-dessus de ta tête, tantôt on croit voir passer des ombres ou se dresser des fantômes, de ces fantômes qui apparaissent dans les songes… cependant que la lune brille solitaire dans les bleus espaces du ciel. Combien j’aimais, ô Caucase, et tes belles filles sauvages, et les mœurs guerrières de tes fils, et au-dessus de tes sommets les profondeurs transparentes de l’azur, et la voix terrible, la voix toujours nouvelle de la tempête, soit qu’elle mugisse sur tes hauteurs, soit qu’elle gronde au fond de tes abîmes, — une clameur éveillant au loin une clameur, comme le cri des sentinelles au sein de la nuit ! »

ILYA NIKOLAEVITCH ZANKOVSKY (1832-1919) - Mount Kazbek.jpgIlya Nikolaevich Zankovsky  –  Le Mont Kazbek. Ce mont est cité par Lermontov dés les premières lignes du poème (§ III)

   Débuté en 1828 alors que Lermontov n’avait que 14 ans, le Démon connaîtra de nombreuses refontes jusqu’à son achèvement en 1834 mais il ne sera publié en Russie que quatre années plus tard en 1838 de manière édulcorée pour ne pas s’attirer les foudres de la censure tsariste et finalement dans sa version originale qu’en 1860, 19 années après la mort de l’auteur. Dans sa toute première version, le conte décrivait la rivalité d’un démon et d’un ange amoureux d’une religieuse. Dans la seconde version, le démon tuait l’ange-gardien de la jeune femme pour assouvir sa haine. L’action se situait alors en Espagne mais le premier séjour de quelques mois qu’il a passé dans l’armée en 1837 au Caucase vont profondément marquer le poète qui dés son retour à Saint-Pétersbourg réécrira le conte et le dramatisera en le situant dans la nature grandiose, sauvage et pleine de mystère de cette région des confins de la Russie.

ilya-zankovsky - Gorges du Darial.pngIlya Nikolaevich Zankovsky – les Gorges du Darial citées par Lermontov dés les premières lignes du poème (§ III)

     Nourri durant ses séjours au Caucase des légendes géorgiennes, fasciné par la beauté sublime des paysages montagneux, Lermontov va transporter son démon dans ces lieux qui l’inspire. Mais dans ses bagages, le poète a emmené avec lui ses déceptions face à l’inertie de la société russe de l’époque, étouffée par un pouvoir absolu archaïque et étroit, son ressentiment de n’avoir pas pu faire reconnaître son talent et le mal-de-vivre qui en découle. À la différence des démons brossés par l’occident qui ne se posent pas de problèmes de conscience et dont la raison d’être est la réalisation du mal, le démon de Lermontov, à l’instar du poète lui-même, souffre de mélancolie et d’ennui et regrette le temps d’avant sa chute.  Ce n’est finalement que pour échapper à ce mal-être qu’il se livre au mal. C’est la vision de la belle Tamara, une jeune princesse géorgienne promise à un prochain mariage dansant avec ses compagnes qui brise la fatalité de sa condition d’être déchu et maudit. Le Génie du mal se transforme alors en amoureux transi et sur l’injonction de sa belle finit par abjurer son appartenance au mal :

O Thamara, je jure par toi,
Par ta sainteté, par ta foi,
L’haleine de ta bouche pure,
Les vagues de ta chevelure,
Tes premières larmes, et par
L’éclair de ton dernier regard ;
Par mon bonheur, par ta souffrance,
Je jure enfin par mon amour
Que j’ai renoncé pour toujours
À mon orgueil, à ma vengeance.
Je ne sèmerai plus jamais
Le venin de la flatterie.
J’apprendrai comme on aime et prie ;
Avec le Ciel je veux la paix !
Je veux croire au bien ; vois, j’efface
D’une larme de repentir
Sur mon front foudroyé, la trace
Du feu céleste. Mais aime-moi ».
« Je te donnerai tout,
tout ce qui est sur terre, aime-moi ».


émon volant Aquarelle noirele vol du Démon vu par le peintre Mikhaïl Vroubel


Le Démon, conte poétique

PREMIERE PARTIE

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I.  Un ange déchu, un démon plein de chagrin, volait au-dessus de notre terre pécheresse. Les souvenirs de jours meilleurs se pressaient en foule devant lui, de ces jours où, pur chérubin, il brillait au séjour de la lumière ; où les comètes errantes aimaient à échanger avec lui de bienveillants et gracieux sourires ; où, au milieu des ténèbres éternelles, avide de savoir, il suivait, à travers les espaces, les caravanes nomades des astres abandonnés ; où enfin, heureux premier-né de la création, il croyait et aimait ; il ne connaissait alors ni le mal ni le doute ; et une monotone et longue série, de siècles inféconds n’avaient point encore troublé sa raison… Et encore, encore il se souvenait !… Mais il n’était plus assez puissant pour se souvenir de tout.

Démon en vol :  en haut à gauche, de Zichy Mihaly et ci-dessous de Mikhaïl Vroubel


II.  Depuis longtemps réprouvé, il errait dans les solitudes du monde sans trouver un asile. Et cependant les siècles succédaient aux siècles, les instants aux instants. Lui, dominant le misérable genre humain, semait le mal sans plaisir et nulle part ne rencontrait de résistance à ses habiles séductions. Aussi le mal l’ennuyait…

Михаил Врубел – демонът на живописта

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III.  Bientôt le banni céleste se mit à voler au-dessus du Caucase. Au-dessous de lui, les neiges éternelles du Kazbek scintillaient comme les facettes d’un diamant ; plus bas, dans une obscurité profonde, se tordait le sinueux Darial, semblable aux replis tortueux d’un reptile. Puis le Terek, bondissant comme un lion à la crinière épaisse et hérissée, remplissait l’air de ses rugissements ; les bêtes de la montagne, les oiseaux décrivant leurs orbes dans les hauteurs azurées écoutaient le bruit de ses eaux ; des nuages dorés, venus de lointaines régions méridionales, accompagnaient sa course vers le nord et les masses rocheuses, plongées dans un mystérieux sommeil, inclinaient leurs têtes sur lui et couronnaient les nombreux méandres de ses ondes

Démon en vol : ci-dessus à gauche, illustration de Zichy Mihaly et ci-dessous aquarelle de Mikhaïl  Lermontov

Les gorges du Darial ) autolithographie de Lermontov.jpg

La tête de démon sur fond de montagnes. Aquarelle dorée - Голова Демона на фоне гор. Золотая акварель.jpg

Tête du démon avec en arrière plan le mont Kazbek par Mikhaïl Vroubel

Pour écouter le poème en russe ou interrompre, cliquer sur la flèche

   Assises sur le roc, les tours des châteaux semblaient regarder à travers les vapeurs et veiller aux portes du Caucase comme des sentinelles géantes placées sous les armes. Toute la création divine était aux alentours, sauvage et imposante ; mais l’ange, plein d’orgueil, embrassa d’un regard dédaigneux l’œuvre de son Dieu et aucune de toutes ces beautés ne vint se refléter sur sa figure hautaine. 

Demon observant par Mikhaïl Vroubel

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IV.  Puis le tableau changea ; une nature pleine de vie s’épanouit à ses regards ; les luxuriantes vallées de la Géorgie se déroulèrent au loin comme un magique tapis. Terre heureuse et florissante !… Les silhouettes des ruines, les ruisseaux à l’eau rapide et murmurante et au fond parsemé de cailloux aux mille couleurs ; les buissons de roses sur lesquels les rossignols à la voix douce, chantent la plaintive beauté que rêva leur amour ; les ombrages des platanes touffus, entremêlés de lierre abondant ; les grottes où les timides chevreuils se réfugient aux jours brûlants ; l’éclat, le mouvement, le murmure des feuilles ; le bruit sonore de mille voix ; l’haleine parfumée de mille plantes ; la voluptueuse ardeur du milieu du jour ; les nuits toujours humides d’une rosée odorante ; les étoiles du ciel, brillantes comme le regard et les yeux des jeunes Géorgiennes. Mais hormis une froide jalousie, cette nature splendide n’éveilla dans l’âme insensible du proscrit, ni nouveau sentiment, ni nouvelle aspiration et tout ce qu’il voyait devant lui, il le méprisait et le détestait.


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V.  Cette grande demeure, ce palais spacieux, le vieux Gudal aux cheveux blancs les a bâtis pour lui. Ils ont coûté bien des larmes, bien des fatigues aux esclaves soumis depuis longtemps à ses ordres. Au lever du jour, les ombres de ses murailles s’allongent sur les pentes des montagnes voisines. Des marches creusées dans le roc conduisent de la tour, placée à l’un des angles, au bord de la rivière. C’est en suivant cette rampe sinueuse, que la jeune princesse Tamara va puiser de l’eau à l’Arachva[4].

Tamara descendant au bord de l’Arachva – illustration de Frances Robson


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les Gorges du Darial, aquarelle de Lermontov

VI.  Toujours silencieuse, la sombre demeure, du haut des rochers escarpés, semble contempler les vallées. Mais en ce jour un grand festin a été servi dans ses murs ; la zournarésonne et le vin coule à flot. Gudal marie sa fille ; toute la famille a été conviée au banquet. Sur la terrasse couverte de tapis, la fiancée est assise parmi ses compagnes et les heures s’écoulent oisivement pour elle au milieu des jeux et des chants. Déjà le disque du soleil s’est caché derrière les montagnes lointaines. Les jeunes filles chantent en battant la mesure avec leurs mains et la jeune fiancée prend son bouben[6]. Tout à coup, le balançant d’une main au dessus de sa tête et plus rapide qu’un oiseau, elle s’élance : tantôt elle s’arrête et regarde autour d’elle et son œil humide scintille à travers ses cils jaloux ; tantôt elle joue gracieusement de la prunelle sous ses noirs sourcils ; puis, légère, se penche vivement et tandis que son petit pied adorable semble nager dans l’air, elle sourit avec une gaîté enfantine. Les rayons tremblants de la lune se jouant parfois tout doucement à travers une atmosphère humide, peuvent à peine être comparés à ce sourire animé comme la vie, comme la jeunesse.


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VII.  J’en jure par l’astre des nuits, par les rayons du soleil levant ou couchant ! jamais monarque de la Perse dorée, jamais roi de la terre ne posa ses lèvres sur de pareils yeux. Jamais la fontaine jaillissante du harem, aux jours les plus brûlants ne lava de sa rosée perlée une semblable taille. Jamais la main d’un mortel couvrant de caresses un corps bien-aimé ne déroula une aussi belle chevelure. Depuis le jour où l’homme perdit le paradis, je le jure, jamais semblable beauté n’est éclose sous le soleil du midi.


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Danseuses sur un toit, aquarelle de Mikhaïl  Lermontov

VIII.  Pour la dernière fois, elle a dansé !… Hélas ! Demain l’attendent, elle l’héritière de Gudal, l’enfant gâtée de la liberté, le triste sort de l’esclave, une famille étrangère, une patrie inconnue. Et déjà des doutes mystérieux assombrissaient la sérénité de son visage. Mais il y avait tant de grâce harmonieuse dans sa démarche, tant d’expression et de naïve simplicité dans tous ses mouvements, que si le démon dans son vol l’eût regardée en ce moment, il se fut rappelé ses anciens frères célestes ; il se serait doucement détourné et aurait soupiré.


Démon, regardant danser Tamara. Aquarelle dorée.jpg

Mikhaïl Vroubel – Le démon découvrant Tamara

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IX.    Et le démon la vit !… Et à l’instant même il ressentit dans tout son être une agitation étrange. Une bienfaisante harmonie vibra dans la solitude de son âme muette, et de nouveau il put comprendre cette divine merveille d’amour de douceur et d’incomparable beauté. Longtemps il admira cette tendre image et les rêves d’un bonheur évanoui se déroulèrent encore devant lui, comme une longue chaîne ou comme les groupes d’étoiles au firmament. Cloué par une force invisible, il fit connaissance avec une nouvelle tristesse et soudain le sentiment fit résonner en lui sa puissante voix d’autrefois. Était-ce un symptôme de régénération ? au fond de son âme, il ne pouvait trouver des paroles de perfide séduction. Devait-il oublier ? Mais Dieu lui refusa l’oubli et du reste, il ne l’eût point accepté !

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X.  Le jour est à son déclin, et sur un superbe coursier, brisé de fatigue, le fiancé se hâte avec impatience vers le festin nuptial. Déjà il a atteint les vertes rives du limpide Arachva, et péniblement, pas à pas, courbée sous la lourde charge des présents, une longue file de chameaux s’avance et couvre au loin les détours nombreux du chemin. On entend le bruit de leurs clochettes !…

Le roi de Cinodal lui-même conduit la riche caravane. Une ceinture serre sa taille svelte ; la garniture de son sabre et de son poignard brillent au soleil ; il porte sur ses épaules un fusil à la batterie reluisante et le vent joue avec les manches de son manteau, bordé tout autour de riches galons. À la selle et à la bride pendent des houppes de soie brodées aux mille couleurs, sous lui piaffe un fringant coursier à la robe dorée et sans prix ; il est déjà tout blanc d’écume ; c’est un enfant de Karabak[7] ; il dresse l’oreille et, plein de frayeur, souffle avec force ; puis, du haut des rochers, regarde avec ombrage les flots de la rivière à l’écume jaillissante. Le chemin que suit le rivage est étroit et dangereux ; à gauche le rocher ; à droite le lit profond de la rivière furieuse. Il est déjà tard. Sur les sommets couverts de neige le jour s’éteint et l’obscurité se fait !… La caravane hâta le pas.


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XI.  À ce point de la route s’élève une chapelle. Là, depuis de longues années, repose en Dieu, un prince inconnu, qu’une main vengeresse immola et ce lieu est devenu depuis l’objet d’un culte. Le voyageur qui court au combat ou va à la fête, vient en tout temps prononcer dans la chapelle une fervente prière, et cette prière le protège contre le poignard musulman. Mais le jeune fiancé dédaigna la coutume de ses aïeux, et un esprit méchant le troubla avec une perfide vision. Au milieu des ombres de la nuit, il s’imaginait couvrir de baisers ardents les lèvres de sa jeune fiancée. Tout à coup dans l’obscurité, en avant de lui, deux hommes paraissent ; puis d’autres encore ; un coup de feu retentit ; qu’arrive-t-il ? Le prince intrépide se dresse sur ses étriers bruyants, enfonce son bonnet sur ses sourcils ; puis, sans articuler un mot, saisit d’une main la crosse de son fusil turc, fouette son cheval et comme un aigle fond en avant. Un second coup de feu retentit, puis un cri sauvage et un gémissement étouffé résonnent dans la profondeur de la vallée. Le combat n’a pas duré longtemps ; les timides Géorgiens ont fui de tous côtés.


XII.  Tout s’est apaisé. Pressés en foule, les chameaux regardent avec frayeur les cadavres des cavaliers et l’on entend parfois tinter leurs clochettes. La riche caravane est dépouillée et déjà les oiseaux nocturnes volent autour des corps des chrétiens. Hélas ! ils n’auront pas la sépulture paisible qui les attendait sous les dalles du monastère, où furent enterrées les dépouilles de leurs pères. Leurs mères et leurs sœurs, couvertes de longs voiles, ne viendront pas des pays lointains prier et sangloter tristement sur leurs tombes ! sous le rocher qui borde le chemin, seule, une main pieuse élèvera une croix en leur mémoire ; le lierre printanier l’entourera en grandissant de son réseau d’émeraudes comme une douce caresse ; et le pèlerin fatigué par une marche longue et pénible ne manquera jamais de se détourner de sa route pour venir se reposer à l’ombre du signe divin !…


Le cheval se précipite plus vite que la biche ... Aquarelle dorée.jpg

XIII.  Un cheval plus rapide qu’un daim précipite sa course, souffle bruyamment et semble voler au combat. Tantôt il recule subitement après un bond et prête l’oreille au moindre souffle en dilatant ses larges naseaux : tantôt il frappe vivement le sol avec les clous de ses fers bruyants, secoue sa crinière éparse et repart follement en avant. Son cavalier silencieux chancelle à chaque pas sur les arçons et laisse pencher sa tête sur l’encolure. Déjà il a abandonné les rênes et ses pieds se sont enfoncés dans les étriers, la housse est sillonnée de larges taches de sang ! Ô vaillant coursier ! Rapide comme la flèche ! tu as emporté ton maître du combat. Mais la balle ennemie d’un Circassien l’a frappé dans l’ombre.


XIV.  Toute la famille de Gudal pleure, se lamente et une grande foule s’attroupe dans la cour. Quel est ce cheval emporté qui vient de s’abattre ? quel est ce cadavre étendu sur le seuil de la porte ? quel est ce cavalier sans vie ? Les plis de son front basané ont conservé la trace d’une alarme guerrière ; ses armes et ses vêtements sont souillés de sang ; dans une dernière étreinte nerveuse sa main s’est raidie sur la crinière. Ô fiancée ! Ton regard n’a pas attendu longtemps ton jeune promis ! Il a tenu sa parole de prince et il est accouru au festin nuptial ! Mais, hélas ! Jamais plus il ne remontera sur son rapide coursier.

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°°°

XV.  La colère divine a fondu comme la foudre au milieu de cette famille qui ne connaissait point encore le malheur. La pauvre Tamara s’est jetée sur sa couche en sanglotant, ses larmes coulent avec abondance, et son sein gonflé se soulève péniblement !…

                                   

Tout à coup au-dessus d’elle une voix surnaturelle se fait entendre :

Regarder les démons   « Ne pleure pas enfant, ne pleure pas en vain ; tes larmes ne peuvent tomber sur ce cadavre muet comme une rosée vivifiante ; les larmes ne peuvent que ternir le regard limpide des jeunes filles et creuser leurs joues. Il est bien loin déjà ; il ne connaîtra point ta douleur et ne pourra l’apprécier ; la lumière céleste réjouit maintenant ses yeux qui n’ont plus rien de ce monde et il n’entend plus que les concerts du paradis. Que sont les rêves insignifiants de la vie, et les gémissements et les larmes d’une pauvre fille, pour un hôte des cieux ? Rien. Non ! le sort d’une créature mortelle, crois-moi, mon ange terrestre, ne vaut pas un seul instant de ta chère tristesse. À travers les océans éthérés sans gouvernail et sans voiles, les chœurs des astres brillants voguent doucement au milieu des vapeurs ; dans les espaces infinis des cieux, les groupes floconneux des nuages impalpables passent sans laisser de trace ; l’heure de la séparation, l’heure du retour, n’ont pour eux ni joie ni tristesse ; pour eux l’avenir est vide de désirs et le passé sans regret. En ce jour d’affreux malheurs souviens-toi d’eux, bannis toute pensée terrestre, et comme eux, écarte de toi tout souci : dès que la nuit enveloppera de son ombre les sommets du Caucase ; dès que sous la puissance d’une voix magique, le monde charmé se taira ; dès que la brise du soir agitera sur les rochers l’herbe fanée, que les petits oiseaux cachés sous elle sautilleront plus gaiement dans l’ombre, et que sous les branches de la vigne la fleur des nuits s’épanouira pour boire avidement la rosée céleste ; dès que la lune argentée montera lentement derrière la montagne et jettera sur toi ses regards indiscrets, je volerai aussitôt vers toi, je serai ton hôte jusqu’au jour et sur tes paupières aux cils soyeux je ferai éclore des songes d’or. »


XVI.  La voix se tut ; et dans le lointain les sons s’éteignirent doucement l’un après l’autre. Tamara se lève en sursaut et regarde autour d’elle. Une agitation indicible fait battre son cœur. C’est de la douleur, de l’effroi, un élan d’enthousiasme ; — rien ne peut être comparé à cela. Tous les sentiments fermentent en elle, l’âme a brisé ses liens ; le feu court dans ses veines. Cette voix nouvelle et admirable semble encore résonner auprès d’elle. Vers le matin seulement le sommeil désiré vint fermer ses yeux fatigués.


Mais alors son esprit fut agité par un rêve étrange et prophétique : un nouveau venu sombre et silencieux, resplendissant d’une beauté immortelle, se penchait vers son chevet et son regard se fixait sur elle avec un tel amour, une telle tristesse, qu’il semblait avoir pitié d’elle. Ce n’était point un ange des cieux, ni son divin gardien ; l’auréole aux rayons lumineux ne se mêlait point aux boucles de sa chevelure ; ce n’était point l’esprit méchant de l’enfer ni un martyr du vice. Oh non ! Il avait la douce clarté d’un beau soir, qui n’est ni le jour ni la nuit, ni les ténèbres ni la lumière !…

Le Démon de Mikhaïl Lermontov – Fin de la 1ère partie

à suivre…


Video d’animation qui s’inspire des illustrations de Mikhaïl Vroubel réalisée sur une très belle musique du talentueux compositeur de musique de film Hans Zimmer (Bande originale du film Anges & Démons)


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Illustres illustrateurs : Léon Bakst – costumes & mouvements de danseurs


Leon Bakst.pngLéon Bakst (1866-1924) – autoportrait de 1893

     Lev Samoïlovitch Rosenberg, dit Léon Bakst est un peintre, décorateur et costumier d’origine juive né à Hrodna, une ville de Biélorussie située près de la frontière polonaise. Après ses études à l’Académie des Beaux-Arts de Saint-Pétersbourg, il voyage en Italie, Allemagne et en France où il complète sa formation artistique et travaille chez le peintre finlandais suédophone Albert Edelfelt entre 1893 et 1896. De retour en Russie, il fonde en 1898 avec Serge Diaghilev, le créateur de la compagnie d’opéra et de ballets des Ballets russes, et le peintre décorateur Alexandre Benois le mouvement Le Monde de l’Art (Mir Iskusstva) proche de l’Art nouveau et du symbolisme avant de revenir à Paris en 1910 où il travaillera jusqu’à sa mort survenue en 1924. Surfant sur la vague de l’orientalisme alors à la mode avec ses décors et ses costumes somptueux et colorés qui mettaient en valeur de manière sensuelle les corps et les mouvements des danseurs, il aura révolutionné l’art du décor et des costumes et aura influencé la mode de son époque.  (crédit Wikipedia)

    Parmi sa riche palette de costumes et de décors de scène nous avons choisi aujourd’hui de présenter ses dessins de danseurs en mouvement. Vous allez en prendre plein les yeux..


Cléopâtre, 1909

Ida Rubinstein dans Cléopâtre.jpg    Ballet présenté pour la première fois en 1908 à Saint-Pétersbourg avec une mise en scène de Fokine puis en 1909 à Paris au Théâtre du Châtelet pour la saison d’ouverture des Ballets russes, produits par Serge Diaghilev avec comme interprète du rôle principal la danseuse. Les costumes et décors créés par Bakst seront détruits par un incendie en 1917 et Diaghilev confiera leur reconstitution au couple DelaunaySonia Delaunay s’occupera des costumes et Robert, des décors.

     Bakst – Costume de Cléopâtre pour Ida Rubinstein, 1909


L’oiseau de feu, 1910

Ballet en deux tableau inspiré d’un conte national russe créé à l’Opéra de Paris en 1910 par les Ballets russes de Diaghilev sur une musique d’Igor Stravinsky et une chorégraphie de Michel Fokine sous la direction de Gabriel Poerné.

Léon_Bakst_001.jpgBakst – projet de costume pour l’Oiseau de feu


Shéhérazade, 1910

     Ballet créé en 1910 par les Ballets russes à l’Opéra de Paris sur une chorégraphie de Michel Fokine à partir d’un poème symphonique de Nikolaï Rimski-Korsakov et d’un conte oriental tiré des Mille et Une Nuits, avec comme chef d’orchestre Nicolas Tcherepine. Les rôles principaux de la sultane Zobeïde et de son esclave sont tenus par Ida Rubinstein et Nijinsky. Les décors et les costumes sont de Léon Bakst

Bakst – Shéhérazade et son esclave préféré


Narcisse, 1911

     Poème mythologique en 1 acte créé au Théâtre de Monte-Carlo à Monaco en 1911 puis produit au Théâtre du Châtelet à Paris. Chorégraphie de Michel Fokine, dansé par les Ballets russes, musique de Nicolas Tcherepnine, costumes de Léon Bakst avec Vaslav Nijinsky.

166153_57389Bakst – projet de costume pour Narcisse

Bakst – costumes pour Narcisse : en haut Les Bacchantes, en bas Narcisse


La Péri ou La Fleur d’immortalité, 1912

      Poème dansé par les Ballets russes sur un tableau composé par Paul Dukas et dédié à la ballerine Nathalie Trouhanova qui jouait le rôle de la Péri, Nijinsky  jouant le rôle d’Iskender. la chorégraphie était assurée par Ivan Clustine. L’argument met en scène un homme, Iskender (forme orientale du nom d’Alexandre le Grand), qui part à la recherche de l’immortalité et rencontre une péri tenant entre ses mains la Fleur d’immortalitéLa péri dans la mythologie iranienne est un génie féminin ailé, équivalent à nos fées.

La_Peri_(Dukas)_by_L._Bakst_01.jpgBakst – Esquisse de 1911 du costume de la Peri. Son œuvre que je préfère…


L’Après-midi d’un faune, 1912

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Ballet en 1 acte de Vaslav Nijinsky créé par les Ballets russes de Serge Diaghilev au théâtre du Châtelet à Paris en 1912 sur la musique du Prélude à l’après-midi d’un faune composée par Claude Debussy à partir du poème de Stéphane Mallarmé L’Après-midi d’un faune. Ce ballet est la première chorégraphie de Nijinsky, dont il est aussi l’interprète principal. Il s’y impose d’emblée comme un chorégraphe original, soulignant l’animalité et la sensualité du faune par le costume et le maquillage. Jouant avec les angles, les profils et les déplacements latéraux, Nijinsky y abandonne la danse académique au profit du geste stylisé (Wikipedia). Le ballet fera scandale, le collant tacheté de Nijinsky ne cachant rien des formes du danseur

Bakst - Apres midi d un faune.jpgBakst – maquette pour Nijinski, 1912


La Belle Excentrique, 1921

    Suite de danse pour petit orchestre composée par Erik Satie et créée au Théâtre du Colisée à Paris, le 14 juin 1921 pour répondre à une commande de la danseuse d’avant-garde Élise Toulemont dite Caryathis qui donnait début des années 1920 des soirées orgiaques à son domicile parisien, certains comme l’hyper-moraliste Satie, avaient l’habitude d’y assister avec une fascination voyeuriste. Elle épousera plus tard l’écrivain Marcel Jouhandeau.

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   Bakst – Projet d’affiche pour le ballet La Belle Excentrique.
Le costume sera finalement créé par Jean Cocteau


Et pour finir, une représentation de danseuse très sensuelle pour laquelle je n’ai pu retrouver la référence du ballet pour lequel elle était destinée.

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     En dehors des costumes et décors de théâtre, Bakst était un portraitiste renommé. En 1918, Diaghilev lui préférera Sonia Delaunay pour une nouvelle version de Cléopâtre. Sa carrière prendra dés lors un nouveau cours en tant que conseiller de la danse à l’Opéra de Paris et exercera une grande influence sur la mode. Jean Cocteau dira de lui à ce sujet  : « Les femmes élégantes subirent le joug de Bakst. Les corsets, les guirlandes, les manches à gigot, les diadèmes, les tulles, les bourrelets de cheveux, les chignons disparurent et laissèrent place aux turbans, aux aigrettes, aux tuniques persanes, aux jugulaires de perles, à tout un terrible attirail des «Milles et Une Nuits ».

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À bientôt…


Ils ont dit : stance, portance et chute chez le jeune enfant


empreinte-pas.jpgempreinte de pas d’un adolescent – grotte de Pech Merle (- 29.000 ans)

Conquête de la stance

     La verticalité est l’essence de la condition humaine. Au cours de la maturation neurologique et du développement postural, le mouvement de se redresser, de s’arrimer dans le sol pour s’arracher à la loi de la gravité et de trouver l’équilibre dans la marche est une conquête de l’enfant, un moment fondamental de son évolution et une considérable ouverture du champ des possibles. L’axe vertébral du bébé devient peu à peu son tuteur principal grâce à la présence rassurante du tuteur secondaire parental [14]. Le corps porté devient corps porteur, se porte lui-même et trouve sa stature. Chaque petit d’homme qui conquiert sa surrection en surmontant la chute refait à lui seul le chemin de l’évolution. La stance ne consiste pas seulement à passer de la position horizontale à la verticale, selon E. Straus [15] mais à entrer dans un autre rapport à l’égard du fond, à la fois d’opposition et d’appui, qui permet d’esquisser une première affirmation de soi et qui est une libération perpétuellement en acte [16]. La stance s’appuie dans un sol porteur et dans la confiance basale en la pérennité du monde [17] pour ouvrir le champ de présence adossé à l’arrière-plan temporel, l’horizon arrière constitué dans l’expérience de l’intercorporéité originelle avec la mère dans la qualité de sa portance. Blankenburg situe l’essence du trouble schizophrénique dans la structure de l’expérience du monde et montre comment dans l’hébéphrénie, la perte de l’évidence naturelle est l’effondrement du sol de l’expérience quotidienne, qui est l’appui basal de l’aptitude spontanée à la vie et de l’ancrage dans cette puissance vitale porteuse. Dans le monde de l’hébéphrène, tout est douteux, vacillant, flou, problématique, parce que sans assises. Privé de son autodétermination, de l’appui pour se laisser aller et être soi [18], le schizophrène reste perplexe devant les choses. Il est condamné à la tache impossible de tenter de refonder son ancrage dans le monde et sa stance.

      L’enfant jusque là tenu, se tient seul, quitte l’orbe maternel, s’aventure dans le monde entre angoisse et jubilation et prend le risque d’exister, mû par l’élan vital bergsonien dont Minkowski montre la fécondité dans le champ de la psychiatrie [19]. Il constitue l’élan processuel de l’être vers l’avant dans son engagement dans le monde. La stance permet l’incarnation dans le corps propre de l’enfant du centre de gravité que Winnicott situe d’abord dans l’entre-deux de la relation mère/enfant [20], en jeu dans l’équilibre sans cesse négocié entre redressement dans la verticalité, marche dans l’horizontalité et chute possible. Détenir en soi son centre de gravité accomplit la conquête de l’autonomie et le pas décisif franchi dans l’axe fusion/séparation permettant d’éprouver la capacité à être seul [21]. La stance a pour condition de possibilité la portance.


Capture d’écran 2018-10-13 à 19.32.26.pngGrèce antique – Apprentissage (gravure planche 1869)

La portance

    Le terme portance est issu de la mécanique des fluides. L’étymologie latine le dispute à portare, conduire à bon port et à ferre, porter, porter en soi, porter un enfant, produire des fruits. La portance spécifie la dimension existentiale originaire du Mitsein , de l’être-avec ontologique fondé dans la néoténie biologique et l’absolue nécessité de l’autre pour survivre. De la gestation au tombeau, elle est un mandat anthropologique qui institue les ordres de la famille, de la communauté et de la piété filiale sur la contenance, la suppléance et la sollicitude. La portance répond à l’Hilflosigkeit freudienne, la détresse originaire de la naissance et à la déréliction, le vécu d’abandon des hommes et des dieux comme en atteste l’appel à la mère dans la démence sénile régressée et dans la clinique des champs de bataille. Aux limites de la vie humaine, le cri traduisant le vécu d’être jeté au monde devient réquisit d’assistance quasi sacré qui est au fondement de l’éthique. À la naissance, qui est passage de l’aire prégravitationnelle à l’aire gravitationnelle, les bras maternels réalisent un enveloppement qui succède à l’enveloppe utérine [22]. Winnicott découvre l’importance de la qualité de la portance maternelle sur le processus d’humanisation à travers les notions de holding et de handling, la tenue et le soin du bébé et la Préoccupation Maternelle Primaire [23] qui traduit son état de sollicitude et de dévotion. Les défaillances de la portance, son absence dans la déprivation ou ses excès dans l’empiètement, déterminent les agonies primitives. Certaines mères en souffrance de portance pour elles-mêmes portent leur enfant comme un poids, un fardeau encombrant importable, insupportable. Le complexe de la mère morte thématisé par le psychanalyste A. Green [24] montre comment une mère psychiquement morte pour son enfant parce qu’absorbée par un deuil, une dépression, etc., ne parvient pas à porter psychiquement son bébé. Il en restera fragile, enclin à des effondrements, obligé de se porter lui-même, voire de tenter de porter sa mère. L’hospitalisme thématisé par Spitz atteint des enfants mal portés, laissés tomber, emportés dans le chaos du monde et déportés en institutions anonymisantes.

     Par le concept de Moi-peau, D. Anzieu rend compte de la constitution du Moi contenant ses contenus psychiques et s’élabore par l’intériorisation du holding et du handling en fonctions de maintenance et de contenance [25]. J. Clerget différencie dans la portance maternelle le portage, concrétisation du fait de porter [26] : la mère suffisamment bonne est doublement porteuse dans le portage et le soin du bébé et dans la portance, le portant aussi dans sa pensée, son regard, sa voix, etc. Observant un enfant qui essaie de marcher, nous le voyons se tourner fréquemment vers sa mère pour s’assurer qu’elle le regarde ; dès qu’elle cesse de l’observer, les chutes du petit explorateur sont beaucoup plus fréquentes comme s’il n’était plus tenu par le fil du regard maternel, invisible pour autrui mais qui pour lui réalise le cordon ombilical le reliant à sa base de sécurité. La portance est un être-avec originel qui porte l’enfant à se porter lui-même, le porte à l’existence puisqu’il ne le peut de soi seul. Elle possibilise la stance par un prêt de solidité et de permanence où s’enracine rien moins que la capacité à prendre son essor. Elle se constitue dans la continuité, la consistance, la cohérence et chaque mère réalise la portance selon son style, selon son rapport à son être, écrit E. de Saint-Aubert [27], en réactualisant quelque chose de la portance jadis reçue des autres, à partir de l’assise existentielle actuelle. Au plus intime de nos motivations de parents et de nos vocations de soignants s’intriquent peut-être le plaisir de porter et le désir de transmettre la qualité de la portance dont nous avons bénéficié.


5. Fonctions de la portance

     Quand la solidité de portance est suffisante, l’enfant y dépose son être et repose, soulagé de sa charge d’avoir à être. Il peut se laisser être et se laisser aller. La mère est aussi porte-parole de l’Infans qu’elle portera un jour à parler de lui seul [26]. Selon J. Clerget, la portance est partance dans l’aventure indéterminée de porter l’enfant à se porter lui-même et partance dans la nécessité pour la mère de le quitter, de s’absenter de la présence réelle. La portance authentique sait se faire peu à peu discrète pour donner à l’enfant l’occasion de grandir. Elle s’intériorise dans le sentiment de confiance de compter pour les autres et l’aptitude à savoir se comporter. Un bébé séparé de sa mère peut continuer à se sentir porté et s’il a été bien porté sera bien portant. E. de Saint-Aubert écrit :

« La portance se joue avant tout au présent – même si ses effets peuvent retentir sur toute une vie, ce retentissement passe par une perpétuelle actualisation (…). Alors qu’elle laisse en nous des traces structurelles les plus capitales, la portance ne laisse pas forcément des traces mnésiques précises sous la forme classique d’un souvenir stocké disponible » ([27] p. 338).


Emblema - la chute d'Icare_CIV.gifLa chute d’Icare, Livre d’emblèmes d’Andrea Alciato, gravé par Jörg Breu

La chute

     […]  si le circassien et le danseur font de la chute un art, tomber est l’horizon toujours possible de la portance et de la stance : perte d’assises, dérobement du sol, déchéance du corps, fatigue existentielle, affaissement dépressif, effondrement mélancolique, deuils, trahisons et ruptures des liens, etc., les crises existentielles et psychopathologiques font la texture de la douleur d’exister. La chute dans toutes ses acceptions réactualise toujours plus ou moins la crainte de l’effondrement et les agonies primitives émergeant des tréfonds de la détresse enfantineWinnicott les recueille, telle la crainte de tomber sans fin qui, avec des intensités variables, fait partie des universaux de la nature humaine puisque chaque bébé est confronté aux aléas de la portance [32]. Pour Binswanger, la chute et son contraire, l’ascension, sont une dimension spatiale de l’existence incarnée qui réalisent une direction de sens (Bedeutungsrichtung), une structure anthropologique de monde, une grande orientation de l’existence, une possibilité concrète de la spatialité vécue [33].

« Lorsqu’une déception brutale nous fait tomber des nues, c’est réellement que nous tombons mais ce n’est pas une chute purement physique (…). En un tel instant, notre existence est effectivement lésée, arrachée à l’appui qu’elle prend sur le monde et rejetée sur elle-même (…). Ici ontologiquement parlant nous heurtons le fond » ([34], p. 199–200).

    Si le langage invente spontanément de nombreuses occurrences au verbe tomber, tomber par terre, tomber des nues, tomber mort, etc., c’est qu’au-delà des significations régionales et des métaphores langagières, tomber est un noyau de sens qui indique la direction générale du Dasein vers le bas : la déstabilisation, la déception, l’affaissement, l’effondrement de stance.

AUTEURS : Chamond Jeanine, Bloc Lucas, Moreira Virginia, Wolf-Fédida Mareike. Stance, portance et chute. Pour une anthropologie phénoménologique de la tenue en le monde. L’Evolution psychatrique – Volume 83 janv.Mars 2018, p. 137-147. (Extrait)


Références

(14) –  L. Siard-NayLa stance et le développement postural entre corps porteur et corps en apparition – Evol Psychom, 23 (94) (2011), pp. 189-190
(15) –  E. Straus, Psychiatrie und philosophie – H.W. Gruhle, R. Jung, W. Mayer-Gross, M. Müller (Eds.), Psychiatrie der Gegenwart: Forschung und Praxis. Band I,2, Grundlagen und Methoden der klinischen Psychiatrie, Springer, Berlin-Göttingen-Heidelberg (1963), pp. 926-930.
(16) –  M. Gennart, Corporéité et présence. Jalons pour une approche du corps dans la psychose – Le Cercle Herméneutique, Argenteuil (2011)
(17) –  J. Chamond, Composantes basales de la confiance et rapport au monde : l’apport de la phénoménologie à la psychopathologie – Info Psychiatr, 3 (1999), pp. 245-250
(18) –  W. Blankenburg,  La perte de l’évidence naturelle – PUF, Paris (1991)
(19) –  E. Minkowski,  Le temps vécu. Etudes phénoménologiques et psychopathologiques –  PUF, coll. « Quadrige », Paris (2013)
(20) –  D.W. Winnicott,  L’angoisse associée à l’insécurité – De la pédiatrie à la psychanalyse, Payot, Paris (1969), pp. 198-200
(21) –  D.W. Winnicott,  La capacité d’être seul – De la pédiatrie à la psychanalyse, Payot, Paris (1969), pp. 325-330
(22) –  D.W. Winnicott,  La nature humaine – Gallimard, Paris (1988)
(23) –  De la pédiatrie à la psychanalyse, Payot, Paris (1969), pp. 285-290(23) –  D.W. Winnicott,  La préoccupation maternelle primaire
(24) –  narcissisme de mort, Minuit, Paris (2007)(24) –  A. Green,  Narcissisme de vie
(25) –  D. Anzieu,  Le Moi-peau – Dunod, Paris (1985)
(26) –  J. Clerget, Portance, Phorie – R. Prieur (Ed.), Des bébés bien portés, Erès, coll. « Les dossiers de Spirale », Toulouse (2012), pp. 91-100
(27) –  E. De Saint-Aubert, Introduction à la notion de portance – Arch Phil, 79 (2016), pp. 317-320
(28) –  A. Braconnier, B. Golse (Eds.), Winnicott et la création humaine, Erès, coll. « Le Carnet psy », Toulouse (2012), pp. 17-20P. Delion,  Donald Winnicott, Michel Tournier et la fonction phorique
(29) – L. BinswangerAnalyse existentielle et psychothérapie – Introduction à l’analyse existentielle, Minuit, Paris (1971), pp. 149-150
(30) –  Psychiatr Sci Hum Neurosci, 5 (2007), pp. 37-40C. Gros,  Construction dans l’analyse : le transfert comme construction d’un espace porteur et comme reconstruction
(31) –  Vrin, Paris (2007)M. Boss, Psychanalyse et analytique du Dasein
(32) –  Gallimard, Paris (2000)D.W. WinnicottLa crainte de l’effondrement et autres situations cliniques
(33) –  J. Chamond (Ed.), Les directions de sens. Phénoménologie et psychopathologie de l’espace vécu, Le Cercle Herméneutique, Argenteuil (2004)
(34) –  L. BinswangerLe rêve et l’existence,  Introduction à l’analyse existentielle, Minuit, Paris (1971), pp. 199-200


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