Ostende, ville de l’entre-deux, ni grise, ni verte


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    J’ai un jour débarqué à Ostende en provenance de je ne sais plus quel port de la côte Est de l’Angleterre, pour me rendre à Amsterdam. C’était un jour de vent et de brume et je n’ai pas perçu que se tenait là une ville. Elle avait disparue comme engloutie par la brume et la mer. Aujourd’hui, après avoir écouté la chanson « Comme à Ostende »  mise en musique par Léo Ferré sur des paroles de Caussimon, avoir lu des textes de Patrick Devaux (Les mouettes d’Ostende), des poèmes d’Emile Verhaeren, de Hugo Klaus et de Harmel et après avoir appris que le chanteur Marvin Gaye y avait séjourné plus d’une année, j’éprouve curieusement le désir fervent d’y retourner comme si il y avait nécessité absolue de «réparer» une offense ou une injustice.

Ostende

Mes pas n’ont jamais foulé
le sable gris de tes plages.
Je n’ai laissé aucunes traces
qu’effaceraient les vagues,
alors je me projette et t’imagine.
Étrange ville de finitude
qui voit s’échouer la terre et la mer.
Ville des commencements aussi,
au carrefour de tous les infinis,
de toutes les amères solitudes.
Ville sans cesse baignée et peignée
du flux mouvant des éléments ;
eau, ciel, temps, masses humaines,
et parfois, et c’est un grand bonheur,
par la généreuse lumière du Nord
pure, claire et immensément joyeuse.
C’est aussi la ville où férocement
rugit un vent dément,
où les mouettes ne rient pas
mais hurlent contre le vent.
Ville intemporelle
bizarrement belle
de sa trop grande laideur
où l’on croise parfois
quelques spectres du passé
qui jouent aux bien vivants…
Ville floue et grise de l’entre-deux
aux vagues limites faites de sable,
d’écume, de vent et de lourds nuages
où s’échouent et s’entremêlent
les épaves et les naufragés
de toutes les mers, 
de toutes les terres,
de toutes les vies.

Enki sigle

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20 août 2017
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la plage d’Ostende avec le casino Kursall en arrière-plan

    « Comme à Ostende » est une chanson mise en musique par Léo Ferré sur des paroles de Jean-Roger Caussimon avec un arrangement de Jean-Michel Defaye. Elle a été interprétée pour la première fois par Léo Ferré à l’hiver 1960 à l’occasion de la sortie de son album « Paname »Caussimon l’interprètera à son tour en 1970, année où il commence une carrière de chanteur. La collaboration de Léo Ferré avec Jean-Roger Caussimon remonte à la fin des années 1940, avec la méconnue « À la Seine » et le désormais classique « Monsieur William » (1950-53). Elle se poursuit en 1957 avec toutes une brassée de chansons (« Mon Sébasto », « Mon Camarade », « Les Indifférentes » et « Le Temps du tango », cette dernière devenant un succès).

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Ostende, entrée du port (photochrome)


« Comme à Ostende », Paroles de Jean-Roger Caussimon, musique de Léo Ferré

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« Comme à Ostende », interprétée par Léo Ferré en 1960

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« Comme à Ostende », interprété par Jean-Roger Caussimon en 1970

 


Comme à Ostende

On voyait les chevaux d’ la mer
Qui fonçaient, la têt’ la première
Et qui fracassaient leur crinière
Devant le casino désert…

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La barmaid avait dix-huit ans
Et moi qui suis vieux comm’ l’hiver
Au lieu d’ me noyer dans un verre
Je m’ suis baladé dans l’ printemps
De ses yeux taillés en amande
Ni gris, ni verts
Ni gris, ni verts
Comme à Ostende
Et comm’ partout
Quand sur la ville
Tombe la pluie
Et qu’on s’ demande
Si c’est utile
Et puis surtout
Si ça vaut l’ coup
Si ça vaut l’ coup
D’ vivre sa vie !…

 
J’ suis parti vers ma destinée                                On est allé, bras d’ ssus, bras d’ssous
Mais voilà qu’une odeur de bière                         Dans l’ quartier où y’a des vitrines
De frite(s) et de moul’s marinières                      Remplies de présenc’s féminines
M’attir’ dans un estaminet…                                Qu’on veut s’ payer quand on est soûl.
Là y’avait des typ’s qui buvaient                          Mais voilà qu’ tout au bout d’ la rue
Des rigolos, des tout rougeauds                           Est arrivé un limonaire
Qui s’esclaffaient, qui parlaient haut                 Avec un vieil air du tonnerre
Et la bière, on vous la servait                                 À vous fair’ chialer tant et plus
Bien avant qu’on en redemande…                        Si bien que tous les gars d’ la bande
Oui, ça pleuvait                                                           Se sont perdus
Oui, ça pleuvait                                                           Se sont perdus
Comme à Ostende                                                       Comme à Ostende
Et comm’ partout                                                        Et comm’ partout
Quand sur la ville                                                      Quand sur la ville
Tombe la pluie                                                             Tombe la pluie
Et qu’on s’ demande                                                  Et qu’on s’ demande
Si c’est utile                                                                  Si c’est utile
Et puis surtout                                                            Et puis surtout
Si ça vaut l’ coup                                                        Si ça vaut l’ coup
Si ça vaut l’ coup                                                        Si ça vaut l’ coup
D’ vivre sa vie !…                                                        D’ vivre sa vie !…

© Éditions Méridian/Léo Ferré, musique de Léo Ferré


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Ostende, la plage et le casino Kursaal (photochrome)


le port d'Ostende

le port d’Ostende

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Sur la plage d’Ostende devant le casino  Kursall


poème « Ostende » de l’écrivain flamand Hugo Claus (1929-2008)

Hugo Claus

C’est là que mon existence commença à tomber en déliquescence.
J’avais dix-neuf ans, je dormais
à l’Hôtel de Londres, sous les combles.
Le paquebot passait sous ma fenêtre.
Chaque nuit la ville s’abandonnait
aux vagues.

J’avais dix-neuf ans, je jouais aux cartes
avec les pêcheurs qui rentraient d’Islande.
Ils venaient du grand froid,
les oreilles et les cils pleins de sel, et
mordaient dans des quartiers
de porc cru.
Ah, le cliquetis des dés. En ce temps
de vogelpik et de poker, j’étais toujours gagnant.

Cathédrale d'Ostende

Ensuite, à l’aube, j’allais longeant la cathédrale,
cette chimère de pierre et de peur,
longeant la digue déserte, le Kursaal.
Les cafés de nuit
avec leur croupiers aux yeux caves,
les banquiers ruinés,
les anglaises poitrinaires
en montant de la nappe turquoise de la mer
les cris cruels des mouettes.

« Entre donc, monsieur le vent »,
crie gaiement un enfant
et sur Ostende souffle un nuage
de sable venant de l’invisible vis à vis
la brumeuse Angleterre,
et du Sahara.

Longeant les façades des pharmaciens qui vendaient
en ce temps là des condoms en murmurant,
longeant l’estacade et les brise-lames,
la minque et ses monstres marins,
l’hippodrome où je cessai un dimanche
de gagner.

Ostende - Hôtel des Thermes

Dimanches qui allaient et venaient.
Nuits à l’Hôtel des Thermes
où je m’effrayais de ses gémissements,
de ses soupirs, de son chant.
Sa voix continue à hanter mes souvenirs.

J’ai connu d’autres Îles, mers, déserts,
Istanbul, ce château en Espagne,
Chieng-Maï et ses mines terrestres,
Zanzibar dans la chaleur de la cannelle,
la lente lenteur du Tage. Ils disparaissent
sans cesse.

James Ensor

Plus nettement dans la lumière du Nord
je vois le visage enfantin
du Maître d’Ostende caché dans sa barbe.
Il était de cartilage,
puis il fut de cire,
aujourd’hui de bronze.
Le bronze où il sourit
à la pensée de sa jeunesse raide morte.

(traduit du néérlandais par Vincent Marnix, Castor Astral,1999)


Marvin Gaye à Ostende

    Au fait, savez-vous que Marvin Gaye, après tant d’autres célébrités, est venu s’amarrer lui aussi un temps  à la cité balnéaire de la mer du Nord. À l’orée des années 1970, le chanteur frôle la dépression suite à ses ennuis avec le fisc américain et son divorce coûteux avec Anna Gordy, la sœur de son manager Berry Gordy. Il s’exile à Londres où il mène une vie dissolue et sombre dans la drogue. C’est là qu’il rencontre un hôtelier d’Ostende, Freddy Cousaert avec lequel il se lie d’amitié. Parti à Ostende pour un séjour de quelques jours avec son fils Bubby, il y restera un an et demi, menant une vie saine et sportive, le temps de se refaire une santé et produire un tube planétaire, le célèbre « Sexual Healing ». Malheureusement, de retour aux États-Unis, il renoue avec ses démons, tombe en dépression et au bout du rouleau retourne vivre chez ses parents. C’est là, en 1984, qu’au cours d’une violente dispute son père l’abattra à coups de revolver. 


l’amour à travers les œuvres d’art : Heinrich Blücher et Hannah Arendt


Art, amour et engagement

      Qui a dit que la visite des musées et l’érudition intellectuelle et artistique étaient des activités artificielles qui éloignaient de la vie réelle et nous séparaient des êtres de chair et de sang ? La lettre envoyée en février 1934 par le militant révolutionnaire Heinrich Blücher à son amante du moment, la philosophe juive Hannah Arendt est là pour nous prouver le contraire. Heinrich et Hannah ont tous deux fui le nazisme et se sont réfugiés à Paris, elle en 1933 après son arrestation par la Gestapo et lui un peu plus tard après sa fuite en Tchécoslovaquie. Ils se rencontrent à l’occasion d’une conférence publique au printemps 1936 où ils vont vivre une histoire d’amour d’une intensité peu commune. Lui a alors 37 ans et elle 29 ans et elle sera bientôt séparée de son mari, le philosophe Günther Anders qui est sur le point d’émigrer à New York. Heinrich Blücher qui vivait à Paris dans une semi-clandestinité était un homme remarquable, intellectuel autodidacte très engagé politiquement il avait en tant que communiste participé à la révolte spartakiste de Berlin en 1919, s’était immergé pleinement dans le bouillonnement intellectuel et artistique de la République de Weimar et combattu le nazisme en prenant de grands risques avant d’être acculé à l’exil. De surcroît, c’était un bon orateur et un homme très séduisant. Il va apporter à Hannah Arendt une ouverture sur l’action politique et sur l’art qui aura une influence déterminante sur ses travaux futurs. À Paris, les deux amants courent les musées, les bibliothèques et les conférences entretiennent un dialogue intellectuel permanent et passionné. Leur amour est profond et Hannah, dans une lettre de février 1937 postée à son amant de Genève elle ira jusqu’à écrire :  « Vois-tu, très cher, j’ai toujours su, déjà quand je n’étais qu’une môme, que ce n’est que dans l’amour que je peux vraiment me réaliser. Et c’est pourquoi j’avais si peur de me perdre et qu’on me dévoie de mon indépendance et quand je t’ai rencontré, je n’avais plus peur. Après ce premier effroi qui n’était qu’une peur enfantine, jouer à l’adulte. Encore aujourd’hui, il me semble  incroyable que j’ai pu connaître les deux, le grand amour et l’identification avec la même personne. et je n’ai le premier que depuis que j’ai aussi l’autre.   Enfin je sais ce que c’est que le bonheur  »   Ils se marieront en 1940 juste avant leur départ ensemble pour les États-Unis via Lisbonne après l’emprisonnement d’Hannah par les autorités française lors de la rafle du Vel d’Hiv, puis internée au camp de Gurs.

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« Nous sommes des voyageurs semblables à Ulysse mais qui, contrairement à lui, ne savent pas qui ils sont ».        Hannah Arendt.

Hannah Arendt, Heinrich Blücher


 Paris, février 1937

     Chérie,

   Le corps de cette Aphrodite est le corps d’une femme mûre déjà marquée par les traces réelle d’un amour violent. Ce n’est pas une Aphrodite comme celles qui ont existé avant elle. Ce n’est pas une déesse comme chez les Grecs, Ce n’est pas une amante naturelle comme à la Renaissance.

   Cette Aphrodite est parée comme une servante de Vénus. Elle porte des bijoux sur son corps nu  mais qu’on ne s’y trompe pas, regarde comme le visage domine. Rembrandt découvre la femme, l’idéalise et montre qu’elle peut en même temps rester amante, épouse et hétaïre.

   Chérie, en te parlant de l’un de nos ancêtre et de son travail, je m’aperçois combien je parle de nous et surtout de toi.

     Je t’embrasses encore et encore,
     Je t’approche par mes baisers,
    Je veux être dans les bras, entre les cuisses, sur la bouche, sur les seins  et dans le ventre de ma femme.

     A toi, Heinrich

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     La relation entre ces deux fortes personnalités est dés l’origine marquée par l’art et la peinture en particulier, dans la première lettre prémonitoire qu’il envoie à Hannah en août 1937, Blücher  écrit : « Je regarde autour de moi, je me mets à ma matière, et cela me permet de vérifier uns remarque de Goethe : tu as déplacé, bousculé, tous mes pinceaux ». Dans une autre lettre en français du 6 novembre 1939 envoyée du camp d’internement où les autorités française l’avait placé, il lui écrit :  « Dans une de ces lettres anciennes qui me resteront toujours actuelles tu as fait remarquer que les lettres d’amour sont toujours d’une certaine monotonie. Bien sûr, mais quelle monotonie étonnante. Une monotonie comme les bruits de la mer. Plus on en écoute, plus on désire d’entendre. Une monotonie si élémentaire qu’elle donne d’espace, dans leur cadre “grandios”, à tous ces variations infinies de tout un monde, de toute une vie. »

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Rembrandt – Bethsabée au bain tenant la lettre de David, 1654 – Musée du Louvre

David et Bethsabée
    Le roi David, ayant surpris au bain la belle Bethsabée, femme d’Uri le Hittite, un soldat valeureux de son armée, en tombe éperdument amoureux, la fait venir au palais et s’unit à elle. Celle-ci tombe enceinte et craint le châtiment qui lui sera infligé par son mari lorsqu’il sera de retour. David donne alors l’ordre à Joab, le chef de son armée, d’élaborer un plan pour faire périr le mari gênant. Ce plan est mis à exécution et David est libre d’épouser Bethsabée. Bientôt l’enfant de leur union naît mais le comportement du roi, adultère et meurtrier, a mécontenté Dieu qui envoie le prophète Nathan informer David qu’en châtiment de ses crimes son enfant décédera. Après la repentance de David, un nouvel enfant naîtra de son union avec Bethsabée qui portera le nom de Salomon ( le pacifique) et deviendra roi d’Israël.
     La scène de la vie de Bethsabée le plus souvent représenté par les peintres est celle du bain, au moment où lui est présentée la lettre envoyée par le roi David dans laquelle celui-ci lui annonce son désir de la prendre pour épouse. Les tableaux le plus connus représentant cette scène sont ceux de Willem Drost et de Rembrandt, tous deux peint au cours de l’année 1654 et ceux de Franciabigio (1523), Jan Massys (1562) et de  Karl Brioullov (1832).

Le tableau de Rembrandt au Louvre
bethsabee-au-bain-tenant-la-lettre-de-david-1654-rembrandt1  Le tableau du Louvre est l’un des tableaux majeurs de Rembrandt, il montre Bethsabée à sa toilette profondément troublée par la teneur du message que lui a envoyé le roi David. La notice relative au tableau élaborée par le musée précise que le peintre a peint Bethsabée d’après un modèle vivant. Le modèle est sa nouvelle maîtresse, Henrdrickje Stoffels, entrée à son service après la mort de son épouse Saskia et la répudiation de son ancienne servante Geertghe, qui lui donnera une fille nommée Cornelia. Il semble que le thème de Bethsabée ait particulièrement fasciné les écrivains, Paul de Roux a écrit sur ce sujet « Une double absence » (Gallimard) et en 1938 Pierre Benoît, un « Bethsabée » réimprimé chez José Corti en 2010. Le dernier essai écrit est celui de  Claude Louis-Combet  « Bethsabée, au clair comme à l’obscur » dans lequel l’auteur pointe l’érotisme qui se dégage du tableau : « Le Maître aimait l’éclat solaire des chairs dénudées, les seins gonflés de vie, les cuisses palpitantes dans la lumière ». Curieusement, l’écrivain reprend l’idée exprimée par Heinrich Blücher dans sa lettre à Hannah Arendt lorsqu’il insistait sur l’image d’un « corps d’une femme mûre déjà marquée par les traces réelle d’un amour violent ». Paul de Roux qui décidément a beaucoup d’imagination, va encore plus loin en présentant Rembrandt comme une « bête de sexe » : « comme Pasiphaé, Hendricjke avait été visitée, et, dans les abysses de sa chair, travaillée d’une violence bestiale qui lui avait arrachée de longs gémissements ». Pour lui, « la ferveur sexuelle » qui habite le peintre permet également « la fusion du charnel et du spirituel [qui] consistait exclusivement dans la beauté de l’oeuvre ».

    La manière dont le corps de Bethsabée a été peint par Rembrand justifie-t-elle toutes ces outrances qui nous semblent être des fantasmes ? Ceux-ci nous éclairent plus sur l’état psychique de leurs auteurs que sur celui de Rembrand. Pour ma part la représentation du corps de Bethsabée est la représentation naturaliste d’un corps aimé que le peintre semble avoir eu du plaisir à longuement détailler jusque dans les détails à priori les moins esthétiques comme les plis de la peau. Comme le relève avec justesse Heinrich Blücher la Bethsabée du tableau n’est pas une représentation éthérée d’un idéal féminin désincarné à la façon d’un Botticelli mais la représentation sensuelle d’une femme réelle à la chair épanouie et triomphante que Rembrandt s’est complu à magnifier à un degré de réalisme tel qu’elle en devient provocante. Il faudra ensuite attendre Courbet pour arriver à un tel degré de réalisme provocateur. Quand aux traces d’un « amour violent » et d’une « violence bestiale », je n’en ai trouvé aucune. Ajoutons que la fascination qu’exerce le tableau tient beaucoup au contraste entre ce corps fait pour le plaisir qui s’expose sans pudeur et le regard empreint de doute et de tristesse qui se perd dans le vide.

Enki sigle


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Sète (anciennement Cette) : l’île singulière

Plan de la ville et du port de Cette en 1774 selon J. Jefferys

Plan de la ville et du port de Cette en 1774 selon J. Jefferys

Le port de Sète en 1845

Le port de Sète, le long du canal Royal, en 1845

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Vue d’ensemble du port de Sète aujourd’hui avec le cordon du Lido en haut à gauche, l’étend de Thau en arrière plan et le mont Saint-Clair qui domine la ville et le canal Royal qui relie la mer à l’étang de Thau.


Sète, l’île au singulier pluriel – photos Enki

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Le port de Sète vu du Mont Saint-Clair

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Sète, le port industriel

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Communication…

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Le canal Royal

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le cordon sablonneux du Lido entre étang de Thau et Méditerranée qui relie l’île  au cap d’Agde


Géométries amoureuses

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Pour agrandir l’une des photos, cliquer dessus. Les photos ensuite défilent


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C’est toi ? Gens de Sète


Gribouillage et embrouilles (déformations causées par mon IPhone en folie…)


Enfance


Gros chagrin

Nicolas-Bernard Lépicié - L'Enfant en pénitence

Nicolas-Bernard Lépicié (1735-1784) – L’enfant en pénitence

Petit morveux imbu de lui-même simplement parce qu’il commence à savoir dessiner

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Nicolas-Bernard Lépicié – Le jeune dessinateur, Musée du Louvre

Je préfère de ce peintre le charmant « Lever de Fanchon » de 1773, du musée de l’hôtel Sandelin à Saint-Omer…

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le style Louis XIV – I) le mobilier (hors les sièges)


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Hyacinthe Rigaud – Portrait de Louis XIV en costume de sacre, 1701

« L’art décoratif n’est pas seulement une dégradation des formes et des couleurs, il est aussi une histoire de la dégradation des matériaux : si la décoration du roi Soleil était « d’or pur, d’ébène, d’ivoire et de diamants » pour « épater » les « tyrans et leurs ambassadeurs », les imitateurs courtisans, princes et hobereaux utiliseront l’or demi-vierge et le faux marbre »  Yannis Tsiomis, Le Corbusier, L’Art décoratif d’aujourd’hui et « la loi du ripolin »

     L’art décoratif du règne de Louis XIV se devait participer par son luxe, son faste et ses dispositions stylistiques à la démonstration de puissance et de grandeur voulue par le monarque absolutiste qui gouvernait la France. C’est ainsi que la décoration intérieure se caractérisait par une rigidité classique et solennelle que renforçait l’utilisation de la symétrie, un sur-dimensionnement du mobilier et une exposition ostentatoire du luxe et du faste dans le but d’impressionner le visiteur. On a commencé par dorer les meubles de bois et à incurver les profils et les appuis et on a poursuivi par la mise en place de marqueteries complexes de bois rares, de métaux précieux et d’écailles. Enfin on garnira les pièces de structures de revêtements sculptés en bronzes dorés pour les renforcer et les mettres en valeur. Le style du mobilier et de la décoration intérieure va ainsi s’écarter de la rigueur architecturale et de ses principes de cohérence de la partie avec le tout et se développer de manière autonome et débridée.  Son inspiration était celle de l’Italie et de la Rome et la Grèce antiques. Sous l’impulsion du talentueux ébéniste royal, André-Charles Boulle (1642-1732), maître incontesté dans l’agencement et la pose des riches ornements de placages et d’incrustations d’écailles ou de métal (étain, laiton) et de l’incorporation d’éléments décoratifs en bronze doré, l’ébénisterie française devint la première d’Europe. Parmi les principaux concurrents de Boulle on comptait l’ébéniste Nicolas Sageot (1666-1731) qui s’inspirait pour ses motifs décoratifs de l’œuvre de Jean Berain, Dessinateur des Menus Plaisirs du Roi, et Antoine-Robert Gaudreaus, principal fournisseur du Garde-Meuble de la Couronne entre 1726 et 1746 qui réalisait lui aussi ses meubles d’après des dessins d’ornemanistes et travaillait principalement la ciselure du bronze. Il devait délaisser plus tard la marqueterie d’écaille au profit du placage de bois rares et utiliser le bois de violette dans ses œuvres (célèbres pièces que sont la commode de la chambre du roi et le médailler du cabinet intérieur du roi à Versailles.)

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Château de Versailles sous Louis XIV

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Vue du Plafond de la galerie des Glaces de Versailles par Charles Le Brun


Bureaux et tables

Bureaux plats

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André-Charles Boulle : ci-dessus, bureau plat réalisé vers 1715 pour le prince de Condé. Bâti de chêne, placage d’ébène, marqueterie de laiton et d’écaille, bronze doré, cuir. (Musée du Louvre). Ci-dessous, bureau plat en chêne et noyer avec placage écaille, ébène, laiton, ornements en bronze doré  dans les angles représentant des têtes de femmes, dimensions 198 x 93 cm (exposé au château de Vaux-le-Vicomte). 

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Détail du bureau plat du château de Chantilly présenté ci-dessus


Maurice Quentin de La Tour - Portrait en pied de la marquise de Pompadour

Maurice Quentin de La Tour – Portrait en pied de la marquise de Pompadour assise à uns table de milieu aux pieds entourés de garniture de bronze Boulle.

Tables de milieu

    La table de milieu est le nom que l’on donnait à la table de la salle à manger. Elle repose sur quatre pieds, sur fûts ou sur montants latéraux en forme de lyre, en as de coupe ou en éventail. Elle pouvait être massive comme les grandes table renaissances ou légères comme les tables de salon. Une table de milieu dont le piètement assez haut en fait un meuble d’appui est une table haute à ne pas confondre avec le guéridon ou la sellette qui sont de faible largeur.

Table de milieu en bois sculpté et doré. Époque Louis XIV – ceinture de quatre-feuilles dans des croisillons, partie centrale ajourée de rinceaux feuillagés, acanthe. Mascarons casqués à la façon des bronzes d’André Charles Boulle à chaque angle à la partie supérieure des pieds tronconiques avec balustres à feuillage, fleuris, lambrequins, godrons et rosaces. Entretoise de liaison des pieds à ressaut et feuillage. plateau de marbre Sarrancolin à triple gorge . (crédit Eloge de l’Art par Alain Truong)

table en marbre de rapport de la galerie d'Apollon.

Grande table de milieu Louis XIV en marbre de la galerie d’Apollon au Louvre.

Michel Barthélemy Ollivier - Souper du prince Louis François de Conti au palais du Temple, 1766

Michel Barthélemy Ollivier – Souper du prince Louis François de Conti au palais du Temple, 1766


Tables consoles

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Tables consoles, époque Louis XIV – ci-dessous, table aux pieds de bois richement sculptés et dorés surmontés d’un plateau de marbre livrée pour les vestibules du château de Marly, 1683.

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Jean-Marc Nattier - Louise-Elisabeth de France, infante d'Espagne, puis duchesse de Parme en habit de cour (1727-1759), 1761

Jean-Marc Nattier –  Louise-Elisabeth de France, infante d’Espagne, puis duchesse de Parme en habit de cour devant une table console en pieds de bois sculptés et dorés, 1761

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Table réalisée par Boulle entre 1670-1680 avec marqueterie de bois variés incrustés d’éléments en étain, laiton, corne et écailles de tortue.


le bureau dit « Mazarin »

Bureau_MazarinfrontLe bureau dit « Mazarin » résulte d’une évolution du cabinet traditionnel. Celui présenté ci-dessous est divisé en trois parties et repose sur huit pieds reliés quatre à quatre par une entretoise en X. Chaque ensemble de pieds supportent trois tiroirs. La partie centrale est en retrait pour pouvoir placer les jambes.

Niclas Sageot - Bureau à caissons

Bureau à caissons en marqueterie Boulle en contre partie attribué à Nicolas Sageot. Il ouvre à 6 tiroirs en caissons sur 3 rangs séparés par des traverses et un tiroir en ceinture surmontant un vantail en retrait. Il repose sur 8 pieds réunis quatre à quatre par deux entretoises en X. Les montants à pans en décrochement. Le plateau marqueté est cerné d’une lingotière en bronze ciselé et doré à décor de palmettes et feuilles d’acanthe.

Bureau à caissons en marqueterie Boulle en contre partie. Attribué à Nicolas Sageot (1666-1731). Epoque Louis XIV


Bureaux « brisés » (un bureau est dit « brisé » lorsque le plateau s’ouvre en interrompant le décor)

Alexandre-Jean Oppenordt (1639-1715), hollandais naturalisé français en 1679, ébéniste ordinaire du roi en 1684 - bureau brisé (un bureau est dit « brisé » lorsque le plateau

    Alexandre-Jean Oppenordt (1639-1715), hollandais naturalisé français en 1679, ébéniste ordinaire du roi en 1684 – bureau brisé en marqueterie d’écaille et de cuivre qui faisait partie d’une paire de deux bureaux identiques destinés au petit cabinet du roi, 1685.

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    Les artisans hollandais étaient nombreux dans les ateliers de menuiserie. Ils logeaient au Louvre et étaient dénommés « menuisier en ébène, faiseur de cabinets du Roi ». C’est en Hollande et dans les pays germaniques qu’était née la technique de précision qui consistait à rapporter sur la structure porteuse du bâti réalisée en bois courant en sapin, chêne ou châtaignier un habillage fait de panneaux en bois précieux plaqués. Ce bois rapporté était souvent de l’ébène, importé d’Afrique et connu en Europe depuis le XIIe siècle, que l’on avait réussi à travailler en feuilles minces au XVIIe siècle. (voir ce cabinet en ébène réalisé par l’ébéniste allemand Georg Jungmair vers1600-1610). C’est parce que l’essence la plus souvent utilisée était l’ébène que l’on appelé ce nouveau métier, ébénisterie.. Jusque là, les métiers du bois se répartissaient en deux corporations, celle des charpentiers, pour le gros-œuvre, et celle des menuisiers pour les objets plus petits (meubles, huisserie, parquet, etc…). En 1743 fut créée à Paris une nouvelle corporation, celle des ébénistes qui regroupait en 1789, 1.142 membres, principalement concentrée au faubourg Saint-Antoine.

Le bureau brisé semi ouvert et l’un des motifs de Jean Bérain qui aurait pu inspirer l’ébéniste

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cabinets

louvre-cabinet en ébène du milieu du XVIIe siècle

Le début du XVIIe siècle est capital dans l’histoire du mobilier français puisqu’apparaît une nouvelle technique d’origine germanique, l’ébénisterie. Ce procédé consiste à dissimuler le bâti de menuiserie d’un meuble exécuté en sapin ou en chêne, au moyen d’un placage de bois plus précieux, à l’origine l’ébène, d’où le nom d’ébénisterie. Le cabinet d’ébène est un meuble typique du XVIIe siècle parisien. Ce type de meuble est toujours de grande dimension, très architecturé et repose sur un haut support indépendant et assorti. Le cabinet du Louvre date du milieu du XVIIe siècle et présente un décor abondant obtenu dans l’ébène. Le grand bas-relief du vantail de gauche représente Horatius Coclès défendant l’entrée du pont Sublicius à Rome, contre l’armée du roi Porsenna. Sur le vantail de droite, le bas-relief met en scène les compagnons d’Horatius Coclès en train de couper le pont. Aux angles supérieurs se trouvent deux niches abritant des statuettes en ronde-bosse représentant Mars et Minerve, divinités guerrières en lien avec le sujet des vantaux. Le cabinet du Louvre fait partie de la série la plus luxueuse de ce type de cabinets en ébène. A l’intérieur, ce meuble présente des petites niches et une multitude de tiroirs séparés par des colonnettes de corail d’une grande préciosité. Ce petit monde s’ouvre comme un décor de théâtre. (Crédit musée du Louvre, Parcours Arts décoratifs)

Cabinet sur piétement d'une paire. Paris vers 1690-1710. A.-C Boulle, ébéniste et bronzier. Bâti de chêne, bois résineux et noyer, placage d'ébène, marqueterie d'écaille, de lai

Boulle, vers 1690-1710 – Cabinet sur piétement d’une paire. Bâti de chêne, bois résineux et noyer, placage d’ébène, marqueterie d’écaille, de laiton et d’étain, bronze doré. Musée du Louvre

Boulle, vers 1690-1710 – cabinet sur piètement Bâti de chêne, bois résineux et noyer, placage d’ébène, marqueterie d’écaille et de corne teintée, de laiton et d’étain, bronze doré (Musée du Louvre)


armoires & bibliothèques

armoire à 2 corps, 1617 (musée du Louvre)     L’armoire à un seul corps et à deux portes est un meuble novateur au début du XVIIIe siècle. Jusque là, comme le montre la photographie de gauche qui représente une armoire réalisée en 1617, les armoires étaient bâties à deux corps et à quatre portes. Sous le règne de Louis XIV, Boulle devint un spécialiste incontesté de la fabrication des armoires à un seul corps et à deux portes qu’il élevait au rang de véritables œuvres d’art grâce à ces incorporation de panneaux de marqueterie et d’éléments en bronze doré.

Armoire dite « aux perroquets » à décor de marqueterie florale de bois polychrome sur fond d’écaille réalisée par Boulle entre 1680-1700 qui met en œuvre les trois techniques utilisés par l’ébéniste : marqueterie florale de bois polychrome, marqueterie de métal et utilisation du bronze doré. (musée du Louvre)

Armoire dite « aux perroquets » : panneau latéral représentant un perroquet et panneau floral de l’une des portes.

Deux armoires dont deux bibliothèques (celles du centre et de droite) de la fin du XVIIe siècle (Louis XIV/Régence) attribuée à Nicolas Sageot (1666-1731)


Commodes

André-Charles Boulle - commode forme tombeau dite Mazarine

    André-Charles Boulle – commode forme tombeau dite Mazarine, bâti de chêne, placage d’ébène avec marqueterie d’écailles de tortue et incrustations de laiton, adjonction d’éléments de renforcement décoratifs en bronze doré, plateau de marbre marbre griotte, 1708-1709 – Cette commode fait partie d’une paire commandée à la fin du règne de Louis XIV pour sa chambre au Grand Trianon. Ces pièces sont les seuls meubles conservés qui ont été assurément réalisées pour le Roi par le célèbre ébéniste André-Charles Boulle. Leur forme étrange, qui évoque un coffre glissé sous une table en fait les prototypes d’un meuble qui se développera au 18e siècle : la commode.
Par ailleurs, le profil des tiroirs, l’un convexe, l’autre concave, qui atteste de la maîtrise de la technique du placage, anonce le style rocaille qui fera sien ce jeu de courbes et de contrecourbes. Toutefois elles sont encore marquées par le goût du règne de Louis XIV pour les matériaux riches et les forts contrastes de couleurs : rinceaux dorés de laiton, brun sombre de l’écaille de tortue, or des puissantes figures ailées de bronze, rouge de la tablette de marbre griotte.  (crédit Château de Versailles).

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Antoine-Robert Gaudreaus, ébéniste du Garde-Meuble de la Couronne (vers 1682-1746) – Commode à deux tiroirs sans traverse et à encoignures latérales fermées par des vantaux, plateau en marbre, panneaux de laque japonaise et vernis parisien, 1744.  La laque japonaise est rare à cette époque. Celle de la commode provient d’un paravent à six feuilles conservé dans la collection de Louis XIV et que le Garde-Meuble fournit au marchand-mercier Thomas-Joachim Hébert, l’un des rares à savoir amincir les panneaux pour les utiliser sur des meubles galbés. On sait qu’avec les vestiges de ce paravent, Gaudreaus réalisa la commode de Louis XV, mais aussi deux encoignures pour l’appartement de la reine et un grand bureau pour le cabinet de travail du roi. Les bronzes dorés dessinent trois cartouches en façade, le plus extérieur se compose de feuilles de roseau, l’autre, intérieur, entremêle feuilles et joncs, le troisième, en bas, se referme sur une feuille d’acanthe. De longues chutes enfin ornent les pieds. Entre ces bronzes alternent des zones de laque noire du Japon à décor polychrome et or de fleurs et de fruits, et des zones en vernis de Paris imitant la laque. On sait que pour le travail du vernis, Hébert était notamment en relation avec les Martin. (Crédit Société des Amis du Louvre)

commode double à armoires d'encoignure, Bâti en chêne et résineux, placage de palissandre et noyer ondé, bronze doré, marbre de Rance, vers 1725

Commode double à armoires d’encoignure, Bâti en chêne et résineux, placage de palissandre et noyer ondé, bronze doré, marbre de Rance, vers 1725 – Cette commode, destinée à une chambre de parade, est extraordinaire à plus d’un titre. Sa taille imposante en fait sans doute la plus grande commode du XVIIIe siècle français : elle mesure près de trois mètres de long, alors qu’une commode de belle qualité dépasse rarement la moitié ! Son plateau de marbre de Rance, d’une seule pièce, est à lui seul un tour de force ; sa découpe puissamment moulurée suit le mouvement en arbalète de la façade qui se poursuit sur les côtés. Le meuble ne repose que sur quatre pieds, crânement campés dans des sabots de bronze doré à pattes d’ours, dont les griffes s’étalent largement sur le sol ! Sa structure n’est pas moins exceptionnelle : le bâti de cette « commode double » comporte quatre tiroirs répartis sur deux rangs, séparés par un trumeau central, et encadrés aux deux extrémités de deux petites « armoires d’encoignure » ouvrant à un battant. créateurs pressentis : Charles Cressent (1685-1767) ou Antoine-Robert Gaudreaus (v. 1682-1746) – (crédit Musée des Arts décoratifs)

Commode de Louis XIV à Trianon André-Charles Boulle - Bâti de résineux, placage d'ébène, marqueterie d'écaille et de laiton, bronze doré, margre griotte, Paris, 1708 (Versailles)


instruments de musiques
clavecin

clavecin décoré par Claude Audran II, mécanisme de Ruckers

Clavecin décoré par Claude Audran III, mécanisme de Ruckers


Le lit

    Le lit est un meuble de grand prix au XVIIe siècle, décrit avec précision dans les inventaires. Louis XIII en possédait un avec du damas violet et orné de larges broderies d’or, Richelieu en avait un recouvert de satin blanc et de broderies d’or et Mazarin en détenait plusieurs. Le lit était transporté lors des déplacements, il suivait son propriétaire, démonté et rangé dans des malles en cuir. Souvent monumental, il était placé dans un angle de la chambre. L’espace entre le lit et le mur était appelé la « ruelle » et servait de lieu de réunion privée puisqu’il était d’usage de recevoir chez soi, allongé sur son lit.  (crédit Louvre)

à gauche : lit à la française à courtines (tentures), du château d’Effiat (musée du Louvre), époque LOUIS XIII – début de Louis XIV . On retrouve la structure cubique à la française des lits Louis XIII avec 4 quenouilles surmontées d’un « ciel de lit » également appelée « impériale ». Cette structure se maintiendra jusqu’à la fin du XVIIe siècle. À droite, exemple de « lit à la duchesse » apparu à la fin du XVIIe siècle qui est un grand lit d’apparat sans quenouilles surmonté d’un dais rectangulaire fixé au chevet de tête appelé le ciel qui couvre l’ensemble de la couche. Des lambrequins de tissus brodés cachent sa structure et il est parfois orné de beaux panaches qui adoucissent les angles ou d’un fronton. On ajoute ensuite des rideaux ou courtines qui tombent du ciel de lit.

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Château de Versailles – le lit de Louis XIV


Motifs des décors

la redécouverte des fresques antiques

    Les artistes de la  Renaissance s’étaient passionnés pour la redécouverte des vestiges de l’antiquité et en particulier des décors qui figuraient sur le fresques des intérieurs antiques romains mis à jour lors de fouilles. Ces décors complexes qui se composent d’architectures fantastiques, de paysages, de mises en scène de personnages d’allures parfois mi-humaines, mi-animales, d’entrelacs de feuillages et de fleurs qui s’enroulent sur elles-mêmes seront appelés « grotesques ».  Ils influenceront l’art décoratif jusqu’au début du XIXe siècle.

Antonio Tempesta - Florence, plafond du 1er corridor de la Galerie des Offices, entre 1579 et 1581

Antonio Tempesta – Florence, plafond du 1er corridor de la Galerie des Offices, entre 1579 et 1581


Jean Berain (1637-1711), Une vie dédiée à l’ornement

Gravure de Jean Bérain père

Gravure de Jean Berain pour un habit créé par lui

Jean Berain.jpg   Successeur de Charles Le Brun comme premier décorateur à la cour de Louis XIV pour laquelle il dessinait les décors d’opéra, des fêtes et manifestations diverses, les habits, les motifs de tapisserie, de lambris et de plafonds, les pièces d’orfèvrerie et même les vaisseaux de la flotte royale, Jean Berain, aquarelliste, dessinateur, graveur, décorateur de théâtre, fut l’un des plus grands ornemaniste de son temps, renouvelant l’art des grotesques et des arabesques jusqu’à lui basé principalement sur la représentation de la feuille d’acanthe par la promotion d’un style plus léger d’entrelacs, de festons et de singeries. La diffusion de ses oeuvres par la gravure et les estampes lui assura une renommée internationale, notamment à la cour de Suède (crédit Catherine Auguste)

Les grandes feuilles d’acanthe, qui dans les premiers projets de Berain (1667) jouaient encore un rôle important, furent plus tard supplantées en grande partie par d’autres éléments décoratifs, notamment un jeu de bandes. Cette estampe mettant en scène des jeux et des singeries reste en dépit de la petitesse des personnages, d’une grande clarté dans sa composition. Ici Berain se rapproche de la tradition des arabesques de la renaissance italienne par sa composition. Ses estampes ont été éditées à des dates variables en France mais plutôt tardivement dans la vie de l’artiste (la grande majorité de l’œuvre est publiée vers 1690 et surtout vers 1703-1710). Plus important peut-être encore pour leur diffusion est le fait qu’elles aient été copiées à Augsbourg et aux Pays-Bas (crédit Catherine Auguste).

Jean Berrain, planche gravée, modèle d_éléments décoratifs pour meubles Boulle

Jean Berrain, planche gravée, modèle d’éléments décoratifs pour meubles Boulle

Estampe de Berain

Dessin par Jean Bérain – Bibliothèque nationale

Jean Berain : Poupe du vaisseau Soleil Royal (1670) et proue du vaisseau Le Volontairellon


Claude III Audran (1658-1734), la légéreté et la finesse

    Peintre du roi et conservateur du Palais du Luxembourg, il s’est spécialisé dans les décorations murales et a créé des tapisseries et des panneaux décoratifs d’un style léger… Il participa en 1700-1701 au décor de la Ménagerie de Versailles et à la chapelle de Versailles, ainsi qu’aux châteaux de Fontainebleau, d’Anet, de Meudon, aux Invalides et aux Gobelins. En 1704, il décore le nouvel appartement de la duchesse du Maine à Sceaux et en 1709, exécute un décor de singeries pour le roi Louis XIV au château de Marly. Ce décor, aujourd’hui détruit, est connu par des dessins préparatoires. Beaucoup de ces travaux décoratifs ont été détruits. Mais, heureusement, bon nombre de tapisseries pour lesquelles il donna des cartons ont été conservées. Par ailleurs, le collectionneur suédois Cronstedt acheta, à la mort d’Audran, son fond d’atelier, soit plus de 2 000 dessins. Ils appartiennent aujourd’hui aux collections du Nationalmuseum de Stockholm. Audran eut comme collaborateurs de ses grands décors, les plus grands artistes confirmés de son époque comme son ami le peintre animalier Jean-Baptiste Oury ou encore Lagillière et Desportes. Il employa, à ses débuts, Watteau qu’il fit travailler comme apprenti. L’artiste s’est imposé comme le propagateur des décors arabesques remis à la mode par Jean Berain, mais sa manière était « un peu différente de celle de M. Berain ; elle est plus délicate et plus svelte » précise l’envoyé de Suède en France, D. Cronström.  (crédit Wikipedia)

Claude Autran III - Arabesque sur fond or, vers 1700

Claude Autran III – Arabesque sur fond or, vers 1700

Claude III Audran - ensemble de 6 panneaux allégoriques sur le thème des 12 mois grotesques, de Claude Audran III, copie des panneaux pour la tenture réalisée pour Meudon

Claude III Audran – ensemble de 6 panneaux allégoriques sur le thème des 12 mois grotesques, copie des panneaux pour la tenture réalisée pour Meudon


« Where Have All the Flowers Gone ? » (Où vont les fleurs ?) interprétée par Marlene Dietrich – chanson de l’opposition à la guerre du Vietnam


     Émouvante et merveilleuse Marlene Dietrich qui a eu le courage de s’opposer à ce qu’était devenu son pays et de choisir un exil de résistance et de combat.

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Marlene Dietrich – « Où vont les fleurs ?« , 1962

    « Où vont les fleurs ? » est une reprise en français (texte de R. Rouzaud et de F. Lemarque) de « Where Have All the Flowers Gone ? », une chanson composée et écrite en 1955 par Pete Seeger, le barde de la musique folk américaine, à partir de Koloda Douda, une comptine russe appartenant au folklore cosaque, bâtie sur une suite de questions et de réponses, qu’il avait découvert en lisant le roman de Cholokov, le Don paisible.

А иде ж гуси?
В камыш ушли.
А иде ж камыш?
Девки выжали.
А иде ж девки?
Девки замуж ушли.
А иде ж казаки?
На войну пошли

Et où sont les oies ?
Parties dans les joncs.
Et où sont les joncs ?
Les filles les ont coupés.
Et où sont les filles ?
Mariées avec leurs hommes.
Et où sont leurs Cosaques ?
Partis à la guerre.

      Remisée au placard durant plusieurs années, la chanson est redécouverte en 1960 par le chanteur et musicien folkloriste Joe Hickerson qui complète le texte de Seeger et en fait l’hymne pacifiste universel interprétée par de nombreux artistes de par le monde qu’elle est devenue aujourd’hui. C’est en juillet 1962 que Marlene Dietrich sort une première version en français en disque 45 tours puis une version en allemand, « Sag mir, wo die Blumen sind », en octobre de la même année, lors d’un gala de l’UNICEF à Dusseldorf (texte de Max Colpet). Pete Seeger déclarait que cette version allemande « sonne mieux que la mienne anglaise ». Pour ma part, après avoir écouté de nombreuses versions en français (Francis Lemarque, Dalida), en anglais (Pete Seeger, Joe Hickerson, Peter, Paul and Mary, Joan Baez) et en allemand (Marlene Dietrich, Nana Mouskouri, Hildegard Knef). Je trouve que ce sont les interprétations en français et en allemand de Marlene Dietrich qui, par la fragilité, la suavité et la douceur de sa voix empreinte d’une profonde nostalgie, les dépassent de très loin. La chanson débute et se termine par un chuchotement à notre oreille et, lorsqu’il est question des soldats morts au combat, empreinte une tonalité semblable à un sanglot. Même les maladresses de son interprétation ajoutent un sentiment de vérité et de sincérité qui tranche avec les interprétations désincarnées des chanteurs trop professionnels. Une interprétation qui me donne la chair de poule… Cette chanson a été très utilisée par les opposants à la guerre du Vietnam. Elle a été classée en 2010 par le magazine britannique New Statesman comme l’une des « 20 plus grandes chansons politiques » de tous les temps…              (crédit Wikipedia)

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    À combien de manifestations contre la guerre menée par les USA avons nous participé durant cette période et combien de pétitions avons nous fait signé avant de les remettre à l’ambassade américaine. Il existait alors un sentiment d’injustice, d’indignation et de révolte qui faisait comme la jeune fille de la photo suivante l’a plus tard déclaré que nous nous sentions viscéralement contraints de réagir. Cela était lié à l’état d’innocence qui  était alors le nôtre. Les temps ont bien changés, nous sommes devenus résignés et fatalistes. Combien de manifestants seraient présents aujourd’hui pour manifester contre les guerres au Moyen-Orient ? Il est vrai que sur le plan idéologique, tout, depuis,  s’est brouillé…


la jeune fille à la fleur – Manifestation du 21 octobre 1967 à Washington - photo Marc Riboud
  – Manifestation du 21 octobre 1967 à Washington – photo Marc Riboud.
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« Je ne me rappelle pas comment j’ai entendu parler de la manifestation au Pentagone, mais je savais que c’était une chose à laquelle je devais participer. Je me devais de dénoncer cette horrible guerre ».             Jan Rose Kasmir, 17 ans à l’époque.
Lyrics, paroles
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Where have all the flowers gone ?                        Où vont les fleurs ?
 °°°
Where have all the flowers gone ?                  Qui peut dire où vont les fleurs
Long time passing                                                 du temps qui passe ?
Where have all the flowers gone ?                  Qui peut dire où sont les fleurs
Long time ago                                                         du temps passé ?
Where have all the flowers gone ?                  Quand à la saison jolie,
Young girls picked them every one                 les jeunes filles les ont cueillies,
When will they ever learn ?                              Quand saurons-nous un jour,
When will they ever learn ?                              Quand saurons-nous un jour ?
 °°°
Where have all the young girls gone ?           Qui peut dire où vont les filles
Long time passing                                                du temps qui passe ?
Where have all the young girls gone ?           Qui peut dire où sont les filles
Long time ago                                                         du temps qui passé ?
Where have all the young girls gone ?           Quand va le temps des chansons, 
Gone to young men every one                          se sont données aux garçons,
When will they ever learn ?                              Quand saurons-nous un jour,
When will they ever learn ?                              Quand saurons-nous un jour ?
°°°
Where have all the young men gone ?           Mais où vont tous les soldats
Long time passing                                                 du temps qui passe ?
Where have all the young men gone ?           Mais où sont tous les soldats
Long time ago                                                        du temps passé ?
Where have all the young men gone ?           Sont tombés dans les combats, 
They are all in uniform                                      et couchés dessous leur proie,
When will they ever learn ?                             Quand saurons-nous un jour,
When will they ever learn ?                             Quand saurons-nous un jour ?
 °°°
Where have all the soldiers gone ?                Il est fait de tant de croix, 
Long time passing                                                le temps qui passe,
Where have all the soldiers gone ?                Il est fait de tant de croix,
Long time ago                                                       le temps passé ?
Where…                                                                  Pauvres tombes de l’oubli,
                                                                                                     les fleurs les ont envahies,
                                                                                  Quand saurons-nous un jour,
                                                                                  Quand saurons-nous un jour ?
 °°°
     Qui peut dire où vont les fleurs
     du temps qui passe ?
     Qui peut dire où sont les fleurs
     du temps passé ?
     Quand à la saison jolie,
     les jeunes filles les ont cueillies
     Quand saurons-nous un jour,
     quand saurons-nous… jamais ?

°°°

   Et maintenant la version en anglais : « Where Have All the Flowers Gone ? » qui me semble malheureusement assez plate au niveau de l’interprétation sans que je sache si cette impression est produite par la structure de la langue anglaise qui se prêterait moins à l’expression de sentiments romantiques ou par le manque de conviction de la chanteuse…


 « Sag Mir Wo Die Blumen Sind »

     L’interprétation en allemand est aussi magnifique mais, consonances de la langue allemande obligent, moins intimiste et moins fluide que l’interprétation française. Dans cette version chaque mot, chaque syllabe se singularise tel un papillon qui se dégagerait de l’essaim qu’est le texte et viendrait se poser avec une infinie délicatesse tout près de notre oreille.
    Quelle chance, en tant qu’européen, de pouvoir disposer d’une culture à multiples facettes qui tel un diamant taillé permet de capter toutes les lumières, les synthétiser et les diffuser dans toutes les directions…

Sag mir wo die Blumen sind,                         Sag wo die Soldaten sind
wo sind sie geblieben                                      wo sind sie geblieben?
Sag mir wo die Blumen sind,                         Sag wo die Soldaten sind,
was ist geschehen ?                                          was ist geschehen ?
Sag mir wo die Blumen sind,                         Sag wo die Soldaten sind,
Mädchen pflückten sie geschwind               über Gräben weht der Wind
Wann wird man je verstehen,                       Wann wird man je verstehen ?
wann wird man je verstehen ?                     Wann wird man je verstehen ?

Sag mir wo die Mädchen sind,                      Sag mir wo die Gräber sind,
wo sind sie geblieben ?                                   wo sind sie geblieben ?
Sag mir wo die Mädchen sind,                      Sag mir wo die Gräber sind,
was ist geschehen ?                                         was ist geschehen ?
Sag mir wo die Mädchen sind,                      Sag mir wo die Gräber sind,
Männer nahmen sie geschwind                    Blumen wehen im Sommerwind
Wann wird man je verstehen ?                     Wann wird man je verstehen ?
Wann wird man je verstehen ?                     Wann wird man je verstehen ?

Sag mir wo die Männer sind                         Sag mir wo die Blumen sind,
wo sind sie geblieben ?                                   wo sind sie geblieben ?
Sag mir wo die Männer sind,                         Sag mir wo die Blumen sind,
was ist geschehen ?                                          was ist geschehen ?
Sag mir wo die Männer sind,                         Sag mir wo die Blumen sind,
zogen fort, der Krieg beginnt,                        Mädchen pflückten sie geschwind
Wann wird man je verstehen ?                     Wann wird man je verstehen ?
Wann wird man je verstehen ?                     Wann wird man je verstehen ?


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Julia Kristeva : les Nouvelles maladies de l’âme


Capture d_écran 2017-07-10 à 10.30.23     « La maladie de l’âme… la belle expression platonicienne n’a de cesse d’être d’actualité. Non seulement elle est prompte à revenir d’époque en époque, mais elle semble particulièrement friande de la nôtre. Que cette maladie désigne une vague tristesse, un taedium vitae, ou, plus grave, une dépression, elle implique tout à la fois la souffrance morale et la souffrance physique. L’âme et le corps sont divisés mais se retrouvent dans la douleur si bien que « la maladie de l’âme vient de ce que nous avons un corps ».   (Extrait de la présentation du livre de J. Pigeaud « La maladie de l’âme ».)


Julia Kristeva.pngJulia Kristeva

Les nouvelles maladies de l’âme, Extrait : Les nouveaux patients existent-ils ?

a199 L’expérience quotidienne semble démontrer une réduction spectaculaire de la vie intérieure. Qui a encore une âme aujourd’hui ? On ne connaît que trop le chantage sentimental digne de feuilletons télévisés, mais il n’exhibe que l’échec hystérique de la vie psychique, bien connu par l’insatisfaction romantique et le vaudeville bourgeois. Quant au regain d’intérêt pour les religions, on est en droit de se demander s’il résulte d’une recherche ou, au contraire, d’une pauvreté psychique qui demande à la foi une prothèse d’âme pour une subjectivité amputée.

     Car le constat s’impose : pressés par le stress, impatients de gagner et de dépenser, de jouir et de mourir, les hommes et les femmes d’aujourd’hui font l’économie de cette représentation de leur expérience qu’on appelle une vie psychique. L’acte et sa doublure, l’abandon, se substituent à l’interprétation du sens.

    On n’a ni le temps ni l’espace nécessaire pour se faire une âme. Le simple soupçon d’une pareille dérision paraît dérisoire, déplacé. Ombiliqué sur son quant à soi, l’homme moderne est un narcissique peut-être douloureux mais sans remord. La souffrance le prend au corps — il somatise. Quand il se plaint, c’est pour mieux se complaire dans la plainte qu’il désire sans issue. S’il n’est pas déprimé, il s’exalte d’objets mineurs et dévalorisés dans un plaisir pervers qui ne connait pas de satisfaction. Habitant d’un espace et d’un temps morcelés et accélérés, il a souvent du mal à se reconnaître une physionomie. sans identité sexuelle, subjective ou morale, cet amphibien est un être de frontière, un « borderline » ou un « faux-self ». Un corps qui agit, le plus souvent même sans la joie de cette ivresse performative. L’homme moderne est en train de perdre son âme. Mais il ne le sait pas, car c’est précisément l’appareil psychique qui enregistre les représentations et leurs valeurs signifiantes pour le sujet. Or, la chambre noire est en panne.

     Bien entendu, la société dans laquelle l’individu moderne s’est formé ne le laisse pas sans recours. Il en trouve un, parfois efficace, dans la neurochimie : les insomnies, les angoisses, certains accès psychotiques, certaine dépressions s’en trouvent soulagés. Et qui aura à y redire ? Le corps conquiert le territoire invisible de l’âme. Dont acte. Vous n’y êtes pour rien. Vous êtes saturés d’images, elles vous portent, elle sous remplacent,vous rêvez. Ravissement de l’hallucination : plus de frontières entre le plaisir et la réalité, entre le vrai et le faux. Le spectacle est une vie de rêve, nous en voulons tous. Ce « vous », ce « nous » existe-t-il ? Votre expression se standardise, votre discours se normalise. D’ailleurs avez-vous un discours ?

      Quand vous n’êtes pas pris en charge par la drogue, vous êtes « pansés » par les images. Vous noyez vos états d’âme dans le flux médiatique, avant qu’ils ne se formulent en mots. L’image a l’extraordinaire puissance de capter vos angoisses et vos désirs, de se charger de leur intensité et d’en suspendre le sens. Ça marche tout seul. la vie psychique de l’homme moderne se situe désormais entre les symptômes somatiques (la maladie avec l’hôpital) et la mise en image des ses désirs (la rêverie devant la télé). Dans cette situation, elle se bloque, s’inhibe, se meurt. Pourtant, on ne voit que trop bien les bénéfices d’un tel réglage. Plus encore qu’une commodité ou une nouvelle variante de l’« opium du peuple », cette modification de la vie psychique préfigure peut-être une nouvelle humanité, qui aura dépassé, avec la complaisance psychologique, l’inquiétude métaphysique et le souci pour l’être. N’est-ce pas fabuleux, quelqu’un qui se satisfait d’une pilule et d’un écran.

    L’ennui, c’est que le trajet d’un tel surhomme est parsemé d’embûches. Difficultés relationnelles et sexuelles, symptômes somatiques, impossibilité de s’exprimer et malaise engendré par l’emploi d’un langage qu’on finit par ressentir « artificiel », « vide » ou  « robotisé », conduisent à de nouveaux patients sur le divan de l’analyste. Ils ont souvent l’apparence des analysants « classiques ». mais sous les allures hystériques et obsessionnelles percent vite les « maladies de l’âme » qui évoquent, sans s’y confondre, les impossibilités des psychotiques à symboliser des traumas insoutenables. Les analystes sont conduits dés lors à inventer de nouvelles nosographies qui tiennent compte des « narcissismes » blessés, des « fausses personnalités », des « états limites », des « psychosomatiques ». par delà le différences de ces nouvelles symptomatologies, un dénominateur commun les réunit : la difficulté à représenter. Qu’elle prenne la forme du mutisme psychique ou qu’elle essaie divers signaux ressentis comme « vides » ou « artificiels », cette carence de la représentation psychique entrave la vie sensorielle, sexuelle, intellectuelle et peut porter atteinte au fonctionnement biologique lui-même. L’appel est fait alors au psychanalyste, sous des formes déguisées, à restaurer la vie psychique pour permettre une vie optimale au corps parlant.

    Ces nouveaux patients sont-ils produits par la vie moderne qui aggrave les conditions familiales et les difficultés infantiles de chacun et les transforme en symptômes d’une époque ? Ou bien la dépendance médicale et la ruée vers l’image seraient-elles les variantes contemporaines de carence narcissiques propres à tous les temps ? Enfin, s’agit-il d’un changement historique des patients, ou plutôt d’un changement dans l’écoute des analystes qui affinent leur interprétation de symptomatologies auparavant négligées ? […] Il n’en reste pas moins qu’un analyste qui ne découvre pas, dans chacun de ses patients, une nouvelle maladie de l’âme, ne l’entend pas dans sa véritable singularité. De même, en considérant que, par-delà les nosographies classiques et leur nécessaires refontes, les nouvelles maladies de l’âme sont des difficultés ou des incapacités de représentation psychique qui vont jusqu’à mettre à mort l’espace psychique, nous nous plaçons au cœur même du projet analytique.

Julia Kristeva, Les Nouvelles maladies de l’âmeédit. Fayard, 1993.

Michael Kenna - Vidal Cain, Jardin des Tuileries, Paris, France. 2,010

le Cain d’Henri Vidal au Jardin des Tuileries, photo de Michael Kenna, 2010


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