Conduites à risques : la parabole du corbeau charognard


l’Aventureux et l’Aventurier

corbeau.jpg

     Je roule sur une voie de contournement de l’agglomération. Cette voie est très encombrée en début et fin de journée aux heures d’entrée et de sortie des entreprises et des bureaux mais à cette heure de la journée la circulation est fluide, les véhicules sont espacés d’une quinzaine de mètres environ et roulent à une vitesse rapide. Soudain, dans le champ de vision de mon pare-brise, je vois un corbeau s’envoler du bas-côté de la voie juste après le passage du véhicule qui me précédait, se poser sur la route, donner quelques coups de bec nerveux sur ce qui semble être la dépouille d’un petit animal sur le sol avant de s’envoler précipitamment pour échapper à mes roues. La scène n’a duré que deux à trois secondes. Jetant un coup d’œil dans mon rétroviseur, je vois le volatile répéter la même scène avant d’échapper de justesse au véhicule qui me suit.
       Depuis combien de temps se livrait-il à ce jeu macabre dans l’entre-deux qui sépare le plaisir et la mort ? J’imaginais la torture mentale subie par cet animal tiraillé entre le désir irrépressible d’apaiser sa faim ou de goûter à ce succulent festin qui lui fait prendre tous les risques et son réflexe de survie qui lui ordonnait de s’échapper au plus vite. Une becquetée de plus, une mauvaise appréciation de la vitesse du véhicule qui se précipitait sur lui et c’était la mort assurée : « S’il vous plait, encore un instant, Monsieur le bourreau… ». Cela m’a rappelé l’histoire de Blanquette, la chèvre de Monsieur Seguin citée par Alphonse Daudet dans les Lettres de mon moulin dont l’un des passages m’avait particulièrement ému lorsque j’étais enfant. C’était celui dans lequel l’auteur décrivait la petite chèvre se battre courageusement contre le loup durant une grande partie de la nuit — bien que n’ayant aucune illusion sur la fin du combat — pour pouvoir bénéficier encore un peu, avant de mourir, du plaisir de déguster ces succulents brins d’herbe tendre qu’elle était venue chercher dans la montagne :  « Ah ! la brave chevrette, comme elle y allait de bon cœur ! Plus de dix fois, je ne mens pas, (…), elle força le loup à reculer pour reprendre haleine. Pendant ces trêves d’une minute, la gourmande cueillait en hâte encore un brin de sa chère herbe ; puis elle retournait au combat, la bouche pleine… Cela dura toute la nuit. »

chevre07

     Cette histoire m’a fait penser à certaines conduites à risques sportives ou comportementales prisées par certains jeunes qui les mènent à approcher la mort au plus près. Dans l’Aventure, le Sérieux et l’Ennui, Vladimir Jankélévitch distingue, dans la pratique de l’Aventure, le profil de l’Aventureux de celui de l’Aventurier. L’Aventureux est celui qui s’engage dans l’Aventure sans idée préconçue ni calcul et qui de ce fait accepte le surgissement de l’inattendu et toutes ses conséquences. Son engagement dans l’Aventure est donc radical puisqu’il peut conduire au bouleversement complet de son existence. Au contraire de l’Aventureux, l’Aventurier est un calculateur, il poursuit un but qui se situe certes à la marge de la société mais qui s’insère dans un cadre bien délimité. Pour lui l’Aventure est un fond de commerce qu’il exploite de manière rationnelle et qui de ce fait doit, autant que faire se peut, éviter l’inattendu. Dans cet ordre d’idées, si Blanquette, la chèvre de Monsieur Seguin, par son comportement impulsif et non rationnel qui lui fait préférer la vie sauvage à la vie sécurisée mais ennuyeuse de la domesticité, est sans conteste une Aventureuse, le corbeau charognard qui prend des risques savamment calculés n’est lui qu’un Aventurier opportuniste. On retrouve cette dichotomie dans les conduites à risques. Certaines apparaissent « sous contrôle », même si ce contrôle n’est que relatif car le propre de tout jeu digne de ce nom est de laisser une part ne serait-elle que minime au hasard et à l’impondérable qui est la mort, d’autres sont totalement incontrôlées et voient de ce fait le risque de leur pratique fortement augmenté.

Enki sigle

 


il y a vertige et vertige…

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

touching-the-clouds-by-pawel-kucharski

   

   

 °°°

       Ètymologiquement, le mot vertige vient du latin vertigore issu lui-même du latin versoversare qui signifie tourner. Physiologiquement, le vertige est un trouble qui affecte un sujet dans son contrôle dans l’espace en créant l’illusion d’un déplacement tournant de son corps dans l’espace qui l’entoure ou de cet espace par rapport à lui-même. Ce phénomène est générateur d’une sensation de déséquilibre plus ou moins importante (ataxie). Il ne faut pas confondre le vertige avec les étourdissements dont les effets sont moindres.

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

le vertige sur un plan physiologique

grossenoreille

     La sensation rotatoire que ressent le sujet correspond au vertige physiologique ou vrai vertige. Elle se produit lorsque le cerveau est soumis à un dérèglement du système vestibulaire responsable de l’équilibre chez l’homme. Des mouvements inhabituels tels le mouvement d’un bateau ou la rotation répétée d’un véhicule peuvent créer un effet bien connu de «mal de mer» accompagné de vomissement, de même que de mauvaises positions de la tête ou de son déplacement. Certaines pathologies des systèmes vestibulaire et visuel ou du système nerveux central peuvent entraîner des étourdissements, des sensations de vertige pouvant aller  jusqu’à l’évanouissement.

schéma de gauche :  Le système vestibulaire périphérique (représenté en bleu) est localisé dans le rocher de l’os temporal

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

skyscraper

la sensation de vertige induite par la peur des hauteurs (crédit Wikipedia)

       La plupart des individus font l’expérience d’une peur ou d‘une anxiété en présence de hauteurs et de vide, spécialement en cas d’absence ou de faiblesse de protection. La peur est une émotion ressentie généralement en présence ou dans la perspective d’un danger ou d’une menace. En d’autres termes, la peur est une conséquence de l’analyse du danger et permet au sujet de le fuir ou de le combattre, premier stade de la réaction instinctive d’adaptation et de réponse du système nerveux orthosympathique au stress, décrit par le psychologue américain Walter Bradford Cannon sous le terme «réponse combat-fuite ». Certains psychologues tels que John B. Watson et Paul Ekman différencient néanmoins l’état de peur qui serait créée par un flux d’émotions (joie, tristesse, colère) généré par les comportements spécifiques de l’évitement et de la fuite de l’état d’anxiété qui serait le résultat de menaces perçues comme étant incontrôlables ou inévitables. La peur de la hauteur et du vide qui nous intéresse serait alors due à un état d’anxiété causé par la présence du danger de chute que ces éléments représentent.

       Dans la phase de réaction de l’organisme au stress causée par un sentiment de danger imminent, l’amygdale   (ensemble de noyaux au niveau des lobes temporaux) est activée et l’organisme produit divers composés organiques, les catécholamines, qui ont pour fonction de faciliter les réactions physiques immédiates associées à une préparation pour une réponse  de sauvegarde déterminée et éventuellement violente. Ceux-ci incluent notamment :

  • l’accélération du rythme cardiaque et de la respiration, la pâleur ou le rougissement.
  • inhibition des organes de digestion pour en stopper le processus et possibilité de relâchement des sphincters.
  • constriction de certains vaisseaux sanguins et libération du nutriments pour l’action musculaire.
  • dilatation du sang dans les muscles et inhibition de la glande lacrymale et de la salivation.
  • dilatation des pupilles, vision tunnelisée (perte de vision périphérique), perte d’audition.
  • pilo-érection, accélération instantanée des réflexes et tremblements.

    À noter deux effets indirects intéressants du processus de stress et de la réponse qui lui est apportée par l’organisme :

  • apparition parfois de troubles mentaux tels que le trouble de stress post-traumatique
  • développement de la sociabilité qui permet de contrôler le stress et d’augmenter les chances de protection face au danger

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Études menées

     Un neurologue, le professeur Thomas Bernard a réalisé une étude sur la peur du vide dans la population : Les animaux et les enfants évitent la vue du vide en bas des falaises. C’est inné. Sur un échantillon de 3.517 individus, 28% ont peur du vide et cette peur se développe après la puberté. La proportion atteint 33 % pour les enfants entre 8 et 10 ans, filles et garçons dans la même proportion et s’atténue à 14-15 ans. La peur n’est pas de même nature chez l’enfant et l’adulte. Sur une tour, l’enfant a peur que celle-ci s’écroule alors que l’adulte a peur de chuter.
      Un autre chercheur, le professeur Thomas Brandt a constaté que le vertige touchait 32% des femmes et 25 % des hommes. Il explique cette différence par le fait que les hommes pratiquent plus souvent que les femmes des activités sportives. L’équilibre se règle par l’oreille interne et le regard. On enraye la peur du vide en portant le regard au loin, en se mettant en position assise ou couchée, au contraire le regard vers le bas la déclenche.

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

mattotti15

acrophobie

capture-decran-2016-12-09-a-09-45-34      Lorsque cette peur devient extrême et irrationnelle, génératrice d’anxiété et prend la forme d’une panique, on ne parle plus de vertige mais d’acrophobie (du grec : ἄκρον / ákron, signifiant «pic, sommet, hauteur», et φόβος / phóbos«peur»). Le sujet développe alors une stratégie d’évitement pour éviter les lieux de hauteur ou en bord d’abîme. Cette forme est néanmoins très rare et concerne seulement 2 à 5 % de la population générale. Les femmes étant deux fois plus exposées que les hommes.
 L’acrophobie peut se déclencher à simple pensée de se retrouver en hauteur. Elle peut venir d’un traumatisme ancien liée à un accident ou bien être liée à ce déséquilibre entre sensations provenant de la vue et de l’oreille interne. Si vous avez expérimenté plusieurs fois cette désagréable impression de vertige sur une échelle ou un escabeau, vous finirez par la reproduire dans toutes les situations où vous vous trouverez en hauteur. Comme toutes les phobies, la peur du vide entraîne des comportements d’évitement, qui peuvent sérieusement compliquer la vie : pas de visite de monuments en hauteur, pas de randonnée en altitude, pas de ski, de deltaplane, de parachute, pas de discussion avec les amis sur la terrasse au 6ème étage, pas de possibilité de changer une ampoule (car il faut monter sur un tabouret)… Les psychothérapies, et surtout les thérapies cognitivo-comportementales (TCC), permettent d’obtenir de bons résultats sur les phobies en général et l’acrophobie en particulier. Le principe est de faire face à sa peur, de s’y confronter progressivement.

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

capture-decran-2014-02-08-a-15-37-44

Le rapport « amour / haine » avec le vide

    Danielle Quinodoz, une psychanalyste française établie à Genève, s’est intéressée au paradoxe du vertige qui peut être tout à la fois source d’angoisse et de plaisir. Elle a écrit en 1994 un essai sur le sujet intitulé Le vertige, entre angoisse et plaisir (PUF) où elle établit la distinction entre le vertige qui puise ses causes dans les atteintes des systèmes sensoriels (troubles de l’appareil opto-cinétique, de l’appareil proprioceptif et de l’appareil vestibulaire) et le vertige d’origine psychique qui peut prendre plusieurs formes symptomatiques des vicissitudes et pathologies des relations qu’entretiennent les individus avec les objets * qui constituent leur environnement. L’angoisse générée par ces relations problématiques s’actualisent et s’incorpore sous la forme d’un vertige. C’est le cas en particulier des relations de type dit «fusionnel» entre une personne et un objet qui, dans le cas où la personne n’opère pas de mise à distance entre elle et l’objet, génère une angoisse d’anéantissement et d’engloutissement dans cet objet. Danielle Quinodoz a donné le nom de « vertige par fusion » à ce sentiment de perte de soi et d’absorption par l’objet de son intérêt et a recensé sept formes différentes de vertige répondant à ces critères. Le « vertige par attirance du vide » est l’un de ces sept formes.

 * Objet : le sens du mot objet étant ici pris dans son acceptation psychanalytique et désigne quelqu’un ou quelque chose qui a pour nous une signification émotionnelle. On en a besoin, il est aimé, haï ou redouté.

Le « vertige par attirance du vide »

     Il apparaît lorsque le processus de différenciation entre l’individu et l’objet désiré s’est amorcé. Le sujet perçoit l’existence d’un espace qui le sépare de l’objet désiré mais ce vide extérieur est perçu au travers d’une projection du sentiment de vide intérieur. L’angoisse ainsi générée n’est plus de l’ordre de l’anéantissement mais de la chute dans cet espace. La forme de vertige qui lui correspond est, par exemple, vécue par les personnes qui ne peuvent s’approcher au bord d’un précipice et expliquent ce fait par un irrésistible désir de sauter dans le vide.

     Si le vertige est symptomatique d’une angoisse, on sait qu’il peut être paradoxalement source de plaisir. Pour Danielle Quinodoz, lorsque le sujet au vertige parvient à maîtriser et contrôler l’angoisse qu’il éprouve dans sa relation pathologique à l’objet — ceci dans le cas de certains sports extrêmes par exemple —, en s’entraînant physiquement et mentalement par l’acquisition d’une technique spécifique, il éprouve une jouissance à exercer cette domination et ce contrôle, de la même manière que le dompteur éprouve du plaisir à dominer et à maîtriser des bêtes sauvages qui pourraient le réduire en charpie.  C’est le cas pour l’alpiniste qui «désidéalise le vide insondable, [qui] perd sa toute puissance magique ; le vide, devenant alors un espace, se met à prendre des limites, des formes et à répondre à des lois que le patient peut apprendre et connaître. [Il] aura alors un grand plaisir à se lancer dans le vide en sachant qu’il y trouvera un espace». Ayant réussi à dépasser l’angoisse générée par le fantasme d’aspiration par le vide, l’alpiniste peut alors ressentir du plaisir à côtoyer le vide et le risque de chute en pratiquant son sport où il se met en situation d’être aspiré par le vide sachant qu’il contrôle ce risque en s’interdisant toute chute.

    Pour l’alpinisme, sport dans lequel le sujet doit en plus de dominer son angoisse, dépasser ses propres limites physiques et mentales, la psychanalyste genevoise attribue une autre forme spécifique de vertige : le « vertige par expansion ».

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Tombe du plongeur à Paestum

Le divin plongeur de Paestum

Descriptions de l’état de vertige en littérature

Aragon dans La Mise à mort :

  • « Rien ne compte plus que le vertige : être homme, c’est pouvoir infiniment tomber »

Gaston Bachelard dans L’air et les songes :

  •        « Plus jamais je ne pourrai aimer la montagne et les tours ! L’engramme d’une chute immense est en moi. Quand ce souvenir revient, quand cette image revit dans mes nuits dans mes rêveries éveillées elles-mêmes, un malaise indéfinissable descend dans mon être profond. […] Mais toutes ces joies n’ont pas empêché le malheur psychique de se constituer en moi. Ma chute imaginaire continue à tourmenter mes rêves. Dès qu’un cauchemar angoissé revient, je sais bien que· je vais tomber sur les toits de Strasbourg. Et si je meurs dans mon lit, c’est de cette chute imaginaire que je mourrai, le cœur serré, le cœur brisé. Les maladies ne sont bien souvent que des causes supplémentaires. Il est des images plus nocives, plus cruelles, des images qui ne pardonnent pas. »

Jean Bastaire dans Passage par l’abîme :

  •      « La dépression est une maladie terrible, note-t-il, car elle instaure le néant. C’est une mort vécue. Certes toutes les maladies, toutes les souffrances physiques et morales, quand elles atteignent une certaine intensité, ont cet effet annihilant. Mais la dépression lui donne un caractère radical, au sens où l’on a l’impression que le mal touche à la racine. Le plus éprouvant est là. On est privé de sa vie et on continue à vivre. Distorsion abominable entre l’être et le néant qui fait qu’on cumule les deux états. Il se produit une étrange sensation de subsister à côté de son existence. (…) C’est à la fois une consolation et un supplice. On se dit que puisque tout est intact, tout peut revenir. Le contact se renouera. On cessera d’être étranger à soi-même, séparé de son sens. (…)
    Il y a là un paradoxe insoutenable qui donne un avant-goût de l’enfer. Comment le non-être peut-il avoir un être et l’être véritable se révéler inaccessible ? La privation a cela de crucifiant qu’elle n’est pas un zéro d’existence, mais une existence en creux, en manque, en vide. Une existence invertie qui inverse tous les signes. (…) Un doute torturant jette le discrédit sur toutes les certitudes et ruine tous les efforts. Le monde, les autres, soi, tout s’abîme aux deux sens du mot : se détériore et tombe dans un trou. Ainsi s’établit un vertige de l’avilissement qui marque le comble de la crise. »

Louis-Ferdinand Céline dans Voyage au bout de la nuit :

  •       « C’est cela l’exil, l’étranger, cette inexorable observation de l’existence telle qu’elle est vraiment pendant ces quelques heures lucides, exceptionnelles dans la trame du temps humain, où les habitudes du pays précédent vous abandonnent, sans que les autres, les nouvelles, vous aient encore suffisamment abruti.
            Tout dans ces moments vient s’ajouter à votre immonde détresse pour vous forcer, débile, à discerner les choses, les gens et l’avenir tels qu’ils sont, c’est-à-dire des squelettes, rien que des riens, qu’il faudra cependant aimer, chérir, défendre, animer comme s’ils existaient.
         Un autre pays, d’autres gens autour de soi, agités d’une façon un peu bizarre, quelques petites vanités en moins, dissipées, quelque orgueil qui ne trouve plus sa raison, son mensonge, son écho familier, et il n’en faut pas davantage, la tête vous tourne, et le doute vous attire, et l’infini s’ouvre rien que pour vous, un ridicule petit infini et vous tombez dedans…
          Le voyage c’est la recherche de ce rien du tout, de ce petit vertige pour couillons…

Et, dans Féerie pour une autre fois :

  • « …la preuve : là-haut ! moi de ma blessure de l’oreille je suis déséquilibré fragile depuis novembre 14 ! … « troubles labyrinthiques de Ménière » avec orchestre… etc…. je vous ai expliqué ! du moment que la houle me soulève, pas seulement le coeur la gigitte : tout verse ! les idées aussi ! je suis comme la maison quand elle penche … elle dégobille tout ce qu’elle a ! … moi aussi ! l’âme et puis tout !… » 

Jacques Darriulat sur Pascal :

  •      « Ainsi l’homme serait moins sujet au vertige, s’il n’était lui-même une créature vertigineuse. Sa nature n’est-elle pas de n’avoir pas de nature, d’être propre et déterminé, n’ayant rien en propre que ce néant qui «l’abîme» au plus intime relui-même ? Les animaux sont ce qu’ils sont, et font bien ce pour quoi la nature les a prédestinés. Leur nature est à la fois limitée et qualifiée; la nature de l’homme est au contraire illimitée et indéterminée. Il est en sorte voué à l’infini, à la contemplation de ce néant intérieur qui fait défaillir le cœur, se dérober le centre et se déprimer les âmes. Ainsi l’homme est pour lui-même la plus «incompréhensible» des énigmes, et son plus haut savoir n’est que le savoir de son ignorance […]
              Revenons au vertige : l’animal a peur de tomber, rien n’est plus raisonnable, mais il n’éprouve nullement le vertige. Le vertige est en effet une passion de l’imagination, non un calcul de l’entendement : « Le plus grand philosophe du monde sur une planche plus large qu’il ne faut, s’il y a au-dessous un précipice, quoique sa raison le convainque de sa sûreté, son imagination prévaudra ». Le vertige n’est pas la peur de tomber, il est au contraire le désir de tomber, l’attrait terrifiant et irrésistible qu’exerce sur la créature humaine le vide béant de l’abîme. Il y a en nous un délire de l’imagination qui nous incite à nous précipiter dans l’abîme, une ivresse du néant qui va à l’encontre de notre « raison ». La preuve en est qu’il faut installer, au bord du précipice, ce qu’on nomme fort bien des  « garde-fous », un obstacle avant le saut pour réveiller l’imagination de son hypnose et nous rappeler à la réalité ainsi qu’à la raison.  « Folie » de l’imagination, dont nous garde la raison, et « imagination » en ce sens que l’illusion qu’elle suscite consiste chez Pascal toujours en ceci que nous poursuivons aveuglément dans le monde « l’image » qui se forme en notre esprit. Il y a en nous en effet « l’image » d’un néant infini, puisque telle est la vérité non de notre nature, mais de la « nihilité » de notre nature. Image en effet, représentation simplement imaginaire et non conception de la raison, tant le néant qui est en nous passe notre entendement, tant l’homme passe infiniment l’homme. L’attraction de l’abîme fonctionne alors comme un miroir en lequel nous reconnaissons notre secrète vérité, l’abîme extérieur qui nous inspire la « folie » du vertige répondant à l’abîme intérieur qui creuse en l’homme cet « incompréhensible » que l’homme est pour lui-même. L’animal n’est pas sujet au vertige car le néant n’est pour lui qu’un rien, et ne lui dit rien ; l’homme, cette créature vertigineuse, est sujet au vertige, car le néant est la vérité de sa nature, lui parle de lui-même, lui murmure sa secrète vérité.
    Comment échapper alors à cet abîme qui nous hante, quel garde-fou opposer au vertige, comment résister à la tentation du néant ? L’homme en effet n’est pas seulement tenté par le vertige, il est encore, par une même raison, tenté par le suicide (l’animal ne se suicide pas, et s’il lui arrive de risquer sa vie, il ne choisit jamais la mort, n’éprouvant pas la nécessité d’ échapper à la souffrance de sa seule condition). Aussi peut-on dire que le diable est dans la place, qu’il y a une perversion radicale de notre nature, puisque le pire ennemi de nous-mêmes, c’est encore nous-mêmes. Les philosophes, qui nous conseillent de rentrer en nous-mêmes, n’y connaissent rien, puisqu’il n’y a précisément rien qui nous inspire une plus puissante horreur que ce vide au cœur de notre nature, ce néant qui abîme notre plus profonde intimité : « Nous sommes pleins de choses qui nous jettent au-dehors. Notre instinct nous fait sentir qu’il faut chercher notre bonheur hors de nous. Nos passions nous poussent au-dehors, quand même les objets ne s’offriraient pas pour les exciter. Les objets du dehors nous tentent d’eux-mêmes et nous appellent quand même nous n’y pensons pas. Et ainsi les philosophes ont beau dire : rentrez-vous en vous-mêmes, vous y trouverez votre bien; on ne les croit pas et ceux qui les croient sont les plus vides et les plus sots ».

Alexandre Dumas dans Mes Mémoires :

  •       « À dix ans, mon « éducation physique allait son train : je lançais des pierres comme David, je tirais de l’arc comme un soldat des îles Baléares, je montais à cheval comme un Numide ; seulement je ne montais ni aux arbres ni aux clochers. J’ai beaucoup voyagé ; j’ai, soit dans les Alpes, soit en Sicile, soit dans les Calabres, soit en Espagne, soit en Afrique, passé par de bien mauvais pas ; mais j’y suis passé parce qu’il fallait y passer. Moi seul, à l’heure qu’il est, sais ce que j’ai souffert en y passant. Celle terreur toute nerveuse, et par conséquent inguérissable, est si grande que, si l’on me donnait le choix, j’aimerais mieux me battre en duel que de monter en haut de la colonne de la place Vendôme. Je suis monté un jour, avec Hugo, en haut des tours de Notre-Dame ; je sais ce qu’il m’en a coûté de sueur et de frissons.  […] Comme la nature, j’avais horreur du vide. Aussitôt que je me sentais suspendu à une certaine distance de terre, j’étais comme Antée,  la tête me tournait, et je perdais toutes mes forces. Je  n’osais pas descendre seul un escalier dont les marches étaient un peu roides… »

Philippe Forest au sujet d’Aragon :

  •       « Lorsque, dans les années 1970, Aragon évoque ce moment de son existence où tout recommence encore, pour dire la fascination qu’exerça sur lui la vie nouvelle qui l’appelait, il use d’une e pression dont il souligne lui-même l’étrangeté et parle du « vertige soviétique ». Ce mot de « vertige », Aragon l’avait déjà employé dans le Paysan de Paris pour qualifier le surréalisme. Et par la suite, d’ailleurs, il reviendra souvent sous sa plume. À tel point, c’était en tout cas l’hypothèse que j’avançais dans le recueil d’essais que je lui ai consacré, qu’on pourrait tenir, chez Aragon, l’expérience du vertige pour l’expérience essentielle.
          Le vertige : c’est-à-dire cet appel que le vide adresse à l’individu, qui l’attire et le repousse, suscite à la fois le plaisir et l’effroi, vide dans lequel on se précipite comme on se jette dans l’inconnu, afin de s’étourdir, de se perdre, prenant le pari que l’épreuve de vérité est à ce prix. Si Aragon fait usage du même terme pour désigner les deux moments essentiels de sa vie, c’est parce qu’il sait les affinités qui les unissent et que, fondamentalement, le mobile fut sans doute le même qui le poussa deux fois en avant. Sous une autre forme, le vertige soviétique répète le vertige surréaliste. Tout comme il le conjure et prétend le guérir ». 

Anatole France dans Le Jardin d’Epissure :

L’attrait du danger est au fond de toutes les passions.
Il n’y a pas de volupté sans vertige.
Le plaisir mêlé de peur enivre


Goethe dans Vérité et poésie (2ème partie) :

  •      « Je montai seul jusqu’au faîte le plus élevé de la tour de la cathédrale [de Strasbourg], sous la couronne, où je ne restais pas moins d’un quart d’heure; puis, je me risquais en plein air, sur une plate-forme d’une aune carrée à peine, n’offrant aucun appui, où l’on avait sous les yeux l’immensité du pays, tandis qu’on ne voyait rien autour de soi; il semblait qu’on eût été enlevé dans l’air par un ballon. Je répétai ces rudes épreuves jusqu’à ce qu’elles me laissassent tout à fait indifférent; plus tard, dans les montagnes et pour mes études géologiques, ou dans les grands édifices en construction, où je courais à l’envi avec les charpentiers sur les poutres et les entablements, à Rome, enfin, où il faut s’exposer pour regarder de près de précieuses œuvres d’art, je me suis bien trouvé de m’être exercé dans ma jeunesse ».
  • Et aussi : « Il n’est guère de véritables jouissances qu’au point où commence le vertige. »

Goethe dans Wilhelm Meister (1ère partie : les années d’apprentissage) :

  • « En sortant des bars de jarno, que nous appairons désormais Montan, Whlhelm se sentit frappé de vertige, tandis que les deux enfants se balançaient gaiement sur la pointe d’un roc suspendu au-dessus de l’abîme immense qui s’étendait de tous côtés. Montan força son ami à s’asseoir.
    — Une vue sans limites, lui dit-il, qui se développe à nos regards d’une manière inattendue, comme pour nous faire sentir à la fois notre grandeur et notre néant, éblouit toujours. Au reste, les grandes et vives jouissances ne commencent-elles pas toujours par des vertiges ? »

Jean Grenier dans Les îles :

  •        « La perfection, je le sais, n’est pas de ce monde, mais dès qu’on entre dans ce monde, dès qu’on accepte d’y faire figure, on est tenté par le démon le plus subtil, celui qui vous souffle à l’oreille :
    Puisque tu vis, pourquoi ne pas vivre ? Pourquoi ne pas obtenir le meilleur ?
    Alors ce sont les courses, les voyages…
    Mais quels beaux instants que ceux où le désir est près d’être satisfait.     Il n’est pas étrange que l’attrait du vide mène à une course, et que l’on saute pour ainsi dire à cloche-pied d’une chose à une autre. La peur et l’attrait se mêlent, on avance et on fuit à la fois; rester sur place est impossible. Cependant un jour vient où ce mouvement perpétuel est récompensé:
    la contemplation muette d’un paysage suffit pour fermer la bouche au désir.
    Au vide se substitue immédiatement le plein.
         Quand je revois ma vie passée il me semble qu’elle n’a été qu’un effort pour arriver à ces instants divins… »

Søren Kierkegaard

  • « L’angoisse est le vertige de la liberté »

Milos Kundera dans L’insoutenable légèreté de l’être :

  •        « Celui qui veut continuellement  » s’élever  » doit s’attendre à avoir un jour le vertige. Qu’est-ce que le vertige ? La peur de tomber ? Mais pourquoi avons-nous le vertige sur un belvédère pourvu d’un solide garde-fou ? Le vertige, c’est autre chose que la peur de tomber. C’est la voix du vide au-dessous e nous qui nous attire et nous envoûte, le désir de chute dont nous nous défendons ensuite avec effroi. Avoir le vertige c’est être ivre de sa propre faiblesse et on ne veut pas lui résister, mais s’y abandonner. On se soûle de sa propre faiblesse, on veut être plus faible encore, on veut s’écrouler en pleine rue au yeux de tous, on veut être à terre, encore plus bas que terre »

Claude Lanzman dans La tombe du divin plongeur (de Paestum) :

  •      « C’est bien plus tard, puisqu’elle n’a été découverte qu’en 1968 que j’ai vu pour la première fois, sans pouvoir m’en arracher, la tombe du divin plongeur. […] Jamais je n’aurais imaginé être touché en plein cœur, tremblant et bouleversé au tréfonds de moi-même, comme je le fus le jour où il m’apparut, arc parfait, semblant plonger sans fin dans l’espace entre la vie et la mort. Plongée poignante, car il est véritablement dans le vide, sa chute ne s’arrêtera peut-être jamais, on ne comprend ni d’où il s’est élancé, ni où il s’abîmera ? Ce n’est peut-être pas une chute, il paraît planer. »

Nietzsche dans Ainsi parlait Zarathoustra :

  • « Le courage tue aussi le vertige au bord des abîmes : et où l’homme ne serait-il pas au bord des abîmes ? Regarder même — n’est-ce pas regarder des abîmes ?
  • « Celui qui doit combattre des monstres doit prendre garde de ne pas devenir monstre lui-même. Et si tu regardes dans un abîme, l’abîme regarde aussi en toi ».

Marcel Proust dans Le Temps retrouvé, tome 2 :

  •       « Et c’est parce qu’ils contiennent ainsi les heures du passé que les corps humains peuvent faire tant de mal à ceux qui les aiment, parce qu’ils contiennent tant de souvenirs, de joies et de désirs déjà effacés pour eux, mais si cruels pour celui qui contemple et prolonge dans l’ordre du temps le corps chéri dont il est jaloux, jaloux jusqu’à en souhaiter la destruction. car après la mort le Temps se retire du corps et les souvenirs — si indifférents, si pâlis — sont effacés de celle qui n’est plus et le seront bientôt de celui qu’ils torturent encore, eux qui finiront par périr quand le désir d’un corps vivant ne les entretiendra plus.
        J’éprouvais un sentiment de fatigue profonde à sentir que tout ce temps si long non seulement avait sans interruption été vécu, pensé, sécrété par moi, qu’il était ma vie, qu’il était moi-même, mais encore que j’avais à toute minute à le maintenir attaché à moi, qu’il me supportait, que j’étais juché à son sommet vertigineux  que je ne pouvais me mouvoir sans le déplacer avec moi.

         La date à laquelle j’entendais le bruit de la sonnette du jardin de Combray si distant et pourtant intérieur, était un point de repère dans cette dimension énorme que je ne savais pas avoir. J’avais le vertige de voir au-dessous de moi et en moi comme si j’avais des lieues de hauteur, tant d’années. »

Arthur Rimbaud dans Une Saison en Enfer :

  • J’écrivais des silences, des nuits, je notais l’inexprimable. Je fixais des vertiges.

Paul Verlaine dans les Fleurs du Mal :

Le violon frémit comme un cœur qu’on afflige
Valse mélancolique et langoureux vertige !


Et au cinema

  • Vertigo d’Alfred Hitchcock (bande annonce originale de 1958)


  • scène de l’escalade du mont Rushmore dans North by Northwest d’Alfred Hitchcock

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––
–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

chronique d’une randonnée suivie d’une ascension : le mont Charvin dans la vallée de Manigod (Haute-Savoie)

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Vendredi 19 août 2016 : randonnée vers les sources du Fier et ascension du Mont Charvin (2.409 m)

Le_mont_Charvin

       Le mont Charvin est pour moi un sommet mythique, il se détache fortement dans le paysage des sommets environnants, est souvent nimbé de nuages et j’apprécie tout particulièrement sa silhouette d’aile de requin émergeant de l’océan de vagues pétrifiées des montagnes qui l’entourent.

les photos d’Enki

Capture d’écran 2016-08-20 à 00.11.25

Vue du mont Charvin (c’est la pyramide située au centre contre laquelle colle un nuage) un peu avant le parking de Sous l’Aiguille qui marque la fin de la route qui suit le cours du Fier au fond de la vallée de Manigod.

IMG_1967

Sur le chemin d’accès aux alpages de l’Aulp et du lac du mont Charvin : vue de l’extrémité de la vallée du Fier et les sommets du massif des Aravis qui la bordent.

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Un lieu magique : « le Vargne à Reydet »

IMG_1926

Le « Vargne à Reydet  » avec en arrière-plan le chalet et au pied du vargne, ma chienne Gracie.

Capture d’écran 2016-08-20 à 01.23.31

       Un lieu magique : « le Vargne à Reydet » et son chalet de madriers massifs sur le chemin d’accès aux alpages avec ma chienne Gracie qui prend la pose. « Vargne » ou « vuargne » est le nom en patois savoyard (franco-provençal) d’un conifère, le sapin (Abies alba) qui recherche l’ombre et l’humidité et ne dépasse pas l’altitude de 1.500 m. Occupant 15% du couvert forestier cette essence est beaucoup moins répandue que son cousin la « pesse », nom savoyard de l’épicéa (Picea abies) qui en occupe 55%. Le reste du couvert est occupé par des feuillus. Reydet est le nom d’une famille anoblie au XVe siècle par le Comte de Genève, les Reydet de Vulpillières, qui possédait de nombreux biens en Savoie dont la seigneurie de Manigod (acquise en 1579 ou 1610 selon les sources). L’appellation « le Vargne à Reydet » pourrait donc être en relation avec cette famille. C’est un arbre monumental dont la circonférence atteint 4,60 m à 1,5 m du sol. Une méthode de calcul très approximative de son âge à partir de son diamètre lui donnerait un âge de trois siècles et demi (formule : 460 cm / π 3,1416 x coeff.2,5 = 366 ans), ce qui nous ramènerait à l’an 1650, date très proche de celle à laquelle les seigneurs de Reydet possédaient effectivement la vallée.
°°°

Capture d’écran 2016-08-20 à 10.10.16

      La magie du lieu réside dans la taille démesurée du vargne avec son pied impressionnant et sa grande hauteur qui projette sa cime bien au-dessus des arbres environnants. C’est un colosse dont la longévité nous projette dans les temps les plus anciens. Avec son chalet traditionnel fait de madriers massifs, sa fontaine rustique en bois et son environnement de montagnes, il pourrait servir de décor à une scène du Seigneur des Anneaux. Le Vargne à Reydet nous fait comprendre l’importance dans nos paysages des très vieux arbres monumentaux qui sont autant de ponts avec notre passé le plus ancien et structure d’une dimension temporelle le paysage.

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Rencontre inopportune

Capture d’écran 2016-08-20 à 01.33.23

     J’avais préféré quitter un moment la voie d’alpage caillouteuse et emprunter un ancien sentier très raide à travers les prairies et les bois. Il fallait pour cela franchir une clôture électrifiée qui laissait supposer la présence d’un troupeau. Effectivement, après 10 minutes de marche, je me suis soudain trouvé nez à nez avec une tarine de taille imposante qui se tenait debout sur le sentier comme si elle montait la garde et qui sembla surprise de me voir. À priori, je n’ai pas peur des vaches, à condition que ce soit bien des vaches et non pas des taureaux — ceci en référence à un événement malheureux qui s’était produit dans ma jeunesse — J’examinais donc illico les attributs pendentifs de la bestiole : c’était bien une vache si l’on en croyait la mamelle gonflée qui pendait entre ses pattes. Cela dit, les vaches ont en commun avec les taureaux d’avoir des cornes et celle ci était sur ce plan particulièrement bien montée. Ce qui m’inquiétait, c’était l’immobilité dont elle faisait preuve et la nature de son regard qui me semblait différent de celui que les tarines arborent habituellement et que je trouve pour ma part particulièrement gracieux et même un tantinet enjôleur. Cette fois, le regard semblait chargé de circonspection à mon égard et me communiquait l’impression somme toute déplaisante de vouloir me jauger. Peut-être, dans son raisonnement limité de vache, me considérait-elle comme un intrus qui violait son territoire… De ma longue expérience de rencontre alpestre avec les vaches, j’avais appris que celles-ci commençaient par manifester une certaine curiosité à votre égard puis, après un moment d’inertie dû sans doute à leur caractère placide et à l’énormité de la masse qu’elles avaient à déplacer, finissaient toujours par reconnaître la prééminence de l’homme et s’écartaient pour lui laisser le passage. Mais celle-ci semblait avoir un caractère différent et vouloir s’affranchir des règles et coutumes habituelles. Qui sait ? Peut-être était-elle la reine du troupeau qui voulait manifester les prérogatives dues à son rang… Contre toute attente, à mon approche elle restait plantée bien fermement sur ses quatre sabots et continuait à me fixer avec intensité au détail près que ses yeux ne me parurent plus exprimer la curiosité et la circonspection mais bien une attitude de défi. Ainsi, il semblait bien que cet animal n’avait aucune intention de se déplacer et me défiait ! peut-être même souhaitait-il en découdre… Cette constatation provoqua immédiatement un changement dans le déroulement de mes fonctions cognitives : la partie reptilienne de mon cerveau prit d’autorité la direction des opérations et, sans m’en avoir préalablement référé, orienta mon regard vers la paire de cornes bien aiguisées que la bête arborait fièrement sur le sommet du crâne. Un avertissement sonore  et lumineux répétitif fut alors enclenché dans mon cerveau : DANGER ! DANGER ! et je sentis que mes jambes s’apprêtaient à me propulser dans une fuite éperdue. Mais, Dieu merci, après ce moment d’égarement, ma raison, bien secondée par l’émergence d’un sentiment profond d’indignation et d’une prise de conscience des responsabilités qui m’incombaient en tant qu’humain reprit la situation bien en main. J’étais en ce lieu le représentant de la glorieuse race des Hommes et il ne sera pas dit que je devrais m’incliner devant la volonté d’un animal réduit à une vulgaire et méprisable usine à lait sur pattes qui ne trouvait pas mieux à occuper son temps que de mâcher de l’herbe à longueur de journée. J’élaborais donc une stratégie : tout d’abord, il convenait avant tout de chasser la peur de mes pensées car on sait bien que les animaux possèdent un sens inné qui leur permet de connaître votre état d’âme et il ne fallait surtout pas que dans le processus de confrontation qui venait de s’amorcer, la bestiole puisse ressentir le fait qu’elle m’inspirait la moindre crainte. Il fallait que la peur change de camp et pour cela je devais paraître sûr de moi, volontariste et dominateur. Je bombais donc le torse, pris l’air le plus viril qui soit et marchais fermement vers la bête d’un pas décidé, en opposant à son sombre regard vitreux, mon propre regard empreint d’une froide détermination. Cette rencontre avait pris un tour inattendu et une importance considérable : elle était devenue une confrontation emblématique anthropologique et cosmologique de deux volontés farouches : l’Homme contre l’animal, la pensée contre la sauvagerie, l’ordre du monde contre le chaos… Ma responsabilité était donc immense et je poursuivis mon avancée de manière déterminée vers la bête insolente mais mon action ne sembla malheureusement pas aboutir au résultat escompté : celle-ci restait immobile et ne paraissait aucunement intimidée. Bon sang, mais où était passé ma chienne Gracie ? Pourquoi n’était-elle pas à ce moment précis où j’avais besoin d’elle, à mes côtés pour me seconder : un bouvier bernois est après-tout un chien de troupeau qui gardait anciennement et même encore aujourd’hui les vaches dans l’Oberland bernois. Il est vrai que Gracie, animal citadin, a peur des vaches et, petite, se réfugiait dans mes bras pour s’en protéger… La tension avait atteint son comble lorsque j’arrivais à la hauteur de la tarine. Peut-être devrais-je dire la tsarine ? Que devais-je faire : élever la voix ? Gesticuler de manière menaçante ? Saisir ses deux cornes comme le font les cow-boys et lui faire un croc en jambe pour la déséquilibrer ? la frapper ? ou bien peut-être la contourner benoîtement en ravalant ma fierté ce qui aurait été une défaite cuisante et lourde de conséquence pour toute l’espèce humaine… On en était à ce moment fatidique où le battement d’une aile de papillon peut provoquer un cyclone dévastateur à l’autre bout du monde, où le sort des batailles, des peuples, des civilisations, des espèces même se joue, où tout peut basculer d’un côté ou d’un autre. C’est à ce moment précis que la bête, ayant enfin pris la mesure de son infériorité sinon physique mais du moins mentale et prise de vertige sans doute devant les conséquences dramatiques d’un vacillement de l’ordre du monde que son attitude risquait de créer, détourna son regard et après avoir un peu hésité, se retourna et quitta le sentier pour me laisser la voie libre dans laquelle je m’engageais, triomphant… Ouf !

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

l’œuvre des trolls ?

IMG_1974

Troll_becoming_a_mountain_ill_jnl

       Vision étonnante sur la voie de l’alpage que cette excavation réalisée dans un immense rocher cubique. Lors de mon dernier passage il y a deux années à cet endroit, l’excavation était moins profonde et la construction de bois n’avait pas encore été réalisée. Quelqu’un s’est donc lancé patiemment depuis plusieurs années dans la réalisation d’un projet étonnant et fastidieux : creuser une cavité dans une roche très dure et l’aménager. Dans quel but ? créer un abri pour animaux ? une buvette à l’intention des randonneurs et des habitants de la vallée ? Il aurait été plus économique de bâtir une construction nouvelle mais voilà, des constructions qui ne seraient pas nécessaires aux activités agricoles ne sont pas permises dans cet espace naturel protégé alors que rien n’interdit, semble-t-il, de réaliser une cavité dans un rocher… À moins que ce soit l’œuvre d’un Troll…

IMG_2021

le mont Charvin finit par apparaître dans toute sa majesté (à droite de l’image)

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Une vision surréaliste 

IMG_1998

Une répétition du mythe grec de la création du sanctuaire d’Apollon à Delphes ?

      À tout instant de la journée, même dans les situations les plus banales, la magie, la poésie et le rêve peuvent surgir et créer un monde de merveilles et d’enchantement. À un moment de la longue marche qui me conduisait aux alpages je rencontrais un troupeau de chèvres qui s’étaient établies sur la ligne de crête d’un alignement de rochers dont la base abritait une excavation. Quoi de plus « bateau » que de photographier un troupeau de chèvres ? De plus la scène était à contre-jour : les rayons du soleil auraient causé des effets parasites et le premier plan aurait été sombre et illisible. L’intérêt de l’Iphone est que la prise de vue est rapide et ne nécessite pas de préparation. Je prenais donc la résolution de prendre malgré tout quelque photos et bien m’en a pris. C’est lorsque je vis la scène dans le viseur que je fus littéralement ébloui par l’étrangeté et la beauté de la scène. Les silhouettes de chèvres se détachaient en ombres chinoises sur le blanc lumineux d’un nuage qui avait eu la bonne idée de se trouver là au bon moment. Pour ma part, ces photos, surtout celle où le soleil apparaît en contre-jour, prenaient une dimension mythologique qui m’a ramené à la Grèce antique.

zodiac-capricornus-1575-granger

la chèvre, animal sacré de la mythologie grecque

   Dans la mythologie grecque, certaine sources indiquent que ce serait des chèvres qui auraient indiqué le site où devait être édifier à Delphes le temple dédié à Apollon, le dieu du soleil et de la lumière. Une chèvre était d’ailleurs utilisée par les prêtres pour définir l’ordre de passage des pèlerins : des gouttes d’eau froide étaient jetées sur elle qui, si elle ne tremblait pas, faisait perdre son tour au pèlerin. Un oracle de Delphes aurait également guidé Caranos, de la race des Héraclides (les descendants d’Héraclés), à fonder le royaume de Macédoine en l’incitant de se laisser guider par  un troupeau de chèvres dans la recherche d’une terre d’accueil : « Songe, ô divin Caranos, et garde en ton esprit mes paroles: quitte Argos et la Grèce aux belles femmes et gagne les sources de l’Haliacmon ; et là, si tu aperçois d’abord des chèvres en train de brouter, c’est là précisément qu’il faut que tu mènes une existence digne d’envie, toi-même et toute ta lignée ». Dans un autre mythe, Amalthée est une chèvre qui allaita Zeus lorsqu’il était enfant, aidée par des abeilles qui le nourrissaient de miel. Zeus l’aurait par la suite  récompensée en en faisant une constellation dans le ciel  (constellation du capricorne), ou encore comme la plus grande des étoiles de la constellation du Cocher (Capella « la chèvre », c’est-à-dire α du Cocher). Cette « étoile de la chèvre » est une super géante qui fait deux mille fois la taille du soleil. C’est suite de ce mythe que la chèvre a reçu le surnom de « fille du Soleil ». Selon d’autres traditions, à la mort de la chèvre, Zeus aurait pris sa peau pour en revêtir son arme merveilleuse, symbole de la puissance souveraine, l’égide : le terme grec αἰγίς / aigís signifie en effet également « peau de chèvre ». La déesse Athéna utilisait une peau de chèvre, appelée également Egide, à la façon d’une voile pour être portée par les vents. Chez le poète latin Ovide, Amalthée est personnifiée en naïade qui a pris soin de Zeus en le nourrissant de lait de chèvre par l’intermédiaire d’une corne de chèvre brisée : « Amalthée ramassa cette corne brisée, l’entoura d’herbes fraîches, la remplit de fruits, et la présenta ainsi aux lèvres de [Zeus] ». Cette légende serait à l’origine de la corne d’abondance.

IMG_2003

Capture d’écran 2016-08-19 à 23.56.23

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

IMG_2038

Le versant nord-ouest du  mont Charvin (2.409 m). Le lac éponyme se situe sur le plateau situé à gauche et la voie d’accès au sommet sur l’autre versant après avoir gravi le col situé sur la gauche. Gracie a pris de l’avance et m’attends, étendue dans l’herbe.

stratigraphie des faces N-O et N-E du mont Charvin

    Lors de ma dernière visite sur le site, il y a deux années, je n’avais pas remarqué les strates rocheuses resserrées au pendage presque vertical de la pointe nord-ouest de cette montagne qui forme une pyramide presque parfaite. La face nord-ouest de la pyramide a été formée après l’effondrement, puis l’érosion d’une partie la couche rocheuse originelle qui a mis à jour la paroi extérieure de l’une des strates et formé la grande dalle lisse aujourd’hui apparente alors que la face nord-est qui lui est adjacente fait apparaître en coupe les strates rocheuses qui se succèdent en rang serré. Le guide géologique précise que la roche est constituée de calcaires argileux clairs du Sénonien qui se sont formés par des dépôts crayeux marins pendant la période du Crétacé supérieur entre 90 et 66 millions d’années. Le lac Charvin a été créé par un effet de surcreusement à l’ère glaciaire qui a laissé en place un verrou rocheux retenant les eaux du lac après la fonte des glaces

IMG_2040

     Le lac Charvin (2.011 m) est une étape incontournable sur la route du sommet. On pourrait penser qu’il ne reste plus qu’une dénivellation de 400 m à grimper mais ce serait négliger la descente du col à venir et la remontée équivalente sur l’autre face de la montagne qui en découle soit un dénivelle supplémentaire d’environ 320 m ce qui veut dire qu’il reste en fait encore 720 m à monter. Ainsi, en ajoutant les 100 m supplémentaires de dénivellation montés pour accéder au lac, c’est une dénivellation totale de plus de 1600 m qu’il aura fallu monter depuis le parking de Sous l’Aiguille…

     Sur les pentes descendant vers les rives du lac, un certain Manu (c’est du moins sa signature) s’est livré à une entreprise de land art ou plutôt de calligraphie caillouteuse exprimant sa vision philosophico-politique du monde : la devise « Ni dieu, ni maître », écrite en lettres géantes à l’aide de cailloux gris, tranche sur l’herbe verte et paraît totalement incongrue dans ce décor. Cela parait d’assez mauvais goût car la montagne est un endroit que l’on voudrait voir préservé de la confusion du monde. Ce monde que nous avons quitté se rappelle à nous comme il s’était rappelé à l’occasion du passage d’un bruyant petit avion qui s’est attardé au-dessus du site…

°°°

Gracie

la devise de Gracie : « Pas de dieu, mais un maître »
C’est fini pour aujourd’hui… Ouaf ! Ouaf !

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––
–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

le paysage, miroir de l’âme : (2) – vague à l’âme avec la femme-vague

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Paysage surfique

Surf en Australie

« (…) un paysage, pour être perçu, doit être vécu : une belle vague n’est belle que si elle a, ou si elle peut être, éprouvée. Enfin, que le corps est bien au centre du paysage, a un tel point dans le surf que l’on peut se demander si ces pratiquants font réellement une distanciation entre eux-mêmes et la nature. L’homme est, ici, dans la nature. » – Anne-Sophie Sayeux.

    Dans un article précédent intitulé « Le paysage, miroir de l’âme : (1) contemplation et interactivité » ( c’est ICI ) nous avions passé en revue les différents types de relations que l’homme entretient avec le paysage, de la contemplation plus ou moins passive à l’interactivité dans laquelle peut intervenir une relation «physique» qui peut aller jusqu’à engager le corps. Citant Bachelard dans L’Eau et les Rêves, nous avions terminé l’article sur le cas du poète anglais Swinburne, qualifié par le philosophe de « héros des eaux violentes » qui entretenait une relation que l’on peut qualifier de type sadomasochiste avec la pratique de la nage. Le hasard a fait que j’ai été récemment mis en présence d’un article lié à ce sujet que la chercheuse en anthropologie sociale et culturelle Anne-Sophie Sayeux avait publié sur le Net. Cet article intitulé « Les paysages vagues » traitait de la pratique du surf et mettait l’accent sur la féminisation de la vague pratiquée par le surfeur et l’appréhension du paysage qu’il faisait passer, au delà de l’utilisation de ses cinq sens, par l’action de son corps tout entier, ce qui avait pour effet de le transformer physiquement et lui faire porter les stigmates de ce que l’on pouvait alors considérer comme un « corps à corps » avec la femme-océan que représentait la vague. Je vous en propose ci-après un cours extrait et vous invite à prendre connaissance de l’ensemble du texte.

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

surf-australie_4027545

« L’idée est que, de toutes les forces qui mettent l’homme en mouvement et lui font inventer de nouvelles formes de société, la plus profonde est sa capacité de transformer ses relations avec la nature en transformant la nature elle-même »  – Godelier M., La production des grands hommes, 1984

Un texte de Anne-Sophie Sayeux, « Les paysages vagues » (Extrait)

Sayeux_Anne-Sophie-78352   Les surfeurs ont construit leurs représentations du paysage sur une histoire sociale collective du rapport à la mer. Ce qui fait paysage, c’est la vague, sublime, celle-là même qui constitue les hauts lieux. Mais c’est aussi la belle vague, celle qui est éprouvée dans la chair, et qui engendre une certaine érotisation du paysage. Il est ainsi porteur d’une mémoire surfique collective et d’identités individuelles. (…)
        Une belle vague est tout d’abord celle que l’on peut pratiquer. Mais elle est bien d’autres choses encore. Les surfeurs parlent de l’onde comme d’une femme, et sont proches d’un transport amoureux extrêmement sensuel lorsqu’ils mettent en mots leur paysage. Ces paysages surfiques sont leurs territoires, leurs histoires, leurs identités. Mais ils montrent aussi un rapport à la nature qui ne semble pas séparer l’homme de son environnement.

L’océan femme et l’homme paysage

       Une belle épaule, un ventre lisse, une lèvre bien formée – « la bouche, les lèvres, voilà le terrain du premier bonheur positif et précis, le terrain de la sensualité permise » (Bachelard, L’Eau et les Rêves, 1942), et une superbe chevelure déclenchent une jouissance certaine chez le surfeur. Le lien entre vague et femme est évident. L’homme entretient avant tout un rapport sensuel avec l’élément aquatique. Il ne s’y trompe pas, ce qui lui donne autant de plaisir ne peut être que féminin. C’est un océan-femme dans les bras duquel il se jette éperdument, et dont il peut même devenir dépendant (Sayeux, Surfeurs, l’être au monde, 2008). Ce n’est pas l’océan mère décrit par Baudrillard (op. cit.), même si le bercement accompagnant la contemplation du surfeur, lorsque, assis sur sa planche, il attend les vagues, pourrait suggérer ce rapprochement. Il faudrait plutôt voir dans ce va-et-vient une certaine érotisation physique : « la perception érotique n’est pas une cogitatio qui vise uncogitatum ; à travers un corps elle vise un autre corps, elle se fait dans le monde et non pas dans une conscience » (Merleau-Ponty, 1945, p. 183). Bachelard, analysant Novalis, montre en quoi la matière aquatique est féminine et « voluptueuse » (1942, p. 145). « Une vague qu’on « serre » avec un amour si chaud contre sa poitrine n’est pas loin d’un sein palpitant » écrit-il encore. C’est donc un paysage de femme nue, ondulante, horizontale quand elle est passive, verticale lorsqu’elle joue avec les sens des surfeurs. Régulièrement, les pratiquants interrogés présentent l’océan comme une maîtresse. Certains même parlent de ménage à trois, et des difficultés qu’éprouvent les épouses face à leurs « tromperies océaniques » régulières. Ce rapport fusionnel qu’ils entretiennent avec l’élément marin peut les entraîner à des conduites addictives (Sayeux, 2006, 2008) : un besoin constant d’être à proximité de cet élément.

František Drtikol - Vina, vague, 1926-1927

František Drtikol – Vina, vague, 1926-1927 
(les illustrations qui accompagnent le texte ont été choisies par Enki)

    « (La vague) doit avoir une forme et une ampleur particulière, selon le niveau du surf, afin d’offrir le plus de plaisir possible à celui qui la prendra. (…) Celle-ci, pour être belle, doit dérouler régulièrement et avoir une épaule conséquente. sa surface intérieure : le ventre, est tenu d’être lisse et sans clapit, laissant la planche caresser l’eau sans à-coup. (…) Enfin, la chevelure, nuage d’embruns accompagnant la vague, coiffe la lèvre pour rendre le tableau idéal. (…)
    C’est donc un paysage de femme nue, ondulante, horizontale quand elle est passive, verticale lorsqu’elle joue avec les sens des surfeurs. Régulièrement, les pratiquants interrogés présentent l’océan comme une maîtresse. Certains parlent même de ménage à trois, et des difficultés qu’éprouvent les épouses face à leurs tromperies océaniques régulières. Ce rapport fusionnel qu’ils entretiennent avec l’élément marin peut les entraîner à des conduites addictives.»  – (Extraits du texte d’Anne-Sophie Sayeux)

František Drtikol - Sezna Vina, vague blanche, 1930-1939,

František Drtikol – Sezna Vina, vague blanche, 1930-1939

       Cette érotisation du paysage est fréquente, comme le note Alain Roger, citant les « croupes et mamelons » des montagnes et plaines (1997, p. 166). Toutefois, ce qui nous intéresse dans cette humanisation de l’océan est la terminologie utilisée, qui met en jeu la chair. Le paysage passe par le corps, il se voit, s’entend, se goûte, et se sent. L’humanisation de cette nature immaitrisable et effrayante permet de rassurer : « le corps humain fournit un patron, un modèle qui ordonne et organise l’espace ; il permet de décrypter le monde environnant » (Blanc-Pamard, 1998, p. 124). À la « femme-paysage » (Roger, 1997) nous préférons utiliser « l’océan femme », qui admet de garder une certaine idée de puissance contenue dans les représentations de l’océan, mais qui offre aussi la possibilité de parler de l’homme-paysage. Si la terminologie utilisée pour décrire la vague est bien féminine, comme nous l’avons détaillé, nous postulons que le corps des surfeurs est paysage. Cette pratique marque plus ou moins profondément l’anatomie. Atlas de l’intime, la peau porte les marques des voyages et parties de surf. Cicatrices dues aux fonds rocheux ou au corail, corps malmenés dans les rouleaux marins, musculature supérieure développée, cambrure dorsale accentuée, cette pratique de nature transforme corporellement les individus. Nombre de ces traces sont le souvenir d’un paysage éphémère remarquable. L’imaginaire de l’homme-poisson est fréquent chez les pratiquants.

Sayeux Anne-Sophie, « Les paysages vagues »Sociétés 3/2010 (n° 109) , p. 91-103
URL : www.cairn.info/revue-societes-2010-3-page-91.htm.
DOI : 10.3917/soc.109.0091.

new-histoire-surf

Scène de surf à Hawaï interprétée au XVIIIe siècle (le dessinateur a mal positionné la planche par rapport à la vague)

    En conclusion de son article, Anne-Sophie Sayeux se pose le problème que nous avions abordé dans notre précédent article au sujet de la distanciation du touriste et de l’homme occidental moderne avec la nature et le paysage qu’il contemple à la manière d’un décor ou d’un tableau alors que le paysan, le pêcheur ou le sauvage des temps passés se sentaient faire partie intégrante de cette nature. Elle se demande si la pratique de ce sport extrême qu’est le surf n’est pas un moyen pour ses adeptes de renouer avec la part de son humanité qu’il a perdu en rompant ses liens avec la nature et de retrouver ainsi l’unité primordiale de ses origines. La féminisation de la vague, plus qu’une sublimation de la libido selon le sens freudien, serait alors un moyen de communiquer avec les élément naturels en leur conférant des qualités humaines. Elle s’appuie pour cela sur les travaux de l’anthropologue Philippe Descola dans son interprétation des thèses du géographe Augustin Berque sur le Japon : « De même qu’en Nouvelle-Calédonie, l’environnement est perçu comme fondamentalement indistinct de soi, comme une ambiance où s’épanouit l’identité collective. (…) Le caractère le plus répandu consiste à traiter certains éléments de l’environnement comme des personnes, dotées de qualités cognitives, morales et sociales analogues à celles des humains, rendant ainsi possible la communication et l’interaction entre des classes d’être à première vue forts différents » (Par-delà nature et culture. Paris, Gallimard, 2005. Mais à l’instar de certains rites des sociétés sauvages, cet  « entremettement » avec les forces vives de la nature imposerait en retour un sacrifice. Anne-Sophie Sayeux se demande alors si la pratique extrême du surf qu’elle qualifie de «fougue païenne» ne s’apparenterait pas de nos jours à un retour à une forme de rite sauvage révélatrice d’une «sensibilité paganiste retrouvée». Le risque encouru et les blessures provoquées seraient alors le prix nécessaire à payer pour mériter l’accession à l’état de grâce qu’offre ce sport.

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Le surf comme si vous y étiez (ou presque)

Des plaies et des bosses…

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

article de ce blog liés

Articles sur le Net et bibliographie

  • Bachelard G. (1942). L’eau et les rêves. Essai sur l’imagination de la matière, Paris, Livre de poche, édition 1998.
  • Sayeux Anne-Sophie, « Les paysages vagues »Sociétés 3/2010 (n° 109)
  • Sayeux Anne-Sophie (2008). Surfeurs, l’être au monde. Une analyse socio-anthropologique. Rennes, PUR.

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––
––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

meraviglia

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

La vie à plein galop…

Capture d’écran 2015-10-24 à 16.32.33

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––
––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Alpes

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Beaufortain le 28 juin 2015, Les gorges du Doron vues de la route d'accès à Roselend - photo Enki - IMG_9033

Beaufortain le 28 juin 2015, Les gorges du Doron vues de la route d’accès à Roselend : le Doron, après s’être frayé un passage entre les deux amandes granitiques s’épanche dans la vallée de Beaufort – photo Enki

Savoie le 30 juin 2015 : sur la route du col de la Croix de Fer : Saint-Sorlin et les aiguilles d'Arves - photos Enki - IMG_9128

Savoie le 30 juin 2015 : sur la route du col de la Croix de Fer : Saint-Sorlin et les aiguilles d’Arves – photos Enki

Savoie, le 30 juin 2015, sous le col de la Croix de Fer - photo Enki - IMG_9103

Savoie, le 30 juin 2015, lac sous le col de la Croix de Fer – photo Enki

°°°

Les yeux bleus de la montagne

On trouve dans les monts des lacs de quelques toises,
Purs comme des cristaux, bleus comme des turquoises,
Joyaux tombés du doigt de l’ange Ithuriel,
Où le chamois craintif, lorsqu’il vient pour y boire,
S’imagine, trompé par l’optique illusoire,
Laper l’azur du ciel.

Ces limpides bassins, quand le jour s’y reflète,
Ont comme la prunelle une humide paillette ;
Et ce sont les yeux bleus, au regard calme et doux,
Par lesquels la montagne en extase contemple,
Forgeant quelque soleil dans le fond de son temple,
Dieu, l’ouvrier jaloux !

Théophile Gautier (1811-1872)

Savoie, le 30 juin 2015, sous le col de la Croix de Fer - photo Enki - IMG_9143

Savoie le 20 juin 2015 : Cyclistes au col du Glandon - photo Enki - IMG_9183

Savoie le 20 juin 2015 : Cyclistes au col du Glandon – photo Enki 

Un vétéran, fier de son exploit - photo Enki - IMG_9189

Un vétéran, fier de son exploit pose pour l’éternité – photo Enki

Et au col de la Croix de Fer, une cycliste, exténuée - photo Enki - IMG_9174

Et au col de la Croix de Fer, une cycliste épuisée d’avoir vaincue la verticalité s’adonne aux joies de l’horizontalité – photo Enki

°°°

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––
–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––