Dérives…du corbeillat au corbillard

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Pascal Quignard

     J’aurai passé ma vie à chercher des mots qui me faisaient défaut. Qu’est-ce qu’un littéraire? Celui pour qui les mots défaillent, bondissent, fuient, perdent sens. Ils tremblent toujours un peu sous la forme étrange qu’ils finissent pourtant par habiter. Ils ne disent ni ne cachent: ils font signe sans repos.    –    Pascal Quignard, La barque silencieuse, 2009

       Un jour que je cherchais dans le dictionnaire Bloch et Wartburg l’origine du mot de corbillard je découvris un coche d’eau qui transportait des nourrissons. Je me rendis le lendemain à la Bibliothèque nationale qui se trouvait alors rue de Richelieu, dans le IIe arrondissement de Paris, dans l’ancien palais qu’occupait Jadis le cardinal Mazarin. Je consultai une histoire des ports. Je notai trois dates : 1595, 1679, 1690. En 1595 les corbillats arrivaient à Paris le mardi et le vendredi. Les mariniers les délestaient tout d’abord du fret puis ils débarquaient les nourrissons serrés dans leur maillot, fichés tout droits dans leur logette sur le pont; ils les posaient sur des tonneaux sur la grève; les petits bébés entravés étaient restitués ensuite un à un à leur mère par un homme qu’on appelait le meneur de nourrissons. Dés l’aube, le lendemain — c’est-à-dire tous les mercredis et samedis — les corbeillats transportaient de Paris à Corbeil d’autres petits afin qu’ils têtent le sein et sucent le lait des nourrices de la campagne et la forêt. En 1679 Richelet écrivait corbeillard. En 1690 Furetière écrivait corbillard et le définissait : Coche d’eau qui mène à Corbeil, petite ville à 7 lieuës de Paris. C’est ainsi que le corbillard, du temps où vivaient à Paris Malherbe, Racine, Esprit, La Rochefoucauld, La Fayette, La Bruyère, Sainte-Colombe, Saint-Simon, était un bateau de nourrissons qui voguait sur la Seine, longeant les berges, hurlant.

Pascal Quignard, La barque silencieuse, 2009

le coche d'eau à Corbeil sous Henri IV

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Les nourrices du Morvan

     Je n’ai pu obtenir de renseignements sur les nourrices de Corbeil; par contre ils sont pléthore sur les nourrices du Morvan, région réputée pour ses nourrices et située à 200 km plus au sud et qui était fortement liée à la capitale notamment par le commerce du bois qui était acheminé par flottage. On distinguait les nourrices « sur place » qui s’occupaient des nourrissons à leur domicile et les nourrices « sur lieu » qui vivaient au sein de la famille du nourrisson. La création du « Bureau général des Nourrices et Recommandaresses pour la ville de Paris » ou Grand Bureau, date de 1769. Il est créé pour centraliser le recrutement des nourrices « sur lieu » et le travail des « meneurs », intermédiaires chargés de convoyer les nourrices et les nourrissons dans les allers et retours, de payer les nourrices « à distance » tous les mois et d’apporter des nouvelles des enfants aux parents. au début du XIXe siècle, on constata alors un afflux massif d’enfants surnommés alors les « Petits Paris » : plus de 50 000 enfants furent placés dans le Morvan. Beaucoup étaient des enfants de l’Assistance publique abandonnés par leurs mères. On comptait alors un taux de mortalité important (plus de 30 %) de ces enfants, entre 8 jours, et 3 mois après leur arrivée dans leur familles d’accueil.  La rigueur des lieux en hiver et le sevrage précoce des nourrissons  étaient la principale cause de ce taux de mortalité. (Crédit Le Blog de Paulo8938 La Gazette)

La Fontaine Saint-Pierre au mont Beuvray

                           Mère ou nourrice à La Fontaine Saint-Pierre au mont Beuvray
De tout temps, le Morvan a été regardé comme la terre de lait par excellence. Déjà les romains rapportaient que les gauloises de Bibracte, trempaient leurs seins dans une fontaine du Mont Beuvray, pour obtenir en quantité le lait qui nourrirait leurs enfants. Depuis lors, les descendantes chrétiennes de ces femmes ont été constamment recherchées

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Du corbeillat au corbillard ou La triste histoire de Louise Brulé (récit tiré de La barque silencieuse de Pascal Quignard)

     Le 20 mai 1766, Louise Brulé, comme elle était frappée d’une maladie qui lui faisait craindre la mort, souhaita faire revenir son enfant d’un an qu’elle avait mis en nourrice à Montargis. Un meneur de nourrissons du nom de Louis transporta le bébé en corbillard de Montargis jusqu’au port Saint-Paul. Or, à son arrivée, l’enfant fut trouvé mort. Le guet avertit Louise Brulé. Le commis du coche d’eau de Briare, attendant sa venue, posa le corps de l’enfant sur un dessus de tonneau. Telle est la déposition du 8 juin 1766 : Est venue au corps de garde une femme à nous inconnue. Toute éplorée nous a dit qu’elle venait pour voir son enfant. Après lui avoir dit qu’il était mort, nous l’avons sommée de dire son nom. A dit se nommer Louise Brulé, femme Damideaux, lui domestique chez Jannier paysan demeurant rue du Sentier, elle demeurante rue de Cléry. A dit qu’elle a confié son enfant mâle le 25 février 1765 à une nourrice avec une layette convenable à son état. A dit qu’il est vrai qu’elle a appris par lettre de la nourrice il y a dix mois que l’enfant était malade alors qu’avant cette même nourrice lui avait dit qu’il se portait bien et qu’il lui fallait une robe, ce qu’elle a fait. A dit qu’elle a demandé de le voir et qu’elle a reçu la réponse du père nourricier qui disait que l’enfant n’était guère en état de supporter le voyage. A dit qu’elle a offert de payer pour sa maladie. A dit que depuis ce temps elle a eu deux lettres du père nourricier disant que l’enfant allait huit jours bien, huit jours mal, qu’il avait une fièvre lente et que c’était l’effet des dents qui montaient dans les lèvres.

la Mort et l'enfant malade


     A dit qu’elle n’a point reçu d’autres nouvelles et que par tendresse maternelle et désirant le voir ils ont fait partir leur cousin avec deux lettres, une au curé, une au père nourricier. A dit qu’elle ne se souvient plus du contenu des lettres attendu que c’est son mari qui les a écrites et qu’elle n’en a point fait la lecture, faute de lire. A dit qu’elle se sentait mal et prête à mourir et souhaitait le revoir. A dit que son cousin étant parti elle a été fort étonnée de le revoir aujourd’hui en lui apprenant que son enfant était mort en chemin. A dit qu’elle ne peut le reconnaître dans l’état où il est actuellement puisqu’elle ne l’a vu jamais que le jour où elle l’a mis au monde. A dit qu’elle reconnaît le linge qui forme sa layette. A dit qu’elle ignore où se trouve son mari, qu’elle le croit dans la campagne avec ses maîtres à cause du beau temps.

      Le 10 juin 1766, Louise Brulé, son mari n’étant pas de retour, fut retrouvée sans conscience sur le quai. Elle est reconduite chez elle le 11 juin. Le 17 juin elle est retrouvée morte dans son lit par son mari, Damideaux, étant rentré du bourg de Sèvres. Le procès-verbal de la déposition du 8 juin 1766 peut être résumé de façon tragique : Une mère malade, à l’instant où l’inconnu de la mort va l’engloutir, désire revoir son unique enfant et ne le reconnaît pas. L’enfant est l’inconnu de la naissance. Le texte de la déposition de Louise Brulé est clair : « A dit qu’elle ne peut le reconnaître dans l’état où il est actuellement puisqu’elle ne l’a vu jamais que le jour où elle l’a mis au monde. » Cette remarque que fait Louise Brulé touche au coeur de l’origine de chacun. Quel qu’il soit, quel que soit le siècle, quelle que soit la nation, tout enfant est d’abord un inconnu. Tout destin humain est : l’inconnu de la mise au monde confié à l’inconnu de la mort. Je suis en train de recopier des archives que me confiait Arlette Farge du temps où nous mangions ensemble rue de Buci des limandes et des bulots à l’ail. J’ai décidé d’appeler destin ce que Louise Brulé appelait meneur de nourrissons.

Pascal Quignard, La barque silencieuse, 2009 – chapitre II, Louise Brulé – collection folio, Ed. du Seuil (p. 11 à13)

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le New York de la Grande Dépression de Reginald Marsh : (I) remorqueurs & locomotives, travailleurs & chômeurs

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Reginald Marsh (1898-1954) – autoportraits, 1933 et 1949

      Reginald Marsh est un peintre américain connu pour ses représentations du New York de la Grande Dépression des années 1920 et 1930 avec ses divertissements populaires tels que les vaudevilles et les scènes burlesques, les clubs de strip-tease, les foules et les badauds, les scènes de plage à Coney Island, les clochard sur le Bowery, les prostituées et les chômeurs. Il rejetait l’art moderne, le trouvant stérile préférant utiliser le style pictural qu’on appelé depuis réalisme social, et qui avait émergé de la confrontation entre l’art moderne et les mouvements sociaux et politiques nés de la contestation sociale issue de Grande dépression. Contrastant avec le style des peintres régionalistes qui présentaient une vision idéalisée de la nature sauvage et de l’Amérique rurale, les artistes partisans du réalisme social pour la plupart travaillant dans les grandes agglomérations témoignaient de la situation des pauvres en cette période de crise économiques où des millions de travailleurs avaient perdu leur emploi. Beaucoup d’entre eux étaient sympathisants des luttes politiques et syndicales du mouvement ouvrier de l’époque et avait élevé la figure du prolétaire au rang d’idéal héroïque, dans la vie comme dans l’art. Ils s’inspiraient dans leur travail des  œuvres des peintres muralistes mexicains  engagés politiquement comme Diego Rivera, José Clemente Orozco et David Alfaro Siqueiros. Au États-Unis, ces artistes ont créé des peintures murales à caractère social mettant en scène des représentations dynamiques de la classe ouvrière.  Reginald Marsh était également fasciné par les machines que l’industrialisation rapide de la ville de New York mettait en œuvre, il a ainsi peint de nombreuses locomotives et remorqueurs du port de New York
     La foule new-yorkaise est également largement représentée dans ses tableaux dans des scènes de rue, de cabarets ou de clubs de danse, de plage (Coney Island). dans la foule les femmes sont particulièrement mises en valeur comme des figures puissantes hautement sexualisées, le plus souvent vêtues de manière courte et provocante. Durant la Grande Dépression, plus de 2 millions de femmes avaient perdu leur emploi et la société des hommes cherchait à les exploiter sexuellement. Les hommes, lorsqu’ils sont représentés sont rarement à leur avantage et s’apparentent à des voyeurs.

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Reginald Marsh - Manhattan Skyline, 1929

Reginald Marsh – Manhattan Skyline, 1929

Reginald Marsh (American, 1898-1954), Tugboat at a Dockside with New York, 1932

Reginald Marsh (American, 1898-1954) – Tugboat at a Dockside with New York, 1932

Reginald Marsh - Atlantic liner in harbor with Tug (mural study, US Customs House, NY), 1937

Reginald Marsh – Atlantic liner dans le port accompagné d’un remorqueur (étude murale pour la US Customs House, NY), 1937. Si il aimait peintre les remorqueurs, il n’éprouvait aucun intérêt à peindre les vaisseaux des riches New-Yorkais qui flottaient dans les eaux du port. « Tout comme il fuyait les classes supérieures, de manière générale, il fuyait les paquebots de luxe » (Gerdts).

Reginald Marsh - La Locomotive, 1935

Reginald Marsh – La Locomotive, 1935

Bowery

désœuvrement sur la Bowery

Reginald Marsh - Why Not Use the L ?, 1930

Reginald Marsh – Why Not Use the « L » ?, 1930 : un parfum de Hopper…

Reginald Marsh - Tatoo and Haircut, 1932 Reginald Marsh - The Bowery, 1930

Scènes du Bovery, à gauche : Tatoo and Haircut, 1932, à droite : badauds, 1930

Reginald Marsh - Le tri du courrier (1936), Peinture murale dans le William Jefferson Clinton Federal Building, 1936

Le tri du courrier (1936), Peinture murale dans le William Jefferson Clinton Federal Building

L’édifice fédéral William Jefferson Clinton est situé dans le Triangle fédéral de Washington, DC, à travers la 12ème rue de la Old Post Office. Le New Post Office, connu initialement comme le Clinton Building, a abrité le siège du ministère des Postes jusqu’à ce que ce département soit remplacé par le United States Postal Service en 1971. Il contient 25 fresques réalisées dans le cadre des actions du New Deal visant à  intégrer des peintures murales dans les immeubles fédéraux. Dans les peintures murales qui lui ont été confiées, Marsh a su habilement représenter les corps en mouvement agissant de concert avec les machines de l’ère industrielle pour effectuer un travail essentiel à la société illustrant les idéaux et les espoirs du New Deal.. On reconnait dans son style l’influence de Diego Rivera.

Reginald Marsh - le déchargement du courrier, peinture murale dans le William Jefferson Clinton Federal Building, 1936

Le déchargement du courrier, Peinture murale dans le William Jefferson Clinton Federal Building

Reginald Marsh - Travaux dans la 14te rue, 1936

Reginald Marsh – Travaux et manifestation dans la 14e rue, 1936 – Au premier plan sur la chaussée, on voit des ouvriers démonter les anciennes lignes de tramway et au second plan sur le trottoir, défiler des manifestants protestant contre le magasin Ohrbach’S qui refusait à ses employés le droit de se syndiquer.

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Reginald Marsh – le Normandie, 1953

Reginald Marsh - The Battery, vers 1926

Reginald Marsh – The Battery, vers 1926

Reginald Marsh - The Battery (détail), vers 1926

Reginald Marsh - vue de New York, 1937

Reginald Marsh – vue de New York, 1937

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articles liés :

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  • le New York des années trente et la femme américaine vus par Louis-Ferdinand Céline,  c’est  ICI
  • Les représentations du New York des années 20 de Tavik Frantisek Simon, c’est   ICI
  • New-York, le Brooklyn Bridge – (II) le poète Hart Crane à Brooklyn Heights, c’est   ICI

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Edimbourg et le port de Leith : Le yacht royal Britannia, un design maritime comme on n’en verra jamais plus…

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Le paysage vu de la fenêtre du train… « Un balcon en forêt » de Julien Gracq

–––– Introduction au texte de Julien Gracq : extrait de La Meuse du site Septention –––––––––––

     En me documentant pour préparer cet article sur la Meuse j’ai découvert le site néerlandais Septentrion qui depuis trente années traite essentiellement de littérature néerlandaise mais qui publie parfois des textes en français. L’un de ceux-ci décrivait justement cette rivière et faisait référence au livre de Julien Gracq. Luc Devoldere, écrivain et rédacteur en chef de la revue Septentrion a descendu « en explorateur » très documenté la Meuse et nous livre ses impressions.


Le Bateau ivre (1871)

Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Des Peaux-rouges criards les avaient pris pour cibles,
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

J’étais insoucieux de tous les équipages,
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais.

Arthur Rimbaud

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Adieu à la Meuse

« Adieu, Meuse endormeuse et douce à mon enfance,
Qui demeures aux prés, où tu coules tout bas.
Meuse, adieu : j’ai déjà commencé ma partance
En des pays nouveaux où tu ne coules pas.

Voici que je m’en vais en des pays nouveaux :
Je ferai la bataille et passerai les fleuves ;
Je m’en vais m’essayer à de nouveaux travaux,
Je m’en vais commencer là-bas des tâches neuves.

Et pendant ce temps-là, Meuse ignorante et douce,
Tu couleras toujours, passante accoutumée,
Dans la vallée heureuse où l’herbe vive pousse,

Meuse inépuisable et que j’avais aimée.

Charles Péguy Extrait de ‘OEuvres poétiques complètes’,
Gallimard (La Pléiade, no 60), Paris, 1948.

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Luc Devoldère

Extrait du texte de Luc Devoldere :

     Le matin suivant, notre bateau jouxte la forêt des Ardennes, les restes d’une forêt mythique qui s’étendit un jour de la mer du Nord à Constantinople. Cette forêt conserve jalousement ses légendes des quatre fils Aymon, ses croisades et ses nobles dames infidèles, ses châteaux et ses citadelles. Il fut un temps où les fils Aymon chevauchaient sans repos le légendaire destrier Bayard, franchissant fleuve et vallées, en fuite devant la colère de Charlemagne. Çà et là, le fier coursier laissa la trace de ses immenses sabots. Près de Dinant, il fendit le rocher du bord de Meuse, près de Liège, il échappa miraculeusement à la noyade quand l’empereur le fit jeter dans le fleuve, une meule au cou: Bayard escalada la rive opposée et disparut pour toujours au galop dans les forêts infinies des Ardennes. De nos jours, au-dessus de Bogny-sur-Meuse, on peut voir les quatre fils Aymon pétrifiés: quatre pitons rocheux sur la croupe d’une colline qui leur sert de cheval.

les quatre fila Aymont et le cheval Bayardles quatre fils Aymont et le cheval Bayard

     La vallée de la Meuse vit Godefroy de Bouillon de Monthermé, confluent de la Semois et de la Meuse, s’élancer vers Verdun, Constantinople, Antioche et Jérusalem. Hodierne, Berthe et Iges virent également leurs époux partir pour la croisade au cours de leur nuit de noces. Sept ans durant, elles attendirent en vain, jusqu’à ce que l’infidélité les transforme en pitons rocheux: les ‘Dames de Meuse’.

     Les géologues savent pourquoi la Meuse s’est, contre toute logique, frayé un chemin à travers le massif des Ardennes: c’est tout simplement qu’elle ne l’a pas fait. Il y a des milliers d’années, la Meuse serpentait au beau milieu d’une plaine. Puis un plissement généra le massif des Ardennes: le fleuve dut creuser son lit à mesure. Les méandres demeurèrent. A Fepin, les diverses strates de la roche montrent que la mer arriva un jour jusqu’ici.

     Le bateau glisse à travers ce pli oublié de France qui pointe sa langue au coeur de la Belgique. Dans les villages, les hommes et les maisons à paraboles ont recherché le bord de l’eau, car là-haut sur les collines règne partout une forêt compacte. Sous la légère brume du matin, la fraîche verdure printanière, réfléchie par la Meuse, rivalise avec le vert sombre des forêts. Çà et là apparaissent timidement les ajoncs et les fougères que Julien Gracq évoque dans le voyage en train qui ouvre Un balcon en forêt.

la Meuse à Montherméla Meuse à Monthermé

La Meuse à LaifourLa Meuse à Laifour

     A Monthermé, nous amarrons pour regarder la petite ville accolée au méandre majestueusement déployé. Au pont sur la Meuse, je lis que les troupes coloniales françaises se sacrifièrent ici, le 13 mai 1940, pour arrêter les blindés allemands.

A Laifour nous amarrons pour déjeuner. Ici tout s’accorde parfaitement: le silence, la baguette, le Saumur, la terrine de sanglier, les ajoncs, le petit train jaune et rouge qui trépide sur le pont de chemin de fer et ajoute du silence au silence. Le Château Margaux s’établit à nos côtés. Sur la péniche transformée, les seuls passagers sont un homme et une femme de Wépion, près de Namur. Les enfants ont quitté la maison; eux se rendent à Paris. La femme fête aujourd’hui son anniversaire. A l’écluse précédente, ils ont acheté pour 40 francs français une perche à un pêcheur. Une demi-heure à peine après sa mort, sur l’herbe, voilà le poisson écorché d’une main experte par l’homme. Nous partageons notre vin, trinquons aux années, à la fidélité conjugale et agitons la main à l’intention de Néerlandais qui passent sans comprendre, dans leurs yachts en route pour la Méditerranée. Pour l’instant, nous n’allons nulle part, nous sommes immobiles au bord du fleuve. Cela aussi c’est nécessaire au cours de voyages comme celui-ci. Retenez l’endroit. Notre ‘balcon en forêt’, c’était Laifour, près des Dames de Meuse, où la rivière était boudeuse et rieuse.

Givet sur la Meuse et sa forteresseGivet sur la Meuse et sa forteresse

« O saisons, O châteaux »
     Dans le dernier méandre avant la frontière belge se dresse la centrale atomique de Chooz. Un souterrain d’un kilomètre de long qui draine tout le trafic, coupe le méandre, si bien que je ne vois de la centrale que les traînées de fumée, et, sorti du tunnel navigable, les immenses tours de refroidissement, ces nouveaux fortins des nations qui ont relégué leur approvisionnement énergétique à leurs frontières. A Givet, le fort de Charlemont garde une frontière qui n’existe plus guère. Charles Quint le fit bâtir contre la France, Vauban le remania, et, après Waterloo, le corps d’armée de Grouchy tint longtemps ici contre les Prussiens. L’arrière-garde de Grouchy avait admirablement défendu la retraite du corps d’armée. ‘O saisons, O châteaux / Quelle âme est sans défauts?’

les Dames de Meuse 

les Dames de Meuse

     Au château d’Hierges, les Dames de Meuse renoncèrent à leur vertu; Godefroy de Bouillon en partance pour Jérusalem abandonna son fort de Bouillon. Il y a les citadelles de Namur, de Dinant et d’Huy, construites sous leur forme actuelle par les Néerlandais après 1815. Il y a les ruines du château de Crèvecoeur, à Bouvignes, passé Dinant, mis à sac en 1554 par Henri II; celui de Poilvache à Houx, dont la légende attribue la construction aux fils Aymon et qui fut détruit par les Liégeois en 1430. Mais avant Dinant, à Freyr, la culture a rendu hommage à la nature: les jardins français du château fléchissent ici le genou devant l’ensemble de roches sauvages de l’autre rive de la Meuse, la géométrie répond ici au rocher à l’état sauvage et romantique.

Depuis, nous avons passé une frontière et un poste de douane désert. (…)

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Pour lire le texte intégral de Luc Devoldere, c’est ICI.

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–––– Julien Gracq : extrait de « Un balcon en forêt » (1958) ––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Julien Gracq

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Depuis que son train avait passé les faubourgs et les fumées de Charleville, il semblait à l’aspirant Grange que la laideur du monde se dissipait : il s’aperçut qu’il n’y avait plus en vue une seule maison. Le train, qui suivait la rivière lente, s’était enfoncé d’abord entre de médiocres épaulements de collines couverts de fougères et d’ajoncs. Puis à chaque coude de la rivière, la vallée s’était creusée, pendant que le ferraillement du train dans la solitude rebondissait contre les falaises, et qu’un vent cru, déjà coupant dans la fin d’après-midi d’automne, lui lavait le visage quand il passait la tête par la portière. La voie changeait de rive capricieusement, passait la Meuse sur des ponts faits d’une seule travée de poutrages de fer, s’enfonçait par instants dans un bref tunnel à travers le col d’un méandre. Quand la vallée reparaissait, toute étincelante de trembles sous la lumière dorée, chaque fois la Meuse semblait plus lente et plus sombre, comme si elle eût coulé sur un lit de feuilles pourries. Le train était vide; on eut dit qu’il desservait ces solitudes pour le seul plaisir de courir dans le soir frais, entre les versants de forêts jaunes qui mordaient de plus en plus haut sur le bleu très pur de l’après-midi d’octobre; le long de la rivière, les arbres dégageaient seulement un étroit ruban de prairie, aussi nette qu’une pelouse anglaise.
“C’est un train pour le Domaine d’Arnhem” pensa l’aspirant, grand lecteur d’Edgar Poe, et, allumant une cigarette, il renversa la tête contre le capiton de serge pour suivre du regard très haut au-dessus de lui la crête des falaises chevelues qui se profilaient en gloire contre le soleil bas. Dans les échappées de vue des gorges affluentes, les lointains feuillus se perdaient derrière le bleu cendré de la fumée de cigare; on sentait que la terre ici crêpelait sous cette forêt drue et noueuse aussi naturellement qu’une tête de nègre. Pourtant la laideur ne se laissait pas complètement oublier : de temps en temps le train stoppait dans de lépreuses petites gares, couleur de minerai de fer, qui s’accrochaient en remblai entre la rivière et la falaise : contre le bleu de guerres des vitres déjà délavé, des soldats en kaki somnolaient assis en califourchon sur les chariots de la poste – puis la vallée verte devenait un instant comme teigneuse : on dépassait de lugubres maisons jaunes, taillées dans l’ocre, qui semblaient secourer sur la verdure, tout autour la poussière des carrières à plâtre – et, quand l’oeil désenchanté revenait vers la Meuse, il discernait maintenant de place en place les petites casemates toutes fraîches de brique et de béton, d’un travail pauvre, et le long de la berge les réseaux de barbelés où une crue de la rivière avait pendu des fanes d’herbes pourrie : avant même le premier coup de canon, la rouille, les ronces de la guerre, son odeur de terre écorchée, son abandon de terrain vague, déshonorait déjà ce canton encore intact de la Gaule chevelue.

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Monthermé

Monthermé, en bord de Meuse (Ardennes) a fournit le modèle de Moriamé dans Un balcon en forêt

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Extrait vidéo du film « Un balcon en forêt »
date du film : 1980 – durée : 02h 34 – Production : Antenne 2 – réalisateur : Michel Mitrani – document INA : 

http://www.ina.fr/economie-et-societe/vie-sociale/video/CPB80056069/un-balcon-en-foret.fr.html

Adapté du roman de Julien Gracq, ce film raconte la vie quotidienne, au rythme des saisons, de quatre soldats français dans la forêt des Ardennes près de la frontière belge, durant la drôle de guerre de septembre 1939 à mai 1940. Il montre l’attente de ces hommes qui sont peut-être promis à la mort, la routine de la vie militaire, les relations entre eux et avec les villageois. Le lieutenant Grange est affecté au commandement d’une maison forte dans la forêt, près d’un hameau à la frontière belge. Il a pour mission d’observer les Allemands afin de renseigner ses supérieurs sur les mouvements de leurs troupes. Trois hommes partagent son sort : le caporal Olivon et les soldats Hervouët et Gourcuff. En attendant la guerre qui ne vient pas, ils passent le temps à quelques travaux, jouent aux cartes et se rendent parfois au village voisin. Un jour, Grange rencontre Mona, une jeune veuve, qui vit dans une ferme des environs et avec laquelle il vivra un temps l’illusion du bonheur.

un balcon en forêt, le film

un balcon en forêt - Film

Un balcon en forêt, le film

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design industriel : la LNER steam locomotive ‘Mallard’ 4-6-2 A4 Pacific class, No 4468 – Grande-Bretagne (1938)

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nmsi - www.nmsi.ac.uk

Maker:  Gresley, Sir Nigel; London & North Eastern Railway
Place Made:  Doncaster railway works, Doncaster, Doncaster, South Yorkshire, England, United Kingdom
Date Made:  1938
Measurements:  driving wheel diameter: 2032 mm; length over buffers: 21650 mm; weight: 104603kg; width: 2743 mm

Description:  Steam locomotive and tender, No 4468 ‘Mallard’, Class A4 Pacific, 4-6-2, designed by Nigel Gresley for LNER, built at Doncaster in 1938; length over buffers: 71′ 3/8″; width: 9′; weight: 102 tons; 19 cwt; (total weight 165 tonnes 7 cwt); area 50.3m square. Driving wheel diameter 6 feet, 8 inches.

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