In limbo


Dans les limbes, Un film de Antoine Viviani

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    Comment filmer Internet ? Comment filmer quelque chose d’aussi abstrait qu’Internet ? J’ai voulu avant tout trouver un langage et une forme propre au film. C’est extrêmement important dans mon travail. Alors j’ai dû inventer une forme pour filmer Internet. Je voulais faire de ce film une immersion dans un rêve ou un cauchemar du réseau. Les gens que l’on y rencontre sont représentés comme des fantômes, des spectres numériques.                                   Antoine Viviani

Le film

     La voix d’un esprit mystérieux, interprétée par Nancy Huston, se réveille dans les méandres des centres de données de notre réseau mondial. C’est comme s’il ne restait plus sur terre que cette immense machine, sans cesse en train d’enregistrer nos souvenirs. En plongeant dans sa mémoire, elle nous emmène à la rencontre de personnages fantomatiques tels que les pères fondateurs d’Internet, les dirigeants de Google ou encore des archivistes numériques et observe le monde de nos souvenirs, fascinée. Que sommes­-nous en train de construire avec ce monde de mémoire numérique ? S’agît-­il d’une nouvelle cathédrale, fondement d’une nouvelle civilisation, ou bien du plus grand cimetière de notre histoire ? Dans les limbes est un conte philosophique qui parcourt Internet comme s’il s’agissait de notre au­-delà…
     C’est en 2015 qu’Antoine Viviani a produit et réalise Dans les Limbes (titre anglais: In Limbo) un essai documentaire qui nous fait voyager dans les limbes de l’Internet, comme si le réseau mondial était en train de rêver de lui-même. Déjà projeté à plusieurs reprises de par le monde dont au CPH : Dox de Copenhague (nov. 2015) où il faisait partie de la compétition internationale, Dans les limbes est l’aboutissement cinématographique de l’expérience In Limbo interactive, disponible sur le site d’ARTE. On y croise une voix incarnée par Nancy Huston, des data centers à la fois beaux et inhumains et des ingénieurs (notamment Gordon Bell et Ray Kurzweil, directeur de l’ingénierie chez Google…) qui sont aussi les acteurs de premier plan de la « révolution numérique ». Pour galvaudée qu’elle soit, l’expression trouve ici une certaine justesse dans la proposition esthétique d’Antoine Viviani, qui s’aventure dans une narration emprunte de poésie visuelle et d’échappées sonores.

sources : présentation officielle et Le blog documentaire


Bande-annonce du film


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     Antoine Viviani est un jeune réalisateur primé. Diplômé de Sciences Po Paris en 2007, il a d’abord produit des documentaires en collaboration avec Vincent Moon (Arcade  Fire  et  R.E.M). Il a également travaillé en compagnie de l’artiste contemporain Pierre Huyghe. En 2009, il fonde une compagnie de production, Providences. En 2011, il produit et réalise In Situ, un long métrage documentaire à propos de l’implication artistique dans le milieu urbain en Europe. Ce film a reçu le prix du Best Digital Documentary au Festival IDFA à Amsterdam en 2011 ainsi que le prix du Meilleur Film au London Doc. Fest en 2012. Il développe actuellement des longs métrages pour les projets cinéma et immersifs.


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Performance – la rivière dans le ciel…


Liquid shard

   Imaginez être sur les rives d’une rivière couleur d’argent au flux mouvant et bondissant toute en courbes et en méandres. L’une de ces rivières que l’on rencontre aux pieds des montagnes, traversant des prairies verdoyantes, assagie d’avoir quitté les trop fortes pentes mais qui porte encore en elle la force et le vertige accumulés au cours ses descentes rapides au travers des enrochements et le souvenir enivrant des remous et des projections d’écume. Mais cette rivière ne se trouve pas au pied des montagnes, ne traverse pas une prairie  verdoyante, elle se trouve en plein cœur d’une grande ville américaine. Maintenant imaginez cette portion de rivière, ce flux argenté tout en courbes et en méandres s’arracher soudainement du sol, s’élever lentement au-dessus de vous tel un ruban léger et évanescent, changer de forme au gré du vent et devenir une vague volante lumineuse et transparente chargée d’écume, une onde liquide mouvante, un nuage chargé de milliers de gouttelettes d’eau lumineuses évoluant dans le ciel ou bien encore le mur d’eau d’une cascade.

    Ce rêve, car c’en est un, Patrick Shearn, un artiste américain créateur du studio Poetic Kinetics l’a réalisé à Pershing Square, une place de Los Angeles. Cette performance était éphémère et n’a duré que deux semaines au cours de l’été 2016. On imagine quelles ambiances fantastiques pourraient être crées par l’utilisation à grande échelle de cette technique qui se résume en toute simplicité à la mise sous tension de câbles métalliques et de filets porteurs de milliers de filaments de polyester argenté flottants au gré du vent.


 

Ils ont dit : Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra…


Friedrich Nietzsche : Prologue de Ainsi parlait Zarathoustra (1883-1885) lu par Micheal Londsdale.

Caspar Friedrich - Au-dessus de la Mer de Nuages, 1818
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illustrations : Le voyageur au-dessus des nuages, G. Friedrich (1818) & la grande foule, A. Saura (1963)


Sortilèges


Duo de fleurs fatales…

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Le « Duo des fleurs » (1883) est l’air le plus connu de l’opéra en trois actes Lakmé du compositeur français Léo Delibes inspiré du roman de Pierre LotiRarahu ou le Mariage de Loti (1880) et créé le 14 avril 1883 à l’Opéra-Comique de Paris qui conte l’amour tragique de Lakmé, une jeune princesse hindoue pour un officier britannique. L’air qui accompagne une scène qui se passe dans l’enceinte sacrée d’un temple que la princesse s’apprête à quitter pour aller cueillir des fleurs en compagnie de sa servante Mallika est interprété ici par les cantatrices Anna Netrebko & Elina Garanca – Les illustrations sont tirées du tableau de Francis Auburtin, Les Nymphes, la forêt et la mer (1886-1924).


Le livret

Lakmé

Viens, Mallika, les lianes en fleurs
Jettent déjà leur ombre
Sur le ruisseau sacré, qui coule calme et sombre,
Éveillé par le chant des oiseaux tapageurs !

Mallika

Oh ! maîtresse,
C’est l’heure où je te vois sourire,
L’heure bénie où je puis lire
Dans le cœur toujours fermé de Lakmé !


                           Lakmé                                  Mallika

Dôme épais le jasmin                  Sous le dôme épais où le blanc jasmin
À la rose s’assemble,                    
À la rose s’assemble,
Rive en fleurs, frais matin,         
Sur la rive en fleurs, riant au matin,
Nous appellent ensemble.          
Viens, descendons ensemble.
Ah ! glissons en suivant              
Doucement glissons; De son flot charmant
Le courant fuyant;                       
Suivons le courant fuyant;
Dans l’onde frémissante,           
Dans l’onde frémissante,
D’une main nonchalante,          
D’une main nonchalante,
Gagnons le bord,                         
Viens, gagnons le bord
Où l’oiseau chante,                      
Où la source dort.
l’oiseau, l’oiseau chante.            
Et l’oiseau, l’oiseau chante.
Dôme épais, blanc jasmin,        
Sous le dôme épais, Sous le blanc jasmin,
Nous appellent ensemble !       
Ah ! descendons ensemble !


Lakmé

Mais, je ne sais quelle crainte subite,
S’empare de moi,
Quand mon père va seul à leur ville maudite;
Je tremble, je tremble d’effroi !

Mallika

Pour que le dieu Ganeça le protège,
Jusqu’à l’étang où s’ébattent joyeux
Les cygnes aux ailes de neige,
Allons cueillir les lotus bleus.

Lakmé

Oui, près des cygnes
Aux ailes de neige,
Allons cueillir les lotus bleus

***


Cinéma

Les_Predateurs.jpg     Une séquence magnifique et torride du film « The Hunger » (Les Prédateurs) réalisé en 1983 par Tony Scott à partir du roman de Whitley Strieber mettant en scène Catherine Deneuve et Suzanne Sarendon (on y voit aussi David Bowie) utilise de manière heureuse en bande sonore ce morceau de l’opéra de Léo Delibes interprété par Anna Netrebko & Elina Garanca. Le rythme lancinant de la mélodie accompagne merveilleusement la scène d’amour entre les deux femmes, rythme qui va peu à peu être altéré par une cacophonie angoissante et s’accroître jusqu’à devenir insupportable lors de la scène finale de la morsure de la vampire (voir ci-dessous la suite).


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Élégies


la musique élégiaque de William Basinsky.

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Watermusic II (1h 06 mn)

William Bazinsky.png     William Basinsky est un musicien et vidéo-artiste américain né à Houston en 1958. Après une formation de clarinettiste classique, de saxophoniste et de composition jazz à l’Université de North Texas, il s’intéresse à la musique minimaliste et commence à développer son propre vocabulaire musical de style méditatif et mélancolique par l’utilisation de courtes boucles mélodiques jouées sur elles-mêmes afin de produire un effet de feedback. Il recycle également dans ses compositions des sons trouvés et des parasites d’ondes radio. En 2001, il commence un travail sur un ensemble de quatre œuvres intitulées The Disintegration Loops. Les enregistrements sont basés sur de vieilles bandes magnétiques dont la qualité se dégrade progressivement. C’est après le travail de remembrement de ses anciens enregistrements que William Basinski va saisir le sens de l’histoire. Le 11 septembre 2001, alors qu’il est dans son appartement de Williamsburg, un quartier de New York situé sur la rive gauche de l’East River. Il aperçoit soudain une épaisse fumée qui s’élève dans le ciel. Saisissant alors sa caméra, il va filmer de son toit la fumée qui s’élève dans le ciel des tours du World Trade Center en écoutant The Disintegration Loops. La musique constituera la bande sonore de notre monde qui se dissout dans une incroyable mélancolie : l’entropie de l’anthropie (Xavier Boissel, précis de désintégration, revue littéraire et philosophique Inculte, no 18, p. 150-154).  source Wikipedia.

The Disintegration Loops (48 mn)


Sibelius : « La Tempête »


    Le compositeur finlandais Jean Sibelius (1865-1957) a écrit cette musique de scène en 1925 pour accompagner la pièce homonyme de William Shakespeare. C’est l’une de ses dernières œuvres écrites. Elle se place entre la Septième symphonie et Tapiola. Le chef d’orchestre finlandais dont le physique de Troll convient parfaitement au thème interprété est Leif Segerstam et, une fois n’est pas coutume, l’animation du clip est particulièrement réussie (la durée du clip est d’environ 1 heure).

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Leif Segerstam


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Narcisse – Regards croisés : 2) Essai d’interprétation du mythe


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      Narcisse se mirant dans l’eau-miroir d’un ruisseau dans le tableau du Caravage, Jean Seberg posant ses lèvres sur le reflet de celles-ci dans l’eau d’une rivière dans le film de Robert Rossen, Lilith. Deux images chocs fortement représentatives de cet état mental représenté de manière ambigüe et presque schizophrène dans la société d’aujourd’hui : le narcissisme. D’un côté, on valorise l’individualisme à tout crin et de l’autre on diabolise l’une de ses formes, le narcissisme, qui ne constitue après tout qu’un développement dévoyé de l’homéostasie, cet instinct de survie manifesté par tout organisme vivant qui implique par définition à l’origine une certaine forme d’amour de soi.
      Ne me sentant pas totalement exempt des atteintes de ce que l’on pourrait  qualifier de « nouveau mal du siècle », j’ai éprouvé le besoin de me pencher sur ce qu’il recouvre, signifie et représente dans des domaines aussi variés que l’art, le psychisme et l’anthropologie. Le premier des thèmes traités et qui a fait l’objet d’un premier article (c’est  ICI ) a été celui du mythe grec de Narcisse, ou tout au moins de ses variantes telles qu’elles nous ont été léguées par les philosophes et écrivains de l’Antiquité. Le second article présenté ci-après est un essai personnel d’interprétation. d’autres analyse de thèmes suivront. Au cours de cette recherche, je reviendrais à plusieurs reprise au tableau du Caravage et au film de Robert Rossen sans m’interdire de m’intéresser à d’autres œuvres artistiques, qu’elles soient picturales, cinématographiques ou littéraires…


  La symbolique de l’eau

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Le fleuve Céphise, à Livadiá

     Le personnage de Narcisse est lié par sa paternité à l’eau, il avait pour père un dieu-fleuve : Céphise, personnification du fleuve homonyme qui coule en Grec en Phocide et en Béotie qui était l’un des 3.000 fils du Titan Océan et de la déesse marine Thétys et frère des Océanides qui étaient des nymphes aquatiques (au nombre de 3.000 elles-aussi). L’eau est symbole ambivalent, elle peut être dormante ou violente. C’est le cas du fleuve Céphise puisque que la nymphe Liriope, célèbre par sa grande beauté, étant venue consulter le dieu-fleuve réputé pour la pertinence de ses oracles, celui-ci ébloui par sa personne « l’enlaça de ses flots sinueux, et, la tenant enchaînée dans son onde, triompha de sa pudeur par la violence ». De ce viol aquatique naîtra Narcisse qui, dit-on, héritera de la beauté de sa mère (Ovide, Métamorphoses).

    Un autre personnage, lié on le verra à Narcisse, a affaire avec la symbolique de l’eau. C’est Tirésias, un jeune chasseur qui deviendra plus tard un devin célèbre; alors qu’il chassait sur l’Hélicon, un mont proche du fleuve Céphise, l’infortuné avait surpris sa mère, la nymphe Charilico et la déesse Athéna se baignant nues dans la fontaine sacrée d’Hippocrène, la source des muses, celle-là même qu’un coup de sabot du cheval Pégase avait fait jaillir du rocher.

Hippocrenesource.jpgla source d’Hippocène sur le mont Hélicon

      Dans la Grèce antique la vision par un simple mortel d’un dieu en dehors de la volonté de celui-ci était frappée d’interdit et sa transgression était punie de la perte de la vue. C’est ce châtiment cruel qui fut infligé par Athéna à Tirésias mais en réponse aux suppliques de sa mère Charilico qui implorait sa clémence, la déesse adoucit la punition en accordant au jeune homme des dons merveilleux, ceux de pouvoir se diriger grâce aux vertus d’un bâton de cornouiller magique, de comprendre le langage des oiseaux après qu’elle lui eut eu « purifier » les oreilles, c’est cette opération qui lui apportera le don de prophétie. Comme dernière faveur, il lui fut permis de vivre beaucoup plus longtemps que le commun des mortels (pendant la durée de sept générations) et de conserver ses dons lorsqu’il sera aux Enfers. Une autre version de la légende de Tirésias, racontée par Ovide, le montre se promenant sur le mont Cyllène et séparer de son bâton l’accouplement de deux serpents, ce qui eut pour effet immédiat de le transformer en femme. Sa métamorphose dura sept années et cessa après qu’il ait eut l’occasion de répéter la scène de séparation des deux serpents. Il reprit alors son apparence d’homme. La légende dit que durant sa longue existence, il aura subi pas moins de six passages d’un sexe à l’autre.

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Je n’ai pas trouvé d’illustration pour la scène de Diane au bain surprise par
Tirésias. J’ai par contre trouvé un tableau de Delacroix portant sur un thème
semblable, celui de Diane surprise par le chasseur Actéon. La gravure de droite
présente la scène des deux serpents, celle où Tirésias devenu femme va pouvoir
recouvrer son apparence d’homme (auteur : Johann Ulrich Krauss, vers 1690)

     Mais dans la mythologie grecque, chaque événement, même le plus anodin, a toujours des conséquences. Il n’y a aucune place pour le hasard. Par le fait d’avoir été Homme et femme, Tirésias avait connu une certaine célébrité aussi fut-il invité un jour par les dieux pour trancher un débat important entre tous, celui de savoir qui prenait le plus de plaisir pendant l’acte sexuel entre l’homme et la femme. Zeus prétendait que c’était la femme et son épouse Héra pensait le contraire. Tirésias, qui avait connu les deux états ,prit le parti de Zeus, ce qui lui attira les foudres d’Héra qui le puni en lui ôtant la vue.
   Tirésias n’aura pas de chance avec les sources. S’étant désaltéré après sa fuite de Thèbes avec l’eau trop froide de la source gardée par la nymphe Tilphoussa, il en mourut.
    Dans le mythe de Narcisse, Tirésias est connu pour avoir mis en garde la nymphe Liriope qui lui avait demandé si son fils parviendrait à une longue vieillesse : « Oui, s’il ne se connaît pas », avait-il répondu. La condition de la longévité pour Narcisse était donc d’ignorer sa vrai nature. Jusqu’où devait aller cette ignorance ? Ignorer sa grande beauté ? Ignorer les conditions de sa naissance ? Ovide est peu disert sur ce sujet et cette incertitude nous empêche d’analyser les causes du drame final qui va se nouer.


    Dans la version d’Ovide, l’arrivée de Narcisse à la source fatale se situe juste après  l’anathème jeté contre lui par le garçon éconduit et l’approbation de la déesse Nemesis. Il n’est donc pas interdit de penser que ce qui va suivre et en particulier sa découverte de la source est l’œuvre de la déesse. Le caractère particulier de la source est mis en valeur par Ovide lorsqu’il la décrit comme n’ayant jamais été souillée par l’homme ou les animaux et même pas par les déchets végétaux. La source ne se situe pas dans le domaine profane qui est celui des hommes et des animaux. C’est une source d’eau pure et limpide, de caractère sacré.  En même temps un détail énoncé par Ovide nous interpelle : « et cet endroit, la forêt ne laisserait aucun soleil l’échauffer. » La source ne se situe pas en pleine lumière du soleil mais dans l’ombre des grands arbres, ce qui entre en contradiction avec la description précédemment énoncée de ses ondes « brillantes et argentées » mais quand les dieux veulent arriver à leurs fins, ils ne sont pas à une contradiction près. Leur objectif, c’est de réaliser la prédiction énoncée par Tirésias dans sa réponse à la nymphe Liriope : « Oui, ton fils vivra longtemps s’il ne se connaît pas…»  (une autre traduction indique « s’il ne se voit pas » .) Mais Narcisse avait-il vraiment le choix ? Et comment peut-on ne pas se connaître ? Il y a de la perversité dans l’affirmation que celui dont le destin est déjà tout tracé pourrait échapper à ce destin. On veut faire croire que Narcisse aurait pu ne pas s’arrêter sur le bord de cette source et se mirer dans son miroir de la même manière qu’Œdipe, en partance de Thèbes pour Corinthe aurait pu prendre une autre route ou bien ne pas se quereller avec un inconnu qui s’avérera être son père et le tuer… Pourtant, c’est bien le destin et donc la main des dieux qui ont créé les conditions de ces rencontres.

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°°°
Ainsi Narcisse s’était-il joué d’Écho et d’autres nymphes
issues des eaux ou des montagnes, de même que de groupes de garçons ;
un jour l’un d’eux, qu’il avait dédaigné, levant les mains vers le ciel :
« Puisse-t-il tomber amoureux lui-même, et ne pas posséder l’être aimé ! »,
avait-il dit. La déesse de Rhamnonte (Nemesis) approuva cette juste prière.
Il existait une source limpide, aux ondes brillantes et argentées ;
ni bergers ni chèvres paissant dans la montagne
ni autre troupeau ne l’avaient touchée ; nul oiseau,
nulle bête sauvage, nul rameau mort ne l’avaient troublée.
Elle était entourée d’un gazon nourri de l’eau toute proche,
et cet endroit, la forêt ne laisserait aucun soleil l’échauffer.

°°°
le sortilège du miroir

    D’ailleurs, tout, dans ce passage où Ovide décrit le cheminement de Narcisse vers la chute sous l’action de la force négative que représente l’élément liquide qui sert le sombre dessein des dieux. C’est par une force qui n’appartient qu’à l’élément liquide, la soif, que Narcisse est capté par le sortilège du miroir qui va lui révéler la sublimité de la beauté de ce visage qu’il découvre dans les eaux.  Cette découverte prend la forme d’un saisissement de tout son être, à la façon dont la Méduse fige et pétrifie ceux qui ont eu le malheur de croiser son regard. La beauté poussée à son paroxysme devient monstrueuse et, telle la Méduse, détruit ceux qui osent la contempler et vouloir en jouir.

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et tandis qu’il désire apaiser sa soif, une autre soif grandit en lui :
en buvant, il est saisi par l’image de la beauté qu’il aperçoit.
Il aime un espoir sans corps, prend pour corps une ombre.
Il est ébloui par sa propre personne et, visage immobile,
reste cloué sur place, telle une statue en marbre de Paros.

    À ce stade, la prophétie ne s’est pas encore accomplie car si Narcisse est fasciné et submergé par la beauté du visage insaisissable qui tout à la fois s’offre et se refuse à lui,  il ignore encore que ce visage est le sien. Il est frappant de constater qu’au fur et à mesure que le sortilège s’empare du lui, ce sont paradoxalement des sensations de chaleur et de brûlure qui s’expriment : « il embrase et brûle tout à la fois », « ce qu’il voit le consume », « Vous souvenez-vous que quelqu’un se soit ainsi consumé ? ». C’est que depuis le saisissement « médusien », l’élément liquide ne joue plus le rôle principal, c’est un processus mortel de destruction qui est en cours et ce processus n’agit pas par l’eau mais par le feu, le feu purificateur. Il redoublera d’intensité quand Narcisse prendra conscience que le visage aimé est le sien : « je me consume d’amour pour moi : je provoque la flamme que je porte. », « je m’éteins », « il se dissout et peu à peu devient la proie d’un feu caché ».


Le thème de l’engourdissement

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     En grec ancien, le nom Narcisse est lié aux mots ναρκωτικός, narkôtikóqui signifie « qui a la propriété de provoquer la torpeur,  ce qui fascine et engourdit, narcotique, soporifique » et νάρκωσις, nárkôsis qui signifie « endormissement ». La légende dit qu’à la mort de Narcisse son sang s’écoula dans la terre et qu’il naquit un narcisse blanc à corolle rouge. Cette plante que l’on connait aujourd’hui sous le nom de la Narcisse des poètes (Narcissus poeticusest une plante à bulbe de la famille des liliacées connue depuis l’Antiquité pour ses vertus médicinales. Le narkissos que le médecin grec Dioscoride déclarait utiliser pour ses remèdes contre les brûlures, luxation, abcès et douleurs rhumatismales est bien la narcisse des poètes. Il utilisait pour cela les les bulbes de cette plante qu’il. appliquait en cataplasme après les avoir cuits et broyés. Mais c’est pour un autre de ses effets que le narcisse était surtout connu dans l’Antiquité et joue un rôle dans le mythe qui nous intéresse, la plante avait également la réputation d’engourdir et de plongerdans la torpeur ceux qui la respirait  : « parce qu’il (le narcisse) engourdit les nerfs et provoque une pesante torpeur » (narkôdeis), nous expliquait Plutarque. Quant à Pline l’ancien, il déclarait qu’elle alourdissait l’esprit et rendait idiot. Le chanoine-botaniste Paul-Victor Fournier, auteur de nombreux ouvrages de botanique disait à son propos que « le seul parfum [du narcisse] est déjà narcotique », c’est la raison pour laquelle il est déconseillé de la placer en bouquet dans une chambre à coucher hermétiquement close. Les qualités odorantes de la fleur sont encore utilisées de nos jours dans la parfumerie de luxe par l’extraction du produit très rare qu’est l’huile de narcisse (elle nécessite une tonne de fleurs pour n’en obtenir qu’à peine 70 g soit un rendement de 0,007 % !)On sait aujourd’hui que cette faculté est causée par un alcaloïde paralysant, la narcissine ainsi qu’une substance amère, drastique et toxicardiaque, la scillaïne que contient la plante. L’ingestion par l’homme d’une dizaine de grammes d’extrait de narcisse est neurotoxique et déclenche les symptomes d’intoxication tels que constriction de la gorge, nausée, diarrhée, inflammation des voies digestives, paralysie, défaillance, sueurs froides, douleurs dans les membres, engourdissement général.

      Cette plante au caractère ambivalent a joué un rôle clé dans le déroulement de divers mythes et coutumes de la Grèce antique :

  • l’enlèvement de Perséphone par Hadès alors qu’elle cueillait des narcisses. le parfum de la plante envoûta la déesse qui ne put opposer de résistance au dieu du monde souterrain.
  • on plantait le narcisse sur les tombes pour symboliser l’engourdissement de la mort.
  • on l’offrait aux au Érinyes (ou Furies à Rome) pour paralyser le criminel mais aussi pour les apaiser.
  • la plante était liée au printemps par sa renaissance, aux rythmes des saisons, à la fécondité

Synthèse

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     Que veut nous dire ce mythe ? Les grecs de l’antiquité se méfiaient de la démesure, ce sentiment violent inspiré par l’orgueil et les passions et  qui menait au désordre et à la folie. Ils lui avaient donné le nom d’hybris. La démesure, l’hybris, c’était le privilège des dieux et en aucun cas celui des hommes qui devaient eux faire preuve de tempérance et de modération. Ce n’est pas un hasard si c’est la déesse Némésis, déesse de la juste colère et de la rétribution céleste, dont le nom signifie en grec ancien « répartir équitablement, distribuer ce qui est dû » qui approuve l’anathème lancé par le prétendant éconduit et qui certainement tire les ficelles du drame qui se joue. Ovide veut peut-être nous le laisser entrevoir lorsque, décrivant le saisissement de Narcisse, il le présente comme restant « cloué sur place, telle une statue en marbre de Paros ». Un sanctuaire consacré à Némésis était implanté à Rhamnonte en Attique où on honorait une statue de la déesse exécutée dans un bloc de marbre de Paros.

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     Ce qui est reproché à Narcisse, c’est sa sublime beauté, source d’hybris. Cette beauté, il l’a hérité de sa mère qui elle-même a du en payer le prix puisqu’elle a été violée par  le dieu-fleuve Céphise. Une trop grande beauté jette le trouble dans la communauté des hommes, elle fait naître la convoitise et la jalousie, surtout si celui qui en est porteur refuse de se plier aux règles de la cité et ainsi perpétue et attise la division. Une trop grande beauté est inacceptable car elle a le pouvoir d’agir sur les êtres à la manière de la Méduse, en les foudroyant et les annihilant. Narcisse est le fruit de l’hybris, il est porteur de l’hybris et représente une menace pour la communauté, il doit être sacrifié. Selon ce point de vue, le thème du narcissisme, au sens moderne du concept, apparaît secondaire dans le mythe. Qu’il est été ou non amoureux de lui-même, Narcisse aurait été sacrifié. Le fait qu’il se soit épris de sa propre personne est une mise en situation habile de la part d’Ovide, ce fait n’a d’ailleurs n’a apparemment pas été recoupé par d’autres versions du mythe. Ce n’est que longtemps plus tard, à la fin du Moyen-Âge, en conséquence de l’évolution des mœurs et de l’affirmation de la primauté de l’individu sur la religion et le collectif, qu’artistes et écrivains privilégieront cet aspect du mythe inventé (ou mis en valeur) par Ovide. Comparé aux représentations qui l’ont précédées, le tableau du Caravage est tout à fait éloquent sur ce sujet. Son analyse donnera lieu à un prochain article.

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