Ils ont dit…


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Création

      La nature et les modalités de notre production culturelle, ainsi que la façon dont nous réagissons aux phénomènes culturels reposent sur l’artifice de nos souvenirs imparfaits — eux-mêmes manipulés par les sentiments.

Antonio Damasio, L’Ordre étrange des choses, la vie, les sentiments et la fabrique de la culture – édit. Odile Jacob, 2017


Nancy Cunard, avant Elsa…


     Parmi toutes les femmes qui ont partagé la vie d’Aragon, deux se détachent : l’anglaise Nancy Cunard, jeune femme fortunée en tant qu’héritière du fondateur de la Cunard Line, installée à Paris dés le début des années 1920, libérée et volage qui fréquentait le milieu intellectuel d’avant-garde parisien avec qui il a vécu de 1926 à 1928 et, après son abandon par celle-ci lors d’un voyage à Venise, Elsa Triolet, une jeune femme russe d’une grande force de caractère, sœur de Lili Brink, la compagne de Maiakowski, séparée de son mari français, qui en dépit de diverses crises l’accompagnera et exercera une grande influence sur lui jusqu’à la fin de sa vie.

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Louis Aragon et Nancy Cunard aux bracelets photographiée par Man Ray – année 1926 

« Elle n’aimait que ce qui passe et j’étais la couleur du temps. Et tout de même l’Ile Saint-Louis n’était pour elle qu’un voyage. Elle parlait d’ailleurs. Toujours d’ailleurs. Je rêvais l’écoutant, comme à la mer un coquillage »   Aragon, le Roman inachevé.

    Il semble qu’Aragon ait été amoureux passionné de Nancy Cunard, avec laquelle il partagea de nombreux voyages en Espagne, en Hollande, en Italie, en Allemagne, et en divers lieux de France. Le dernier de ces voyages qui se situait à Venise en août 1928 se termina par un drame, Nancy l’ayant abandonné pour un musicien de jazz noir, Aragon fit une tentative de suicide aux somnifères. Nancy aurait été le grand amour de sa vie hypothèse corroborée par Elsa Triolet elle-même qui dira à ce propos :  « On parle toujours des poèmes que Louis a écrits pour moi. Mais les plus beaux étaient pour Nancy. »


Le roman inachevé : extrait

Malles
Chambres d’hôtel
Ainsi font ainsi font font font
Dans les couloirs silencieux les chemins gris bordés de rouge
Et l’on met les souliers dehors afin de mieux voir au plafond
Le couple des ombres qui bouge

Elle n’aimait que ce qui passe et j’étais la couleur du temps
Et tout même l’Ile
Saint-Louis n’était pour elle qu’un voyage
Elle parlait d’ailleurs
Toujours d’ailleurs
Je rêvais l’écoutant
Comme à la mer un coquillage

Une femme c’est un portrait dont l’univers est le lointain
À Paris nous changions de quartier comme on change de chemise
De la femme vient la lumière
Et le soir comme le matin
Autour d’elle tout s’organise

Une femme c’est une porte qui s’ouvre sur l’inconnu
Une femme cela vous envahit comme chante une source
Une femme toujours c’est comme le triomphe des pieds nus
L’éclair qu’on rejoint à la course

Ali l’ignorant que je faisais
Où donc avais-je avant les yeux
On quitte tout pour une femme et tout prend une autre envergure

Tout s’harmonise avec sa voix
La femme c’est le
Merveilleux
Tout à ses pas se transfigure

Et je m’amusais tout d’abord
Crépusculaires
Ophélies
Aventuriers au teint brûlé comme des châteaux en
Espagne
Gens en disponibilité
Charlatans de
Gallipoli
De ce monde qui l’accompagne

Qui est l’actrice aux yeux d’iris lourde et blonde comme un bouquet

(…)

Portrait de Nancy Cunard par Barbara Ker-Seymer

°°°

°°°

°°°°

°°°

J’avais ma peine et ma valise
Et celle qui m’avait blessé
Riait-elle encore à Venise 
Moi j’étais déjà son passé

Aragon, Après l’amour

Portrait de Nancy Cunard par Barbara Ker-Seymer


    Et pour clore cet article, toujours tiré du Roman inachevé, le poème qui évoque sa tentative de suicide à Venise – Poème mis en musique et chanté par Léo Ferré

Il n’aurait fallu
Qu’un moment de plus
Pour que la mort vienne
Mais une main nue
Alors est venue
Qui a pris la mienne

Qui donc a rendu
Leurs couleurs perdues
Aux jours aux semaines
Sa réalité
A l’immensité
Des choses humaines

Moi qui frémissais
Toujours je ne sais
De quelle colère
Deux bras ont suffi
Pour faire à ma vie
Un grand collier d’air

Rien qu’un mouvement
Ce geste en dormant
Léger qui me frôle
Un souffle posé
Moins une rosée
Contre mon épaule

Un front qui s’appuie
A moi dans la nuit
Deux grands yeux ouverts
Et tout m’a semblé
Comme un champ de blé
Dans cet univers

Un tendre jardin
Dans l’herbe où soudain
La verveine pousse
Et mon cœur défunt
Renaît au parfum
Qui fait l’ombre douce

Louis Aragon : Le Roman Inachevé (1956)

 


 

Du panda à l’homme


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Tentative d’accouplement entre la femelle Ying Ying et le mâle Yi Bao
à la base de Yaan Bifengxia (Chine)

Problème de libido chez les Pandas géants captifs de Chengdu  (suite à un reportage vu à la télé)

       Les responsables des centres d’élevage des pandas géants dans le Sichuan s’efforcent d’assurer la préservation de cet animal désormais considéré par les chinois comme un « Trésor national  ». Pour cela, ils cherchent à multiplier les naissances de bébés pandas dans le but de les remettre en liberté dans des zones naturelles où ils sont protégés et accessoirement dans quelques zoos de la planète qui possèdent eux aussi les moyens d’assurer leur reproduction. Les femelles pandas n’étant fécondes que deux à trois jours par an, leur tâche n’est pas facile, d’autant plus que le mâle que l’on plaçait dans ce but en présence de la femelle lorsqu’elle était en chaleur ne semblait pas du tout, mais alors pas du tout, intéressé par la bagatelle. Après de longues recherches, les chercheurs se sont aperçus que le manque d’intérêt du mâle vis à vis de la femelle était du au fait qu’il était le seul mâle présent mais que sa libido se réveillait soudainement lorsque l’on introduisait un autre mâle à proximité. Dans la nature, la femelle, dans sa période d’œstrus, laisse de nombreuses traces odorantes sur son passage et devient plus vocable, ce qui a pour effet d’attirer les mâles du secteur. Un combat s’ensuit alors entre eux pour affirmer leur supériorité et dont le vainqueur aura le privilège de féconder la femelle. Il semble que dans ces circonstances, le but du combat est plus, pour chacun des mâles, d’établir ou de conserver sa supériorité que de copuler… Plus que le charme de la Dame, ce serait donc le risque de voir un autre mâle devenir dominant qui jouerait le rôle d’aiguillon déclencheur de la libido. Effectivement, l’expérience montra que lorsqu’un second mâle fut introduit dans un enclos proche de la femelle, le premier mâle récalcitrant a commencé par manifester une certaine nervosité puis a ressenti le besoin irrésistible de féconder la femelle. Cette histoire m’a fait penser à cet hôtelier que j’avais connu dans une station de sport d’hiver des Alpes qui s’était subitement mis en tête, sans avoir réalisé d’étude de marché préalable, d’adjoindre un bowling à son établissement pour la simple raison que l’un de ses concurrents pouvait être tenté de le faire…

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La violence exacerbée : Rubens – Le Massacre des Innocents, 1611-1612

     Il n’en fallait pas plus pour me ramener à la théorie du désir mimétique énoncée par René Girard dans laquelle celui-ci défend l’idée que les rapports humains sont fondés sur une imitation des désirs de l’autre. Le sujet ne désire pas de manière autonome, il n’existe pas de lien direct entre le désirant et l’objet de son désir car cette relation doit passer par l’intermédiaire d’un médiateur à qui est conféré le double rôle de rival abhorré et de modèle admiré. En effet, comme l’écrivait ce philosophe :  « Seul l’être qui nous empêche de satisfaire un désir qu’il nous a lui-même suggéré est vraiment l’objet de haine. Celui qui hait se hait lui-même en raison de l’admiration secrète que recèle sa haine ».
     Loin de moi l’idée que l’on pourrait appliquer à l’homme le comportement des pandas bien que René Girard lui-même préconisait pour l’élaboration d’une science de l’homme de comparer l’imitation humaine avec le mimétisme animal *, mais l’anecdote citée sur l’attitude agressive des mâles pandas pose le problème de l’origine et de la maîtrise de la violence. Chez les pandas, comme chez la plupart des animaux, la compétition entre les individus est liée à la nécessité de maintenir un ordre basé sur la prééminence du plus fort ou du mieux adapté à son milieu, ordre qui s’impose alors à tous pour favoriser l’évolution qualitative de l’espèce et la préserver de la violence généralisée permanente. La violence humaine, expliquait René Girard, doit elle aussi être contrôlée et maîtrisée pour éviter la crise paroxysmique de folie meurtrière qui détruirait le groupe. C’est par l’existence du sacré et ses rites, en particulier la mise en convergence de toutes les haines du groupe et leur report sur un bouc émissaire qui sera sacrifié que les sociétés humaines ont dans le passé désamorcé la montée de la violence.

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* René Girard, Des choses cachées depuis la fondation du monde – édit Grasset biblio essai, p.17

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Bonne sieste !


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Philosophie avec Alain – Triangles d’oies dans le ciel


 Alain (1868-1951)
Alain (1868-1951)

« Le thème de la nature est la toile de fond de toutes mes pensées. […] Autant que je pouvais deviner la situation de ceux qui pensent subjectivement, je les voyais enfermés dans des rêves et séparés du monde et développant une existence sans fenêtres, […] mais le tout était au-dedans et solitaire comme quand nous rêvons. L’analyse serrée de ces fictions insoutenables appartient à la doctrine enseignée ou ésotérique. mais il n’est pas besoin de se représenter ces raisons assez pénibles à suivre pour vivre et penser délibérément au-dehors; cela est si naturel ! […] Je ne crois pas avoir jamais fait autre chose, quand je décrivais, que nettoyer ce monde de toute la buée humaine, et de le voir comme il serait sans nous. »

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Chacun a vu des triangles d’oies dans le ciel  –  (Extrait)

       Chacun a vu des triangles d’oies dans le ciel, et voici la saison des changements, qui va nous ramener cette géométrie volante. Le beau est que ces triangles ondulent comme des banderoles, ce qui rend sensible la lutte des forces. D’un côté le vent coule comme l’eau, mêlant et démêlant ses filets et ses tourbillons; de l’autre la foule des formes invariables s’ordonne dans le mouvement même, chacun des individus se glissant dans le sillage du voisin et y trouvant avec bonheur sa forme encore dessinée. Quant au détail de cette mécanique volante, nous aurions grand besoin de quelque mémoire écrit par une oie géomètre; mais ces puissants voiliers n’en pensent pas si long.

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           L’homme chante à peu près comme les oies volent; car chanter c’est lancer un son dans le sillage d’un autre de façon à profiter d’un plis d’air favorable; et chanter faux, au contraire, c’est se heurter à ce qui devrait porter. Encore bien plus évidemment, si une foule d’hommes chante, chaque voix s’appuie sur les autres et s’en trouve fortifiée. C’est ainsi que le puissant signal s’envole et revient à l’oreille comme un témoin de force. Aussi le bonheur de chanter en chœur n’a point de limites; il ouvre absolument le ciel. Ce genre de perfection immobile concerne nos pensées; il les accorde, les purifie et les délivre.

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Alain, Propos sur la nature – Cinquième partie, La nature dans l’homme : n° 62 : Chacun a vu des triangles d’oies dans le ciel (pp.191-192)


Méditation sur l’homme à partir du vol d’un triangle d’oies sauvages dans le ciel…

   Contempler un vol d’oies sauvages en formation dans le ciel et relier ce prodige à l’homme ou plus exactement relier l’homme à ce prodige de la nature, tel est l’objectif affiché par Alain en écrivant ce texte. En quoi un vol d’oiseaux en formation est-il un prodige ? Parce que c’est un phénomène d’une complexité extrême que l’intelligence humaine a eu beaucoup de peine à élucider. Passons sur le fait que ces oiseaux migrateurs soient capables de se repérer pour atteindre leur objectif situé à des milliers de kilomètres (on sait désormais qu’ils se guident grâce aux étoiles : c’est ICI ) et limitons-nous à la compréhension de la technique de vol en V ou en triangle comme a choisi de le dénommer Alain. 

     Prenons l’exemple d’un groupe d’oies sauvages canadiennes qui s’apprêtent à migrer pour le sud des États-Unis ou le Mexique…. Après avoir pris leur envol de manière désordonnée, on s’aperçoit qu’elles vont bientôt se placer le long d’une ligne unique qui va rapidement se redresser, se courber légèrement pour former une arche puis se stabiliser en un V de forme parfaite. En adoptant cette structure de vol, les oies vont se déplacer beaucoup plus rapidement et surtout économiser leurs forces car le vol en formation en V permet à l’ensemble du groupe selon les spécialistes, grâce à la synergie, un gain de 71 % de portée de vol comparé à un vol solitaire. Chaque oiseau se place légèrement au-dessus de celui qui le précède, ce qui entraîne une réduction de la résistance au vent et participe au relai de l’oiseau de tête qui rejoint l’arrière pour se reposer.  Lorsqu’une oie s’éloigne de la formation, elle ressent immédiatement les effets de la traînée et de la résistance de l’air et a donc intérêt à rejoindre le groupe pour pouvoir profiter de l’effet de levage induit par le vol de l’oiseau qui le précède. Enfin, le vol en V permet une bonne visualisation du groupe, c’est d’ailleurs pour cette raison que les pilotes de chasse ont adoptés cette formation de vol. Autre avantage offert par le groupe, chaque oie bénéficie de son assistance. En cas de maladie ou de faiblesse, deux oies de la formation la rejoignent pour l’aider.

Métaphore ou similitude ?

     Le passage de l’oie à l’homme ne se fait pas, chez Alain, sur le plan du déplacement de celui-ci dans l’espace, encore qu’une longue pratique de la marche en montagne m’a montré l’intérêt de marcher en ligne dans un groupe pour garder le rythme mais de manière surprenante par la pratique du chant. Dans sa démonstration, Alain assimile le chœur et sa production sonore qu’est le chant à une formation d’oies en vol dans lequel chaque voix s’appuie sur les autres pour se renforcer et tenter d’atteindre l’excellence dans une unité d’ensemble. La comparaison paraît au premier abord osée mais beaucoup moins lorsque l’on se rappelle que le son est une vibration provoquée au départ par une source sonore qui se transmet par l’intermédiaire d’un fluide, en l’occurrence l’air, et est porté par lui.

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      Remplaçons chaque oie par une voix, le chant peut apparaître, aux yeux d’un poète ou d’un visionnaire, comme un vol structuré d’oiseaux migrateurs… On peut pousser encore plus loin la comparaison : chaque son énoncé par un choriste doit se placer dans la tonalité et le tempo en accord avec les autres sons énoncés par le reste du chœur et ce placement doit impérativement intervenir en réponse immédiate à l’évaluation du chant alors exécuté par le chœur. Chaque chanteur jauge ainsi sa position dans le chœur et réagit comme les oies du triangle qui, lorsqu’elle ressentent l’effet des changements de la résistance de l’air provoqué par une mauvaise position, modifient immédiatement celle-ci pour l’adapter à la figure de vol.
     Alors, vous allez me dire : dans le cas du triangle d’oies, il n’y a que des sujets uniques, les oies, alors que dans le cas du chœur, les sujets sont dédoublés puisque l’on est en présence des chanteurs et de leurs voix. En n’est-on bien sûr ? Peux-t’on dissocier une voix de son propriétaire. Ne doit-on pas la considérer comme une partie ou une extension de son corps comme peut l’être une main, immatérielle certes, mais bien réelle et indissociable de l’être qui l’a énoncé.

Puissance, vertige et dérive de la cohésion

     « Le chant s’envole (vers le ciel) et revient à l’oreille comme un témoin de force.  » Là réside peut-être la différence entre l’oie et l’homme. L’oie, parfaitement intégrée dans sa formation volante, a-t-elle-conscience du gain de puissance que confère à son espèce l’organisation d’un groupe soudé par la discipline ? On sait que que de nombreuses espèces animalière pallient à la faiblesse résultant de leur petite taille ou l’absence de moyens de défense par le regroupement en masse, la forme mouvante et massive qui en résulte déroutant leurs prédateurs.

    Mais l’homme lui-même, lorsqu’il abandonne une part de son autonomie et de son libre-arbitre pour se fondre dans un ensemble bâti sous les lois d’airain de la cohésion et la discipline , que ce soit dans le cadre d’un chœur ou d’une armée en campagne, a-t-il conscience du mécanisme mental qui accompagne son évolution ? Ce qui certain, c’est que l’image que lui renvoie le groupe agit comme « un témoin de force » et qu’il prend alors conscience de l’extraordinaire augmentation de force et de puissance que permet le groupe, force et puissance dont il pense pouvoir bénéficier pour une part puisqu’il est membre du groupe.
     Pour Alain, le chant, mais il aurait pu prendre comme sujet toutes autre action humaine menée sous la conduite d’un groupe structuré, a un effet de nature catharsistique sur les pensées humaines puisqu’il « les accorde, les purifie et les délivre ». Comment en effet ne pas être grisé par cette force et cette puissance qui « ouvre absolument le ciel », d’autant plus que la persuasion inoculée à chacun des membres du groupe pour imposer la cohésion et la discipline qui en résulte ont brisés les ressorts de l’individualité et de l’esprit critique. L’adhésion aux principes rigides et coercitifs qui structure un groupe provoque une mutation de l’esprit humains, une brisure d’où risque de s’échapper, comme d’une boîte de Pandore, les pires des maux de l’humanité. De là toutes les dérives résultant des conflits d’intérêt, des fanatismes politiques et religieux, du jaillissement débridé des pulsions humaines. 

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Musique, chant et marche… au pas de l’oie !

 Reprise du texte d’Alain

      Mais il est clair que le bonheur de chanter fut joint d’abord au bonheur de marcher en cadence, comme le rappellent les instruments qui imitent la marche d’une troupe d’hommes et qui font tant dans nos musiques. Seulement ce chant de marche est un peu barbare. Il a fallu choisir. Le musicien a choisi de s’arrêter. Le marcheur s’est contenté du bruit des pas, qui est un terrible signe, ou bien il a répété un même cri. par ce moyen la masse des hommes est présente en chacun; la délibération est terminée, car le rythme annonce l’action prochaine; chacun imite les autres et la troupe s’imite elle-même.

     Cet ordre est enivrant; il est par lui-même victoire; il exclut l’obstacle; d’avance il l’écrase. Ainsi la pensée, par elle-même défiante et soupçonneuse, se trouve apaisée. Vous demandez quelles sont les opinions, ou les intentions, ou les amours, ou les haines de ces hommes qui marchent, simplement ils sont heureux, ils aiment leur propre marche, ils se sentent forts, invincibles, immortels. On voit naître ici toute la religion, soit contemplative, soit active, et la fanatisme si naturel à des hommes qui ont une opinion, mais sans savoir laquelle. La dissidence et la critique toujours persécutées par l’homme qui marche, sont odieuses parce qu’elles obligent à savoir ce qu’on pense; souvent le fanatique s’irrite même d’être approuvé et d’être expliqué. Le vrai croyant refuse les preuves. Très prudemment il les refuse, car une preuve est une grande aventure. Que va-t-on trouver dans la preuve ?

      On se demande comment la pensée, le doute, l’examen sont venus au monde. Je suppose que l’ordre fanatique, par sa perfection même,s’est trouvé la source des plus grands maux. Et pourquoi ? C’est que la seule idée qu’il y a des dissidents quelque part, la seule idée que le monde entier des hommes n’est pas encore converti, jette aussitôt le fanatisme en la plus folle des entreprises, la guerre. Un fanatisme en rencontre un autre. Et il ne s’agit plus alors de chasse, ni de pêche, ni d’industrie; on y pense même plus. Il s’agit d’exterminer les schismatiques et hérétiques, lesquels forment aussi leur bataillons chantants. Sans chercher d’où provient l’empire de l’homme sur les bêtes, je remarque que c’est cette perfection même, que l’on nomme intelligence, qui jette l’homme contre l’homme. Et certes, les choses étant comme nous les voyons, il n’y a que l’homme qui soit capable d’exterminer l’homme.

Alain, Propos sur la nature – Cinquième partie, La nature dans l’homme : n° 62 : Chacun a vu des triangles d’oies dans le ciel (pp.192-193)

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Si même les oies s’y mettent ! (au pas de l’oie)


Poursuivons la recherche des similitudes

     En économie, la théorie du vol d’oies sauvages est un modèle de développement décrit par l’économiste japonais Kaname Akamatsu (1896-1974) en 1937 en s’appuyant sur l’exemples de développement économique  du Japon. Ce modèle qui a été complété par Shinohara en 1982 et qui s’apparente au modèle d’« industrie industrialisante » décrit par l’économiste français Gérard Destane de Bernis (1928-2010) décrit l’engagement d’un pays dans la volonté de créer un développement industriel important et de s’insérer dans les échanges internationaux en partant d’une base modeste.

  • Dans un premier temps, le pays engage un processus d’industrialisation sur un produit à faible technicité, qu’il importe d’abord ;
  • Une fois qu’il maîtrise suffisamment la production, la qualité, il en devient ensuite exportateur ;
  • Il finit par l’abandonner pour un produit à plus haute valeur ajoutée.
  • Ceci permet à un autre pays de reprendre le même type de production et d’entamer ainsi son propre processus d’industrialisation.

      Après le Japon, les nouveaux pays industrialisés (NPI) de la première génération (Corée du Sud, Hong Kong, Singapour, Taïwan) ont ainsi entamé leur industrialisation dans les années 1960.
  Dans les années 1980, une 2ème génération de NPI apparaît (Indonésie, Malaisie, Philippines, Thaïlande). L’insertion récente dans l’économie mondiale de la République populaire de Chine se rapproche de ce modèle d’industrialisation. Ce phénomène de « vol des oies sauvages » a notamment été permis en Chine avec la création, dans les années 1980, de zones franches chinoises et l’appui du Fonds monétaire international (FMI) pour inciter les pays de l’Est à s’industrialiser.

(Crédit : dico du commerce international et Wikipedia)


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Nick Cave – To Be By Your Side


Allons voler ensemble…

To Be By Your Side

Across the oceans across the seas,
Over forests of blackened trees.
Through valleys so still we dare not breathe,
To be by your side.
 
Over the shifting desert plains,
Across mountains all in flames.
Through howling winds and driving rains,
To be by your side.
 
Every mile and every year,
For everyone a little tear.
I cannot explain this, dear,
I will not even try.
 
Into the night as the stars collide,
Across the borders that divide
Forests of stone standing petrified,
To be by your side.
 
Every mile and every year,
For every one a single tear,
I cannot explain this, dear,
I will not even try.
 
For I know one thing,
Love comes on a wing,
For tonight I will be by your side,
But tomorrow I will fly.
 
From the deepest ocean to the highest peak,
Through the
°°°
Nick Cave
°°°

shifting : déplacement   –   howling : hurlement  –  tear : larme  –  to collide ; entrer en collision


l’amour à travers les œuvres d’art : Heinrich Blücher et Hannah Arendt


Art, amour et engagement

      Qui a dit que la visite des musées et l’érudition intellectuelle et artistique étaient des activités artificielles qui éloignaient de la vie réelle et nous séparaient des êtres de chair et de sang ? La lettre envoyée en février 1934 par le militant révolutionnaire Heinrich Blücher à son amante du moment, la philosophe juive Hannah Arendt est là pour nous prouver le contraire. Heinrich et Hannah ont tous deux fui le nazisme et se sont réfugiés à Paris, elle en 1933 après son arrestation par la Gestapo et lui un peu plus tard après sa fuite en Tchécoslovaquie. Ils se rencontrent à l’occasion d’une conférence publique au printemps 1936 où ils vont vivre une histoire d’amour d’une intensité peu commune. Lui a alors 37 ans et elle 29 ans et elle sera bientôt séparée de son mari, le philosophe Günther Anders qui est sur le point d’émigrer à New York. Heinrich Blücher qui vivait à Paris dans une semi-clandestinité était un homme remarquable, intellectuel autodidacte très engagé politiquement il avait en tant que communiste participé à la révolte spartakiste de Berlin en 1919, s’était immergé pleinement dans le bouillonnement intellectuel et artistique de la République de Weimar et combattu le nazisme en prenant de grands risques avant d’être acculé à l’exil. De surcroît, c’était un bon orateur et un homme très séduisant. Il va apporter à Hannah Arendt une ouverture sur l’action politique et sur l’art qui aura une influence déterminante sur ses travaux futurs. À Paris, les deux amants courent les musées, les bibliothèques et les conférences entretiennent un dialogue intellectuel permanent et passionné. Leur amour est profond et Hannah, dans une lettre de février 1937 postée à son amant de Genève elle ira jusqu’à écrire :  « Vois-tu, très cher, j’ai toujours su, déjà quand je n’étais qu’une môme, que ce n’est que dans l’amour que je peux vraiment me réaliser. Et c’est pourquoi j’avais si peur de me perdre et qu’on me dévoie de mon indépendance et quand je t’ai rencontré, je n’avais plus peur. Après ce premier effroi qui n’était qu’une peur enfantine, jouer à l’adulte. Encore aujourd’hui, il me semble  incroyable que j’ai pu connaître les deux, le grand amour et l’identification avec la même personne. et je n’ai le premier que depuis que j’ai aussi l’autre.   Enfin je sais ce que c’est que le bonheur  »   Ils se marieront en 1940 juste avant leur départ ensemble pour les États-Unis via Lisbonne après l’emprisonnement d’Hannah par les autorités française lors de la rafle du Vel d’Hiv, puis internée au camp de Gurs.

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« Nous sommes des voyageurs semblables à Ulysse mais qui, contrairement à lui, ne savent pas qui ils sont ».        Hannah Arendt.

Hannah Arendt, Heinrich Blücher


 Paris, février 1937

     Chérie,

   Le corps de cette Aphrodite est le corps d’une femme mûre déjà marquée par les traces réelle d’un amour violent. Ce n’est pas une Aphrodite comme celles qui ont existé avant elle. Ce n’est pas une déesse comme chez les Grecs, Ce n’est pas une amante naturelle comme à la Renaissance.

   Cette Aphrodite est parée comme une servante de Vénus. Elle porte des bijoux sur son corps nu  mais qu’on ne s’y trompe pas, regarde comme le visage domine. Rembrandt découvre la femme, l’idéalise et montre qu’elle peut en même temps rester amante, épouse et hétaïre.

   Chérie, en te parlant de l’un de nos ancêtre et de son travail, je m’aperçois combien je parle de nous et surtout de toi.

     Je t’embrasses encore et encore,
     Je t’approche par mes baisers,
    Je veux être dans les bras, entre les cuisses, sur la bouche, sur les seins  et dans le ventre de ma femme.

     A toi, Heinrich

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     La relation entre ces deux fortes personnalités est dés l’origine marquée par l’art et la peinture en particulier, dans la première lettre prémonitoire qu’il envoie à Hannah en août 1937, Blücher  écrit : « Je regarde autour de moi, je me mets à ma matière, et cela me permet de vérifier uns remarque de Goethe : tu as déplacé, bousculé, tous mes pinceaux ». Dans une autre lettre en français du 6 novembre 1939 envoyée du camp d’internement où les autorités française l’avait placé, il lui écrit :  « Dans une de ces lettres anciennes qui me resteront toujours actuelles tu as fait remarquer que les lettres d’amour sont toujours d’une certaine monotonie. Bien sûr, mais quelle monotonie étonnante. Une monotonie comme les bruits de la mer. Plus on en écoute, plus on désire d’entendre. Une monotonie si élémentaire qu’elle donne d’espace, dans leur cadre “grandios”, à tous ces variations infinies de tout un monde, de toute une vie. »

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Rembrandt – Bethsabée au bain tenant la lettre de David, 1654 – Musée du Louvre

David et Bethsabée
    Le roi David, ayant surpris au bain la belle Bethsabée, femme d’Uri le Hittite, un soldat valeureux de son armée, en tombe éperdument amoureux, la fait venir au palais et s’unit à elle. Celle-ci tombe enceinte et craint le châtiment qui lui sera infligé par son mari lorsqu’il sera de retour. David donne alors l’ordre à Joab, le chef de son armée, d’élaborer un plan pour faire périr le mari gênant. Ce plan est mis à exécution et David est libre d’épouser Bethsabée. Bientôt l’enfant de leur union naît mais le comportement du roi, adultère et meurtrier, a mécontenté Dieu qui envoie le prophète Nathan informer David qu’en châtiment de ses crimes son enfant décédera. Après la repentance de David, un nouvel enfant naîtra de son union avec Bethsabée qui portera le nom de Salomon ( le pacifique) et deviendra roi d’Israël.
     La scène de la vie de Bethsabée le plus souvent représenté par les peintres est celle du bain, au moment où lui est présentée la lettre envoyée par le roi David dans laquelle celui-ci lui annonce son désir de la prendre pour épouse. Les tableaux le plus connus représentant cette scène sont ceux de Willem Drost et de Rembrandt, tous deux peint au cours de l’année 1654 et ceux de Franciabigio (1523), Jan Massys (1562) et de  Karl Brioullov (1832).

Le tableau de Rembrandt au Louvre
bethsabee-au-bain-tenant-la-lettre-de-david-1654-rembrandt1  Le tableau du Louvre est l’un des tableaux majeurs de Rembrandt, il montre Bethsabée à sa toilette profondément troublée par la teneur du message que lui a envoyé le roi David. La notice relative au tableau élaborée par le musée précise que le peintre a peint Bethsabée d’après un modèle vivant. Le modèle est sa nouvelle maîtresse, Henrdrickje Stoffels, entrée à son service après la mort de son épouse Saskia et la répudiation de son ancienne servante Geertghe, qui lui donnera une fille nommée Cornelia. Il semble que le thème de Bethsabée ait particulièrement fasciné les écrivains, Paul de Roux a écrit sur ce sujet « Une double absence » (Gallimard) et en 1938 Pierre Benoît, un « Bethsabée » réimprimé chez José Corti en 2010. Le dernier essai écrit est celui de  Claude Louis-Combet  « Bethsabée, au clair comme à l’obscur » dans lequel l’auteur pointe l’érotisme qui se dégage du tableau : « Le Maître aimait l’éclat solaire des chairs dénudées, les seins gonflés de vie, les cuisses palpitantes dans la lumière ». Curieusement, l’écrivain reprend l’idée exprimée par Heinrich Blücher dans sa lettre à Hannah Arendt lorsqu’il insistait sur l’image d’un « corps d’une femme mûre déjà marquée par les traces réelle d’un amour violent ». Paul de Roux qui décidément a beaucoup d’imagination, va encore plus loin en présentant Rembrandt comme une « bête de sexe » : « comme Pasiphaé, Hendricjke avait été visitée, et, dans les abysses de sa chair, travaillée d’une violence bestiale qui lui avait arrachée de longs gémissements ». Pour lui, « la ferveur sexuelle » qui habite le peintre permet également « la fusion du charnel et du spirituel [qui] consistait exclusivement dans la beauté de l’oeuvre ».

    La manière dont le corps de Bethsabée a été peint par Rembrand justifie-t-elle toutes ces outrances qui nous semblent être des fantasmes ? Ceux-ci nous éclairent plus sur l’état psychique de leurs auteurs que sur celui de Rembrand. Pour ma part la représentation du corps de Bethsabée est la représentation naturaliste d’un corps aimé que le peintre semble avoir eu du plaisir à longuement détailler jusque dans les détails à priori les moins esthétiques comme les plis de la peau. Comme le relève avec justesse Heinrich Blücher la Bethsabée du tableau n’est pas une représentation éthérée d’un idéal féminin désincarné à la façon d’un Botticelli mais la représentation sensuelle d’une femme réelle à la chair épanouie et triomphante que Rembrandt s’est complu à magnifier à un degré de réalisme tel qu’elle en devient provocante. Il faudra ensuite attendre Courbet pour arriver à un tel degré de réalisme provocateur. Quand aux traces d’un « amour violent » et d’une « violence bestiale », je n’en ai trouvé aucune. Ajoutons que la fascination qu’exerce le tableau tient beaucoup au contraste entre ce corps fait pour le plaisir qui s’expose sans pudeur et le regard empreint de doute et de tristesse qui se perd dans le vide.

Enki sigle


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