Regards croisés sur deux portraits : l’un photographique de 1905, l’autre peint par Gauguin en 1889.


Le zélandais, photo de Leopold Willems, 1905

Leopold Willems - Le Zélandais, 1905.jpg

    Lorsque j’ai découvert ce cliché réalisé en 1905 par le photographe belge Leopold Willems qui montre un personnage natif de la province de Zeeland dans les Pays-Bas dont la masse épaisse et sombre du corps occupe de manière presque incongrue le premier plan effaçant presque la scène et le décor délicieux du second et le l’arrière-plan où l’on voit en seconde lecture un groupe de trois femmes avec une fillette en costume traditionnel sur un fond de moulin à vent, une autre image s’est immédiatement imposée à moi, celle de l’auto-portrait que Paul Gauguin a peint en 1889 et où il se représente lui aussi en premier plan devant un tableau représentant un Christ jaune se détachant sur un fond de paysage bucolique.
      Même présence envahissante du personnage occupant le premier plan qui semble vouloir s’imposer au spectateur au détriment du décor ambiant, même position du corps représenté au trois-quart et du visage en semi-profil, même nez proéminent qui se projette vers l’avant et surtout même regard oblique qui semble nous fixer avec insistance au point qu’il devient inquiétant. Chacun des deux personnages apparaît comme le sujet essentiel de son image. Le zelandais avec son manteau à large col laissant apparaître un veston intérieur et un foulard à motifs noué autour du cou semble être un bourgeois ou un membre important de la communauté. L’air décidé qu’il arbore, le béret à visière traditionnel de marin posé négligemment sur son crâne et le cigare au bec semble confirmer cette hypothèse. Le monde qui s’ordonne autour de lui et qu’il cache en partie est « son monde », un monde apaisé et serein. Peut-être est-il un armateur ou un riche marchand, peut-être même le meunier propriétaire du moulin que l’on voit se dresser à l’arrière-plan et qui joue dans la composition de la photographie le même rôle de verticale structurante que la silhouette longiligne du Christ sur la croix du tableau de Gauguin.

single-cover-1905.jpg

     La photo de Leopold Willems a été exposée au IXe salon international de la photographie de Paris de 1904 et a été publiée en 1905 dans la revue Die Kunst in der Photographie (l’Art dans la photographie) qui sous la direction de son fondateur Wilhelm Knapp et du photographe Franz Goerke éditait depuis 1887 dans la ville de Halle-sur-Saale située en Saxe près de Leipzig des revues consacrée à la photographie européenne.


Gauguin, l’autoportrait au Christ jaune, 1889

     Dans son autoportrait réalisé en 1889, Paul Gauguin se représente également « dans son monde » mais à l’opposé du monde ordonné, apaisé et serein qui accompagne le personnage photographié par le belge Leopold Willems, le monde qu’il a peint n’est pas le monde physique extérieur mais son monde intérieur alors en proie aux pires tourments, écartelé qu’il est entre le doute et le désespoir et l’espérance de sa rédemption par l’art.    
      Au moment où il peint ce tableau, voilà déjà sept années qu’il a abandonné son emploi de courtier en bourse pour se consacrer pleinement à la peinture. Les premières années ont été difficiles et sous la pression de son épouse danoise, Gauguin a du partir pour Copenhague où le couple a été pris en charge par sa belle-famille avec laquelle il ne s’entendra pas. Ses tableaux ne rencontrant pas plus de succès dans la capitale danoise qu’à Paris, il rentre seul à Paris en 1885, laissant derrière lui, la mort dans l’âme, son épouse et quatre de ses cinq enfants dont il ne peut assumer les besoins. 

Gauguin - autoportrait au Christ jaune,1889.JPG

Paul_Gauguin La Cueillette des fruits, ou Aux mangos (1887).jpg     Les quatre années qui vont suivre seront erratiques puisqu’on le retrouve à Pont-Aven, en Bretagne, puis à Panama où il travaille au percement du canal, et enfin à la Martinique où il reprendra goût à la peinture : « L’expérience que j’ai faite à la Martinique est décisive. Là seulement je me suis senti vraiment moi-même, et c’est dans ce que j’ai rapporté qu’il faut me chercher si on veut savoir qui je suis, plus encore que dans mes œuvres de Bretagne. » (voir le tableau ci-contre de 1887, Aux Mangos). Mais malade et sans ressources, il doit rentrer en France en novembre 1887. L’année 1888, le retrouve à Pont-Aven avec un groupe de peintres qui expérimentent des techniques et des formes nouvelles que l’on connaîtra plus tard sous l’appellation de « l’école de Pont-Aven. » Cette période est l’une des plus fécondes de sa production artistique avec des tableaux comme « La Vision après le sermon » ou « la lutte de jacob avec l’ange » (1888), « La Belle Angèle »  et « le Christ jaune » (1889), une représentation du christ en croix en bois de la chapelle Trémalo à Pont-Aven, image qu’il réintégrera dans son auto-portrait peint la même année.

« la lutte de jacob avec l’ange » (1888), « La Belle Angèle » et « le Christ jaune » (1889)


Autoportrait au Christ jaune, 1889 : tourments intérieurs et espérance.

Le Christ jaune : on a coutume de dire que dans ce tableau, Gauguin s’est représenté trois fois, une première fois en chair et en os en tant que sujet principal du tableau, une seconde fois sous les traits du lumineux Christ jaune de la chapelle Trémalo et une troisième fois à travers la face écarlate grimaçante de son pot à tabac qu’il avait modelé à son image et qui apparaît comme une figure menaçante à l’angle supérieur droit du tableau.

Capture d’écran 2018-03-08 à 07.46.33.png     christ de pont aven.jpg

    Le Christ jaune est un rappel du tableau qu’il avait peint peu de temps avant et qui représentait la sculpture en bois du Christ crucifié qui trônait dans l’une des chapelles de Pont-Aven, la chapelle Trémalo. Je ne suis pas d’accord avec l’analyse de ceux qui prétendent que la composition du tableau initial qui a servi de modèle à cette partie de l’autoportrait « repose sur la croix » et que dans le Christ jaune, le peintre se représente « sacrifié, crucifié » . Dans les deux représentations, la partie supérieure de la croix a été tronqué et la symbolique de la croix perd de son intensité. Réduite à un pilier en T qui semble supporter le ciel, le caractère dramatique de la Crucifixion s’en trouve atténué et c’est presque une scène sereine et apaisée dans un paysage riant qui se développe sous  les bras protecteurs du Christ que le spectateur découvre. Le temps du déchirement et de la souffrance est passé. Certes, le christ apparaît comme le témoin de cette souffrance passée ou en voie de guérison mais ce n’est plus un Christ de souffrance, c’est un Christ de lumière et d’espérance, tourné vers l’avenir qui protège et projette sa chaude lumière sur le monde. Après les années difficiles qui ont suivies la séparation avec sa famille, Gauguin pense avoir enfin trouvé à Pont-Aven sa voie dans le monde de la peinture. Il a le projet de rompre avec son passé de malheur et redémarrer sa vie sur des bases nouvelles en partant à Tahiti et se livrer totalement à l’exercice de son art.


le pot de tabac : Mais Gauguin n’est pas dupe, il sait que si il s’est engagé sur la voie de la rédemption et du succès, il n’est pas encore totalement sorti d’affaire et que les vieux démons qui l’ont assaillis par le passé sont toujours présents et prêts à le pousser vers l’abime. C’est cette menace toujours présente que symbolise dans le tableau la face convulsive et grimaçante du pot à tabac sur lequel il s’était représenté au moment de sa période sombre. Pour le mettre en valeur dans son tableau il a repris les teintes de base du Christ jaune : le jaune et le rouge orangé, mais à l’inverse du Christ jaune où la couleur jaune est dominante, il a choisi pour mettre en valeur le pot à tabac, la couleur rouge sang.

Capture d’écran 2018-03-08 à 07.46.51.png     pot de tabac.jpg


Son portrait :

Capture d’écran 2018-03-08 à 09.19.54.png     Capture d_écran 2018-03-07 à 09.22.37

     Il est intéressant de comparer les expressions du visage de Gauguin de ses deux auto-portraits, l’un peint en  1885 à Copenhague que nous avons déjà cité et celui du Christ jaune de 1889. Le visage de 1885 exprime l’irrésolution et l’abattement, c’est le visage d’un homme à la dérive en proie au doute. Au contraire le visage de 1889 est celui d’un homme qui semble résolu. Autant les traits du visage de 1885 semblent peu précis et apparaissent comme esquissés sur un fond peu coloré exprimant la pâleur, autant les traits du visage de 1889 apparaissent fermes et bien marqués et renforcés par des couleurs chaudes et le traitement en clair obscur contrasté de l’éclairage. Dans le premier portrait le regard paraît éteint et absent de la réalité du moment, dans le second portrait, le regard fixe le spectateur de manière calme et sans ostentation, exprimant ainsi l’équilibre intérieur du peintre à ce moment particulier de sa vie.


 

Ils ont dit… Héraclite (13)


Entre deux eaux…

tumblr_p07v4hQh2R1vj0ol1o2_500.gif

     « On ne peut pas entrer une seconde fois dans le même fleuve, car c’est une autre eau qui vient à vous ; elle se dissipe et s’amasse de nouveau ; elle recherche et abandonne, elle s’approche et s’éloigne. Nous descendons et nous ne descendons pas dans ce fleuve, nous y sommes et nous n’y sommes pas. »     

Héraclite d’Ephèse

    On voit qu’il ne connaissait pas le GifArt !

tumblr_p07v4hQh2R1vj0ol1o1_500.gif


Ils ont dit…(12) Au sujet des émotions et des sentiments.


Réhabilitation des émotions et des sentiments. Leur rôle dans l’évolution.

Antonio Damasio
António Damásio


Une passion et une idée…

        Ma passion : les affects — le monde de nos émotions, de nos sentiments. Je l’explore depuis de nombreuses années. pourquoi et comment exprimons-nous, ressentons-nous, utilisons-nous nos émotions pour bâtir notre soi ? Dans quelle mesure les sentiments peuvent-ils renforcer ou contrecarrer nos meilleures intentions ? Quelles interactions entre le corps et le cerveau rendent possibles de telles fonctions, et dans quel but ? Sur toutes ces questions, je souhaite faire part de nouveaux faits et de nouvelles interprétations.
        Quant à mon idée, elle est très simple : j’estime que les sentiments propulsent, évaluent, négocient nos activités et nos productions culturelles, et que leur rôle n’a pas été jusqu’ici reconnu à sa juste valeur. Les humains se sont distingués du reste du monde vivant en élaborant une incroyable collection d’objets, de pratiques et d’idées — collectivement nommée « culture ». Cette collection renferme les arts, la philosophie, la morale et la religion, la justice, la gouvernance, les institutions économiques, la technologie et la science. Pourquoi ce processus a-t-il vu le jour — et quand ? Vaste question. La réponse la plus fréquente évoque une importante faculté de l’esprit humain (le langage verbal) ainsi que des traits distinctifs (socialité intense; intellect supérieur). Pour les personnes intéressées par la biologie, la réponse passe également par la sélection naturelle — qui fonctionne au niveau génétique. De fait, l’intellect, la socialité et le langage ont sans doute joué un rôle de première importance dans ce processus; et il va sans dire que nous disposons d’organismes et de facultés permettant l’invention et la création culturelle, par la grâce de la sélection naturelle et de la transmission génétique. Mon idée centrale ne conteste pas ces faits; elle postule toutefois que la grande épopée culturelle de l’humanité a été activée par un éléments supplémentaire. Un élément moteur ; un facteur de motivation. Je veux parler des sentiments — depuis la douleur et la souffrance jusqu’au bien-être et au plaisir.

António Damásio, L’Ordre étrange des choses, La vie, les sentiments et la fabrique de la culture – édit. Odile Jacob, 2017 –  p.1-2


Un changement de paradigme

9782738136084.jpg

       C’est à une réhabilitation des émotions, des sentiments et du corps dans le processus évolutif des hominidés qui a conduit à l’émergence de l’Homo sapiens que se livre le neuroscientifique portugais António Damásio dans son nouvel ouvrage, L’Ordre étrange des choses, paru en 2017. Dans le passé, les chercheurs ont surtout privilégié dans ce processus évolutif les facultés cognitives spécifiques de l’homme et négligé l’apport des émotions et des sentiments, ceux-ci étant accusés, en tant que pulsions incontrôlées, d’agir à l’encontre de la raison cognitive. Pour António Damásio le vivant tout entier porte en lui une tension interne qui vise non seulement à préserver l’intégrité et le fonctionnement des organismes mais à assurer grâce à des stratégies chimiques, biologiques et pour les organismes évolués, mentales, leur renforcement par mutation et évolution. Ce processus qui anime l’ensemble du vivant depuis les organismes cellulaires les plus primitifs jusqu’aux plus complexes dont fait partie l’homme moderne, c’est le processus d’homéostasie. Le corps par ses manifestations mentales sous la forme d’émotions génératrices de sentiments joue un rôle fondamental dans cette évolution.

Enki sigle


167593547.jpg

Une idée simple : le rôle majeur des sentiments.

        Lorsque l’être humain est confronté à la douleur, quelles que soient l’origine de cette blessure et la nature de la douleur, il peut agir pour remédier à la situation. L’éventail des situations potentiellement douloureuses ne se limite pas aux blessures physiques; il inclut également la peine causée par la perte d’un être cher ou la douleur de l’humiliation. Les souvenirs liés à cet événement nous reviennent sans cesse, ce qui entretient et amplifie la souffrance. Qui plus est, la mémoire nous aide à projeter une situation dans le futur  tel que nous l’imaginons et nous permet d’envisager ses conséquences probables
   Je fais l’hypothèse que la souffrance a conduit les humains à l’introspection et que ces derniers disposaient des outils permettant cette introspection; selon moi, ils ont essayés de comprendre leur propre détresse et ils ont fini par inventer des compensations, des correctifs ou des solutions incroyablement efficaces. Les humains se sont également avérés capables d’éprouver le contraire de la douleur — le plaisir et l’enthousiasme — dans des conditions extrêmement diverses, du futile au sublime : les plaisirs que constituent les réactions aux goûts et aux odeurs; la nourriture, le vin, le sexe et le confort physique; la magie du jeu; l’émerveillement et l’épanouissement qui peuvent naître de la contemplation d’un paysage; l’admiration et la profonde affection que nous inspire une personne. Ils ont également découvert que le fait d’exercer leur puissance, de dominer et même de détruire leurs semblables, de piller et de semer le chaos ne leur offrait pas uniquement d’importants avantages stratégiques : ces activités pouvaient également leur procurer du plaisir. (…) 
        Pourquoi les sentiments parviennent-ils finalement à inciter l’esprit à se comporter de manière si avantageuse ? Lorsqu’on observe ce que les sentiments accomplissent dans l’esprit et ce qu’ils font à l’esprit, un premier élément se dessine. En temps normal, les sentiments tiennent l’esprit informé  — sans prononcer le moindre mot  — de la bonne ou de la mauvaise gestion du processus vital, à tout moment, au sein du corps concerné. Ce faisant, ils définissent le processus vital comme étant propice ou non au bien-être et au développement du corps.

Charles-Darwin_se_met_en_scene_Courroux.png

     Charles Darwin se mettant en scène pour illustrer le lien entre posture et émotion (1872). Dans la seconde moitié du XXe siècle, Paul Ekman, un psychologue américain, étudie les liens entre les émotions, les expressions faciales et les postures. Grâce à ses observations en Papouasie-Nouvelle-Guinée d’une tribu d’aborigènes isolés du monde, il confirme la thèse du français Duchenne de Boulogne et de Darwin sur l’universalité de la représentation corporelle des émotions et définit six émotions de base : tristesse, joie, colère, peur, dégoût, surprise. À chaque émotion et ses variantes ou déclinaisons correspond une configuration des muscles sous-jacents du visage qui s’élargit à l’ensemble des muscles du corps dans la mise en œuvre d’une « posture » d’expression et de préparation à l’action.  –    (ajouté par nous)

        Un deuxième élément permet d’expliquer pourquoi les sentiments réussissent là ou les simples idées échouent : il tient à leur nature véritablement unique. Les sentiments ne sont pas élaborés par le cerveau en toute indépendance. ils sont le fruit d’un partenariat, d’une coopération entre le corps et le cerveau, qui interagissent via des voies nerveuses et des molécules chimiques circulant librement. Cet arrangement particulier (et peu exploré) est agencé de telle manière que les sentiments viennent systématiquement perturber ce qui aurait pu être un flux mental complètement indifférent. Les sentiments naissent quand la vie est sur la corde raide : l’épanouissement d’un côté, de l’autre, la mort. Ils sont donc des secousses mentales, perturbantes ou merveilleuses, douces ou intenses. Ils peuvent nous stimuler subtilement, en nous permettant d’intellectualiser la chose ; ou alors de manière intense ou manifeste, en attirant avec fermeté notre attention. Et même lorsqu’ils sont positifs, ils ne font généralement qu’une bouchée de notre paix et de notre tranquillité.
      Telle est mon idée simple : les sentiments de douleur et de plaisir, depuis le bien-être (et ses différents degrés), jusqu’au malaise et à la maladie, ont peut-être été les éléments déclencheurs des processus de questionnement, de compréhension et de résolution des problèmes   — caractéristiques distinguant le plus nettement l’esprit humain de celui des autres espèces. Le questionnement, la compréhension et la résolution des problèmes auraient donc permis aux humains de développer de fascinantes solutions pour s’adapter aux situations difficiles et leur auraient également permis d’élaborer des moyens pour s’épanouir durablement.

António Damásio, L’Ordre étrange des choses, La vie, les sentiments et la fabrique de la culture – édit. Odile Jacob, 2017 –  p.21 à 24.
°°°

Capture d’écran 2018-02-28 à 10.44.40.png


article lié


Et maintenant, un peu de calme et de douceur…


Louis Welden Hawkins.jpg
Louis Welden Hawkins (1849-1910) – Un voile, vers 1890

Capture d’écran 2015-09-12 à 14.19.13.png
Andrey Remnev (1962) – Titre et date inconnus (détail)

Capture d’écran 2018-02-23 à 16.36.36.png
Frederic Leighton (1830-1896) – Flaming June, 1895

Capture d’écran 2018-02-23 à 16.44.15.png
Anonyme (actif à Rome vers 1610-1620) – Jeune fille endormie


La dormeuse

A Lucien Fabre.

Quels secrets dans mon coeur brûle ma jeune amie,
Âme par le doux masque aspirant une fleur?
De quels vains aliments sa naïve chaleur
Fait ce rayonnement d’une femme endormie?

Souffles, songes, silence, invincible accalmie,
Tu triomphes, ô paix plus puissante qu’un pleur,
Quand de ce plein sommeil l’onde grave et l’ampleur
Conspirent sur le sein d’une telle ennemie.

Dormeuse, amas doré d’ombres et d’abandons,
Ton repos redoutable est chargé de tels dons,
Ô biche avec langueur longue auprès d’une grappe,

Que malgré l’âme absente, occupée aux enfers,
Ta forme au ventre pur qu’un bras fluide drape,
Veille; ta forme veille, et mes yeux sont ouverts.

Paul Valéry, Recueil : « Charmes »