« I had a dream »


J’ai fait un rêve…

Leonora Carrington (1917-2011) - Who art Thou, White Face?.jpg

Je pagayais, de nuit, sur le lac d’Annecy…

 * Tableau de Leonora Carrington (1912-2011) – Who art Thou, White Face ?


    J’ai découvert, quelques jours après l’affichage de ce tableau surréaliste de Leonora Carrington, un tableau qui présente avec celui-ci un air de famille. Il a été peint par le peintre tchèque Wenzel Hablik (1881-1934) dont les œuvres sont associées au mouvement expressionniste allemand. On remarquera que seulement trois années séparent la réalisation de ces deux œuvres.

Wenzel Hablik - Starry Sky, Attempt, 1909

Wenzel Hablik – Starry Sky, Attempt (ciel étoilé, Tentative), 1909


Ils ont dit…(11) Henri Laborit et la recherche du plaisir


Henri Laborit (1914-1995)Henri Laborit (1914-1995).

La tyrannie du plaisir

    (…) le plaisir est lié à l’accomplissement de l’action gratifiante. Or, comme celle-ci est la seule qui nous permette de survivre, la recherche du plaisir n’est-elle pas la loi fondamentale qui gouverne les processus vivants ? On peut lui préférer le terme plus alambiqué d’homéostasie (Cannon), du maintien de la constance des conditions de vie dans notre milieu intérieur (Claude Bernard), peu importe… Ceux qui nient ne pas avoir comme motivation fondamentale la recherche du plaisir, sont des inconscients, qui auraient disparu de la biosphère depuis longtemps s’ils disaient vrai. Ils sont tellement inconscients de ce que leur inconscient charrie comme jugements de valeurs et comme automatismes culturels, qu’ils se contentent de l’image narcissique qu’ils se font d’eux-mêmes et à laquelle ils veulent nous faire croire, image qui s’insère à leur goût de façon harmonieuse dans le cadre social auquel ils adhèrent ou qu’ils refusent aussi bien. Même le suicidaire ne supprime pas son plaisir car la suppression de la douleur par la mort est un équivalent du plaisir.
        Malheureusement, l’action gratifiante se heurte bien souvent à l’action gratifiante de l’autre pour le même objet ou le même être, car il n’y aurait pas de plaisir si l’espace était vide, s’il ne contenait pas des objets et des êtres capables de nous gratifier. Mais dés qu’il y a compétition pour eux, jusqu’ici on a toujours assisté à l’établissement d’un système hiérarchique. Chez l’Homme, grâce aux langages, il s’institutionnalise. Il s’inscrit sur les tables de la Loi, et il est bien évident que ce ne sont pas les dominés qui formulent celle-ci, mais les dominants. La recherche du plaisir ne devient le plus souvent qu’un sous-produit de la culture, une observance récompensée du règlement de manœuvre social, toute déviation devenant punissable et source de déplaisir. Ajoutons que les conflits entre les pulsions les plus banales, qui se heurtent aux interdits sociaux, ne pouvant qu’effleurer la conscience sans y provoquer une inhibition comportementale difficilement supportable, ce qu’il est convenu d’appeler le refoulement, séquestre dans le domaine de l’inconscient ou du rêve l’imagerie gratifiante ou douloureuse. Mais la caresse sociale, flatteuse pour le toutou bien sage qui s’est élevé dans les cadres, n’est généralement pas suffisante, même avec l’appui des tranquillisants, pour faire disparaître le conflit. Celui-ci continue sa sape en profondeur et se venge en enfonçant dans la chair soumise, le fer brûlant des maladies psychosomatiques.
        
(…)
       Enfin, le plaisir qui résulte de l’assouvissement d’une pulsion traversant le champ des automatismes culturels sans se laisser emprisonner par eux, et qui débouche sur la création imaginaire, pulsion qui pour nous devient alors « désir », est un plaisir spécifiquement humain, même s’il n’est pas conforme au code des valeurs en place, ce qui est le cas le plus fréquent puisqu’un acte créateur a rarement des modèles sociaux de référence.

Henri Laborit, Éloge de la fuite (1976), édit. Robert Laffont, pp. 113-116


George_Barbier_LEnvie_Envy_1098_33.jpgGeorges Barbier – Les sept péchés capitaux : l’Envie

Le plaisir et l’envie

      Nous ne pouvons échapper à la tyrannie du plaisir, sa recherche est la condition de la survie de tout être vivant et pour l’atteindre nous entrons en compétition avec tous ceux qui sont habités du même désir. Pour Henri Laborit, la Loi, intrinsèquement liée au langage, est le moyen qu’ont inventé les hommes pour maintenir un certain équilibre social dans cet compétition. Cette paix sociale, établie au bénéfice des plus forts, impose la paix sociale au prix d’une inhibition comportementale des plus faibles, le refoulement, générateur de maladies mentales. Il reste cependant une voie ouverte pour éviter le refoulement : fuire dans l’imaginaire où chacun peut s’épanouir dans la création et expérimenter sa liberté.
   Dans cette présentation des mécanismes de la recherche du plaisir et de la relation qu’elle entretient avec la société, Henri Laborit n’aborde pas le thème mis à jour par René Girard de la « rivalité mimétique » qui défend l’idée que l’une des sources de la recherche du plaisir réside dans le désir de posséder ce que d’autres, érigés en modèles à imiter ou en rivaux à détruire, possèdent déjà. Dans ce cas, ce n’est pas l’objet du désir qui suscite le désir mais le fait qu’il appartient à quelqu’un d’autre… (Je n’ai pas besoin d’une voiture aussi grande et aussi luxueuse mais j’en éprouve le désir parce que mon voisin vient d’en acheter une…) 


 

Histoire de l’Envieux et de l’Envié – Conte oriental des Mille et une Nuits


Histoire de L’Envieux et de l’Envié

       « Dans une ville assez considérable, deux hommes demeuraient porte à porte. L’un conçut contre l’autre une envie si violente, que celui qui en était l’objet, résolut de changer de demeure, et de s’éloigner, persuadé que le voisinage seul lui avait attiré l’animosité de son voisin ; car quoiqu’il lui eût rendu de bons offices, il s’était aperçu qu’il n’en était pas moins haï. C’est pourquoi il vendit sa maison avec le peu de bien qu’il avait ; et se retirant dans la capitale du pays, qui n’était pas éloignée, il acheta une petite terre environ à une demi-lieue de la ville. Il y avait une maison assez commode, un beau jardin et une cour raisonnablement grande, dans laquelle était une citerne profonde, dont on ne se servait plus.
        Le Bon-homme ayant fait cette acquisition, prit l’habit de derviche, pour mener une vie plus retirée, et fit faire plusieurs cellules dans la maison, où il établit en peu de temps une communauté nombreuse de derviches. Sa vertu le fit bientôt connaître, et ne manqua pas de lui attirer une infinité de monde, tant du peuple que des principaux de la ville. Enfin, chacun l’honorait et le chérissait extrêmement. On venait aussi de bien loin, se recommander à ses prières ; et tous ceux qui se retiraient d’auprès de lui, publiaient les bénédictions qu’ils croyaient avoir reçues du ciel par son moyen.
       La grande réputation du personnage s’étant répandue dans la ville d’où il était sorti, l’Envieux en eut un chagrin si vif, qu’il abandonna sa maison et ses affaires, dans la résolution de l’aller perdre. Pour cet effet, il se rendit au nouveau couvent de derviches, dont le chef, ci-devant son voisin, le reçut avec toutes les marques d’amitié imaginables. L’Envieux lui dit qu’il était venu exprès pour lui communiquer une affaire importante, dont il ne pouvait l’entretenir qu’en particulier. « Afin, ajouta-t-il, que personne ne nous entende, promenons-nous, je vous prie, dans votre cour ; et puisque la nuit approche, commandez à vos derviches de se retirer dans leurs cellules. » Le chef des derviches fit ce qu’il souhaitait…. »

Pour la suite, c’est  ICI  (Wikisource)

les Mille et une Nuits.pngScheherazade, sa sœur Dinarzade et le sultan Shahryar par Paul Emile Detouche

Histoire de L’Envieux et de l’Envié – Les Mille et une Nuits – Tome I, chapitre 14
Version d’Antoine Galland, lu par Christine Treille – youtube

    Qui dispose aujourd’hui de manière impromptue 40 minutes de son précieux temps pour écouter un conte ? Il est tellement plus facile de surfer l’espace d’un court moment sur l’écume des choses et puis de passer à autre chose… La réception et le ressenti de nos rapports avec le monde doivent être immédiats à la manière des flashes publicitaires  pour lesquels le temps est de l’argent et qui ne peuvent courir le risque compte tenu de l’inanité de leurs messages de lasser leur proie. Ce faisant, que d’expériences qui ont besoin de temps pour naître, s’épanouir et s’exprimer que nous ne connaîtrons jamais… Que serait-ce si vous vous trouviez à la place du sultan Shahryar qui aura du passer sept jours et sept nuits pour connaître la fin de cette histoire… Il est vrai qu’il avait Scheherazade à ses côtés. Si Shahryar avait partagé votre impatience, il aurait tué* Scheherazade à l’issue de la première nuit et du premier conte et n’aurait pas goûté au bonheur d’écouter les 1.205 poèmes qui suivaient. Et nous avec…

 *  Le sultan Shahryar, en représailles à la suite de l’infidélité de son épouse, la condamne à mort et, afin d’être certain de ne plus être trompé, il décide de faire exécuter chaque matin la femme qu’il aura épousée la veille.


Dante’s Prayer


        Nous avions déjà publié en août 2016 cette magnifique chanson de Loreena McKennitt, Dante’s Prayer (c’est  ICI). La vidéo d’accompagnement présentait de jolies images d’un océan en furie mais la traduction française du poème n’était qu’une traduction banale trouvée sur le Net légèrement remaniée par nous. J’ai trouvé sur le site Esprits-rebelles, une très belle version chantée en espagnol de cette chanson avec une traduction française assez différente et plus poétique illustrée par les très belles œuvres de l’artiste espagnole, Remedios Varo.

Dante’s Prayer

When the dark wood fell before me                  Quand la sombre forêt se dresse devant moi                              
And all the paths were overgrown                     Et que les chemins ne sont que broussailles
When the priests of pride say                              Et que les fidèles de l’orgueil disent, ce n’est pas ainsi
there is no other way                                              qu’il n’y avait pas d’autre chemin.
I tilled the sorrows of stone                                  Je cultive tes peines sur la pierre

I did not believe because I could not see          Je ne croyais pas car je ne voyais pas
Though you came to me in the night                 Et tu vins à moi sans traces
When the dawn seemed forever lost                Et l’aube perdue apparut
You showed me your love in the light               Et tu fis don de ton amour avec les étoiles
of the stars                                                                 

                  [chorus]                                                                      [refrain]
Cast your eyes on the ocean                                 Porte ton regard vers l’océan
Cast your soul to the sea                                       Porte ton âme jusqu’à la mer
When the dark night seems endless                  Quand la nuit noire semble sans fin
Please remember me                                             Tu me remémoreras

Then the mountain rose before me                   Et la montagne s’éleva devant moi
By the deep well of desire                                    De la profondeur du puits du désir
From the fountain of forgiveness                      De la fontaine du pardon
Beyond the ice and fire                                         Au-delà de la glace et du feu

                [chorus]                                                                      [refrain]
Cast your eyes on the ocean                                 Porte ton regard vers l’océan
Cast your soul to the sea                                       Porte ton âme jusqu’à la mer
When the dark night seems endless                  Quand la nuit noire semble sans fin
Please remember me                                             Tu me remémoreras

Though we share this humble path,                  Nous partageons cet humble 
alone                                                                            chemin, seuls
How fragile is the heart                                         Si fragile qu’est le cœur
Oh give these clay feet wings to fly                    Oh, donne à ces pieds d’argile des ailes pour voler
To touch the face of the stars                               Et toucher la face des astres

Breathe life into this feeble heart                      Donne la vie à mon faible cœur
Lift this mortal veil of fear                                   Lève le voile mortel de la peur
Take these crumbled hopes, etched                   Espérances brisées de larmes
with tears                                                                    
We’ll rise above these earthly cares                  Nous nous envolerons au-dessus des soucis terrestres

                  [chorus]                                                                      [refrain]
Cast your eyes on the ocean                                 Porte ton regard vers l’océan
Cast your soul to the sea                                       Porte ton âme jusqu’à la mer
When the dark night seems endless                  Quand la nuit noire semble sans fin
Please remember me                                             Tu me remémoreras

Please remember me                                             Tu me remémoreras


     La Divine Comédie est des premiers textes écrit en langue italienne par Dante Alighieri entre 1303-1304 et 1321. C’est un poème divisé en trois cantiche ou parties : Inferno (Enfer), Purgatorio (Purgatoire) et Paradiso (Paradis) qui montre le poète, se présentant comme l’envoyé de Béatrice, son jeune amour morte trop tôt, cheminer à travers ces trois règnes supraterrestres, guidé par l’âme du poète Virgile, pour atteindre la vision finale de la Sainte Trinité. Les trois cantiche sont composées de 33 chants chacune (plus un supplémentaire pour l’Inverno).

Paradiso_Canto_31.jpg

Gustave Doré – Rosa celeste : Dante et Béatrice contemplant l’Empyrée

      La prière qui a servi de thème à la chanson de Loreena McKennitt est la prière finale adressée à la Vierge. Arrivé aux portes du Paradis terrestre au sommet de la montagne, Dante doit se séparer de Virgile qui en temps que non baptisé ne peut accéder à ce lieu. Il est alors accueilli par Béatrice qui lui servira  désormais de guide pour « sortir vers les étoiles ». À l’inverse de l’Enfer, le Paradis comprend neuf sphères concentriques dirigées vers le haut qui correspondent à des ciels et qui abritent les hommes sans pêchés selon leur mérite. Dante est alors  interrogé par les apôtres du Christ et est autorisé à à passer au dixième ciel ou Empyrée, ciel immatériel et immobile, de « pure lumière », qui est le siège de Dieu et de sa cour, composée de deux milices célestes, les anges et les bienheureux. Béatrice doit alors le quitter et c’est guidé par saint Bernard, l’abbé fondateur de Clairvaux, qu’il termine son voyage accéder la vision Béatifique. Saint Bernard va alors adresser une prière finale à la Sainte Vierge pour qu’elle intercède auprès de Dieu afin que Dante obtienne la Béatitude suprême de la vision Divine. Dante ne désire alors plus que ce que Dieu Veut et va s’éteindre par là même complètement  en Dieu, « Amour qui meut le ciel et les étoiles ».

 » La rencontre avec Dieu « .

Dans la profonde et lumineuse subsistance
De la haute Clarté, trois cercles m’apparurent,
De trois couleurs mais d’une ampleur égale ;

Comme Iris l’est d’Iris, le second paraissait
Le reflet du premier, et le troisième un feu
Egalement exhalé des deux autres.

Pour ce que je conçois, ah ! combien la parole
Est pauvre et faible ! et ce que conçois,
Près de ce que j’ai vu, est aussi peu que rien.

Eternelle Clarté, qui seule en Toi résides,
Es seule à Te comprendre, et qui Te comprenant
Et comprise de Toi, T’aimes et te souris !

Quand mon regard l’eut un peu observé,
Ce cercle, qui semblait un reflet lumineux
Que Tu aurais en Toi-même conçu,

Et son volume et de sa propre teinte
De notre image apparut figuré ;
Aussi ma vue se plongea-t-elle en Lui.

Ainsi qu’un géomètre appliqué tout entier
A mesurer le cercle et qui point ne découvre
Sans sa pensée le principe qu’il faut,

Je me troublai devant cette merveille :
Je voulais voir comment au cercle s’unissait
Notre image et comment elle y est intégrée.

Mais point n’auraient suffi mes seules ailes,
Si mon esprit n’avait été frappé
Par un éclair, qui mes vœux accomplit.

Ici ma fantaisie succomba sous l’extase.
Mais déjà commandait aux rouages dociles
De mon désir, de mon vouloir, l’Amour

Qui meut et le Soleil et les autres étoiles