« L’Homme d’or » – Un poème de Jean Cassou


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Jean Cassou (1897-1988) vers 1930

      Jean Cassou participe au début des années 1920 à la revue Mercure de France et écrit en 1923 son premier roman, Éloge de la folie. Inspecteur des Monuments historiques en 1932, il s’engage en politique et devient en 1934 membre du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes et directeur de la revue Europe à partir de 1936, année où il reçoit le prix La Renaissance pour ses différents ouvrages d’où ressortent, selon le commentaire accompanant sa nomination : « sa sensibilité d’artiste et de poète, sa vision colorée, émouvante et prenante ».

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Le camp de Saint-Sulpice La Pointe

Antifasciste et résistant de la première heure

   Il participera au gouvernement de Front populaire dans le ministère de l’Éducation nationale et des Beaux-arts de Jean Zay. Il est alors partisan de l’aide à la République espagnole et proche du parti communiste dont il s’éloignera au moment de la signature du pacte germano-soviétique. Conservateur du Musée national d’art moderne au moment de la défaite de 1940, il est révoqué de ce poste par le gouvernement de Vichy et il s’engage alors résolument dans la résistance dés juillet 1940, militant dans le groupe de résistants du musée de l’Homme pour lequel il rédige un tract qui sera tiré à des milliers d’exemplaires puis participe à la rédaction du journal du groupe Résistance jusqu’à l’arrestation de membres de son réseaux. Echappant à la Gestapo, il se réfugie à Toulouse où il milite au « réseau Bertaux » jusqu’à son arrestation en décembre 1941.

L’emprisonnement

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      Enfermé dans un premier temps à la prison militaire de Furgole à Toulouse et mis au secret avec interdiction absolue de lire, écrire et échanger, il va lutter contre cette tentative d’annihilation mentale en composant de mémoire, une fois la nuit venue, sans crayon ni papier, 33 sonnets qui, retranscrits par leur auteur à sa libération en juin 1943 du camp de Saint-Sulpice dans le Tarn dans lequel il avait été transféré, seront publiés clandestinement au printemps 1944 aux Editions de Minuit sous le pseudonyme de Jean Noir et avec le titre de 33 Sonnets composés en secret. Aragon préfacera plus tard ce recueil sous son nom de résistant François-la-colère  dans une réédition de 1962.

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      « J’ai été arrêté pour activité de résistance par la police de Vichy, le 13 décembre 1941, à Toulouse, en zone non occupée, et mis au secret à la prison militaire de cette ville avec les autres camarades de notre réseau pris avec moi. Secret relatif, car les prisons étaient pleines, et nous nous trouvâmes deux à partager la même cellule. […] Néanmoins toutes les autres conditions du secret étaient réalisées : pas de promenades en rond dans la cour, pas de visites, pas de papier pour écrire, par de correspondance et pas de lecture. Le soir venu, nous nous jetions sur nos paillasses et tentions de dormir malgré le froid. Dès la première nuit j’entrepris, pour passer le temps, de composer des sonnets dans ma tête, cette forme stricte de prosodie me paraissant la mieux appropriée à un pareil exercice de composition purement cérébrale et de mémoire…»   

Jean Cassou.


L’homme d’or

   Parmi les souvenirs auxquels va s’accrocher le prisonnier qu’on prive non seulement de liberté mais aussi de toute communication avec le monde, il en est un, fugace et imprécis comme peut l’être un paysage, un visage ou un objet qui a été longtemps soustrait à notre vue et que l’on tente désespérément, en fouillant dans les plis les plus profonds de notre mémoire, de rendre plus net et plus réel, ce souvenir est un tableau de Rembrandt, son tableau le plus célèbre, connu sous le nom de La Ronde de Nuit mais qui devrait plutôt s’appeler La Compagnie de Frans Banning Cocq et Willem van Ruytenburch puisque le tableau met en scène une compagnie de volontaires mousquetaires d’une milice bourgeoise d’Amsterdam commandée par le chevalier et bourgmestre de la ville Frans Banning Cocq et son lieutenant, le marchand Willem van Ruytenburch. Ces deux personnages sont représentés debout, côte à côte, occupant la position centrale du tableau. Dans la confusion de l’image que Jean Cassou tente laborieusement de reconstituer, il y aura finalement un élément qui va se détacher de la confusion, s’imposer à lui et monopoliser la totalité de sa pensée. Cet élément qui s’apparente à un jaillissement violent de lumière s’échappant de la noirceur ambiante, c’est « l’homme d’or », c’est du moins ainsi que Jean Cassou qualifie dans le sonnet qu’il a composé à cette occasion, l’homme à qui son habit immaculé et doré confère l’aspect surnaturel d’une apparition presque religieuse, une épiphanie. Pour le prisonnier privé de tout, menacé de mort, cette tâche de lumière issue des ténèbres qui occupe désormais son esprit et qui ne le quittera plus, c’est la lumière de l’espérance. Cette espérance lumineuse, il va la traduire en mots, mots parmi de nombreux autres mots qu’il s’efforcera durant son emprisonnement de ne pas oublier pour pouvoir les faire revivre lorsque la lumière triomphante aura eu enfin raison des ténèbres.

Enki sigle

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Rembrandt – La Ronde de nuit, 1642

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Poème XXVIII

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   « Une surenchère de clartés, comme l’ivresse qui ruisselle du nageur ressuscité, dresse une figure suprême, épiphanie ! l’homme tout doré, immense dans sa mesure et l’emplissant d’un pas décisif,

   tel que tu le vis fendre — rappelle-toi, mon âme ! — l’immaculée jeunesse d’un matin étranger,

     — et ce fut un des souriants matins de cette vie. depuis l’homme d’or ne t’a plus quittée. »

Jean Cassou

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